EXHORTATION APOSTOLIQUE
REDEMPTIONIS DONUM
DE SA SAINTETÉ LE PAPE
JEAN-PAUL II
AUX RELIGIEUX ET AUX RELIGIEUSES
SUR LEUR CONSÉCRATION
À LA LUMIÈRE DU MYSTÈRE
DE LA RÉDEMPTION
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Très chers Frères et Sœurs dans le Christ Jésus !
I. SALUTATION
01. Le don de la Rédemption, que la présente Année jubilaire extraordinaire met spécialement en lumière, comporte en lui-même un appel particulier à la conversion et à la réconciliation avec Dieu en Jésus Christ. Le motif extérieur de ce Jubilé a un caractère historique -on célèbre en effet le 1950e anniversaire de l’événement de la Croix et de la Résurrection-, mais en même temps le motif intérieur prend une plus grande importance car il est lié à la profondeur même du mystère de la Rédemption. L’Église est née de ce mystère et elle en vit tout au long de son histoire. Le temps du Jubilé extraordinaire a un caractère exceptionnel. L’appel à la conversion et à la réconciliation avec Dieu signifie que nous devons
méditer plus profondément sur notre vie, sur notre vocation chrétienne à la lumière du mystère de la Rédemption, afin de les enraciner toujours davantage en lui.
Si cet appel concerne tous les membres de l’Église, il s’adresse d’une manière spéciale à vous,
Religieux et Religieuses, qui, en vertu de votre consécration à Dieu par le vœu des conseils évangéliques, tendez à une particulière plénitude dans la vie chrétienne. Votre vocation propre et l’ensemble de votre vie dans l’Église et dans le monde tirent leur caractère et leur force spirituelle
de la profondeur même du mystère de la Rédemption. En suivant le Christ sur le chemin « étroit... et resserré »
[01], vous expérimentez d’une façon extraordinaire combien « près de lui, abonde le rachat » :
copiosa apud eum redemptio[02].
02. C’est pourquoi, tandis que cette Année sainte s’achemine vers sa conclusion, je désire m’adresser particulièrement à vous tous, Religieux et Religieuses, que vous soyez totalement consacrés à la contemplation ou voués aux diverses œuvres de l’apostolat. Je l’ai déjà fait en maints endroits et en diverses circonstances, confirmant et prolongeant l’enseignement évangélique exprimé dans toute la tradition de l’Église, spécialement dans le magistère du récent Concile oecuménique, de la constitution dogmatique
Lumen gentium au décret
Perfectae caritatis, dans l’esprit des indications données par l’exhortation apostolique
Evangelica testificatio de mon prédécesseur Paul VI. Le Code de droit canonique entré récemment en vigueur, que l’on peut considérer en quelque sorte comme le dernier des documents conciliaires, sera pour vous tous une aide précieuse et un guide sûr pour préciser concrètement les moyens permettant de vivre fidèlement et généreusement votre magnifique vocation ecclésiale.
Je vous salue avec mon affection d’Évêque de Rome et de Successeur de saint Pierre, auquel vos communautés demeurent unies d’une manière caractéristique. De ce Siège de Pierre viennent aussi, comme un continuel écho, les paroles de saint Paul : «
Je vous ai fiancés à un époux unique, comme une vierge pure à présenter
au Christ »
[03]. L’Église, qui, après les Apôtres, reçoit le trésor des noces avec l’Époux divin, regarde avec un suprême amour tous ses fils et toutes ses filles qui,
par la profession des conseils évangéliques, ont établi, grâce à sa médiation, une alliance privilégiée avec le Rédempteur du monde.
Accueillez cette parole de l’Année jubilaire de la Rédemption comme une parole d’amour prononcée par l’Église pour vous. Accueillez-la où que vous vous trouviez, que ce soit dans la clôture des communautés contemplatives ou dans les multiples formes du service apostolique : missions, action pastorale, hôpitaux ou autres lieux où l’on se met au service de l’homme qui souffre, instituts d’éducation, écoles ou universités, enfin chacune de vos maisons où vous êtes « réunis au nom du Christ », en ayant conscience que le Seigneur est « au milieu de vous »
[04].
Puisse
la parole d’amour que l’Église vous adresse en ce Jubilé de la Rédemption être le reflet de la parole d’amour que le Christ lui-même a adressée à chacun et à chacune de vous, en prononçant ce mystérieux « suis-moi »
[05] qui a donné naissance à votre vocation dans l’Église !
II. VOCATION
« Posant son regard sur lui, Jésus le prit en affection ».
03. « Posant son regard sur lui, Jésus le prit en affection »
[06] et lui dit : « Si tu veux être parfait, va, vends ce que tu possèdes et donne-le aux pauvres, et tu auras un trésor dans les cieux ; puis viens, suis-moi »
[07]. Même si nous savons que ces paroles, adressées au jeune homme riche, n’ont pas été reçues par l’appelé, leur contenu mérite toutefois une réflexion attentive car elles présentent la structure intime de la vocation.
« Posant son regard sur lui, Jésus le prit en affection ». Tel est l’amour du Rédempteur : un amour qui jaillit de toute la profondeur divine et humaine de la Rédemption. En lui se reflète
l’amour éternel du Père qui « a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils unique pour que tout homme qui croit en lui ne périsse pas mais ait la vie éternelle »
[08]. Le Fils, saisi par cet amour, accepta la mission de son Père dans l’Esprit Saint et devint le Rédempteur du monde. L’amour du Père s’est révélé dans son Fils comme un amour qui sauve. Et c’est cet amour qui constitue le véritable prix de la Rédemption de l’homme et du monde. Les Apôtres du Christ parlent du prix de la Rédemption avec une profonde émotion : « Ce n’est par rien de corruptible, argent ou or, que vous avez été affranchis..., mais par un sang précieux, comme d’un agneau sans défaut et sans tache, celui du Christ », écrit saint Pierre
[09]. « Car vous avez été achetés fort cher », affirme saint Paul
[10].
L’appel à la voie des conseils évangéliques naît de la rencontre intérieure avec l’amour du Christ, qui est un amour rédempteur. C’est par cet amour que le Christ appelle. Dans la structure de la vocation, la rencontre avec cet amour devient quelque chose de réellement personnel. Lorsque le Christ, « après avoir posé son regard sur vous, vous a pris en affection », appelant chacun et chacune de vous, chers Religieux et Religieuses, son amour rédempteur s’est porté sur une personne déterminée, prenant en même temps un
caractère nuptial : il est devenu un
amour d’élection. Un tel amour embrasse la personne entière, âme et corps, que ce soit un homme ou une femme, dans son « moi » personnel et absolument unique. Celui qui, s’étant donné éternellement à son Père, se « donne » lui-même dans le mystère de la Rédemption, voici qu’il a appelé l’homme pour que celui-ci, à son tour, se donne entièrement pour un service déterminé de l’œuvre de la Rédemption en appartenant à une communauté fraternelle reconnue et approuvée par l’Église. Ne font-elles pas écho justement à cet appel, les paroles de saint Paul : « Ne savez-vous pas que votre corps est un temple du Saint-Esprit... et que vous ne vous appartenez pas ? Car vous avez été achetés fort cher ! » ?
[11]
Oui, l’amour du Christ a rejoint chacun et chacune de vous, chers Frères et Sœurs, au prix même de la Rédemption. En conséquence, vous vous êtes rendu compte que vous ne vous appartenez plus mais que vous lui appartenez à lui. Cette prise de conscience a été le fruit du « regard d’amour » du Christ dans le secret de votre cœur. Vous avez répondu à ce regard en choisissant Celui qui avait déjà choisi chacun et chacune de vous, vous appelant avec son immense amour rédempteur. En appelant chacun « par son nom », il fait toujours appel à la liberté de l’homme. Le Christ dit : « Si tu veux... ». Et la réponse à cet appel est donc un libre choix. Vous avez choisi Jésus de Nazareth, le Rédempteur du monde, en choisissant la route qu’il vous a indiquée.
« Si tu veux être parfait... »
04. Cette voie s’appelle aussi la
voie de la perfection. En parlant avec le jeune homme, le Christ dit : « Si tu veux être parfait... ». Si bien que le concept de « voie de la perfection » trouve sa raison d’être dans la source évangélique elle-même. N’entendons-nous pas, du reste, dans le discours sur la Montagne : « Vous donc, vous serez parfaits comme votre Père céleste est parfait » ?
[12] L’appel de l’homme à la perfection a été perçu d’une façon ou d’une autre par des penseurs et des moralistes du monde antique et aussi, par la suite, aux diverses époques de l’histoire. Mais l’appel biblique a un aspect tout à fait original : il est particulièrement exigeant quand il indique à l’homme la perfection à la ressemblance de Dieu même
[13]. Et c’est précisément sous cette forme que l’appel correspond à toute la logique interne de la Révélation selon laquelle l’homme a été créé
àl’image et à la ressemblance de Dieu même. Il doit donc rechercher la perfection qui lui est propre dans la ligne de cette image et de cette ressemblance. Saint Paul écrira dans la
lettre aux Éphésiens : « Cherchez à imiter Dieu, comme des enfants bien-aimés, et suivez la voie de l’amour, à l’exemple du Christ qui vous a aimés et s’est livré pour nous, s’offrant à Dieu en sacrifice d’agréable odeur ».
[14]
Ainsi donc, l’appel à la perfection appartient à l’essence même
de la vocation chrétienne.C’est en fonction de cet appel qu’il faut comprendre aussi les paroles adressées par le Christ au jeune homme de l’Évangile. Elles sont liées d’une façon particulière au mystère de la Rédemption de l’homme dans le monde. En effet, cette Rédemption restitue à Dieu l’œuvre de la création contaminée par le péché, en faisant apparaître la perfection que toute la création - et l’homme en particulier - possède dans la pensée et dans la volonté de Dieu même.
L’homme, spécialement, doit être
donné et rendu à Dieu s’il doit être pleinement rendu à
lui-même.D’où l’éternel appel : « Reviens à moi, car je t’ai racheté »
[15]. Les paroles du Christ « si tu veux être parfait, va, vends ce que tu possèdes et donne-le aux pauvres... » nous introduisent sans aucun doute dans le cadre du conseil évangélique de la pauvreté, qui appartient à l’essence même de la vocation et de la profession religieuses.
En même temps, ces paroles peuvent s’entendre d’une manière plus large et, on peut dire, essentielle. Le Maître de Nazareth invite son interlocuteur à renoncer à un programme de vie dans lequel ressort au premier plan la catégorie de la possession, de l’« avoir », et à accepter au contraire, à sa place, un programme centré sur la valeur de la personne humaine, sur l’« être » personnel avec toute la transcendance qui lui est propre.
Une telle compréhension des paroles du Christ constitue comme une toile de fond plus large pour l’idéal de la pauvreté évangélique, spécialement de la pauvreté qui, en tant que conseil évangélique, fait partie du contenu essentiel de vos noces mystiques avec le divin Époux dans l’Église. En lisant les paroles du Christ à la lumière du principe de la supériorité de l’« être » sur l’« avoir », surtout si ce dernier est pris dans son sens matérialiste et utilitaire, nous atteignons presque les fondements anthropologiques de la vocation dans l’Évangile. Sur l’arrière-plan du développement de la civilisation contemporaine, c’est là une découverte d’une grande actualité. Et du même coup, la vocation « à la voie de la perfection », comme le Christ l’a tracée, devient elle-même d’actualité. Si, dans le cadre de la civilisation actuelle, surtout dans le contexte de la société de consommation, l’homme ressent douloureusement le manque essentiel d’« être » personnel qu’éprouve son humanité par suite de l’abondance de toutes les formes de l’« avoir », il devient alors plus disposé à accueillir la vérité sur la vocation qui a été proférée une fois pour toutes dans l’Évangile. Oui, l’appel que vous accueillez, chers Frères et Sœurs, en entrant dans la voie de la profession religieuse, atteint les racines mêmes de l’humanité, les racines du destin de l’homme dans le monde temporel. L’« état de perfection » évangélique ne vous détache pas de ces racines. Il vous permet au contraire de vous ancrer plus fortement en ce qui fait que l’homme est un homme, en imprégnant cette humanité, alourdie de diverses façons par le péché, du ferment divin et humain du mystère de la Rédemption.
« Tu auras un trésor dans les cieux »
05. La vocation contient en elle-même la réponse à la question :
pour quoi être un homme - et comment l’être ? Cette réponse confère une nouvelle dimension à toute la vie et lui donne son sens définitif. Un tel sens apparaît sur l’horizon du paradoxe évangélique concernant la vie qui se perd quand on veut la sauver, et qui, au contraire, se sauve quand on la perd « à cause du Christ et de l’Évangile », comme on le lit dans Marc
[16].
À la lumière de ces paroles, l’appel du Christ devient pleinement évident : « Va, vends ce que tu possèdes et donne-le aux pauvres, et tu auras un trésor dans les cieux ; puis viens, suis-moi »
[17]. Entre ce « va » et les mots qui suivent : « viens, suis-moi », s’établit un rapport étroit. On peut dire que ces derniers mots déterminent l’essence même de la vocation ; il s’agit en effet de suivre les traces du Christ (
sequi, d’où l’expression
sequela Christi). Les termes « va - vends - donne-le » semblent définir la situation qui précède la vocation. Mais, d’autre part, cette situation n’est pas « en dehors » de la vocation : elle se trouve déjà « incluse » en elle. Car l’homme fait la découverte du nouveau sens de son humanité non
seulement pour « suivre » le Christ, mais
dans la mesure où il le suit. Quand il « vend ce qu’il possède » et « le donne aux pauvres », il découvre que les biens et le confort qu’il possédait n’étaient pas le trésor auprès duquel il faut rester :
le trésor est dans son cœur, rendu par le Christ capable de « donner » aux autres
en se donnant soi-même. Le riche n’est pas celui qui possède mais celui qui donne, celui qui est
capable de donner.
Sur ce point, le paradoxe évangélique se fait particulièrement expressif. Il devient
un programme de l’être : être pauvre, au sens donné par le Maître de Nazareth à cette façon d’« être », signifie devenir, dans sa propre humanité, un dispensateur de bien. Cela veut dire également
découvrir « le trésor ». Ce trésor est
indestructible. Il passe avec l’homme dans la dimension de l’éternité, il appartient à l’eschatologie divine de l’homme. Grâce à ce trésor, l’homme a son avenir définitif en Dieu. Le Christ dit : « Tu auras un trésor dans les cieux ». Ce trésor n’est pas tant un « prix » accordé après la mort pour les œuvres exécutées à l’imitation du divin Maître que
l’accomplissement eschatologique de ce qui se cachait derrière ces œuvres, déjà ici-bas, dans le « trésor » intérieur du cœur. En effet, le Christ lui-même, dans son Discours sur la Montagne
[18] après avoir invité à amasser des trésors dans le ciel, ajoutait : « Où est ton trésor, là sera aussi ton cœur »
[19]. Cette affirmation montre le caractère eschatologique de la vocation chrétienne et plus encore le caractère eschatologique de la vocation qui se réalise sur la voie des noces spirituelles avec le Christ par la pratique des conseils évangéliques.
06. La structure de cette vocation, telle qu’elle ressort des paroles adressées au jeune homme des Évangiles synoptiques
[20], est reconnue à mesure que l’on découvre le trésor fondamental de sa propre humanité dans la perspective du « trésor » que l’homme « a dans les cieux ». Dans cette perspective,
le trésor fondamental de son humanité se relie au fait d’« être en se donnant ». Le point direct de référence, dans une telle vocation, est
la personne vivante de Jésus Christ. L’appel à la voie de la perfection prend corps à partir de lui et pour lui
dans l’Esprit Saint qui
« rappelle »toujours à de nouvelles personnes, hommes et femmes, à divers moments de leur existence mais surtout dans la jeunesse, tout ce que le Christ « a dit »
[21] et en particulier ce qu’il « a dit » au jeune homme qui lui demandait : « Maître, que dois-je faire de bon pour obtenir la vie éternelle ? ».
[22] Par la réponse que donne le Christ en « portant son regard » sur son interlocuteur « avec affection », le puissant levain
du mystère de la Rédemption pénètre la conscience, le cœur et la volonté de celui qui cherche en toute vérité et sincérité.
Ainsi, l’appel à la voie des conseils évangéliques prend toujours naissance en Dieu : « Ce n’est pas vous qui m’avez choisi ; mais c’est moi qui vous ai choisis et vous ai établis pour que vous alliez et portiez du fruit et que votre fruit demeure »
[23]. La vocation, dans laquelle l’homme découvre jusqu’en ses profondeurs la loi évangélique du don inscrite dans son humanité, est elle-même
un don ! C’est un don riche du contenu le plus profond de l’Évangile, un don dans lequel se reflète l’aspect divin et humain du mystère de la Rédemption du monde. « En ceci consiste l’amour : ce n’est pas nous qui avons aimé Dieu, mais c’est lui qui nous a aimés et qui a envoyé son Fils en victime de propitiation »
[24].
III. CONSÉCRATION
La profession religieuse « exprime avec plus de plénitude » la consécration du baptême.
07. La vocation, chers Frères et Sœurs, vous a conduits à la profession religieuse grâce à laquelle vous avez été consacrés à Dieu par le ministère de l’Église et, en même temps, incorporés dans votre famille religieuse. Aussi l’Église voit-elle en vous avant tout des personnes « consacrées » :
consacrées à Dieu en Jésus Christ pour lui appartenir exclusivement. Cette consécration détermine votre place dans la grande communauté de l’Église, du Peuple de Dieu. En même temps, elle introduit dans la mission universelle de ce Peuple des ressources singulières d’énergie spirituelle et surnaturelle : une forme particulière de vie, de témoignage et d’apostolat en fidélité à la mission de votre Institut, à son identité et à son patrimoine spirituel. La mission universelle du Peuple de Dieu s’enracine dans la mission messianique du Christ lui-même - Prophète, Prêtre et Roi - à laquelle
tous participent à des titres divers. La forme de participation qui est propre aux personnes « consacrées » correspond à la forme de votre enracinement dans le Christ. La profondeur et la force de cet enracinement sont déterminées précisément par la profession religieuse.
Celle-ci crée, en Jésus Christ, un lien nouveau entre l’homme et le Dieu un en trois Personnes. Ce lien se développe à
partir du lien originel établi par le sacrement du baptême. La profession religieuse « s’enracine intimement dans la consécration du baptême et l’exprime avec plus de plénitude »
[25]. De cette façon, elle devient, dans ses éléments constitutifs, une nouvelle consécration, la consécration et le don de la personne humaine à Dieu, aimé par-dessus tout. Par les vœux, vous vous êtes engagés à vivre concrètement les conseils évangéliques de chasteté, de pauvreté et d’obéissance, selon les dispositions propres à vos familles religieuses telles qu’elles sont établies dans les Constitutions : cet engagement représente
l’expression d’une consécration totale à Dieu et, en même temps, le moyen qui permet de la réaliser. C’est aussi ce qui donne leur forme au témoignage des personnes consacrées et à leur apostolat propre. Mais les racines de cette
consécration consciente et libre, et donc
du don de soi fait à Dieu pour lui appartenir, il faut les chercher dans le baptême, ce sacrement qui nous conduit au mystère pascal comme sommet et centre de la Rédemption accomplie par le Christ.
En conséquence, pour mettre pleinement en relief la réalité de la profession religieuse, il faut se reporter aux paroles vibrantes de Paul dans sa
lettre aux Romains : « Ignorez-vous que,
baptisésdans le Christ Jésus, c’est dans sa mort que tous nous avons été
baptisés ? Nous avons donc été ensevelis avec lui par le baptême dans la mort, afin que, comme le Christ..., nous vivions, nous aussi, dans une vie nouvelle »
[26]. « Notre vieil homme a été crucifié avec lui..., afin que nous cessions d’être asservis au péché »
[27]. « Et vous de même, considérez que vous êtes morts au péché et vivants pour Dieu en Jésus Christ »
[28].
La profession religieuse - sur le fondement sacramentel du baptême dans lequel elle s’enracine - est un nouvel « ensevelissement dans la mort du Christ » : nouveau, par le fait de la prise de conscience et du choix ; nouveau, par le fait de l’amour et de la vocation ; nouveau, par le fait de la « conversion » incessante. Un tel « ensevelissement dans la mort » fait que l’homme, « enseveli avec le Christ », « vit avec le Christ dans une vie nouvelle ». C’est dans le Christ crucifié que trouvent leur fondement ultime aussi bien la consécration baptismale que la profession des conseils évangéliques qui, selon les paroles du Concile Vatican II, « constitue une consécration particulière ». Elle est à la fois mort et libération. Saint Paul écrit : « Considérez que vous êtes morts au péché » ; en même temps, toutefois, il appelle cette mort « libération de l’esclavage du péché ». Mais surtout, la consécration religieuse constitue, sur le fondement sacramentel du saint baptême, une vie nouvelle « pour Dieu en Jésus Christ ».
Ainsi donc, en même temps que l’on fait profession des conseils évangéliques, d’une façon beaucoup plus mûre et plus consciente on «
dépouille le vieil homme » et, pareillement,
on « revêt l’homme nouveau, créé selon Dieu, dans la justice et la sainteté de la vérité », pour employer encore les paroles de la
lettre aux Éphésiens[29].
Alliance de l’amour nuptial
08. C’est pourquoi, chers Frères et Sœurs, vous tous qui, dans l’Église entière, vivez l’alliance de la profession des conseils évangéliques, durant cette Année sainte de la Rédemption
vous prenez une conscience nouvelle de votre
participation spéciale
àla mort en croix du Rédempteur, participation grâce à laquelle
vous êtes ressuscités avec Lui et vous renaissez constamment à une vie nouvelle. Le Seigneur parle à chacun et à chacune d’entre vous comme autrefois il a parlé par le prophète Isaïe :
« Ne crains pas, car je t’ai racheté,
je t’ai appelé par ton nom :
tu es à moi »
[30].
L’appel évangélique : « Si tu veux être parfait..., suis-moi »
[31] nous guide à la lumière des paroles du divin Maître. Du plus profond de la Rédemption parvient à l’homme l’appel du Christ, et c’est de cette profondeur qu’il rejoint son âme ;
en vertu de la grâce de la Rédemption, cet appel salvifique prend dans le cœur de l’appelé la forme concrète de la profession des conseils évangéliques. C’est sous cette forme que vous répondez à l’appel de l’amour rédempteur, et cette réponse est également une réponse d’amour :
amour de donation, qui est
l’âme de la consécration, entendons de la consécration de la personne. Les paroles d’Isaïe «
je t’ai racheté - tu es à moi » semblent sceller précisément cet amour, l’amour d’une consécration totale et exclusive à Dieu.
De cette façon s’établit
l’alliance particulière de l’amour nuptial, où semblent résonner comme un écho permanent les paroles concernant Israël que le Seigneur « s’est choisi..., dont il a fait son bien »
[32]. En toute personne consacrée, c’est en effet l’« Israël » de l’Alliance nouvelle et éternelle qui est choisi. Le peuple messianique tout entier - l’Église entière - est
élu en toute personne que le Seigneur choisit au milieu de ce peuple, en toute personne qui,
pour tous, se consacre à Dieu afin de lui appartenir exclusivement. Aucun homme, certes, pas même le plus saint, ne peut répéter les paroles du Christ « pour eux je me consacre moi-même »
[33] avec la puissance rédemptrice propre à ces paroles, mais, grâce au don de soi par amour, en s’offrant à Dieu pour lui appartenir exclusivement, chacun peut se trouver par la foi dans la ligne de ces paroles.
N’est-ce pas à cela que nous renvoient les autres paroles de l’Apôtre dans sa
lettre aux Romainsque nous répétons et méditons si souvent : « Je vous exhorte donc, frères, par la miséricorde de Dieu, à offrir vos personnes en hostie vivante, sainte, agréable à Dieu : c’est là le culte spirituel que vous avez à rendre » ?
[34] Dans ces paroles résonne comme un écho lointain de Celui qui, en venant dans le monde, en devenant homme, dit au Père : «
Tu m’as façonné un corps... Voici, je viens... pour faire, ô Dieu, ta volonté »
[35].
Remontons donc, en ce contexte particulier de l’Année jubilaire de la Rédemption, au mystère du corps et de l’âme du Christ, comme au sujet intégral de l’amour nuptial et rédempteur : nuptial, parce que rédempteur.
Par amour, il s’est offert lui-même, par amour il a donné son corps « pour le péché du monde ». En vous plongeant par la consécration des vœux religieux dans le mystère pascal du Rédempteur, vous-mêmes, par l’amour d’un don total, vous désirez que vos âmes et vos corps soient pénétrés de l’esprit de sacrifice, comme saint Paul nous invite à le faire par les paroles de la
lettre aux Romains que je viens de citer : « Offrir vos personnes en hostie vivante »
[36]. De cette façon, votre profession religieuse est marquée de la
ressemblance avec l’amour qui,
dans le cœur du Christ, est rédempteur et en même temps nuptial. Un tel amour doit jaillir en chacun d’entre vous, chers Frères et Sœurs, de la source même de la
consécration particulière qui, sur le fondement sacramentel du saint baptême, est le
commencement de votre
vie nouvelle dans le Christ et dans l’Église, le commencement de la
nouvelle création.
En même temps que cet amour, que s’approfondisse en chacun et chacune d’entre vous la joie d’appartenir exclusivement à Dieu, d’être un héritage particulier de la Très Sainte Trinité, Père, Fils et Saint-Esprit ! Répétez de temps en temps les paroles inspirées du psalmiste :
« Qui donc est pour moi dans le ciel
si je n’ai, même avec toi, aucune joie sur la terre ?
Ma chair et mon cœur sont usés :
ma part, le roc de mon cœur, c’est Dieu pour
Ou encore :
« J’ai dit au Seigneur : "Tu es mon Dieu !
Je n’ai pas d’autre bonheur que toi "...
Seigneur, mon partage et ma coupe : de toi dépend mon sort »
[38].
Que la conscience d’appartenir à Dieu lui-même en Jésus Christ, Rédempteur du monde et Époux de l’Église, soit
comme un sceau qui marque du signe de l’épouse biblique
vos cœurs[39], toutes vos pensées, vos paroles et vos actions. Comme vous le savez, cette connaissance chaleureuse et profonde du Christ se réalise et s’approfondit chaque jour davantage grâce à la vie de prière personnelle, communautaire et liturgique propre à chacune de vos familles religieuses. Ici encore, et surtout, les religieux et les religieuses consacrés totalement à la contemplation apportent une aide substantielle et un soutien stimulant à leurs frères et à leurs sœurs voués aux œuvres d’apostolat. Que cette conscience d’appartenir au Christ
ouvre vos cœurs, vos pensées et vos actions, avec la clé du mystère de la Rédemption, à toutes les souffrances, à tous les besoins et à toutes les espérances des hommes et du monde, au milieu desquels votre consécration évangélique a été insérée comme un signe particulier de la présence de Dieu « pour lequel tous vivent »
[40], entrant tous dans l’extension invisible de son Règne.
Le mot « suis-moi », prononcé par le Christ lorsqu’il « porta son regard » sur chacun et chacune d’entre vous, chers Frères et Sœurs, « et le prit en affection », a aussi cette signification : prends part, de la façon la plus complète et la plus radicale possible,
à la formation de la « création nouvelle »[41] qui doit résulter de la rédemption du monde par la force de l’Esprit de Vérité à l’œuvre de par le mystère pascal du Christ, surabondant de grâce.