43 Alors, du ciel, lui apparut un ange qui le réconfortait.
44 Dans l'angoisse, Jésus priait avec plus d'insistance ; et sa sueur devint comme des gouttes de sang qui tombaient jusqu'à terre.
45 Après cette prière, Jésus se leva et rejoignit ses disciples qu'il trouva endormis à force de tristesse.
46 Il leur dit : « Pourquoi dormez-vous ? Levez-vous et priez, pour ne pas entrer en tentation. »
Théophylacte. Le Seigneur veut être fortifié par un ange alors qu’il priait, pour nous faire comprendre la puissance de la prière et nous apprendre à y recourir avant tout dans nos adversités. — Saint Bède. Nous lisons dans un autre endroit, que les anges s’approchèrent de lui et le servaient. (Mt 4.) Nous avons donc une preuve de sa double nature dans ces anges qui tour à tour le servent et le fortifient, car le Créateur n’a pas besoin du secours de ses créatures, mais s’étant fait homme, il a voulu être fortifié pour notre instruction, de même qu’il s’est soumis à nos tristesses par amour pour nous. — Théophylacte. Selon quelques-uns, cet ange apparut au Sauveur pour le glorifier et lui dire : Seigneur, c’est à vous qu’appartient la puissance, car vous pouvez délivrer le genre humain de la mort et de l’enfer.
Saint Jean Chrysostome. Notre-Seigneur s’est revêtu véritablement de notre chair, et c’est pour établir la vérité de son incarnation et fermer la bouche aux hérétiques, qu’il se soumet à toutes les faiblesses de notre nature : " Et étant tombé en agonie, il priait encore plus. " — Saint Ambroise. Cette tristesse, cette agonie, sont un sujet de difficultés pour un grand nombre de ceux qui inclinent à voir dans la tristesse du Sauveur une preuve de l’infirmité essentielle à sa nature plutôt que la suite d’une faiblesse qu’il n’avait acceptée que pour un temps. Quant à moi, non seulement je ne crois pas devoir excuser ce sentiment, mais nulle part je ne trouve plus à admirer sa miséricorde et sa puissance. En effet, la rédemption de Notre-Seigneur m’eût été beaucoup moins avantageuse, s’il n’avait pris sur lui toutes nos passions, toutes nos faiblesses, car il a pris ma tristesse pour me communiquer sa joie. C’est avec confiance que je parle de la tristesse, parce que je suis prédicateur de la croix. Le Sauveur a dû prendre sur lui nos douleurs pour en triompher, car ceux en qui les souffrances produisent la stupeur et l’insensibilité plutôt que la douleur, n’ont point le mérite du véritable courage. Jésus a donc voulu nous apprendre à triompher de la mort, et surtout des tristesses de la mort. Vous êtes affligé, Seigneur, mais ce n’est pas de vos blessures, c’est des miennes, car c’est à cause de nos péchés qu’il a été blessé. Peut-être aussi est-il triste de ce que depuis la chute d’Adam, la mort est la seule voie par laquelle nous puissions sortir de ce monde. Ajoutons qu’il n’est pas moins vraisemblable que sa tristesse eût pour cause les châtiments que le crime sacrilège de ses persécuteurs devait attirer sur eux.
Saint Grégoire le Grand. (Moral., 7, 24.) Aux approches de sa mort, le Sauveur a voulu reproduire en lui les combats de notre âme qui est aussi en proie à la terreur et à l’effroi, lorsque la dissolution prochaine de notre corps nous annonce l’heure du jugement éternel, et ce n’est pas sans raison, puisqu’elle est sur le point d’entendre la sentence qui doit fixer immuablement son sort pour l’éternité.
Théophylacte. Une nouvelle preuve que la prière du Sauveur était un acte de la nature humaine et non de la divinité, c’est la sueur dont il est inondé : " Et il eut une sueur comme des gouttes de sang découlant jusqu’à terre. " — Saint Bède. Il ne faut point attribuer cette sueur à la faiblesse, une sueur de sang est contre nature, mais reconnaître plutôt l’enseignement que Notre-Seigneur a voulu nous y donner, c’est qu’il avait obtenu l’effet de sa prière, qui était d’épurer par son sang la foi de ses disciples encore entachée des imperfections de la fragilité humaine. — Saint Augustin. (sur les max. de Prosp.) Cette sueur sanglante, qui accompagne la prière du Sauveur, figurait encore, que tous les martyres découleraient de son corps sacré qui est l’Église. — Théophylacte. Ou encore, c’est ici une manière de parler au figuré, et cette sueur de sang signifie une sueur très-abondante. L’Évangéliste voulant nous représenter Notre-Seigneur inondé de sueur, nous dit qu’il eut une sueur de sang. Cependant il trouve ses disciples endormis sous le poids de la tristesse, et il leur en fait un reproche en même temps qu’il leur recommande de prier : " S’étant levé après sa prière, il vint à ses disciples, et les trouva endormis à cause de la tristesse. " — Saint Jean Chrysostome. On était au milieu de la nuit, les yeux des disciples étaient appesantis par le chagrin, et ils succombaient au sommeil plutôt par tristesse que par épuisement. — Saint Augustin. (De l’acc. des Evang., 3, 4.) Saint Luc ne dit pas combien de fois le Seigneur avait adressé à Dieu sa prière avant de venir trouver ses disciples, mais il n’y a ici aucune contradiction entre son récit et celui de saint Marc.
Saint Bède. Notre-Seigneur apprend à ses disciples que c’est pour eux qu’il a prié, et il les engage à entrer en participation de ses prières, en veillant et en priant eux-mêmes. " Et il leur dit : Pourquoi dormez-vous ? levez-vous et priez, afin de ne point entrer en tentation. " — Théophylacte. C’est-à-dire, pour n’être point vaincu par la tentation ; car ne pas entrer en tentation, signifie n’en être pas victime. Ou encore, il nous recommande de prier pour obtenir une vie calme et tranquille, exempte de tout mal, car c’est en suivant les inspirations du démon et de l’orgueil qu’os se jette dans la tentation. Aussi l’apôtre saint Jacques ne dit pas : Jetez-vous dans la tentation, mais : " Considérez comme le sujet d’une grande joie lorsque vous tomberez dans les tentations, en acceptant volontiers et avec joie ce qui vous arrive malgré vous. " (Jc 2.)
47 Il parlait encore quand parut une foule de gens. Le nommé Judas, l'un des Douze, marchait à leur tête. Il s'approcha de Jésus pour l'embrasser.
48 Jésus lui dit : « Judas, c'est par un baiser que tu livres le Fils de l'homme ? »
49 Voyant ce qui allait se passer, ceux qui entouraient Jésus lui dirent : « Seigneur, faut-il frapper avec l'épée ? »
50 L'un d'eux frappa le serviteur du grand prêtre et lui trancha l'oreille droite.
51 Jésus répondit : « Laissez donc faire ! » Et, touchant l'oreille de l'homme, il le guérit.
52 Jésus dit alors à ceux qui étaient venus l'arrêter, chefs des prêtres, officiers de la garde du Temple et anciens : « Suis-je donc un bandit, pour que vous soyez venus avec des épées et des bâtons ?
53 Chaque jour, j'étais avec vous dans le Temple, et vous ne m'avez pas arrêté. Mais c'est maintenant votre heure, c'est la domination des ténèbres. »
La Glose. Après le récit de la prière de Jésus-Christ, l’Évangéliste raconte sa trahison par son perfide disciple : " Il parlait encore, lorsqu’une troupe de gens parut, et à leur tête celui qui s’appelait Judas. " — Saint Cyrille d’Alexandrie. Il dit : " Celui qui s’appelait Judas, " comme si ce nom lui faisait horreur. Il ajoute : " Un des douze, " pour faire ressortir davantage la méchanceté de ce traître disciple, qui est devenu la cause de la mort de Jésus-Christ, après avoir été élevé par lui à la sublime dignité de l’apostolat. — Saint Jean Chrysostome. Il est des maladies incurables qui sont rebelles aux remèdes les plus énergiques, comme à ceux qui sont les plus doux ; ainsi l’âme une fois captivée et enchaînée volontairement dans les liens du vice, ne se rend à aucun avertissement. C’est ce qui s’est vérifié dans Judas, qui ne renonça pas au dessein de trahir son maître, bien que Jésus ait cherché à l’en détourner par tous les moyens possibles : " Et il s’approcha de Jésus pour le baiser. " — Saint Cyrille d’Alexandrie. Il avait oublié la gloire qui avait environné la vie du Christ, il crut donc pouvoir consommer son crime en secret, et il osa donner pour signal de cette trahison sacrilège le symbole de l’affection la plus tendre.
Saint Jean Chrysostome. (Disc. 1 sur Laz.) Nous ne devons pas cesser d’avertir nos frères, lorsque bien même ils ne profitent pas de nos avertissements, car les ruisseaux ne cessent pas de couler, lors même que personne ne vient y puiser. Vous ne persuadez pas aujourd’hui, peut-être serez-vous plus heureux demain. Le pêcheur traîne ses filets vides pendant toute la journée, et c’est vers le soir qu’il les remplit de poissons. Aussi bien que le Seigneur sut parfaitement qu’il ne convertirait pas Judas, il ne laissa pas de faire tout ce qui pouvait le détourner de son mauvais dessein : " Jésus lui dit : Judas, vous trahissez le Fils de l’homme par un baiser ? " — Saint Ambroise. Il faut donner à ces paroles la forme interrogative, comme exprimant mieux le reproche tendre et affectueux que le Sauveur fait à ce traître disciple. — Saint Jean Chrysostome. Il l’appelle par son nom plutôt pour exprimer sa douleur et ramener le traître à de meilleurs sentiments que pour redoubler sa fureur. — Saint Ambroise. Il lui dit : " Vous trahissez par un baiser, " c’est-à-dire, vous choisissez le symbole et le gage de l’amour pour me faire le plus cruel outrage, et c’est avec le plus doux signe de la paix que vous me donnez le coup de la mort. Vous, mon serviteur, vous trahissez votre Seigneur, vous, mon disciple, vous trahissez votre maître, vous que j’ai choisi pour apôtre, vous trahissez le Dieu, auteur de votre vocation. — Saint Jean Chrysostome. Cependant il ne lui dit pas en termes exprès : Vous trahissez votre maître, votre Seigneur, votre bienfaiteur ; mais " Vous trahissez le Fils de l’homme, " c’est-à-dire, la mansuétude et la douceur même, celui qui vous a témoigné tant de tendresse et de bonté, que vous ne devriez jamais songer à le trahir, quand même il ne serait pas votre Seigneur et votre maître.
Saint Ambroise. Le Sauveur donne ici à la fois une preuve éclatante de sa puissance divine et une grande leçon de vertu. Il dévoile le crime de son traître disciple, et il le supporte encore avec patience ; il lui montre celui qu’il trahit, en dévoilant aux yeux de tous les secrets de ses noirs desseins ; il montre celui qu’il va livrer, en disant : " Le Fils de l’homme ; " car ce n’est pas la divinité, mais l’humanité dont les ennemis de Jésus vont se saisir. Et cependant ce qui rend plus odieuse l’ingratitude du traître disciple, c’est d’avoir trahi celui qui, étant le Fils de Dieu, a voulu devenir pour nous le Fils de l’homme, et Jésus semble lui dire : Ingrat, c’est pour toi que j’ai pris cette humanité que tu trahis avec tant d’hypocrisie — Saint Augustin. (de l’acc. des Evang., 3, 5.) Lorsque le Seigneur fut trahi, les premières paroles qu’il prononça furent celles-ci rapportées par saint Luc : " Vous trahissez le Fils de l’homme par un baiser ; " puis celle que lui prête saint Matthieu : " Mon ami, dans quel dessein êtes-vous venu ? " Et enfin celles que rapporte saint Jean : " Qui cherchez-vous ? " — Saint Ambroise. Le Sauveur donne le baiser à Judas, non pour nous enseigner à dissimuler, mais pour nous montrer qu’il ne repousse pas même ce traître, et pour rendre sa trahison plus odieuse.
Théophylacte. Cependant les disciples veulent prendre la défense de leur maître, et tirent l’épée : " Ceux qui étaient avec lui, voyant ce qui allait arriver lui dirent : Seigneur, si nous frappions de l’épée ? " Mais comment pouvaient-ils avoir des épées ou des glaives ? Parce qu’ils venaient d’immoler l’agneau et sortaient de table. Tandis que les autres disciples demandent s’ils doivent se servir de leur épée, Pierre, toujours plein de zèle pour son divin Maître, n’attend pas sa réponse, et frappe aussitôt le serviteur du grand-prêtre : " Et l’un d’eux frappa l’un des serviteurs du grand-prêtre, " etc. — Saint Augustin. (De l’acc. des Evang.) D’après saint Jean, celui qui frappa fut Pierre, et celui qui fut frappé s’appelait Malchus. — Saint Ambroise. Pierre, dont l’ardeur n’avait pas d’égale et qui était instruit dans la loi, savait que le zèle de Phinées, qui avait mis à mort des sacrilèges, lui avait été imputé à justice (Nb 25 ; Ps 105, 31 ; Si 45, 28 ; 1 M 2, 54), et il frappe sans hésiter le serviteur du grand-prêtre. — Saint Ambroise. (De l’acc. des Evang.) Saint Luc ajoute : " Jésus dit : Arrêtez, laissez-les. " C’est ce que saint Matthieu rapporte en d’autres termes : " Remettez votre épée dans son fourreau. " Il n’y a pas de contradiction entre la réponse du Seigneur, telle que la rapporte saint Luc : " Arrêtez-vous là, " et d’après laquelle le Sauveur approuverait ce qui avait été fait, mais sans vouloir rien de plus ; et celle que saint Matthieu prête au Sauveur, qui semble désapprouver tout ce que Pierre a fait en se servant de son épée. Il est certain que lorsque les disciples lui firent cette question : " Si nous frappions avec l’épée ? " il leur répondit : " Arrêtez-vous là, laissez-les ; " c’est-à-dire, ne vous inquiétez pas de ce qui doit arriver, il faut les laisser s’avancer jusqu’au bout, c’est-à-dire, se saisir de moi pour accomplir ce que les prophètes ont écrit de moi. En effet, l’Évangéliste ne dirait pas : " Jésus répondit, " s’il ne répondait par le fait à la question de ses disciples plutôt qu’à l’action de Pierre. Or, dans l’intervalle qui s’écoule entre la question faite au Seigneur et sa réponse, Pierre, emporté par son zèle, frappa le serviteur du grand-prêtre, mais les Évangélistes n’ont pu raconter en même temps ce qui s’était passé simultanément. Alors, selon le récit de saint Luc, Jésus guérit celui qui avait été frappé : " Et ayant touché l’oreille de cet homme il le guérit. " — Saint Bède. Jamais le Seigneur ne cesse d’exercer sa miséricorde, ils vont faire mourir le juste, et à ce moment même il guérit les blessures de ses bourreaux.
Saint Ambroise. En guérissant la sanglante blessure de cet homme, Notre-Seigneur nous révèle ses divins mystères, et nous montre le serviteur du prince de ce monde réduit en servitude, non par la condition de sa nature, mais par sa fauté, et recevant une blessure à l’oreille, parce qu’il n’a point voulu écouter les enseignements de la sagesse ; ou si Pierre lui-même a voulu frapper cet homme à l’oreille, c’est pour nous enseigner que celui qui n’a point l’oreille du cœur ouverte pour les saints mystères, ne mérite point d’avoir l’oreille du corps qui en est la figure, Mais pourquoi est-ce Pierre plutôt qu’un autre disciple ? Parce qu’il a reçu le pouvoir de lier et de délier, et c’est pour cela qu’il coupe avec le glaive spirituel l’oreille intérieure de celui dont l’intelligence est rebelle aux divins enseignements. Mais le Seigneur rend aussitôt à cet homme l’usage de l’ouïe, pour nous apprendre que ceux mêmes qui ont été blessés et scandalisés de sa passion, peuvent parvenir au salut, s’ils veulent se convertir, parce qu’il n’y a point de péché qui ne puisse être effacé par la puissance mystérieuse des sacrements de la foi. — Saint Bède. Ou encore, ce serviteur est la figure du peuple juif, réduit injustement en servitude par les princes des prêtres, et qui, dans la passion du Sauveur, perd l’oreille droite, c’est-à-dire, l’intelligence spirituelle de la loi. Cette oreille est coupée par le glaive de Pierre, non que cet Apôtre ôte le sens de l’intelligence à ceux qui en font un bon usage, mais il le retranche aux âmes négligentes qui méritent de le perdre par un juste jugement de Dieu. Cependant la bonté divine rétablit dans son premier état l’oreille droite de ceux qui, parmi le peuple juif, ont embrassé la foi.
" Or, Jésus leur dit : Vous êtes venus comme à un voleur, avec des épées et des bâtons, " etc. — Saint Jean Chrysostome. Ils étaient venus de nuit, parce qu’ils craignaient le soulèvement de la multitude, et Jésus leur dit : " Qu’aviez-vous besoin de ces armes pour prendre celui qui est tous les jours au milieu de vous, puisque j’étais tous les jours avec vous dans le temple ? " — Saint Cyrille d’Alexandrie. Notre-Seigneur ne blâme pas les principaux d’entre les Juifs de n’avoir pas cherché plutôt à le mettre à mort, mais il leur reproche de s’imaginer, dans leur aveuglement, qu’ils peuvent se saisir de lui contre sa volonté ; et tel est le sens de ses paroles : Vous n’avez pu vous saisir de moi alors, parce que je ne le voulais pas, et aujourd’hui encore vous ne le pourriez pas davantage, si je ne me livrais moi-même entre vos mains : " Mais voici votre heure, " c’est-à-dire mon Père qui se rend à mes vœux, vous accorde ce peu de temps pour exercer contre moi votre cruauté. Il ajoute que cette puissance de sévir contre le Christ, a été donnée aux ténèbres (c’est-à-dire au démon et aux Juifs) ; mais voici votre heure et la puissance des ténèbres. — Saint Bède. C’est-à-dire : Vous vous réunissez contre moi dans les ténèbres, parce que la puissance dont vous vous armez contre la lumière est la puissance des ténèbres. On se demande comment saint Luc a pu dire que Jésus parlait ainsi aux princes des prêtres, aux officiers du temple, et aux anciens qui étaient venus pour le prendre ; tandis que d’après les autres Évangélistes, ils ne vinrent pas en personne, mais envoyèrent leurs serviteurs, et attendirent dans la maison de Caïphe. Nous répondons que cette contradiction n’est qu’apparente, et que les princes des prêtres vinrent effectivement, non par eux-mêmes, mais par ceux qu’ils envoyèrent en leur nom, et qui avaient reçu d’eux l’ordre de se saisir de Jésus-Christ.
54 Ils se saisirent de Jésus pour l'emmener et ils le firent entrer dans la maison du grand prêtre. Pierre suivait de loin.
55 Ils avaient allumé un feu au milieu de la cour et ils s'étaient tous assis là. Pierre était parmi eux.
56 Une servante le vit assis près du feu ; elle le dévisagea et dit : « Celui-là aussi était avec lui. »
57 Mais il nia : « Femme, je ne le connais pas. »
58 Peu après, un autre dit en le voyant : « Toi aussi, tu en fais partie. » Pierre répondit : « Non, je n'en suis pas. »
59 Environ une heure plus tard, un autre insistait : « C'est sûr : celui-là était avec lui, et d'ailleurs il est Galiléen. »
60 Pierre répondit : « Je ne vois pas ce que tu veux dire. » Et à l'instant même, comme il parlait encore, un coq chanta.
61 Le Seigneur, se retournant, posa son regard sur Pierre ; et Pierre se rappela la parole que le Seigneur lui avait dite : « Avant que le coq chante aujourd'hui, tu m'auras renié trois fois. »
62 Il sortit et pleura amèrement.
Saint Ambroise. Ces infortunés ne comprirent point le mystère de cette guérison, et n’eurent aucun égard pour ce sentiment de bonté et de clémence, qui ne peut souffrir que ses ennemis mêmes soient blessés : " S’étant donc saisis de lui, ils l’amenèrent, " etc. Lorsque nous lisons qu’ils se saisirent de Jésus, gardons-nous de l’entendre de sa divinité, ou de croire que ce fut malgré lui, et par suite de sa faiblesse ; ils ne s’emparent de lui et ne le chargent de chaînes qu’en tant qu’il est revêtu d’un corps véritable semblable au nôtre. — Saint Bède. Le prince des prêtres était Caïphe, qui était grand-prêtre pour cette année. — Saint Augustin. (de l’acc. des Evang) Cependant Jésus fut conduit premièrement chez Anne, beau-père de Caïphe, selon le récit plus circonstancié de saint Jean, et non chez Caïphe, comme le raconte saint Matthieu. Saint Marc et saint Luc ne disent pas le nom du grand-prêtre. — Saint Jean Chrysostome. (hom. 84 sur S. Matth,) Il fut conduit dans la maison du grand-prêtre, pour que tout se fit de son consentement et par son ordre ; car c’est là qu’ils s’étaient tous réunis pour attendre Jésus. Pierre donne ici une preuve de son ardent amour, il a vu tous les disciples prendre la fuite, et ne les a point imités : " Et Pierre le suivait de loin. " — Saint Ambroise. Remarquez cependant qu’il le suivait de loin, parce qu’il allait bientôt le renier ; car il n’eût pu se rendre coupable de ce crime, s’il se fût tenu plus près de Jésus-Christ. Toutefois il est digne d’éloges pour n’avoir point abandonné le Sauveur, malgré la crainte qu’il éprouvait ; cette crainte était un sentiment naturel, mais son zèle était l’effet de son amour. — Saint Bède. Pierre, suivant de loin le Seigneur qui se dirige vers le lieu de ses souffrances, est la figure de l’Église, qui suit, il est vrai, c’est-à-dire qui doit imiter la passion du Sauveur, mais d’une manière bien différente ; car l’Église souffre pour elle-même, tandis que Jésus-Christ souffre pour l’Église.
Saint Ambroise. Or, on avait allumé du feu dans la maison du prince des prêtres : " Après avoir allumé du feu au milieu de la cour, ils s’assirent autour, et Pierre s’assit parmi eux. " Pierre s’approcha pour se réchauffer, parce qu’à la vue du Seigneur chargé de chaînes, la chaleur de son âme s’était déjà refroidie. — Saint Augustin. (serm. 124 du temps.) Pierre avait reçu les clefs du royaume des cieux, et devait avoir la charge d’une multitude innombrable de peuples encore ensevelis dans leurs péchés. Mais il avait encore quelque dureté dans le caractère, comme il le fait voir en coupant l’oreille au serviteur du grand-prêtre. Or, avec cette sévérité et cette dureté, quelle indulgence aurait-il eue pour les peuples qui devaient lui être confiés, s’il avait reçu le privilège de l’impeccabilité ? La Providence divine permit donc qu’il tombât le premier dans le péché, pour que le souvenir de sa propre chute modérât la sévérité de ses jugements à l’égard des pécheurs. Comme il était près du feu pour se chauffer, une jeune fille s’approcha de lui : " Une servante qui le vit assis devant le feu, l’ayant considéré attentivement, " etc. — Saint Ambroise. Pourquoi est-ce une servante qui découvre la première la présence de Pierre, alors que c’était bien plutôt aux hommes à la reconnaître ? N’est-ce point que Dieu permit que ce sexe ne se rendît coupable dans la passion du Seigneur, pour qu’il eût part aussi à la grâce de la rédemption par sa passion ? Pierre étant reconnu, renie son Maître ; je préfère voir Pierre renier Jésus, plutôt que de dire que le Seigneur s’est trompé : " Et Pierre le nia, disant : Femme, je ne le connais point. " — Saint Augustin. (comme précéd.) Que faites-vous, Pierre ? votre langage est tout à coup changé ; votre bouche, pleine de foi et d’amour, ne laisse plus sortir que des paroles de haine et de perfidie ? Vous n’avez encore à craindre ni violences, ni tortures ; aucun de ceux qui vous interrogent, n’a assez d’autorité pour vous faire trembler ; une femme vous fait une simple question, sans intention peut-être d’abuser de votre réponse pour vous faire connaître ; que dis-je, ce n’est pas une femme, c’est une jeune fille chargée de garder la porte, c’est une humble servante.
Saint Ambroise. Or, Pierre a renié Jésus, parce que sa promesse a été présomptueuse. Il ne le renie pas sur la montagne, ni dans le temple, ni dans sa maison, mais dans le prétoire des Juifs, il renie Jésus là où il est enchaîné, là où ne se trouve point la vérité. Il le renie en disant " Je ne le connais point ; " il eût été téméraire, en effet, de dire qu’il connaissait celui que l’esprit humain ne peut comprendre : " Car personne ne connaît le Fils, si ce n’est le Père. " (Mt 11, 47.) Bientôt il renie Jésus une seconde fois : " Un peu après, un autre le voyant, lui dit : Vous aussi, vous êtes de ces gens là. " — Saint Augustin. (de l’accord des Evang.) Lors de ce second reniement, Pierre fut interpellé par deux personnes ; par cette servante dont parlent saint Matthieu et saint Marc, et par une autre personne, dont fait mention saint Luc. Au moment dont saint Luc dit : " Un peu après, " Pierre était déjà sorti, et le coq avait chanté pour la première fois, comme le raconte saint Marc, puis il était rentré (selon le récit de saint Jean), et se tenait devant le feu près de renier Jésus pour la seconde fois. En effet, écoutez-le : " Pierre répondit : Mon ami, je n’en suis point. " — Saint Ambroise. Il aime mieux se renier lui-même que de renier Jésus-Christ ; ou encore, c’est en niant qu’il soit de la société de Jésus, qu’il se renie lui-même. — Saint Bède. Ce reniement de Pierre nous apprend qu’on ne renie pas seulement Jésus-Christ en soutenant qu’il n’est pas le Christ, mais en niant qu’on soit chrétien, lorsqu’on l’est en effet.
Saint Ambroise. La même question est répétée à Pierre une troisième fois : " Une heure environ s’était écoulée, lorsqu’un autre vint dire avec assurance : Certainement cet homme était avec lui. " — Saint Augustin. (de l’accord des Evang.) Saint Luc précise l’intervalle qui s’écoula entre le deuxième et le troisième renoncement : " Une heure environ s’était écoulée, " intervalle dont saint Matthieu et saint Marc ne parlent qu’en ces termes généraux : " Un peu après, " saint Jean n’en fait point mention. De même saint Matthieu et saint Marc parlent au pluriel de ceux qui adressaient ces questions à Pierre, tandis que saint Luc et saint Jean ne font mention que d’un seul. Il est facile de résoudre cette contradiction apparente en disant : ou bien que saint Matthieu et saint Marc ont suivi l’usage souvent adopté de mettre le pluriel pour le singulier ; ou bien qu’un seul surtout affirmait avoir vu Pierre, et que tous les autres insistaient en s’appuyant sur son témoignage. D’un autre côté, saint Matthieu raconte qu’un de ceux qui étaient présents dit à saint Pierre : " Certainement vous êtes aussi de ces gens-là ; car votre langage même vous trahit, " et saint Jean qu’un autre lui dit également : " Est-ce que je ne vous ai pas vu dans le jardin ? " tandis que selon saint Marc et saint Luc, ils s’entretenaient de Pierre à peu près dans les mêmes termes. On peut adopter l’opinion de ceux qui croient que d’après tous les Évangélistes Pierre fut interpellé directement (car parler de lui devant lui-même, n’était-ce pas la même chose que lui parler à lui-même), ou bien qu’on s’est servi de ces deux manières de parler, et que les Évangélistes n’en ont raconté qu’une seule des deux. — Saint Bède. On ajoute : " Car il est aussi Galiléen, " non pas sans doute que les Galiléens eussent une langue différente de celle des habitants de Jérusalem (qui étaient aussi des hébreux), mais parce que chaque province et chaque pays ayant ses usages propres, ne pouvait éviter, en parlant, l’accent qui lui était particulier.
" Pierre répondit : Mon ami, je ne sais ce que vous dites. " — Saint Ambroise. C’est-à-dire, je ne connais point vos discours sacrilèges. Nous cherchons à excuser Pierre, mais lui-même ne s’excusa point, c’est qu’en effet, ce n’est pas avec une réponse vague que l’on peut confesser Jésus-Christ, il faut une déclaration claire et formelle ; aussi ne peut-on dire que Pierre ait eu dessein de répondre dans ce sens, puisque bientôt le. souvenir de son reniement lui fit verser des larmes amères.
Saint Bède. L’Écriture sainte a coutume de caractériser le mérite des faits par les différentes circonstances des temps ; ainsi Pierre, qui avait renié son divin Maître au milieu de la nuit, se repentit de son péché au chant du coq : " Et aussitôt, comme il parlait encore, le coq chanta, " le souvenir de la vraie lumière lui fait expier le crime qu’il a commis dans les ténèbres de l’oubli. — Saint Augustin.(de l’accord des Evang., 3, 7.) Le chant du coq se fit entendre après le triple reniement de Pierre, comme saint Marc le dit expressément. — Saint Bède. Dans le sens figuré, ce coq représente les docteurs qui excitent les âmes languissantes et engourdies, en leur adressant ces paroles de l’Apôtre : Justes, tenez-vous dans la vigilance, et gardez-vous du péché. " (1 Co 15, 34.)
Saint Jean Chrysostome. (hom. 42 sur S. Jean.) Admirez la tendre sollicitude du Sauveur, il est chargé de chaînes et il veille avec amour sur son disciple, et d’un seul regard, il le touche et lui fait verser un torrent de larmes : " Et le Seigneur, se retournant, regarda Pierre. " — Saint Augustin. (de l’accord des Evang.) Il faut examiner attentivement dans quel sens il faut entendre ces paroles. En effet, d’après saint Matthieu, " Pierre était assis au dehors dans la cour, " et il ne se fût pas exprimé de la sorte, si Notre-Seigneur n’eût été alors dans l’intérieur de la maison. Saint Marc, de son côté, nous dit que " Pierre était en bas, dans la cour, " paroles qui indiquent que les faits qui concernent Jésus, et font l’objet de son récit, se passaient non seulement dans l’intérieur, mais dans le haut de la maison. Comment donc le Seigneur a-t-il regardé Pierre ? Ce ne fut pas des yeux du corps, puisque Pierre alors se trouvait en dehors, dans la cour, avec ceux qui se chauffaient, pendant que tout le reste se passait dans l’intérieur de la maison. Il est donc ici question d’un regard tout divin, tel que celui qu’implorait le Psalmiste, lorsqu’il disait : " Regardez-moi, et exaucez-moi ; " (Ps 13) et encore " Tournez-vous vers moi, et délivrez mon âme ; " (Ps 6) et c’est dans ce sens qu’il faut entendre ces paroles : " Et le Seigneur, se retournant, regarda Pierre. " — Saint Bède. En effet, pour Jésus, regarder, c’est faire miséricorde, et cette miséricorde nous est nécessaire non seulement pour faire pénitence, mais même pour en concevoir la résolution.
Saint Ambroise. Ceux sur lesquels Jésus daigne ainsi jeter un regard, pleurent amèrement leurs fautes : " Et Pierre se ressouvint de la parole que le Seigneur lui avait dite : " Avant que le coq chante, tu me renieras trois fois. Et Pierre étant sorti, pleura amèrement. " Quelle fut la cause de ses larmes ? la faute qu’il avait commise. Je lis bien que Pierre a pleuré ; je ne vois point qu’il ait cherché à s’excuser ; ses larmes effacent le crime qu’il avait honte d’avouer. Il avait renié son divin Maître une première et une seconde fois, mais sans verser de larmes, parce que le Seigneur ne l’avait pas encore regardé ; il le renie une troisième fois, Jésus le regarde, et il pleure amèrement. Si donc vous voulez mériter votre pardon, vous aussi lavez vos fautes dans vos larmes. — Saint Cyrille d’Alexandrie. Cependant Pierre n’osait pleurer publiquement, de peur que ses larmes ne le fissent découvrir, mais il sortit dehors pour donner un libre cours à ses larmes. Or, il pleurait non par crainte du châtiment qu’il avait mérité, mais parce qu’il avait renié son Maître bien-aimé, pensée plus accablante pour lui que tous les supplices.