01 IL ÉTAIT UNE FOIS, au pays de Ouç, un homme appelé Job. Cet homme, intègre et droit, craignait Dieu et s’écartait du mal.
02 Sept fils et trois filles lui étaient nés.
03 Il avait un troupeau de sept mille brebis, trois mille chameaux, cinq cents paires de bœufs, cinq cents ânesses, et il possédait un grand nombre de serviteurs. Cet homme était le plus riche de tous les fils de l’Orient.
04 Or ses fils avaient coutume d’aller festoyer les uns chez les autres à tour de rôle, et ils faisaient inviter leurs trois sœurs à manger et à boire avec eux.
05 Une fois terminé le cycle des festins, Job les faisait venir pour les purifier. Levé de bon matin, il offrait un holocauste pour chacun d’eux. Car Job se disait : « Peut-être mes fils ont-ils péché et maudit Dieu dans leur cœur. » C’est ainsi que Job agissait, chaque fois.
06 Le jour où les fils de Dieu se rendaient à l’audience du Seigneur, le Satan, l’Adversaire, lui aussi, vint parmi eux.
07 Le Seigneur lui dit : « D’où viens-tu ? » L’Adversaire répondit : « De parcourir la terre et d’y rôder. »
08 Le Seigneur reprit : « As-tu remarqué mon serviteur Job ? Il n’a pas son pareil sur la terre : c’est un homme intègre et droit, qui craint Dieu et s’écarte du mal. »
09 L’Adversaire riposta : « Est-ce pour rien que Job craint Dieu ?
10 N’as-tu pas élevé une clôture pour le protéger, lui, sa maison et tout ce qu’il possède ? Tu as béni son travail, et ses troupeaux se multiplient dans le pays.
11 Mais étends seulement la main, et touche à tout ce qu’il possède : je parie qu’il te maudira en face ! »
12 Le Seigneur dit à l’Adversaire : « Soit ! Tu as pouvoir sur tout ce qu’il possède, mais tu ne porteras pas la main sur lui. » Et l’Adversaire se retira.
13 Le jour où les fils et les filles de Job étaient en train de festoyer et de boire du vin dans la maison de leur frère aîné,
14 un messager arriva auprès de Job et lui dit : « Les bœufs étaient en train de labourer et les ânesses étaient au pâturage non loin de là.
15 Les Bédouins se sont jetés sur eux et les ont enlevés, et ils ont passé les serviteurs au fil de l’épée. Moi seul, j’ai pu m’échapper pour te l’annoncer. »
16 Il parlait encore quand un autre survint et lui dit : « Le feu du ciel est tombé, il a brûlé troupeaux et serviteurs, et les a dévorés. Moi seul, j’ai pu m’échapper pour te l’annoncer. »
17 Il parlait encore quand un troisième survint et lui dit : « Trois bandes de Chaldéens se sont emparées des chameaux, ils les ont enlevés et ils ont passé les serviteurs au fil de l’épée. Moi seul, j’ai pu m’échapper pour te l’annoncer. »
18 Il parlait encore quand un quatrième survint et lui dit : « Tes fils et tes filles étaient en train de festoyer et de boire du vin dans la maison de leur frère aîné,
19 lorsqu’un ouragan s’est levé du fond du désert et s’est rué contre la maison. Ébranlée aux quatre coins, elle s’est écroulée sur les jeunes gens, et ils sont morts. Moi seul, j’ai pu m’échapper pour te l’annoncer. »
20 Alors Job se leva, il déchira son manteau et se rasa la tête, il se jeta à terre et se prosterna.
21 Puis il dit : « Nu je suis sorti du ventre de ma mère, nu j’y retournerai. Le Seigneur a donné, le Seigneur a repris : Que le nom du Seigneur soit béni ! »
22 En tout cela, Job ne commit pas de péché. Il n’adressa à Dieu aucune parole déplacée.
01 Le jour où les fils de Dieu se rendaient à l’audience du Seigneur, l’Adversaire, lui aussi, vint parmi eux à l’audience.
02 Le Seigneur lui dit : « D’où viens-tu ? » L’Adversaire répondit : « De parcourir la terre et d’y rôder ».
03 Le Seigneur reprit : « As-tu remarqué mon serviteur Job ? Il n’a pas son pareil sur la terre : c’est un homme intègre et droit, qui craint Dieu et s’écarte du mal ; il persiste encore dans son intégrité, et c’est pour rien que tu m’as incité à le détruire. »
04 Mais l’Adversaire répliqua au Seigneur : « Peau pour peau ! L’homme donne tout ce qu’il a pour sauver sa vie.
05 Mais étends la main, touche à ses os et à sa chair, je parie qu’il te maudira en face ! »
06 Le Seigneur dit à l’Adversaire : « Soit ! le voici en ton pouvoir, mais préserve sa vie. »
07 Et l’Adversaire, quittant la présence du Seigneur, frappa Job d’un ulcère malin depuis la plante des pieds jusqu’au sommet de la tête.
08 Job prit un tesson pour se gratter, assis parmi les cendres.
09 Sa femme lui dit : « Tu persistes encore dans ton intégrité ! Maudis Dieu et meurs ! »
10 Il lui répondit : « Tu parles comme une insensée. Si nous accueillons le bonheur comme venant de Dieu, comment ne pas accueillir de même le malheur ? » En tout cela, Job ne commit pas de péché par ses lèvres.
11 Trois amis de Job apprirent tout ce malheur qui lui était advenu. Ils arrivèrent chacun de son pays, Élifaz de Témane, Bildad de Shouah et Sofar de Naama, et ils se concertèrent pour venir le plaindre et le consoler.
12 De loin, levant les yeux sur lui, ils ne le reconnurent pas. Alors, ils éclatèrent en sanglots. Ils déchirèrent chacun son manteau et projetèrent de la poussière sur leur tête.
13 Sept jours et sept nuits, ils restèrent assis par terre auprès de lui et, à la vue d’une si grande douleur, personne ne lui disait mot.
01 Après cela, Job ouvrit la bouche et maudit le jour de sa naissance.
02 Il prit la parole et dit :
03 « Périssent le jour qui m’a vu naître
et la nuit qui a déclaré : “Un homme vient d’être conçu !”
04 Ce jour-là, qu’il soit ténèbres ;
que Dieu, de là-haut, ne le convoque pas,
que nulle clarté sur lui ne resplendisse !
05 Que le revendiquent ténèbres et ombre de mort,
qu’une nuée sur lui repose,
que les éclipses l’épouvantent !
06 Cette nuit-là, que l’obscurité s’en empare,
qu’elle ne s’ajoute pas aux jours de l’année,
qu’elle n’entre pas dans le compte des mois !
07 Oui, que cette nuit soit stérile,
que nul cri d’allégresse n’y résonne !
08 Qu’elle soit malédiction pour ceux qui maudissent le jour,
ceux qui sont prêts à réveiller Léviathan !
09 Que s’éteignent les étoiles de son aube,
que cette nuit attende en vain la lumière,
et n’entrevoie pas les paupières de l’aurore !
10 Car elle n’a pas scellé pour moi les portes de la matrice
ni voilé à ma vue la misère.
11 Pourquoi ne suis-je pas mort dès le sein de ma mère,
n’ai-je pas expiré au sortir de son ventre ?
12 Pourquoi s’est-il trouvé deux genoux pour me recevoir,
deux seins pour m’allaiter ?
13 Maintenant je serais étendu, au calme,
je dormirais d’un sommeil reposant,
14 avec les rois et les conseillers de la terre
qui se bâtissent des mausolées,
15 ou avec les princes qui ont de l’or
et remplissent d’argent leurs demeures.
16 Ou bien, comme l’avorton que l’on dissimule,
je n’aurais pas connu l’existence,
comme les petits qui n’ont pas vu le jour.
17 Là, au séjour des morts,
prend fin l’agitation des méchants,
là reposent ceux qui sont exténués.
18 De même, les prisonniers sont en paix,
ils n’entendent plus les cris du gardien.
19 Petits et grands, là, sont égaux,
et l’esclave est affranchi de son maître.
20 Pourquoi Dieu donne-t-il la lumière à un malheureux,
la vie à ceux qui sont pleins d’amertume,
21 qui aspirent à la mort sans qu’elle vienne,
qui la recherchent plus avidement qu’un trésor ?
22 Ils se réjouiraient, ils seraient dans l’allégresse,
ils exulteraient s’ils trouvaient le tombeau.
23 Pourquoi Dieu donne-t-il la vie
à un homme dont la route est sans issue,
et qu’il enferme de toutes parts ?
24 En guise de pain, je n’ai que mes sanglots ;
comme les eaux, mes rugissements déferlent.
25 La terreur qui me terrifie se réalise,
et ce que je redoute m’arrive.
26 Ni calme pour moi, ni tranquillité,
ni repos, rien que tourment ! »
01 Élifaz de Témane prit la parole et dit :
02 « Allons-nous t’adresser une parole ? Tu n’en peux plus !
Mais qui pourrait garder le silence ?
03 Tu faisais la leçon à beaucoup,
tu soutenais les mains défaillantes ;
04 tes propos redressaient celui qui perdait pied,
tu fortifiais les genoux chancelants.
05 Et maintenant que cela t’arrive, tu te décourages ;
te voici atteint, et tu es bouleversé.
06 Ta piété n’est-elle pas ton appui,
ta vie intègre n’est-elle pas ton espérance ?
07 Souviens-toi : quel innocent a jamais péri ?
En quel lieu des hommes droits ont-ils disparu ?
08 Je l’ai bien vu, moi : les laboureurs d’iniquité
et les semeurs de misère eux-mêmes la moissonnent.
09 Sous l’haleine de Dieu ils périssent,
au souffle de sa colère ils sont anéantis.
10 Le lion a beau rugir, le fauve gronder :
les crocs des lionceaux seront brisés.
11 Le lion adulte périt faute de proie,
les petits de la lionne se dispersent.
12 Une parole furtive m’est venue,
mon oreille en a perçu le murmure.
13 Dans les cauchemars, les visions de la nuit,
quand tombe une torpeur sur les humains,
14 un effroi m’a saisi, un frisson
a fait trembler tous mes os :
15 un souffle a glissé sur ma face,
il a hérissé les poils de ma chair.
16 Quelqu’un se tenait là, inconnu de moi,
une forme devant mes yeux.
Un silence… puis une voix s’est fait entendre :
17 “Le mortel aurait-il raison contre Dieu,
l’homme serait-il pur devant son Auteur ?
18 Si Dieu ne fait pas même confiance à ses serviteurs,
et qu’il persuade ses anges d’égarement,
19 que dire alors des habitants de ces maisons d’argile,
fondées elles-mêmes sur la poussière !
On les écrase comme une teigne ;
20 en l’espace d’un jour, ils sont pulvérisés ;
sans qu’on y prenne garde, à jamais ils périssent.
21 Leurs attaches ne sont-elles pas rompues ?
Ils meurent, faute de sagesse.”
01 Fais donc appel ! Y a-t-il quelqu’un pour te répondre ?
Parmi les saints, auquel pourras-tu t’adresser ?
02 En vérité, la hargne tue l’insensé,
la jalousie fait mourir le sot.
03 J’ai vu, moi, l’insensé prendre racine,
mais aussitôt j’ai maudit sa demeure :
04 “Que ses fils soient écartés du salut,
accablés au tribunal
sans que personne les délivre !
05 Ce qu’il a récolté, que l’affamé le dévore,
que malgré les épines on s’en empare,
et sa fortune, que les assoiffés l’engloutissent !”
06 L’iniquité ne sourd pas de la terre,
la misère ne germe pas du sol ;
07 l’homme, lui, est né pour la misère,
comme les aigles sont faits pour s’envoler.
08 Quant à moi, j’aurai recours à Dieu ;
à Dieu, j’exposerai ma cause.
09 Il est l’auteur de grandes œuvres, insondables,
d’innombrables merveilles.
10 Il répand la pluie à la surface de la terre,
il arrose les campagnes ;
11 il élève les humbles,
les affligés parviennent au salut ;
12 il déjoue les astuces des fourbes,
empêchés de mener à bien leurs intrigues ;
13 il attrape les sages à leur astuce,
il prend de vitesse le conseil des retors.
14 Ceux-là, en plein jour, se heurtent aux ténèbres,
à midi ils tâtonnent comme en pleine nuit.
15 Le Seigneur sauve le pauvre du glaive,
de leur bouche et de leur main puissante.
16 Alors le faible renaît à l’espoir
et l’injustice se trouve muselée.
17 Oui, heureux l’homme que Dieu corrige !
Ne va pas dédaigner la leçon du Puissant !
18 Car c’est lui qui blesse et panse la plaie,
lui qui meurtrit et dont les mains guérissent.
19 De six angoisses il te préservera ;
à la septième, le mal ne t’atteindra pas.
20 Dans la famine, il t’affranchira de la mort,
dans le combat, des atteintes du glaive.
21 Du fouet de la langue tu seras à l’abri ;
rien à craindre à l’approche du pillage.
22 Désastre, famine, tu t’en riras ;
des bêtes de la terre, n’aie pas peur !
23 Tu concluras une alliance avec les pierres des champs,
et la bête sauvage sera en paix avec toi.
24 La tente où tu habites, tu la trouveras en paix ;
quand tu visiteras ta demeure, rien n’y manquera.
25 Ta postérité, tu la verras nombreuse,
tes rejetons, comme la verdure de la terre.
26 Tu entreras dans la tombe
mûr comme la gerbe mise en meule en son temps.
27 Voilà ce que nous avons observé : c’est ainsi.
Écoute, et fais-en ton profit. »
01 Job prit la parole et dit :
02 « Ah ! Si l’on pouvait peser mon affliction,
et sur la balance mettre aussi ma détresse !
03 Mais elles sont plus pesantes que le sable des mers.
C’est pourquoi mes paroles s’étranglent.
04 Les flèches du Puissant me transpercent,
c’est leur venin que boit mon esprit.
Les terreurs de Dieu se rangent contre moi.
05 L’âne sauvage va-t-il braire devant l’herbe tendre,
le bœuf meugler auprès de son fourrage ?
06 Un mets fade se mange-t-il sans sel,
le blanc de l’œuf a-t-il quelque saveur ?
07 Je me refuse à y toucher ;
ce n’est que nourriture écœurante.
08 Ah, si seulement se réalisait ma requête,
si Dieu répondait à mon attente,
09 si Dieu consentait à me broyer,
s’il étendait sa main et me retranchait !
10 J’aurais du moins la consolation
– sursaut de joie dans une torture insoutenable –
de n’avoir pas renié les décrets du Dieu Saint.
11 Quelle est ma force pour que j’espère ?
Qu’y a-t-il au terme pour que je prolonge ma vie ?
12 Ma force est-elle celle du roc,
ma chair est-elle de bronze ?
13 Ne suis-je pas sans appui,
et toute ressource ne m’a-t-elle pas quitté ?
14 À l’homme découragé devrait aller la pitié de son prochain,
même s’il rejette la crainte du Puissant.
15 Mes frères, eux, ont trahi comme un torrent,
comme le lit des torrents passagers :
16 la glace les assombrit,
sur eux s’amoncelle la neige ;
17 mais à la saison brûlante, ils tarissent,
sous l’ardeur du soleil, sur place, ils s’évaporent.
18 À leur recherche, les caravanes quittent la piste,
s’enfoncent dans le désert et périssent.
19 Les caravanes de Téma les cherchent du regard,
en eux espèrent les convois de Saba.
20 Mais ils sont déçus dans leur confiance ;
arrivés sur les lieux, ils restent confondus.
21 Ainsi êtes-vous pour moi à présent :
à ma vue, saisis d’effroi, vous êtes pris de panique.
22 Vous ai-je dit : “Faites-moi un cadeau,
et sur votre fortune offrez-moi un présent ;
23 de la main de l’ennemi arrachez-moi,
libérez-moi du pouvoir des tyrans” ?
24 Instruisez-moi, alors je me tairai ;
montrez-moi en quoi j’ai failli !
25 En quoi peuvent blesser des paroles de droiture ?
Que trouvez-vous à critiquer ?
26 Prétendez-vous censurer des mots ?
Les paroles d’un désespéré, le vent les emporte.
27 Vous iriez jusqu’à tirer au sort l’orphelin,
jusqu’à mettre aux enchères votre ami !
28 Et maintenant, décidez-vous, tournez-vous vers moi !
Vous mentirais-je en face ?
29 Revenez donc ! Pas de perfidie !
Encore une fois, revenez : il y va de ma justice !
30 Y a-t-il de la perfidie sur ma langue ?
Mon palais ne sait-il pas discerner l’infortune ?
01 Vraiment, la vie de l’homme sur la terre est une corvée,
il fait des journées de manœuvre.
02 Comme l’esclave qui désire un peu d’ombre,
comme le manœuvre qui attend sa paye,
03 depuis des mois je n’ai en partage que le néant,
je ne compte que des nuits de souffrance.
04 À peine couché, je me dis :
“Quand pourrai-je me lever ?”
Le soir n’en finit pas :
je suis envahi de cauchemars jusqu’à l’aube.
05 Ma chair s’est revêtue de vermine et de croûtes terreuses,
ma peau se crevasse et suppure.
06 Mes jours sont plus rapides que la navette du tisserand,
ils s’achèvent faute de fil.
07 Souviens-toi, Seigneur : ma vie n’est qu’un souffle,
mes yeux ne verront plus le bonheur.
08 Je serai invisible aux yeux qui me voyaient ;
tes yeux seront sur moi, mais je ne serai plus.
09 Comme la nuée se dissipe et s’évanouit,
celui qui descend au séjour des morts n’en remonte pas ;
10 il ne retourne pas dans sa maison,
sa demeure ne le connaît plus.
11 C’est pourquoi je ne peux retenir ma langue,
dans mon angoisse je parlerai,
dans mon amertume je me plaindrai.
12 Et moi, suis-je la Mer, ou le Dragon,
pour que tu postes une garde contre moi ?
13 Je me dis : “Le sommeil me consolera,
la nuit apaisera mes plaintes.”
14 Mais alors tu m’effraies par des songes,
tu m’épouvantes par des cauchemars.
15 J’en arrive à souhaiter qu’on m’étrangle :
la mort plutôt que mes douleurs !
16 Je suis à bout de patience, je ne vivrai pas toujours ;
laisse-moi donc : mes jours ne sont qu’un souffle !
17 Qu’est-ce que l’homme,
pour que tu en fasses tant de cas ?
Tu fixes sur lui ton attention,
18 tu l’inspectes chaque matin,
tu le scrutes à tout instant.
19 Ne peux-tu cesser de me regarder,
le temps que j’avale ma salive ?
20 Si j’ai péché, en quoi t’ai-je offensé,
“toi, le gardien de l’homme ?”
Pourquoi me prendre pour cible,
pourquoi te serais-je un fardeau ?
21 Ne peux-tu tolérer mes péchés,
passer sur mes fautes ?
Me voici bientôt étendu dans la poussière ;
tu me chercheras, mais je ne serai plus. »
01 Bildad de Shouah prit la parole et dit :
02 « Vas-tu longtemps encore tenir de tels propos,
et donner libre cours à ce vent de paroles ?
03 Dieu peut-il fausser le droit,
le Puissant, fausser la justice ?
04 Si tes fils pèchent contre lui,
il les livre au pouvoir de leur crime.
05 Quant à toi, si tu cherches Dieu,
si tu supplies le Puissant,
06 si tu es honnête et droit,
alors, il veillera sur toi
et rétablira ta demeure dans la justice.
07 Ta condition ancienne sera peu de chose
au regard de la nouvelle.
08 Interroge la génération passée,
médite sur l’expérience de ses pères.
09 Puisque, nés d’hier, nous ne savons rien
et que nos jours passent comme une ombre sur terre,
10 ne vont-ils pas, eux, t’instruire et t’enseigner,
et de leur cœur tirer des sentences ?
11 “Le jonc pousse-t-il hors des marais ?
Privé d’eau, le roseau peut-il croître ?
12 Encore en sa fleur et sans qu’on l’ait cueilli,
avant toute herbe il se dessèche.”
13 Tel est le sort de ceux qui oublient Dieu,
ainsi périt l’espoir de l’impie.
14 Son assurance n’est qu’un fil,
sa confiance, une toile d’araignée.
15 S’appuie-t-il sur sa maison, elle ne tient pas,
s’y cramponne-t-il, elle ne résiste pas.
16 Plein de sève au soleil,
il étend ses jeunes pousses par-dessus son jardin,
17 ses racines se nouent dans un amas de pierres,
il explore les creux des rochers.
18 Mais si on l’arrache de son lieu,
celui-ci le renie : “Je ne t’ai jamais vu !”
19 Et voilà que son destin se corrompt,
tandis que du sol quelqu’un d’autre va germer.
20 Vois : Dieu ne rejette pas l’homme intègre,
ni ne prête main-forte aux malfaiteurs.
21 De rire encore il emplira ta bouche,
et tes lèvres d’ovations.
22 Tes ennemis seront couverts de honte,
et les tentes des méchants disparaîtront. »
01 Job prit la parole et dit :
02 « En vérité, je sais bien qu’il en est ainsi :
Comment l’homme pourrait-il avoir raison contre Dieu ?
03 Si l’on s’avise de discuter avec lui,
on ne trouvera pas à lui répondre une fois sur mille.
04 Il est plein de sagesse et d’une force invincible,
on ne lui tient pas tête impunément.
05 C’est lui qui déplace les montagnes à leur insu,
qui les renverse dans sa colère ;
06 il secoue la terre sur sa base,
et fait vaciller ses colonnes.
07 Il donne un ordre, et le soleil ne se lève pas,
et sur les étoiles il appose un sceau.
08 À lui seul il déploie les cieux,
il marche sur la crête des vagues.
09 Il fabrique la Grande Ourse, Orion,
les Pléiades et les constellations du Sud.
10 Il est l’auteur de grandes œuvres, insondables,
d’innombrables merveilles.
11 S’il passe à côté de moi, je ne le vois pas ;
s’il me frôle, je ne m’en aperçois pas.
12 S’il s’empare d’une proie, qui donc lui fera lâcher prise,
qui donc osera lui demander : “Que fais-tu là ?”
13 Dieu ne retient pas sa colère :
sous ses pieds se prosternent les auxiliaires de Rahab.
14 Et moi, je prétendrais lui répliquer !
je chercherais des arguments contre lui !
15 Même si j’ai raison, à quoi bon me défendre ?
Je ne puis que demander grâce à mon juge.
16 Même s’il répond quand je fais appel,
je ne suis pas sûr qu’il écoute ma voix !
17 Lui qui dans la tempête m’écrase
et multiplie sans raison mes blessures,
18 il ne me laisse même pas reprendre haleine,
tant il m’abreuve d’amertume.
19 Recourir à la force ? Il est la puissance même.
Faire appel au droit ? Mais qui l’assignera ?
20 Même si je suis juste, ma bouche me condamne ;
innocent, elle me déclare pervers.
21 Suis-je un homme intègre ? Je ne sais plus moi-même.
Vivre me répugne.
22 C’est tout un, je l’ai bien dit :
il extermine pareillement l’homme intègre et le criminel.
23 Si un fléau répand soudain la mort,
lui se moque de la détresse des innocents.
24 Un pays est-il livré aux mains du criminel,
il met un voile sur la face de ses juges.
Si ce n’est lui, qui est-ce donc ?
25 Mes jours, plus rapides qu’un coureur,
ont fui sans voir le bonheur.
26 Ils ont glissé comme barques de jonc,
comme l’aigle qui fond sur sa proie.
27 Si je me dis : “Oublie ta plainte,
déride ton visage, montre ta joie”,
28 je redoute tous mes tourments,
je sais que tu ne m’acquitteras pas.
29 Si je suis coupable,
à quoi bon me fatiguer en vain ?
30 Si je me lave avec de la neige,
si je purifie mes mains à la soude,
31 tu me plonges dans la fange,
et mes vêtements ont horreur de moi.
32 Car lui n’est pas comme moi un humain
pour que je lui réplique
et qu’ensemble nous allions en justice.
33 Pas d’arbitre entre nous
pour poser la main sur nous deux,
34 pour écarter de moi son bâton,
et pour que sa terreur ne m’épouvante plus.
35 Alors je parlerais sans avoir peur de lui.
Mais il n’en est rien : je suis face à moi-même.