2 Ainsi, quand tu fais l'aumône, ne fais pas sonner de la trompette devant toi, comme ceux qui se donnent en spectacle dans les synagogues et dans les rues, pour obtenir la gloire qui vient des hommes. Amen, je vous le déclare : ceux-là ont touché leur récompense.
3 Mais toi, quand tu fais l'aumône, que ta main gauche ignore ce que donne ta main droite,
4 afin que ton aumône reste dans le secret ; ton Père voit ce que tu fais dans le secret : il te le revaudra.
Saint Augustin. (serm. sur la mont. 2, 5). Le Seigneur, en disant à ses disciples : " Prenez garde que votre justice ", etc., n’a parlé de cette vertu que d’une manière générale ; il va maintenant en parcourir les divers degrés. — Saint Jean Chrysostome. Il oppose trois vertus d’une force toute divine (l’aumône, le jeûne, la prière), aux trois vices contre lesquels il a soutenu lui-même les assauts de la tentation. Le Sauveur a combattu pour nous, en effet, contre la sensualité dans le désert, contre l’avarice sur la montagne, contre la vaine gloire sur le haut du temple. L’aumône qui aime à répandre ses biens (cf. Ps 111, 8) est opposée à l’avarice qui amasse, le jeûne à la sensualité, dont il est le contraire, la prière à la vaine gloire, parce que la vaine gloire est le seul vice qui tire son origine du bien, tandis que tous les autres maux sont le produit d’un principe mauvais ; aussi, loin de la détruire, la vertu lui sert d’aliment. Il n’y a donc d’autre remède contre la vaine gloire que la prière seule.
Saint Ambroise. Toute la morale chrétienne se réduit à la miséricorde et à la piété, et c’est pour cela que le Sauveur place l’aumône en premier lieu : " Lorsque vous faites l’aumône, ne faites point sonner la trompette devant vous ". — Saint Jean Chrysostome. (sur S. Matth). La trompette c’est toute parole dite, toute œuvre faite avec un extérieur d’ostentation visible ; par exemple, voici un homme qui, avec intention, fait l’aumône devant témoins ou par l’entremise d’un autre, ou à une personne honorable qui pourra s’acquitter envers lui ; dans d’autres circonstances, il n’en fait pas, ou bien s’il fait l’aumône en secret, il la fait pour s’attirer des louanges, c’est toujours la trompette. — Saint Augustin. (serm. sur la mont., 2, 1). Ces paroles : " Ne faites pas sonner la trompette devant vous ", se rapportent à ce qu’il a dit plus haut : " Prenez garde de ne pas faire vos bonnes œuvres devant les hommes ".
Saint Jérôme. Celui qui sonne de la trompette en faisant l’aumône est un hypocrite, et c’est pour cela qu’il ajoute : " Comme font les hypocrites ". — La Glose. Peut-être agissaient-ils ainsi pour rassembler le peuple et pour attirer tout le monde à ce spectacle. — Saint Isidore. Le nom d’hypocrite vient des acteurs qui, dans les spectacles, ont l’habitude de dissimuler leurs traits naturels en appliquant sur leur visage diverses couleurs pour prendre le teint de la personne qu’ils veulent représenter, tantôt un homme, tantôt une femme, le tout pour faire illusion aux spectateurs dans les jeux publics. — Saint Augustin. (serm. sur la mont). Les hypocrites, c’est-à-dire les comédiens, jouent le rôle des personnages qu’ils veulent imiter sans qu’ils le soient en effet (celui qui joue le rôle d’Agamemnon n’est pas Agamemnon, mais s’efforce de le paraître). Ainsi, parmi les chrétiens, celui qui dans toute sa vie veut paraître ce qu’il n’est pas est un hypocrite, car il se couvre de l’extérieur du juste sans l’être en réalité, lui qui ne veut que la louange des hommes pour tout fruit de ses bonnes œuvres. — La Glose. C’est pour cela que le Sauveur désigne les lieux fréquentés par le public : " Dans les synagogues et dans les carrefours, et qu’il ajoute : " Pour être honoré des hommes ", marquant ainsi le but qu’on se propose.
Saint Grégoire le Grand. (Moral., 21, 8). Il en est cependant qui ont l’extérieur de la sainteté, mais qui ne peuvent en atteindre toute la perfection ; on ne doit pas les ranger parmi les hypocrites, car on ne peut assimiler celui qui pèche par faiblesse à celui qui pèche par hypocrisie.
Saint Augustin. (serm. sur la mont). Or, ceux qui se rendent coupables d’hypocrisie n’ont à attendre de Dieu, qui examine le fond du cœur, d’autre récompense que le châtiment de leur fourberie ; c’est pour cela qu’il ajoute : " Je vous le dis en vérité, ils ont reçu leur récompense ". — Saint Jérôme. Ce n’est pas la récompense de Dieu, mais leur récompense ; ils ont fait leurs bonnes œuvres pour les hommes, ils ont obtenu les louanges des hommes. — Saint Augustin. (serm. sur la mont). Ces paroles se rapportent à celles qu’il a dites plus haut : " Autrement vous n’aurez pas la récompense de votre Père ". Il ajoute : " Pour vous, lorsque vous faites l’aumône, que votre main gauche ignore ce que fait votre main droite ", et vous ordonne ainsi de faire l’aumône, non pas comme ils la font mais comme il veut qu’elle soit faite. — Saint Jean Chrysostome. (hom. 49). Ces paroles sont dites par hyperbole et reviennent à celles-ci : S’il est possible, appliquez-vous avec le plus grand soin à vous ignorer vous-mêmes, et à vous cacher l’œuvre de vos propres mains. — Saint Jean Chrysostome. (sur S. Matth). Voici l’interprétation que les Apôtres donnent de ces paroles dans le livre des Canons : La droite est le peuple chrétien qui est à la droite du Christ ; la gauche, le peuple qui est à gauche ; Notre-Seigneur veut donc que le chrétien qui est la droite ne se laisse pas voir lorsqu’il fait l’aumône par l’infidèle qui est à la gauche.
Saint Augustin. (serm. sur la mont). Selon cette interprétation, il semble qu’il n’y aurait aucun mal à vouloir plaire aux fidèles, et cependant il nous est défendu de nous proposer comme fin de nos bonnes œuvres la louange des hommes quels qu’ils soient. Cependant si vous cherchez à leur plaire dans vos actions pour les porter à vous imiter, ce n’est pas seulement en présence des fidèles, mais aussi des infidèles que vous devez accomplir vos bonnes œuvres. Si avec d’autres auteurs vous entendez par la gauche votre ennemi, et que le sens de ces paroles soit que votre ennemi doit ignorer que vous faites l’aumône, comment expliquer que le Seigneur, dans sa miséricorde, ait guéri les malades, entouré des Juifs ses plus cruels ennemis ? Comment, d’ailleurs, accorder ce commandement avec celui qui nous est imposé de faire l’aumône, même à notre ennemi ? " Si votre ennemi a faim, donnez-lui à manger " (Rm 12, 20 ; Pv 21, 21). Quant à la troisième opinion, qui prétend que la gauche signifie l’épouse, elle est ridicule. Comme dans le mariage, disent-ils, les femmes laissent difficilement échapper l’argent de leurs mains, les maris, pour éviter les querelles domestiques, doivent leur cacher ce qu’ils donnent aux pauvres. Mais ce précepte n’est pas donné pour les hommes seuls ; il concerne aussi les femmes. Ainsi, la femme étant obligée de cacher ses aumônes à sa main gauche, dira-t-on que l’homme est la gauche de sa femme ? Si on admet qu’il y a obligation pour eux de se gagner réciproquement à la vertu par le spectacle de leurs bonnes œuvres, ils ne doivent point se les cacher l’un à l’autre, encore moins commettre un vol pour être agréables à Dieu. Accordons même que la faiblesse de l’un force l’autre de lui dérober la connaissance d’une œuvre dont il ne pourrait supporter la vue, il n’y a rien en cela d’illicite, mais on ne peut en conclure que la gauche signifie la femme, alors que tout l’ensemble du chapitre s’oppose à cette interprétation. Que vous est-il donc défendu ? De faire ce que le Sauveur condamne dans les hypocrites qui recherchent les louanges des hommes. La gauche nous paraît donc signifier le désir des louanges, et la droite l’intention d’accomplir les commandements de Dieu. Lorsque le désir de la gloire humaine se glisse dans votre âme au moment où vous faites l’aumône, votre gauche devine les secrets de votre droite. Laissez donc votre gauche dans l’ignorance, c’est-à-dire que le désir des louanges des hommes ne trouve point de place dans votre âme. Mais Notre-Seigneur nous défend bien plus sévèrement de laisser la gauche agir seule en nous, que de lui permettre de se mêler aux œuvres de la droite. Quant au but qu’il s’est proposé dans ce précepte, il nous le fait connaître en ajoutant : " Afin que votre aumône soit dans le secret ". C’est-à-dire dans une bonne conscience qui ne s’ouvre pas aux regards des hommes, ni à leurs discours si souvent mensongers. Votre conscience seule vous suffit pour mériter votre récompense, si vous l’attendez de celui qui seul pénètre dans la conscience, et c’est ce qu’enseignent les paroles suivantes : " Votre Père qui voit dans le secret vous le rendra lui-même ". Un grand nombre d’exemplaires latins portent : " Vous le rendra en public ". — Saint Jean Chrysostome. (sur S. Matth). Il est impossible que Dieu laisse dans l’obscurité une seule bonne œuvre : dans la vie présente il se contente de la produire au grand jour, et il la glorifiera dans l’autre vie, parce qu’il est la gloire de Dieu. Par la même raison, le démon met le mal en évidence parce que le mal fait éclater la puissance de sa méchanceté. Mais à proprement parler, Dieu ne dévoile les bonnes œuvres que dans cette vie, où les biens ne sont pas communs aux bons et aux méchants ; tous ceux que Dieu y comble de biens peuvent les considérer comme la récompense méritée de leur justice ; sur la terre, au contraire, on ne peut distinguer clairement cette récompense, parce que les richesses y sont le partage des méchants comme des bons. — Saint Augustin. (serm. sur la mont). Dans les exemplaires grecs, qui sont antérieurs aux latins, on ne trouve pas le mot palam, en public.
Saint Jean Chrysostome. (hom. 19). Si vous voulez des spectateurs de vos actions, voici non-seulement les anges et les archanges, mais encore le Dieu souverain maître de toutes choses.
5 Et quand vous priez, ne soyez pas comme ceux qui se donnent en spectacle : quand ils font leurs prières, ils aiment à se tenir debout dans les synagogues et les carrefours pour bien se montrer aux hommes. Amen, je vous le déclare : ceux-là ont touché leur récompense.
6 Mais toi, quand tu pries, retire-toi au fond de ta maison, ferme la porte, et prie ton Père qui est présent dans le secret ; ton Père voit ce que tu fais dans le secret : il te le revaudra.
Saint Jean Chrysostome. (sur S. Matth). Salomon (Si 9, 23) nous fait cette recommandation : " Avant la prière, préparez votre âme ". C’est ce que fait celui qui donne l’aumône avant de prier. Les bonnes œuvres, en effet, réveillent la foi du cœur et donnent à l’âme la force de s’adresser à Dieu par la prière. L’aumône est donc une préparation à la prière et c’est pour cela qu’après avoir expliqué les conditions de l’aumône le Sauveur nous donne ses instructions sur la prière.
Saint Augustin. (serm. sur la mont). Or, il nous enseigne ici non pas l’obligation de la prière, mais la manière dont nous devons prier, de même que plus haut il n’a point parlé de la nécessité de l’aumône, mais de l’intention avec laquelle on doit la faire. — Saint Jean Chrysostome. (sur S. Matth). La prière est comme un tribut spirituel que l’homme tire du plus intime de son âme pour l’offrir à Dieu. Plus donc la prière est honorable et glorieuse, plus il faut prendre garde à ce qu’une intention tout humaine ne vienne l’avilir. Aussi, écoutez le Sauveur : " Lorsque vous prierez, vous ne serez pas comme des hypocrites ". — Saint Jean Chrysostome. (hom. 49). Il appelle hypocrites ceux qui font semblant de prier et regardent de tous côtés si les hommes les considèrent, et c’est pour cela qu’il ajoute " Qui aiment à prier dans les synagogues ". — Saint Jean Chrysostome. (sur S. Matth). Je ne pense pas que le Seigneur veuille parler ici du lieu où l’on prie, mais de l’intention qui anime la prière, car c’est une action louable que de prier dans les assemblées des fidèles, selon cette parole du roi-prophète : " Bénissez Dieu dans les assemblées ". Celui-là donc qui prie pour être vu des hommes, ce n’est pas vers Dieu, mais vers les hommes qu’il tourne ses regards et, par son intention, il prie dans la synagogue. Le texte ajoute : " Et dans les coins des rues ", afin de paraître prier en secret, poursuivant ainsi aux yeux des hommes le double mérite de la prière et de la prière faite en secret. — La Glose. Ou bien ces coins de rues sont les endroits où une voie en coupe une autre et forme un carrefour.
Saint Jean Chrysostome. (sur S. Matth). Il nous défend donc de prier dans l’assemblée de nos frères dans l’intention d’en être remarqués ; aussi ajoute-t-il : " Pour être vus des hommes ". Que celui qui se livre à la prière évite donc avec soin tout ce qui est extraordinaire et qui peut attirer les regards des hommes, comme d’élever la voix, de se frapper la poitrine ou de tenir les mains étendues. — Saint Augustin. (serm. sur la mont). Ce qui est un mal, ce n’est pas d’être vu des hommes, mais d’agir pour en être remarqué. — Saint Jean Chrysostome. (hom. 19). Il est toujours bon de se dérober au danger de la vaine gloire, mais surtout dans la prière, car si même sans ce défaut nos pensées nous égarent çà et là pendant la prière, comment comprenons-nous ce qui nous est dit si nous venons prier avec une âme travaillée de cette nouvelle infirmité ? — Saint Augustin. (serm. sur la mont). Nous devons éviter également de faire voir aux hommes que nous ne voulons pour récompense de nos actions que leur être agréables, car écoutons ce qui suit : " Je vous le dis en vérité, ils ont reçu leur récompense ". — Saint Jean Chrysostome. (sur S. Matth). Chacun ne moissonnera que ce qu’il aura semé ; celui donc qui aura prié pour plaire aux hommes plutôt qu’à Dieu recevra les louanges des hommes et n’aura aucun droit aux louanges de Dieu. Notre-Seigneur dit : " Ils ont reçu ", car Dieu voulait leur accorder la récompense dont il est l’auteur, ils ont mieux aimé rechercher celle que donnent les hommes. Mais comment doit-on prier ? Notre-Seigneur nous l’enseigne par ce qui suit : " Pour vous, lorsque vous voudrez prier, entrez dans votre chambre et, après en avoir fermé la porte, priez votre Père dans le secret. — Saint Jérôme. Ces paroles, dans leur sens naturel, apprennent à celui qui les entend à fuir la vaine gloire dans la prière. — Saint Jean Chrysostome. (sur S. Matth). Il faut qu’il n’y ait absolument là que celui qui prie et celui à qui s’adresse la prière. Un témoin, loin de vous être alors utile, ne fait que vous être à charge.
Saint Cyprien. (De l’Oraison Dominicale). D’ailleurs il est plus convenable pour notre foi de prier dans les lieux retirés, nous comprenons mieux alors que Dieu est présent partout et qu’il pénètre les endroits les plus secrets de la plénitude de sa majesté. — Saint Jean Chrysostome. (sur S. Matth). Nous pouvons aussi par cette porte de la maison entendre notre bouche, en ce sens que nous n’avons pas besoin d’élever bien haut la voix, mais que nous devons prier dans le silence du cœur pour trois raisons : la première c’est que Dieu qui écoute la voix du cœur ne doit pas être importuné par des cris, mais apaisé par le spectacle d’une conscience droite ; la seconde, c’est que personne, excepté Dieu et vous ne doit connaître l’objet de vos prières secrètes ; la troisième, c’est que votre prière bruyante est un véritable empêchement pour celui qui prie à côté de vous. — Conférence. Nous devons prier dans le plus grand silence, afin que nos ennemis qui nous entourent, surtout pendant la prière, ne puissent connaître dans quelle intention nous prions. — Saint Augustin. (serm. sur la mont). Par nos chambres on peut encore entendre nos cœurs, dont le Psalmiste a dit (Ps 4) : " Ce que vous dites dans vos cœurs, repassez-le avec amertume dans le lieu de votre repos ". La porte ce sont les sens de la chair ; au dehors sont toutes les choses temporelles qui pénètrent par les sens dans nos pensées, et la multitude des vains fantômes qui viennent nous étourdir pendant la prière. — Saint Cyprien. (de l’Or. Dom). Mais quelle est cette négligence qui vous laisse prendre et entraîner lorsque vous priez Dieu, par des pensées aussi ridicules que profanes ? Quelle pensée donc doit vous occuper davantage que celle-ci ; c’est à Dieu que je parle. Comment exiger que Dieu vous écoute, alors que vous ne vous écoutez pas vous-mêmes ? C’est vraiment là ne pas vous mettre en garde contre votre ennemi, c’est offenser Dieu par la négligence et la froideur de votre prière. — Saint Augustin. (serm. sur la mont). Il faut donc fermer la porte, c’est-à-dire résister à l’importunité des sens, afin que la prière toute spirituelle monte jusqu’au Père après avoir été formée au plus intime du cœur où l’âme prie Dieu dans le secret, c’est pourquoi il ajoute : " Et votre Père vous le rendra. — Rémig. Voici donc le sens de ces paroles : qu’il vous suffise que votre prière soit connue de celui-là seul qui pénètre jusqu’au plus secret des cœurs, et qui par là même ne peut manquer de l’exaucer.
Saint Jean Chrysostome. hom. 12). Remarquez qu’il ne dit pas : " C’est lui qui vous donnera gratuitement ", mais " c’est lui qui vous le rendra ", car Dieu se constitue lui-même votre débiteur.
7 Lorsque vous priez, ne rabâchez pas comme les païens : ils s'imaginent qu'à force de paroles ils seront exaucés.
8 Ne les imitez donc pas, car votre Père sait de quoi vous avez besoin avant même que vous l'ayez demandé.
Saint Augustin. (serm. sur la mont). Le propre des hypocrites est de se donner en spectacle dans leurs prières et de n’y chercher d’autres fruits que la louange des hommes ; ainsi le propre des païens (c’est-à-dire des Gentils) est de penser que c’est à force de paroles qu’ils seront exaucés dans leurs prières. C’est pourquoi Notre-Seigneur ajoute : " Or en priant, ne parlez pas beaucoup ". — Conférence des Pères. Nos prières doivent être fréquentes mais courtes, de peur que notre ennemi ne prenne occasion d’une prière trop prolongée pour jeter ses pernicieuses insinuations dans notre âme.
Saint Augustin. (Ep. 121 à Proba., chap. 10). Cependant ce n’est pas faire de longs discours en priant, comme plusieurs le pensent, que de prier longtemps. Les longs discours n’ont rien de commun avec la durée du sentiment intérieur. En effet, n’est-il pas dit du Seigneur lui-même, qu’il passa la nuit à prier (Lc 6), et ailleurs qu’il redoubla sa prière pour nous donner l’exemple ? (Lc 22) On dit que nos frères d’Égypte se livrent à de fréquentes mais très courtes prières qu’ils lancent pour ainsi dire vers le ciel à la dérobée afin que la ferveur d’intention si nécessaire à celui qui prie ne soit pas soumise à une espèce de violence pendant une prière trop prolongée. Par là ils nous apprennent que de même qu’il ne faut pas fatiguer cette intention, si elle ne peut durer plus longtemps, on ne doit pas non plus l’interrompre si elle veut encore continuer. Ne multiplions pas les paroles dans la prière, mais multiplions-y les supplications, si la ferveur de l’intention se soutient. Parler beaucoup dans la prière c’est noyer une demande nécessaire dans un flot de paroles superflues ; tandis que prier beaucoup c’est importuner pour ainsi dire celui que nous prions par les cris continuels de notre cœur : car presque toujours cette affaire se traite bien mieux par des gémissements que par des discours, et plus efficacement avec des larmes qu’avec des paroles.
Saint Jean Chrysostome. (hom. 49). Notre-Seigneur condamne ici toutes les paroles inutiles et vaines dans la prière, comme lorsque nous demandons à Dieu non pas ce qui est digne de lui et de nous, mais la puissance, la gloire, la victoire sur nos ennemis, de grandes richesses. Il nous défend donc ici les longues prières, je ne dis pas longues par leur durée, mais par la multitude des paroles dont elles sont composées. Cependant la persévérance dans la prière est nécessaire : " Persévérez dans la prière " nous dit l’apôtre (Rm 12 ; Col 4, 2 ; Ep 6, 18). Ce n’est pas qu’il nous ordonne de faire des prières composées de dix mille phrases ; il veut simplement que nous les prolongions par les instances de notre cœur ; c’est ce que Notre-Seigneur nous insinue indirectement par ces paroles : " N’affectez pas de parler beaucoup ".
La Glose. Notre-Seigneur condamne la multitude des paroles qui provient de l’incrédulité, ce qu’il exprime en disant : " Ainsi que font les païens ". Cette abondance de paroles était nécessaire aux païens pour instruire les démons de l’objet de leurs demandes, " car ", dit Jésus-Christ, " ils sont persuadés que c’est à force de paroles qu’ils seront exaucés. — Saint Augustin. (serm. sur la mont). Et en effet toute abondance superflue de paroles vient des païens, qui beaucoup plus occupés du soin d’exercer leur langue que de changer leur cœur, transportent ce flux habituel de paroles jusque dans les prières qu’ils adressent à Dieu. — Saint Grégoire le Grand. (Moral., liv. 33, chap. 21). La prière véritable consiste dans les gémissements amers de la componction et non dans des paroles arrangées avec art ; aussi Notre-Seigneur conclut-il, " Ne vous rendez donc pas semblables à eux ". — Saint Augustin. (serm. sur la mont). Si cette abondance de paroles a pour objet de dissiper l’ignorance de celui à qui on s’adresse, qu’en est-il besoin vis-à-vis de celui qui connaît toutes choses ? C’est pourquoi il ajoute : " Votre Père céleste sait avant que vous le lui demandiez, ce qui vous est nécessaire ".
Saint Jérôme. Quelques philosophes ont pris occasion de là pour formuler comme un dogme cette impiété : Si Dieu connaît par avance et l’objet de nos prières, et les besoins que nous voulons lui exposer, il est inutile de les lui dire. Nous leur répondons que nous faisons à Dieu non pas un récit mais une prière, et qu’il y a une grande différence entre raconter à quelqu’un ce qu’il ignore, et lui demander ce qu’il sait déjà.
Saint Jean Chrysostome. (homél. 19). Vous ne priez donc pas pour instruire Dieu, mais pour le fléchir, pour vous unir intimement à lui par la continuité de la prière, pour vous humilier, pour réveiller en vous le souvenir de vos péchés. — Saint Augustin. (serm. sur la mont). Ce n’est pas par nos paroles que nous devons chercher à obtenir de Dieu ce que nous désirons, mais par les dispositions habituelles de notre âme, par la droiture de notre intention, la pureté de notre amour, la simplicité de notre cœur. — Saint Augustin. (Lettre 121 à Proba). Cependant de temps à autre nous adressons à Dieu des prières vocales, afin que ces signes extérieurs nous réveillent, nous fassent connaître quels sont nos progrès dans le saint désir de la prière, et nous excitent plus vivement à l’augmenter en nous. Car ce désir qui s’attiédit au contact de mille soins divers, finirait par se refroidir et s’éteindre tout à fait, si nous ne ravivions fréquemment sa flamme. Les paroles nous sont donc nécessaires non pas pour apprendre à Dieu ce qu’il ne sait pas, ou pour le fléchir, mais pour nous donner de salutaires avertissements, et nous faire examiner l’objet de nos prières.
Saint Augustin. (serm. sur la mont). On pourrait demander encore en quoi la prière elle-même (qu’elle consiste en paroles ou en sentiments intérieurs) est nécessaire si Dieu sait par avance ce dont nous avons besoin, s’il n’était évident que la seule volonté de la prière est pour l’âme une source de paix et de pureté, et la rend plus propre à recevoir les dons spirituels que Dieu répand en nous. Dieu n’exauce pas nos prières par le désir qu’il a d’être prié, car il est toujours prêt à donner sa lumière, mais nous ne sommes pas toujours disposés à la recevoir, inclinés que nous sommes vers d’autres biens. Dans la prière notre cœur se tourne donc vers Dieu, et en excluant le désir des biens temporels l’œil intérieur de notre âme se purifie, et ainsi rendu à sa pureté il devient capable de supporter la lumière dans toute sa clarté, et de demeurer dans cette sublime contemplation avec ce sentiment de joie qui est la perfection du bonheur.