SERMON XLV.
POUR LE SEIZIÈME DIMANCHE APRES LA PENTECOTE.
De l'impudicité.
Ecce homo quidam hydropicus erat ante illum. (Luc XIV, 2)
Et voici qu’un homme hydropique se trouvait devant lui.
L'impudique ressemble à l'hydropique. Celui-ci souffre tellement de la soif que plus il boit plus il reste altéré. Tel est le vice maudit de l'impudicité: Jamais il ne s'assouvit. Sicut hydropicus, dit St Thomas de Villeneuve, quantà magis abundat humore, tantô amplia sitit : sic fluctus carnalium voluptatum. Je profiterai aujourd'hui de l'occasion que me donne l'évangile de ce jour de vous parler de l'impureté, pour vous faire connaître :
Dans le I point : L'erreur de ceux qui disent que le péché de la chair n'est qu'un petit mal.
Dans le II point : L'erreur de ceux qui pensent que Dieu y compatit, et qu'il le ne châtie pas.
PREMIER POINT.
Erreur de ceux qui disent que le péché de la chair n'est qu'un petit mal.
I. L'homme licencieux dans ses mœurs, dit que son péché d'habitude est de peu d'importance. Cependant tout le monde en voit la laideur, et le regarde avec dégoût; lui seul ne voit, ne sent rien, semblable, dit St. Pierre à l'animal immonde qui se roule dans la fange, sus lota in volutabro tuti. ( 2. Petr. u. 22. ) Dites-moi, vous qui parlez ainsi, pouvez-vous nier que l'impudicité ne soit un péché mortel? Si vous le niez, vous êtes hérétique; car St.-Paul vous dit : Nolite errare; neque fornicari, neque adulteri, neque molles etc. regnum Dei possidebunt. ( 1 Cor. vi. 9. 10. ) Si c'est un péché mortel, et je soutiens que c'est un des plus graves, plus que le vol, que la médisance que la violation du jeûne et les autres péchés mortels, comment pouvez-vous dire que ce n'est qu'un petit mal? Un péché mortel ne vous semble donc qu'un petit mal? Mépriser la grâce de Dieu, lui tourner les épaules, perdre son. amitié pour.satisfaire un vil penchant?
II. Le péché mortel, dit St.-Thomas l'Angélique en renfermant le mépris qu'on fait d'un Dieu infini, contient une malice infinie. Peccatum in Deum commissum quamdam infinitatem habet ex infinitnte divinae majestatis. ( St.-Thom. m. p. q. 1. a. 2. ad. 3. ) Un péché mortel, peu de mal? C'est un mal si grand que si tous les anges tous les saints, tous les apôtres, tous les martyrs et la mère de Dieu elle-même, offraient tous leurs mérites pour l'expier, tant de mérites ne suffiraient pas, parce que l'offense étant infinie, une satisfaction finie ne saurait l'effacer. Dieu porte à l'impureté une juste haine. Supposez qu'une dame délicate trouve un cheveu sur son assiette; elle ne pourra manger de tout le matin, parce que son estomac sera révolté. De quel œil, Dieu, la pureté même, pourra-t-il regarder l'obscénité, la licence, les actes deshonnêtes que les hommes appellent un petit mal? Les démons eux-mêmes qui, avant leur chute, excédaient en dignité tous les autres anges, dédaignent de tenter l'homme pour l'exciter à ce péché.
III. On lit dans St.-Thomas, ( lib. 5. de ernd. princip. c. 51. ) que Lucifer, qu'on croit être le démon qui tenta J.-C. dans le désert, le tenta aussi d'autres péchés, mais qu'il dédaigna de lui suggérer aucun désir impur. Ce péché, dit-on, est peu grave; c'est donc une chose peu grave, que de voir un homme doué de raison et dont l'âme a été enrichie par Dieu de tant d'attributs, se rendre par ce péché semblable aux bêtes? Homo, cum in honore esset, emparatus est jumentis, et similis factus est illis. ( Psalm. xlix. 13. ) Rien n est plus vil ni plus bas, dit St.-Jérôme, que de se laisser vaincre par l'attrait de la chair. Nihil sicut vinci a carne. C'est un petit mal que d'oublier Dieu et de le bannir de son âme, pour donner à son corps une jouissance passagère qui n'est pas plutôt passée que l'on est pour ainsi dire honteux de l'avoir désirée. Le Seigneur s'en plaint en termes exprès : Dicit Dominus meus: Quia oblita es mei, et projecisti me post corpus meum. ( El. xxm. 35. ) St.Thomas dit que tous les vices éloignent l'homme de Dieu, mais qu'aucun ne l'en éloigne autant que l'impureté. Per luxuriam maximè recedit a Deo.
IV. Ajoutez que ce péché, par la facilité avec laquelle il se multiplie produit un mal immense. Un blasphémateur ne blasphème pas toujours; cela ne lui arrive que lorsqu'il s'enivre, ou qu'il a occasion de se mettre en colère. Un voleur ne vole pas tous les jours; il ne le fait que lorsque les circonstances l'y invitent. Un assassin, qui fait métier de tuer pour un salaire, ne pourra commettre au plus que dix on douze assassinats. Mais l'impudicité est comme un torrent continuel de péchés, de pensées, de paroles, de regards, d'attouchements, de complaisances, tellement qu'il n'est pas possible à l'impudique, s'il va se confesser, d'expliquer le nombre des fautes qu'il a commises. Ce n'est pas tout; pendant le sommeil de l'impudique, le démon lui représente mille objets obscènes, afin que le lendemain, à son réveil, il cherche à satisfaire les désirs que ces illusions lui ont inspirés, et qu'il se rende ainsi de- plus en plus l'esclave de ses passions. La raison en est que l'habitude de ce péché se prend très aisément, parce que la nature y pousse. C'est pour cela sans doute que St.-Thomas a dit qu'il n'est pas de pécheur qui soit aussi prompt que l'impudique à s'éloigner de son Dieu. Nullus ad Dei contemptum promptior. Au reste, ce péché en entraîne toujours d'autres avec lui, la médisance, le vol, la haine, l'ostentation du vice lui-même; et il est d'autant plus odieux que, par le scandale qu'il cause, il entraîne souvent d'autres personnes à le commettre; au lieu que d'autres péchés, tels que le blasphème, l'assassinat, le parjure, font en général trop d'horreur pour tenter personne.
V. St.-Cyprien dit que le démon iotum hominem agit in triumphum libidinis. (Lib. de bono publi) Il triomphe de tout l'homme, en ce qui concerne le corps comme en ce qui regarde l'âme; de la mémoire, eu lui rappelant les plaisirs des sens, pour qu'elle se plaise dans cette peinture; de l'intelligence, pour lui faire désirer les occasions de pécher; de la volonté, en lui faisant aimer l'objet du péché, comme étant son unique fin. Pepigi fœdas disait Job cum ocutis tneis, ut ne cogitarem quidem de virgine; quam enimpartem haberetin me Deus desuper? (Job. xxxi. 1. 2.) Job craignait de regarder une jeune fille; s'il avait eu seulement, disait-il, une mauvaise penpée, Dieu aurait cessé d'avoir part à ses affections. Aussi St.-Thomas disait que le démon prenait grand plaisir à voir l'homme livré au péché de luxure, parce qu'ayant ici la nature pour auxiliaire, il était sûr qu'il n'y aurait jamais d'amendement. Diabolos dicitur gaudere maximi de peccato luxurio, quia est maximœ adhœrentiœ, et difficilè ab eo homo potest eripi ; insatiabilis est enim delectabilis appetiius. Et venez maintenant nous dire que le péché d'incontinence n'est qu'un petit mal. Au moment de votre mort, vous ne. parlerez pas ainsi; alors tout péché de ce genre que vous aurez commis vous semblera monstrueux. Vous changerez surtout de langage devant le tribunal de Jésus-Christ, qui vous.dira : Omnis fornicalor, aut immundus, non habet hereditalem in regno Christi. (St.-Paui. Ephes. v. 5.) Celui-là n'est pas digne de vivre avec les anges, qui n'a pas rougi de vivre sur la terre comme les bêtes.
VI. Prions toujours Dieu, mes très-chers frères, qu'il nous délivre de ce péché, où sans cela nos âmes courent risque de se perdre. Ce vice entraîne toujours avec lui l'aveuglement et l'obstination. Plus qu'aucun autre, il obscurcit la raison de l'homme : Fornicatio et vinu.ni et ebtietas auferunt cor. (Osée. iv. 11.) Le vin fait perdre l'esprit et le sens, la même chose arrive avec l'impudicité. Aussi St.-Thomas dit-il que l'impudique ne vit point d'une manière raisonnable : In nullo procedit secundum judicium rationis. Mais si l'impudique ne voit pas le mal qu'il fait, comment pourrait-il se repentir et se corriger. L'impudique, dit le prophète Osée, ne peut avoir la pensée de retourner vers Dieu, puisqu'il ne se connaît pas. Non dabunt cogitationes suas ut revertantur ad Deum suum, quia spiritus fornicationis in medio eorum, et Dominum non cognoverunt. (Os. iv. 5.) Ce péché suivant St.-Laurent Jusfinien nous fait oublier Dieu: Delectationes camis oblivionem Deum inducunt. St.-Jean de Damas ajoute : Carnalismo veritatis iumen prospicere nequit. L'impudique ne sait plus ce que signifient ces mots : Grâce de Dieu, jugement, enfer, éternité. Supercecidit ignis, et non viderunt sotem. (Psalm. Lvii. 9.) Quelques-uns de ces hommes prétendent que ce péché, commis avec des femmes libres, n'est point un péché en lui-même, puisqu'il était autorisé par l'ancienne loi, et ils citent Osée, à qui Dieu a dit : Fade, sume tibi uœorum furrdcationum, et fac tibi fiiios fornicalionum. (Os. i. 2.) Mais on répond qu'avec ces paroles, Dieu n'a pas permis à Osée autre chose que de prendre pour épouse, la femme qui avait été d'abord sa concubine. Les enfants qu'il aurait de cette union, seraient justement appelés filii fornicationum, parce qu'ils auraient pour mère une ancienne prostituée. St.-Jérôme explique ainsi ce texte : Idcircô fornicationis appeliandi sui filii, quod tint de meretrice generati. Mais sous l'ancienne loi comme sous la nouvelle, ce péché fut toujours regardé comme mortel, comme St.-Paul nous le dit : Omni fornicator... non habet hereditatem in regno Christi. L'aveuglement des impudiques les rend presque incapables de s'amender; leurs confessions, qu'ils font sans vraie douleur demeurent sans effet. Et comment auraient-ils une douleur véritable, s'ils ne connaissent point leurs péchés.
VII. L'impudicité a, disons-nous encore, l'obstination pour compagne. Pour ne pas succomber aux tentions de ce genre, ayons recours à la prière, comme le Seigneur lui-même nous le recommande : Vigilate, et orate, ut non intretis in tentationem. (Matth. xxm. 41.) Mais l'impudique priera-t-il Dieu de le délivrer de la tentation, s'il recherche et s'il aime l'occasion d'être tenté? Peut-être s'abstiennent-ils aussi de prier, de peur qu'en les exauçant Dieu ne les guérisse trop-tôt d'un mal qu'il veulent faire durer, comme St.-Augustin le dit de lui-même dans ses confessions, (lib. viii. cap. 7. ) Timebam, m me cità exaudires, et cito sanares a morbo concupiscentiœ, quem malebam evpleri qudm eitingui. St.-Pierre appelait ce vice délit perpétuel : Oculos habentes plenos adulterii, et incessabilis delicti, (n. 14.) incessabile ou perpétuel, à cause de l'obstination à laquelle on arrive par l'impudicité. Pourtant, dira l'un, je m'en confesse toujours. Eh! voilà le pire, car ces confessions ne servent qu'à vous entretenir dans le péché, en vous faisant dire : je m'en suis confessé. Cependant si vous étiez assurés que ce péché vous porte infailliblement aux enfers, vous ne diriez pas sans doute : Je ne veux point changer, et il importe peu que je me damne; mais le démon vous séduit par ces mots : Fais, agis toujours, et tu te confesseras ensuite. Pour que la confession soit bonne, il faut le repentir du cœur et un ferme propos mais lorsqu'on se confesse avec ces deux conditions, retombe-t-on sans cesse dans la même faute ? Si vous les aviez eues, si vous aviez reçu la grâce vous ne seriez pas retombé, du moins sitôt; mais vous, au bout de peu de jours, vous avez fait comme auparavant; qu'est-ce que cela prouve? que vous avez toujours été daus la disgrâce de Dieu. Si un malade rendait sur le champ les remèdes qu'on lui ferait prendre, on dirait que son mal est incurable.
VIII. L'impureté, dit St-Jérôme, devient bientôt habitude, et cette habitude ne cesse qu'au jour où le coupable est précipité dans les feux de l'enfer. O ignis infernalis luxuria, cujus materia est gulti, scintillœ .prava c.oltoqaia, cujus finis gehenna! Les impudiques se rendent semblables aux voutours qui aiment mieux se laisser tuer par les chasseurs que d'abandonner les cadavres, dont-ils se nourrissent. Le fait suivant prouve la vérité de ce que je viens de dire. C'est le P. Segneri qui le rapporte : ( Crist. Istr. Ragio. n. l\- n. 10. ) Une jeune fille avait entretenu un commerce illégitime avec un jeune homme. Elle tomba dangereusement malade et elle paraissait convertie; mais vers la fin de sa maladie, elle demanda à son confesseur la permission de faire appeler son ancien amant afin de l'exhorter à changer de vie par l'exemple que lui donnerait sa mort. Le confesseur trop confiant lui accorda cette permission; il lui dicta même ce qu'elle aurait à lui dire. A peine le jeune homme fut-il arrivé, qu'oubliant tout ce qu'elle avait promis, elle fit un effort pour se soulever et s'asseoir sur son lit; puis elle ouvrit ses bras au jeune homme et elle lui dit ces mots : Mon ami, je t'ai toujours aimé, et maintenant, à ma dernière heure je t'aime encore. Je sens que pour toi je vais en enfer: mais pour l'amour de toi je me soucie peu d'être damnée, Elle n'eut pas plutôt fini de parler, qu'elle tomba sur le dos et rendit l'âme. O combien il est difficile que celui qui a l'habitude de l'impureté, se convertisse de cœur à Dieu ! Et qu'il est à craindre qu'il n'aille terminer en enfer sa carrière, comme cela arriva à l'infortunée dont nous venons de parler.
DEUXIÈME POINT.
Erreur de ceux qui disent que Dieu compatit à ce péché.
IX. Ainsi parlent les impudiques; mais les saints docteurs tiennent un .autre langage. St.-Thomas de Villeneuve, dit qu'il n'est point de péché que, dans la sainte Écriture, on voit plus sévèrement puni que celui de l'impureté. Lutcur'ue facinus prœ aliis punit um legimus. (Serm. iv. in Dom. i.) Ce fut pour châtier ce péché que le feu du ciel descendit sur quatre villes, qui furent consumées en un instant avec tous ceux qui les habitaient. Igitur Dominus ptiiii super Sodomam et Gcmoi rham suiphur et iynem d Domino de cttlo. (Gen. xix. 2A-) St.-Pierre Damien rapporte qu'un homme et une femme furent trouvés l'un et l'autre brûlés par le feu et noirs comme le charbon.
X. Ce fut encore pour punir l'impureté des hommes, dit Salvien, que le déluge universel fut envoyé sur la terre. On sait qu'après une pluie de quarante jours et de quarante nuits, les eaux couvrirent la surface du globe et qu'elles s'élevèrent de quinze coudées au-dessus des plus hautes montagnes ; que huit personnes seulement furent sauvées dans l'arche de Noé, par la permission de Dieu, et que tous les autres hommes dont la terre se trouva peuplée périrent submergés en punition de leurs désordres. Remarquons les mots dont le Seigneur se servit en infligeant ce châtiment au monde. Non permanebit spiritus meus in homine in œternum, quia caro est. (Gen. vi- 3.) Pœnitet enim me fecisse me. (Ibid 7.) Ces mots Quia caro est, signifient, suivant les commentateurs Nimis implicatus peveatis carnalibus, trop livré aux plaisirs de la chair. Au reste le courroux céleste n'est pas comme celui de l'homme, qui trouble l'esprit et entraine à des excès. C'est un jugement juste et tranquille, où la rigueur de la peine est proportionnée à la grandeur du péché. Ce fut pour nous faire connaître combien il déteste l'impureté, qu'il montra le regret d'avoir créé l'homme qui l'offensait tellement par ce vice, vice qu'encore aujourd'hui nous voyons puni plus qu'aucun autre, de peines temporelles. Entrez dans un hôpital public : écoutez les cris et les plaintes de tant de jeunes hommes. L'un est mutilé par le rasoir, l'autre est cautérisé par le feu. Et pourquoi? C'est la punition de leur péché. S'ils ne perdent point la vie, ils sont condamnés à la traîner désormais faible, languissante et tourmentée, selon cette menace de l'Écriture : Projecisti me post corpus tuum, tu quoque porta scelus tuum, et fornicationes tuas. (Ezech. xxiu. 24.)
XI. Suivant St.-Rémi, peu d'adultes se sauvent, à cause de ce péché ; il n'est guère que les petits enfants qui en soient exempts. Exceptis parvutis, ex adultis propter carnh vitium pauci salvantur. (Apud S. Cypr. de bono pudic.) Conformément à cette proposition, il a été révélé à une sainte âme, (Colloq. dis. ix. exemp'. 192.) que de même que l'orgueil peupla jadis l'enfer de démons, de même l'impureté le remplit aujourd'hui d'hommes. La raison qu'en donne St.-Isidore, c'est qu'aucun autre péché ne rend les hommes esclaves du démon, autant que celui de l'impureté Magis per luxuriam humanum jentes subditur diabolo, qudm per aliquid aliud. (S. Isid. lib. 1i. cap. 39.) Ce qui fait dire à St.-Augustin que dans cette espèce de péché, conmunis est pugna, et rara Victoria. De la vient que ce péché donne tant d'âmes à l'enter.
XII. Tout ce que je viens de vous dire, mes chers auditeurs, s'il en est parmi vous qui soient souillés de ce vice, je ne l'ai point dit pour vous désespérer, mais pour vous guérir. Quels sont donc les remèdes qu'on peut employer. Il en est deux principaux, la prière, et la fuite, quand l'occasion se montre. Salomon dit en parlant de lui-même. Et ut scivi quoniam aliter non possem esse coniinens, nisi Deus det... adii Dominum, et deprecatus sum itium. (Sap. xvm. 21.) On ne peut résister à ce vice, si Dieu ne nous soutient.
Ainsi dès qu'une tentation se fait sentir; nous devons recourir à Dieu sur le champ, et invoquer à plusieurs reprises les saints noms de Jésus et de Marie, lesquels ont une vertu spéciale pour chasser de l'imagination les mauvaises-pensées, notre recours à Dieu doit-être prompt, car il ne faut point perdre le temps à discuter avec la tentation, mais aussitôt que la tentation arrive il est nécessaire de se secouer, comme on se secoue pour faire tomber les étincelles que le feu nous envoie, et appeler de suite à notre aide Jésus et Marie.
XIII. Pour ce qui est d'éviter les occasions, disons avec St.-Philippe de Néri, que dans cette guerre ce sont les poltrons qui remportent la victoire, c'est-àdire ceux qui fuient les occasions; et pour cela, il importe d'abord de se garder soigneusement de l'aspect des jeunes femmes; autrement, dit St.-Thomas, il est très difficile d'éviter l'influence de ce vice. Luxurii vitari viv potest, nisi vitetur a'pecta.i mutieris pulchras. (S. Thom. Ii. 1. q. 167. a. 1.) Job craignait de regarder les jeunes filles, parce que, disait-il, les regards engendrent les désirs, et que les désirs conduisent à l'œuvre. Pepigi fadas enm ocutis meis, ut ne cogitarem quichm de tirgine. (Job. xxxi. 1.) St. François de Salles disait à ce sujet que ce qu'il y a de plus dangereux avec les femmes, c'est de s'arrêter à les regarder; parce que, si le démon ne nous a pas vaincus par le premier coup d'œil jeté sur elles, il nous subjugue certainement par le second. Fuyons donc, nous dit-il, la vue des femmes, et surtout leur conversation. L'Ecclésiaste nous donne le même conseil : In medio mulîentm nosti commorari. (xli. 12.) Soyons persuadés, lorsqu'il s'agit de nos sens, qu'il n'y a pas de précaution suffisante; il faut toujours craindre et fuir : Sapiens te, met... itullus confidit. (Prov. xiv. 16.) L'homme sage craint et fuit; l'insensé se fie en lui-même et tombe.
SERMON XLVI.
POUR LE DIX-SEPTIÈME DIMANCHE APRES LA PENTECÔTE.
De l'amour de l'homme pour Dieu.
Diliges Dominum Deum tuum ex toto corde tuo Matth. 22. 31.
Vous aimerez le Seigneur votre Dieu de tout votre cœur.
Une seule chose est nécessaire Unum est necessariura. Luc. 10. 42. Quel est cet unique nécessaire ? Il n'est pas nécessaire d'acquérir des richesses, ni d'obtenir des dignités, ni d'avoir un gi-and nom ; ce qui est uniquement nécessaire, c'est d'aimer Dieu. Tout ce qui n'est pas fait pour l'amour de Dieu, est autant de perdu. C'est là le plus grand et le premier commandement de la loi divine : diliges Dominum Dewn tuum ex toto corde tuo... ; hoc est maximum et primum mandatum. Telle fut la réponse de Jésus-Christ à la question que lui faisait un pharisien. Mais ce commandement, qui est le plus grand, est le plus méprisé des hommes ; il en est peu qui l'observent : la plupart aiment leurs-parents, leurs amis, même les animaux, et n'aiment pas Dieu. Saint Jean dit, en parlant d'eux, qu'ils n'ont point la vie, et qu'ils demeurent dans la mort Qui non diligit, manet in morte. I. Jo. 3. 14. Ils sont comme s'ils n'existaient pas ; car, selon saint Bernard, la valeur d'une âme s'apprécie à la mesure de l'amour qu'elle a pour Dieu Quantitas animœ sestimelur de mensura cbaritatis quam babet. in Cant.
Considérons donc aujourd'hui :
— premièrement, combien nous doit être cher le commandement d'aimer Dieu de tout notre cœur,
— et secondement, ce que nous devons faire pour aimer Dieu de tout notre cœur.
1. Combien nous doit être cher le commandement d'aimer Dieu de tout notre cœur.
Quel objet plus noble, plus grand, plus puissant, plus riche, plus beau, plus bienfaisant, plus miséricordieux, plus reconnaissant, plus aimable, plus aimant, Dieu n’a-t-il jamais pu nous donner à aimer, que lui-même ?
Qui est plus NOBLE que Dieu ? 11 y a des personnes qui vantent la noblesse de leur famille, laquelle date de cinq cents, de mille ans ; mais la noblesse de Dieu est une noblesse éternelle.
Qui est plus GRAND ? Il est le Seigneur de tout l'univers ; tous les anges du ciel et tous les plus grands personnages delà terre, que sont-ils devant Dieu, sinon une goutte d'eau ou un peu de poussière ? Ecce gentes quasi stilla situlse..., quasi pulvis exiguus.
Qui est plus PUISSANT ? Dieu peut tout ce qu'il veut. Par un signe de sa volonté, il a créé le monde ; par un autre signe, il peut le détruire, quand il veut.
Qui est plus RICHE ? Il possède toutes les richesses du ciel et de la terre.
Qui est plus BEAU ? Toutes les beautés des créatures disparaissent en présence de la beauté de Dieu.
Qui est plus BIENFAISANT ? Saint Augustin* dit que Dieu désire plus de nous faire du bien, que nous d'en recevoir.
Qui est plus MISÉRICORDIEUX ? Dès qu'un pécheur, si coupable qu'il soit, s'humilie devant Dieu et se repent de ses failles, le Seigneur lui pardonne aussitôt et l'embrasse.
Qui est plus RECONNAISSANT ? Dieu ne laisse jamais sans récompense la moindre chose que nous faisons pour son amour.
Qui est plus AIMABLE ? Dieu est si aimable, que les saints, seulement à le voir et à l'aimer dans le ciel, sont remplis d'une telle joie, qu'elle les rend parfaitement heureux et contents durant toute l'éternité. La plus grande peine des damnés, c'est de savoir que Dieu est si aimable, et de ne pouvoir l'aimer.
Enfin, qui est plus aimant que Dieu ? Sous l'ancienne loi, l'homme pouvait douter si Dieu l'aimait d'un amour tendre ; mais après que nous l'avons vu mourir pour nous sur une croix, comment pouvons-nous encore douter s'il nous aime avec toute la tendresse et toute l'affection de son cœur ? levons les yeux, regardons Jésus- Christ, vrai Fils de Dieu, suspendu par des clous à ce cruel gibet, et considérons jusqu'où a été l'amour qu'il nous porte. Cette croix, ces plaies, dit saint Bernard, parlent bien haut, et nous font savoir qu'il nous aime véritablement Clamât crux, clamât vulnus, quod ipse vere dilexit. Et que pouvait-il faire de plus pour nous montrer son grand amour, que de vivre dans les peines durant trente-trois ans, et puis de mourir de douleur sur un gibet infâme, pour nous laver de nos péchés dans son sang ? Il nous a aimés, dit saint Paul, et s'est livré lui-même pour nous Dilexit nqs, et tradidit semetipsum pro nobis. Ephes. 5. '2. Il nous a aimés, dit saint Jean, et nous a lavés de nos péchés dans son sang Dilexit nos, et lavit nos a peccatis nostris in sanguine suc. apoc. 1.5.
Saint Philippe de Neri disait : « Comment est-il possible que celui qui croit en Dieu, aime autre chose que Dieu ? » et sainte Marie-Madeleine de Pazzi, considérant l'amour que Dieu porte aux hommes, se mit un jour à sonner la cloche, en disant qu'elle voulait inviter toutes les nations de la terre à aimer ce Dieu si aimant. Mais saint François de sales disait, en gémissant, qu'il nous faudrait un amour infini pour aimer notre Dieu, et que, celui que nous avons, nous le donnons à des choses vaincs et méprisables !
Oh ! qu'il est précieux l'amour, puisqu'il nous enrichit de la possession de Dieu même ! l'amour est ce trésor infini qui nous fait acquérir l'amitié de Dieu Infinitus enim thésaurus est hominibus : quo qui usi sunt, participes facti sunt amicitise Dei. Sap. 7. 14. Nous n'avons, dit saint Grégoire de Nysse, qu'une seule chose à craindre, c'est d'être privés de l'amitié de Dieu ; cl nous n'avons qu'une seule chose à désirer, c'est d'obtenir l'amitié de Dieu Unum terribile arbitreris, ab amicitia Dei repelli ; unum solum expetibile, amicitia Dei. De Vita Moysis. Or, c'est l'amour qui nous obtient l'amitié de Dieu. de là cette sentence de saint Laurent Justinien : Avec l'amour, le pauvre devient riche ; sans l'amour, le riche est pauvre Nullse majores divitise, quam charitatem habere : in charitate, pauper dives est ; et sine charitate, dives est pauper. Lign. Vit. de char. c. 4.
Un homme est heureux de se savoir aimé de quelque grand seigneur ; mais combien plus ne doit-on pas se réjouir de se savoir aimé de Dieu ! Or, Dieu aime ceux dont il est aimé Ego diligentes me diligo. Prov. 8. 11. Toute la sainte Trinité vient habiter dans une âme qui aime Dieu : Si quelqu'un m'aime, dit Jésus, il gardera ma parole, et mon Père l'aimera, et nous viendrons à lui, et nous ferons notre demeure en lui Si quis diligit me, sermonem meum servabit ; et Pater meus diliget eum, et ad eum veniemus, et mansionem apud eum faciemus. jo. 14. 23. Parmi toutes les vertus, remarque saint Augustin, c'est la charité qui nous unit à Dieu : Charitas est virtus coniungens nos Deo. « L'amour, disait sainte Catherine de Bologne, est une chaîne d'or qui attache les âmes à Dieu. » C'est ce qu'a dit avant elle saint augustin : Amor est junctura copnlans amantem cum amato. Ainsi, où pourrait-on trouver Dieu, si son immensité ne le rendait présent en tout lieu ? On n'aurait qu'à chercher une âme dont il est aimé ; on le trouverait certainement en elle, comme saint Jean nous en donne l'assurance : Celui qui demeure en la charité demeure en Dieu, et Dieu en lui Qui manet in charitate, in Peo manet, et Deus in eo, I. Jg. 4. 16. qu'on aime les richesses, on ne les possède pas pour cela ; qu'on aime la dignité royale, cela ne suffit pas pour l'obtenir ; mais celui qui aime Dieu, possède Dieu : In Deo manet, et Deus in eo.
En outre, saint Thomas nous enseigne que l'amour a pour cortège toutes les autres vertus, et qu'il les fait servir toutes à nous unir plus parfaitement à Dieu. Aussi, saint Laurent Justinien appelait la charité la mère des vertus, parce que c'est d'elle que naissent toutes les vertus Omnium virtutum mater est. Lign. vil. de Char. C'est pourquoi saint Augustin disait : ama, et fac quod vis : aimez Dieu, et faites ce que vous voulez. Celui qui aime Dieu, ne peut faire que le bien ; s'il fait le mal, c'est un signe qu'il a cessé d'aimer Dieu. Sans cet amour, rien ne profite, comme l'Apôtre l'a déclaré : Si, dit-il, je donne aux pauvres tout ce que je possède, et si même je livre mon corps au feu, sans avoir la charité, tout cela ne me sert de rien Et si distribuero in cibos pauperum omnes facultates meas, et si tradidero corpus meura, ita ut ardeam, charitatem autcm non habuero, nihil mihi prodest. 7. Cor. i3. 3.
De plus, l'amour divin fait qu'on ne sent point les peines de cette vie. Saint Bonaventure le compare au miel, qui rend douces les choses les plus amères. En effet, qu'y a-t-il de plus doux, pour une âme qui aime Dieu, que de souffrir pour Dieu ? Elle sait que, en embrassant de bon cœur les souffrances, nous faisons plaisir à Dieu, et qu'elles deviendront ensuite les plus beaux ornements de notre couronne en paradis. Et qui donc ne consentirait volontiers à souffrir et à mourir, en voyant Jésus-Christ, qui va en avant avec sa croix se sacrifier pour l'amour de lui, et qui l'invite à porter aussi sa croix et à le suivre ? Si quis vult post me venire, abneget scmetipsum, ct tollat crucem suam, et sequatur me. Mathi. 16. 24. C'est à cette fin que notre divin Sauveur a voulu s'humilier jusqu'à mourir pour l'amour de nous, et jusqu'à mourir d'une mort ignominieuse sur la croix Humiliavit semetipsum , factus obediens usque ad mortem, mortem autem crucis. PMI. 2. S.
2. Ce que nous devons faire pour aimer Dieu de tout notre cœur.
C'est une bien grande faveur que Dieu fait à une âme, disait sainte Thérèse, quand il l'appelle à son amour. ainsi, mes très chers frères, puisque Dieu nous appelle à l'aimer, remercions-le et aimons-le de tout notre cœur. Il veut être beaucoup aimé de nous, parce qu'il nous aime beaucoup, selon cette parole de saint Bernard : Quand Dieu aime, il ne veut autre chose que se faire aimer, car il n'a d'autre vue en aimant que d'obtenir noire amour Cum amat Deus, non aliud vult, quam amari ; quippe non ad aliud amat, niai ut ametur. In Cant. s. S3. Le Verbe éternel est descendu sur la terre, pour nous enflammer de son saint amour, comme il l'a déclaré lui-même, en ajoutant qu'il ne désirait autre chose, que de voir s'allumer en nous ce feu divin Ignem veni mittere in terrain ; et quid volo, nisi ut accendatur ! luc. 12. 19.
Voyons maintenant ce que nous devons faire et quels moyens nous devons prendre pour aimer Dieu.
En premier lieu, nous devons nous garder de tout péché, non seulement grave, mais si léger qu'il soit. Notre-Seigneur a dit que, si quelqu'un l'aime, il observe ses commandements Si quis diligit me, sermonem ineura servabit. Jo. if. 23. La première marque de l'amour, c'est d'avoir soin de ne causer aucun déplaisir à celui qu'on aime. Comment peut-il dire qu'il aime Dieu de tout son cœur, celui qui ne craint pas de donner à Dieu, de propos délibéré, certains déplaisirs, bien que légers ? Sainte Thérèse disait : « Que le Seigneur nous préserve de tout péché délibéré, quelque léger qu'il soit ! - » — On dit : Mais le péché véniel est un mal peu important. — Quoi ! est-ce un mal peu important de faire une chose désagréable à un Dieu si bon et si plein d'amour pour nous ?
En second lieu, pour aimer Dieu de tout son cœur, il faut avoir un grand désir de l'aimer. Les saints désirs sont les ailes qui nous font voler vers Dieu ; car, comme le dit saint Laurent Justinien, le bon désir donne des forces, et allège la peine : Fires suhministrat, pœnam exhibet leviorem. Il nous donne la force d'aller en avant, et nous rend plus légère la peine de marcher dans la voie de Dieu, dans laquelle, ainsi que l'enseignent tous les maîtres de la vie spirituelle, celui qui n'avance pas, va en arrière. D'un autre côté. Dieu se donne volontiers à toute âme qui le cherche Bonus est Dominus... aniraae quœrenti illum. Thren. 3. 25. Il remplit de ses biens ceux qui le désirent par amour pour lui Esurientes implevit bonis. Luc. 1. 53.
En troisième lieu, il est nécessaire de prendre la résolution d'arriver au parfait amour de Dieu. Quelqu'un désire être à Dieu, mais sans se résoudre à en prendre les moyens ; c'est de lui que parle le Sage, quand il dit que les désirs tuent le paresseux Desideria occidunt pigrum. Prov. 21. 25. On dit bien qu'on voudrait se sanctifier, quitter tout pour Dieu ; mais, en attendant, on ne fait jamais un pas en avant. Sainte Thérèse disait : « Le démon ne ; craint point les âmes irrésolues (Chem. de la p. ch. 24.) » Car, tant qu'on ne se résout pas véritablement à se donner tout à Dieu, on reste toujours dans le même état d'imperfection. D'autre part, la sainte disait que « Dieu ne demande de nous qu'une bonne résolution de nous sanctifier, pour faire ensuite tout par lui-même.^ » Si donc nous voulons aimer Dieu de tout notre cœur, il faut que nous soyons résolus de faire, sans, réserve, ce qui est le plus agréable à Dieu, et que nous commencions sur-le-champ à mettre la main à l'œuvre, suivant l'avis de l'Esprit-Saint : Ce que vous pouvez faire aujourd'hui, ne le remettez pas à demain ; faites-le le plus tôt que vous pouvez Quodcumque facere potest manus tua, instanter operare. Eccl. — Une religieuse nommée sœur Bonaventure du couvent de Torre degli Specchi, à Rome, menait une vie tiède ; mais un jour, en faisant les exercices spirituels, elle fut appelée de Dieu à son parfait amour, et elle résolut de répondre immédiatement à sa voix. Elle dit donc à son directeur avec une vraie résolution : « Mon père, je veux me sanctifier, et sans délai. » C'est ce qu'elle fit en effet : désormais, elle vécut dans la ferveur, et elle mourut saintement. — Nous devons donc former la résolution de nous sanctifier et en prendre à l'instant les moyens. le premier moyen doit être de se détacher de toutes les créatures, en bannissant de son cœur toute affection qui n'est pas pour Dieu. Les anciens Pères du désert demandaient avant tout, à celui qui se présentait pour être agrégé à leur compagnie, s'il apportait un cœur vide : Affersne cor vacnum, ut possit Spirilus Sandns ilhid implere ? Si l’on n'ôte pas de son cœur les objets terrestres, Dieu ne peut y entrer. Aussi, sainte Thérèse disait : « Détachez votre cœur de toutes choses, et cherchez Dieu ; vous' le trouverez (Avis 36. (2) De Cons. Evang. I. 1. c. 12) » Et saint Augustin rapporte que les Romains adoraient trente mille dieux, mais que le sénat refusa d'admettre Jésus-Christ au nombre de ses divinités, disant que c'était un Dieu superbe, qui exigeait qu'on l'adorât seul.
Cette raison était fondée ; car notre Dieu veut posséder tout notre cœur, en sorte qu'il en est jaloux, comme dit saint Jérôme.^ Il veut être aimé de nous sans rival. C'est pour cela que, dans les cantiques, le Seigneur appelle son Épouse un jardin fermé Hortus conclusus, soror mea Sponsa. Cani. 4. 12. Ainsi, l'âme qui veut être toute à Dieu doit se tenir fermée à tout amour qui n'a pas Dieu pour objet. c'est encore pour cela que l'Époux divin se dit blessé au cœur par un des yeux de son Épouse Vulnerasti cor meum, soror mea Sponsa,... in uno oculorum luorum. Cant. 4. 9. Cet œil unique signifie l'unique fin que se propose l'âme aimante, dans toutes ses actions et toutes ses pensées, de ne plaire qu'à dieu seul. Les mondains, même dans les exercices de piété, ont parfois en vue diverses fins, comme de servir leur propre intérêt, ou de plaire aux hommes, ou de se satisfaire eux-mêmes ; mais les saints ne cherchent qu'à plaire à Dieu, qu'ils appellent le souverain Maître de leur cœur et leur unique bien sur la terre et dans le ciel pour toute l'éternité Quid enim milii est in ccelo ? et a te quid volui super terramî... deus cordis mei, et pnrs mea, Deus, in aeternum. Ps. 72. ?5. C'est ainsi que nous devons agir nous-mêmes, si nous voulons nous sanctifier. Si nous avons le bonheur de faire quelque chose qui plaît à Dieu, dit saint Jean Chrysostome, qu'avons-nous à désirer de plus ? Si dignus fueris agere aliquid quod Deo placet, aliam praeter id mercedem requiris ? De Compunct. l. 2. Quelle plus grande récompense une créature peut-elle obtenir, que de plaire à son créateur ? Nous devons donc, en tout ce que nous faisons ou désirons, ne chercher autre chose que Dieu. Un saint anachorète, marchant un jour tout absorbé en Dieu dans le désert, fut rencontré par un prince qui était à la chasse et qui lui demanda ce qu'il faisait en ce lieu ; il répondit : a Vous y venez chercher des animaux ; moi, je n'y cherche que Dieu, et Saint François de Sales disait : « Le pur amour de Dieu consume tout ce qui n'est pas Dieu.^ »
En outre, pour aimer Dieu de tout son cœur, on doit l'aimer sans réserve. Il faut donc l'aimer d'un amour de PRÉFÉRENCE, eu le préférant à tout autre bien, avec la résolution de perdre plutôt mille fois la vie, que la grâce de Dieu, et en disant avec saint Paul que rien ne pourra jamais nous séparer de son amour Neque mors, neque vita, neque Angeli,... neque creatura alla poterit nos separare a charitate Dei. Rom. 8. 38. De plus, il faut l'aimer d'un amour de BIENVEILLANCE, en désirant qu'il soit aimé de tous. Ainsi, celui qui aime Dieu, doit tâcher, autant qu'il le peut, de porter aussi les autres à l'aimer ; au moins, il doit prier le seigneur pour la conversion de tous ceux qui ne l'aiment point. De plus, il faut l'aimer d'un amour douloureux, en s'affligeant plus de tout déplaisir donné à Dieu, que de tout mal qu'on aurait pu souffrir. De plus, il faut l'aimer d'un amour de conformité à sa sainte volonté : le principal effet de l'amour, c'est d'unir les volontés de ceux qui s'aiment ; il nous fait dire à Dieu : Seigneur^ dites-moi ce que vous voulez de moi Domine, quid me vis facere ? Acl. 9. 6. je veux le faire entièrement ; je ne veux rien de moi-même, je ne veux que ce que vous voulez. — En conséquence, offrons-nous souvent à Dieu sans réserve, afin qu'il fasse de nous et de ce qui nous appartient, tout ce qu'il lui plaît. De plus, il faut l'aimer d'un amour de souffrance ; c'est cet amour qui fait connaître les vrais amis de Dieu, amour fort comme la mort Fortis est ut mors dilectio. Cant. 8. 6. Rien n'est assez dur pour résister au feu de l'amour, dit saint Augustin Nihil tam durum, quod amoris igné non vincatur. De Mor. eecl. cath. c. 22. Car, ajoute-t-il, celui qui aime, ne souffre point ou, s'il souffre, il aime sa souffrance In eo quod amatur, aut non laboratur, aut et labor amatur. De bono vid. c. 21. Saint Vincent de Paul disait que l'amour divin se mesure sur le désir qu'on a de souffrir et d'être humilié pour plaire à Dieu.
Plaire à Dieu , et mourir. Perdre tout , et ne jamais déplaire à Dieu. Il faut quitter tout, pour acquérir tout, dit thomas A Kempis : Totum pro toto (Imit. Chr. L 3. c. 31.) Voilà pourquoi nous ne parvenons pas à nous sanctifier, selon ce que disait sainte Thérèse : « C'est parce que nous n'arrivons pas à donner à dieu tout notre cœur, que Dieu ne nous donne pas non plus tout son amour. (Vie, ch. 11.) » Il faut donc dire avec l'Épouse sacrée : mon Bien-Aimé s'est donné tout à moi ; il est juste que je me donne tout à lui Dilectu ; meus mihi, et ego illi. Cant. 2. iC. « Quand on est parvenu à se donner tout à Dieu, dit saint Jean Chrysostome, on ne fait plus cas des ignominies ni des souffrances, et on perd le goût de toutes choses. Ne trouvant de repos en aucun objet d'ici-bas, on va sans cesse à la recherche de Celui qu'on aime, et l'on n'a d'autre souci que de le trouver. »
Il faut ajouter que, pour obtenir et conserver en nous l'amour divin, trois choses sont encore nécessaires : la méditation, la communion et la prière.
1. D'abord, la méditation ; car celui qui pense peu à Dieu, l'aime peu. La méditation est cette heureuse fournaise où s'allume et croît l'amour divin In meditatione mea exardescet ignis. Ps. 38. 4. surtout quand elle a pour objet la passion de Jésus-Christ. Les âmes introduites dans ce cellier céleste Introduxit me in cellam vinariam, ordinavit in me charitatem. cant. 9. 4. en portant un seul regard sur Jésus crucifié, qui meurt pour l'amour de nous, se trouvent pénétrées et enivrées du saint amour ; car saint Paul dit que Jésus-Christ a voulu mourir pour nous tous, afin que chacun de nous ne vive que pour aimer Jésus-Christ Pro omnibus mortuus est Christus, ut et qui vivunt, jam non sibi vivant, sed ei qui pro ipsis mortuus est. II. Cor. 5. 15.
2. La COMMUNION est une autre heureuse fournaise, où nous sommes embrasés de l'amour divin au point d'être redoutables au démon, dit saint Jean Chrysostome Carbo est Eucharistia, quae nos inflammat, ut tamquam leones ignem spirantes ab illa mensa recedamus, facti diabolo terribiles. Ad pop. Ant. hom. 61.
3. Ce qui est surtout nécessaire, c'est la prière, au moyen de laquelle Dieu nous dispense tous ses dons, et spécialement ce don suprême de son amour ; mais, pour bien demander à Dieu son saint amour, nous avons besoin de la méditation, sans laquelle nous la demanderons peu ou nous ne penserons même pas à le demander. II faut donc que tous les jours, et plusieurs fois le jour, nous demandions à Dieu la grâce de l'aimer de tout notre cœur. Saint Grégoire dit que dieu, pour nous accorder ses grâces, veut y être contraint par l'importunité de nos prières Vult Deus rogari, vult cogi, vult quadam importunitate vinci. in Ps.6, Pœnit. Ne cessons donc jamais de demander à Jésus-Christ son saint amour. Demandons-le aussi à sa divine Mère, Marie ; car elle est la Trésorière de toutes les grâces Thcsauraria gratiarum. Cont. de V. M. c. i. ainsi que l'appelle le pieux Idiot : et elle en est la Dispensatrice, comme le dit saint Bernardin de sienne ; Omnia dona et gratiœ per ipsius manus dispensantui-. Serm. de yat. M. V. c. 8. c'est donc par ses mains que nous devons recevoir le souverain don de l'amour divin.