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Luc II, 1-20. Nativité du Christ
« Or il advint en ces jours qu'un édit fut rendu par César Auguste pour la déclaration de recensement du monde entier. »
Ayant à parler de la naissance du Sauveur, il ne nous semble pas hors de propos de rechercher à quelle époque II est né. Quel rapport y a-t-il, en effet, entre cette déclaration d'ordre temporel et la naissance du Seigneur, à moins de remarquer ici encore un mystère divin : sous le couvert de cette déclaration temporelle, c'est une spirituelle qui s'accomplit et qui se doit faire au roi non de la terre, mais du ciel ; c'est la profession de la foi, le cens des âmes l. Avec l'abolition du cens antique de la Synagogue, un nouveau cens se préparait, celui de l'Église, qui, au lieu d'infliger des tortures, les abrogerait ; et, par une figure spirituelle, le peuple s'enrôlait déjà pour le Christ. Il ne s'agit pas ici d'évaluer l'étendue des terres, mais les esprits et les âmes, ni de délimiter les frontières, mais de les reporter plus loin. Aucune distinction d'âge, mais tous sont inscrits ; personne, en effet, n'est exempt de ce cens, car tout âge paie son tribut au Christ que les enfants vagissants confessent par leur martyre, à qui rend témoignage le tressaillement de ceux qui sont encore au sein. Ne redoutez, dans ce cens, rien de terrible, de dur, de fâcheux : c'est la foi seule qui signale chacun. Voulez-vous apprendre qui sont les collecteurs du Christ ? Ils ont ordre de percevoir le cens sans bâtons (Matth., X, 10), de conquérir le peuple non par la terreur mais par la bienveillance, de rentrer le glaive (Matth., XXVI, 52), de ne pas posséder d'or : voilà quels censeurs ont conquis l'univers. Enfin, pour vous apprendre que c'est le recensement non d'Auguste mais du Christ, l'univers entier reçoit ordre de se déclarer. À la naissance du Christ, tous se déclarent : le monde étant convoqué, tous sont mis à l'épreuve. Qui donc pouvait exiger la déclaration de l'univers entier, sinon Celui qui avait pouvoir sur l'univers entier ? Car ce n'est pas à Auguste, mais « au Seigneur qu'appartient la terre et ce qui la remplit, l'univers et tous ceux qui l'habitent » (Ps. 23, 1). Auguste ne gouvernait pas les Goths, il ne gouvernait pas les Arméniens ; le Christ les gouvernait. Ils ont certes reçu le recenseur du Christ, puisqu'ils ont fourni des martyrs du Christ. Et peut-être est-ce la raison pour laquelle ils triomphent de nous, comme nous le voyons actuellement : ils ont confessé le Christ par l'offrande du sang, tandis que les Ariens ont mis en cause sa nature.
« Ce recensement, est-il dit, fut le premier accompli. » Or bien des régions de l'univers avaient déjà et souvent été recensées, comme en témoigne l'histoire. C'est donc le premier recensement, mais des âmes, auquel tous se font inscrire, sans aucune exception, sur la convocation non d'un héraut, mais du prophète qui avait dit longtemps à l'avance : « Nations, applaudissez toutes, fêtez Dieu par des chants d'allégresse, parce que Dieu est souverain, redoutable, le grand Roi de toute la terre. » (Ps. 46, 2).
Enfin, pour vous faire connaître que l'impôt demandé est la justice, voici venir Joseph et Marie, le juste et la Vierge, l'un qui gardera le Verbe, l'autre qui doit le mettre au monde. Où se déclarent le juste et la Vierge, sinon au lieu de la naissance du Christ ? Car « tout esprit qui confesse que Jésus-Christ est venu dans la chair est de Dieu » (I Jn, IV, 2). Mais, en un sens plus profond, où naît le Christ, sinon dans votre poitrine ? « Car le Verbe est tout près, sur vos lèvres et dans votre cœur » (Rom., X, 8).
Il est bien qu'on ait ajouté le nom du gouverneur pour marquer la suite des temps. « La Syrie, est-il dit, avait pour gouverneur Cyrinus lorsqu'eut lieu ce premier recensement » ; c'est comme si l'évangéliste avait pris un consul comme repère pour authentiquer ce livre ; car, si l'on mentionne les consuls dans les contrats d'achat, combien plus le rachat de tous demandait-il que sa date fût marquée ! Vous avez donc ici tout ce qu'on a coutume de mettre dans les contrats : le nom de celui qui exerçait là-bas le pouvoir souverain, le jour, le lieu, le titre. Il est d'usage aussi que des témoins interviennent : le Christ s'en est également assuré pour sa naissance et sa génération selon la chair, pour souscrire à l'évangile, quand il a dit : « vous me servirez de témoins à Jérusalem » (Act., 1,8).
« Et il se trouva, quand ils furent là, que les jours furent accomplis de son enfantement. Et elle mit au monde un fils, son premier-né ; elle l'enveloppa de langes et le plaça dans une crèche, parce qu'il n'y avait pas de place à l'hôtellerie. »
En peu de mots S. Luc a exposé comment et en quel temps et en quel lieu le Christ est né selon la chair. Mais si vous vous enquérez de sa génération céleste, lisez l'évangile de S. Jean, qui a commencé par le ciel pour descendre sur terre. Vous y trouverez et quand II était et comment II était et ce qu'il était ; ce qu'il avait fait, ce qu'il faisait, et où II était et où II est venu ; comment II est venu, en quel temps II est venu, pour quel motif II est venu. « Au commencement, dit-il, était le Verbe » : vous voyez quand II était ; « et le Verbe était chez Dieu » : vous voyez comment II était. Vous voyez encore ce qu'il était : « Et le Verbe, dit-il, était Dieu »— ce qu'il avait fait : « Tout a été fait par Lui »— ce qu'il faisait : « C'était la lumière véritable qui éclaire tout homme à sa venue en ce monde » — et où II était : « II était dans ce monde » — où II est venu : « II est venu chez Lui » — comment II est venu : « Le Verbe s'est fait chair » (Jn, I, 1 sqq.) — quand il est venu : « Jean Lui rend témoignage en ces termes : C'est Lui de qui j'ai dit : Celui qui vient après moi a été placé devant moi parce qu'il était avant moi » (Jn, I, 30). Pour quel motif II est venu, Jean lui-même l'atteste : « Voici l'Agneau de Dieu, voici celui qui ôte le péché du monde » (Ib., 29). Connaissant donc la double génération et le rôle de chacune, si nous remarquons pour quel motif II est venu : prendre sur Lui les péchés du monde moribond pour abolir la souillure du péché et la mort de tous en Lui-même, qui ne pouvait être vaincu, la suite normale est que maintenant l'évangéliste S. Luc nous enseigne à son tour et nous montre les voies du Seigneur qui grandit selon la chair. Et personne ne doit s'émouvoir si, ayant attribué à un dessein profond l'omission de l'enfance de Jean 1, nous justifions la description de l'enfance du Christ ; car il n'appartient pas à tout le monde de dire : « Je me suis rendu faible avec les faibles pour gagner les faibles ; je me suis fait tout à tous » (I Cor., IX, 22) ; et de nul autre on n'a pu dire : « II a été blessé à cause de notre iniquité, rendu faible à cause de nos péchés » (Is., LIII, 5). Il a donc été petit, II a été enfant, pour que vous puissiez, vous, être homme achevé ; II est, Lui, enveloppé de langes, pour que vous soyez, vous, dégagé des liens de la mort ; Lui dans la crèche, pour vous placer sur les autels ; Lui sur terre, pour que vous soyez parmi les étoiles ; Lui n'a pas eu d'autre place dans ce caravansérail, pour que vous ayez plusieurs demeures dans le ciel (Jn, XIV, 2). « Lui qui était riche, est-il dit, s'est fait pauvre à cause de vous, afin que sa pauvreté vous enrichît » (II Cor., VIII, 9). C'est donc mon patrimoine que cette pauvreté, et la faiblesse du Seigneur est ma force. Il a préféré pour Lui l'indigence, afin d'être prodigue pour tous. C'est moi que purifient ces pleurs de son enfance vagissante, ce sont mes fautes qu'ont lavées ces larmes. Je suis donc, Seigneur Jésus, plus redevable à vos affronts de ma rédemption qu'à vos œuvres de ma création. Naître ne m'eût servi de rien sans le profit de la rédemption.
Mais que personne n'emprisonne dans les usages du corps toute la condition de la divinité. Autre est la nature de la chair, autre la gloire de la divinité. À cause de vous l'infirmité, par Lui-même la puissance ; à cause de vous le besoin, par Lui-même l'opulence. Ne calculez pas ce que vous voyez, mais reconnaissez que vous êtes racheté. Qu'il soit dans les langes, vous le voyez ; vous ne voyez pas qu'il est dans les cieux. Vous entendez les vagissements de l'enfant, vous n'entendez pas les mugissements du bœuf qui reconnaît son Seigneur ; car « le bœuf reconnaît son propriétaire et l'âne la crèche de son maître » (Is., I, 3), je dirai même la créchette, comme l'a écrit le traducteur ; car pour moi il n'y a aucune différence entre les mots, s'il n'y en a pas quant au sens. Si, en effet, l'orateur de ceux qui recherchent les fioritures du style n'admet pas que la fortune de la Grèce tienne à ce qu'il emploie tel ou tel mot, mais pense qu'il faut considérer la chose ; si leurs philosophes mêmes, qui passent des jours entiers en discussions, ont usé de termes peu latins et peu reçus afin d'employer les termes propres, combien plus nous autres devons-nous négliger les mots, considérer les mystères, qui assurent la victoire à la pauvreté du style ! car les merveilles des œuvres divines ont resplendi, sans aucune parure littéraire, par la lumière de leur vérité. Car enfin l'ânesse spirituelle n'a pas été nourrie de feintes délices, mais d'un aliment de nature substantielle, par la sainte mangeoire. Voilà le Seigneur, voilà la crèche par laquelle nous fut révélé ce divin mystère : que les Gentils, vivant à la manière des bêtes sans raison dans les étables, seraient rassasiés par l'abondance de l'aliment sacré. Donc l'ânesse, image et modèle des Gentils, a reconnu la crèche de son Seigneur. Aussi dit-elle : « Le Seigneur me nourrit, et rien ne me manquera » (Ps. 22, 1). Sont-ils quelconques, les signes auxquels Dieu se fait reconnaître, le ministère des anges, l'adoration des mages, le témoignage des martyrs ? Il sort du sein maternel, mais II resplendit au ciel ; II est couché dans une auberge d'ici-bas, mais baigné d'une lumière céleste. Une épouse l'a enfanté, mais une vierge l'a conçu ; une épouse l'a conçu, mais une vierge l'a mis au monde.


Mt II, 1-18. Les Mages
S. Matthieu, en effet, nous a enseigné un mystère qui n’est pas à négliger, mais que S. Luc, le trouvant déjà raconté tout au long, a cru devoir taire, assez riche, à son avis, s'il revendiquait entre tous la crèche de son Seigneur. Donc ce petit enfant, que le manque de foi vous fait trouver méprisable, des mages venus d'Orient l'ont suivi sur un si long parcours, se prosternent pour l'adorer, l'appellent roi, et reconnaissent qu'il ressuscitera, en tirant de leurs trésors l'or, l'encens et la myrrhe. Quels sont ces présents d'une foi véritable ? L'or est pour le roi, l'encens pour Dieu, la myrrhe pour le mort ; autre, en effet, est l'insigne de la royauté, autre le sacrifice offert à la puissance divine, autres les honneurs d'un ensevelissement qui, loin de décomposer le corps du mort, le conservera. Nous aussi, qui entendons et lisons ces choses, tirons de nos trésors, mes frères, de semblables présents ; car « nous avons un trésor dans des vases d'argile » (II Cor., IV, 7). Si donc, même en vous, vous ne devez pas considérer ce que vous êtes comme venant de vous, mais du Christ, combien plus dans le Christ devez-vous considérer non ce qui est vôtre mais ce qui est du Christ ! Donc les mages tirent de leurs trésors des présents. Voulez-vous savoir quelle belle récompense ils recueillent ? L'étoile est visible pour eux, mais invisible où est Hérode ; où est le Christ, elle est de nouveau visible et leur montre la voie. Donc cette étoile est la voie ; et la voie, c'est le Christ (Jn, XIV, 6) ; c'est que, dans le mystère de l'Incarnation, le Christ est l'étoile : car « une étoile s'élèvera de Jacob, et un homme surgira d'Israël » (Nombr., XXIV, 17). Aussi bien, où est le Christ, l'étoile est aussi : car Il est « l'étoile brillante du matin » (Apoc., XXII, 16) ; c'est donc par sa propre clarté qu'il se signale.
Écoutez un autre enseignement. Par un chemin les mages sont venus, par un autre ils s'en retournent ; car, après avoir vu le Christ, compris le Christ, ils repartent à coup sûr meilleurs qu'ils n'étaient venus. Il y a en fait deux voies, l'une qui mène à la mort, l'autre qui mène au Royaume ; celle-là est celle des pécheurs, qui conduit à Hérode ; celle-ci est le Christ, et par elle on retourne à la patrie : car ici-bas ce n'est qu'un exil passager, ainsi qu'il est écrit : « Mon âme a été longtemps exilée » (Ps., 119, 6). Gardons-nous donc d'Hérode, de celui qui détient pour un temps le pouvoir de ce monde, afin de conquérir une demeure éternelle dans la patrie céleste. Les élus ne sont pas les seuls à qui soient offertes ces récompenses, puisque « le Christ est tout et en tous » (Col., III, 11). Vous le voyez en effet, ce n'est pas en vain que, parmi les Chaldéens, qui passent pour posséder le mieux les secrets des nombres, Abraham a cru en Dieu, ou que les mages, qui se donnent aux artifices de la magie par désir de se rendre favorable la divinité, ont cru à la naissance du Seigneur sur terre ; ce n'est pas en vain, dis-je, mais afin que les peuples ennemis fournissent un témoignage à la sainte religion et un exemple de crainte de Dieu. Cependant qui sont ces mages, sinon, comme une histoire nous l'apprend, des descendants de ce Balaam, qui a prophétisé : « Une étoile s'élèvera de Jacob » (Nombr., XXIV, 17) ? Ils sont donc ses héritiers par la foi non moins que par la descendance. Lui a vu l'étoile en esprit, eux l'ont vue de leurs yeux et ont cru. Ils avaient vu une étoile nouvelle qu'on n'avait pas vue depuis la création du monde ; ils avaient vu une créature nouvelle, et ils cherchaient non seulement sur terre, mais encore au ciel, le bienfait de l'homme nouveau, conformément au texte prophétique de Moïse : « Une étoile s'élèvera de Jacob et un homme surgira d'Israël » ; et ils ont reconnu que c'était là l'étoile qui signale l'Homme-Dieu. Ils ont adoré le petit enfant : à coup sûr ils ne l'auraient pas adoré s'ils avaient cru qu'il fût seulement un petit enfant. Le mage donc a compris que c'en était fini de ses artifices ; et vous, ne comprenez-vous pas que vos richesses sont arrivées ? Lui rend hommage à un étranger ; vous, ne reconnaissez-vous pas Celui qui était promis ? Lui croit, bien qu'il y perde ; vous, ne songez-vous pas à croire dans votre intérêt ?
Les mages annoncent donc la naissance d'un roi : Hérode se trouble ; il rassemble scribes et princes des prêtres et s'enquiert du lieu où le Christ doit apparaître. Les mages annoncent simplement un roi ; Hérode s'enquiert du Christ : c'est donc Lui qu'il reconnaît être le roi dont il s'enquiert. Enfin, si l'on recherche où II doit naître, c'est signe qu'il était annoncé : on n'aurait pu le rechercher s'il n'eût pas été annoncé. Ô Juifs insensés ! vous ne croyez pas à la venue de Celui que vous voyez, vous ne croyez pas à la venue de Celui que vous dites devoir venir !
« Informez-moi, dit-il, pour que je vienne l'adorer. » Hérode tend bien un piège, mais il ne conteste pas la divinité de Celui qu'il parle d'adorer. Finalement il fait mettre à mort des enfants : à quel autre qu'à Dieu convenait un tel sacrifice ? Bien que privée de sentiment, l'enfance rend pourtant hommage à ce Dieu pour qui elle est immolée. Nous avons effleuré ces quelques passages de S. Matthieu pour mettre en lumière que l'époque de l'enfance n'a pas été dépourvue d'ouvrages de la divinité. Si l'âge de sa chair était incapable d'agir, Dieu, en tout cas, était là, qui employait aux ouvrages de la divinité l'âge de sa chair, qui même faisait veiller dans cette région les pâtres « observant les veilles de la nuit sur leur troupeau ». Voyez les origines de l'Église naissante : le Christ naît, et les pasteurs se mettent à veiller ; par eux les troupeaux des nations, vivant jusque-là la vie des animaux, vont être rassemblés dans le bercail du Seigneur pour n'être pas exposés, dans les ténèbres que répand la nuit, aux incursions des fauves spirituels. Et les pasteurs peuvent bien veiller, étant formés par le bon Pasteur. Ainsi le troupeau, c'est le peuple ; la nuit, c'est le monde ; les pasteurs, ce sont les prêtres À moins que, peut-être, celui-là aussi ne soit pasteur, à qui il est dit : « Soyez vigilant, et affermissez » (Apoc., III, 2) : car le Seigneur n'a pas seulement institué les évêques pour veiller sur le troupeau, il y a encore destiné les anges .
« Voici qu'un ange du Seigneur se tint devant eux. » Voyez quel soin Dieu prend d'établir la foi. Un ange instruit Marie, un ange Joseph, un ange les bergers. Ce n'est pas assez d'avoir une fois envoyé ; c'est « sur deux et trois témoins que repose toute parole » (Deut., XIX, 5 ; Matth., XVIII, 16).
« Et voici qu'à l'ange se joignit la multitude de la milice céleste, qui louait Dieu et disait : Gloire à Dieu dans les hauteurs, et sur terre paix aux hommes de bonne volonté. »
II est bon que soit mentionnée l'armée des anges, qui suivaient le chef de leur milice (Jos., V, 14). À qui donc les anges pouvaient-ils adresser leur louange, sinon à leur Seigneur, selon qu'il est écrit : « Louez le Seigneur du haut des cieux, louez-le dans les hauteurs, louez-le tous, vous ses anges » (Ps. 148, 1 sqq.). Voilà donc accomplie la prophétie. Le Seigneur est loué du haut des cieux et se montre sur terre, Lui dont S. Marc a dit : « II était avec les bêtes et les anges le servaient » (Mc, I, 13), pour nous faire reconnaître d'une part les marques de sa miséricorde, d'autre part les indices de sa puissance divine. C'est en votre nature qu'il supporte les bêtes, en la sienne qu'il est célébré par les anges.
Et ils disent : « Voyons cette parole qui s'est accomplie, comme le Seigneur nous l'a révélé. Et ils vinrent en hâte. » Vous voyez les bergers se hâter : car ce n'est pas avec nonchalance qu'on cherche le Christ. Vous voyez que les bergers ont cru à l'ange : et vous, croyez au Père, au Fils, à l'Esprit Saint, aux anges, aux prophètes, aux Apôtres. Voyez avec quelle précision l'Écriture calcule le poids de chaque mot : « Ils se hâtent, dit-elle, d'aller voir le Verbe » ; et de fait, en voyant le corps du Seigneur, on voit le Verbe, c'est-à-dire le Fils.
Ne jugez pas négligeable cet exemple de foi, ni méprisable la personne des bergers ; il est certain que, plus elle est méprisable pour la prudence, plus elle a de prix pour la foi. Le Seigneur n'a pas recherché les académies que remplissent des cercles de sages, mais le peuple simple, incapable d'arranger ce qu'il a entendu ou de l'agrémenter. C'est la simplicité qu'il demande, II ne désire pas la prétention. Et ne jugez pas négligeables, comme étant quelconques, les paroles des bergers. C'est des bergers que Marie elle-même recueille les éléments de sa foi, ce sont les bergers qui convient le peuple à rendre hommage à Dieu ; car « on était émerveillé de ce qu'on entendait dire aux bergers ».
« Quant à Marie, elle gardait toutes ces paroles, les repassant dans son cœur. »
Reconnaissons la chasteté de la sainte Vierge en toutes circonstances ; non moins pudique de ses lèvres que dans son corps, elle repassait en son cœur les éléments de la foi. Si Marie s'est mise à l'école des bergers, pourquoi refuser, vous, d'être à l'école des prêtres ? Si Marie garde le silence avant que l'ordonne l'Apôtre (I Tim., II, 11-12 ; I Cor., XIV, 34), pourquoi, vous, après que l'Apôtre l'a ordonné, êtes-vous plus désireuse d'enseigner que d'apprendre ? Sachez que ce défaut tient aux personnes, non pas au sexe ; car votre sexe est saint. Bref, Marie n'avait pas reçu le précepte, elle a donné l'exemple.


Luc II, 21-40. Circoncision et Présentation au Temple
L'enfant est donc circoncis. Quel est cet enfant, sinon Celui dont il a été dit : "Un enfant nous est né, un fils nous a été donné » (Is., IX, 6) ?
Il s'est placé sous la Loi afin de gagner ceux qui étaient sous la Loi (I Cor., IX, 20).
Qu'est-ce qu'être présenté à Jérusalem, au Seigneur, je le dirais si, dans mes commentaires sur Isaïe , je ne l'avais déjà dit. Circoncis des vices, II a été jugé digne du regard du Seigneur ; car « les yeux du Seigneur reposent sur les justes » (Ps. 33, 16). Vous le voyez, tout l'ensemble de la Loi ancienne a été figure de l'avenir — car la circoncision même figure la purification des péchés — mais comme, inclinée par la convoitise au péché, la faiblesse humaine, corps et âme, est enlacée par les liens inextricables des vices, le huitième jour assigné pour la circoncision figurait que la purification de toutes fautes devait s'accomplir au temps de la Résurrection. C'est le sens du texte « tout mâle qui le premier ouvre le sein (maternel) sera appelé saint pour le Seigneur » (Ex., XIII, 12) : ces paroles de la Loi promettaient le fruit de la Vierge, vraiment saint, parce que sans tache. Au reste, qu'il soit bien Celui que la Loi désigne, la reprise par l'ange des mêmes expressions le manifeste : « L'enfant qui va naître, dit-il, sera appelé saint, Fils de Dieu » (Lc, I, 35). Car nul commerce humain n'a pénétré le mystère du sein virginal, mais une semence sans tache a été déposée dans ses entrailles immaculées par l'Esprit Saint. Le seul, en effet, des enfants de la femme qui soit parfaitement saint, c'est le Seigneur Jésus, à qui toute atteinte de la corruption terrestre a été épargnée par la nouveauté de son enfantement sans tache, écartée par sa majesté céleste. En effet, à nous en tenir à la lettre, comment appeler saint tout enfant mâle, quand il est notoire que beaucoup furent de grands scélérats ? un saint, Achab ? des saints, les faux prophètes qu'à la prière d'Élie un feu vengeur de l'outrage fait au ciel a dévorés (I Rois, XVIII) ? Mais voici le Saint en qui va s'accomplir le mystère dont les, saintes prescriptions de la Loi divine dessinaient la figure, attendu que seul II devait donner à l'Église, sainte et Vierge, d'enfanter de son sein entrouvert, par une fécondité sans tache, le peuple de Dieu. Seul donc II s'est ouvert le sein maternel ; et quoi d'étonnant ? Celui qui avait dit au prophète : « Avant de te former dans les entrailles de ta mère, je te connaissais, et dans son sein même je t'ai sanctifié » (Jér., I, 5), Celui donc qui sanctifia un autre sein pour que naquît le prophète, Celui-là aussi entrouvrit le sein de sa Mère pour en sortir sans tache.
« Et. voici qu'il y avait à Jérusalem un homme du nom de Siméon. Et c'était un homme juste et craignant Dieu, qui attendait la consolation d'Israël. »
Non seulement les anges et les prophètes, les bergers et les parents, mais encore les vieillards et les justes apportent leur témoignage à la naissance du Seigneur. Tout âge, l'un et l'autre sexe, les événements miraculeux en font foi : une Vierge engendre, une stérile enfante, un muet parle, Élisabeth prophétise, le mage adore, l'enfant renfermé dans le sein tressaille, une veuve rend grâces, un juste est dans l'attente. C'était bien un juste, car il attendait non son profit mais celui du peuple, désirant pour son compte être délivré des liens de ce corps fragile, mais attendant de voir le (Messie) promis : car il savait le bonheur des yeux qui le verraient (Lc, X, 23).
« Maintenant, dit-il, laissez partir votre serviteur. » Vous voyez ce juste, enfermé, pour ainsi dire, dans la prison de ce corps pesant, souhaiter sa délivrance pour commencer d'être avec le Christ : car « être délivré et avec le Christ est bien préférable » (Phil., I, 23). Mais celui qui veut être libéré doit venir au temple, venir à Jérusalem, attendre l'Oint du Seigneur, recevoir dans ses mains la Parole de Dieu et comme l'étreindre dans les bras de sa foi. Alors il sera libéré et ne verra point la mort, ayant vu la vie.
Vous voyez quelle abondance de grâce a répandue sur tous la naissance du Seigneur, et comment la prophétie est refusée aux incroyants (cf. I Cor., XIV, 22), mais non pas aux justes. Voici qu'à son tour Siméon prophétise que Notre Seigneur Jésus-Christ est venu pour la ruine et la résurrection d'un grand nombre, pour faire entre justes et injustes le discernement des mérites et, selon la valeur de nos actes, nous décerner, en juge véridique et équitable, soit les supplices, soit les récompenses.
« Et votre âme à vous, dit-il, sera traversée d'un glaive. » Ni l'Écriture ni l'histoire ne nous apprend que Marie ait quitté cette vie en subissant le martyre dans son corps ; or, ce n'est pas l'âme, mais le corps, qu'un glaive matériel peut transpercer. Ceci nous montre donc la sagesse de Marie, qui n'ignore pas le mystère céleste ; car « la parole de Dieu est vivante, puissante, plus aiguë que le glaive le mieux aiguisé, pénétrante jusqu'à diviser l'âme et l'esprit, les jointures et les moelles ; elle sonde les pensées du cœur et les secrets des âmes » (Héb., IV, 12) : car tout dans les âmes est à nu, à découvert devant le Fils, auquel les replis de la conscience n'échappent point.
Ainsi donc Siméon a prophétisé, une femme mariée avait prophétisé, une vierge avait prophétisé ; il fallait encore une veuve pour qu'il n'y manquât aucun genre de vie, aucun sexe. C'est pourquoi Anne nous est présentée : les mérites de son veuvage et sa conduite obligent à la juger tout à fait digne d'annoncer la venue du Rédempteur de tous. Ayant détaillé ses mérites en un autre endroit, dans notre Exhortation aux veuves, nous ne croyons pas devoir les reprendre ici, pressés que nous sommes d'aborder un autre sujet. Pourtant ce n'est pas sans intention qu'ont été mentionnés les quatre-vingt-quatre ans atteints dans son veuvage ; car ces sept douzaines et ces deux quarantaines semblent indiquer un nombre sacré.


Luc II, 41-52. Jésus au milieu des docteurs.
"Et lorsqu'il eut atteint l'âge de douze ans."
C'est à sa douzième année, comme nous le disons, que l'enseignement du Seigneur prend son point de départ : car un même nombre de messagers était réservé à la prédication de la foi. Ce n'est pas non plus sans dessein qu'oubliant ses parents selon la chair — Lui qui, même en sa vie incarnée, était rempli de la sagesse de Dieu et de sa grâce — au bout de trois jours II est retrouvé au temple ; c'était le signe que, trois jours après sa triomphante Passion, II devait, ressuscité, se présenter à notre foi sur le trône du ciel et parmi les honneurs divins, Lui que l'on croyait mort.
« Qu'est-ce à dire ? vous me cherchiez ? ne saviez-vous pas que je dois être aux affaires de mon Père ? »
II y a dans le Christ deux filiations : l'une est de son Père, l'autre de sa Mère. La première, par son Père, est toute divine, tandis que par sa Mère II s'est abaissé à nos labeurs et à nos usages. Dès lors tout ce qui, dans ses actes, dépasse la nature, l'âge, la coutume, ne doit pas être attribué aux facultés humaines, mais rapporté aux énergies divines.
Ailleurs sa Mère le pousse à un acte mystérieux (Jn, II, 3) ; ici cette Mère est reprise de réclamer encore qu'il agisse en homme. Mais, comme ici on le montre âgé de douze ans, comme là on nous apprend qu'il a des disciples, vous voyez que cette Mère a été renseignée sur son Fils au point de réclamer de sa maturité un mystère, elle que déconcertait chez l'enfant ce prodige.
« Et II vint à Nazareth, et II leur était soumis. »
Maître de vertu, pouvait-II moins faire que remplir les devoirs de la piété filiale ? Et nous sommes étonnés de sa déférence envers son Père quand II se soumet à sa Mère ? Ce n'est certes pas la faiblesse, mais la piété qui fait cette dépendance, bien que, sortant de son antre tortueux, le serpent de l'erreur lève la tète et, de ses entrailles de vipère, vomisse le venin. Quand le Fils se dit envoyé, l'hérétique en appelle au Père plus grand pour déclarer imparfait ce fils qui peut avoir plus grand que Lui, pour affirmer qu'il a besoin d'un secours étranger, puisqu'il est envoyé. Est-ce également par besoin d'un secours humain qu'il obéissait aux ordres de sa Mère ? Il déférait à la créature humaine, II déférait à sa servante — car c'est elle qui le dit : « Voici la servante du Seigneur »— II déférait à son père putatif ; et sa déférence envers Dieu vous étonne ? Déférer à un homme serait donc piété, déférer à Dieu, faiblesse ? Qu'au moins l'humain vous fasse apprécier le divin et reconnaître quel amour est dû à un père. « Le Père honore le Fils » (Jn, VIII, 54) : vous ne voulez pas que le Fils honore le Père ? Le Père, parlant du Ciel, déclare se complaire en son Fils : vous ne voulez pas que le Fils, couvert du vêtement d'une chair humaine, exprimant dans le langage de l'homme un sentiment humain, déclare son Père plus grand que Lui ? Car si « le Seigneur est grand, et digne de toute louange, et sa grandeur est sans bornes » (Ps. 144, 3), il est certain qu'une grandeur qui n'a pas de bornes ne peut recevoir d'accroissement. Mais pourquoi ne pas entendre et ne pas admettre avec religion l'obéissance du Fils au Père dans le corps qu'il a pris, quand j'admets avec religion l'hommage du Père au Fils ? Apprenez plutôt les préceptes qui vous seront utiles, et reconnaissez des exemples de piété filiale. Apprenez ce que vous devez à vos parents quand vous lisez que le Fils ne se sépare du Père ni par la volonté, ni par l'activité, ni dans le temps. S'ils sont deux personnes, par la puissance Ils ne font qu'un. Et encore ce Père céleste n'a-t-Il pas connu le travail de la génération ; vous avez, vous, coûté à votre mère la perte de son intégrité, le sacrifice de sa virginité, les périls de l'enfantement, à votre mère les fatigues prolongées, à votre mère les angoisses prolongées, car, la malheureuse ! en ces fruits tant désirés elle risque encore plus, et la naissance qu'elle a souhaitée la délivre de son travail, non de ses craintes. Que dire du souci des pères pour l'éducation de leurs fils, de leurs charges multipliées par les besoins d'autrui, des semailles jetées par le laboureur et qui profiteront à l'âge suivant ? Tout cela ne doit-il pas au moins se payer en soumission ? Comment ! l'ingrat trouve que son père vit trop longtemps,
II, 66-68 102
et la communauté de patrimoine le gêne, quand le Christ n'écarte pas des cohéritiers !


Luc III, 1-20. Prédication de S. Jean-Baptiste.
"Le Verbe de Dieu se reposa sur Jean, fils de Zacharie, au désert."
Avant de rassembler l'Église, le Fils de Dieu agit en son serviteur. C'est donc à propos que St Luc montre le Verbe de Dieu se reposant sur Jean, fils de Zacharie, au désert ; ainsi l'Église part non d'un homme, mais du Verbe. C'est elle en effet qui est le désert, car « les fils de la désertée sont plus nombreux que ceux de l'épousée » (Is., LIV, 1). C'est encore à elle qu'il a été dit : « Réjouis-toi, stérile » (Ib.) et « exulte, désert » (Ib., III, 9) : car elle n'était pas encore cultivée par le travail d'un peuple d'étrangers, et ces arbres qui pourraient porter des fruits n'en étaient pas encore à élever la cime de leurs mérites. Il n'était pas encore venu, celui qui devait dire : « Je suis comme un olivier fertile dans la maison du Seigneur » (Ps. 51, 10) ; la vigne céleste n'assurait pas encore des fruits à ses sarments (Jn, XV, 1) par le canal de ses paroles. Donc la parole se fit pour que la terre auparavant déserte nous produisît son fruit ; le Verbe se fit, la voix suivit : car le Verbe opère d'abord au-dedans, puis la voix fait son office. Aussi David dit-il : « J'ai cru, c'est pourquoi j'ai parlé » (Ps. 115, 1) : il a d'abord cru pour pouvoir parler.
Donc « le Verbe se fit », pour que S. Jean-Baptiste prêchât la pénitence. Et de ce fait beaucoup appliquent à S. Jean la figure de la Loi, parce que la Loi a pu dénoncer le péché, elle n'a pu le pardonner ; car quiconque suivait la voie des Gentils est par la Loi ramené de son égarement, détourné du crime, exhorté à la pénitence pour obtenir grâce. Or « la Loi et les prophètes ont duré jusqu'à Jean » (Lc, XVI, 16), et Jean est le précurseur du Christ : de même la Loi annonce l'Église, comme la pénitence la grâce. S. Luc a donc bien fait d'user de brièveté pour proclamer Jean prophète, en disant que sur lui descendit la parole de Dieu, sans rien ajouter d'autre : car on n'a pas besoin de faire ses preuves quand on est rempli de la parole de Dieu. Il n'a dit qu'un mot, qui explique tout. Par contre, S. Matthieu et S. Marc ont voulu le montrer prophète en son vêtement, sa ceinture, sa nourriture, puisqu'il eut un vêtement de poils de chameau et une ceinture de cuir sur les reins et qu'il mangeait des sauterelles et du miel sauvage. Le Précurseur du Christ ne supportait pas de laisser perdre les dépouilles des bêtes immondes et, par le signe de son vêtement même, il présageait la venue du Christ, qui, prenant sur lui la monstruosité, imprégnée des souillures de nos actions ignobles, des péchés de la gentilité immonde, se dépouillerait sur le trophée de la croix du vêtement de notre chair. Mais que veut dire ce pagne, cette ceinture de cuir, sinon que cette chair, qui jusque-là avait coutume d'alourdir l'âme, a commencé après la venue du Christ à être non plus une gêne mais un baudrier ? Car selon David « nous avons suspendu nos lyres aux saules » (Ps. 136, 2) a et selon l'Apôtre nous n'avons pas confiance dans la chair et nous avons confiance dans le corps (Phil., III, 3) ; nous ne l'avons pas dans les plaisirs, nous l'avons dans les souffrances, animés que nous sommes par un sentiment de ferveur spirituelle et ceints pour exécuter tous les commandements du ciel, l'âme dévouée et en éveil, le corps équipé et dégagé. La nourriture morne du prophète indique sa mission, annonce le mystère. Est-il chose aussi vaine et inutile pour l'homme que la récolte des sauterelles, et chose si féconde quant au mystère du prophète ? Plus les sauterelles sont dépourvues d'utilité, impropres à tout usage, se dérobant au toucher, sautant ça et là, rauques dans leur cri, plus elles conviennent et sont aptes à figurer le peuple des nations, qui, sans labeur utile, sans œuvre fructueuse, sans pondération, émettant le son inarticulé de ses murmures, ignorait la parole de vie. Ce peuple est donc la nourriture des prophètes ; car plus nombreux est le peuple qui se rassemble, plus s'accroît et abonde la récolte de la bouche des prophètes. La suavité de l'Église est également préfigurée dans le miel sauvage, qui ne se trouve pas dans la ruche de la Loi comme produit par le peuple juif, mais est éparpillé dans les champs et sous le feuillage des forêts par l'égarement des Gentils, selon la parole : « Nous l'avons trouvée dans les champs de la forêt » (Ps. 131, 6). Et celui-ci mangeait du miel sauvage pour annoncer que les peuples se rassasieraient du miel du rocher, ainsi qu'il est écrit : « Et il les a rassasiés du rocher de miel » (Ps. 80,17). Ainsi encore les corbeaux nourrirent Élie au désert d'aliments qu'ils apportèrent et d'un breuvage qu'ils lui procurèrent : signe que les peuples des nations, hideux par la noirceur de leur conduite, qui jusque-là demandaient leur nourriture aux cadavres fétides, offriraient maintenant en eux-mêmes et apporteraient aux prophètes leurs aliments ; car la nourriture des Prophètes, c'est l'accomplissement de la volonté divine, comme le Seigneur lui-même l'a déclaré en ces termes : « Ma nourriture, c'est de faire la volonté de Celui qui m'a envoyé » (Jn, IV, 34).
« Une voix crie dans le désert. »
II est bien d'appeler voix Jean, le Précurseur du Verbe. Car Jean lui-même, à la question : « Que dites-vous de vous-même ? » a répondu : « Je suis la voix qui crie dans le désert » (Jn, I, 22 sqq.). S'il dit : « Celui qui vient après moi s'est trouvé avant moi », c'est que la voix précède, qui est inférieure ; puis vient le Verbe, qui est supérieur. C'est également pourquoi II voulut être baptisé par Jean, parce que chez les hommes le Verbe a sa consécration dans la parole du docteur. Peut-être encore Zacharie a-t-il retrouvé la voix parce qu'il a nommé la voix.
« Race de vipères, qui vous a appris à fuir devant la colère qui vient ? faites donc de dignes fruits de pénitence, et ne vous prenez pas à dire : notre père est Abraham. Or je vous le dis, Dieu a le pouvoir de tirer de ces pierres des enfants d'Abraham. »
C'est, semble-t-il, la dénonciation de la perversité des Juifs, qui, souillés par le venin de leur âme malveillante, aiment les ondulations des serpents et leurs cachettes souterraines au lieu des mystères de la connaissance de Dieu. Pourtant les paroles « qui vous a appris à fuir devant la colère qui vient ? » montrent que la miséricorde de Dieu leur a donné la prudence pour faire pénitence de leurs fautes en conjurant par une prévoyante dévotion le redoutable jugement à venir. C'est donc à la race, non à la descendance, qu'il faut rapporter cette comparaison des vipères. Ou peut-être, selon qu'il est écrit : « Soyez prudents comme les serpents » (Matth., X, 16), c'est montrer qu'ils ont la prudence naturelle, voyant leur avantage et empressés à le demander, mais ne renonçant pas encore à leurs fautes. Et on les avertit de se réclamer plutôt de l'éclat de leurs œuvres que de la noblesse de leur race, attendu que la naissance ne confère aucun privilège si elle n'est appuyée par l'héritage de la foi : celle-ci, par le vouloir de Dieu, va être transférée aux peuples de la gentilité, comme il l'a révélé en ces termes prophétiques : « Dieu, dit-il, a le pouvoir de tirer de ces pierres des enfants d'Abraham. » Car, bien que Dieu puisse transformer et interchanger les diverses espèces, pourtant, trouvant plus de profit dans le mystère que dans le miracle, je ne dois reconnaître en ce message du Christ rien autre que la construction de l'Église naissante, qui, bâtie non de quartiers de roc mais de pierres vivantes, s'élève en demeure de Dieu et jusqu'au faîte du temple par la conversion de nos cœurs. Oui, Dieu se préparait à amollir la dureté de nos âmes et à tirer de ces pierres d'achoppement des adeptes de la religion. Pouvaient-ils passer pour autre chose que des pierres, ces serviteurs de pierres, semblables assurément à elles, eux qui les façonnaient (Ps. 113, 16) ? Il est donc prophétisé que la foi sera déposée dans les cœurs de pierre des Gentils, et les oracles promettent que la foi rendra fils d'Abraham ceux chez qui la dureté du cœur avait engendré une âme de pierre, un naturel insensible et sans raison. Car si la sentence de l'Apôtre a comparé à des pierres vivantes les hommes affermis dans la vigueur de la foi, selon qu'il est écrit : « Et vous, telles des pierres vivantes, vous formez une demeure spirituelle, pour un sacerdoce saint, pour offrir des victimes spirituelles » (I Pierre, II, 5), en un sens bien plus profond, semble-t-il, la parole du prophète compare ici à des pierres les hommes qui avaient perdu le sentiment et l'esprit humain au point de croire que les pierres pouvaient abriter une réalité divine ; ainsi étaient-ils eux-mêmes changés en pierres, non quant à la nature de leur corps, mais quant à l'état de leur âme. Aussi bien sont-ils descendants d'Abraham selon la chair ceux qui sont appelés princes de Sodome (Is., I, 10) et parois blanchies (Act., XXIII, 3). Ainsi les privilèges de la race s'acquièrent par la ressemblance des mœurs plus que par la ligne des ancêtres.
Et même, pour vous montrer que les hommes ont été comparés à des pierres, le prophète a également comparé les hommes à des arbres, en ajoutant : « Déjà la cognée est mise à la racine des arbres. » Ce changement d'emblème a pour dessein de faire comprendre, par une gradation dans la comparaison, qu'il y a déjà chez l'homme un certain progrès et apprivoisement ; car, jusque-là informes d'aspect, dépourvus d'ornements, stériles et sans fruit, sans raison pour progresser, les voici représentés sous la figure des arbres, qui, par un avantage presque spirituel de leur nature, sont de belle apparence, agréables d'aspect, fertiles et fructueux, poussent leur cime, étendent leurs branches, sont chargés de fruits, revêtus de feuillage. Et plaise à Dieu que nous puissions imiter le naturel des arbres féconds et, par l'accroissement de nos mérites, soutenus par les racines d'une persévérante humilité, élevés de terre, beaux à voir, hausser la cime vigoureuse de nos œuvres fructueuses, de peur que la cognée du cultivateur évangélique ne tranche à la racine un tronc sauvage ! car « malheur à moi, si je n'évangélise pas ! » (I Cor., IX, 6). Mais ceci est la parole d'un Apôtre ; malheur à moi, si je ne pleure mes péchés ! malheur à moi, si je ne me lève pas au milieu de la nuit pour vous louer ! (Ps. 118, 62) malheur à moi, si je trompe mon prochain ! malheur, si je ne dis pas la vérité ! La cognée est déjà sur la racine : fasse qui le peut du fruit de grâce, qui le doit du fruit de pénitence ! Le Seigneur est là pour recueillir le fruit, donner la vie aux féconds, découvrir les stériles. Voici trois années qu'il vient (Lc, XIII, 7) et II n'a pu trouver du fruit chez les Juifs : puisse-t-il en trouver chez nous ! Il va faire abattre ceux qui n'ont pas de fruit pour qu'ils n'encombrent pas le sol ; mais à ceux qui n'ont pas encore de fruit de faire effort pour en rapporter à l'avenir ! Le bon cultivateur du champ interviendra pour nous les stériles, pour nous les infructueux, afin qu'on nous accorde un délai, qu'on use de patience : peut-être nous aussi pourrons-nous porter quelque fruit pour Dieu...
Le saint Baptiseur donne encore la réponse qui convient à chaque profession humaine, celle qui est unique pour tous : aux publicains, par exemple, de ne pas exiger plus que la taxe, aux soldats de ne pas faire tort, de ne pas chercher à piller, leur rappelant que la solde de l'armée a été instituée pour que la recherche de leur subsistance ne déchaîne pas le brigandage. Mais ces préceptes, et les autres, sont propres à chaque fonction ; la miséricorde est d'un usage commun, donc le précepte commun : à toute fonction, à tout âge elle est nécessaire jet tous doivent l'exercer. Ni le publicain ni le soldat n'en sont exemptés, ni l'agriculteur ou le citadin, le riche ou le pauvre : tous ensemble sont avertis de donner à celui qui n'a pas. Car la miséricorde est la plénitude des vertus ; aussi à tous est proposée la règle de la vertu achevée : ne pas être avare de ses vêtements et de ses aliments. Cependant la miséricorde même garde une mesure selon les ressources de la condition humaine, en sorte que chacun ne se dépouille pas entièrement mais partage ce qu'il a avec le pauvre.
« Comme le peuple se demandait et pensait au fond du cœur si Jean ne serait pas le Christ en personne, il leur adressa ces paroles : Moi, je vous baptise dans l'eau pour la pénitence » (Matth., III, 11). Jean voyait donc les secrets des cœurs ; mais voyons de qui vient cette grâce. Comment sont découverts aux prophètes les secrets des cœurs ? Paul l'a montré en ces termes : « Les secrets mêmes de son cœur seront dévoilés et, se prosternant sur la face, il adorera Dieu, proclamant que vraiment Dieu est parmi vous » (I Cor., XIV, 25). C'est donc le don de Dieu qui révèle, non la puissance de l'homme, qui est aidé par le bienfait divin plutôt qu'il ne voit par une faculté naturelle.
Or à quoi aboutit cette pensée des Juifs, sinon à prouver que, selon les Écritures, le Christ est venu ? Il y avait quelqu'un d'attendu et c'est bien Celui que l'on attendait qui est venu, non celui qu'on n'attendait pas. Or est-il plus grande folie que de reconnaître quelqu'un dans un autre et de ne pas croire qu'il soit en lui ? Ils pensaient qu'il viendrait par une femme, ils ne croient pas qu'il est venu par une vierge. Y avait-il naissance, selon la chair, plus digne de Dieu que celle-ci : le Fils immaculé de Dieu sauvegardant, même pour prendre corps, la pureté d'une naissance immaculée ? Et certes le signe de l'avènement divin avait été constitué dans l'enfantement d'une vierge, non d'une femme (Is., VII, 14).
« Moi, je vous baptise dans l'eau. »
II s'est empressé de prouver qu'il n'est pas le Christ, puisqu'il accomplit un ministère visible. Car l'homme subsistant en deux natures, savoir l'âme et le corps, la partie visible est consacrée par des éléments visibles, l'invisible par un mystère invisible : l'eau nettoie le corps, l'Esprit purifie les fautes de l'âme. Nous accomplissons l'un, nous appelons l'autre, encore que, sur la fontaine même, la divinité souffle sa sanctification ; car l'eau n'est pas toute l'ablution, mais ces deux choses ne peuvent se séparer ; c'est pourquoi autre fut le baptême de pénitence, autre est le baptême de grâce, celui-ci comportant les deux éléments, celui-là un seul. Car les fautes appartenant en commun à l'âme et au corps, la purification aussi devait leur être commune. S. Jean a donc fort bien répondu : montrant qu'il avait compris ce qu'ils remuaient dans leur cœur et, comme s'il n'avait pas compris, esquivant toute jalousie de grandeur, il a montré, non par sa parole mais par ses œuvres, qu'il n'était pas le Christ. L'affaire de l'homme, c'est de faire pénitence de ses fautes ; c'est le bienfait de Dieu que d'accomplir la grâce du mystère.
« Mais voici venir plus fort que moi. »
II n'a pas établi cette comparaison pour dire que le Christ est seulement plus fort que lui — car entre le Fils de Dieu et un homme il ne pouvait y avoir aucune comparaison — mais parce qu'il y a bien des forts. Le diable aussi est fort, car « personne ne peut enlever ses meubles à un fort sans avoir d'abord enchaîné ce fort » (Mc, III, 27). Donc il y a bien des forts, mais de plus fort il n'y a que le Christ. Aussi bien il s'est tellement gardé de se comparer qu'il a ajouté : « Je ne suis pas digne de porter ses chaussures » (Matth., III, 11), montrant que la grâce pour prêcher l'évangile a été dévolue aux Apôtres, qui sont chaussés pour l'évangile (Éphés., VI, 15). Il semble pourtant que, s'il parle ainsi, c'est que souvent Jean personnifie le peuple des Juifs, et c'est à quoi l'on rapporte cette parole : « II faut qu'il grandisse et que je diminue » (Jn, III, 30) : il fallait en effet que le peuple des Juifs fût amoindri, que grandît dans le Christ le peuple chrétien. D'ailleurs Moïse aussi personnifiait le peuple ; mais il portait la chaussure non du Seigneur mais de ses pieds. Ceux-là ont chaussé une chaussure qui peut-être n'était pas celle de leurs pieds, mais celui-ci reçoit l'ordre de détacher la chaussure de ses pieds (Ex., III, 5), afin que les pas de son cœur et de son âme, dégagés des entraves et des liens du corps, s'engagent dans les voies de l'esprit. Quant aux Apôtres, ils avaient quitté la chaussure du corps lorsqu'ils furent envoyés sans chaussure, sans bâton, sans besace, sans ceinture (Matth., X, 9 sqq.) ; mais ils n'ont pas sur l'heure porté les chaussures du Seigneur. Peut-être est-ce après la résurrection qu'ils commencèrent de les porter ; car auparavant ils étaient avertis de ne dire à personne les actions du Maître (Lc, VIII, 56), et plus tard il leur est dit : « Allez dans le monde entier et prêchez l'évangile » (Mc, XVI, 15), afin qu'avançant les pas de la prédication évangélique, ils promenassent par tout le inonde la suite des actions du Seigneur. Ainsi la chaussure nuptiale, c'est la prédication de l'évangile ; mais il sera plus à propos de nous en expliquer dans un autre endroit. « C'est Lui qui vous baptisera dans l'Esprit Saint et le feu. Il tient le van dans sa main, et II va nettoyer
son aire et ramasser le blé dans son grenier ; quant aux pailles, II les brûlera dans un feu qui lie s'éteindra pas. » « Il tient le van dans sa main. » Cet emblème du van indique que le Seigneur a le droit de faire le départ entre les mérites : car, lorsque les blés sont vannés dans l'aire, le plein est séparé du vide, le fructueux du sec, par une sorte de contrôle que fait le souffle de l'air. Cette comparaison montre donc que le Seigneur, au jour du jugement, fera le départ entre les mérites et les fruits de la solide vertu et la légèreté stérile de la vaine jactance et des actions vides, pour placer les hommes d'un mérite achevé dans la demeure du ciel. Car pour être le fruit à point, il faut avoir mérité d'être conforme à Celui qui, tel le grain de blé, est tombé pour porter en nous des fruits abondants, qui déteste la paille, qui n'aime pas les œuvres stériles. Aussi « devant Lui brûlera un feu » (Ps. 96, 3) d'une nature non nuisible, puisqu'il consumera les mauvais produits de l'iniquité, fera ressortir l'éclat du bon aloi.

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