11 Amen, je vous le dis : Parmi les hommes, il n'en a pas existé de plus grand que Jean Baptiste ; et cependant le plus petit dans le Royaume des cieux est plus grand que lui.
Saint Jean Chrysostome. (hom. 38.) Notre-Seigneur ne se contente pas de faire l’éloge de Jean-Baptiste, en rappelant le témoignage que lui rend le prophète, il fait connaître la haute opinion qu’il a personnellement de lui en disant : " Je vous le dis en vérité, il n’y en a point eu de plus grand, " etc. — Raban Maure. Pourquoi semble-t-il dire, faire un éloge détaillé de Jean-Baptiste : " Je vous le dis en vérité, entre ceux qui sont nés des femmes, " etc. Il dit : Entre les enfants des femmes, et non des vierges. Le mot femmes exprime dans le sens propre celles qui n’ont plus leur virginité. Si Marie est quelquefois appelée femme dans l’Évangile, il faut se rappeler que cette expression n’est employée que pour désigner son sexe, comme dans ce passage : " Femme, voici votre fils. " — Saint Jérôme. Notre-Seigneur élève donc Jean-Baptiste au-dessus des hommes qui sont nés des femmes et de leur union avec l’homme ; mais non pas au-dessus de celui qui est né de la Vierge et de l’Esprit saint. D’ailleurs, en disant : " Nul d’entre les enfants des femmes n’a été plus grand que Jean-Baptiste, " il ne le place pas précisément au-dessus des patriarches, des prophètes, et des autres hommes, mais il les met simplement sur le même rang ; car de ce que les autres ne sont pas plus grands que lui, il ne s’ensuit pas qu’il soit plus grand qu’eux. — Saint Jean Chrysostome. (sur S. Matth.) Mais comme la justice est si élevée, qu’il n’y a que Dieu seul qui puisse en atteindre la perfection, je pense que les saints, aux yeux si pénétrants du souverain juge, sont dans un degré plus ou moins élevé les uns que les autres, et nous devons en conclure que celui au-dessus duquel il n’y en a point de plus grand est lui-même plus grand que tous les autres.
Saint Jean Chrysostome. (hom. 38.) Mais de peur que cette surabondance de louanges n’entraînât quelque inconvénient pour les Juifs, qui avaient de Jean-Baptiste une plus haute estime que de Jésus-Christ, le Sauveur prévient toute impression fâcheuse en ajoutant : " Mais celui qui est le plus petit dans le royaume des cieux est plus grand que lui. " — Saint Augustin. (cont. l’advers. de la loi et des prophètes, liv. 4, chap. 5.) Les hérétiques, en raisonnant sur ce texte, veulent en conclure que Jean-Baptiste n’appartient pas au royaume des cieux, et encore moins les prophètes de ce peuple, auxquels Jean-Baptiste est supérieur. Or, ces paroles de Notre-Seigneur peuvent s’entendre de deux manières : ou bien ce royaume des cieux, c’est celui dont nous ne sommes pas encore en possession, et dont Notre-Seigneur doit dire à la fin du monde : " Venez, les bénis de mon Père, possédez le royaume, " etc., et comme les anges sont les habitants de ce royaume, le moindre d’entre eux est plus grand que le juste, qui, sur cette terre, porte un corps sujet à la corruption. Ou bien, si par le royaume des cieux il a voulu signifier 1’Église, dont tous les justes qui ont existé depuis la naissance du genre humain sont les enfants, c’est de lui-même qu’il a voulu parler, car il était au-dessous de Jean par son âge, et il lui était supérieur par son éternité divine et par sa puissance souveraine. Dans le premier sens, il faut donc diviser ainsi la phrase : " Celui qui est le plus petit dans le royaume des cieux, " et ensuite : " Est plus grand que lui ; " et dans le second sens : " Celui qui est le plus petit, " et puis : " Est plus grand que lui dans le royaume des cieux. " — Saint Jean Chrysostome. (hom. 38.) " Dans le royaume des cieux, " c’est-à-dire dans toutes les choses spirituelles et célestes. Il en est qui pensent que Jésus-Christ a voulu parler ici de ses Apôtres. — Saint Jérôme. Pour nous, nous entendons tout simplement ces paroles, en ce sens, que tout homme juste qui est déjà réuni au Seigneur, est plus grand que celui qui se trouve encore au milieu des combats ; car il y a une grande différence entre celui qui a déjà reçu la couronne de la victoire, et celui qui soutient encore sur le champ de bataille tous les efforts de ses ennemis.
12 Depuis le temps de Jean Baptiste jusqu'à présent, le Royaume des cieux subit la violence, et des violents cherchent à s'en emparer.
13 Tous les Prophètes, ainsi que la Loi, ont parlé jusqu'à Jean.
14 Et, si vous voulez bien comprendre, le prophète Élie qui doit venir, c'est lui.
15 Celui qui a des oreilles, qu'il entende !
La Glose. Les paroles qui précèdent : " Celui qui est le plus petit dans le royaume des cieux est plus grand que Jean-Baptiste, " pouvaient faire penser que Jean-Baptiste était étranger au royaume des cieux. Notre-Seigneur éloigne donc cette idée en ajoutant : " Depuis les jours, " etc. — Saint Grégoire le Grand. (hom. 20 sur S. Matth.) Le royaume des cieux signifie le trône qui nous est préparé dans le ciel, et lorsque des pécheurs souillés de quelques crimes reviennent à Dieu par la pénitence et réforment leur conduite, ils entrent comme pécheurs dans un lieu qui leur est étranger, et ils ravissent avec violence le royaume des cieux.
Saint Jérôme. Si Jean-Baptiste a le premier prêché la pénitence au peuple en ces termes : " Faites pénitence, car le royaume des cieux approche, " il est juste que depuis ce temps le royaume des cieux souffre violence, et que les violents seuls le ravissent. Il faut en effet que nous nous fassions une grande violence, nous dont la naissance est toute terrestre, pour chercher à mériter la gloire des cieux et conquérir par notre vertu ce que nous ne pouvons tenir de notre nature. — Saint Hilaire. (can. 11.) Ou bien dans un autre sens, Notre-Seigneur avait ordonné à ses Apôtres d’aller vers les brebis perdues d’Israël (Mt 11), mais leur prédication tournait au profit des publicains et des pécheurs. C’est ainsi que le royaume des cieux souffre violence, et que les violents le ravissent, parce que la gloire qui était due aux patriarches d’Israël, que les prophètes avaient annoncée, et que Jésus-Christ est venu offrir, a été enlevée et ravie par la foi des nations. — Saint Jean Chrysostome. (hom.38.) Ou bien encore, ceux qui s’empressent de se convertir sont ceux qui ravissent le royaume de Dieu par la foi en Jésus-Christ ; voilà pourquoi il dit : " Depuis les jours de Jean-Baptiste jusqu’à présent. " C’est ainsi qu’il les excite et les presse de croire en lui ; en même temps il confirme lui-même tout ce que Jean-Baptiste avait dit précédemment. Car si toutes choses ont été accomplies jusqu’à Jean-Baptiste, il est donc celui qui doit venir, et c’est pour cela qu’il ajoute : " Tous les prophètes ont prophétisé jusqu’à Jean. " — Saint Jérôme. Ce n’est pas qu’il veuille dire qu’après Jean il n’y a plus eu de prophète, car nous lisons dans les Actes des Apôtres (Ac 11 ; Ac 21), qu’Agabus et les quatre vierges, filles de Philippe, prophétisèrent ; mais ces paroles signifient que toutes les prophéties de la loi et des prophètes ont eu Jésus-Christ pour objet. Ces paroles donc : " Ils ont prophétisé jusqu’à Jean, " indiquent le temps où devait venir le Christ, et où Jean-Baptiste a signalé la présence de Celui dont ils avaient prédit la venue.
Saint Jean Chrysostome. (hom. 38.) Il donne ensuite une autre explication de son avènement : " Et si vous voulez le comprendre, lui-même est cet Élie qui doit venir. " Dieu dit en effet par la bouche du prophète Malachie (Ml 4) : Je vous enverrai Élie de Thesba, et il dit de Jean-Baptiste : " J’enverrai mon ange devant vous. " — Saint Jérôme. Jean est donc appelé Élie, non pas dans le sens de quelques philosophes insensés, et de certains hérétiques qui enseignent le retour des âmes dans de nouveaux corps, mais parce qu’au témoignage de l’Évangile lui-même, il est venu dans la vertu et dans l’esprit d’Élie, et qu’il a reçu la même grâce ou la même mesure de l’Esprit saint. Ajoutez que l’austérité de la vie et la sévérité des principes sont les mêmes dans Élie et dans Jean-Baptiste : ils habitaient tous les deux le désert, tous les deux ils portaient une ceinture de poils de chameau ; le premier fut obligé de fuir, parce qu’il avait reproché à Achab et à Jésabel leur impiété, le second eut la tête tranchée parce qu’il avait condamné l’union criminelle d’Hérode et d’Hérodiade. — Saint Jean Chrysostome. (hom. 38.) Le Sauveur dit avec raison : " Et si vous voulez le comprendre, " leur montrant ainsi qu’ils sont libres et qu’il exige une adhésion volontaire : or Jean est Élie, et à son tour Élie est Jean, parce que tous deux sont précurseurs. — Saint Jérôme. Ces paroles : " Lui-même est Élie, " sont mystérieuses et ont besoin d’une intelligence particulière, comme le prouve ce qu’il ajoute : " Que celui qui a des oreilles pour entendre, entende. " — Rémig. C’est-à-dire : Que celui qui a les oreilles du cœur pour entendre ou pour comprendre, qu’il entende, qu’il comprenne, parce qu’en effet il a dit non pas que Jean-Baptiste ait été Élie en personne, mais seulement par l’esprit.
16 À qui vais-je comparer cette génération ? Elle ressemble à des gamins assis sur les places, qui en interpellent d'autres :
17 'Nous vous avons joué de la flûte,
et vous n'avez pas dansé.
Nous avons entonné des chants de deuil,
et vous ne vous êtes pas frappé la poitrine.'
18 Jean Baptiste est venu, en effet ; il ne mange pas, il ne boit pas, et l'on dit : 'C'est un possédé' !
19 Le Fils de l'homme est venu : il mange et il boit, et l'on dit : 'C'est un glouton et un ivrogne, un ami des publicains et des pécheurs.' Mais la sagesse de Dieu se révèle juste à travers ce qu'elle fait. »
Saint Hilaire. (can. 11.) Tout ce discours est à la honte de l’incrédulité ; c’est l’expression d’un profond sentiment de mécontentement de ce que ce peuple arrogant avait résisté aux divers genres d’instructions qui lui avaient été faites. — Saint Jean Chrysostome. (hom. 38.) Le Sauveur procède avec raison par interrogation, pour montrer que rien n’a été oublié de ce qui devait contribuer à leur salut : " À qui comparerai-je cette génération ? " — La Glose. Comme s’il disait : Jean était un grand prophète, mais vous n’avez voulu croire ni à sa parole ni à la mienne ; à qui donc vous comparerai-je ? Dans ce mot de génération il comprend les Juifs, Jean-Baptiste lui-même.
Rémig. Il se fait aussitôt cette réponse : " Elle est semblable à des enfants assis sur la place publique qui crient à leurs compagnons : Nous avons chanté pour vous, et vous n’avez pas dansé ; nous avons chanté des airs lugubres, et vous n’avez point témoigné de tristesse. — Saint Hilaire. (Can. 11.) Par ces enfants, Notre-Seigneur entend les prophètes qui ont prêché comme des enfants dans la simplicité de leur âme, et qui, au milieu des synagogues comme au milieu d’une place publique, ont reproché aux Juifs de n’avoir pas conformé leurs œuvres extérieures aux chants qu’ils leur adressaient, et de n’avoir pas obéi à leurs paroles ; car le mouvement de la danse doit se conformer à la mesure du chant. Or, les prophètes ont appelé le peuple à louer Dieu dans leurs chants, comme nous le voyons dans les cantiques de Moïse, d’Isaïe et de David (Ex 15 ; Dt 32 ; Is 12 ; 26 ; 2 R 26 ; Ps 17, etc.), etc. — Saint Jérôme. Voici donc ce qu’ils reprochent aux Juifs : " Nous avons chanté pour vous, et vous n’avez pas dansé, " c’est-à-dire nous vous avons excités par nos chants à la pratique des bonnes œuvres, et vous n’en avez rien fait ; nous avons pleuré pour vous appeler à la pénitence, et vous n’avez pas été plus dociles, vous avez méprisé toute espèce de prédication, et celle qui vous exhortait à la vertu, et celle qui vous appelait à faire pénitence de vos péchés. — Rémig. Comment peut-il dire : " À leurs compagnons ? " Est-ce que les Juifs infidèles étaient les égaux et les compagnons des saints prophètes ? Non, mais il parle ainsi parce qu’ils étaient tous sortis d’une souche commune. — Saint Jérôme. Les enfants sont encore ceux dont Isaïe a dit : " Me voici, moi et mes enfants, ceux que le Seigneur m’a donnés ; " ces enfants s’arrêtent sur la place publique où l’on fait trafic de tout, et ils disent : " Nous avons chanté pour vous, et vous n’avez pas dansé. " — Saint Jean Chrysostome. (hom. 38.) Je vous ai donné l’exemple d’une vie plus douce que sévère, et vous n’avez pas été persuadés ; Jean s’est soumis à une vie austère, et vous n’y avez pas fait plus d’attention ; il ne dit pas : Jean a suivi cette ligne de conduite, et moi cette autre ; mais il ne sépare pas leur cause, parce que leur intention était la même, et il ajoute : " Jean est venu, ne mangeant, ni ne buvant, et vous avez dit : Il est possédé. Le Fils de l’homme est venu, mangeant et buvant, " etc. — Saint Augustin. (cont. Faust. liv. 16, chap. 31.) Je voudrais bien que les Manichéens me disent ce que mangeait et ce que buvait Jésus-Christ, lui qui se disait mangeant et buvant, en comparaison de Jean-Baptiste qui ne mangeait ni ne buvait. Car il n’est pas dit que Jean ne buvait pas du tout, mais qu’il ne buvait ni vin ni rien de ce qui pouvait enivrer, il ne buvait donc que de l’eau ; on ne peut pas dire non plus qu’il ne mangeait rien absolument, mais il ne mangeait que du miel sauvage et des sauterelles. Pourquoi donc Notre-Seigneur dit-il qu’il ne mangeait ni ne buvait, si ce n’est parce qu’il n’usait pas des aliments ordinaires des Juifs ? Et si le Seigneur n’en avait pas lui-même fait usage, il n’aurait pu dire par comparaison avec Jean-Baptiste qu’il mangeait et buvait. Or, n’est-il pas étonnant qu’on dise de celui qui mangeait des sauterelles et du miel, qu’il ne mangeait pas, et qu’on présente comme mangeant celui qui se contentait de pain et de légumes ?
Saint Jean Chrysostome. (hom. 38.) " Le Fils de l’homme est venu, " etc., c’est-à-dire nous avons suivi, Jean et moi, des routes différentes, mais qui aboutissaient au même but, comme deux chasseurs qui poursuivent un animal par deux chemins différents pour le faire arriver sur l’un des deux. Les hommes sont généralement portés à admirer le jeûne et l’austérité de la vie ; c’est pour cela que Dieu voulut que dès son enfance Jean pratiquât ce genre de vie, pour donner ainsi par la suite plus d’autorité à ses paroles. Notre-Seigneur marcha lui-même dans cette voie lorsqu’il jeûna pendant quarante jours ; mais cependant il prit d’autres moyens pour persuader aux Juifs de croire en lui ; car il était bien-plus important que Jean-Baptiste lui rendît témoignage en marchant dans cette voie, qu’il ne l’était pour lui-même de suivre ce genre de vie. En effet, Jean ne fit éclater en lui que l’austérité de sa vie et l’amour de la justice, tandis que Jésus-Christ avait encore le témoignage des miracles. Il laissa donc Jean-Baptiste briller par le jeûne, et il suivit une voie différente en ne refusant pas de s’asseoir à la table des publicains pour manger et boire avec eux. — Saint Jérôme. Si le jeûne vous est agréable, pourquoi Jean-Baptiste ne vous plaît-il pas ? Si la vie ordinaire a pour vous plus d’attrait, pourquoi le Fils de l’homme ne peut-il vous plaire ? Pourquoi avez-vous traité l’un de possédé, et l’autre d’ivrogne et d’intempérant ?
Saint Jean Chrysostome. Quelle sera donc désormais leur excuse ? c’est pour cela qu’il ajoute : " La sagesse a été justifiée par ses enfants, " c’est-à-dire : si vous n’êtes pas persuadés, vous n’avez pas, du moins, de raison de m’accuser. C’est ce que le Prophète-Roi dit de Dieu le Père : " Afin que vous soyez justifié dans vos paroles. " (Ps 50.) Quoique vous n’ayez tiré aucun profit de l’économie de la divine providence à votre égard, de son côté elle a fait tout ce qu’elle devait, de manière à ne laisser pas même l’ombre d’un doute à l’impudence et à l’ingratitude. — Saint Jérôme. La sagesse a été justifiée par ses enfants, c’est-à-dire la doctrine et la conduite de Dieu. Ou bien la conduite du Christ qui est la vertu et la sagesse de Dieu a été justifiée par les Apôtres qui sont ses enfants. — Saint Hilaire. Or, il est lui-même la sagesse, non par les effets merveilleux qu’elle a produits en lui, mais par nature. Il en est plusieurs qui cherchent à éluder la force de ces paroles de l’Apôtre qui proclament le Christ la puissance et la sagesse de Dieu (1 Co 1), en disant que la vertu de cette sagesse et de cette puissance divine s’est montrée dans l’œuvre de son incarnation et de sa naissance d’une Vierge ; mais pour détruire par avance cette interprétation, il a déclaré qu’il était lui-même la sagesse, montrant ainsi que ce n’étaient pas seulement les œuvres de la sagesse, mais la sagesse elle-même qui résidait en lui ; car l’œuvre de la vertu n’est pas la vertu elle-même, et l’effet demeure distinct de celui qui le produit. — Saint Augustin. (Quest. Evang., liv. 2, chap. 11.) " La sagesse a été justifiée par ses enfants, " en ce sens que les saints Apôtres comprirent que le royaume des cieux n’était point dans le boire et dans le manger, mais dans la patience à supporter les épreuves ; aussi l’abondance ne leur inspirait aucun orgueil, et la pauvreté ne pouvait les abattre. C’est ce qui faisait dire à saint Paul : " Je sais être dans l’abondance, et je sais supporter la pauvreté. " — Saint Hilaire. On lit dans quelques exemplaires : " La sagesse a été justifiée par ses œuvres. " La sagesse, en effet, ne cherche pas le témoignage des paroles, mais celui des œuvres. Saint Jean Chrysostome. (hom. 38.) Si cette comparaison empruntée aux enfants vous paraît vulgaire, n’en soyez pas surpris, car Jésus s’adressait à des auditeurs grossiers ; c’est ainsi qu’Ézéchiel se sert de plusieurs comparaisons en rapport avec l’intelligence des Juifs, mais qui ne convenaient nullement à la grandeur de Dieu, si toutefois l’on peut dire qu’une chose qui est utile aux hommes n’est pas digne de Dieu.
Saint Hilaire. (can. 11.) Dans le sens mystique, la prédication elle-même de Jean-Baptiste fut impuissante pour convertir les Juifs, parce que la loi leur avait paru pénible, difficile et gênante à cause de ses prescriptions sur les aliments et sur les boissons. Elle renfermait pour ainsi dire en elle-même le péché auquel il donne le nom de démon, parce que la difficulté que présentait son observation en rendait presque inévitable la transgression. À son tour, la prédication de l’Évangile de Jésus-Christ ne leur fut pas agréable, malgré la liberté qu’elle leur rendait, en allégeant tout ce que la loi avait de difficile et d’accablant. Les publicains et les pécheurs embrassèrent la foi, mais pour les Juifs, après tant et de si grands avertissements, ils ne furent pas justifiés par la grâce, et ils furent abandonnés par la loi. C’est alors que la sagesse fut justifiée par ses enfants, c’est-à-dire par ceux qui ravissent le royaume des cieux par la justification qui vient de la foi, et en proclamant la justice des opérations de la sagesse de Dieu qui prive de ses grâces les esprits rebelles pour en faire part aux cœurs fidèles.
20 Jésus se mit à faire des reproches aux villes où avaient eu lieu la plupart de ses miracles, parce qu'elles ne s'étaient pas converties :
21 « Malheureuse es-tu, Corazine ! Malheureuse es-tu, Bethsaïde ! Car, si les miracles qui ont eu lieu chez vous avaient eu lieu à Tyr et à Sidon, il y a longtemps que les gens y auraient pris le vêtement de deuil et la cendre en signe de pénitence.
22 En tout cas, je vous le déclare : Tyr et Sidon seront traitées moins sévèrement que vous, au jour du Jugement.
23 Et toi, Capharnaüm, seras-tu donc élevée jusqu'au ciel ? Non, tu descendras jusqu'au séjour des morts ! Car, si les miracles qui ont eu lieu chez toi avaient eu lieu à Sodome, cette ville subsisterait encore aujourd'hui.
24 En tout cas, je vous le déclare : le pays de Sodome sera traité moins sévèrement que toi, au jour du Jugement. »
La Glose. Jusqu’ici les reproches du Sauveur s’étaient adressés indistinctement à tous les Juifs, maintenant il les fait tomber en particulier sur quelques villes qu’il avait évangélisées d’une manière plus spéciale, et qui, cependant, n’avaient pas voulu se convertir. " Alors, dit l’Évangéliste, il commença à faire des reproches aux villes, " etc. — Saint Jérôme. Ce chapitre s’ouvre par les reproches qu’il fait aux villes de Bethsaïde et de Capharnaüm, de ce qu’après tant de prodiges et de miracles opérés au milieu d’elles, elles n’ont pas fait pénitence. " Malheur à vous, Corozaïm ! malheur à vous, Bethsaïde ! " — Saint Jean Chrysostome. (hom. 38.) C’est pour vous apprendre que les habitants de ces villes n’étaient pas mauvais par leur nature qu’il nomme la ville de Bethsaïde, qui avait donné le jour à plusieurs d’entre les Apôtres. En effet, Philippe, et les deux principaux couples du collège apostolique, Pierre et André, Jacques et Jean, étaient de Bethsaïde. — Saint Jérôme. Cette expression, " malheur, " nous montre que le Sauveur déplore le triste sort de ces villes, de ce qu’après tant de miracles et de prodiges opérés sous leurs yeux, elles n’ont pas fait pénitence. — Raban Maure. Corozaïm qui veut dire mon mystère, et Bethsaïde, la maison des fruits ou la maison des chasseurs, sont des villes de Galilée assises sur les bords de la mer de Galilée. Le Seigneur déplore le triste sort de ces villes, à qui le mystère de Dieu a été révélé, qui auraient dû produire des fruits de vertu, et dans lesquelles il avait envoyé des chasseurs spirituels. — Saint Jérôme. Le Sauveur leur préfère Tyr et Sidon, villes adonnées à l’idolâtrie et à tous les vices. " Car, ajoute-t-il, si les merveilles qui ont été opérées au milieu de vous avaient été faites au milieu de Tyr et de Sidon, il y a longtemps qu’eues auraient fait pénitence dans la cendre et le cilice. " — Saint Grégoire le Grand. (Moral., 35, 2.) Le cilice signifie la componction et l’austérité de la pénitence ; la cendre, la poussière des morts. Tous deux sont mis en usage dans la pénitence, afin que les pointes du cilice nous rappellent ce que nous avons fait en péchant, et que la cendre nous fasse réfléchir sur ce que nous sommes devenus par le jugement de Dieu. — Raban Maure. Tyr et Sidon sont des villes de Phénicie. Tyr veut dire angoisse, et Sidon, chasse ; elles représentent les nations que le démon a prises comme un chasseur dans les détroits resserrés du péché, mais que le Sauveur Jésus a délivrées par son Évangile.
Saint Jérôme. Où donc voyons-nous que le Sauveur ait fait des miracles dans Corozaïm et dans Bethsaïde ? Nous lisons dans un des chapitres précédents : " Il parcourait toutes les villes et les villages, guérissant toutes les maladies, " etc. Il est donc à croire que Corozaïm et Bethsaïde étaient du nombre de ces villes et bourgades dans lesquelles le Sauveur avait opéré des miracles. — Saint Augustin. (de la persév., chap. 9.) Il n’est donc pas vrai de dire que l’Évangile n’ait pas été prêché dans les temps et dans les lieux où le Seigneur prévoyait l’inutilité de ses prédications pour tous ceux qui l’entendraient, aussi bien que pour un grand nombre de ceux qui n’ont pas voulu croire en lui, même après qu’ils l’eurent vu ressusciter des morts ; car voici le Seigneur qui nous assure que les habitants de Tyr et de Sidon eussent fait une pénitence pleine d’humilité, s’ils avaient été témoins des miracles de la puissance divine. Or, si les morts sont jugés sur ce qu’ils auraient fait s’ils avaient vécu, comme les habitants de ces villes se seraient convertis à la foi si l’Évangile leur eût été annoncé et confirmé par tant de miracles éclatants, il faudrait en conclure qu’ils seront exempts de tout châtiment ; et cependant ils seront punis au jour du jugement, d’après les paroles qui suivent : " Néanmoins je vous le dis, Tyr et Sidon seront traitées moins rigoureusement que vous. " La peine des derniers sera donc plus légère, et le châtiment des autres plus rigoureux. — Saint Jérôme. Et la raison, c’est que Tyr et Sidon ont foulé aux pieds la loi naturelle seule, tandis que ces villes, à la transgression de la loi écrite, ont joint le mépris des miracles qui ont été faits au milieu d’elles. — Raban Maure. Nous sommes aujourd’hui témoins de l’accomplissement des paroles du Sauveur : Corozaïm et Bethsaïde ne voulurent pas croire en lui lorsqu’il les honorait de sa présence, tandis que Tyr et Sidon crurent plus tard à la prédication des Apôtres. — Rémig. Capharnaüm était la métropole de la Galilée, et la ville la plus célèbre de cette province ; c’est pour cela que le Seigneur en fait une mention spéciale : " Et toi Capharnaüm, t’élèveras-tu jusqu’au ciel ? tu seras abaissée jusqu’aux enfers. " — Saint Jérôme. On peut entendre ces paroles de deux manières : ou bien tu descendras jusqu’aux enfers, parce que tu as résisté avec orgueil à mes prédications ; ou bien, parce que élevée jusqu’au ciel par le séjour que j’ai daigné faire au milieu de toi, aussi bien que par les prodiges et par les merveilles que j’ai opérés dans ton sein, tu seras condamnée à de plus grands supplices pour avoir abusé de grâces si privilégiées, en refusant de croire en moi. — Rémig. Ce ne sont pas seulement les péchés de Tyr et de Sidon, mais les crimes de Sodome et de Gomorrhe qui sont légers en comparaison. Car, ajoute-t-il, si les merveilles qui ont été opérées au milieu de toi eussent été faites dans Sodome, peut-être cette ville existerait encore. — Saint Jean Chrysostome. (hom. 39.) C’est ce qui rend leur accusation plus rigoureuse, car la plus forte preuve de méchanceté, c’est d’être plus mauvais non-seulement que les méchants qui existent, mais que ceux qui ont jamais existé.
Saint Jérôme. Dans la ville de Capharnaüm, qui veut dire très belle maison de plaisance, se trouve condamnée Jérusalem, à qui Ézéchiel a dit : Sodome a été trouvée juste auprès de toi. — Rémig. Le Seigneur qui connaît toutes choses, s’est servi ici du mot dubitatif peut-être, pour montrer que les hommes ont reçu de lui le don du libre arbitre. Il ajoute : " C’est pourquoi je vous déclare qu’au jour du jugement le pays de Sodome sera traité moins rigoureusement que vous. " Il faut se rappeler que sous le nom d’une ville ou d’une contrée, les reproches du Seigneur s’adressent non pas aux édifices ou aux murailles des maisons, mais aux hommes qui les habitent, d’après la figure appelée métonymie, qui exprime le contenu pour le contenant. Les paroles suivantes : " La peine sera plus légère au jour du jugement, " démontrent jusqu’à l’évidence qu’il y a dans l’enfer divers degrés de peines, de même qu’il y a divers degrés de gloire dans le royaume des cieux. — Saint Jérôme. Un lecteur attentif me dira peut-être : Si les villes de Tyr, de Sidon et de Sodome auraient pu faire pénitence en entendant les prédications du Seigneur et devant l’éclat de ses miracles, elles ne sont pas coupables de n’avoir pas cru, mais la faute doit être imputée au silence de celui qui n’a pas voulu leur prêcher dans le temps où elles étaient disposées à faire pénitence. La réponse à cette difficulté est facile et claire : c’est que nous ignorons les jugements de Dieu, et les mystérieuses dispositions de sa providence. Notre-Seigneur s’était proposé de ne point sortir des frontières de la Judée, ne voulant pas fournir aux pharisiens et aux prêtres un motif ou un prétexte pour le persécuter. C’est pour cela qu’il fait cette recommandation aux Apôtres : " Vous n’irez pas dans le chemin des nations. " Or, Corozaïm et Bethsaïde sont condamnées, parce qu’elles ont refusé de croire à la parole du Seigneur lui-même présent au milieu d’elles ; Tyr et Sidon sont justifiées pour avoir cru à la parole de ses Apôtres. Pourquoi faire ici une question de temps alors que vous voyez que ceux qui croient sont sauvés ? — Rémig. Voici une autre solution de cette difficulté : dans Corozaïm, il y en avait probablement plusieurs qui devaient croire, de même que dans Tyr et dans Sidon il en était plusieurs qui devaient rester dans l’incrédulité, et qui, par conséquent, n’étaient pas dignes de 1’Évangile. Notre-Seigneur a donc évangélisé les habitants de Corozaïm et de Bethsaïde, afin que ceux qui devaient croire pussent embrasser la foi ; et il ne voulut point porter la prédication de l’Évangile aux habitants de Tyr et de Sidon, dans la crainte que ceux qui refuseraient de croire, devenus plus coupables par le mépris de l’Évangile, ne fussent aussi plus rigoureusement punis.
Saint Augustin. (de la persévér., chap. 10.) Un controversiste catholique qui n’est pas à dédaigner explique ce passage de l’Évangile en disant que le Seigneur avait prévu que les Tyriens et les Sidoniens devaient plus tard abandonner la foi qu’ils auraient embrassée sur l’autorité des miracles opérés sous leurs yeux ; et c’est par miséricorde qu’il n’a point voulu faire de miracles au milieu d’eux, parce que en abandonnant la foi qu’ils avaient professée, ils se seraient rendus dignes de châtiments plus rigoureux que s’ils ne l’avaient jamais reçue. (Evang., chap. 12.) On peut dire encore que le Seigneur prévoit avec certitude les grâces auxquelles il a daigné attacher notre délivrance : c’est la prédestination des saints, c’est-à-dire la prescience et la préparation des grâces qui doivent infailliblement sauver ceux qui doivent l’être ; les autres, par un juste jugement de Dieu, sont laissés dans la masse de perdition, comme les habitants de Tyr et de Sidon qui auraient pu croire également s’ils avaient été témoins des nombreux miracles de Jésus-Christ ; mais comme le don de la foi ne leur a pas été accordé, les moyens de croire leur ont été refusés. On peut conclure de là qu’il y a des hommes qui ont naturellement dans leur esprit un don particulier d’intelligence qui les porterait vers la foi, s’ils voyaient des miracles ou s’ils entendaient des paroles conformes aux dispositions de leur âme ; et cependant si, par un profond jugement de Dieu, ils ne sont pas séparés de la masse de perdition par la grâce de la prédestination, ils n’entendront jamais ces paroles divines, ils ne verront jamais ces faits miraculeux qui deviendraient pour eux, s’ils en étaient témoins, des moyens assurés de parvenir à la foi. C’est dans cette masse de perdition que furent laissés les Juifs eux-mêmes qui ne purent croire aux miracles si éclatants qui furent opérés sous leurs yeux, et l’Évangile ne nous a pas caché la raison pour laquelle ils n’ont pu croire : " Bien que le Sauveur eût opéré sous leurs yeux d’aussi grands miracles, ils ne pouvaient pas croire, selon ce qu’Isaïe a dit : " Il a aveuglé leurs yeux (Is 6, 9 ; Ac 28, 18), et il a endurci leurs cœurs. " (Jn 12.) Les yeux des Tyriens et des Sidoniens n’étaient donc pas aveuglés de manière à ne pouvoir croire, s’ils avaient vu de semblables miracles ; mais comme ils n’étaient pas prédestinés, il ne leur servit de rien d’avoir pu croire, de même que ce n’eût pas été pour eux un obstacle de ne pouvoir croire si Dieu les eût prédestinés à recevoir la lumière de la loi malgré leur aveuglement, et s’il avait voulu leur ôter leur cœur le pierre, cause de leur endurcissement.
Saint Augustin. (de l’accord des Evang., liv. 2, chap. 32.) Saint Luc rapporte ces mêmes paroles, en les donnant comme la suite d’un discours du Seigneur. Cet Évangéliste paraît avoir suivi dans sa narration l’ordre dans lequel ces paroles ont été dites, tandis que saint Matthieu ne suit d’autre ordre que celui de ses souvenirs. Ou bien, la manière dont saint Matthieu s’exprime : " Alors il commença à faire des reproches, " etc., devrait être entendue en ce sens que le mot " alors " indiquerait le moment précis du temps où ces paroles ont été prononcées, et non l’espace de temps plus long dans lequel on pourrait placer un grand nombre d’autres actions, ou d’autres discours du Sauveur. En admettant cette opinion, il faut admettre que ces paroles ont été dites deux fois ; car, puisque dans un seul et même Évangile on trouve répétées comme dites dans deux circonstances différentes les mêmes paroles du Seigneur, par exemple, la recommandation qu’il fait de ne pas porter de sac en voyage (Lc 9 et 10), qu’y a-t-il d’étonnant que des paroles dites deux fois par le Sauveur soient rapportées par deux Évangélistes dans l’ordre où elles ont été prononcées ? Et la raison pour laquelle cet ordre est différent, c’est justement parce que chacun d’eux rattache ces paroles au temps où elles ont été dites.