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Luc XXII, 39-53. L'agonie au Jardin.
« Père, s'il est possible, éloignez de moi ce calice. »
Beaucoup s'attachent à ce passage pour exploiter la tristesse du
Seigneur comme la preuve d'une infirmité innée dès le principe, et non pas prise pour un temps ; ils voudraient détourner les mots de leur sens naturel. Pour moi, non seulement je ne vois pas qu'il y ait sujet de l'excuser, mais nulle part je n'admire davantage sa tendresse et sa majesté : son bienfait eût été moindre s'il n'avait pris mes sentiments. C'est donc pour moi qu'il s'est affligé, n'ayant pour Lui nul sujet d'affliction ; et, mettant de côté la jouissance de sa divinité éternelle, Il se laisse atteindre par la lassitude de mon infirmité. Il a pris ma tristesse, pour me prodiguer sa joie ; sur nos pas Il est descendu jusqu'à l'angoisse de la mort, voulant sur ses pas nous rappeler à la vie. Je n'hésite donc pas à parler de tristesse, puisque je prêche la croix. C'est qu'il n'a pas pris de l'incarnation l'apparence, mais la réalité ; Il devait donc aussi prendre la douleur, afin de triompher de la tristesse, et non de l'écarter : on ne saurait être loué pour son courage si l'on n'a connu des blessures que l'étourdissement sans la douleur. « Homme de douleurs, est-il dit, et sachant porter les souffrances » (Is., LIII, 3), Il a voulu nous instruire. Joseph nous avait appris à ne pas craindre la prison ; dans le Christ nous apprendrions à vaincre la mort ;
mieux encore : comment vaincre l'angoisse de la mort à venir. Aussi bien comment vous imiterions-nous, Seigneur Jésus, à moins de vous suivre comme homme, de croire que vous êtes mort, d'avoir vu vos blessures ? Comment les disciples auraient-ils cru qu'il allait mourir, s'ils n'avaient constaté l'angoisse d'un mourant ?
Ainsi ils dorment encore et ignorent la douleur, eux pour qui le Christ était dans la douleur. C'est ce que nous lisons : « Il porte nos péchés, et pour nous Il souffre » (Is., LIII, 4). Vous souffrez donc, Seigneur, non de vos blessures, mais des miennes, non de votre mort, mais de notre infirmité ; et nous vous regardions, nous, comme en proie à la douleur, quand vous souffriez non pour vous, mais pour moi. Car vous êtes devenu infirme, mais à cause de nos péchés (Is., LIII, 5), parce que cette infirmité, vous ne l'avez pas reçue de votre Père, mais prise pour moi ; parce qu'il m'était bon que « l'enseignement de notre paix fût en vous, et que vos meurtrissures guérissent nos plaies » (Ib.).
Mais quelle merveille si pour tous Il a souffert, quand pour un seul Il a pleuré ? Quelle merveille si au moment de souffrir pour tous Il défaille, quand au moment de ressusciter Lazare Il verse des larmes ? Alors Il est ému des larmes d'une sœur aimante, qui ont touché son âme humaine ; ici une pensée profonde le fait agir : de même qu'en sa chair Il exterminait nos péchés, de même l'angoisse de notre âme serait dissipée par l'angoisse de son âme.
Et peut-être sa tristesse tient-elle à ce que, depuis la chute d'Adam, notre seule issue pour sortir de ce monde est nécessairement la mort. Car Dieu n'a pas fait la mort, et Il n'éprouve aucune joie de la perte des vivants (Sag., I, 13) ; Il répugne à souffrir ce qu'il n'a pas fait.
Puis Il dit : « Éloignez de moi ce calice. » Homme, Il repousse la mort ; Dieu, Il maintient sa sentence. Il nous faut en effet mourir au monde pour ressusciter à Dieu, afin que, selon la sentence divine, la loi de malédiction soit satisfaite par le retour de notre nature au limon terrestre. Lorsqu'il dit : « Que ce ne soit pas ma volonté, mais la vôtre, qui s'accomplisse », Il rapporte la sienne à son humanité, celle du Père à la divinité. La volonté de l'homme est temporaire ; la volonté de Dieu est éternelle. Il n'existe pas une volonté du Père autre que celle du Fils : ils n'ont qu'une volonté, comme une divinité. Apprenez cependant à être soumis à Dieu, à ne pas choisir votre propre vouloir, mais ce que vous savez devoir plaire à Dieu.
Considérons enfin la valeur propre des mots : « Mon âme est triste », et ailleurs : « Maintenant mon âme est dans un trouble extrême » — le trouble n'est donc pas pour Celui qui a pris une âme, mais pour celle qui a été prise : car l'âme est sujette aux passions, la divinité en est exempte — enfin : « L'esprit est prompt, la chair infirme. » Triste, ce n'est pas Lui qui l'est, mais son âme. La Sagesse n'est pas triste, ni la substance divine, mais l'âme : car Il a pris mon âme, Il a pris mon corps. Il ne m'a pas trompé en étant autre qu'il paraissait : triste Il paraissait, et triste Il était, non de sa souffrance, mais de notre dispersion ; aussi bien est-il dit : « Je frapperai le pasteur, et les brebis du troupeau seront dispersées » (Matth., XXVI, 31, d'après Zach., XIII, 7). Il était triste de nous laisser si petits. Quant au reste, l'Écriture nous dit avec quel courage II s'offre à la mort, allant au-devant de ceux qui le cherchent, raffermissant les troublés, excitant les tremblants, daignant accepter le baiser du traître. Il n'est d'ailleurs pas contraire à la vérité qu'il ait été triste pour ses persécuteurs, sachant qu'ils expieraient dans les supplices leur sacrilège. C'est pour cela qu'il dit : « Éloignez de moi ce calice » : non pas que le Fils de Dieu craignît la mort, mais parce qu'il n'eût pas voulu la perte des méchants eux-mêmes. Aussi bien dira-t-il : « Seigneur, ne mettez pas ce péché à leur compte » (Lc, XXIII, 34) afin que sa Passion fût salutaire à tous.
« Judas, c'est par un baiser que tu livres le Fils de l'homme ? »
Grande manifestation de la puissance divine, grande leçon de vertu. Le dessein de trahison est démasqué, et cependant la patience ne se refuse pas. Vous avez montré, Seigneur, qui il livrait, en dévoilant son secret. Vous avez encore montré qui il livrait, en disant : « le Fils de l'homme » : car c'est la chair, non la divinité, que l'on arrête ; cependant, c'est pour l'ingrat un reproche de plus d'avoir livré Celui qui, étant Fils de Dieu, avait pour nous voulu être Fils de l'homme ; Il semble dire : C'est pour toi, ingrat, que j'ai pris ce que tu livres. Quelle hypocrisie ! Il faut donc, à mon avis, lire avec une interrogation, comme si, dans un sentiment affectueux, Il reprenait le traître : « Judas, est-ce par un baiser que tu livres le Fils de l'homme » ? Autrement dit : c'est par le gage de l'amour que tu m'infliges la blessure, par la marque de l'affection que tu verses mon sang, par le signe de la paix que tu me donnes la mort, que toi serviteur tu livres ton Seigneur, disciple ton Maître, choisi ton Créateur ? C'est bien le cas de dire : « Les blessures d'un ami valent mieux que les baisers calculés d'un ennemi » (Prov., XXVII, 6). Ceci pour le traître ; du pacifique, que dit-Il ? « Qu'il me baise des baisers de sa bouche » (Cant., I, 1) !
Et Il le baise : non pour nous enseigner la dissimulation, mais pour ne point paraître se dérober à la trahison, et pour accabler davantage le traître en ne lui refusant pas les marques d'affection. Car il est écrit : « Avec les ennemis de la paix j'étais pacifique » (Ps. 119, 6).
« Et au signal convenu, est-il dit, ceux qui étaient venus avec des bâtons le saisissent. »
Mais le Seigneur de toutes choses a été prisonnier des mystères, non des armes. Aussi bien Il parle, et ils tombent à la renverse. Qu'ai-je besoin des légions d'anges, de l'armée du Ciel ? La seule voix du Seigneur cause plus de terreur. C'est elle qu'a retenue, comme indice évident de la majesté divine, celui qui avait reposé sur le cœur du Christ [61] . C'est donc parce qu'il le veut que la troupe le saisit, qu'il est chargé de chaînes. Ô insensés ! ô perfides ! on ne saisit pas ainsi la Sagesse, on n'enchaîne pas ainsi la Justice.
Et le zèle des disciples ne fit pas défaut. Aussi bien Pierre, instruit de la Loi, au cœur prompt, sachant que Phinées fut jugé juste pour avoir mis à mort les sacrilèges (Ps. 105, 30 ssq.), frappe le serviteur du prince (des prêtres). Mais le Seigneur a écarté les blessures sanglantes pour leur substituer les mystères divins. Ainsi l'esclave du prince du monde, serviteur des puissances du siècle non par droit de naissance, mais par sa faute [62] a reçu une blessure à l'oreille pour n'avoir pas écouté les paroles de sagesse. Car enfin « quiconque commet le péché, est esclave du péché » (Jn, VIII, 34) ; « pour vos péchés, est-il dit, vous avez été vendus » (Is., L, 1). La vente est le fait de nos péchés, c'est par la bonté de Dieu que sont rachetés les péchés. Ou bien, si Pierre a délibérément blessé l'oreille, c'était pour enseigner qu'ils ne devaient pas avoir d'oreille visible, n'en ayant pas au sens mystique. Mais le Seigneur, qui est bon, a remis l'oreille pour montrer, selon la parole du Prophète (Is,, VI, 10), que la guérison est possible, s'ils se convertissent, pour ceux mêmes qui ont été blessés lors de la Passion du Seigneur : car tout péché est effacé par les mystères de la foi. Pierre donc coupe l'oreille. Pourquoi Pierre ? Parce que c'est lui qui a reçu les clefs du Royaume des cieux. Il condamne, comme il absout, parce qu'il a reçu le pouvoir de lier comme celui de délier. Il coupe l'oreille à celui qui écoute mal ; par le glaive spirituel il coupe l'oreille intérieure à celui qui comprend de travers. Prenons garde que personne n'ait l'oreille coupée. On lit la Passion du Seigneur : si nous rapportons à sa divinité son infirmité et souffrance corporelle, notre oreille est coupée, et coupée par Pierre, qui n'a pas souffert que le Christ passât pour un Prophète, mais nous a appris à le proclamer Fils de Dieu par un témoignage de foi (Matth., XVI, 14 ssq.). Lors donc que nous lisons l'arrestation de Jésus, gardons-nous d'écouter et de croire celui qui nous dira qu'il est arrêté en tant que Dieu, arrêté malgré lui, arrêté parce qu'impuissant. Il est arrêté, c'est vrai, et lié, au témoignage de Jean (XVIII, 12), dans la réalité de son corps ; mais malheur à ceux qui enchaînent le Verbe ! C'est l'enchaîner que voir dans le Christ uniquement un homme ; c'est l'enchaîner que ne pas croire à sa prescience, que ne pas reconnaître sa toute-puissance. Pauvres chaînes des Juifs ! Ils n'en lient pas le Christ, mais ils s'en attachent eux-mêmes. Or Il est enchaîné non pas dans la maison de quelque homme pieux et juste, mais dans la maison de Caïphe, c'est-à-dire une maison impie, où l'on prophétise aussi qu'il doit mourir pour tous (Matth., XXVI, 57 ;Jn, XVIII, 24). Combien donc insensés ceux qui reconnaissent les bienfaits et persécutent l'auteur des bienfaits ! Aussi perdent-ils l'oreille, ayant laissé perdre l'utilité de l'oreille. Beaucoup n'en ont pas qui croient en avoir : dans l'Église tous l'ont, hors de l'Église on ne l'a pas. Peut-être encore a-t-il coupé l'oreille pour qu'ils ne pèchent pas davantage s'ils entendaient, puisqu'ils ne pouvaient observer ce qu'ils entendaient ; c'est ainsi qu'autrefois le Seigneur a brouillé les langues de ceux qui construisaient la tour (Gen., XI, 7 ssq.), pour empêcher qu'en s'entendant ils n'avancent leur ouvrage impie. Comprenez, si vous le pouvez, comment au contact de la droite du Sauveur la douleur s'enfuit et les plaies se guérissent, sans qu'on y verse un médicament, à ce contact qui les recouvre. L'argile reconnaît son ouvrier, et la chair se prête à la main du Seigneur qui la travaille : car le Créateur répare à son gré son ouvrage. C'est ainsi qu'ailleurs Il rend la vue à l'aveugle en frottant ses yeux de boue (Jn, IX, 6), comme par un retour à sa nature. Il pouvait ordonner, mais il a mieux aimé travailler, pour nous faire reconnaître Celui qui, d'une terre argileuse, a formé les membres de notre corps aptes à diverses fonctions, et leur a donné la vie en y répandant l'énergie de l'âme.
Ils vinrent donc et le saisirent. Le succès de leur entreprise fit leur perte plus funeste ; et les malheureux ne comprirent pas le mystère ni ne vénérèrent une disposition de bonté si clémente qu'il ne permit pas que ses ennemis mêmes fussent blessés. Eux apportaient la mort au juste ; Lui guérissait les blessures des persécuteurs.


Luc XXII, 54-62. Reniement de Pierre.
Or Pierre suivait de loin. Il est bien vrai qu'il le suivait de loin, étant déjà si près de le renier : car il n'aurait pu le renier s'il s'était attaché étroitement au Christ. Mais peut-être devons-nous avoir pour lui la plus grande admiration et révérence du fait même qu'il n'a pas abandonné son Seigneur, tout en ayant peur : la crainte est naturelle, la sollicitude pieuse ; craindre n'est pas son fait, ne pas s'enfuir est bien de lui. Il suit : c'est dévouement ; s'il renie, c'est surprise. Sa chute est le sort commun ; son repentir vient de sa foi.
Il y avait chez le prince des prêtres un feu allumé : Pierre approcha pour se chauffer, parce que, le Seigneur étant prisonnier, la chaleur de l'âme s'était aussi refroidie en lui. Que signifie que la première à le dénoncer soit une servante, alors que des hommes auraient assurément mieux pu le reconnaître ? N'est-ce pas pour que l'on voie ce sexe pécher également pour la mort du Seigneur, afin que ce sexe soit également racheté par la Passion du Seigneur ? C'est pour la même raison qu'une femme fut la première dépositaire du mystère de la Résurrection et observa ce qui lui fut prescrit (Jn, XX, 14 ssq.), pour effacer l'ancien égarement de la prévarication.
Pierre étant donc dénoncé renie. Oui, admettons que Pierre a renié, puisque le Seigneur a dit : « Tu me renieras trois fois » (Matth., XXVI, 34), et que j'aime mieux croire au reniement de Pierre qu'à une erreur du Seigneur. Qu'a-t-il renié ? Ce qu'il avait imprudemment promis. Il avait considéré son dévouement, il n'avait pas pris garde à sa condition ; il a été puni pour avoir dit qu'il donnerait sa vie, ce qui n'appartient pas à la faiblesse humaine, mais à la puissance divine . S'il a dû payer si cher une parole imprudente, quel sera le châtiment de l'incroyance ! Cependant où Pierre renie-t-il ? Ni sur la montagne, ni au temple, ni dans sa demeure, mais au prétoire des Juifs, dans la maison du prince des prêtres. Il nie au lieu où ne se trouve pas la vérité ; il nie au lieu où le Christ est emprisonné, où Jésus est enchaîné. Comment ne pas s'égarer, ayant été introduit par une portière, et questionné par la portière des Juifs ? C'est un malheur qu'Eve ait persuadé Adam, un malheur qu'une femme ait introduit Pierre. Mais le premier tombe dans le paradis, où une faute est impardonnable ; celui-ci dans le prétoire des Juifs, où l'innocence est difficile. Il n'était pas permis à l'un de tomber ; à l'autre son erreur était prédite. La faute du premier a porté tort à celui-ci ; celui-ci a libéré le premier. Considérons encore en quel état il renie : « Il faisait froid. » Étant donnée la saison, il ne pouvait faire froid ; mais il faisait froid en ce lieu où Jésus n'était pas reconnu, où il n'y avait personne qui vît la lumière, où l'on reniait le feu qui consume. Il faisait donc froid pour l'âme, non pour le corps ; aussi bien Pierre se tenait près des charbons, parce qu'il avait le cœur transi. Mauvais feu des Juifs ! Il brûle, il ne chauffe pas. Mauvais foyer, qui répand la suie de l'erreur jusque sur l'âme des saints ! Près de lui les yeux intérieurs de Pierre lui-même se sont brouillés : pas les yeux de la chair et du sang, mais les yeux de l'âme, qui lui faisaient voir le Christ. On me dira : Vous condamnez chez les Juifs jusqu'aux éléments ? — Je ne condamne pas les éléments, puisqu'ils n'appartiennent pas aux Juifs ; mais il existe une autre flamme, que je condamne : celle de la fausse foi. Je condamne cette flamme des Juifs, à la suite des oracles divins ; car le Seigneur a dit : « Votre argent est réprouvé » ( Jér., VI, 30) ; si l'argent des Juifs est réprouvé, réprouvé est aussi le foyer des Juifs [63] . Aussi bien est-ce avec le feu et l'or des Juifs que fut modelée la tête du veau (Ex., XXXII), c'est-à-dire le point de départ du sacrilège.
Mais voyons la teneur du reniement. Je vois qu'elle varie suivant les évangélistes. C'était chose si nouvelle, que Pierre ait pu pécher, que son péché n'a pas même pu être découvert par les évangélistes [64] . Ainsi, quand la servante dénonce Pierre comme étant de ceux qui se trouvaient avec Jésus de Nazareth, Matthieu écrit que sa première parole fut pour répondre : « Je ne sais de quoi vous parlez » ; de même Marc, compagnon de Pierre, et qui a pu l'apprendre de lui avec certitude. C'est la première parole du reniement de Pierre ; pourtant il n'y semble pas renier le Seigneur, mais se dégager de la dénonciation de cette femme. Considérez cependant ce qu'il a nié : qu'il ait été de ceux qui se trouvaient avec Jésus de Galilée, ou, comme l'a décrit Marc, avec Jésus de Nazareth. Est-ce qu'il a nié avoir été avec le Fils de Dieu ? C'était dire : je ne connais pas comme Galiléen, je ne connais pas comme de Nazareth celui que je sais être le Fils de Dieu. Aux hommes de porter des noms de localités ; le Fils de Dieu ne peut être désigné par sa patrie, sa majesté n'étant renfermée dans aucun lieu. Et pour vous faire connaître combien c'est vrai, il y a témoignage à l'appui ; car en un autre endroit, le Seigneur ayant interrogé ses disciples : « Qu'est-ce que les hommes disent que je suis, moi Fils de l'homme ? » les uns dirent Élie, d'autres Jérémie ou l'un des Prophètes ; mais Pierre dit : « Vous êtes le Christ, Fils du Dieu vivant » (Matth., XIII, 16 ssq.). Est-ce qu'alors aussi il a renié, quand il aima mieux reconnaître le Christ comme Fils non de l'homme, mais de Dieu ? Comment pourrions-nous bien trouver équivoque ce que le Christ Lui-même a approuvé ? Autre chose encore. À la question : « Et toi, es-tu de ceux qui étaient avec Jésus de Galilée ? » Pierre écarte cette expression d'éternité : car ils n'étaient pas, ayant commencé d'être. Cela revient à dire : Celui-là seul « était », qui était dès le principe (Jn, I, 1). D'ailleurs il dit : « Je ne suis pas, moi » : car être appartient à Celui qui est toujours ; c'est pourquoi Moïse a dit : « Celui qui est m'a envoyé » (Ex., III, 14). Comme on insistait qu'il était de leur nombre, il l'a encore nié, selon Marc : ce qui montre que l'évangéliste a plus accordé à la vérité qu'à la complaisance [65] . Cependant il a nié qu'il était de leur nombre, mais il n'a pas renié le Christ. Il a pu nier ses rapports avec des hommes, non la grâce de Dieu. Il a pu nier être de ceux qui étaient avec le Galiléen ; avec le Fils de Dieu, il ne l'a pas nié. Enfin, selon Matthieu, dénoncé comme s'étant trouvé avec Jésus de Nazareth, il dit : « Je ne connais pas cet homme. » C'est ce que les deux évangélistes dont nous nous occupons [66] disent qu'il répondit la troisième fois, et avec serment : qu'il ne connaissait pas l'homme. Et il a bien fait de nier comme homme Celui qu'il savait être Dieu. Aussi bien, quand il y a serment, il y a réponse étudiée : car, même s'il a renié, Pierre n'a point parjuré, attendu que le Seigneur n'avait pas mentionné non plus qu'il serait parjure. Si le serment est douteux chez Pierre, comme c'est chose risquée ! Quant à Jean, il a écrit ceci : questionné par la servante s'il était des disciples de cet homme, Pierre a d'abord répondu : « Je n'en suis pas » (Jn, XVIII, 17) : car il n'était pas apôtre d'un homme, l'étant du Christ. D'ailleurs Paul a nié, lui aussi, être l'apôtre d'un homme : « Paul, dit-il, apôtre non de la part des hommes ni au moyen d'un homme, mais par Jésus-Christ et Dieu le Père » (Gal., I, 1) ; mais pour ne pas sembler jeter quelque doute sur l'Incarnation, il a ajouté : « qui l'a ressuscité des morts », pour que vous ayez aussi foi en son humanité, après l'avoir cru Dieu. C'est ce qu'il maintient, ailleurs encore, en termes semblables, quand il dit : « Il n'y a qu'un Dieu et qu'un seul médiateur entre Dieu et les hommes, le Christ Jésus homme » (I Tim., II, 5) ; il l'a, bien entendu, appelé médiateur de Dieu d'abord, puis des hommes : car il ne suffit pas de croire les deux choses, si dans la foi l'ordre n'est pas observé. Donc la réponse se tient d'un bout à l'autre. Car ayant dit : « Je ne connais pas l'homme », il convenait qu'à la question s'il était des disciples de l'homme il répondît : « Je n'en suis pas. » Ainsi il n'a pas nié être le disciple du Christ, mais il a nié être le disciple d'un homme. Ainsi Pierre comme Paul ont nié en tant qu'homme Celui dont ils confessaient la divinité. Ce qu'a pensé Pierre, Paul également l'a exprimé : il en a profité à son tour. L'erreur de Pierre est un enseignement pour les justes, et l'achoppement de Pierre est le roc de tous. Aussi bien il chancelle sur les eaux, mais il tend la main au Christ (Matth., XIV, 30) ; il tombe sur la montagne, mais est relevé par le Christ (Lc, IX, 34). C'est le même Pierre qui a chancelé sur la mer, mais a marché. Pierre chancelant est plus ferme que notre fermeté : il tombe, là où personne ne monte ; il trébuche, là où nul ne marche. Et pourtant, bien qu'il chancelle sur les eaux, il n'est pas englouti ; il trébuche sans tomber, il vacille sans faire de chute.
S'il est tombé, c'est sur la montagne qu'il est tombé ; mais tomber lui a été meilleur que pour d'autres rester debout ; mieux lui a valu tomber, puisque le Christ l'a relevé. Questionné de nouveau s'il était de ses disciples, il le nia, écrit Jean. Et il l'a nié à juste titre, puisqu'on le disait être des disciples de celui dont on parlait plus haut comme d'un homme. Que si, à la troisième reprise, il a nié qu'on l'ait vu avec Lui, cela découle de ce qui précède ; avec celui que vous appelez homme, non, je n'y étais pas ; mais le Fils de Dieu, je ne l'ai pas quitté. Luc à son tour a écrit que Pierre, questionné s'il était de leur nombre, répondit une première fois : « Je ne le connais pas. » Et il a dit juste : il y aurait eu assurément témérité à dire qu'il connaissait Celui que l'esprit humain ne saurait saisir ; car « nul ne connaît le Fils, sauf le Père » (Matth., XI, 27). De même, la seconde fois, Pierre a dit, selon Luc : « Je n'en suis pas » ; en effet il a mieux aimé se nier lui-même que le Christ ; ou bien, en semblant nier ses rapports avec le Christ, il s'est renié lui-même. Il est certain que par son reniement qui concernait l'homme, il a péché contre le Fils de l'homme, si bien qu'il lui fut pardonné (Matth., XII, 32), mais non contre l'Esprit Saint. Questionné une troisième fois encore, il dit : « Je ne sais ce que vous dites », autrement dit : je n'entends rien à vos sacrilèges.
Mais nous l'excusons, lui ne s'est pas excusé. C'est qu'il ne suffit pas d'une réponse ambiguë pour confesser Jésus : il faut une confession franche. À quoi servent des paroles enveloppées, si vous voulez avoir l'air de renier [67] ? Ce qui indique que Pierre n'a pas répondu de la sorte à dessein, c'est qu'ensuite il s'en est souvenu et cependant a pleuré. Il a mieux aimé accuser lui-même son péché, et se justifier par un aveu, qu'aggraver son cas par une dénégation ; car « le juste commence par s'accuser lui-même » (Prov., XVIII, 17). Et il a pleuré. Pourquoi a-t-il pleuré ? Parce qu'il a péché par surprise. J'ai coutume de pleurer, moi, si je manque à pécher, c'est-à-dire si je ne me venge pas, si je n'obtiens pas ce que je convoite injustement ; Pierre a souffert et pleuré, parce qu'il a erré comme un homme. Je ne trouve pas ce qu'il a dit : je trouve qu'il a pleuré. Je lis qu'il a pleuré, je ne lis pas qu'il ait fait des excuses ; mais ce qui ne peut se défendre peut se laver ; aux larmes de laver le manquement qu'on rougit d'avouer de vive voix. Les pleurs pourvoient au pardon, et à la honte. Les larmes disent la faute sans trembler ; les larmes avouent le crime sans gêne pour la pudeur ; les larmes ne demandent pas le pardon, et l'obtiennent. J'ai trouvé pourquoi Pierre a gardé le silence : c'était pour ne pas ajouter à l'offense en demandant si vite son pardon ; il faut pleurer d'abord, et alors prier. Bonnes larmes, qui lavent la faute ! Aussi bien ceux-là pleurent que Jésus regarde. Pierre a renié une première fois et n'a pas pleuré, parce que le Seigneur ne l'avait pas regardé. Il a renié une seconde fois, il n'a pas pleuré, parce que le Seigneur ne l'avait pas encore regardé. Il a renié une troisième fois ; Jésus l'a regardé, et il a pleuré bien amèrement. Regardez-nous, Seigneur Jésus [68] , pour que nous sachions pleurer notre péché. Cela montre encore que la chute des saints est utile : le reniement de Pierre ne m'a pas fait tort, j'ai gagné à son repentir ; j'ai appris à prendre garde aux propos des perfides. Pierre au milieu des Juifs a renié, Salomon trompé par ses compagnes païennes s'est égaré. Pierre a donc pleuré, et très amèrement ; il a pleuré pour arriver à laver sa faute dans les larmes. Vous aussi, si vous voulez obtenir le pardon, effacez votre faute par les larmes : au moment même, sur l'heure, le Christ vous regarde. S'il vous survient quelque chute, Lui, témoin présent à votre vie secrète, vous regarde pour vous rappeler et vous faire avouer votre erreur. Imitez Pierre, qui dit ailleurs, à trois reprises : « Seigneur, vous savez que je vous aime » (Jn, XXI, 15) ; car, ayant renié trois fois, il confesse trois fois. Mais il a renié dans la nuit, il confesse au grand jour. Or tout cela est écrit pour vous faire connaître que nul ne doit se vanter. Car, si Pierre est tombé pour avoir dit : « Même si d'autres sont scandalisés, moi je ne serai pas scandalisé » (Matth,, XXVI, 33), quel autre serait en droit de compter sur soi ? D'ailleurs David lui aussi, après avoir dit : « J'ai dit dans ma suffisance : je ne serai jamais ébranlé », avoue que cette vanité lui a fait tort : « Vous avez, dit-il, détourné de moi votre visage, et je me suis trouvé dans le trouble » (Ps. 29, 7 ssq.).
D'où vous faire venir, Pierre, pour m'apprendre quelles étaient vos pensées parmi vos larmes ? Oui, d'où vous faire venir ? Du ciel, où vous avez déjà pris place parmi les chœurs des anges, ou encore du tombeau ? Car il ne vous répugne pas d'être à votre tour en ce lieu d'où le Seigneur est ressuscité. Enseignez-nous à quoi vous ont servi vos larmes. Mais vous l'avez enseigné bien vite : car étant tombé avant de pleurer, vos larmes vous ont fait choisir pour conduire les autres, vous qui d'abord n'aviez pas su vous conduire.


Matth. XXVII, 3-10. Fin de Judas.
Pierre donc eut des larmes, que lui faisait répandre son cœur aimant. Le traître n'eut pas de larmes pour laver sa faute, mais les tourments de sa conscience pour lui faire avouer son sacrilège. Ainsi, le coupable étant condamné par son propre jugement, et le forfait expié par un supplice volontaire, on voit paraître la bonté du Seigneur, qui n'a pas voulu se venger Lui-même, et sa divinité, qui mettait à la question cette âme et cette conscience par son pouvoir invisible. « J'ai péché, dit-il, en livrant le sang du Juste. » Bien que le regret du traître soit inutile, parce qu'il a péché contre l'Esprit Saint , il y a pourtant quelque pudeur de la part du crime à reconnaître sa faute ; et, s'il n'est pas absous, du moins l'impudence des Juifs les condamne. Accusés par l'aveu du vendeur, ils revendiquent cependant les droits de ce contrat criminel, et se croient exempts de culpabilité quand ils disent : « Que nous importe ? C'est ton affaire. » Franchement insensés, ils se croient déliés, et non engagés, par le crime du vendeur. En affaires d'argent, le prix remboursé, le droit cesse ; eux reprennent le prix et poursuivent leur sacrilège. Par l'acharnement de leur passion, ils prennent à leur compte la funeste vente du sang, alors que le vendeur rembourse le prix du sacrilège. Ainsi, quand ce prix du sang est mis à part du trésor sacré des Juifs, quand on achète le champ du potier avec l'argent pour lequel le Christ fut vendu, quand ce terrain est consacré à ensevelir les restes des étrangers, l'oracle prophétique s'accomplit clairement et le mystère de l'Église naissante se révèle. Car le champ, selon les paroles divines, c'est tout le monde présent (Matth., XIII, 38) ; le potier est Celui qui nous a façonnés de l'argile, et dont vous lisez, dans l'Ancien Testament, que Dieu « façonna l'homme d'une terre argileuse » (Gen., II, 7). Il avait à son gré le pouvoir de façonner par la nature, de reformer par la grâce : car même si nous tombons par nos propres vices, sa miséricorde nous fait cependant reprendre âme et souffle, selon l'oracle de Jérémie (XVIII,2 ssq.),et nous reforme. D'autre part, le prix du sang, c'est le prix de la Passion du Seigneur. C'est donc au prix du sang que le monde est acheté par le Christ ; car Il est venu « pour que le monde soit sauvé par Lui » (Jn, III, 17), si bien qu'en lui son auteur trouve à la fois son ouvrage et son droit. Il est donc venu pour conserver, en vue du bienfait de l'éternité, ceux qui par le baptême sont ensevelis et morts avec le Christ (Rom., VI, 4, 8 ; Col, II, 12). Mais le lieu de sépulture n'est pas indistinctement pour tous : car si le monde contient tous les hommes, il ne les conserve pas tous ; ils y habitent tous ensemble, mais la sépulture est le droit de ceux qui maintenant, grâce à la foi, sont de la maison de Dieu (Éphés., II, 19), au lieu qu'ils étaient étrangers sous la Loi. Qui sont-ils, sinon ceux dont il est dit : « Souvenez-vous qu'il y eut un temps où vous, Gentilité, vous étiez selon la chair étrangers à la vie d'Israël et exclus des promesses de l'Alliance » (Éphés., II, 11-13) ? Mais maintenant, ils ne sont plus étrangers et de passage, ayant obtenu droit de cité dans le sanctuaire au titre de la foi.


Luc XXII, 66 - XXIII, 25. Le jugement du Seigneur.
Vient ensuite un passage admirable, qui infuse aux cœurs des hommes une disposition de patience pour supporter l'affront avec égalité d'âme. Le Seigneur est accusé, et Il se tait. Et Il a raison de se taire, n'ayant pas besoin de se défendre ; vouloir se défendre est bon pour ceux qui craignent d'être vaincus. Il ne confirme donc pas l'accusation par son silence, mais la dédaigne en ne la réfutant pas. Que craindrait-Il donc, puisqu'il ne désire pas se sauver ? Salut de tous, Il sacrifie le sien pour acquérir celui de tous. Mais pourquoi parler de Dieu ? Suzanne se taisait, et elle a triomphé (Dan., XIII, 35) ; la cause la meilleure est celle qui se justifie sans se défendre. Ici également Pilate absout ; mais il absout par son jugement, il crucifie à raison du mystère. Mais ceci est propre au Christ ; ce qui est humain, c'est, en face de juges iniques, d'avoir montré qu'on ne voulait pas se défendre, non qu'on ne pouvait pas. Pourquoi le Seigneur s'est tu ? Il l'avait dit d'avance : « Si je vous parle, vous ne me croyez pas ; si je vous interroge, vous ne me répondrez pas. » Le plus remarquable cependant, c'est qu'il a mieux aimé montrer sa royauté que l'affirmer, de façon à leur ôter tout motif de le condamner, puisque leur grief même est un aveu. Alors qu'Hérode souhaitait voir de Lui quelques merveilles, Il s'est tu et n'en a rien fait, parce que la cruauté du personnage ne méritait pas de voir des choses divines, et aussi parce que le Seigneur évitait de se faire valoir. Peut-être Hérode est-il la figure et l'emblème de tous les impies : s'ils n'ont pas cru à la Loi et aux Prophètes, ils ne peuvent pas davantage voir les œuvres admirables du Christ dans l'Évangile. Il est envoyé à Hérode, renvoyé à Pilate. Bien que ni l'un ni l'autre ne le déclare coupable, ils servent cependant les fins de la cruauté d'autrui. Pilate s'est bien lavé les mains, mais il n'a pas effacé ses actes ; car, étant juge, il n'eût pas dû céder devant la haine et devant la crainte au point de livrer le sang innocent. Son épouse l'avertissait, la grâce l'éclairait dans la nuit, la divinités 'imposait ; même ainsi, il ne s'est pas abstenu d'une sentence sacrilège.
Nous avons en lui, à mon avis, l'image anticipée et le modèle de tous les juges qui allaient condamner ceux qu'ils jugeraient innocents. D'autre part, cette personne unie à Pilate montre que les Gentils sont plus pardonnables que les Juifs, et peuvent plus facilement être amenés à la foi par les œuvres divines. Mais ceux qui ont crucifié le Seigneur de majesté !... Et il est bien juste qu'ils demandent l'acquittement d'un homicide, réclamant la perte de l'innocent. Telles sont les lois de l'iniquité : haïr l'innocence, chérir le crime. Cependant la traduction du nom dessine ici une figure : car Barabbas veut dire en latin « fils du père ». Ceux donc à qui il fut dit : « Vous autres, vous avez pour père le diable » (Jn, VIII, 44), sont dénoncés comme devant préférer au vrai Fils de Dieu le fils de leur père, l'Antéchrist.
« Et l'ayant revêtu d'une robe blanche, il le renvoya. »
Ce n'est pas sans raison qu'il est revêtu d'une robe blanche par Hérode, pour signifier que sa Passion est sans tache ; car l'Agneau de Dieu sans tache a pris glorieusement sur Lui les péchés du monde. De même, sous les traits d'Hérode et de Pilate, qui d'ennemis devinrent amis par Jésus-Christ, se soutient la figure du peuple d'Israël et de la foule des Gentils ; car la Passion du Seigneur procurera un jour leur accord, de telle manière cependant que la Gentilité accueille d'abord la parole de Dieu, et la renvoie au peuple juif par le dévouement de sa foi : si bien que ceux-ci à leur tour revêtiront d'un majestueux éclat le corps du Christ, qu'ils avaient d'abord méprisé. Quant au manteau d'écarlate dont le revêtent les soldats, et à la tunique de pourpre, l'une figure les victoires des martyrs, l'autre marque le pouvoir royal ; car sa chair devait recueillir pour nous le sang répandu dans tout l'univers, et sa Passion procurer son règne en nous. De même, la couronne d'épines tressée autour de sa tête, que désigne-t-elle ? N'est-ce pas le spectacle de l'ouvrage divin, la gloire du triomphe procurée à Dieu par les pécheurs de ce monde, épines du siècle ? Les fouets ne sont pas non plus dépourvus de signification : Il a été flagellé, Lui, pour que nous autres ne soyons pas flagellés ; car « cet homme blessé et sachant supporter les infirmités souffre pour nous » (Is., LIII, 3 ssq.) ; Il détourne les fouets de nous, qui jusque-là prenions la fuite devant Dieu ; le Seigneur est patient jusqu'à offrir ses mains aux chaînes des fugitifs, son corps aux fouets des fugitifs [69] . Ainsi les Juifs, si détestable que soit leur disposition d'esprit, n'en présagent pas moins le dénouement glorieux : car en blessant ils couronnent, en se moquant ils adorent. Leur cœur ne croit pas, et pourtant ils rendent hommage à Celui qu'ils immolent. Il leur a manqué le désir de bien faire, soit ; mais Dieu n'a pas manqué d'être honoré : il est salué comme un roi, couronné comme un vainqueur, adoré comme Dieu et Seigneur. De plus, selon Matthieu, on place un roseau dans sa main, pour que la faiblesse humaine ne soit plus agitée par le vent comme un roseau (Lc, VII, 24), mais fortifiée et fondée sur les œuvres [70] du Christ, et aussi pour que, l'acte qui nous était contraire une fois cloué à la Croix (Col., II, 14), l'antique sentence soit périmée. Ou bien, selon Marc, on en frappe sa tète, pour que notre nature, affermie par le contact de la divinité [71] , ne puisse plus osciller.
Mais il est temps que le vainqueur érige son trophée. La Croix est placée sur ses épaules comme un trophée. Que ce soit Simon ou Lui qui la porte, le Christ l'a portée en l'homme, et l'homme l'a portée dans le Christ ; il n'y a pas désaccord entre les évangélistes, puisque le mystère fait l'accord. Puis c'est bien l'ordre de notre progrès : Il a d'abord érigé Lui-même le trophée de sa Croix, puis Il l'a remis aux martyrs pour l'ériger. Ce n'est pas un Juif qui porte la Croix, mais un étranger de passage. Il ne précède pas, mais suit, selon ce qui est écrit : « Prenez votre croix et suivez-moi » (Lc, IX, 23) ; car le Christ n'est pas monté sur sa Croix, mais sur la nôtre. Et Il est mort non pas en sa divinité, mais en tant qu'homme ; c'est pourquoi Il dit : « Dieu, mon Dieu, regardez-moi ! Pourquoi m'avez-vous délaissé ? » Il est bien qu'avant de monter sur la Croix Il ait quitté les vêtements royaux : vous connaîtrez ainsi qu'il a souffert comme homme, non pas comme Dieu et roi, et que, si le Christ est l'un et l'autre, c'est pourtant comme homme, non comme Dieu, qu'il a été cloué sur la Croix. Mais ce sont les soldats, non les Juifs, qui savent à quel moment tels vêtements conviennent au Christ ; il comparut au jugement comme un vainqueur, il vint au supplice comme un criminel humilié.

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