6 Lorsque arriva l'anniversaire d'Hérode, la fille d'Hérodiade dansa devant tout le monde, et elle plut à Hérode.
7 Aussi s'engagea-t-il par serment à lui donner tout ce qu'elle demanderait.
8 Poussée par sa mère, elle dit : « Donne-moi ici, sur un plat, la tête de Jean le Baptiste. »
9 Le roi fut contrarié, mais à cause de son serment et des convives, il commanda de la lui donner.
10 Il envoya décapiter Jean dans la prison.
11 La tête de celui-ci fut apportée sur un plat et donnée à la jeune fille, qui l'apporta à sa mère.
12 Les disciples de Jean arrivèrent pour prendre son corps, l'ensevelirent et allèrent en informer Jésus.
La Glose. Après avoir raconté l’emprisonnement de Jean-Baptiste, l’Évangéliste nous fait le récit de sa mort : " Or, le jour de la naissance d’Hérode, " etc. — Saint Jérôme. Nous ne voyons dans 1’Écriture que Pharaon et Hérode qui aient célébré l’anniversaire de leur naissance ; il était juste qu’ils fussent unis pour la célébration de cette fête comme ils l’étaient par leur impiété.
Rémig. Il faut se rappeler que non-seulement les femmes riches, mais encore les plus pauvres ont coutume d’élever leurs filles dans de si grands sentiments de pudeur, qu’elles demeurent presque invisibles pour les étrangers. Mais cette femme impudique apprit à sa fille à braver toute pudeur, et loin de lui donner des leçons de modestie, lui enseigna des danses lascives. Hérode ne fut pas moins coupable d’avoir oublié que sa maison était une maison royale et d’avoir permis à cette femme d’en faire une salle de spectacle. " Et elle plut à Hérode, " etc.
Saint Jérôme. Je ne puis excuser Hérode, d’avoir commis cet homicide malgré lui et contre sa volonté, et par respect pour son serment ; car peut-être ne l’avait-il fait que pour préparer les voies à ce meurtre affreux. Mais puisqu’il veut se justifier en alléguant son serment, l’aurait-il exécuté si on lui eût demandé la mort de son père ou de sa mère ? Il n’aurait fait aucun cas de ce serment s’il se fût agi de personnes qui le touchassent de si près ; ne devait-il pas le respecter davantage quand on lui demandait la tête d’un prophète ? — Saint Isidore. Lorsque vos promesses sont mauvaises, gardez-vous de les mettre à exécution ; la promesse qui ne peut s’accomplir que par un crime est une impiété, et on ne doit pas observer un serment par lequel on s’est imprudemment engagé à commettre le mal.
" Celle-ci ayant été instruite auparavant par sa mère dit : Donnez-moi présentement dans un bassin la tête de Jean-Baptiste. " — Saint Jérôme. Hérodiade, craignant qu’Hérode ne vint à se repentir ou ne se réconciliât avec son frère Philippe, et que les liens criminels qui l’unissaient à Hérode ne fussent rompus par une répudiation, commande à sa fille de demander immédiatement et au milieu du repas la tête de Jean. Le sang était le digne prix des pas d’une infâme danseuse.
Saint Jean Chrysostome. (hom. 49). Cette fille est doublement coupable, par sa danse lascive, et pour avoir séduit Hérode à ce point qu’elle pût demander un meurtre pour récompense. Voyez quelle cruauté dans cette danseuse impudique, et quelle faiblesse dans Hérode : il se lie par un serment, et il la rend maîtresse de la demande qu’elle voudra lui faire. Lorsqu’il vit le crime qui allait résulter de cette demande, il s’attriste, dit l’Évangéliste : " Et le roi fut contristé. " Car la vertu force les méchants eux-mêmes à lui payer le tribut de leur admiration et de leurs louanges. — Saint Jérôme. Ou bien dans un autre sens, c’est la coutume des Écritures que l’écrivain sacré rapporte comme la vérité l’opinion la plus commune parmi les contemporains. Ainsi, de même que Marie elle-même appelle Joseph le père de Jésus (Lc 2, 48), ainsi l’Évangéliste nous dit qu’Hérode fut contristé, parce que telle fut l’opinion des convives. Car ce fourbe, habile à dissimuler les sentiments de son âme, cet artisan d’homicide affectait un air triste pendant que son cœur était dans la joie. " À cause du serment, " etc. Il fait servir son serment d’excuse à son crime et devient impie en se couvrant du manteau de la religion. L’Évangéliste ajoute : " Et à cause de ceux qui étaient à table avec lui. " C’est-à-dire qu’Hérode veut les rendre tous complices de son crime, et, dans un festin où préside l’impureté, leur servir des mets ensanglantés.
Saint Jean Chrysostome. (hom. 49.) Mais s’il craignait d’avoir des témoins de son parjure, ne devait-il pas craindre beaucoup plus d’avoir tant de témoins de ce meurtre impie ? — Rémig. C’est ainsi qu’un premier crime l’a entraîné dans un crime plus grand encore, il n’a point étouffé un désir impudique, il est tombé dans la débauche, et pour n’avoir pas mis de frein à sa passion voluptueuse, il s’est précipité dans le crime affreux de l’homicide. " Et il envoya couper la tête à Jean, " etc. — Saint Jérôme. Nous lisons dans l’histoire romaine que Flaminius, général romain, ayant près de lui, dans un festin, une courtisane qui lui disait qu’elle n’avait jamais vu d’homme décapité, commanda qu’un criminel condamné à mort fût exécuté sous ses yeux, au milieu même du banquet. Les censeurs le chassèrent du sénat pour avoir osé associer l’horreur du sang répandu aux joies d’un festin, et donné comme un spectacle agréable la mort d’un homme, bien que coupable, joignant ainsi le libertinage à l’homicide. Mais combien plus grand fut le crime d’Hérode, d’Hérodiade et de cette jeune fille qui, comme prix d’une danse lascive, demande la tête d’un prophète, pour avoir en sa puissance cette langue qui avait condamné un commerce criminel.
" Et la tête de Jean fut donnée à cette fille " — Saint Grégoire le Grand. (Moral. 3, 5). Ce n’est pas sans un étonnement profond que je considère cet homme, rempli de l’esprit de prophétie dès le sein de sa mère (Lc 1), et qui n’en eut point de plus grand que lui parmi ceux qui sont nés des femmes, jeté en prison par les méchants, décapité pour récompenser la danse lascive d’une jeune fille, et mourant, lui d’une sainteté si éminente, pour l’amusement de gens infâmes ! Pourrions-nous penser, en effet, que cette mort ignominieuse a été la peine de quelques fautes de sa vie ? Non, Dieu n’abaisse et n’humilie ainsi ses élus sur la terre, que parce qu’il sait comment il les récompensera dans les cieux ; concluons de là ce que souffriront un jour ceux qu’il réprouve, s’il tourmente ainsi ceux qu’il aime. — Saint Grégoire le Grand. (Moral. 29, 16). Jean-Baptiste n’a pas été mis à mort pour avoir confessé le nom du Christ, mais comme victime de la vérité et de la justice. Or, comme le Christ est la vérité, c’est pour le Christ qu’il a combattu jusqu’à la mort.
" Ses disciples vinrent ensuite, " etc. — Saint Jérôme. Nous pouvons entendre ici les disciples de Jean aussi bien que ceux du Sauveur. — Raban Maure. Josèphe raconte que Jean fut amené chargé de chaînes au château de Machéronte, et que ce fut là qu’il fut décapité. L’histoire nous apprend d’ailleurs qu’il fut enseveli dans Sébaste, ville de Palestine, appelée autrefois Samarie.
Saint Jean Chrysostome. (hom. 50.) Remarquez comment les disciples de Jean sont entrés dans une plus grande intimité avec Jésus ; ce sont eux qui viennent le trouver pour lui annoncer la mort du saint précurseur : " Et ils vinrent l’annoncer à Jésus. " Ils abandonnent tous les autres pour se réfugier auprès de Jésus-Christ, après avoir été amenés à lui peu à peu, et par la réponse qu’il leur avait faite, et par le malheur qu’ils venaient d’éprouver.
Saint Hilaire. (can. 12.) Dans le sens mystique, Jean est la figure de la loi, parce que c’est la loi qui a prédit le Christ, et c’est en prenant son point de départ dans la loi qu’il annonçait lui-même le Christ. Hérode est le roi du peuple, et en cette qualité, il représente seul la personne et la cause de tout le peuple qui lui est soumis. Jean-Baptiste rappelait à Hérode qu’il lui était défendu d’épouser la femme de son frère ; car le peuple de la circoncision et les Gentils forment deux peuples distincts. Ces peuples sont frères et descendent de la souche commune du genre humain. Mais la loi défendait au peuple d’Israël de se mêler aux œuvres des Gentils et d’imiter leur incrédulité, qui leur était étroitement unie comme par les liens intimes du mariage. Or, le jour de sa naissance, c’est-à-dire au milieu des joies profanes de la terre, la fille d’Hérodiade dansa ; car la volupté qui est comme la fille de l’infidélité, se mêlait à toutes les joies d’Israël avec tous les mouvements désordonnés de ses charmes séducteurs, et le peuple lui était vendu comme par un serment. En effet, les Israélites vendirent honteusement les biens ineffables de la vie éternelle en se livrant aux péchés et aux voluptés du siècle. Cette volupté, sous l’inspiration de sa mère, c’est-à-dire de l’incrédulité, a demandé qu’on lui apportât la tête de Jean-Baptiste, c’est-à-dire la gloire de la loi ; mais le peuple, convaincu du bien que renfermait la loi, ne consent pas aux exigences de la volupté sans ressentir une vive douleur du danger auquel il s’expose ; il sait qu’il n’aurait pas dû sacrifier la gloire des commandements qui lui ont été donnés, mais enchaîné par ses péchés comme par un serment, dépravé et vaincu par la crainte et par l’exemple des princes qui l’entourent, il obéit avec tristesse aux séductions de la volupté. La tête de Jean est donc apportée dans un plat à la fin des joies dissolues de ce peuple impudique. C’est toujours au détriment de la loi qu’on voit se développer et s’accroître la volupté des sens et le luxe des mondains. Cette tête passe des mains de la mère dans celles de la fille ; c’est ainsi que le peuple d’Israël, par un trait de honteuse lâcheté, livre la gloire de la loi à la débauche et à l’incrédulité. Les temps que devait durer la loi étant expirés et ensevelis avec Jean-Baptiste, ses disciples viennent annoncer au Sauveur ce qui vient d’avoir lieu, et passent ainsi de la loi à l’Évangile.
Saint Jérôme. Ou bien encore, nous voyons jusqu’à ce jour dans cette tête de Jean-Baptiste, qui était prophète, les Juifs qui ont perdu Jésus-Christ, la tête et le chef des prophètes. — Raban Maure. C’est parmi eux que le prophète a perdu la langue et la voix. — Rémig. Ou bien la décollation de Jean-Baptiste signifie la diminution, l’amoindrissement que subit sa réputation dans l’opinion des Juifs, qui s’étaient imaginés qu’il était le Christ (Lc 3, 15) ; de même que l’élévation du Seigneur sur la croix représente le progrès de la foi, et c’est dans ce sens que Jean avait dit (Jn 1) : " Il faut qu’il croisse, et moi que je diminue. "
13 Quand Jésus apprit cela, il partit en barque pour un endroit désert, à l'écart. Les foules l'apprirent et, quittant leurs villes, elles suivirent à pied.
14 En débarquant, il vit une grande foule de gens ; il fut saisi de pitié envers eux et guérit les infirmes.
La Glose. Le Sauveur ayant appris la mort de celui qui l’avait baptisé, se retira dans la solitude : " Jésus l’ayant appris, il monta dans une barque et se retira dans un lieu désert. " Saint Augustin. (de l’accord des Evang., 2, 45.) L’Évangéliste place cette retraite du Sauveur immédiatement après le martyre de Jean-Baptiste : donc ce n’est qu’après la mort du précurseur qu’est arrivé ce fait qu’il a raconté d’abord : " Hérode, troublé de ce qu’on lui apprenait de Jésus, dit : C’est Jean-Baptiste ! " On doit donc regarder comme arrivés postérieurement les faits racontés par saint Luc, que le bruit public porte jusqu’aux oreilles d’Hérode, et qui lui font demander avec inquiétude quel est celui dont il apprend de telles choses, après qu’il a fait lui-même mourir Jean-Baptiste. — Saint Jérôme. S’il se retire dans un lieu désert, ce n’est point par crainte de la mort, comme se l’imaginent quelques-uns, mais pour épargner à ses ennemis d’ajouter un second homicide au premier. Peut-être aussi voulait-il différer sa mort jusqu’à la fête de Pâques, jour où l’agneau figuratif devait être immolé, et où les portes des croyants devaient être marquées de son sang. Peut-être encore se retira-t-il pour nous donner l’exemple de ne point nous exposer avec témérité à la persécution ; car tous ne supportent pas les tourments avec la même constance qu’ils mettent à les affronter. C’est pour cela qu’il nous dit dans un autre endroit : " Lorsqu’ils vous persécuteront dans une ville, fuyez dans une autre. " (Mt 10) L’expression dont se sert l’Évangéliste est d’ailleurs parfaitement choisie ; car il ne dit pas : Il s’enfuit dans un lieu désert, mais : Il se retira, de manière qu’il se dérobe plutôt à ses persécuteurs qu’il ne les craint. Il a pu aussi, en apprenant la mort de Jean-Baptiste, se retirer dans le désert pour un autre motif, c’est-à-dire pour éprouver la foi de ceux qui croyaient en lui. — Saint Jean Chrysostome.(hom. 50.) Ou bien encore, c’est qu’il voulait agir comme homme dans beaucoup de choses, le temps n’étant pas encore arrivé de dévoiler sa divinité ; c’est pour cela qu’il défend ailleurs à ses disciples de dire à personne qu’il est le Christ, tandis qu’après sa résurrection il veut qu’on le publie hautement. C’est pour le même motif qu’il ne voulut pas se retirer avant qu’on lui eût appris ce qui venait d’arriver, bien qu’il le sût parfaitement de lui-même, pour établir en toute circonstance la vérité de son incarnation, et la faire croire non-seulement par le témoignage des yeux, mais par celui des œuvres. Or, il se retire, non pas dans une ville, mais dans le désert, et en montant dans une barque, afin que personne ne pût le suivre. Mais le peuple ne l’abandonne pas, et ne laisse pas de le suivre, sans être effrayé de ce qui est arrivé à Jean-Baptiste. " Et le peuple l’ayant su, le suivit à pied, " etc.
Saint Jérôme. Le peuple suit le Sauveur non sur des chars ou sur des bêtes de somme, mais en se soumettant aux fatigues d’un long voyage à pied, pour montrer le désir qu’il avait de s’attacher à Jésus. — Saint Jean Chrysostome. (hom. 50.) Cette sainte ardeur fut aussitôt récompensée. " Lorsqu’il sortait, dit l’Évangéliste, il vit une grande multitude et il en eut compassion, et il guérit leurs malades. " L’affection de ce peuple, qui abandonnait ses demeures pour le chercher avec tant d’empressement, était bien grande ; mais ce qu’il faisait en leur faveur était bien supérieur aux efforts de leur zèle : aussi l’Évangéliste donne-t-il comme cause de ces guérisons la miséricorde. Quelle plus grande miséricorde, en effet, que celle qui guérit tous les malades qu’on lui présente, sans exiger d’eux la foi !
Saint Hilaire. (can. 14.) Dans le sens mystique, le Verbe de Dieu, lorsque la loi a cessé d’exister, monte dans une barque pour se réunir à l’Église et se dirige vers le désert ; il rompt tout commerce avec le peuple d’Israël et passe dans les cœurs qui étaient vides de la connaissance de Dieu. Le peuple, l’ayant appris, sort de la ville pour le suivre au désert, et quitte ainsi la synagogue pour entrer dans l’Église. À cette vue, le Sauveur a pitié d’eux et guérit toutes leurs langueurs et toutes leurs infirmités, c’est-à-dire qu’il purifie les âmes et les corps plongés dans la léthargie de l’incrédulité, pour les rendre capables de comprendre la doctrine de la loi nouvelle. — Raban Maure. Remarquons encore que c’est après qu’il s’est retiré dans le désert que la foule le suit, car il n’était adoré que par un seul peuple avant qu’il se rendît dans la solitude des nations. — Saint Jérôme. Ils abandonnent leurs villes, c’est-à-dire leurs anciennes habitudes et leurs diverses croyances. Jésus va à leur rencontre et nous apprend par là que si ce peuple avait la volonté de venir le trouver il n’en avait pas la force, et c’est pour cela qu’il sort lui-même et le prévient.
15 Le soir venu, les disciples s'approchèrent et lui dirent : « L'endroit est désert et il se fait tard. Renvoie donc la foule : qu'ils aillent dans les villages s'acheter à manger ! »
16 Mais Jésus leur dit : « Ils n'ont pas besoin de s'en aller. Donnez-leur vous-mêmes à manger. »
17 Alors ils lui disent : « Nous n'avons là que cinq pains et deux poissons. »
18 Jésus dit : « Apportez-les moi ici. »
19 Puis, ordonnant à la foule de s'asseoir sur l'herbe, il prit les cinq pains et les deux poissons, et, levant les yeux au ciel, il prononça la bénédiction ; il rompit les pains, il les donna aux disciples, et les disciples les donnèrent à la foule.
20 Tous mangèrent à leur faim et, des morceaux qui restaient, on ramassa douze paniers pleins.
21 Ceux qui avaient mangé étaient environ cinq mille, sans compter les femmes et les enfants.
Saint Jean Chrysostome. (hom. 50.) Ce qui montre la foi de ce peuple, c’est que malgré la faim qu’il éprouve, il persévère avec le Sauveur jusqu’au soir. " Le soir étant venu, ses disciples s’approchèrent de lui et lui dirent : Ce lieu-ci est désert. " Notre-Seigneur, qui a le dessein de donner à manger à cette multitude, attend cependant qu’il en soit prié. C’est ainsi que jamais Il ne s’empresse de faire des miracles, mais qu’il attend toujours qu’on lui en fasse la demande. Mais pourquoi donc n’en est-il pas un seul dans toute cette multitude pour s’approcher de lui ? C’est par un profond sentiment de respect, et le désir ardent d’être toujours avec lui leur fait oublier le besoin de la faim. Les disciples eux-mêmes ne viennent pas lui dire : Donnez-leur à manger, car leurs dispositions étaient encore trop imparfaites ; mais ils lui représentent que le lieu est désert. Ce que les Juifs avaient regardé comme un miracle impossible dans le désert, lorsqu’ils disaient : " Est-ce qu’il pourra nous dresser une table dans le désert ? " (Ps 77) c’est ce que Jésus se propose de faire. Il conduit ce peuple dans le désert, afin que ce miracle ne laisse aucune place au doute et que personne ne puisse penser que c’est un des bourgs voisins qui a fourni le pain qu’il distribue à ce peuple. Ce lieu est désert, il est vrai, mais celui qui nourrit tout ce qui respire le remplit de sa présence, et quoique l’heure soit passée, comme le font remarquer les Apôtres, celui qui parle ici n’est pas soumis aux heures dont se composent nos journées. Bien que pour préparer ses disciples à ce miracle il eût commencé par guérir un grand nombre de malades, ils étaient encore si imparfaits qu’ils ne pouvaient soupçonner le miracle qu’il devait opérer en multipliant les pains, et c’est pour cela qu’ils lui disent : " Renvoyez le peuple, " etc. Remarquez la sagesse du divin Maître : il ne leur dit pas immédiatement : " Je les nourrirai, " car ils ne l’auraient pas cru facilement, mais il leur répond : " Il n’est pas nécessaire qu’ils s’en aillent, donnez-leur vous-mêmes à manger. " — Saint Jérôme. Il les presse ainsi de distribuer du pain à la multitude, pour que la grandeur du miracle devînt plus éclatante par l’aveu qu’ils feraient eux-mêmes qu’ils n’avaient pas de pain à lui donner.
Saint Augustin. (De l’accord des Evang., 2, 46.) On peut être embarrassé pour concilier la narration de saint Jean, d’après laquelle Notre-Seigneur, à la vue de toute cette multitude, demande à Philippe comment on pourrait donner à manger à tout ce peuple, avec ce que raconte ici saint Matthieu, que les disciples prièrent Notre-Seigneur de renvoyer le peuple pour qu’il pût acheter des aliments dans les villages voisins. Pour résoudre cette difficulté, il suffit de dire que c’est après ces paroles que le Seigneur, ayant vu cette grande multitude, adresse à Philippe les paroles que saint Jean rapporte et qu’ont omises saint Matthieu et les autres évangélistes. Et en général, disons qu’un évangéliste peut raconter ce qu’un autre a passé sous silence, sans qu’on doive se laisser arrêter par de semblables difficultés.
Saint Jean Chrysostome. (hom. 50.) Cette réponse du Sauveur ne suffit pas pour donner aux disciples de plus hautes idées ; ils continuent de lui parler comme s’il n’était qu’un homme : " Et ils lui répondirent : Nous n’avons ici que cinq pains, " etc. Cependant les disciples nous donnent ici une preuve de leur sagesse dans le peu de souci qu’ils prennent de la nourriture. Ils étaient douze et n’avaient que cinq pains et deux poissons. Ils méprisaient les besoins du corps, et ils étaient tout entiers aux choses spirituelles. Mais comme leurs pensées se tramaient encore sur la terre, le Sauveur les amène insensiblement au miracle qu’il veut opérer : " Et il leur dit : Apportez-moi ces pains. " Pourquoi donc n’a-t-il pas tiré du néant ces pains avec lesquels il doit nourrir la foule ? C’est pour fermer la bouche à Marcion et aux Manichéens, qui soutiennent que les créatures sont complètement étrangères à Dieu, et pour montrer par ses œuvres que toutes les choses visibles sont sorties de sa main et ont été créées par lui. C’est ainsi qu’il prouve quel est celui qui produisit les fruits et qui a dit au commencement : " Que la terre produise les plantes verdoyantes. " (Gn1.) Le miracle qu’il va faire n’est pas moins grand, car il ne faut pas une moindre puissance pour nourrir une grande multitude avec cinq pains et quelques poissons que pour faire sortir les fruits de la terre, et du sein des eaux les reptiles et les animaux qui ont la vie et le mouvement, double création qui le proclame le Seigneur de la terre et de la mer. L’exemple des disciples nous apprend que le peu même que nous possédons nous devons aimer à le verser dans le sein des pauvres. En effet, aussitôt que le Seigneur leur ordonne d’apporter leurs cinq pains, ils obéissent sans songer à répondre : " Comment pourrons-nous apaiser notre faim ? " " Et après avoir commandé au peuple de s’asseoir sur l’herbe, il prit les cinq pains et, levant les yeux au ciel, il les bénit, " etc. Pourquoi lever les yeux au ciel et bénir ces pains ? C’était pour déclarer qu’il venait du Père et qu’il était son égal. Il prouvait qu’il était égal à son Père en agissant en tout avec puissance, et il montrait qu’il venait du Père en lui rapportant tout ce qu’il faisait et en l’invoquant avant toutes ses œuvres. C’est comme preuve de cette double vérité que tantôt il opérait ses miracles avec puissance, tantôt il priait avant de les faire. Il faut de plus remarquer que pour les miracles moins importants il lève les yeux vers le ciel, et que pour les plus éclatants, il agit avec une puissance absolue. Ainsi, lorsqu’il ressuscite les morts, quand il met un frein à la fureur des flots, quand il juge les pensées secrètes des cœurs, quand il ouvre les yeux de l’aveugle-né, œuvres qui ne peuvent avoir que Dieu pour auteur, nous ne le voyons pas recourir à la prière ; mais lorsqu’il multiplie les pains (miracle inférieur à ceux qui précèdent), il lève les yeux au ciel pour vous apprendre que même dans les prodiges moins importants il n’agit point par une puissance différente de celle de son Père. Il nous apprend en même temps à ne jamais prendre nos repas avant d’avoir rendu grâces à Celui qui nous donne la nourriture. Notre-Seigneur veut en outre opérer un miracle avec ces cinq pains pour amener ses disciples à croire en lui, car ils étaient encore bien faibles dans la foi. C’est pourquoi il lève les yeux vers le ciel. Car s’ils avaient déjà été témoins d’un grand nombre de miracles, ils n’en avaient pas encore vu de semblable.
Saint Jérôme. Le Sauveur rompt le pain, et le pain se multiplie. Si ces pains étaient restés entiers et qu’ils n’eussent pas été partagés par morceaux, ni multipliés en si grande quantité, jamais ils n’auraient pu rassasier une si grande multitude. Or, remarquons que c’est par l’intermédiaire des Apôtres que le peuple reçoit du Seigneur cette nourriture. " Et il les donne à ses disciples. " — Saint Jean Chrysostome. (hom. 50.) Il veut en cela non-seulement leur faire honneur, mais rendre impossible et l’incrédulité, et l’oubli à l’égard d’un miracle auquel leurs mains elles-mêmes rendaient témoignage. Il permet que la multitude éprouve d’abord le besoin de la faim, que les disciples s’approchent de lui, l’interrogent et lui remettent les pains entre les mains pour multiplier les preuves de ce miracle et les circonstances qui devaient en conserver le souvenir. En ne donnant aux peuples que des pains et des poissons, et en les leur distribuant d’une manière égale, il leur enseigne l’humilité, la tempérance et la charité qui devait leur faire regarder toutes les choses comme communes entre eux. Le lieu même où il les nourrit, l’herbe sur laquelle il les fait asseoir, contiennent un enseignement, car il ne veut pas seulement apaiser leur faim, mais aussi nourrir leur âme. Or, les pains et les poissons se multipliaient entre les mains des disciples, comme l’indique la suite du récit : " Et tous en mangèrent, " etc. Le miracle ne s’arrêta pas là et la multiplication s’étendit au delà du nécessaire, de manière qu’après avoir multiplié les pains entiers, il permit qu’il restât une grande quantité de morceaux. Le Seigneur veut prouver ainsi que ce sont vraiment les restes des pains qu’il a multipliés, convaincre les absents de la vérité du miracle et montrer à tous que ce n’est pas un prodige imaginaire : " Et ils emportèrent douze paniers pleins des morceaux qui étaient restés. " — Saint Jérôme. Chacun des apôtres remplit son panier avec les restes des pains multipliés miraculeusement par le Sauveur, et ces restes prouvent que ce sont de vrais pains qu’il a multipliés. — Saint Jean Chrysostome. (hom. 50.) Il voulut qu’il restât douze corbeilles pleines, afin que Judas pût aussi porter la sienne. Il fait aussi emporter ces restes par ses disciples, et non par la foule, dont les dispositions étaient moins parfaites. — Saint Jérôme. Le nombre de ceux qui furent rassasiés était de cinq mille et correspondait aux cinq pains qui furent distribués : " Or, le nombre de ceux qui mangèrent était de cinq mille hommes. " — Saint Jean Chrysostome. (hom. 50.) Un trait à la louange de ce peuple, c’est que les femmes comme les hommes suivaient Jésus-Christ quand le miracle fut opéré. — Saint Hilaire. Les pains ne se multiplient pas en d’autres pains entiers, mais aux premiers morceaux en succèdent d’autres, et le pain se multiplie soit dans l’endroit qui sert de table, soit dans les mains de ceux qui s’en nourrissent.
Raban Maure. Saint Jean, avant de raconter ce miracle (Jn 6), nous fait observer que la Pâque était proche. Saint Matthieu et saint Marc le placent immédiatement après le martyre de Jean-Baptiste, d’où nous devons conclure que le saint Précurseur fut décapité aux approches de la fête de Pâques et que c’est l’année suivante, au retour de la même fête, que s’accomplit le mystère de la passion du Sauveur.
Saint Jérôme. Toutes les circonstances de ce miracle sont pleines de mystères. Notre-Seigneur l’opère non le matin, ni au milieu de la journée, mais le soir, lorsque le soleil de justice est couché. — Rémig. Le soir signifie la mort du Sauveur, car c’est lorsque le soleil de vérité se coucha sur l’autel de la croix qu’il rassasia ceux qui étaient tourmentés par la faim. Ou bien le soir est la figure du dernier âge du monde, cet âge où le Fils de Dieu vint nourrir la multitude de ceux qui croyaient en lui. — Raban Maure. Les disciples prient le Sauveur de renvoyer le peuple pour qu’il achète de quoi manger dans les villages voisins ; c’est le dégoût que les Juifs ont pour les Gentils, qu’ils regardent comme plus propres à chercher leur nourriture dans les écoles de philosophes que dans les divins pâturages des livres sacrés.
Saint Hilaire. (can. 14.) Mais le Seigneur répond : " Il n’est point nécessaire qu’ils y aillent ; " il nous apprend ainsi que ceux qu’il a guéris n’ont pas besoin de se nourrir d’une doctrine vénale et qu’il n’est pas nécessaire de retourner dans la Judée pour s’y procurer des aliments. Il commande donc à ses disciples de leur donner eux-mêmes à manger. Est-ce donc qu’il ignorait qu’ils n’avaient rien à leur donner ? Mais toutes les circonstances de ce miracle demandent à être expliquées dans un sens figuré. Les Apôtres n’avaient pas encore reçu le pouvoir de consacrer et de distribuer le pain du ciel qui devait être la nourriture de la vie éternelle. Leur réponse doit être entendue dans le sens spirituel ; ils étaient réduits à n’avoir que cinq pains, c’est-à-dire les cinq livres de la loi, et deux poissons, c’est-à-dire qu’ils n’avaient d’autre nourriture que la prédication de Jean-Baptiste et des prophètes. — Raban Maure. Ou bien par ces deux poissons il faut entendre les psaumes et les prophéties ; car l’Ancien Testament comprend ces trois choses la loi, les prophètes et les psaumes.
Saint Hilaire. (can. 14.) Les Apôtres ne purent d’abord donner au peuple que ces trois choses qui étaient en leur possession ; mais la prédication de l’Évangile, en venant s’y ajouter, y puisa le principe de cette force divine dont les développements vont toujours croissants. Le Sauveur fait ensuite asseoir le peuple sur le gazon, ce n’est plus sur la terre qu’il se repose, mais sur le lit que lui présente la loi, et comme l’herbe repose sur la terre, chacun s’assied et se repose sur les fruits de ses œuvres. — Saint Jérôme. Ou bien il les fait asseoir sur le gazon, et d’après un autre Évangéliste (Mc 6), par groupe, de cinquante et de cent, afin qu’après avoir foulé aux pieds les inclinations de la chair, et placé au-dessous d’eux les voluptés du siècle comme un gazon desséché, ils s’élèvent par la pénitence, représentée par le nombre cinquante, à la perfection du nombre cent. Il lève les yeux vers le ciel, pour leur apprendre à diriger leurs regards de ce côté ; il leur rompt le pain de la loi avec celui des prophètes, et leur en expose les mystères, afin que ce qui ne pouvait servir de nourriture en demeurant dans son entier, pût rassasier la multitude des nations, lorsqu’il serait divisé en plusieurs parties.
Saint Hilaire. (can. 14.) Les pains sont remis entre les mains des Apôtres, car c’était par eux que les dons de la grâce divine devaient être distribués. Le nombre de ceux qui mangèrent fut le même que le nombre de ceux qui devaient embrasser la foi ; car nous lisons dans le livre des Actes (Ac 4), que sur la multitude presque innombrable du peuple juif, cinq mille se convertirent à la foi. — Saint Jérôme. Parmi ceux qui mangèrent de ces pains, il y eut cinq mille hommes parvenus à la plénitude de l’âge ; les femmes et les enfants, (c’est-à-dire la faiblesse du sexe et celle de l’âge), ne sont pas dignes d’être compris dans ce nombre. Aussi dans le livre des Nombres (Nb 1), les esclaves, les femmes, les enfants et le bas peuple ne sont pas compris dans le dénombrement. — Raban Maure. Pour nourrir cette multitude affamée, le Sauveur ne créé pas de nouveaux aliments, mais il prend ceux qui étaient entre les mains de ses disciples, et il les bénit ; il nous apprenait ainsi qu’en venant dans une chair mortelle, il n’annonçait pas d’autres vérités que celles qui avaient été prédites, et il montrait que la loi et les prophètes renfermaient dans leur sein les plus grands mystères. Les disciples emportent les morceaux qui restent ; ce sont les mystères les plus secrets, qui ne peuvent être compris des esprits grossiers ; ils ne doivent pas être reçus avec négligence, mais devenir l’objet de l’étude la plus sérieuse de la part des douze Apôtres et de leurs successeurs, figurés ici par les douze paniers. Les paniers ou corbeilles servent à des usages communs, et Dieu a choisi ce qui est vil et bas aux yeux du monde, pour confondre ce qui est fort (1 Co 1). On peut voir dans ces cinq mille hommes les cinq sens du corps humain, et une figure de ceux qui, sous la livrée du monde, font un bon usage des choses extérieures.