1 Les disciples s'approchèrent de Jésus et lui dirent : « Qui donc est le plus grand dans le Royaume des cieux ? »
2 Alors Jésus appela un petit enfant ; il le plaça au milieu d'eux,
3 et il déclara : « Amen, je vous le dis : si vous ne changez pas pour devenir comme les petits enfants, vous n'entrerez point dans le Royaume des cieux.
4 Mais celui qui se fera petit comme cet enfant, c'est celui-là qui est le plus grand dans le Royaume des cieux.
5 Et celui qui accueillera un enfant comme celui-ci en mon nom, c'est moi qu'il accueille.
6 Celui qui entraînera la chute d'un seul de ces petits qui croient en moi, il est préférable pour lui qu'on lui accroche au cou une de ces meules que tournent les ânes, et qu'on l'engloutisse en pleine mer.
Saint Jérôme. Les disciples, voyant que le même impôt avait été payé également pour Pierre et pour le Sauveur, en conclurent que Pierre était placé au-dessus de tous les autres Apôtres. — Saint Jean Chrysostome.(homélie 58.) Cette pensée leur inspira un sentiment tout naturel et tout humain, que l’Évangéliste nous exprime en ces termes : " En ce même temps, les disciples s’approchèrent de Jésus et lui dirent : Qui pensez-vous qui soit le plus grand dans le royaume des cieux ? " Ils rougissent d’avouer le sentiment de jalousie qui les domine ; ils ne demandent pas ouvertement : Pourquoi avez-vous honoré Pierre plus que nous ? mais ils lui font cette question en général : " Quel est le plus grand ? " Lorsqu’ils avaient vu ces marques d’honneur accordées à trois d’entre eux dans la transfiguration, ils n’éprouvèrent rien de semblable ; mais ils furent péniblement affectés quand cet honneur sembla se concentrer sur un seul. Remarquez cependant qu’ils ne demandent rien des choses de la terre et qu’ils étouffèrent ensuite ce sentiment de jalousie, tandis que pour nous, nous ne pouvons même nous élever jusqu’à leurs défauts, car nous ne cherchons pas à savoir quel est le plus grand dans le royaume des cieux, mais quel est plus grand dans les royaumes de la terre.
Origène. (Traité 5 sur S. Matth.) Nous devons imiter la conduite des disciples toutes les fois qu’il s’élève en nous quelques doutes que nous ne pouvons résoudre. Il nous faut venir d’un commun accord trouver Jésus, qui a la puissance d’éclairer le cœur des hommes et de leur faire comprendre la solution de toutes les difficultés ; interrogeons aussi un des docteurs qui sont à la tête des églises. Les disciples, en faisant cette question, savaient bien que les saints ne sont pas égaux dans le royaume du ciel, mais ils désiraient savoir par quel moyen on parvenait à être le plus grand et comment on arrivait à être le plus petit. Ou bien encore, d’après ce que Notre-Seigneur leur avait dit précédemment, ils savaient quel était le plus petit et quel était le plus grand ; mais ils ignoraient quel était le premier dans le nombre de ceux qui passaient pour grands.
Saint Jérôme. Jésus, voyant leurs pensées, voulut guérir ce désir de vaine gloire en leur proposant un combat tout d’humilité : " Et ayant appelé un petit enfant. " — Saint Jean Chrysostome. (hom. 58.) Rien de plus sage que la conduite de Notre-Seigneur plaçant au milieu d’eux un tout petit enfant, exempt de toute passion. — Saint Jérôme. Il veut ainsi montrer réunis en lui l’âge et le symbole de l’innocence. Ou bien c’est lui-même qu’il place au milieu d’eux comme un petit enfant, lui qui n’était pas venu pour être servi, afin de leur donner un exemple frappant d’humilité. D’autres entendent par ce petit enfant l’Esprit saint, que Jésus plaça dans le cœur de ses disciples pour changer leur orgueil en humilité. " Et il leur dit : Je vous dis en vérité que si vous ne vous convertissez et si vous ne devenez comme de petits enfants, " etc. Il ne fait pas un précepte à ses disciples de reprendre l’âge des enfants, mais d’avoir leur innocence et d’atteindre par leurs efforts à ce que les enfants possèdent par le privilège de leur âge, c’est-à-dire d’être petits en malice et non en sagesse (1 Co 14). Voici le sens de ces paroles : Voyez cet enfant dont je vous propose l’exemple : il ne persévère pas dans sa colère, il oublie les injures, il ne met pas son plaisir dans la vue d’une belle femme, il ne parle pas autrement qu’il ne pense. Or, à moins d’avoir cette innocence et cette pureté d’âme, vous ne pourrez entrer dans le royaume des cieux. — Saint Hilaire. (can. 14 sur S. Matth.) Ces enfants sont aussi tous les fidèles, à cause de leur obéissance à la foi, car ils se font gloire de suivre leur père, d’aimer leur mère ; ils ignorent ce que c’est que de vouloir le mal ; ils négligent les soucis des affaires, n’ont ni arrogance, ni haine, ni habitude du mensonge ; ils croient à ce qu’on leur dit et tiennent pour vrai ce qu’ils entendent. Tel est aussi le sens littéral de ces paroles.
La Glose. (interlin.). Si vous ne dépouillez ces sentiments d’orgueil et de secrète irritation qui vous dominent actuellement, pour devenir tous innocents et humbles par vertu, comme les enfants le sont par leur âge, vous n’entrerez pas dans le royaume des cieux, car on n’y entre pas à d’autres conditions. Quiconque donc s’humiliera comme cet enfant, celui-là sera le plus grand dans le royaume des cieux ; car plus on s’humiliera, plus aussi on deviendra grand dans le royaume des cieux. — Rémig. C’est-à-dire dans la connaissance de la grâce, ou bien dans la hiérarchie ecclésiastique, ou certainement dans l’éternelle félicité. — Saint Jérôme. Ou bien encore, quiconque s’humiliera comme cet enfant, c’est-à-dire celui qui s’humiliera à mon exemple, celui-là entrera dans le royaume des cieux.
" Et quiconque reçoit en mon nom un enfant tel que celui que je viens de dire, c’est moi qu’il reçoit. " Paroles dont voici le sens : Ce n’est pas seulement en devenant semblables à cet enfant, mais encore en honorant à cause de moi ceux qui leur ressemblent, que vous aurez droit à la récompense, et je vous assigne comme récompense de l’honneur que vous leur aurez témoigné, le royaume des cieux. Mais une récompense bien supérieure encore, c’est ce qui suit : " C’est moi qu’il reçoit. " — Saint Jérôme. Car c’est Jésus-Christ que l’on reçoit en recevant celui qui reproduit dans toute sa vie l’humilité et l’innocence du Sauveur. Mais de peur que les Apôtres ne s’attribuent d’eux-mêmes cet honneur qu’on pourra leur rendre, le Sauveur ajoute avec sagesse que ce n’est pas à cause de leur mérite, mais en considération de leur Maître qu’ils recevront cet honneur.
Saint Jean Chrysostome. (hom. 58.) Pour leur faire recevoir et pratiquer plus facilement ces vérités, il leur donne ensuite la sanction des châtiments : " Si quelqu’un scandalise, " etc., c’est-à-dire : de même que ceux qui honorent ces petits à cause de moi seront jugés dignes de récompense, ainsi, ceux qui les méprisent seront punis des derniers châtiments. Ne soyez pas surpris de l’entendre appeler les outrages un scandale, car bien souvent les caractères faibles sont scandalisés par le mépris qu’on fait d’eux. — Saint Jérôme. Remarquez que ce sont les petits qui sont scandalisés, car ceux qui sont plus forts ne se scandalisent pas si facilement. Or, bien que cette condamnation, prononcée par le Sauveur, atteigne en général tous ceux qui sont pour les autres une occasion de scandale, la suite du discours nous permet aussi de l’appliquer aux Apôtres eux-mêmes ; car cette question : Quel est le plus grand dans le royaume des cieux, paraissait être entre eux une question de prééminence, et s’ils avaient persévéré dans cette mauvaise disposition, ils auraient pu perdre, par ce scandale, ceux qu’ils appelaient à la foi et qui les auraient vus divisés par une question de préséance. — Origène. Mais comment expliquer que celui qui s’est converti et qui est devenu semblable à un enfant soit donné comme petit et susceptible d’être scandalisé ? Voici comment on peut résoudre cette difficulté. Celui qui croit au Fils de Dieu et vit d’une manière conforme à l’Évangile s’est transformé jusqu’à devenir semblable à un enfant. Celui au contraire qui n’a point subi cette bienheureuse transformation, ne peut entrer dans le royaume des cieux. Or, dans la multitude innombrable de ceux qui ont embrassé la foi, il en est qui sont nouvellement convertis et qui travaillent à devenir semblables à des enfants, mais qui ne le sont pas encore devenus ; ces derniers sont faibles en Jésus-Christ et peuvent être facilement scandalisés.
Saint Jérôme. En ajoutant : " Il vaudrait mieux pour lui qu’on lui attachât une meule de moulin au cou, " etc., Notre-Seigneur parle d’après l’usage de ces contrées, car chez les anciens Juifs la peine infligée aux plus grands crimes était d’être précipité dans la mer après avoir été attaché à une pierre. Or, il lui serait avantageux qu’il en fût ainsi, car il vaut beaucoup mieux subir pour sa faute une peine de courte durée que d’être réservé à des châtiments éternels. — Saint Jean Chrysostome. (homélie 58.) Il était ce semble naturel et logique que le Sauveur terminât cette seconde partie en disant : " C’est moi qu’il ne reçoit pas, " ce qui était de tous les châtiments le plus sensible ; mais comme les disciples étaient encore peu avancés et qu’une peine semblable ne pouvait les impressionner, il leur fait connaître, par la comparaison d’un fait qui leur est connu, le supplice qui leur est préparé, et il leur déclare qu’il vaudrait mieux pour eux subir ce châtiment temporel, parce qu’un supplice bien plus terrible leur est réservé.
Saint Hilaire. Dans le sens mystique, le supplice de la meule, c’est la peine de l’aveuglement spirituel ; car c’est après qu’on leur a couvert les yeux que l’on fait tourner la meule aux animaux. Nous voyons aussi souvent les Gentils désignés sous le symbole de l’âne, parce qu’ils sont renfermés dans l’ignorance d’un travail dont ils ne peuvent voir la fin. Pour les Juifs, au contraire, la loi leur a tracé le chemin de la science, et, s’ils viennent à scandaliser les Apôtres du Christ, il aurait mieux valu pour eux qu’on leur eût attaché une meule de moulin au cou et qu’on les eût précipités dans la mer ; c’est-à-dire qu’il leur eût été plus avantageux d’être condamnés aux durs travaux des Gentils et de rester ensevelis dans les ténèbres du siècle, car c’eût été pour eux un moindre crime de ne pas connaître Jésus-Christ que de refuser de recevoir le Seigneur et le Maître des prophètes.
Saint Grégoire le Grand. (Moral., 6, 17.) Ou bien, dans un autre sens, que doit-on entendre par la mer, si ce n’est le siècle, et par cette meule de moulin, si ce n’est l’action des choses de la terre qui, en étreignant l’âme et en la prenant comme au cou par des désirs insensés, la condamne à tourner péniblement dans le même cercle ? Or, il en est plusieurs qui, en se séparant des actions terrestres et en voulant s’élever jusqu’à l’exercice de la contemplation, sans prendre conseil de l’humilité, non-seulement se précipitent dans l’erreur, mais encore détachent les faibles du sein de la vérité. Celui-là donc qui scandalise un de ces petits, il vaudrait mieux qu’il fût précipité dans la mer avec une meule au cou, car il eut été plus avantageux à cette âme dépravée de se livrer aux affaires du monde, que de faire servir les saints exercices de la contemplation à la perte d’un grand nombre. — Saint Augustin. (Quest. évang., 1, 24.) Ou bien encore, celui qui scandalisera un de ces petits, c’est-à-dire un des humbles, tels que doivent être ses disciples, en refusant d’obéir ou en résistant à l’autorité, comme l’Apôtre le dit d’Alexandre d’Éphèse (2 Tm 4, 14 ; 1 Tm 4) : " il vaudrait mieux qu’on lui attachât une meule de moulin au cou et qu’il fût précipité dans le fond de la mer ; " c’est-à-dire qu’il serait préférable pour lui que la passion pour les biens de la terre, passion qui est comme le poids auquel sont attachés les insensés et les aveugles, l’entraînât à la mort.
7 Malheureux le monde qui entraîne au péché par le scandale ! Il est fatal que le scandale arrive, mais malheureux celui par qui arrive le scandale !
8 Si ta main ou ton pied t'entraîne au péché, coupe-le et jette-le loin de toi. Il vaut mieux pour toi entrer dans la vie éternelle manchot ou boiteux, que d'être jeté avec tes deux mains ou tes deux pieds dans le feu éternel.
9 Et si ton œil t'entraîne au péché, arrache-le et jette-le loin de toi. Il vaut mieux pour toi entrer borgne dans la vie éternelle, que d'être jeté avec tes deux yeux dans la géhenne de feu.
La Glose. Notre-Seigneur venait de dire qu’il vaudrait mieux pour celui qui scandalise, qu’on lui attachât une meule de moulin au cou ; il en donne maintenant la raison. " Malheur au monde, à cause de ses scandales ! " — Origène. (Traité 3 sur S. Matth.) Ce que Notre-Seigneur appelle ici le monde, ce ne sont pas les éléments du monde extérieur, mais les hommes qui sont dans le monde. Or, les disciples de Jésus-Christ ne sont pas du monde ; par conséquent, cette malédiction, qui tombe sur les scandales, ne les atteint pas, car les scandales ont beau être multipliés, ils ne touchent point celui qui n’est pas du monde. S’il est encore du monde, parce qu’il aime le. monde et les choses qui sont dans le monde, les scandales n’auront de prise sur lui qu’en proportion de ce qu’il serait engagé dans les liens du monde,
" Il est nécessaire que les scandales arrivent. " — Saint Jean Chrysostome. (homélie 59.) En disant : Il est nécessaire, le Sauveur ne détruit pas le libre arbitre et ne le soumet à aucune fatalité ; il ne fait que prédire ce qui arrivera. Les scandales, c’est tout ce qui fait obstacle dans la voie droite. Or, ce n’est point la prédiction de Jésus-Christ qui est la cause des scandales, ce n’est point parce qu’il les a prédits que les scandales arrivent, mais c’est parce qu’ils devaient certainement arriver qu’ils les a prédits. On me dira peut-être : Si tous viennent à se corriger de leurs défauts et qu’il n’y ait plus personne pour donner de scandale, comment établir la vérité de cette parole de Jésus-Christ ? Rien de plus facile, car c’est justement parce qu’il a prévu qu’il y aurait des hommes qui ne se corrigeraient pas, qu’il a dit : " Il est nécessaire qu’il arrive des scandales, " c’est-à-dire : ils arriveront nécessairement. Or, si tous les hommes avaient dû réformer leur conduite, il n’aurait pas tenu ce langage. — La Glose. " Ou bien il faut qu’il arrive des scandales, parce qu’ils sont nécessaires ou du moins utiles pour faire connaître ceux qui sont d’une vertu éprouvée (1 Co 11, 19). — Saint Jean Chrysostome. (hom. 59.) En effet, les scandales réveillent les hommes, les rendent plus attentifs et plus sur leurs gardes et relèvent aussitôt celui qui tombe, en lui inspirant pour l’avenir une plus grande vigilance.
Saint Hilaire. (can. 18 sur S. Matth.) Ou bien encore, c’est l’humilité de la passion qui a été un scandale pour le monde. En effet, ce qui retient le plus les hommes dans l’ignorance des mystères du salut, c’est qu’ils n’ont pas voulu reconnaître le Dieu de la gloire éternelle sous les dehors ignominieux de la croix. Or, qu’y a-t-il au monde de plus dangereux que de ne pas recevoir Jésus-Christ ? Il déclare donc qu’il est nécessaire qu’il arrive des scandales, parce qu’il fallait qu’il subît toutes les humiliations de sa passion pour accomplir le mystère qui devait nous rendre la bienheureuse éternité. — Origène. Ou bien ces scandales qui arrivent sont les anges de Satan. Gardez-vous de croire cependant que ces anges soient scandales par leur nature ou par leur substance ; c’est leur libre arbitre qui a produit le scandale dans quelques-uns qui n’ont pas voulu supporter l’épreuve à laquelle Dieu avait soumis leur vertu, il n’y a de bien véritable que celui qui est combattu par le mal. Il est donc nécessaire que les scandales arrivent, comme il est nécessaire que nous ayons à souffrir de la malice des esprits célestes dont la haine s’enflamme d’autant plus que le Verbe de Dieu le Christ établit plus solidement son empire parmi les hommes et chasse loin d’eux toutes les malignes influences. Aussi ces mauvais anges cherchent-ils des instruments pour produire des scandales, et c’est à eux surtout que le Sauveur dit : Malheur, car le jugement sera bien plus sévère pour celui qui scandalise que pour celui qui est scandalisé ; c’est pour cela qu’il ajoute : " Malheur à l’homme par qui arrive le scandale. " — Saint Jérôme. C’est-à-dire : Malheur à l’homme qui, par sa propre faute, devient cause de ce qui doit arriver nécessairement dans le monde. Cette sentence, qui est générale, atteint en particulier Judas, qui avait déjà préparé son âme à la trahison. — Saint Hilaire. Ou bien, sous cette dénomination générale, il veut désigner le peuple juif, auteur de ce scandale qui a eu pour objet la passion de Jésus-Christ et qui a exposé le monde au danger de renoncer, à cause même de sa passion, à Jésus-Christ, dont la loi et les prophètes avaient annoncé les souffrances.
Saint Jean Chrysostome. (hom. 59.) Pour vous faire comprendre que les scandales ne sont pas d’une absolue nécessité, écoutez ce qui suit : " Si votre pied ou votre main vous scandalise, " etc. Il ne veut point parler ici des membres du corps, mais des amis que nous regardons comme nous étant aussi nécessaires que nos membres, car rien n’est plus nuisible que de mauvaises fréquentations. — Raban Maure. Le mot scandale est un mot grec qu’on peut traduire par pierre d’achoppement, ou par chute ou choc des pieds. Celui-là donc scandalise son frère qui, par une parole ou par une action contraire à la règle, devient pour lui une occasion de chute. — Saint Jérôme. Notre-Seigneur retranche donc d’une manière absolue tout prétexte fondé sur les liens du sang ou de l’amitié, pour que les fidèles ne soient pas exposés aux scandales par suite d’un sentiment d’affection quelconque. Si quelqu’un, leur dit-il, vous est aussi étroitement uni que votre main, votre pied, votre œil, s’il est pour vous d’une utilité incontestable, plein de vigilance et de sollicitude pour vos intérêts, mais qu’il vous soit une cause de scandale et vous entraîne dans l’abîme par le contraste de ses mœurs déréglées, il vous est beaucoup plus avantageux de rompre toute liaison avec lui et de renoncer aux avantages temporels que vous en retiriez, que de conserver près de vous une cause certaine de ruine en tenant aux avantages que vous procurent ces parents et ces amis. Chaque fidèle connaît ce qui peut lui nuire, ce qui est pour son âme une cause de séduction ou de tentation fréquente. Or, il vaut mieux qu’il vive dans la solitude que de perdre la vie éternelle pour les biens si fragiles de la vie présente. — Origène. Ou bien, dans un autre sens également raisonnable, on peut entendre par l’œil les prêtres, qui sont comme l’œil de l’Église, parce qu’ils en sont comme les sentinelles ; par la main, les diacres et les autres ministres par qui s’accomplissent les œuvres spirituelles. Les fidèles, au contraire, sont comme les pieds du corps de l’Église. Et aucun d’eux ne doit être épargné s’il devient une cause de scandale pour l’Église. Ou bien encore, l’action de l’âme, c’est la main qui pêche ; la marche de l’âme, c’est le pied ; la vue de l’âme, c’est l’œil coupable ; il faut les couper et les arracher s’ils nous sont un sujet de scandale, car souvent les actions des membres désignent dans la sainte Écriture les membres eux-mêmes.
10 Gardez-vous de mépriser un seul de ces petits, car, je vous le dis, leurs anges dans les cieux voient sans cesse la face de mon Père qui est aux cieux.
11 12 Que pensez-vous de ceci ? Si un homme possède cent brebis et que l'une d'entre elles s'égare, ne laissera-t-il pas les quatre-vingt-dix-neuf autres dans la montagne pour partir à la recherche de la brebis égarée ?
13 Et, s'il parvient à la retrouver, amen, je vous le dis : il se réjouit pour elle plus que pour les quatre-vingt-dix-neuf qui ne se sont pas égarées.
14 Ainsi, votre Père qui est aux cieux ne veut pas qu'un seul de ces petits soit perdu.
Saint Jérôme. Notre-Seigneur venait de déclarer par la comparaison de la main, du pied et de l’œil qu’il fallait couper tous les liens du sang et de l’amitié qui pouvaient être un sujet de scandale ; il adoucit maintenant ce que ce précepte pouvait avoir de sévère par les paroles suivantes : " Prenez garde de ne mépriser aucun de ces petits, " c’est-à-dire Gardez-vous en toute occasion de les mépriser, et, en faisant votre salut, cherchez à les sauver eux-mêmes ; mais s’ils persévèrent dans leurs péchés, il vaut mieux que vous vous sauviez seuls, que de périr avec la multitude. — Saint Jean Chrysostome. (hom. 59.) Ou bien, dans un autre sens, il est souverainement avantageux et de fuir les méchants, et d’honorer les bons. Aussi, après nous avoir enseigné à rompre tout commerce avec ceux qui nous scandalisent, il nous apprend ici à rendre à ceux qui sont saints l’honneur et les devoirs qui leur sont dus. — La Glose. Ou bien encore, puisque c’est un si grand mal que le scandale donné à nos frères, prenez garde de ne mépriser aucun de ces petits. — Origène. Ces petits sont ceux qui sont nouvellement nés en Jésus-Christ ou ceux qui ne font aucun progrès et qui sont toujours comme des enfants qui viennent de naître. Mais Jésus-Christ n’a pas cru nécessaire de défendre de mépriser les fidèles plus parfaits ; il ne parle que des petits, comme précédemment : " Si quelqu’un scandalise un de ces petits, " etc. ; Peut-être donne-t-il ici le nom de petits à ceux qui sont parfaits, d’après ce qu’il dit dans un autre endroit : " Celui qui aura été le plus petit parmi vous sera le plus grand. " (Lc 22.) — Saint Jean Chrysostome. Ou bien encore, est-ce parce que ceux qui sont parfaits sont regardés par un grand nombre comme petits, c’est-à-dire comme pauvres et méprisables. — Origène. Cependant cette interprétation ne s’accorde pas avec ces paroles : " Si quelqu’un scandalise un de ces petits, " etc., car l’homme parfait ne se laisse ni scandaliser, ni entraîner à sa perte. Toutefois si on veut admettre cette interprétation comme vraie, on peut dire que l’âme du juste est soumise à la mutabilité, et par là soumise, bien que difficilement, au scandale.
La Glose. La raison pour laquelle il ne faut pas mépriser ces petits, c’est qu’ils sont tellement chers à Dieu, qu’il a député des anges pour veiller sur eux. C’est pour cela que Notre-Seigneur ajoute : " Car je vous déclare, " etc. Quelques auteurs prétendent que Dieu donne aux hommes un ange gardien aussitôt qu’ils ont reçu dans le bain sacré de la régénération une nouvelle naissance en Jésus-Christ ; et ils ajoutent qu’il n’est pas croyable qu’un des saints anges soit préposé à la garde des incrédules et des pécheurs qui, dans le temps de leur infidélité et de leurs égarements, sont sous la puissance des anges de Satan. D’autres veulent que Dieu donne un ange gardien, aussitôt leur naissance, à tous ceux qui ont été l’objet de la prescience divine. — Saint Jérôme. Qu’elle est grande la dignité des âmes, puisqu’à chacune d’elles, aussitôt son entrée dans la vie, Dieu donne un ange pour veiller à sa garde !
Saint Jean Chrysostome. (hom. 59.) Le Sauveur ne parle pas ici de tous les anges indistinctement, mais de ceux qui ont la prééminence sur les autres. Ces paroles : " Ils voient la face de Dieu, " signifient qu’ils jouissent d’un accès plus facile près de Dieu, et de plus grands honneurs dans la cour céleste. — Saint Grégoire le Grand. (hom. 34 sur les Evang.) On dit que Denis l’Aréopagite, un des Pères les plus anciens et les plus vénérables, prétend (comme il l’enseigne en effet, liv. des célestes hiér., chap. 42), que Dieu choisit dans les rangs inférieurs des anges pour les missions extérieures ou intérieures qu’il leur confie, mais qu’il n’en est point dans les hiérarchies supérieures qui soient employés dans des ministères extérieurs. — Saint Grégoire le Grand. (Moral., 2, 2.) Les anges ne cessent jamais de voir la face du Père, même quand ils sont envoyés vers nous ; ils descendent jusqu’à nous pour nous protéger de leur présence toute spirituelle, et cependant ils demeurent par la contemplation intérieure dans le lieu qu’ils viennent de quitter, car ils conservent, en venant à nous, le don de la vision divine, et ne sont point privés, par conséquent, des joies de la contemplation intérieure. — Saint Hilaire. Tous les jours les anges offrent à Dieu les prières de ceux qui doivent être sauvés par Jésus-Christ ; il est donc souverainement dangereux de mépriser celui dont les désirs et les prières montent jusqu’au trône du Dieu éternel et invisible, par l’entremise et par le ministère des anges. — Saint Augustin. (Cité de Dieu, 22, 29.) Ou bien, nous appelons nos anges ceux qui sont les anges de Dieu ; ils sont les anges de Dieu, parce qu’ils ne quittent pas sa présence, ils sont nos anges, parce que nous sommes déjà leurs concitoyens. De même donc qu’ils jouissent maintenant de la vue de Dieu, ainsi nous le verrons nous-mêmes un jour face à face, selon ces paroles de saint Jean : " Nous le verrons tel qu’il est. " (1 Jn 3.) La face de Dieu c’est la manifestation de son être, et non la partie du corps que nous appelons de ce nom.
Saint Jean Chrysostome. (hom. 59.) Le Sauveur nous donne une nouvelle raison de ne pas mépriser les petits, et cette raison est plus forte que celle qui précède : " Car le Fils de l’homme est venu, " etc. — Rémig. C’est-à-dire ne méprisez pas les petits, car j’ai daigné me faire homme pour eux. En effet, après ces mots : " Ce qui était perdu, " nous devons sous-entendre le genre humain ; car tous les éléments gardent fidèlement l’ordre dans lequel ils ont été placés, mais l’homme s’est égaré, parce qu’il est sorti de l’ordre qui lui avait été tracé. — Saint Jean Chrysostome. (hom. 59.) Il ajoute à cette raison une parabole qui met dans tout son jour la volonté qu’a le Père céleste de sauver le genre humain : " Si un homme a cent brebis, et qu’une seule vienne à s’égarer, que pensez-vous qu’il fasse alors ? " etc. — Saint Grégoire le Grand. (hom. 24 sur les Evang.) Cet homme c’est le Créateur des hommes ; car le nombre cent étant un nombre parfait, il fut le pasteur de cent brebis lorsqu’il eut créé la nature des anges et celle des hommes. — Saint Hilaire. Dans cette seule brebis qui s’égare, il faut voir l’homme, et dans ce seul homme se trouve compris le genre humain tout entier ; car tout le genre humain a péché dans la faute du seul Adam. Celui qui est à la recherche de cet homme, c’est Jésus-Christ, et les quatre-vingt-dix-neuf brebis qui sont laissées, c’est la multitude des esprits qui jouissent de la gloire des cieux. — Saint Grégoire le Grand. (hom. 34 sur S. Matth.) L’Évangéliste dit que ces quatre-vingt-dix-neuf brebis sont laissées sur les montagnes, c’est-à-dire sur les lieux élevés, parce que les brebis qui ne se sont point égarées se tenaient sur les hauteurs spirituelles de la foi. — Saint Bède. Le Seigneur a donc retrouvé la brebis perdue, quand il eut accompli l’œuvre de la réparation de l’homme, et il y a dans le ciel une joie bien plus grande pour cette seule brebis qui est retrouvée, que pour les quatre-vingt dix-neuf autres. En effet, la réparation du genre humain donne beaucoup plus de gloire à Dieu que la création des anges ; car, si la création des anges est une œuvre admirable de la puissance de Dieu, la rédemption des hommes est bien plus admirable encore. — Raban Maure. Remarquez qu’il manque une unité au nombre neuf pour atteindre le nombre dix, et à quatre-vingt-dix-neuf, pour atteindre le nombre cent. Les nombres auxquels il manque une unité pour arriver à un nombre parfait, peuvent varier par leur quantité plus ou moins grande, mais l’unité invariable en elle-même perfectionne les autres nombres en venant s’y ajouter ; et c’est pour que le nombre des brebis fût complet dans le ciel que le Sauveur est venu chercher sur la terre l’homme qui s’était égaré. — Saint Jérôme. D’autres pensent que les quatre-vingt-dix-neuf brebis représentent le nombre des justes, et cette brebis qui s’égare, le nombre des pécheurs, selon ce que le Sauveur dit ailleurs : " Je ne suis pas venu appeler les justes, mais les pécheurs. " (Mt 9.)
Saint Grégoire le Grand. (hom. 34.) Mais pourquoi Notre-Seigneur déclare-t-il que la conversion des pécheurs cause dans le ciel une plus grande joie que la persévérance des justes ? C’est que ceux qui ont une très grande confiance de n’avoir point commis de fautes graves sont presque toujours pleins de tiédeur pour la pratique des vertus élevées. Au contraire, il arrive souvent que ceux qui ont la conscience d’avoir commis quelque grande faute, sous l’impression de la douleur qu’ils en ressentent, s’embrasent du feu de l’amour divin. Comme ils ont toujours leurs égarements devant les yeux, ils réparent les pertes précédentes par les gains qu’ils réalisent ensuite. C’est ainsi que, dans une bataille, un général préfère le soldat qui, après s’être enfui, revient presser vigoureusement l’ennemi, à celui qui n’a jamais tourné le dos, mais qui aussi n’a jamais fait d’action d’éclat. Mais il est cependant des justes qui donnent à Dieu une si grande joie, qu’on ne pourrait leur préférer aucun pécheur repentant ; car bien qu’ils n’aient conscience d’aucune faute, on les voit renoncer à toutes les jouissances permises, et s’humilier en toutes choses. Combien grande sera donc la joie, lorsque le juste gémira dans l’humiliation, alors qu’il y a sujet de se réjouir, de ce que le pécheur condamne hautement le mal qu’il a commis.
Saint Bède. Ou bien encore, les quatre-vingt-dix-neuf brebis qui sont laissées sur la montagne, sont les orgueilleux auxquels il manque l’unité pour arriver à la perfection désignée par le nombre cent. Lorsque le Sauveur aura retrouvé le pécheur qui s’égarait, il se réjouira donc davantage, c’est-à-dire qu’il fera éprouver aux siens plus de joie de cette conversion, que de la prétendue persévérance des faux justes.
Saint Jérôme. Les paroles suivantes : " Ainsi votre Père qui est dans les cieux, ne veut pas qu’un seul de ces petits périsse, " etc., se rapportent à ce qu’il a dit plus haut : " Prenez garde de mépriser un seul de ces petits, " et le Sauveur nous enseigne par là que cette parabole a pour but de nous enseigner à ne pas mépriser les petits ; en ajoutant : " Votre Père ne veut pas, " il nous apprend que toutes les fois qu’il périt un de ces petits, ce n’est point par la volonté du Père qu’il périt.