1728. Plus haut, le Seigneur a montré la puissance de son enseignement par des figures. Mais il montre maintenant que [celui-ci] se suffit. Cela est montré de deux façons : premièrement, il ne requiert pas l’observance de la loi ; deuxièmement, il n’a pas été donné au seul peuple des Juifs, mais aussi aux Gentils, en cet endroit : EN SORTANT DE LÀ, JÉSUS SE RETIRA DANS LA RÉGION DE TYR ET DE SIDON [15, 21].
1729. À propos du premier point, [Matthieu] fait trois choses : premièrement, les circonstances de l’accusation sont abordées ; deuxièmement, l’accusation elle-même ; troisièmement, l’explication. Le second point [se trouve] en cet endroit : POURQUOI TES DISCIPLES TRANSGRESSENT-ILS LES TRADITIONS DES ANCIENS ? [15, 2] ; le troisième, en cet endroit : EN EFFET, ILS NE SE LAVENT PAS LES MAINS LORSQU’ILS MANGENT [15, 2].
1730. Car la malice [de ces pharisiens] est aggravée par trois choses. Premièrement, en raison du moment, parce que, alors que [le Seigneur] faisait ces signes et ces miracles, eux produisaient des signes d’iniquité, de sorte qu’ils montraient de la malice, plus haut, 11, 25 : Tu as caché ces choses aux sages et aux prudents, etc. De même, l’aggravation vient du lieu, car, alors que les Juifs étaient dispersés en Judée, ceux-ci étaient cependant à Jérusalem ; ils étaient sages, et cependant moins bons. Is 26, 10 : Il a mal agi sur la terre des saints, il ne verra pas la gloire du Seigneur. L’aggravation vient encore de la condition des personnes, car les scribes étaient issus des grands, qui étaient plus instruits, ainsi que les Pharisiens, qui étaient réputés plus saints. Jr 5, 5 : J’irai chez les grands et je leur parlerai ; en effet, ils ont eu connaissance du chemin du Seigneur.
1731. Ensuite, l’accusation qu’ils portaient est présentée : POURQUOI TES DISCIPLES TRANSGRESSENT-ILS LES TRADITIONS DES ANCIENS ? Il s’agissait d’un commandement, comme on le trouve en Dt 4, 2 : Vous n’ajouterez ni n’enlèverez rien à ce que je vous dis. En ajoutant des traditions, ils agissaient donc contre la loi, non pas qu’il ne fût pas permis d’établir quelque chose, mais [il leur était interdit] de l’imposer comme une loi du Seigneur.
1732. EN EFFET, ILS NE SE LAVENT PAS LES MAINS, etc. Ici est expliqué quelles étaient leurs traditions. Toutefois, cela est davantage expliqué en Mc 7, 2 : il y est dit, en effet, que, voyant certains de ses disciples manger des pains avec des mains ordinaires, c’est-à-dire, non lavées, ils critiquaient. Et il se peut que cela ait eu lieu à la lettre, car ils ne se lavaient pas les mains. Pourquoi ? Parce qu’ils étaient tellement pris par la parole de Dieu qu’ils n’en avaient même pas le temps. Ainsi, en raison de l’intérêt qu’ils portaient aux réalités spirituelles, ils ne se lavaient pas à la manière des Juifs, comme on lit en Mc 7, 4 que tous les Juifs, à moins de se laver fréquemment les mains, ne mangeaient pas. Ainsi, les disciples ne se lavaient pas selon leurs rites. [Les Pharisiens] comprenaient ainsi de manière charnelle ce qui est dit en Is 1, 16 : Vous vous êtes lavés, vous êtes propres. Ils interprétaient donc de manière littérale en lavant ce qui était extérieur, mais non pas l’intérieur.
1733. MAIS [JÉSUS] LEUR RÉPONDIT. Le Seigneur fait deux choses : il ne répond pas en accusant les apôtres, mais [en disant] que ceux qui les reprenaient n’étaient pas dignes d’eux, plus haut, 7, 5 : Hypocrite, enlève d’abord la poutre qui est dans ton œil. Il est clair que transgresser un commandement de Dieu est plus grave que [transgresser] des traditions humaines ; c’est pourquoi eux, qui transgressaient des commandements de Dieu, péchaient en des matières plus importantes. Ainsi, il montre d’abord qu’ils transgressaient la loi ; deuxièmement, qu’ils transgressaient un commandement. [Le Seigneur] dit : POURQUOI TRANSGRESSEZ-VOUS UN COMMANDEMENT DE DIEU, et ne l’observez-vous pas, AU NOM DE VOTRE TRADITION ? Rm 10, 3 : Ignorant la justice de Dieu et recherchant la leur, ils ne se soumettent pas à la justice de Dieu ; Is 3, 8 : Leurs langues et leurs inventions vont contre le Seigneur, de sorte qu’elles attirent les yeux de sa majesté, etc.
1734. Ensuite, lorsqu’il dit : CAR DIEU A DIT, etc., [le Seigneur] montre quel est ce commandement, à savoir, celui qui porte sur l’honneur dû aux parents. Et d’abord, il présente le commandement ; deuxièmement, le châtiment.
Il dit donc : CAR DIEU A DIT : « HONORE TON PÈRE ET TA MÈRE. » Et il faut remarquer que l’honneur n’est rien d’autre que le respect manifesté en témoignage rendu à la vertu En effet, celui-là manifeste du respect qui fait ce qui est nécessaire. Ainsi, l’homme n’est pas seulement tenu de se lever, mais aussi de faire le nécessaire. Si 2, 21 : Ceux qui craignent le Seigneur observeront ses commandements. Et qu’un tel honneur soit dû, cela est clair, car Tobie paya Gabel, ce que le Seigneur avait ordonné de faire [Tb 12, 3]. Ex 20, 12 ajoute tout de suite après : Afin d’avoir une longue vie sur terre. De même, Lv 20, 9 ajoute le châtiment des transgresseurs : Celui qui aura maudit son père et sa mère périra par la mort. Ainsi, par la bénédiction, on n’entend pas seulement que tu bénisses de bouche, mais que tu donnes un bienfait. Pr 20, 20 : Celui qui a maudit son père et sa mère, sa lumière s’éteindra en pleines ténèbres.
1735. Mais, alors qu’il a présenté une incitation pour ce qui est du châtiment, pourquoi n’a-t-il pas [présenté] une récompense pour l’obéissance ? Parce que les hommes sont plus effrayés par le châtiment qu’ils ne désirent la récompense, car même un animal est effrayé par le châtiment. Et c’est cela qu’on a, à savoir que, si certains méprisent leur père et leur mère, ils sont dignes de mort. Ainsi donc, ceux qui en incitent d’autres à les mépriser sont dignes de mort. Ils ne sont donc pas dignes d’accuser. « Vous n’êtes donc pas dignes d’accuser. »
1736. MAIS VOUS, VOUS DITES, etc. Ici, [le Seigneur] aborde la manière dont [les Pharisiens] ont transgressé [un commandement]. Et d’abord, il le montre ; en second lieu, il apporte une autorité. À propos du premier point, il montre quel était leur rite ; en second lieu, ce que lui faisait.
[Le Seigneur] dit : VOUS, VOUS DITES : « QUICONQUE DIRA À SON PÈRE OU À SA MÈRE, etc. » Cela se lit de plusieurs façons. Première façon : la construction [de la phrase] est parfaite, et [on la lit] ainsi : QUICONQUE, c’est-à-dire, n’importe qui, dira, c’est-à-dire, aura pu dire. Autre façon : [la construction de la phrase] est imparfaite, [et on la lit] ainsi : QUICONQUE DIRA, etc., il faut ajouter : …observe le commandement et est exempt de châtiment. Qu’est-ce qui est dit ainsi ? On l’explique de trois façons. Raban disait que le bien spirituel doit être préféré au [bien] temporel ; ceux-là qui avaient des pères pauvres leur disaient donc : « Père, ne t’en déplaise, si je ne te donne pas le nécessaire, car l’offrande que je fais t’est spirituellement profitable. » Mais cela n’était pas vrai, conformément à ceci : Le Très-Haut n’accepte pas les dons des impies [Si 34, 23]. Et Pr 28, 24 : Celui qui enlève quelque chose à son père et à sa mère et dit que cela n’est pas péché, prend part à un homicide. Ainsi, si quelqu’un a un père et une mère et qu’ils ne peuvent vivre sans lui, celui qui lui dirait : « Va outre-mer et entre en religion », tomberait sous le coup de ce jugement.
1737. Il existe une autre interprétation. En effet, Jérôme lit [ce passage] sous une forme interrogative : Est-ce que cela te servira à quelque chose ? On lit dans Lv 22, 2 qu’un étranger ne pouvait prendre ce qui avait été consacré au Seigneur ; c’est pourquoi on avertissait les fils qui avaient des pères pauvres de l’offrir à Dieu. Et si les pères voulaient s’en servir pour leur subsistance, [les fils] leur diraient : « Si tu prends une partie de ce que je dois offrir à Dieu, est-ce que cela sera pour ton bien ? Non, bien plutôt, cela sera pour ta damnation. » Augustin donne l’interprétation suivante. Les Juifs disaient que les enfants, aussi longtemps qu’ils étaient sous la tutelle de leur père, étaient tenus à ces choses. De sorte que, lorsque les fils sont petits, les pères font des offrandes pour leurs fils, et cela comptait pour eux. Mais lorsque [les fils] ont l’exercice du libre arbitre, la dévotion d’un autre ne compte plus. Ils disaient donc que quiconque peut parvenir à cet état et dire à son père : « Le don qui vient de moi te sera utile », n’avait pas d’obligation envers son père. Mais, de cette doctrine, découlent deux [conclusions] inappropriées : l’une, contre le prochain ; l’autre, contre le Seigneur. Contre le prochain, parce celui qui dirait cela et qui aurait reçu une telle directive n’honore pas son père. Ainsi, [on lit] dans Rm 1, 30 : Ingénieux pour le mal, rebelles à leurs parents. Vient ensuite : Ceux qui agissent ainsi méritent la mort.
1738. De même, contre Dieu. C’est pourquoi [le Seigneur] dit : VOUS AVEZ ANNULÉ LE COMMANDEMENT DE DIEU AU NOM DE VOTRE TRADITION, comme s’il disait : « Non seulement avez-vous agi contre votre prochain, mais VOUS AVEZ aussi ANNULÉ LE COMMANDEMENT DE DIEU AU NOM DE VOTRE TRADITION. »
1739. HYPOCRITES ! Au sens propre, étaient appelés hypocrites ceux qui entraient sur le théâtre en se présentant comme un personnage et en en simulant un autre sous des masques. Ceux-ci sont donc hypocrites parce qu’ils prétendent être à l’extérieur autre chose que ce qu’ils sont à l’intérieur. Ainsi, à l’intérieur, ils recherchaient le profit, mais, à l’extérieur, ils incitaient les gens à faire des offrandes. Jb 36, 13 : Les simulateurs et les fourbes soulèvent la colère de Dieu et ne crient pas à l’aide quand il sont enchaînés.
1740. ISAÏE A BIEN PROPHÉTISÉ DE VOUS. Ici est cité Is 29, 13. Premièrement, il présente leur duplicité [15, 8] ; deuxièmement, l’inutilité de leur culte, en cet endroit : VAIN EST LE CULTE QU’ILS ME RENDENT [15, 6].
1741. Il dit donc : CE PEUPLE M’HONORE DES LÈVRES, MAIS LEUR CŒUR EST LOIN DE MOI. Et ceci, à la lettre, car ils honoraient des lèvres, mais leur cœur était loin de Dieu, car ils n’accueillaient pas le Christ qui venait au nom de Dieu. Ou bien, [autre interprétation], CE PEUPLE M’HONORE DES LÈVRES, etc. En effet, du fait qu’ils disent que l’homme doit faire des offrandes à Dieu, il semble qu’ils honorent Dieu, MAIS LEUR CŒUR EST LOIN, car ils ne recherchent pas l’honneur de Dieu, mais la cupidité. Ainsi, plus grande est la cupidité, moindre est la charité. C’est ce que dit Jr 12, 2 : Tu es proche de leur bouche, mais loin de leurs reins.
1742. Mais est-ce que ce simulacre leur sert à quelque chose ? Non, car il ne plaît pas au Seigneur. Vient donc ensuite : VAIN EST LE CULTE QU’ILS ME RENDENT. Le jeûne relève de l’enseignement des hommes, et les canons sont des traditions humaines. Est-ce que ceux qui les enseignent rendent à Dieu un vain culte ? Il faut comprendre [qu’ils le font s’ils agissent] au préjudice des commandements de Dieu. Jb 32, 21 : Je n’égalerai pas l’homme à Dieu ; Ac 5, 29 : Il faut obéir à Dieu plutôt qu’aux hommes. Pourquoi ? Parce qu’on ne peut pas tromper Dieu. Is 1, 13 : N’offrez pas de sacrifice en vain. De cela nous pouvons conclure que l’homme doit en conscience accorder plus d’importance à la transgression d’un commandement [de Dieu] qu’à la transgression d’une constitution ecclésiastique.
1743. ET AYANT APPELÉ LES GENS PRÈS DE LUI, IL LEUR DIT, etc. Plus haut, le Seigneur a montré comment les Pharisiens qui calomniaient étaient indignes de reprendre les disciples, parce qu’ils étaient impliqués dans de plus grands péchés. Maintenant, les laissant de côté, il donne son enseignement à d’autres, afin que s’accomplisse ce qui est dit plus haut, 11, 25 : Tu as caché ces choses aux sages et aux prudents, et tu les as révélées aux petits. Premièrement, il donne son enseignement aux foules ; deuxièmement, aux disciples, en cet endroit : ALORS S’APPROCHANT, LES DISCIPLES, etc. [15, 12].
1744. À propos du premier point, [le Seigneur] prépare à l’écoute ; deuxièmement, il livre son enseignement. Le second point [se trouve] en cet endroit : NE COMPRENEZ-VOUS PAS QUE CE N’EST PAS CE QUI ENTRE PAR LA BOUCHE QUI SOUILLE L’HOMME ? [15, 11].
1745. Il faut remarquer que, pour en écouter un autre, il faut l’attention, par laquelle l’homme est ramené vers les choses intérieures et est rappelé à lui-même. Et c’est cela que fait [le Seigneur], lorsque [Matthieu] dit : AYANT APPELÉ LES GENS PRÈS DE LUI, car il faut qu’ils soient rassemblés autour de lui. Ps 33, 6 : Approchez-vous de lui, et vous serez éclairés. En second lieu, il faut prendre soin d’écouter ; c’est pourquoi il dit : ÉCOUTEZ ! Pr 1, 5 : C’est en écoutant que le sage devient plus sage. De même, l’intelligence est nécessaire ; c’est pourquoi il dit : ET COMPRENEZ ! Ps 93[94], 8 : Comprenez, vous les ignorants et les insensés parmi le peuple, et pour une fois saisissez !
1746. Ensuite, [le Seigneur] propose un enseignement très élevé, qui est la perfection de la vie morale. Il faut ainsi remarquer que certaines choses sont changées de l’extérieur, comme l’eau est réchauffée par le feu, et d’autres, de l’intérieur, comme lorsque l’homme est changé par le péché. En effet, aussi souvent que l’homme est mû de l’extérieur, il n’y a pas péché, à moins que l’homme ne consente intérieurement. Jb 37, 9 : La tempête vient de l’intérieur. Il montre donc en premier lieu que [le péché] ne vient pas de l’extérieur ; en second lieu, [qu’il vient] de l’intérieur.
1747. [Le Seigneur] dit donc : CE N’EST PAS CE QUI ENTRE PAR LA BOUCHE QUI SOUILLE L’HOMME. On objecte à cela ce qu’on lit dans la loi ancienne : en effet, on lit, en Lv 11, que plusieurs aliments sont interdits, par lesquels les hommes étaient rendus impurs. Augustin répond contre Faustus en disant que quelque chose est dit impur de deux façons. En premier lieu, par sa nature, et ainsi rien n’est impur, conformément à ce [qui est dit] en 1 Tm 4, 4 : Toute créature de Dieu est bonne et rien de ce qui est pris avec action de grâce ne doit être rejeté. De même, quelque chose peut être impur en raison de sa signification. Et ainsi, une chose peut être le signe de l’impureté ou de la pureté. Par exemple, si l’on considère le porc et l’agneau dans leur nature, les deux sont bons ; toutefois, par sa signification, le porc signifie l’impureté, et l’agneau, l’innocence. C’est pourquoi, du point de vue de la signification, une chose est pure et une autre est impure. Et parce que, avant la venue du Christ, c’était l’époque où l’on vivait sous des figures, puisque la vérité n’était pas encore claire, c’est la raison pour laquelle ces observances devaient être respectées et tombaient sous un précepte. Mais parce que, par la venue du Christ, la vérité a été manifestée, la figure a cessé. C’est pourquoi, etc.
1748. Mais il reste encore une autre question, car on lit, en Ac 15, 20, que les apôtres ordonnèrent que les convertis s’abstiennent de l’animal étouffé et du sang. Il semble donc que, bien que la vérité fût en vigueur, ces observances devaient être suivies. Les anciens disaient que cela devait être entendu au sens littéral, à savoir qu’il fallait s’abstenir de ces choses parce qu’elles sont impures. Mais cela n’a aucune valeur, car cela est en contradiction avec l’autorité de l’Apôtre, Tt 1, 15 : Tout est pur pour les purs. Certains ont dit que cela devait s’entendre en partie au sens littéral et en partie au sens moral : en effet, ce qui est dit de la fornication, [les apôtres] l’interdirent au sens littéral ; mais ce qui est dit du sang, cela doit s’entendre du fait que le sang ne devait pas être versé impunément. Ce qui est dit de l’animal étouffé devait s’entendre de cette manière, afin que personne n’en calomnie un autre. Mais il ne faut pas l’interpréter ainsi, bien que cette interprétation soit vraie. En effet, la question posée était de savoir si les Gentils convertis étaient tenus d’observer ce que les apôtres avaient interdit. Ainsi donc, il faut le comprendre en tenant compte du fait que cela était la coutume chez les Juifs. C’est pourquoi il faut dire autre chose, à savoir que les apôtres examinaient quelque chose et l’interdisaient, soit parce que cela était illicite en soi, soit parce que cela était une occasion de scandale. Ainsi, ils interdirent la fornication parce qu’elle était illicite ; mais ils interdirent le sang afin qu’on ne provoque pas de scandale aux yeux des autres, c’est-à-dire, afin que le scandale soit écarté. Et cela concorde avec les paroles de l’Apôtre, 1 Co 8, 9 : Prenez garde que votre liberté ne devienne pour les faibles une occasion de chute. De même, si l’on objecte ceci : si quelqu’un mange de la viande pendant le carême, n’est-il pas impur ? Il faut dire que ce n’est pas à cause de la viande, mais en raison de la violation d’un précepte. Rm 14, 17 : Le royaume de Dieu n’est pas affaire de nourriture et de boisson.
1749. MAIS CE QUI SORT DE SA BOUCHE, VOILÀ CE QUI SOUILLE L’HOMME ! Ici, on ne semble aborder que les péchés qui viennent de la bouche, et ceux-ci souillent. Lc 19, 22 : Je te juge à ce que tu dis, mauvais serviteur, et plus haut, [Mt] 7, 2 : Tu seras jugé d’après ce que tu dis. Mais il faut dire que la fonction propre de la bouche est de parler. Or, il existe une double parole : extérieure, par la bouche corporelle, et intérieure, par la bouche de l’esprit. Ps 13[14], 1 : L’insensé dit dans son cœur : « Il n’y a pas de Dieu. » Ainsi, par la bouche, on peut entendre la bouche du cœur, à savoir, l’esprit de l’homme, et, de cette manière, tout péché vient de la bouche, car il n’y a jamais péché à moins qu’il ne provienne d’une intention de l’esprit. De cette manière, CE QUI VIENT DE LA BOUCHE, à savoir, de la bouche du cœur, VOILÀ CE QUI SOUILLE, car le péché est à ce point volontaire que, s’il n’est pas volontaire, il n’est pas un péché.
1750. ALORS S’APPROCHANT, LES DISCIPLES, etc. Ici, [le Seigneur] donne un enseignement sur l’évitement du scandale et sur la question principale, en cet endroit : PIERRE, PRENANT LA PAROLE [15, 15].
En premier lieu, la question des disciples est présentée ; en second lieu, la réponse du Christ.
1751. Ici, il faut comprendre que les Pharisiens et les disciples ont entendu cette parole, par laquelle ils comprenaient que [Jésus] renversait toutes les traditions [des Pharisiens], et non les préceptes du Seigneur. C’est pourquoi, offusqués, [les Pharisiens] ne dirent rien, mais ils furent troublés Ainsi, les disciples dirent : SAIS-TU QUE LES PHARISIENS SONT SCANDALISÉS DE T’ENTENDRE PARLER AINSI ? Ce mot « scandale » se rencontre fréquemment dans l’Écriture ; il faut donc voir ce qu’il signifie. « Scandale », en grec, est la même chose que « occasion de chute », comme une pierre sur la route. On parle donc d’occasion de chute là où il y a occasion de tomber. Mais parfois on scandalise de manière active, et parfois de manière passive. On parle de scandale au sens actif lorsqu’on fait quelque chose qui, non seulement est mal en soi, mais est une occasion de chute pour d’autres. Ainsi, on appelle scandale ce qui est dit ou fait d’une manière moins correcte et représente une occasion de tomber. Et on ne dit pas : ce qui est pensé, car il faut que cela soit clair. De même, on ne dit pas quelque chose de mal, mais de moins correct, car il faut qu’il y ait apparence de mal. 1 Th 5, 22 : Abstenez-vous de toute apparence de mal. Il existe aussi un scandale passif, comme lorsque, alors que l’on parle ou prie bien, un autre y trouve une occasion de chute. Ainsi, le Seigneur n’a pas scandalisé, mais [les Pharisiens] ont trouvé une occasion [de scandale]. Les disciples disent donc qu’à cause de cela les Pharisiens ont été scandalisés, et cela avait été annoncé par Is 8, 14 : Et il viendra pour votre sanctification, mais il sera une pierre qui fait tomber, une pierre d’achoppement.
1752. MAIS LUI RÉPONDIT. Ici est présentée la réponse du Seigneur, et il montre qu’il ne faut pas faire de cas de leur scandale, en premier lieu, parce qu’ils sont étrangers à Dieu, et, en second lieu, parce qu’ils nuisent aux hommes, en cet endroit : LAISSEZ-LES ! CE SONT DES AVEUGLES QUI GUIDENT DES AVEUGLES ! [15, 14].
1753. [Matthieu] dit donc : MAIS LUI RÉPONDIT : « TOUT PLANT QUE N’A PAS PLANTÉ MON PÈRE CÉLESTE SERA ARRACHÉ. » À partir de ces paroles, ceux qui ont proposé deux natures ont voulu confirmer leur erreur, car ils disaient que la nature mauvaise venait d’un Dieu mauvais. Ils disent donc : « Si quelqu’un appartient à la création mauvaise, même s’il semble faire de bonnes choses, il ne peut persévérer. » Mais il n’en est pas ainsi, car, comme le dit Jérôme, on trouve le contraire en Jr 2, 21 : Je t’ai plantée comme ma vigne préférée, avec de bonnes graines ; comment donc es-tu devenue amère ? Il est clair que ce n’est pas à cause de Dieu. Elle a donc été changée en ce plant. On comprend que ce n’est pas la nature mais quelque chose d’autre qui est survenu, et cela est une volonté perverse. Ainsi, la nature demeure toujours, mais la volonté perverse est arrachée. De sorte que ce plant peut s’entendre de la tradition des hommes, qui doit être arrachée si elle est contre Dieu ; mais la tradition qui vient de Dieu ne doit jamais être arrachée. En conséquence, TOUT PLANT, c’est-à-dire toute tradition qui ne vient pas de Dieu, mon Père, SERA ARRACHÉ. On lit cela dans Ac 5, 39, à propos de Gamaliel qui dit : Si cela vient de Dieu, vous ne pourrez pas vous y opposer. Cela est clair aussi chez tous. Tu verras quelqu’un qui fait des œuvres bonnes fondées sur la charité, Ep 3, 17 : Enracinés et fondés dans la charité, et celles-ci ne peuvent être arrachées. Mais d’autres [œuvres bonnes] qui n’ont pas un bon fondement, comme faire l’aumône par vanité, sont arrachées. C’est ainsi que Si 14, 20 [19] dit : Toute œuvre corruptible périt et son auteur s’en va avec elle. Il faut donc comprendre de cette manière Sg 4, 3 : Les plantes étrangères ne feront pas de longues racines. On trouve le contraire en 1 Co 3, 6, où Paul dit : J’ai planté, Apollon a arrosé. Paul sera donc arraché. Je dis que Paul n’a pas planté comme [jardinier] principal, mais comme serviteur.
1754. Vient ensuite : LAISSEZ-LES : CE SONT DES AVEUGLES. Ici, [le Seigneur] montre qu’il ne faut pas faire de cas de leur scandale parce qu’ils nuisent aux hommes. Premièrement, il montre qu’il ne faut pas en faire de cas ; deuxièmement, [il montre] leur présomption ; troisièmement, comment ils nuisent.
1755. À propos du premier point : « Vous dites qu’ils sont ainsi scandalisés ; LAISSEZ-LES, et ne vous en occupez pas. » Mais ne doit-on pas s’occuper d’un scandale ? Le Seigneur, afin d’éviter un scandale, n’a-t-il pas envoyé Pierre vers la mer afin d’acquitter le tribut ? [Mt 17, 24s]. Il faut dire que parfois le scandale vient de la vérité. Il faut donc éviter le scandale qui peut être évité sans préjudice pour la vérité, la vie, la doctrine ou la justice. Ainsi, le juge ne doit pas reporter le jugement si quelqu’un en est scandalisé. Il faut cependant distinguer, car certains sont scandalisés par faiblesse, et certains par une malice avérée. Le scandale des petits doit être évité, la vérité étant sauve ; et cependant un homme peut reporter ou remettre. Mais si [le scandale] vient de la malice, il ne faut pas [l’éviter]. [Les Pharisiens] sont scandalisés de cette manière. De sorte que s’ils n’avaient pas été scandalisés à cause de leur malice, le Seigneur n’aurait pas dit : LAISSEZ-LES, mais plutôt : « Enseignez-leur. » Tt 3, 10 : Après un second avertissement, évite l’hérétique ; Jr 51, 9 : Nous avons soigné Babylone, et elle n’est pas guérie.
1756. Et pourquoi : CE SONT DES AVEUGLES ? Au sens spirituel, les aveugles sont les ignorants. Is 56, 10 : Ses guetteurs sont tous des aveugles. Et parce que cela vient d’une malice avérée, ils ne sont pas seulement aveugles, mais aussi des guides d’aveugles et des maîtres. Jb 19, 4 : Si je m’égare, mon égarement restera en moi seul. Qu’ils soient des guides d’aveugles, cela est bien ; mais qu’ils soient aveugles, cela est mal.
OR, SI UN AVEUGLE GUIDE UN AVEUGLE, TOUS LES DEUX TOMBERONT DANS UN TROU. Jb 40, 8 : Cache-les dans la poussière, à savoir, pour ce qui est de leur corps.
1757. [Le Seigneur] leur donne ici son enseignement sur la question principale. Il fait à ce sujet trois choses : premièrement, une question est présentée ; deuxièmement, un reproche ; troisièmement, l’enseignement. Le second point [se trouve] en cet endroit : ET IL DIT : « VOUS AUSSI, ÊTES-VOUS ENCORE SANS INTELLIGENCE ? » [15, 16] ; le troisième, en cet endroit : « NE COMPRENEZ-VOUS PAS, etc. » [15, 17].
1758. [Matthieu] dit donc : PIERRE RÉPONDIT : « EXPLIQUE-NOUS LA PARABOLE. » Pierre avait l’habitude d’entendre beaucoup de paraboles de la part [du Seigneur] ; il croyait donc ce qu’il disait sous forme de paraboles. Ou encore, Pierre avait été élevé dans les observances de la loi, comme il le dit dans Ac 10, 14 : Loin de moi, Seigneur, que rien d’impur ne soit jamais entré dans ma bouche. C’est pourquoi il croyait que [le Seigneur] ne parlait pas au sens littéral, mais par mode de parabole. Pr 1, 6 : Fais attention à la parabole et à son interprétation, aux dits des sages et à leurs énigmes.
1759. ET IL DIT : « VOUS AUSSI, ÊTES-VOUS ENCORE SANS INTELLIGENCE ? » En effet, le Seigneur répondit à Pierre au nom de tous. Ici, il leur fait un reproche. Mais pourquoi ? Une raison, proposée par Jérôme, est qu’ils pensaient que ce qui avait été dit ouvertement était dit en parabole. En effet, de même qu’il faut reprendre celui qui révèle ce qui est occulte, de même, inversement, celui qui cache ce qui est manifeste. Ps 31[32], 9 : Ne devenez pas comme le cheval et le mulet, chez qui il n’y a pas d’intelligence, etc. L’autre raison est celle de Chrysostome : [le Seigneur] paraissait aimer ardemment les Juifs parce qu’il avait été élevé dans l’enseignement de la loi ; il paraissait donc en être attristé.
1760. Ensuite, [le Seigneur] explique. En premier lieu, il explique ce qu’il avait dit, c’est-à-dire : CE QUI ENTRE DANS LA BOUCHE ; en deuxième lieu, la seconde chose qu’il avait dite : MAIS CE QUI SORT DE LA BOUCHE, C’EST CELA QUI SOUILLE L’HOMME ; en troisième lieu, il précise son intention.
1761. Il dit donc : NE COMPRENEZ-VOUS PAS QUE TOUT CE QUI PÉNÈTRE DANS LA BOUCHE PASSE PAR LE VENTRE ET EST ÉVACUÉ AUX LIEUX D’AISANCE ? Et pourquoi le Seigneur parle-t-il ainsi ? Chrysostome dit que [le Seigneur] leur parle comme à des gens qui sont habitués aux observances de la loi. Car l’intention de la loi était que, aussi longtemps que la nourriture n’était pas prise par la bouche, elle était impure ; mais, une fois prise, elle était pure. Ainsi, il est toujours dit dans la loi : Elle sera impure jusqu’au soir [Lv 11, 24]. C’est pourquoi, à supposer que ces observances doivent être observées, elles ne rendent cependant l’homme impur que pour un temps. Ainsi, ce qui passe ne peut les rendre impurs. Ou bien, autre interprétation : rien de ce qui n’atteint pas l’âme ne peut la rendre impure. Or, la nourriture n’atteint pas l’âme : le signe en est qu’ELLE PASSE PAR LE VENTRE ET EST ÉVACUÉE AUX LIEUX D’AISANCE.
1762. Mais, comme dit Jérôme, certains s’objectent à cela en disant que le Seigneur ignore la science de la nature, car [la nourriture] n’est pas entièrement évacuée aux lieux d’aisance. Ainsi, certains, voulant entendre que la totalité en est évacuée, entendent que rien d’elle n’est convertie en la nature humaine, mais qu’est seulement multiplié ce qui est tiré d’Adam, et que cela ressuscitera. De sorte que ce qui vient de la nourriture ne ressuscitera pas. Ainsi, les artisans mêlent du plomb à l’or afin que le plomb soit consumé et que l’or soit préservé. De même en est-il de la nourriture, afin que la chaleur ne la consume pas, ce qui appartient à la puissance de la nature. Mais cela semble impossible, car quelque chose ne peut devenir plus grand que par raréfaction, puisque la raréfaction n’est rien d’autre que le fait de prendre une plus grande quantité. De même l’homme a-t-il en commun avec les animaux [l’âme] sensitive et nutritive, et avec les plantes [l’âme] végétative. Or, il arrive que celles-ci soient augmentées par la nourriture. Les hommes augmentent donc de la même façon.
Que veut donc dire ce qu’il dit : ELLE EST ÉVACUÉE AUX LIEUX D’AISANCE ? Jérôme dit que cela ne signifie pas seulement l’excédent impur, mais quelle que soit la façon dont cela se produit, que ce soit par les selles ou d’une autre façon. Et cela est conforme à ce que dit le Philosophe, car, bien que [l’homme] reste le même par son espèce, il évolue cependant selon sa matière, comme lorsque le feu garde son espèce, mais que la matière est consumée. On peut aussi dire : tout ce qui entre dans la bouche va dans la bouche, en sorte que l’Écriture prend parfois le tout pour la partie.
1763. MAIS CE QUI SORT DE LA BOUCHE. On a déjà dit que la bouche signifie l’esprit. CE QUI SORT DE LA BOUCHE PROCÈDE DU CŒUR, C’EST CELA QUI SOUILLE L’HOMME, car les péchés du cœur sont des pensées et des sentiments. Is 1, 16 : Ôtez de ma vue vos pensées mauvaises.
1764. Il présente aussi les péchés qui sont contraires aux préceptes de la seconde table [de la loi] : MEURTRES, ADULTÈRES, FORNICATIONS, VOLS. [Il présente] encore les péchés de la bouche contre le prochain, les FAUX TÉMOIGNAGES, et les BLASPHÈMES, qui [sont contraires] aux préceptes de la première table.
1765. Ainsi, VOILÀ LES CHOSES QUI SOUILLENT L’HOMME, parce c’est cela qui procède de l’esprit ; MAIS MANGER SANS S’ÊTRE LAVÉ LES MAINS, CELA NE SOUILLE PAS L’HOMME. Ici, [le Seigneur] conclut en présentant cette conclusion de manière qu’elle corresponde à l’intention principale. Ainsi, parce que les disciples ne comprenaient pas, il conclut qu’il parlait seulement contre la tradition.