PREMIER SERMON POUR LE SIXIÈME DIMANCHE APRÈS LA PENTECOTE. Sur le passage de l'Évangile où il est rapporté que le Seigneur avec sept pains a nourri une roule d'hommes qui le suivaient depuis trois jours.
1. « J'ai compassion de cette foule, car il y a déjà trois jours qu'ils sont avec moi, et ils n'ont rien à manger (Marc. VIII, 2). » Mes frères, l'Évangile a été mis par écrit pour être lu, et il n'est lu que pour que nous prenions occasion de ce que nous entendons, ou de nous consoler, ou de nous désoler. Les gens du monde trouvent une vaine consolation dans l'abondance des choses de la terre, et une désolation non moins vaine dans la privation de ces biens. Quant à l'Évangile, c'est un miroir de vérité qui ne flatte personne, et ne trompe personne. On se voit dans ce miroir-là tel qu'on est, et on n'y puise aucun motif de crainte, s'il n'y a pas de crainte à avoir, ni aucun sujet de se réjouir, si on a mal fait. Mais que dit l'Écriture : « Celui qui écoute la parole de Dieu sans la pratiquer est semblable à un homme qui, jetant les yeux sur un miroir, y voit son image naturelle et qui à peine l'y a vue, s'il s'en va, oublie aussitôt quel il s'est vu (Jac. I, 23 et 24). » Ô mes frères, je vous en conjure, qu'il n'en soit pas ainsi de nous, non, qu'il n'en soit pas ainsi ; mais considérons-nous attentivement dans le passage de l'Évangile qui nous a été lu, et profitons-en pour nous corriger, si nous trouvons quelque chose qui doive l'être en nous. Voilà pourquoi le Prophète demande que ses voies soient réglées de telle sorte qu'il garde les justices du Seigneur (Psal. CXVIII, 5) ; « car, dit-il, je ne serai point confondu, si j'ai vos préceptes, Seigneur, constamment sous les yeux (Ibidem. 6). » Et moi, mes frères, bien loin d'être confondu, je me sens tout glorieux, parce que, vous aussi, vous avez suivi le Seigneur au désert, et vous êtes sortis, pleins de sécurité, hors du camp pour aller au devant de lui (Hebr. XIII, 13). Mais j'ai peur qu'il n'y en ait parmi vous quelques-uns dont la sécurité soit ébranlée après ces trois jours d'attente, et ne prennent le parti de retourner, de. cœur au moins, et peut-être même de corps, dans l'Égypte de ce siècle pervers. Aussi est-ce avec raison que la divine Écriture nous dit et nous crie : « Attendez le Seigneur, conduisez-vous en homme de cœur, que votre cœur prenne une nouvelle force et soit ferme dans l'attente du Seigneur (Psal. XXVI, 20). » Mais combien de temps encore me faudra-t-il attendre ? Évidemment jusqu'à ce qu'il ait pitié devons, mon frère. Vous me demandez quand cela sera ? Il vous répond lui-même : « Il y a déjà trois jours que ces hommes sont avec moi, et j'ai pitié d'eux. »
2. Il faut donc que vous marchiez trois jours entiers dans le désert, si vous voulez offrir un sacrifice agréable à votre Dieu ; et il faut que vous suiviez Jésus, le Sauveur, aussi pendant trois jours, si vous voulez vous rassasier avec les pains du miracle. Le premier jour est un jour de crainte, un jour qui porte la lumière dans vos ténèbres et les dissipe, je veux parler des ténèbres de l'âme, un jour, dis-je, qui fasse luire à vos yeux les horribles supplices de la géhenne, où règnent les ténèbres extérieures. D'ailleurs, vous le savez, c'est ordinairement par ces sortes de pensées que commence notre conversion. Le second jour est celui de la piété, par ce que nous respirons à la lumière des miséricordes de Dieu. Le troisième jour est le jour de la raison, le jour où la vérité se montre à nous, de telle sorte que la créature se soumet à son créateur, le serviteur à son rédempteur, sans difficulté aucune, et comme pour acquitter une dette. Quand nous en sommes arrivés là, on nous ordonne de nous asseoir pour régler la charité dans nos âmes ; après cela, le Seigneur ouvre sa main libérale et remplit tous les êtres vivants des effets de sa bonté (Psal. CXLIV, 16). Mais comme c'est aux apôtres qu'il est dit : « Faites-les asseoir, » aux apôtres, dis-je, dont malgré notre indignité, nous sommes les humbles vicaires, nous vous disons aussi de vous asseoir, mes bien-aimés frères, afin de manger le pain de la bénédiction pour ne point tomber en défaillance le long de la route, et n'être point contraints, par une malheureuse nécessité., à redescendre aussi en Égypte, où vous attendent les risées de ceux qui ne vous ont pas accompagnés dans le désert à la suite du Sauveur. Ce n'est pas qu'ils ne soient eux-mêmes bien malheureux de n'être pas sortis en même temps que vous ; mais les plus à plaindre de tous les hommes, ce sont certainement ceux qui sont partis au désert avec les autres, mais n'y ont pas pris part à la réfection des autres.
3. Or si, pendant que le reste de la troupe était assis, il s'en trouva de cachés derrière les buissons ou dans quelque recoin, il est certain qu'ils sont demeures le ventre vide et affamé. Ainsi, en est-il de ceux qui, poussés par un esprit de légèreté et de curiosité, errent de côté et d'autre, sans s'asseoir nulle part un instant, ou, s'ils s'assoient, ne se placent ni au rang ni dans le nombre des autres. J'engage donc votre charité et je la presse avec toute la sollicitude d'un pasteur de vos âmes, à ne point aimer les angles, à ne point rechercher les ténèbres, à ne point affectionner les recoins ; car « il n'y a que celui qui fait le mal qui hait la lumière et fuit, de peur d'être convaincu du mal qu'il fait. (Joan, III, 20). » Qu'il ne s'en trouve pas non plus parmi vous qui se laissent emporter à tout veut de doctrine, de ces esprits inconstants et inquiets, sans solidité, sans gravité, et semblables à la poussière du chemin que le vent emporte. Que dirai-je de ceux dont la main est levée contre tout le monde, et contre qui, par conséquent, tout le monde lève aussi la main ? Ce sont des hommes qui se mettent eux-mêmes en dehors des autres hommes, des hommes charnels, non point spirituels ; car il n'est personne qui parle sous l'inspiration de Dieu et qui dise anathème à Jésus (I Cor. XII, 3). Ces gens-là sont la peste la plus cruelle des pestes, car, par leur obstination, bien qu'ils soient seuls, ils jettent le trouble partout, ils sont à eux seuls un véritable foyer de désordres, une source de scandales. D'ailleurs, entendez le Prophète vous dire, en parlant de la vigne du Seigneur : « Le cruel solitaire l'a ravagée (Psal. LXXIX, 14). » C'est pour ces gens-là que je vous prie et vous supplie, mes frères, de mettre de côté toute espèce de dissimulation, voilà les recoins de la volonté que je vous engage à fuir. Gardez-vous bien de cet esprit d'inquiétude et de légèreté, à moins, ce qu'à Dieu ne plaise, que vous ne vouliez priver vos âmes de se nourrir du pain de la bénédiction..
4. Mais je ne veux pas vous faire attendre d'avantage, et je vais vous dire quels sont les sept pains qui doivent vous donner des forces. Le premier, c'est le pain de la parole de Dieu qui est la vie de l'homme, ainsi qu'il l'atteste lui-même (Luc. IV, 4). Le second est celui de l'obéissance, c'est encore Jésus qui nous l'assure en disant : « Ma nourriture est de faire la volonté de celui qui m'a envoyé (Joan. IV, 34). » Le troisième pain, est la sainte méditation, car c'est d'elle qu'il est écrit : « La sainte méditation te conservera ; » et qu'il semble qu'on doit entendre ce que l'auteur sacré appelle un pain de vie et d'intelligence (Eccle. XV, 3). Le quatrième pain, c'est le don des larmes unies à la piété. Le cinquième, c'est le travail de la pénitence. Il ne faut pas vous étonner si je donne ce nom de pain au travail et aux larmes, car vous n'avez point oublié, je pense, que le Prophète a dit : « Seigneur, vous nous nourrissez d'un pain de larmes (Psal. LXXIX, 6) : » et ailleurs : « Vous mangerez les travaux de vos mains, car alors vous serez heureux, et tout vous réussira (Psal. CXXVII, 2). » Le sixième pain est la douce union qui fait de nous un seul corps ; c'est, en effet, un pain fait de grains nombreux, et dont la grâce de Dieu a été le levain. Quant au septième pain, c'est le pain Eucharistique, car le Seigneur a dit : « Le pain que je vous donnerai, c'est ma propre chair que je dois livrer pour la vie du monde (Joan. VI, 52). (a) »
a Dans plusieurs manuscrits, ce sermon est suivi du trente-sixième, trente-septième et trente-huitième des Sermons divers ; mais celui de Cîteaux indique dans une remarque que ces sermons doivent être reportés aux Sermons divers. Quant aux deux sermons suivants sur les sept miséricordes, ils présentent de nombreuses variantes dans les plus anciens manuscrits ; mais ces variantes ne touchent nulle part au sens, qui demeure constamment le même.
TROISIÈME SERMON POUR L’ASSOMPTION DE LA VIERGE MARIE. Marie, Marthe et Lazare.
1. « Jésus entra dans une bourgade, et une femme, appelée Marthe, le reçut dans sa maison (Luc. X, 38)., »D'où, vient, mes frères, que des deux sœurs, l'Évangéliste ne dit que d'une qu'elle reçut le Seigneur, surtout lorsque celle, qu'il nomme est la moindre des deux, car c'est Jésus lui-même qui nous atteste que Marie a pris une meilleure part que Marthe ? C'est Rachel que Jacob préfère, mais on lui donne à la place Lia, sans qu'il s'en aperçoive, (Gen. XXIX, 23), et, s'il se plaint, on lui répond que ce n'est pas l'habitude de marier les filles plus jeunes avant leurs aînées. Mais si vous réfléchissez que c'est dans une maison de terre que le Seigneur est reçu, vous comprendrez que ce soit Marthe plutôt que Marie qui l'y reçoive. Quand l'Apôtre dit : « Glorifiez et portez Dieu dans votre corps (I. Cor. VI, 20), » c'est à Marthe, non à Marie qu'il s'adresse, attendu que la première sait mieux se servir de l’instrument de son corps que l'autre, pour qui il est plutôt un obstacle. Après tout, il est dit que « le corps qui se corrompt, appesantit l'âme, et cette demeure terrestre abat l'esprit par une multitude de soins qui réclament sa pensée (Sap. IX, 15), » il n'est point parlé de ceux qui absorbent son activité. Sur la terre, ce sera donc Marthe qui recevra le Sauveur dans sa maison : quant à Marie, elle songera bien plutôt à la manière dont elle sera reçue par lui, dans cette maison n'est pas laite de main d'homme, mais qui est éternelle dans les dieux. Peut-être, après tout, peut-on dire qu'elle a aussi reçu le Seigneur, mais qu'elle l'a reçu en esprit, car il est esprit.
2. « Elle, » c'est-à-dire Marthe, « avait une sœur du nom de Marie, se tenant assise aux pieds de Jésus, écoutait sa parole (Luc. X, 39. » Comme vous le voyez, les deux Marie ont reçu le Verbe, l'une dans sa chair, et l'autre dans ses discours. Quant à Marthe, elle était fort occupée à préparer tout ce qu'il fallait, et, se présentant devant Jésus, elle lui dit : « Seigneur, ne remarquez-vous point que ma Sœur me laisse servir toute seule ? » Vous représentez-vous des murmures dans la maison où Jésus-Christ est reçu ? Oh, heureuse la maison, heureuse à jamais la communauté où Marthe se plaint de Marie, car pour ce qui est de Marie, elle ne saurait en aucun cas porter envie à Marthe, elle ne le peut point. D’ailleurs avez-vous jamais lu quelque part que Marie fût plainte de ce que sa sœur la laissait vaquer seule à la méditation ? Non certes, il s'en faut bien effet que ceux qui vaquent au service de Dieu, aspirent après les fonctions pleines de trouble de ceux de leurs frères qui ont un emploi. Toujours Marthe semblera ne pouvoir se suffire à elle-même, et, peu propre d'ailleurs à ce genre de vie, elle désire bien plutôt être chargée d'autres emplois. « Mais Jésus lui répondit : Marthe, Marthe, vous vous inquiétez, et vous vous embarrassez de nous préparer plusieurs choses (Luc. X, 41). » Remarquez les prérogatives de Marie, (Saint Bernard ne reconnaît ici qu'une seule Marie, comme dans son troisième sermon pour le sixième dimanche après la Pentecôte, et dans son quatrième sermon pour la Dédicace de l'Église, n. 3. Mais dans les douzième et treizième sermons sur le Cantique des cantiques, il laisse paraître un doute à ce sujet.) et quel avocat elle trouve en toute circonstance. Si le Pharisien s'indigne, si sa Sœur se plaint, si même les disciples du Sauveur murmurent, Marie garde le silence, mais le Christ parle pour elle. « Marie a, dit-il, choisi la meilleure part qui ne lui sera point ôtée (Ibidem. 42), » jamais. Elle a choisi cet unique nécessaire, cette seule chose, que le Prophète demandait à Dieu, avec tant d'instances, quand il disait : « Je n'ai demandé qu'une seule chose au Seigneur, je ne rechercherai qu'elle (Psal. XXVI, 7). »
3. Mais que veulent dire ces paroles, mes frères, Marie a choisi la meilleure part 2 Et que devient après cela ce que nous avons coutume de lui dire, quand il lui arrive de trouver que sa part est meilleure que celle si troublée, de la besogneuse Marthe ? que devient le proverbe « l'homme qui fait du mal, vaut mieux encore que la femme qui fait du bien (Eccli. XLII, 14) ? » Ce mot encore, « si quelqu'un me sert, mon Père l'honorera (Joan. XII, 26) ? » Et cet autre : « Celui qui est le plus grand parmi vous, sera votre serviteur (Matt. XX, 26) ? » D'ailleurs où sera la consolation de celle qui travaille, si on exalte la part de sa sœur au détriment de la sienne ? De deux choses l'une, ou bien, il nous faut choisir tous, si cela dépend de nous, la part qui est louée en Marie, ou bien il faut reconnaître qu'elle a réuni les deux parts, en ne se précipitant point d'elle-même sur l'une des deux, et en se tenant prête à obéir au commandement du Maître, quelque chose qu'il lui ordonne. En effet, y a-t-il quelqu'un qui ressemble au fidèle David, qui aille et qui vienne, soumis avec empressement aux ordres du Roi (I Reg. XXII, 14) ? N'est-ce pas lui qui s'écriait : « Mon cœur est préparé, Seigneur, mon cœur est préparé (Psal. LVI, 8) ? » C'est peu d'une fois, il est deux fois préparé à vaquer au Seigneur, et préparé à servir le prochain. Voilà certainement quelle est la meilleure part qui, ne doit point lui être ôtée ; voilà la disposition d'esprit la meilleure, puisqu’elle ne saurait changer de quelque côté qu'on l'appelle. Il est dit : « Quiconque sert bien obtient un bon grade (Tim. III, 13), » peut-être celui qui vaque à Dieu en obtient-il un meilleur, mais celui qui obtient le grade le plus élevé, est celui qui excelle en l'un et l'autre emploi. J'ajoute encore un mot s'il m'est permis de soupçonner la pensée de Marthe. Peut-être regardait-elle sa sœur comme oisive, quand elle voulait que le Seigneur l'envoyât s'occuper avec elle. Mais il faudrait être charnel, et ne rien comprendre aux choses spirituelles de Dieu que d'accuser une âme qui vaque à Dieu de ne vaquer à rien. Que ceux donc qui penseraient ainsi, apprennent que c'est la meilleure part, celle qui demeure éternellement. En effet, ne vous semble-t-il point que l'âme complètement inhabile dans l'exercice de la contemplation de Dieu, aura une sorte de maladresse, quand elle arrivera dans le séjour où il n'y a point d'autre occupation, pas d'autre pensée, pas d'autre vie que la contemplation
4. Mais considérons, mes frères, comment une charité bien réglée a distribué trois emplois différents dans notre maison, en donnant l'administration à Marthe, la contemplation à Marie, et la pénitence à Lazare. Tout cela se trouve en toute âme parfaite ; toute fois, il y en a à qui l'un ou l'autre de ces emplois conviennent mieux qu'à d'autres, en sorte que les uns vaquent à la sainte contemplation, les autres sont adonnés au service de leurs frères, et d'autres enfin, semblables aux blessés qui dorment au fond de leurs tombeaux, repassent leurs années dans l'amertume de leur âme. Voilà mes frères, oui voilà dans quels sentiments pieux et élevés Marie doit penser à son Dieu, dans quelles dispositions de bienveillance et de miséricorde, Marthe doit se trouver, par rapport au prochain, et quelles pensées humbles et misérables Lazare doit avoir de lui-même. Que chacun considère le rang où il se trouve. « Si ces trois hommes, Noé, Daniel et Job, se trouvent dans ce pays-là, il se délivreront eux-mêmes, par leur propre justice, dit le Seigneur, mais ils ne délivreront ni leur fils, ni leur filles (Ezech. XIV, 14). » Je ne flatte personne, et que personne de vous ne se flatte point non plus ; ceux qui n'ont reçu aucun emploi, aucune charge à remplir, doivent se tenir assis, soit aux pieds de Jésus avec Marie, soit au fond du sépulcre avec Lazare. Et pourquoi Marthe, qui a pour fonction de s'occuper de tous les autres, ne serait-elle point affairée en mille choses ? Mais à vous, qui n'avez point son emploi, il suffit de l'un des deux autres qui restent, vous n'avez point à vous montrer besogneux en quoique ce soit, mais seulement à goûter avec bonheur la présence de Dieu, ou, si vous ne le pouvez point encore, à laisser tout autre soin, pour vous replier sur vous-même, selon le mot du Psalmiste (Psal. XLI, 7) quand il parle de lui-même.
5. Je vous le répète, mes frères, afin que vous ne puissiez alléguer votre ignorance, si vous n'avez pas mission de construire l'arche de Noé, ou de la diriger au milieu des eaux du déluge, il faut que vous soyez un homme de désirs comme Daniel, ou un homme de douleur, un homme de souffrances comme Job. Autrement, j'ai bien peur que le Seigneur ne vous trouve tièdes, que vous ne lui causiez des nausées, et qu'il ne vous rejette de sa bouche, quand il voudrait vous trouver chaud de sa considération, et brûlant du feu de son amour, ou froids par sa connaissance, et éteignant dans l'eau de la componction les traits embrasés du démon. Mais il faut que Marthe sache bien aussi elle-même que ce qu'on recherche avant tout dans les dispensateurs, c'est qu'ils se montrent fidèles (I Cor. IV, 2) ; or, il en sera ainsi s'ils recherchent les intérêts de Jésus-Christ, non les leurs, s'ils ont une intention pure, s'ils font la volonté de Dieu non les leur, si enfin, leur action est bien réglée. Il s'en trouve en effet, dont l'œil n'est pas pur ; ceux-là reçoivent de suite leur récompense. Il y en a d'autres qui se laissent conduire par leurs propres mouvements, et tout ce qu'ils font est souillé par la tache de leur volonté propre qui s'y trouve imprimée. Venons-en maintenant au chant nuptial et considérons comment l'Époux, quand il appelle l’Épouse à lui, ne néglige aucune de ces trois choses ; mais n'y en ajoute non plus aucune. « Levez-vous, dit-il, hâtez-vous ; ma bien-aimée, ma colombe, ma belle et venez (Cant. II, 10). » N'est-elle point son amie, l'âme qui ne songe qu'aux intérêts de son maître, et pousse la fidélité jusqu'à sacrifier sa vie pour lui ? Car, toutes les fois que, pour le moindre de ceux qui sont à lui, elle laisse là tous les attraits pour les choses spirituelles, elle sacrifie, spirituellement parlant, sa vie, pour lui. N'est-elle pas belle cette âme qui ; dans la contemplation de Dieu qu’elle voit face à face, se transforme en la même image et avance de clarté en clarté comme si elle était illuminée par l'esprit même du Seigneur (II Cor. III, 18) ? Enfin, n'est-ce point une colombe que l'âme qui soupire et qui gémit dans le creux de la pierre, dans les trous de la muraille (Cant. II, 14), comme si elle était sous la pierre du tombeau ?
6. « Une femme, dit l'Évangéliste, nommée Marthe le reçut dans sa maison. » C'est évidemment l'image des religieux qui ont pour office de vaquer à différents emplois dans une pensée de charité fraternelle. Puissé-je me trouver du nombre des dispensateurs fidèles. À qui ces paroles élu Seigneur ; Marthe, Marthe, vous vous embarrassez de bien des choses, » conviennent-elles mieux qu'aux supérieurs, s'ils se montrent dans leur poste, animés d'une bonne et digne préoccupation ? En est-il d'autres occupés de plus de choses en même temps que ceux qui doivent embrasser dans leur sollicitude Marie, qui vaque à la contemplation, Lazare qui vaque à la pénitence, et tous ceux avec qui ils partagent leur propre fardeau ? Voyez Marthe affairée, voyez Marthe occupée de mille détails, je veux dire cet apôtre qui, donnant des conseils aux prélats qui partageaient ses sollicitudes, est chargé en même temps lui-même du soin de toutes les églises. « Qui est faible, disait-il, sans que je m'affaiblisse avec lui ? qui est scandalisé, sans que je brûle moi-même (II Cor. XI, 29) ? » C'est donc à Marthe qu'il appartient de recevoir le Seigneur dans sa maison, puisque c'est sur elle seule que repose l'administration de la maison entière. Il est le médiateur,. et c'est à lui d'obtenir en même temps, pour lui et pour ses inférieurs, le salut et la grâce, selon ce mot de l'Écriture : « Que les montagnes reçoivent la paix pour le peuple ; et les collines la justice (Pal. LXXI, 29). » Que ses aides reçoivent chacun en proportion de leur ministère. Qu'ils reçoivent le Christ, qu'ils servent le Christ, qu'ils lui rendent leurs devoirs dans ses membres, celui-là dans ses frères infirmes, cet autre dans les pauvres, ce dernier enfin dans les voyageurs et les étrangers.
7. Pendant que Marthe est ainsi absorbée par les mille occupations de son emploi, il faut que Marie voie comment elle vaque au sien, et reconnaisse combien le Seigneur est doux. Oui, elle doit voir avec quelle piété d'âme et quelle tranquillité d'esprit elle doit se tenir assise aux pieds de Jésus, l'avoir constamment sous les yeux, recevoir les paroles qui tombent de ses lèvres, car autant sa vue est agréable, autant ses entretiens sont doux. Une grâce admirable est répandue sur ses lèvres, et il surpasse en beauté tous les enfants des hommes (Psal. XLIV, 3), et les anges eux-mêmes. Réjouissez-vous et rendez grâces à Dieu, ê Marie, d'avoir choisi la meilleure part. Heureux, en effet, les yeux qui voient ce qu'il vous est donné de contempler, et les oreilles qui sont dignes d'entendre ce que vous entendez. Oui, heureuse êtes-vous, vous qui percevez le bruit imperceptible des entretiens divins, dans le silence où il est bon à l'homme d'attendre le Seigneur. Soyez simple, exempte non-seulement de tonte ruse et de toute feinte, mais même de nombreuses fonctions, afin de pouvoir vous livrer aux entretiens de Celui dont la voix est douce et la figure agréable à voir. Prenez garde pourtant d'abonder en votre sens, et de vouloir être plus sage qu'il ne faut, de peur qu'en poursuivant la lumière, vous ne donniez tête baissée dans les ténèbres, aveuglée par le démon du midi ; mais ce n'est pas ici le moment de vous en parler. Qu'est, en effet, devenu Lazare ? Où l'avez-vous déposé ? C'est à ses sœurs que je le demande, à ses sueurs, dis-je, qui ont enseveli leur frère par la prédication et le ministère, par l'exemple et la prière. Où donc l'avez-vous mis ? Il est placé dans la terre, au fond d'une fosse, il gît sous une pierre, il n'est pas facile de le trouver. Aussi, ne me semble-t-il pas hors de raison de réserver ce sujet pour le sermon du quatrième jour de cette octave, afin que, en entendant avec le Sauveur ces paroles : « Celui que vous aimez est malade (Joan. XI, 3), nous restions pour aujourd'hui au point où nous en sommes.
QUATRIÈME SERMON POUR L'ASSOMPTION DE LA SAINTE VIERGE MARIE. Les quatre jours de l'ensevelissement de Lazare, et louange de la Vierge.
1. C'est le moment de s'adresser à toute chair quand la Mère du Verbe incarné est enlevée dans les cieux, et la mortelle humanité ne doit point cesser de faire entendre ses louanges le jour où la seule nature humaine se trouve élevée dans la Vierge au dessus des esprits immortels. Mais si la dévotion ne nous permet pas de garder le silence aujourd'hui sur elle, notre intelligence paresseuse ne peut concevoir, et notre langue inhabile ne peut exprimer rien qui soit digne d'elle. Voilà pourquoi les princes eux-mêmes de la cour céleste, à la vue d'une chose si nouvelle, s'écriaient tout pleins d'admiration : « Quelle est celle qui monte ainsi du désert, pleine de délices (Cant. VIII, 5) ? » C'est comme s'il disaient en termes plus clairs : « Comme elle est grande, et d'où lui vient, puisqu'elle s’élève du désert, une telle affluence de délices ? On n'en trouve pas de semblables, même parmi nous, dont le cours impétueux du fleuve réjouit la vue dans la cité de Dieu, et qui, sous ses yeux, buvons à longs traits, dans un torrent de délices. Quelle est cette femme qui vient de dessous le soleil, de là où il n'y a que labeur, douleur, affliction d’esprit, et qui monte, comblée de délices spirituelles ? Pourquoi ne dirais-je point que ces délices, ce sont la gloire de la virginité, avec le don de la fécondité, la marque insigne de l’humilité, le doux rayon de miel de la charité, les entrailles de la miséricorde, la plénitude de 1a grâce, et le privilégie d'une gloire unique ? Aussi, en s'élevant de ce désert, la Reine du monde, comme l'Église le dit dans ses chants, « est devenue belle et douce à voir dans ses délices, »même aux yeux des autres. Qu'ils cessent pourtant d'admirer les délices de ce désert ; car le Seigneur a répandu sa bénédiction, et notre terre a porté son fruit (Psal. LXXXIV, 13). Qu'ont-ils à admirer marie quand elle s'élève du désert de cette terre comblée de délices ? Ils ont bien plus de quoi admirer dans le Christ devenu pauvre, quand il était riche de la plénitude du royaume du ciel, car il me semble bien plus étonnant de voir le fils de Dieu descendre au-dessous même des anges que Marie s'élever au dessus d'eux. Son dénuement a fait notre richesse, et ses misères ont fait les délices du monde. (II Cor. VIII, 9). Enfin, quand il était riche, il s'est fait pauvre pour nous, afin de nous enrichir par sa propre pauvreté. Il n est pas jusqu'aux ignominies de sa croix qui ne soient devenues un sujet de gloire pour les fidèles.
2. Mais de plus, celui qui est notre vie court au moment funèbre pour en tirer celui qui y dormait déjà de puis quatre jours, ce Lazare qui doit faire le sujet de mon sermon aujourd'hui, si votre charité ne l'a point oublié, mais s'il cherche Lazare, c'est pour être lui-même cherché et trouvé par Lazare. Car la charité consiste précisément, non pas en ce que nous avons aimé Pieu, mais en ce qu'il nous a aimés le premier. Courage donc, Seigneur, cherchez celui que vous aimez pour nous faire aimer et chercher de lui à votre tour. Demandez où on l'a posé, car il gît enfermé, chargé de liens, écrasé. Il gît dans la prison de sa conscience, il est chargé des liens de la discipline, et il est recouvert, écrasé par le fardeau de la pénitence comme par une lourde pierre qui serait placée au dessus de lui, d'autant plus qu'il est privé de la charité qui est forte comme la mort, de la charité, dis-je, qui supporte tout. Et là, Seigneur, au milieu de tout cela, déjà il sent mauvais, car il y a quatre jours qu'il est en cet état. Il me semble que votre esprit me devance pour découvrir ce que je veux vous faire entendre par Lazare ; eh bien ! c'est celui qui, venant de mourir au péché, se perce la muraille (Ezech. VIII, 8), pour voir d'innombrables abominations, les abominations exécrables de son cœur mauvais et impénétrable ; or, suivant un mitre apôtre, il est. entré dans la pierre, et il s'est caché dans une fosse creusée dans le sol, pour se soustraire à l'indignation et à la fureur du Seigneur (Jerem. XXVI, 38).
3. Mais, que faut-il entendre par ces mots. « Seigneur, il sent déjà mauvais, car il y a quatre jours qu'il est mort ? » Peut-être n'allez-vous point trouver de suite ce que signifient cette mauvaise odeur et ces quatre jours. Il me semble que le premier jour est celui de la crainte, le jour où le mal du péché s'irradiant dans nos cœurs, nous donne la mort, ce jour-là, nous sommes comme ensevelis dans le sépulcre de nos propres consciences. Le second jour, si je ne me trompe, est celui de la lutte, car il arrive ordinairement que, dans les premiers temps de notre conversion, la tentation des mauvaises habitudes se fait plus vivement sentir, et les traits enflammés du diable ne peuvent être éteints qu'avec peine. Le troisième jour me paraît être celui de la douleur, alors que le pécheur repasse ses années dans l'amertume de son âme, et n'a pas moins de peine à se détourner des périls futurs que de chagrin pour gémir sur les maux passés. Vous vous étonnez que ce soit là ce que j'entends par les quatre jours, mais ce sont les jours de la sépulture, des jours de ténèbres et d'obscurité, des jours de deuil et d'amertume. Vient après cela le jour de la honte, qui ne diffère point des trois autres ; c'est celui où l'âme est enveloppée d'une horrible confusion, quand la malheureuse considère le nombre et la grandeur de ses fautes, et que, des yeux du cœur, elle envisage les sombres images de ses péchés. Dans cet état, l'âme ne dissimule rien, mais juge tout, mais aggrave, mais exagère tout, c'est un juge sévère qui ne s'épargne point. Après tout, ce courroux est bon, cette sévérité cruelle est digne de pitié, elle se concilie aisément la grâce de Dieu, en prenant en main, contre elle-même, les intérêts de sa justice. Mais en attendant, ô Lazare, maintenant, sors de ton sépulcre, ne demeure point davantage dans une si mauvaise odeur. Une chair qui sent mauvais n'est pas loin de se corrompre, et celui qui est trop vivement confondu et brisé 'est bien prés du désespoir ; aussi, ô Lazare, sors de ton tombeau. L'abîme appelle l'abîme, un abîme de lumière et de miséricorde appelle un abîme de ténèbres et de misère. Sa bonté l'emporte sur ta propre iniquité, et là où le péché abonde, il fait surabonder la grâce. « Lazare, dit-il, venez dehors. » C'est comme s'il avait dit en propres termes : « Jusques à quand les ténèbres de votre conscience vous retiendront-elles ? Jusques à quand, sur votre couche, votre cœur se sentira-t-il percé de compassion ? Venez dehors, avancez, respirez à la lumière de mes miséricordes. Voilà, en effet ce que vous avez lu dans un Prophète : « Je vous retiendrai comme par le frein de ma gloire, pour que vous ne périssiez point (Isa. XLVIII, 9). » Un autre Prophète avait dit plus clairement encore : « Mon âme a été toute troublée en moi-même, c'est pourquoi je me souviendrai de vous (Psal. XLI, 7). »
4. Mais que veulent dire ensuite ces paroles : « Enlevez la pierre, » et peu après : « déliez-le ? » Est-ce que, après la visite de la grâce qui console l'âme, le pécheur cessera de faire pénitence parce que le royaume de Dieu s'est approché, ou repoussera-t-il la discipline, si par hasard le Seigneur entre en courroux, et s'éloignera-t-il de la voie de la justice ? Non, non. Qu'on ôte la pierre, mais que la pénitence continue, non plus pour le charger et l'accabler de son poids, mais pour fortifier et affermir de plus en plus l'âme revenue à la vie, et déjà même assez robuste. Maintenant, en effet, sa nourriture est de faire la volonté du Seigneur, ce qu'elle ne savait point auparavant. Voilà aussi comment la discipline n'étouffe point sa liberté, selon ce mot. du Prophète : « La loi n'est point pour les justes (I Tim. 1, 9) ; » mais elle dirige sa volonté, et la maintient dans les sentiers de la paix. Sur la résurrection de Lazare, nous avons un mot plus clair encore du Prophète, le voici : « Vous ne laisserez point mon âme dans l'enfer (Psal. XV, 10), » attendu que, comme je me souviens de vous l'avoir dit le second jour de cette octave, une conscience coupable est comme une prison, comme un enfer pour l'âme. « Et vous ne permettrez pas que votre saint, non pas le sien, mais le vôtre, celui que vous sanctifiez vous-même, « souffre la corruption (ibidem). » Or, le mort de quatre jours, qui déjà sentait mauvais, était bien près de la corruption. Oui, il s'en fallait de peu que le pécheur ne tombât tout à fait en pourriture, et que, arrivé au fond même de l'abîme, il ne méprisât tout (Prov. XVIII, 2) ; mais, prévenu par la voix de la vertu et vivifié par elle, il rend grâce en s'écriant : « Vous m'avez fait connaître les voies de la vie, et vous me comblerez de joie par la vue de votre visage (Ibidem 11). » En effet, vous avez appelé mon âme du fond de l'enfer, et l'en avez tirée pour vous contempler, alors que mon esprit se contemplait avec angoisse, et n'avait sous les yeux que la face abominable de sa propre conscience. « Il s'écria donc, dit l'Évangile, d'une voix forte : Lazare, venez dehors. » Oui, ce fut une voix bien forte, mais ce qui en faisait la force et la grandeur, c'était bien moins l'éclat de ses sons que ses accents de bonté et sa vertu.
5. Mais où en suis-je venu ? N'avais-je pas commencé par suivre la Vierge au moment où elle s'élevait dans les cieux ? Et voici que je descends avec Lazare au fond de l'abîme ; le cours de ma pensée m'a emporté de toute la splendeur de la vertu par une pente rapide à l'odeur d'un mort de quatre jours. Pourquoi cela ? n'est-ce point parce que j'ai cédé à mon propre poids, parce que la matière m'attirait en bas, d'autant plus énergiquement qu'elle me touche de plus près ? J'avoue mon inhabileté, je ne fais point mystère de ma propre faiblesse. Il n'est rien qui me plaise plus, mais en même temps, il n'est point de sujet non plus qui m'inspire plus de crainte à traiter que la gloire de là Vierge Marie. Car, sans parler de l'ineffable privilège de ses mérites et de sa prérogative unique, tout le monde a pour elle, comme il est juste, les sentiments de dévotion et d'amour les plus grands, l'honore et l'exalte à l'envi ; chacun est heureux de parler d'elle, mais quoi qu'on dise sur ce sujet ineffable, par le fait même qu'on a pu le dire, plaît moins, est moins agréable aux auditeurs, et reçoit un moins favorable accueil. Et pourquoi ce que l'esprit de l'homme peut comprendre à cette gloire incompréhensible ne semblerait-il pas trop peu de chose ? Si j'entreprends de louer en elle la virginité, à l'instant se présentent à moi une multitude de vierges. Si je parle de son humilité, il s'en trouve également au moins quelques-uns qui, à l'école de son Fils, ont appris à être doux et humbles de cœur (Matt. XI, 29). Si c'est la grandeur de sa miséricorde que j'entreprends d'exalter, il s'offre à la pensée aussitôt quelques hommes, et même des femmes remplis de sentiments miséricordieux. Il n'y a qu'une seule chose où elle est sans modèle et sans imitateurs, c'est l'union des joies de la maternité avec la gloire de la virginité. Marie, est-il dit, a choisi la meilleure part. Nul doute, en effet, que ce ne soit la meilleure, car si la fécondité du mariage est bonne, la chasteté des vierges est meilleure, mais ce qui surpasse l'une et l'autre, c'est la fécondité unie à la virginité, ou la virginité unie à la fécondité. Or, cette union est le privilège de Marie, nulle autre femme ne le partage avec elle, il ne lui sera point ôté pour être attribué à une autre. Il lui est propre, il est en même temps ineffable, si nul ne peut l'obtenir, nul ne peut non plus en parler comme il faut. Mais que sera-ce de ce privilège, si on songe au Fils qu'elle a eu ? Quelle langue, fût-ce la langue même des anges, pourra célébrer dignement les louanges de la Vierge Mère, et mère non d'un homme quelconque, mais de Dieu même ? C'est une double nouveauté, une double prérogative ; c'est un double miracle, mais non moins digne que parfaitement convenable, car de même qu'il ne convenait point qu'une Vierge eût un autre Fils, de même un Dieu ne pouvait naître d'une autre mère.
6. Mais pour peu qu'on y fasse attention, on trouvera qu'il y a plus encore, et on verra que les vertus que Marie semblait d'abord partager avec les autres femmes lui conviennent à elle plus particulièrement qu'aux autres. En effet, quelle autre vierge pour sa pureté osera se comparer à celle qui a été digne de devenir le sanctuaire du Saint-Esprit, et la demeure du Fils de Dieu ? Si on estime les choses à leur rareté ; la première femme qui résolut de mener la vie des anges sur la terre n'est-elle point au dessus de toutes les autres ? « Comment cela se fera-t-il, dit-elle ? car je ne connais point d'homme (Luc. I, 34). » Quel inébranlable dessein de garder la virginité, que celui que n'a point ébranlé la voix d'un ange lui promettant un Fils ! » « Comment cela se fera-t-il, dit-elle ? » Ce ne peut être de la manière que les choses se passent ordinairement pour les autres femmes, car, pour moi, je ne connais point d'homme, je ne désire point de fils et n'espère point d'enfant.
7. Mais aussi, quelle grande et précieuse humilité, avec une pareille pureté, avec une telle innocence, avec une conscience si bien exempte de tout péché, disons plus encore, avec une telle plénitude de grâce ! Ô femme bienheureuse, d'où vous vient cette humilité, et une telle humilité ? Elle était bien faite pour attirer les, regards du Seigneur, sa beauté était bien propre à exciter lés désirs du Roi des rois, et la suave, odeur qu'elle exhalait était bien capable d'arracher le fils de Dieu du sein éternel de son père. Aussi, quel rapport manifeste entre le cantique de notre Vierge et le chant nuptial de celle dont le sein devint le lit de son époux ! Entendez Marie s'écrier dans l'Évangile : « il a regardé l’humilité de sa servante (Ibid. 48), » et puis, écoutez-la encore dans son épithalame : « Pendant que le roi se reposait dans mon sein, le nard, dont j'étais parfumée, a répandu son, odeur (Cant. I, 11) ». Or, le nard est une toute petite plante qui a la propriété de purger l'estomac, ce qui montre bien qu'elle est ici l'emblème de l'humilité, dont l'odeur et la beauté ont trouvé grâce devant Dieu.
8. Qu'il ne soit point parlé de votre miséricorde, ô Vierge bienheureuse, s'il se trouve un seul homme qui se rappelle vous avoir, invoquée en vain dans ses besoins. Pour ce qui est de toutes vos autres, vertus, ô vous dont nous sommes les humbles serviteurs, nous vous en félicitons pour vous-même, mais pour, ce qui est de celle-ci, c'est nous que nous en félicitons. Nous avons des louanges à donner à votre, virginité, et nous tâchons d'imiter votre humilité ; mais ce qui charmait tout particulièrement des malheureux comme nous, c'est la miséricorde ; ce que nous embrassons plus étroitement, ce que nous invoquons le plus souvent, est la miséricorde. C'est elle, en effet, qui a obtenu la réparation de l'univers entier, et le salut de tous les hommes, car on ne peut douter qu'elle n'ait songé avec sollicitude, à tout le genre humain à la fois, la femme à qui il fut dit : « Ne craignez ô Marie ; vous avez trouvé la grâce (Luc. I, 39), » que vous cherchiez sans doute. Qui donc, ô femme bénie, pourra mesurer la longueur, et la largeur, la sublimité et la profondeur, de votre miséricorde ? Sa longueur, elle secourt jusqu'à son dernier jour celui qui l'invoque. Sa largeur, elle remplit si bien la terre entière, qu'on peut dire de vous aussi que la terre est pleine de votre miséricorde. Quant a sa sublimité et à sa profondeur, elle s'élevé, d'un côté, à la restauration de la cité céleste, et de l'autre, elle apporte la rédemption à tous ceux qui sont assis dans les ténèbres, à l'ombre de la mort. En effet, c'est pour vous, ô Vierge que le ciel s'est rempli, et que l'enfer s'est vidé, que les brèches de la céleste Jérusalem se sont relevées, et que la vie a été rendue aux malheureux hommes qui l'avaient perdue et qui l'attendaient. Voilà comment votre toute puissante et toute bonne charité abonde, en sentiments de compassion, et en désirs de venir à notre secours, aussi riche en compassion qu'en assistance.
9. Aussi, que notre âme, dévorée des ardeurs de la soif, vole à cette fontaine, que notre misère recoure avec sollicitude à ce comble de miséricorde. Tels sont les vœux dont nous vous accompagnons autant que nous le pouvons, à votre retour vers votre fils, et dont nous grossissons de loin votre cortège, ô Vierge bénie. Que désormais votre bonté ait à cœur de faire connaître au monde la grâce que vous avez trouvée devant Dieu, en obtenant, par vos prières, le pardon pour les pécheurs, la guérison pour les malades, la force pour les cœurs faibles, la consolation pour les affligés, du secours pour ceux qui sont en péril, et la délivrance pour les saints. Que, dans ce jour de fête et de joie, ô Marie, reine de clémence, vos petits serviteurs qui invoqueront votre très-doux nom, obtiennent les dons de la grâce de Jésus-Christ votre fils, Notre-Seigneur qui est le Dieu béni par dessus tout, dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.