HOMÉLIE XXIX.
APRÈS CELA JÉSUS ÉTANT VENU EN JUDÉE, SUIVI DE SES DISCIPLES, IL Y DEMEURAIT AVEC EUX, ET Y BAPTISAIT. (Jn 3, 22-30)
ANALYSE
01 Rien n'est plus grand que la vérité, rien n'est plus bas que le mensonge. — Pourquoi Jésus-Christ ne baptisait pas, mais seulement ses disciples.
02 Les disciples de Jean portaient envie à ceux de Jésus-Christ.
03 Comment l'Église devient l'épouse de Jésus-Christ. — Maux et pertes que cause la vaine gloire : elle renverse les villes et les déserts. — Comment on peut se délivrer de ce vice et le vaincre. — La gloire de ce monde est vaine et fausse : la gloire du ciel est seule réelle et véritable : y élever ses yeux, vrai moyen de mépriser tout ce qui est ici-bas, et toute la gloire des hommes.
1. Rien n'est plus illustre, rien n'est plus fort et plus puissant que la vérité, comme aussi rien n'est plus bas, rien n'est plus faible que le mensonge : il a beau se déguiser, facilement on le démasque, facilement on le dissipe. La vérité, au contraire, se montre à nu à tous ceux qui veulent contempler sa beauté ; elle ne cherche pas à se cacher, elle ne craint point le péril ni les pièges, elle n'ambitionne pas les hommages de la multitude. Rien d'humain n'a d'empire sur elle ; mais, supérieure à tous les pièges qu'on lui tend, elle les voit sans s'ébranler ; ceux qui se réfugient dans son sein y trouvent un asile assuré, ils y sont gardés comme dans une forteresse imprenable ; telle est la grandeur de sa puissance ; les coups cachés qu'on lui porte, elle les détourne ; mais ses œuvres, elle les expose aux yeux de tout le monde ; c'est ce que Jésus-Christ déclare à Pilate en lui répondant : « J'ai parlé publiquement à tout le monde, et je n'ai rien dit en secret ». (Jean, XVIII, 20.)
Ce que le divin Sauveur dit alors, maintenant il le fait : « Après cela », dit l'évangéliste, « Jésus étant venu en Judée, suivi de ses disciples, il y demeurait avec eux et y baptisait ». Aux jours de fêtes solennelles, Jésus allait à Jérusalem pour enseigner publiquement sa doctrine à ceux qui s'y assemblaient, et afin que tous profitassent de ses miracles. Mais quand la fête était passée, il s'en allait souvent auprès du Jourdain, parce qu'une multitude de peuple y accourait ; car il se rendait toujours aux lieux les plus fréquentés, non par vanité ou par ambition, mais pour faire du bien à plus de monde. D'ailleurs, l'évangéliste dit dans la suite que ce n'était pas Jésus qui baptisait, mais ses disciples (Jean, IV, 2) ; il est donc évident qu'il faut entendre la même chose ici, à savoir que les disciples baptisaient seuls.
Mais pourquoi, direz-vous, Jésus-Christ ne baptisait-il pas ? Longtemps auparavant Jean-Baptiste avait dit : « C'est lui qui vous baptisera dans le Saint-Esprit et dans le feu », (Matth. III, 11.) Or il n'avait pas encore donné le Saint-Esprit ; c'est donc pour une bonne raison qu'il ne baptisait pas, mais seulement ses disciples baptisaient parce qu'ils voulaient engager beaucoup de monde à venir écouter la prédication et la doctrine du salut. Et pourquoi les disciples de Jésus baptisant, Jean-Baptiste ne cessa-t-il point de baptiser jusqu'à ce qu'il fût mis en prison ? Car quand l'évangéliste dit : « Jean baptisait à Ennon », il y ajoute : « Alors Jean n'avait pas encore été mis en prison » (Jean, III, 23, 24) ; il montre donc que Jean-Baptiste n'avait pas encore censé de baptiser. Et encore pourquoi a-t-il baptisé jusqu'à ce temps ? Cependant, il aurait fait connaître que [235] les disciples de Jésus étaient plus dignes de baptiser que lui, si, lorsqu'ils commencèrent, il eût lui-même cessé. Pour quelle raison donc baptisait-il ? Ce fut pour ne leur pas attirer plus d'envie et de plis grandes disputes. En effet, si, publiant souvent ce qu'était Jésus-Christ, lui cédant la première place et se déclarant inférieur à lui, il ne persuada pas pour cela les Juifs que c'était à lui qu'ils devaient aller ; s'il eût, dis-je, cessé de baptiser, il les aurait encore plus émus et les aurait rendus plus opiniâtres. Voilà pourquoi Jésus-Christ commença principalement à prêcher après la mort de Jean-Baptiste. Au reste, je crois qu'il ne vécut pas longtemps, afin que les esprits de cette multitude se réunissent et se tournassent tous vers Jésus-Christ, et qu'ils ne fussent plus partagés entre l'un et l'autre. De plus, Jean-Baptiste, pendant qu'il baptisait, ne cessait point de les exhorter à aller trouver Jésus-Christ et de leur rendre de grands témoignages de lui. D'ailleurs il baptisait au nom de celui qui devait venir après lui, afin qu'ils crussent en lui. Si donc celui qui prêchait ainsi Jésus-Christ eût discontinué de baptiser, comment aurait-il fait connaître l'excellence et la supériorité des disciples de Jésus ? N'aurait-on pas cru, au contraire, que c'était par jalousie ou par dépit qu'il ne baptisait plus ? Mais en continuant il confirme et fortifie ce qu'il a dit. Car il ne cherchait pas à s'acquérir de la gloire, mais il envoyait ses auditeurs à Jésus-Christ. Et il ne le servait pas moins que les disciples, ou plutôt encore plus, attendu que son témoignage était moins suspect et que sa réputation l'emportait dans l'esprit de tout le monde sur celle des disciples. L'évangéliste voulant nous le faire entendre, disait : « Toute la Judée et tout le pays des environs du Jourdain allaient le trouver, et ils étaient baptisés par lui ». (Matth. III, 5.) Quoique les disciples de Jésus baptisassent, le peuple ne cessait pas d'accourir en foule à Jean-Baptiste.
Que si quelqu'un demande en quoi le baptême des disciples était supérieur à celui de Jean, nous répondrons en rien, car l'un et l'autre était dénué de la grâce du Saint-Esprit, et les uns et les autres n'avaient tous qu'un seul et même motif : c'était d'envoyer à Jésus-Christ ceux qu'ils baptisaient. En effet, afin de n'être pas obligés de courir de toutes parts, pour chercher et assembler ceux qui devaient croire en Jésus-Christ, comme André qui avait amené Simon, et Philippe Nathanaël, ils résolurent et convinrent de baptiser, afin que par le baptême ils pussent sans peine et sans travail les attirer à Jésus-Christ, et préparer le chemin à la foi qu'il devait prêcher ; mais que ces baptêmes n'eussent aucun avantage l'un sur l'autre, les paroles qui suivent le font voir.
Quelles sont ces paroles ? « Il s'excita une dispute entre les disciples de Jean, et un Juif
[01] , touchant la purification
[02] (25) ». Et cela n'est pas surprenant, puisque les disciples de Jean portaient continuellement envie aux disciples de Jésus-Christ, ou plutôt à Jésus-Christ même : lorsqu'ils les virent baptiser, ils commencèrent dès lors à parler à ceux qu'ils baptisaient pour leur insinuer que leur baptême, à eux, avait une supériorité sur celui des disciples de Jésus-Christ, et s'étant approchés de quelqu'un de ceux qui venaient d'être baptisés, ils tâchèrent de le lui persuader et ne le purent pas : mais l'évangéliste fait clairement entendre que ce sont les disciples de Jean, et non pas ce Juif, qui ont excité cette dispute : car il ne dit pas qu'un certain Juif leur avait demandé leur avis ; mais il dit que la question touchant la purification d'où vint la dispute, fut agitée par les disciples de Jean avec un Juif.
2. Faites attention, je vous prie, mes frères, à la douceur et à la retenue de l'évangéliste. Il ne prend point de parti, il ne s'emporte ni contre les uns, ni contre les autres ; mais autant qu'il le peut, il diminue la faute, disant seulement qu'il s'éleva une dispute. Toutefois, la suite fait bien voir que c'est par jalousie que ces disciples avaient excité la dispute ; mais il le rapporte encore avec bien de la modération, car il dit : « Ils vinrent trouver Jean, et lui dirent : Maître, celui-là qui était avec vous au delà du Jourdain, auquel vous avez rendu témoignage, baptise maintenant et tous vont à lui (26) ». C'est-à-dire celui que vous avez baptisé ; car c'est ce que signifie ce mot : à Celui auquel vous avez rendu témoignage » ; en d'autres termes : celui que vous avez illustré, et que vous avez rendu célèbre, ose imiter ce que vous faites : ils n'eurent garde de dire : celui que vous avez baptisé : ils auraient été forcés de faire mention de cette voix qui s'était fait entendre d'en-haut et aussi de la descente du Saint-Esprit : mais que disent-ils ? « Celui qui était avec vous au delà du Jourdain, auquel vous avez rendu témoignage ». C'est-à-dire : celui qui était au nombre de vos disciples, qui n'avait rien de plus que nous, s'est séparé de nous et baptise. Mais ce n'est pas seulement par là qu'ils croyaient pouvoir l'animer contre Jésus, c'est encore en lui insinuant que son baptême serait à l'avenir moins illustre et moins célèbre car, ajoutent-ils, « tous vont à lui ». D'où il paraît visiblement qu'ils ne purent même pas amener à leur sentiment le Juif avec qui ils avaient disputé. Ils parlaient ainsi, parce qu'ils étaient incomplètement instruits et encore sensibles à l'ambition.
Que fit donc Jean-Baptiste ? il ne les reprit pas durement, de crainte qu'en le quittant ils ne se portassent à quelque mauvaise action. Mais que leur dit-il ? « L'homme ne peut rien recevoir, s'il ne lui a été donné du ciel (27) ». Que s'il parle de Jésus-Christ dans des termes trop bas, ne vous en étonnez pas ; il ne pouvait pas tout d'un coup instruire des hommes si prévenus, et qui étaient dans de si mauvaises dispositions. Mais cependant il tâche de les effrayer, et de leur faire connaître que, de combattre contre. Jésus, c'était combattre ainsi contre Dieu même. Gamaliel fit la même réponse : « Vous ne pourrez détruire cette œuvre, et vous seriez en danger de combattre contre Dieu même ». (Act. V, 39.) L'évangéliste établit la même vérité d'une manière un peu enveloppée. Il fait répondre à ces disciples : « L'homme ne peut rien recevoir, s'il ne lui a été donné, du ciel. » C'est-à-dire, vous tentez l'impossible, et en agissant de la sorte, vous vous mettez en danger de combattre contre Dieu même. Quoi donc ? Théodas (Act. V, 36) n'agissait-il pas par lui-même ? J'en conviens : il agissait véritablement par lui-même ; mais à peine parut-il, qu'il fut anéanti et toute son œuvre avec lui. Mais il n'en est pas ainsi de l'œuvre de Jésus-Christ. Par là, Jean apaise insensiblement ses disciples, en leur faisant voir que ce Jésus, à qui ils osaient s'opposer, n'est pas un homme, mais un Dieu qui les surpasse en dignité, et en gloire. Qu'ainsi, si ses œuvres brillaient et éclataient, si tous allaient à lui, il ne fallait pas s'en étonner, car telles sont les œuvres de Dieu : que celui qui faisait de si grandes choses était un Dieu, autrement ses œuvres n'auraient pas eu tant de force ni tant de vertu. Qu'au reste, les œuvres des hommes se découvrent et se détruisent facilement ; or, il n'en est pas de mémé pour celles-ci : elles ne sont donc pas des œuvres humaines. Et remarquez comment il tourne contre eux-mêmes ces paroles : « Celui à qui vous avez rendu témoignage », par où ils croyaient l'exciter à perdre Jésus-Christ. Car après leur avoir montré que ce n'était pas par son témoignage que Jésus-Christ était devenu illustre, il leur ferme la bouche en disant : « L'homme ne peut rien recevoir de soi-même, s'il ne lui a été donné du ciel ».
Que veut dire cela ? Si vous admettez mon témoignage, et si vous le croyez véritable, apprenez de même, que ce n'est pas moi que vous devez mettre au-dessus de lui, mais lui que vous devez regarder comme au-dessus de moi. Quel est en effet le témoignage que j'ai porté ? Je vous en prends à témoin : Voilà pourquoi il ajoute : « Vous me rendez vous-mêmes témoignage que j'ai dit : Je ne suis point le Christ, mais : J'ai été envoyé devant lui (28) ». Si donc c'est à cause du témoignage que je lui ai rendu, que vous venez me dire : « Celui à qui vous avez rendu témoignage » ; qu'il vous en souvienne donc de mon témoignage, et vous reconnaîtrez que non seulement il ne l'a point abaissé, mais encore qu'il l'a beaucoup relevé. Mais d'ailleurs ce témoignage ne venait point de moi, il vient de Dieu même, qui le lui a rendu par ma bouche. C'est pourquoi si je vous parais digne de foi, rappelez-vous qu'entre plusieurs autres choses que j'ai dites, j'ai dit aussi que « j'ai été envoyé devant lui ».
Ne voyez-vous pas que Jean-Baptiste fait insensiblement connaître que cette parole est divine ? Car voici ce qu'il veut dire : Je suis un ministre, et je dis ce que m'a ordonné de dire celui qui m'a envoyé ; je ne cherche pas à plaire aux hommes, mais je remplis le ministère que m'a confié son Père en m'envoyant ; ce n'est ni par faveur, ni par complaisance que j'ai rendu ce témoignage ; j'ai dit ce que j'avais mission de dire. Ne croyez donc pas que je [237] sois pour cela quelque chose de grand ; ma mission, mes paroles, tout ne tend qu'à faire connaître sa grandeur et son excellence. Car il est le Seigneur et le maître de toutes choses ; ce qu'il déclare encore par les paroles qu'il ajoute : « L'époux est celui à qui est l'épouse ; mais l'ami de l'époux qui se tient debout, et qui l'écoute, est ravi de joie d'entendre la voix de l'époux (29) ». C'est pourquoi celui qui a dit : « Je ne suis pas digne de dénouer les cordons de ses souliers », se dit maintenant son ami, non pour s'élever et se donner des louanges, mais pour montrer combien il a à cœur les intérêts de Jésus-Christ ; que ce qui se passe ne se fait point malgré lui, ni contre sa volonté, mais à son grand contentement ; et qu'il n'a rien dit, qu'il n'a rien fait qui ne tendît à cette unique fin ; voilà ce qu'il fait très prudemment connaître par le nom d'ami. En effet, dans les mariages les serviteurs de l'époux n'ont ni tant de joie, ni tant de plaisir que ses amis. Jean-Baptiste ne se dit donc pas égal en dignité à l'époux, à Dieu ne plaise 1 mais il se dit son ami, pour marquer l'excès de sa joie et pour se mettre à la portée de ses disciples. Il a déjà fait entendre qu'il n'est qu'un envoyé, qu'un ministre, en se disant envoyé devant lui. C'est pourquoi il se dit l'ami de l'époux, et aussi parce qu'il voyait ses disciples souffrir de ce qu'on allait à Jésus-Christ ; par là il leur fait voir que non seulement cela ne lui fait aucune peine, mais encore qu'il s'en réjouit extrêmement.
Puis donc que je suis venu, dit-il, pour travailler et contribuer à ce grand ouvrage, bien loin de m'attrister que tous aillent à Jésus-Christ, j'aurais au contraire une douleur extrême, s'il en était autrement. Si l'épouse n'allait pas trouver son époux, c'est alors que je m'affligerais ; mais non maintenant que je vois réussir nus efforts. Son œuvre s'accomplit, c'est un sujet de gloire ; pour nous ce que nous désirions avec tant d'ardeur se réalise ; l'épouse connaît son époux. Et vous-mêmes, vous m'en rendez témoignage, quand vous me dites : « Tous vont à lui ». Voilà ce que je voulais, et c'est pour cela que j'ai tout fait : aussi, témoin de cet heureux succès, je m'en réjouis, je tressaille, je bondis d'allégresse.
3. Mais que signifient ces paroles : « L'ami de l'époux qui se tient debout, et l'écoute, est ravi de joie » d'entendre « la voix de l'époux ? » Jean-Baptiste se sert ici d'une parabole pour arriver à son sujet. Car en parlant d'époux et d'épouse, il montre comment se font les fiançailles, à savoir : par la parole et par la doctrine ; c'est ainsi que l'Église est fiancée à Dieu. C'est pourquoi saint Paul disait : « La foi vient de ce qu'on a ouï, et on a ouï parce que la parole de Jésus-Christ » (Rom. X, 17) a été prêchée. Cette parole me ravit de joie. Mais à l'égard de ce mot : « Qui se tient debout », ce n'est pas sans intention qu'il s'exprime ainsi, mais pour montrer que son ministère est fini, qu'il faut maintenant qu'il se tienne debout et qu'il écoute après avoir remis l’épouse à son époux : qu'il est le ministre et le serviteur de l'époux, que ses bonnes espérances, que ses vœux sont comblés ; voilà pourquoi il continue ainsi : « Je me vois donc dans l'accomplissement de cette joie » ; c'est-à-dire, j'ai accompli mon œuvre, nous n'avons plus rien à faire. Ensuite, il retient, il renferme dans son cœur la vive douleur qui le presse, en considérant, non seulement les maux présents, mais ceux aussi qui doivent arriver encore. Il en prédit quelque chose et le confirme et par ses paroles, et par ses œuvres, en disant : « Il faut qu'il croisse et que je diminue » ; c'est-à-dire, mon ministère est fini, je dois me retirer et disparaître ; mais pour lui, son temps est arrivé, il doit s'avancer et s'élever ; c'est pourquoi, ce que vous craignez, non seulement va arriver présentement, mais encore s'accroîtra de plus en plus. Et voilà même ce qui illustre le plus notre ministère, et ce qui en fait toute la gloire ; c'est pour cela que j'ai été son précurseur, et je suis ravi de joie de voir que l'œuvre de Jésus-Christ ait un si grand et si heureux succès, et que le but vers lequel ont tendu tous nos efforts, soit désormais atteint.
Ne voyez-vous pas, mes chers frères, avec quelle patience et quelle sagesse Jean-Baptiste apaise la douleur de ses disciples, étouffe leur jalousie et leur fait connaître que s'opposer à l'accroissement de Jésus-Christ, c'est tenter l'impossible ? remède propre, entre tous, à guérir leurs mauvaises intentions. Car si la divine Providence a permis que toutes ces choses arrivassent du vivant de ce saint précurseur, et lorsqu'il baptisait encore, c'est afin qu'il rendît témoignage de la supériorité du Sauveur, et que ses disciples fussent sans excuse, s'ils s'obstinaient à ne pas croire en Jésus-Christ. En effet, ce ne fut pas de [238] lui-même qu'il se porta à rendre ces témoignages, ni pour satisfaire la curiosité d'autres personnes ; ce fut pour répondre aux demandes de ses disciples, qui seuls l'interrogeaient et entendaient ses réponses. Car, s'il eût parlé de son propre mouvement, ils n’auraient pas cru si facilement, qu'en apprenant ce qu'il pensait, et par la réfutation de leurs objections, et par la réponse à leurs demandes. Ainsi les Juifs, qui lui avaient envoyé des gens, pour l'interroger et savoir son sentiment, ne s'y étant pas rendus, lorsqu'ils le connurent, se sont pour cela même rendus indignes de tout pardon.
Qu'est-ce donc que tout cela nous apprend ? Que la vaine gloire est la source et la cause de tous les maux : c'est elle qui a jeté les Juifs dans une furieuse jalousie ; c'est elle qui les a ranimés après une courte trêve, et portés à aller trouver Jésus-Christ pour lui dire : « pourquoi vos disciples ne jeûnent-ils point ? » (Matth. IX, 14.) Fuyons donc ce vice, mes bien-aimés. Si nous le fuyons, nous nous préserverons de l'enfer : car c'est principalement ce vice qui en attise le feu, tant sa domination s'étend sur tout, tant il exerce son tyrannique empire sur tout âge et sur tout rang ; c'est lui qui met le trouble dans l'Église, qui ruine les républiques, qui ruine les maisons, les villes, les peuples, les provinces. Pourquoi vous en étonner, quand il a bien pu pénétrer jusque dans le désert, où il a fait sentir toute la forte de son pouvoir ? Ceux qui s'étaient dépouillés de leurs biens et de leurs richesses, qui avaient renoncé au luxe du monde, à toutes ses pompes et à ses maximes, qui avaient surmonté les désirs de la chair et les violentes passions de la cupidité, ont souvent tout perdu pour s'être laissé vaincre par la vaine gloire. C'est par ce vice que celui qui avait beaucoup travaillé a été vaincu par celui qui, bien loin d'avoir travaillé, avait au contraire commis beaucoup de péchés. Je parle du pharisien et du publicain. Mais prêcher contre ce vice, vous montrer les maux qu'il cause, ce serait peine perdue, car tout le monde est du même avis sur ce point ; et ce dont il s'agit, c'est de réprimer en soi cette funeste passion.
Comment donc en viendrons-nous à bout ? En opposant la gloire à la gloire. Comme, en effet, nous dédaignons les richesses de la terre, lorsque nous en envisageons d'autres ; comme nous méprisons cette vie, lorsque nous pensons à une autre qui est bien préférable, nous pourrons de même rejeter la gloire de ce monde, lorsque nous songerons à une gloire plus belle, à ce qui est proprement la vraie gloire. Celle dont nous parlons n'est qu'une vaine et fausse gloire, un nom sans réalité ; mais celle du ciel est une gloire véritable, qui a pour panégyristes, non les hommes, mais les anges, les archanges et le Seigneur des archanges, ou plutôt aussi les hommes mêmes. Si vous jetez les yeux sur ce théâtre, si vous cherchez à connaître le prix de ces couronnes, si vous vous transportez au lieu où retentissent ces applaudissements, les biens de la terre ne seront pas capables de vous toucher et de vous arrêter ; vous ne vous prévaudrez plus de leur possession, vous ne chercherez pas à les acquérir si elles vous manquent. Dans cette cour, on ne voit aucun des satellites du roi, au lieu de rechercher les bonnes grâces de celui qui siège sur le trône et porte le diadème, s'occuper de ces cris d'oiseaux, de ces bourdonnements de moucherons qui s'appellent les éloges des hommes.
Connaissant donc la bassesse des choses humaines, envoyons, plaçons tous nos biens et' toutes nos richesses dans ces inviolables trésors, et cherchons la gloire qui est stable et éternelle. Je prie Dieu de nous l'accorder à tous, par la grâce et par la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ, par qui et avec qui la gloire soit au Père et au Saint-Esprit, etc.
NOTES
[01] « Un Juif », saint Chrysostome dit :
meta ioudaiou, et plusieurs exemplaires lisent de même. Notre Vulgate dit : « Les Juifs ». Au reste, il est facile de concilier cette petite différence ; parce qu'il est assez vraisemblable que la contestation ayant d'abord été commencée par un Juif qui avait reçu le baptême de Jésus-Christ, passa aux autres et devint générale.
[02] « La Purification », autrement « le Baptême », qui est appelé « Purification », parce que les Juifs le mettent au nombre des purifications légales, On peut aussi appeler le baptême « purification » parce que le propre effet du baptême est de purifier.
HOMÉLIE XXX.
CELUI QUI EST VENU D'EN-HAUT, EST AU-DESSUS DE TOUS. CELUI QUI TIRE SON ORIGINE DE LA TERRE, EST DE LA TERRE, ET SES PAROLES TIENNENT DE LA TERRE. (Jn 3, 31-34)
ANALYSE.
01 Efforts de saint Jean-Baptiste pour amener ses disciples à Jésus-Christ.
02 On ne peut rejeter Jésus-Christ sans accuser de mensonge Dieu qui l'a envoyé.
03 Il ne faut pas lire ou écouter légèrement les paroles de la sainte Écriture : peser toutes les paroles ; et observer toutes les circonstances. — Les paroles de la sainte Écriture sont des armes, mais il faut savoir les manier et s'en servir. — Quand, on défend mal les vérités de la religion, on est la risée et la fable des païens et des hérétiques. — Pour les affaires de ce monde chacun est adroit et habile ; pour la grande affaire du salut, nous ne sommes que des lâches. — Les Livres saints n'ont pas seulement été écrits pour les anciens, mais encore pour nous.
1. L'amour de la gloire est un vice très pernicieux ; oui, dis-je, très pernicieux, et la source de toutes sortes de maux. C'est fine épine que difficilement on arrache, une bête qu'on ne peut apprivoiser, une hydre à cent têtes armée contre ceux mêmes qui la nourrissent. Comme les vers rongent le bois qui les nourrit, comme la rouille dévore le fer d'où elle naît, et la teigne mange la laine, ainsi la vaine gloire donne la mort à l'âme sa nourrice. C'est pourquoi il nous faut être bien vigilants et attentifs pour arracher et détruire ce vice. Voyez ici encore tout ce que dit Jean-Baptiste à ses disciples, parce qu'il les voit infectés de cette maladie et qu'il a peine à les calmer. À ces premières paroles que vous avez entendues, il ajoute encore celles-ci pour les apaiser : « Celui qui est venu d'en-haut est au-dessus de tous ; celui qui tire son origine de la terre est de la terre, et ses paroles tiennent de la terre ». Puisque partout, dit-il, vous exaltez mon témoignage, puisque vous publiez que je suis très digne de foi, vous devez savoir que ce n'est pas à celui qui est de la terre à rendre digne de foi celui qui est venu d'en-haut ; mais ce mot : « Il est au-dessus de tous », que signifie-t-il ? Que celui qui est venu du ciel n'a besoin de personne, qu'il se suffit à lui-même, et que saris comparaison il est le plus grand de tous. Au reste, Jean-Baptiste dit de soi qu'il est de la terre et que ses paroles tiennent de la terre, non qu'il parlât de son propre mouvement, mais dans le sens auquel Jésus-Christ dit : « Si vous ne me croyez pas lorsque je vous parle des choses de la terre » (Jean, III, 12), désignant ainsi le baptême, non qu'il soit terrestre, mais parce qu'il le comparait alors à son ineffable génération ; en cet endroit de même, Jean-Baptiste dit qu'il parle en habitant de la terre, par comparaison de sa doctrine à celle de Jésus-Christ ; car ces mots : « Ses paroles tiennent de la terre », signifient seulement que ce qu'il dit est bas et grossier, et pour ainsi dire semblable aux choses de la terre, si on le compare avec la sublimité et l'excellence de la doctrine que Jésus-Christ enseigne : « Puisqu'en lui sont renfermés tous les trésors de la sagesse ». (Col. II, 3.) Mais encore ces paroles : « Celui qui tire son origine de la terre, est de la terre », font voir évidemment elles-mêmes qu'il ne veut point parler de pensées humaines ; en effet, il n'était pas tout entier de terre ; la meilleure partie de son être venait du ciel, car il avait une âme et il participait à l'esprit, et ces choses ne sont pas de la terre : Comment dit-il donc qu'il est de la terre ? Cette façon de parler ne signifie rien de plus, que ceci : Je suis peu de chose, puisque je [240] rampe à terre et que je suis né sur la terre. Le Christ, au contraire, nous est venu d'en-haut.
Enfin Jean-Baptiste ayant guéri, par tous ces discours, la maladie de ses disciples, parle ensuite de Jésus-Christ avec plus d'assurance ; en parler auparavant, t'eût été jeter ses paroles en l'air et les prodiguer en pure perte, puisqu'elles n'auraient point trouvé d'entrée dans l'esprit de ses disciples. Mais après qu'il a arraché les épines, alors il sème avec confiance en disant : « Celui qui est venu du ciel est au-dessus de tous. Et il rend témoignage de ce qu'il a vu et de ce qu'il a entendu, et personne ne reçoit son témoignage (32) ». Jean, après avoir parlé de Jésus-Christ en termes sublimes, baisse ensuite le ton ; car ce mot : « Ce qu'il a entendu et ce qu'il a vu », appartient au langage des hommes. Ce que Jésus-Christ savait, il ne l'avait point appris par la vue ni par l'ouïe, mais il le tenait de sa propre nature ; étant sorti parfait du sein de son Père, il n'avait pas besoin de maître ainsi qu'il le dit lui-même : « Comme mon Père me connaît, je connais mon Père ». (Jean, X,15.) Que signifie donc ceci : « Il dit ce qu'il a entendu, et il rend témoignage de ce qu'il a vu ? » Comme c'est par ces sens que nous apprenons parfaitement toutes choses, et qu'on nous regarde comme des maîtres dignes de foi sur les choses que nous avons ou vues ou entendues, parce qu'alors on est persuadé que nous n'inventons point et que nous ne disons rien de faux ; c'est pour se conformer à notre usage que Jean-Baptiste a dit : « Jésus-Christ rend témoignage de ce qu'il a entendu et de ce qu'il a vu », pour faire voir qu'il n'y a point en lui de mensonge et qu'il ne dit rien que de vrai. Ainsi, souvent nous-mêmes, nous avons la curiosité d'interroger celui qui nous raconte quelque chose, et de lui dire : l'avez-vous vu, l'avez-vous entendu vous-même ? S'il l'assure, nous regardons alors son témoignage comme véritable. Ainsi Jésus-Christ dit : « Je juge selon ce que j'entends » (Jean, V, 30) ; et : « Je ne dis que ce que j'ai appris de mon Père » (Jean, VIII, 26) ; et : « Nous rendons témoignage de ce que nous avons vu » (Jean, III, 11), et plusieurs autres choses semblables, non pour nous faire entendre que ce qu'il dit il l'a appris (le croire serait le comble de la démence) ; mais de peur que les Juifs n'eussent l'insolence de regarder comme suspect aucune de ses paroles ; car, attendu qu'ils n'avaient pas encore de lui l'opinion qu'ils devaient avoir, il s'autorise souvent de son Père pour persuader ce qu'il dit.
2. Mais pourquoi s'étonner qu'il cite le témoignage de son Père, puisque souvent il a recours aux prophètes et aux Écritures, comme lorsqu'il dit : « Ce sont elles qui rendent témoignage de moi ? » (Jean, 10, 39.) Il emprunte le témoignage des prophètes, dirons-nous pour cela qu'il est au-dessous d'eux ? À Dieu ne plaise ! Il se proportionne à la faiblesse de ses auditeurs. Il dit qu'il rapporte ce qu'il a appris de son Père, non qu'il ait besoin d'un docteur, mais afin de prouver qu'il ne dit rien de faux. Ainsi ce que dit Jean-Baptiste, vous devez l'expliquer de cette manière : j'ai besoin de ses leçons, puisqu'il est venu du ciel et qu'il nous apporte une doctrine céleste, que lui seul entend parfaitement. Car voilà ce que signifie ce mot : Il a entendu et il a vu. « Et personne ne reçoit son témoignage ». Mais il a eu des disciples, et plusieurs écoutaient assidûment sa parole ; pourquoi donc dit-il : « Personne ne reçoit ? » c'est-à-dire : Il y en a peu qui le reçoivent. S'il avait voulu dire : « Personne », pourquoi aurait-il ajouté : « Celui qui a reçu son témoignage a attesté que Dieu est véritable (33) ? » Ici Jean-Baptiste reproche à ses disciples leur peu de foi en Jésus-Christ : en effet, par ce qui suit on voit clairement qu'ils ne crurent pas même après ces paroles. Voilà pourquoi étant en prison, il les envoya à Jésus, afin de les lui mieux attacher. Et alors néanmoins ils ne crurent pas encore tout à fait en lui, comme Jésus-Christ le fait connaître par ces paroles : « Heureux celui qui ne prendra point de moi un sujet de scandale et de chute ! » (Matth. XI, 6.) Jean-Baptiste n'a donc point eu d'autre raison de dire : « Et personne ne reçoit son témoignage », que dans l'intention d'instruire ses disciples ; c'est comme s'il disait quoiqu'il y en ait peu qui doivent croire en lui, ne pensez pas que ce qu'il dit ne soit pas véritable, car il rend témoignage de ce qu'il a vu. Au reste, il le dit aussi pour censurer l'aveuglement des Juifs, de même qu'au commencement de son évangile, saint Jean les réprimande en disant : « Il est venu chez soi, et les siens ne l'ont point reçu » (Jean, I, 11) : par la faute, non de celui qui est venu, mais de ceux qui ne l'ont pas voulu recevoir : « Celui [241] qui a reçu son témoignage, a attesté que a Dieu est véritable (33) » ; par ces paroles il les effraie et les épouvante, car il leur fait voir que celui qui rejette le Fils ne le rejette pas lui seul, mais encore son Père ; c'est pourquoi il ajoute : « Celui que Dieu a envoyé ne dit a que des paroles de Dieu (34) ». Puis donc qu'il ne dit que des paroles de Dieu, celui qui croit en lui, croit en Dieu, et celui qui ne croit pas en lui, ne croit point en Dieu. Mais ce mot : « Il a scellé », veut dire : il a fait connaître. Après quoi ayant ainsi augmenté leur crainte, il ajoute : « Que Dieu est véritable », pour marquer qu'on ne peut rejeter Jésus-Christ, ou ne pas croire en lui, sans accuser de mensonge Dieu qui l'a envoyé. Puis donc que Jésus-Christ ne dit rien qui ne vienne de son Père, celui qui ne l'écoute point, n'écoute point son Père qui l'a envoyé.
Ne voyez-vous pas ici, mes frères, avec quelle force Jean-Baptiste frappe encore sur ses disciples ? Jusque-là ils ne croyaient pas qu'il y eût du mal à ne pas croire en Jésus-Christ. Voilà pourquoi il leur représente vivement l'extrême péril auquel s'exposent les incrédules ; afin qu'ils apprennent que n'écouter pas Jésus-Christ, c'est la même chose que de ne pas écouter son Père. Il poursuit, et se proportionnant à leur portée, il leur dit : « Parce que Dieu ne lui donne pas son Esprit par mesure ». Il se sert encore, comme j'ai dit, d'expressions basses et grossières, accommodant ainsi son langage à leur intelligence ; autrement il n'aurait pu exciter en eux la crainte. S'il avait dit de Jésus-Christ des choses grandes et élevées, ils ne l'auraient pas cru, ils l'auraient repoussé avec mépris : voilà pourquoi il rapporte tout au Père, parlant quelquefois de Jésus-Christ comme d'un homme.
Mais que signifie ceci : « Dieu ne lui donne pas son Esprit par mesure ? » Nous, dit Jean-Baptiste, nous recevons les dons du Saint-Esprit par mesure : car, par le Saint-Esprit il entend ici les dons. En effet, ce sont les dons qui sont distribués. Mais Jésus-Christ a en lui-même tous les dons, ayant reçu toute la plénitude du Saint-Esprit sans mesure. Or, si ces dons sont immenses, à plus forte raison sa substance est-elle immense. Ne voyez-vous pas aussi que le Saint-Esprit est immense « comme le Père ? » Celui donc qui a reçu toute la vertu du Saint-Esprit, qui connaît Dieu, qui dit : « Nous disons ce que nous avons entendu, et nous rendons témoignage de ce que nous avons vu », comment nous pourrait-il paraître suspect ? il ne dit rien qui ne soit de Dieu, rien qui ne soit du Saint-Esprit : mais cependant Jean-Baptiste ne parle point de Dieu le Verbe ; l'autorité qu'il donne à sa doctrine, il la tire toute du Père et du Saint-Esprit. Ses disciples connaissaient un Dieu, ils savaient qu'il y a un Saint-Esprit, quoiqu'ils n'en eussent pas une juste idée : mais qu'il y eût un Fils, ils l'ignoraient. C'est pour cela que, voulant donner de l'autorité à ce qu'il dit, et le persuader, il a toujours recours au Père et au Saint-Esprit. Car séparer cette raison « qui oblige Jean-Baptiste d'en user ainsi », et recevoir la doctrine en soi, comme elle se présente, ce serait se tromper beaucoup et s'écarter extrêmement de l'idée qu'on doit avoir de la dignité de Jésus-Christ. En effet, le motif de leur foi en Jésus-Christ ne devait pas être qu'il avait la vertu du Saint-Esprit, puisqu'il n'a nullement besoin du secours du Saint-Esprit, et qu'il se suffit à lui-même : Jean-Baptiste se conforme donc ainsi à l'opinion des simples, pour les élever peu à peu à de plus hauts et de plus grands sentiments.
Au reste, je dis ceci, mes chers frères, pour vous faire connaître que nous ne devons pas légèrement passer sur les paroles de la sainte Écriture, qu'il faut faire attention au but et à l'intention de celui qui parle, à l'esprit et à la faiblesse de ses auditeurs, et examiner bien d'autres choses. Car les docteurs ne découvrent et n'expliquent pas clairement tout, comme ils le voudraient, mais ils tempèrent beaucoup de choses, selon la portée de leurs disciples. C'est pourquoi saint Paul dit : « Je n'ai pu vous parler comme à des hommes spirituels, mais comme à des personnes encore charnelles : je ne vous ai nourris que de lait, et non de viandes solides »(I Cor. III, 1, 2.) Je voudrais, dit-il, vous parler comme à des hommes spirituels, et je ne l'ai pu, pourquoi ? Ce n'est pas qu'il en fût lui-même incapable, c'est qu'ils n'auraient pu l'entendre, s'il leur avait parlé comme à des hommes spirituels. De même Jean-Baptiste voulait enseigner de grandes choses à ses disciples, mais ils ne pouvaient encore les comprendre ; voilà pourquoi il s'attache si fort aux expressions les plus simples et les plus basses.
3. Il faut donc observer toutes choses avec [242] soin ; car les paroles de l'Écriture sont des armes spirituelles. Mais si nous n'avons pas l'adresse de les bien manier, ni d'en équiper nos disciples comme il faut, elles ne perdent rien, à la vérité, de leur vertu propre, mais elles nous deviennent inutiles. Supposons qu'il y ait ici une forte cuirasse, un casque, un bouclier, une pique : qu'ensuite quelqu'un les prenne, et qu'il se mette la cuirasse aux pieds, le casque non sur la tête, mais sur les yeux, le bouclier, non sur la poitrine, mais sur les jambes : pourra-t-il s'en aider ? ou plutôt n'en sera-t-il pas embarrassé ? Sans aucun doute. Mais ce n'est pas la faute des armes ; c'est la sienne, celle de son ignorance, puisqu'il ne sait ni s'en revêtir ni s'en servir. Il en est de même des saintes Écritures : si nous en confondons l'ordre, elles n'en auront pas moins en soi leur force et leur vertu, mais elles ne nous serviront de rien. J'ai beau vous répéter ces vérités, et en public et en particulier ; c'est peine perdue : toujours je vous vois attachés aux affaires du siècle, toujours je vous vois mépriser les choses spirituelles : voilà pourquoi nous nous mettons peu en peine de bien vivre, et, lorsque nous combattons pour la vérité, nous sommes sans force et nous devenons la fable et la risée des gentils, des Juifs et des hérétiques. Quand bien même vous seriez aussi négligents dans les autres choses, on ne devrait même pas vous le pardonner. Mais dans les affaires séculières chacun de vous est plus subtil et plus perçant qu'une épée, tant l'artisan que le magistrat mais dans les choses nécessaires et spirituelles nous sommes d'une extrême négligence, traitant les bagatelles comme des affaires sérieuses, et n'attachant pas même une importance secondaire aux plus pressants de nos intérêts. Ignorez-vous que ce qui est écrit dans les livres saints ne l'est pas pour les anciens,, pour nos pères seulement, mais aussi pour nous ? La voix de saint Paul qui dit : « Tout ce qui est écrit a été écrit pour nous servir d'instruction, à mous autres qui nous trouvons à la fin des temps, afin que nous concevions une espérance ferme par la patience et par la consolation que les Écritures nous donnent » (Rom. XV, 4 ; 1 Cor. X, 11) ; cette voix, dis-je, n'est-elle pas venue jusqu'à vous ?
Je parle inutilement, je le sais bien ; mais je ne cesserai point de parler. En le faisant, je me justifierai devant Dieu, quand bien même personne ne m'écouterait. Prêcher devant des gens dociles et attentifs, c'est une peine allégée : mais prêcher souvent sans être écouté, et néanmoins, sans se rebuter, prêcher toujours, c'est se rendre digne d'une plus grande récompense ; parce que, quelque dégoût qu'il y ait à n'être point écouté, on ne laisse pas de remplir son ministère selon la volonté de Dieu. Toutefois, quoique votre négligence doive nous procurer une plus grande récompense, nous aimons mieux l'avoir moindre et être plus sûrs de votre salut : car votre avancement et votre profit est une grande récompense à nos yeux. Au reste, si nous vous représentons maintenant ces choses, mes chers frères, ce n'est pas pour vous chagriner ni pour vous faire de la peine, mais pour vous exposer la vive douleur que votre tiédeur nous cause. Puisse le ciel nous guérir tous de ce vice, afin que nos cœurs étant embrasés de l'amour des choses spirituelles, nous acquérions les biens célestes, par la grâce et la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ, avec qui soit la gloire au Père et au Saint-Esprit, dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.