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DISCOURS DU SAINT-PÈRE JEAN-PAUL II
À S.E. MONSIEUR IVE LIVLJANIĆ,
PREMIER AMBASSADEUR DE LA RÉPUBLIQUE
DE CROATIE PRÈS LE SAINT-SIÈGE*
Vendredi, 3 juillet 1992

Monsieur l’Ambassadeur,
1. C’est avec joie que je reçois des mains de Votre Excellence les Lettres qui l’accréditent auprès du Saint-Siège en qualité de premier Ambassadeur de la République de Croatie. Dans les relations de cette nation avec le Siège Apostolique, cette audience marque un jalon historique que je tiens à souligner. Les liens du peuple croate avec l’Église de Rome sont fort anciens, comme vous venez de le rappeler, Monsieur l’Ambassadeur. Désormais, la Croatie ayant recouvré son indépendance, ces liens deviennent plus étroits. Et je voudrais d’emblée en définir l’esprit à partir de l’estime qu’inspirent votre histoire et votre culture, des sentiments d’amitié et de respect que je porte à votre peuple, de la communion dans la foi catholique que partage la majorité de vos compatriotes.
Vous avez vous-même évoqué l’itinéraire du peuple croate, vivant sur sa terre depuis treize siècles, sa culture et ses convictions religieuses profondes. J’ai été sensible à la ferveur avec laquelle vous avez traduit vos sentiments et ceux de vos compatriotes, au moment d’inaugurer votre mission. Et je vous saurai gré de remercier Son Excellence Monsieur Franjo Tudjman, Président de la République de Croatie, ainsi que les membres du Gouvernement, pour le message de déférence et de confiance qu’ils vous ont confié à mon intention.
2. Les graves événements qui ont entouré la proclamation et la reconnaissance de l’indépendance de la Croatie ont retenu, vous le savez, toute l’attention du Saint-Siège qui n’a cessé d’élever la voix pour demander que se taisent les armes et que s’instaure le dialogue. L’Église ne se lassera pas de proclamer que la défense des droits des personnes et des peuples ne peut se faire par la violence, mais seulement dans un dialogue loyal et persévérant. En vous recevant aujourd’hui, je forme à nouveau le vœu que l’ensemble des citoyens de votre République connaissent une paix solidement établie.
Il s’agit à présent pour le peuple croate, riche de son identité culturelle, de bâtir son avenir sur des fondements solides. Seul un État de droit, où chaque habitant jouit du respect des autres, où chaque personne voit ses droits reconnus, où chaque citoyen a la possibilité de s’exprimer librement et d’œuvrer pour le bien commun, peut assurer la dignité et le bonheur de tous. Vous avez vous-même rappelé que l’Église insiste sur les droits de l’homme, des individus et des peuples. Elle le fait en raison de sa haute conception de la nature de l’homme, créature aimée et sauvée par Dieu, et de la vocation de l’homme, appelé à former une société solidaire et fraternelle, guidée par le souci d’assurer le bien de tous ses membres. Les droits de la personne sont reconnus de la manière la plus sûre lorsqu’ils font l’objet d’un consensus clair et libre et lorsqu’ils inspirent une action publique orientée vers la prospérité, l’épanouissement physique, intellectuel et spirituel des personnes, des familles, des communautés.
Votre nation se trouve devant la tâche d’affermir ses institutions dans un tel esprit. Personne ne peut être laissé sur le bord du chemin. Il est important notamment, et l’expérience souvent douloureuse de votre peuple en témoigne, de permettre aux minorités de trouver leur juste place dans le pays. La cohésion de la société ne peut évidemment pas être acquise au prix d’exclusions, quels qu’en soient les motifs, ni au nom d’un nationalisme exacerbé. C’est la noblesse d’un peuple que de savoir coexister sereinement avec d’autres peuples, en demeurant ouvert et accueillant.
Monsieur l’Ambassadeur, vous avez marqué avec force le désir de la Croatie de participer pleinement à la vie du continent européen. Pour sa part, le Saint-Siège, du point de vue qui lui est propre, favorise les diverses formes de coopération et d’échanges qui portent les pays d’Europe à une meilleure entente. Depuis la déflagration de la deuxième guerre mondiale, des progrès notables ont été accomplis dans le sens de la paix. La situation présente sur votre terre et dans votre région montre combien il reste à faire. Aussi souhaitons-nous, en particulier, que la Conférence sur la Sécurité et la Paix en Europe permette de mieux en mieux de régler sans violence les différends et de promouvoir l’entraide entre des nations que l’histoire a rendues proches les unes des autres. Dans un tel cadre, les nations qui ont récemment recouvré ce que j’aime appeler leur «personnalité» devraient participer activement à la vie internationale et trouver les soutiens qui leur sont nécessaires.
3. La majorité de vos compatriotes, Monsieur l’Ambassadeur, appartient à l’Église catholique, avec une fidélité qui s’est confirmée au long des siècles. Aussi, accueillant le Représentant de la Croatie, je tiens à adresser un salut particulièrement affectueux aux catholiques de ce peuple, liés au Siège de Pierre, comme en témoignent les nombreux pèlerins que j’ai la joie de rencontrer à Rome.
Pour sa part, l’Église ne recherche aucun privilège, mais elle désire avoir sa place spécifique, également dans la vie sociale, ce dont le régime communiste lui avait dénié le droit. Je sais que, chez vous, les fidèles s’emploient à mettre au service de leur pays leurs talents, leur esprit évangélique et leur sens fraternel. Je souhaite qu’ils apportent leur contribution généreuse à la vie de la nation, inspirés par la foi et éclairés par les saints et les grands témoins qui ont construit une belle tradition. Les épreuves ont pesé lourdement sur eux au cours des dernières décennies: je m’incline devant tous ceux qui ont souffert pour demeurer fidèles aux promesses de leur baptême et à leur appartenance à l’Église et, comme vous l’avez fait, j’évoque avec émotion la grande figure du Cardinal Alojzije Stepinac. Au cours des événements récents, les communautés catholiques ont partagé les grandes souffrances infligées à la population; leurs églises et leurs institutions ecclésiales ont connu maintes destructions; elles ont aussi su accueillir leurs frères et sœurs qui ont dû tout quitter et chercher un refuge. À ce propos, j’exprime le souhait que la communauté internationale ne ménage pas son aide à ces réfugiés très nombreux, victimes d’un conflit si déplorable.
Je suis sûr que l’espérance et l’audace demeurent dans les cœurs des pasteurs et des fidèles pour rebâtir, avec la grâce de Dieu, une vie ecclésiale tournée vers l’avenir, unissant toutes les générations dans la communion voulue par le Seigneur. C’est le temps de la conversion et de la réconciliation toujours à reprendre. J’encourage vos compatriotes catholiques à poursuivre, malgré les difficultés, le dialogue avec leurs frères des autres communautés chrétiennes dans un esprit ouvert, dans la recherche patiente de l’unité entre ceux qui ont reçu le don du même baptême.
Les Pasteurs, ainsi que les Autorités de l’État, m’ont invité à venir accomplir une visite pastorale à l’Église en Croatie. Vous avez renouvelé cette invitation qui rejoint un désir qui m’est cher. Lorsque les circonstances le permettront, j’espère pouvoir effectuer ce pèlerinage et venir affermir dans la foi mes frères et sœurs croates catholiques et rencontrer tout votre peuple sur sa terre tant aimée.
4. Voici donc que commence votre mission de Représentant de la République de Croatie auprès du Saint-Siège. Pour leur part, les relations diplomatiques traduisent des liens profonds déjà noués à travers l’histoire: j’espère qu’ils seront de plus en plus étroits et confiants. Vous pouvez être assuré que vous trouverez ici, auprès de mes collaborateurs, l’appui dont vous aurez besoin. Je souhaite que votre activité vous donne satisfaction et qu’elle soit fructueuse.
J’invoque sur tous les Croates l’intercession des saints apôtres des Slaves, Cyrille et Méthode, saint Nicolas Tavelić, saint Léopold Bogdan Mandić, et les autres saints qui ont marqué l’histoire spirituelle de ce peuple, que Notre-Dame, Reine de la Croatie, leur apporte son appui maternel!
De grand cœur j’appelle sur vous-même, sur les Autorités de votre pays, sur vos proches et sur vos collaborateurs, ainsi que sur tous vos compatriotes la Bénédiction de Dieu.

*Insegnamenti di Giovanni Paolo II, vol. XV, 2 pp.15-18.
L'Attività della Santa Sede 1992 pp. 513-515.
L’Osservatore Romano 4.7.1992 p.4.
L'Osservatore Romano. Edition hebdomadaire en langue française n.28 p.2.
La Documentation catholique n.2056 pp.778-779.
© Copyright 1992 - Libreria Editrice Vaticana




DISCOURS DU SAINT-PÈRE JEAN-PAUL II
AUX ÉVÊQUES DE BELGIQUE
EN VISITE «AD LIMINA APOSTOLORUM»
Vendredi, 3 juillet 1992

Monsieur le Cardinal,
Chers Frères dans l’Épiscopat,
1. Soyez les bienvenus dans la maison de l’Évêque de Rome qui est heureux de vous accueillir aujourd’hui en raison des liens d’unité et de communion qui unissent tous les évêques, successeurs des Apôtres, autour du successeur de Pierre. Je remercie votre Président, Monsieur le Cardinal Godfried Danneels, pour la présentation qu’il vient de faire de quelques aspects de votre charge et des préoccupations qui vous sont communes. Je souhaite que votre visite «ad limina», ce pèlerinage, qui vous rappelle l’origine apostolique de votre ministère épiscopal reçu par grâce, ravive la mission pastorale qui est la vôtre au service du peuple de Dieu qui est en Belgique.
2. De theologische reflectie en het theologisch onderzoek maken deel uit van de traditie van de Kerk van België. De Katholieke Universiteit speelt daarin een grote rol. De docenten hebben de opdracht om, voor zowel de priesters als voor het geheel van de leken, een verstaan van het geloof te ontwikkelen, die aan eenieder het christelijk dogma doet begrijpen, om het persoonlijk geloof te bevestigen en om iemand tot getuige te maken van het Evangelie. In uw vijfjaarlijkse verslagen heeft u opgenoemd de talrijke inspanningen welke zijn ondernomen op het terrein van de intellectuёle en geestelijke vorming. In dit verband bestaat er de permanente vorming, in het byzonder onmisbaar voor hen die zijn geroepen tot de priesterlijke en diakonale dienst. Wilt u hen allen zonder ophouden uitnodigen om de noodzakelijke tijd te nemen voor studie. Zij zullen er een nieuwe bron vinden voor het onderricht waarmee zij belast zijn in de katechese en in de zondagshomilieën. Maar deze vorming maakt ook een verdieping van het geestelijk leven noodzakelijk, welk een essentiële dimensie is van het christelijk leven en van de zending van de gewijde bedienaren. Het Evangelie dat wordt gelezen en overwogen, is het eerste criterium van onderscheid voor de priesterlijke dienst en voor het pastorale werk; zij die zich hierin verdiepen kunnen op de juiste wijze de gebeurtenissen interpreteren, zoals ik dat onlangs in herinnering heb gebracht in de apostolische exhortatie Pastores dabo vobis. Hoe zou men immers de grootsheid van de liefde van God kunnen vatten indien men zelf niet de tijd zou nemen om, in de intimiteit van het gebedsleven, te luisteren naar de goddelijke Meester? «Gij zijt het zout der aarde. Maar als het zout zijn kracht verliest, waarmee zou men dan zouten? »[2].
Daarom ook verheug ik mij over de recente vertaling in de nederlande taal van het getijdengebed. Dit is het gebed van de Kerk dat, puttend uit de schat van de traditie, de Heer vraagt om hulp, Hem dank brengt en Hem de wereld voorlegt waarin wij ons bevinden, opdat de Geest de werkers van het Evangelie begeleidt en dat God groei geeft aan datgene wat de mensen ondernemen. Wilt u de priesters, diakens, de mannelijke en vrouwelijke religieuzen herinneren aan de noodzaak van dit dagelijkse gebed; indien dit er niet zou zijn, zou dit een gemis zijn in de zending van de Kerk. Door haar onophoudelijk gebed, op uitnodiging en naar het voorbeeld van Christus, verheft de Kerk de wereld.
Pour la prochaine année pastorale, vous avez choisi, avec bonheur, comme thème commun à tous les diocèses de Belgique «l’année du Seigneur», afin de redonner sa place à la vie liturgique et sacramentelle, qui est au cœur de la vie des paroisses. Les différentes fêtes rythment le temps de l’Église et permettent de dévoiler l’ensemble du mystère chrétien. L’assemblée dominicale est ce temps où la communauté rassemblée reçoit de son Seigneur la vie en abondance et la mission d’en être témoins. Je sais combien le clergé a à cœur de communiquer, par un enseignement catéchétique et homilétique, le sens des célébrations pour que les chrétiens puissent en retirer tous les fruits. En particulier, j’invite chacun à méditer le don que le Christ nous fait en nous dispensant les sacrements, par son Église, et tout d’abord l’Eucharistie et la Pénitence où l’homme est racheté et pardonné. Que chaque communauté s’interroge sur la place qu’elle fait à la liturgie et à la célébration des sacrements, dans le respect des rites voulus par l’Église, dont il importe de mesurer la plénitude!
3. Dans votre pays, comme dans beaucoup d’autres du continent européen, la faiblesse du nombre de séminaristes demeure alarmante. Mais on ne doit pas désespérer, d’autant que vous recevez des jeunes qui sont, pour la plupart, déjà mûrs: ils ont effectué des études profanes ou quelques années de travail qui les ont préparés à être des serviteurs de l’Évangile auprès de leurs contemporains. Grâce à une formation philosophique et théologique profonde, objet de votre vigilance, ils deviendront vos collaborateurs soucieux d’annoncer la Bonne Nouvelle en tenant compte de la culture de leur temps. Nous nous rappellons le Cardinal Cardijn, au XXVème anniversaire de sa mort. Il avait la passion de l’Évangile qu’il faut greffer dans la culture des hommes de son temps. Mais la formation ne pourra conformer les séminaristes à leur mission sacerdotale et unifier leur être que dans la mesure où leurs formateurs leur donneront les moyens de vivre une vie spirituelle sacerdotale enracinée sur la lectio divina, la récitation de l’office divin et la célébration quotidienne de l’Eucharistie, source et sommet de la vie du prêtre.
4. Dans la société sécularisée qui professe parfois un humanisme athée incapable de rendre compte du sens de l’homme et de l’histoire, le témoignage des fidèles, expression concrète du sacerdoce des baptisés, est urgent, car l’amour du Christ que nous avons découvert doit être vécu et communiqué aux hommes qui attendent la parole de vérité. Chacun est appelé à vivre son baptême et à professer la foi de l’Église au Christ, le Rédempteur du monde. Le témoignage passe par la parole pour rendre compte de l’espérance chrétienne, mais aussi par une vie conforme aux exigences évangéliques et à la tradition de l’Église telle qu’elle est sans cesse reprise par le Magistère apostolique, ainsi que par la pratique de la charité. La foi et sa mise en pratique dans la vie morale ne peuvent être laissées à l’appréciation subjective, chacun retenant ce qui lui convient ou choisissant les personnes avec lesquelles il veut vivre en Église. Cela crée une situation de relativisme dogmatique et moral qui peut engendrer de graves préjudices, dénaturer la vérité objective du donné révélé et diviser les communautés.
Vous veillez à la formation intellectuelle et spirituelle des laïcs qui les aide à grandir dans leur vie chrétienne. Comme le montre la parabole du semeur[3], une foi qui ne s’enracine pas dans une recherche incessante, en relation intime avec le Christ, court le danger d’être étouffée par les réalités du monde. Ainsi, forts de l’approfondissement de leurs connaissances et de leur expérience spirituelle, les chrétiens auront davantage le souci de manifester et de défendre les valeurs évangéliques authentiques dans tous les domaines de leur existence, et notamment dans la vie politique, économique et sociale, dont ils sont les principaux évangélisateurs. Ceci est d’autant plus important en ces années de fin de siècle où nous nous acheminons vers une organisation inédite de l’Europe, où se tissent des liens nouveaux entre les États qui la composent mais aussi avec les autres continents, organisation qui nécessite la promotion de la dimension morale des relations humaines.
Les baptisés, en tant que membres du Corps du Christ, ont à prendre une part spécifique à la mission de l’Église sous la conduite des pasteurs qui représentent le Christ-Tête[4]. Les critères d’ecclésialité que j’avais énoncés dans l’exhortation apostolique Christifideles Laici[5], pour les associations de laïcs, peuvent aussi permettre de préciser les rôles des partenaires dans la mission, afin d’éviter des situations rendues difficiles par l’imprécision du statut des personnes engagées dans les tâches apostoliques. Il ne peut y avoir de mission fructueuse sans une relation organique entre les laïcs et les ministres ordonnés, relation de confiante collaboration où les attributions ne sont pas interchangeables. Par exemple, les conseils pastoraux sont un des lieux importants de cette collaboration. À chacun, en fonction de son état de vie et de sa vocation, revient une tâche spécifique dans la communauté. Le sacrement de l’ordre, parce qu’il est d’institution divine et qu’il est le signe visible du Christ qui conduit son Église avec amour, confère à ceux qui l’ont reçu la charge du service[6] et le pouvoir de gouvernement[7], auquel peuvent collaborer les fidèles laïcs.
5. Dans votre pays, beaucoup d’enfants et de jeunes sont scolarisés dans l’École catholique. Elle remplit un réel service publique que les instances politiques locales et nationales ont à cœur de soutenir par des aides appropriées. Des familles éloignées de la foi catholique, ou provenant d’autres confessions religieuses, font confiance aux établissements de l’Église pour la qualité de leur enseignement. Portez les encouragements du Pape à tous ceux qui participent à cette belle tâche de l’éducation de la jeunesse. Ils ont conscience que la communion avec la hiérarchie doit les aider à maintenir la spécificité éducative des établissements, sans cesser d’accueillir l’ensemble des jeunes qui veulent bénéficier de leurs compétences. Rappelez-leur que tout enseignement, même le plus technique ou le plus scientifique, peut être l’occasion, par l’approche qui en est faite, de transmettre les valeurs chrétiennes inspirées de l’Évangile. Grâce à la médiation du regard que les adultes portent sur lui, tout jeune devrait découvrir le Christ qui veut l’aider à développer le meilleur de lui-même, et à préparer au mieux son avenir humain et professionnel, pour répondre à sa vocation propre. L’école est aussi un lieu où les jeunes forment leur conscience morale. La direction et l’animation des établissements s’exercent sous votre responsabilité de pasteurs, et il vous appartient de veiller à ce que les enseignants aient une vie conforme à ce que croit et enseigne l’Église.
6. L’année 1988, que vous aviez proclamée «Année de la famille», a donné un élan nouveau à la pastorale familiale. Dans vos diocèses, des prêtres et de nombreux couples s’emploient à guider les jeunes dans leur croissance affective, et à accompagner les fiancés qui se préparent au bel engagement du mariage chrétien. Ils aident aussi les couples dans les temps difficiles qu’ils peuvent connaître. Qu’ils soient remerciés pour ce travail qu’ils accomplissent inlassablement. Dans votre pays, le nombre des divorces ne cesse de croître, occasionnant pour les couples eux-mêmes et pour les enfants de graves traumatismes et de profondes souffrances. Le mariage chrétien rappelle que la relation conjugale ne peut reposer sur la simple recherche du plaisir. Elle est fondée sur l’engagement libre et définitif des deux conjoints. Je n’ignore pas que, dans son existence, tout couple vit des temps de joies et des temps d’épreuve qui conforment son histoire à l’expérience pascale du Sauveur, expérience où se mêlent la douleur du Vendredi saint et la lumière du matin de Pâques. Ces temps sont nécessaires à la purification et à la maturation de l’amour. Vous m’avez exprimé votre souffrance et celle de beaucoup de vos diocésains à propos de la nouvelle législation sur l’avortement, face à laquelle des personnes ont eu un comportement courageux et prophétique. L’Église est invitée à manifester, à temps et à contretemps, la grandeur de toute vie humaine qui naît d’un acte d’amour responsable, où les conjoints sont appelés, par le Créateur, à collaborer à la création. Le véritable bonheur vient du don de la vie.
Dans vos diocèses, des hommes et des femmes s’emploient à soulager la souffrance des blessés de la vie et de l’amour, pour qu’ils découvrent la tendresse de Dieu qui leur permet de vivre dans la dignité. Les prêtres ont à cœur d’accueillir les divorcés-remariés pour leur donner les moyens de vivre leur vie baptismale. Mais cet accueil respectueux des personnes et des situations doit tenir compte de la parole même du Christ[8]. Une seconde union est en contradiction avec la nature du sacrement de mariage, où est signifié l’amour indéfectible du Christ pour son Église. Il convient d'éviter que des célébrations entretiennent des confusions dommageables pour les couples considérés, pour leur entourage et pour l’ensemble des chrétiens.
7. Le phénomène de l’immigration est parfois vécu douloureusement par vos compatriotes. À cela, s’ajoutent les difficultés liées à l’existence des deux communautés linguistiques qui ont à vivre ensemble au sein du royaume. À une époque où les particularismes et les exclusions de toute sorte se font sentir, j’invite les chrétiens et les hommes de bonne volonté à favoriser la paix, l’unité nationale et l’accueil de chaque personne, indépendamment de son origine et de sa culture.
8. Au terme de notre entretien, je souhaite que votre semaine de pèlerinage et vos rencontres avec mes collaborateurs vous confortent dans votre mission d’évêques, chargés de conduire et de sanctifier le peuple chrétien. Portez à tous vos diocésains, aux prêtres, aux diacres et aux laïcs les encouragements du successeur de Pierre. J’adresse un salut spécial aux religieux et aux religieuses. Vous me dites la présence inestimable qu’ils assurent dans de nombreux services d’Église et leur souci de coopérer à la pastorale de vos diocèses. Prions pour que chaque chrétien réalise pleinement sa mission de baptisé, selon le cœur de Dieu. À vous-mêmes, et à tous vos fidèles, je donne de grand cœur ma Bénédiction Apostolique.

[1] N. 10.
[2] Mt 5, 13.
[3] Mt 13, 3-9.
[4] Cf. Pastores dabo vobis, nos. 21-22.
[5] No. 30.
[6] Cf. Jn 13, 15.
[7] Cf. CIC, can. 129.
[8] Cf. Mt 19, 6.

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DISCOURS DU PAPE JEAN-PAUL II
AUX PARTICIPANTS
À LA SESSION PLÉNIÈRE
DE L'ACAD
ÉMIE PONTIFICALE DES SCIENCES
Samedi, 31 octobre 1992
 
Messieurs les Cardinaux,
Excellences,
Mesdames, Messieurs,
1. La conclusion de la session plénière de l’Académie pontificale des Sciences me donne l’heureuse occasion de rencontrer ses illustres membres, en présence de mes principaux collaborateurs et des Chefs des Missions diplomatiques accréditées auprès du Saint-Siège. À tous, j’adresse un salut chaleureux.
Ma pensée se tourne en ce moment vers Monsieur le Professeur Marini-Bettòlo que la maladie empêche de se trouver parmi nous; je forme des vœux fervents pour sa santé et je l’assure de ma prière.
J’aimerais aussi saluer les personnalités qui siègent pour la première fois dans votre Académie; je les remercie d’apporter à vos travaux la contribution de leurs hautes qualifications.
D’autre part, il m’est agréable de saluer la présence de Monsieur le Professeur Adi Shamir, professeur au «Weizmann Institute of Science» de Rehovot (Israël), lauréat de la médaille d’or de Pie XI, décernée par l’Académie, et de lui offrir mes cordiales félicitations.
Deux sujets retiennent aujourd’hui notre attention. Ils viennent d’être présentés avec compétence et je voudrais dire ma gratitude à Monsieur le Cardinal Paul Poupard et au Révérend Père George Coyne pour leurs exposés.
I
2. En premier lieu, je désire féliciter l’Académie pontificale des Sciences d’avoir choisi, pour sa session plénière, de traiter un problème de grande importance et de grande actualité: celui de l’émergence de la complexité en mathématiques, en physique, en chimie et en biologie.
L’émergence du thème de la complexité marque probablement, dans l’histoire des sciences de la nature, une étape aussi importante que le fut l’étape à laquelle a été attaché le nom de Galilée, alors qu’un modèle univoque de l’ordre semblait devoir s’imposer. La complexité indique précisément que, pour rendre compte de la richesse du réel, il est nécessaire de recourir à une pluralité de modèles.
Ce constat pose une question qui intéresse scientifiques, philosophes et théologiens: comment concilier l’explication du monde – et ceci dès le niveau des entités et des phénomènes élémentaires – avec la reconnaissance de cette donnée que «le tout est plus que la somme des parties»?
Dans son effort de description rigoureuse et de formalisation des données de l’expérience, le scientifique est conduit à recourir à des concepts métascientifiques dont l’usage est comme exigé par la logique de sa démarche. Il convient de préciser avec exactitude la nature de tels concepts, pour éviter que l’on ne procède à des extrapolations indues qui lient les découvertes strictement scientifiques à une vision du monde ou à des affirmations idéologiques ou philosophiques qui n’en sont nullement des corollaires. On saisit ici l’importance de la philosophie qui considère les phénomènes aussi bien que leur interprétation.
3. Pensons, à titre d’exemple, à l’élaboration de théories nouvelles au niveau scientifique pour rendre compte de l’émergence du vivant. En bonne méthode, on ne saurait les interpréter immédiatement et dans le cadre homogène de la science. Notamment, quand il s’agit de ce vivant qu’est l’homme et de son cerveau, on ne peut pas dire que ces théories constituent par elles-mêmes une affirmation ou une négation de l’âme spirituelle, ou encore qu’elles fournissent une preuve de la doctrine de la création, ou au contraire qu’elles la rendent inutile.
Un travail d’interprétation ultérieure est nécessaire: c’est précisément l’objet de la philosophie, laquelle est recherche du sens global des données de l’expérience, et donc également des phénomènes recueillis et analysés par les sciences.
La culture contemporaine exige un effort constant de synthèse des connaissances et d’intégration des savoirs. Certes, c’est à la spécialisation des recherches que sont dus les succès que nous constatons. Mais si elle n’est pas équilibrée par une réflexion soucieuse de marquer l’articulation des savoirs, le risque est grand d’aboutir à une «culture éclatée», qui serait en fait la négation de la vraie culture. Car celle-ci ne se conçoit pas sans humanisme et sagesse.
II
4. J’étais animé par des préoccupations similaires, le 10 novembre 1979, lors de la célébration du premier centenaire de la naissance d’Albert Einstein, quand j’exprimai devant cette même Académie le souhait que «des théologiens, des savants et des historiens, animés par un esprit de sincère collaboration, approfondissent l’examen du cas Galilée et, dans une reconnaissance loyale des torts de quelque côté qu’ils viennent, fassent disparaître la défiance que cette affaire oppose encore, dans beaucoup d’esprits, à une concorde fructueuse entre science et foi»[1]. Une commission d’étude a été constituée dans ce but le 3 juillet 1981. L’année même où l’on célèbre le trois cent cinquantième anniversaire de la mort de Galilée, la commission présente aujourd’hui, en conclusion de ses travaux, un ensemble de publications que j’apprécie vivement. Je désire exprimer ma sincère reconnaissance au Cardinal Poupard, chargé de coordonner les recherches de la commission en sa phase conclusive. À tous les experts qui ont participé de quelque manière aux travaux des quatre groupes qui ont mené cette étude pluridisciplinaire, je dis ma profonde satisfaction et ma vive gratitude. Le travail effectué depuis plus de dix ans répond à une orientation suggérée par le Concile Vatican II et permet de mieux mettre en lumière plusieurs points importants de la question. À l’avenir, on ne pourra pas ne pas tenir compte des conclusions de la commission.
On s’étonnera peut-être qu’au terme d’une semaine d’études de l’Académie sur le thème de l’émergence de la complexité dans les diverses sciences, je revienne sur le cas Galilée. Ce cas n’est-il pas depuis longtemps classé et les erreurs commises n’ont-elles pas été reconnues?
Certes, cela est vrai. Cependant, les problèmes sous-jacents à ce cas touchent à la nature de la science comme à celle du message de la foi. Il n’est donc pas à exclure que l’on se trouve un jour devant une situation analogue, qui demandera aux uns et aux autres une conscience avertie du champ et des limites de ses propres compétences. L’approche du thème de la complexité pourrait en fournir une illustration.
5. Une double question est au cœur du débat dont Galilée fut le centre.
La première est d’ordre épistémologique et concerne l’herméneutique biblique. À ce propos, deux points sont à relever. D’abord, comme la plupart de ses adversaires, Galilée ne fait pas de distinction entre ce qu’est l’approche scientifique des phénomènes naturels et la réflexion sur la nature, d’ordre philosophique, qu’elle appelle généralement. C’est pourquoi il a refusé la suggestion qui lui était faite de présenter comme une hypothèse le système de Copernic, tant qu’il n’était pas confirmé par des preuves irréfutables. C’était pourtant là une exigence de la méthode expérimentale dont il fut le génial initiateur.
Ensuite, la représentation géocentrique du monde était communément admise dans la culture du temps comme pleinement concordante avec l’enseignement de la Bible dont certaines expressions, prises à la lettre, semblaient constituer des affirmations de géocentrisme. Le problème que se posèrent donc les théologiens de l’époque est celui de la compatibilité de l’héliocentrisme et de l’Écriture.
Ainsi la science nouvelle, avec ses méthodes et la liberté de recherche qu’elles supposent, obligeait les théologiens à s’interroger sur leurs propres critères d’interprétation de l’Écriture. La plupart n’ont pas su le faire.
Paradoxalement, Galilée, croyant sincère, s’est montré plus perspicace sur ce point que ses adversaires théologiens. «Si l’Écriture ne peut errer, écrit-il à Benedetto Castelli, certains de ses interprètes et commentateurs le peuvent et de plusieurs façons»[2]. On connaît aussi sa lettre à Christine de Lorraine (1615) qui est comme un petit traité d’herméneutique biblique[3].
6. Nous pouvons déjà ici émettre une première conclusion. L’irruption d’une manière nouvelle d’affronter l’étude des phénomènes naturels impose une clarification de l’ensemble des disciplines du savoir. Elle les oblige à mieux délimiter leur champ propre, leur angle d’approche, leurs méthodes, ainsi que la portée exacte de leurs conclusions. En d’autres termes, cette apparition oblige chacune des disciplines à prendre une conscience plus rigoureuse de sa propre nature.
Le bouleversement provoqué par le système de Copernic a ainsi exigé un effort de réflexion épistémologique sur les sciences bibliques, effort qui devait porter plus tard des fruits abondants dans les travaux exégétiques modernes et qui a trouvé dans la Constitution conciliaire Dei Verbum une consécration et une nouvelle impulsion.
7. La crise que je viens d’évoquer n’est pas le seul facteur à avoir eu des répercussions sur l’interprétation de la Bible. Nous touchons ici au deuxième aspect du problème, l’aspect pastoral.
En vertu de sa mission propre, l’Église a le devoir d’être attentive aux incidences pastorales de sa parole. Qu’il soit clair, avant tout, que cette parole doit correspondre à la vérité. Mais il s’agit de savoir comment prendre en considération une donnée scientifique nouvelle quand elle semble contredire des vérités de foi. Le jugement pastoral que demandait la théorie copernicienne était difficile à porter dans la mesure où le géocentrisme semblait faire partie de l’enseignement lui-même de l’Écriture. Il aurait fallu tout ensemble vaincre des habitudes de pensée et inventer une pédagogie capable d’éclairer le peuple de Dieu. Disons, d’une manière générale, que le pasteur doit se montrer prêt à une authentique audace, évitant le double écueil de l’attitude timorée et du jugement précipité, qui l’un et l’autre peuvent faire beaucoup de mal.
8. Une crise analogue à celle dont nous parlons peut être ici évoquée. Au siècle passé et au début du nôtre, le progrès des sciences historiques a permis d’acquérir de nouvelles connaissances sur la Bible et le milieu biblique. Le contexte rationaliste dans lequel, le plus souvent, les acquis étaient présentés, a pu sembler les rendre ruineux pour la foi chrétienne. Certains, dans le souci de défendre la foi, ont pensé qu’il fallait rejeter des conclusions historiques sérieusement établies. Ce fut là une décision précipitée et malheureuse. L’œuvre d’un pionnier comme le Père Lagrange aura été de savoir opérer les discernements nécessaires sur la base de critères sûrs.
Il faut répéter ici ce que j’ai dit plus haut. C’est un devoir pour les théologiens de se tenir régulièrement informés des acquisitions scientifiques pour examiner, le cas échéant, s’il y a lieu ou non de les prendre en compte dans leur réflexion ou d’opérer des révisions dans leur enseignement.
9. Si la culture contemporaine est marquée par une tendance au scientisme, l’horizon culturel de l’époque de Galilée était unitaire et portait l’empreinte d’une formation philosophique particulière. Ce caractère unitaire de la culture, qui est en soi positif et souhaitable aujourd’hui encore, fut une des causes de la condamnation de Galilée. La majorité des théologiens ne percevaient pas la distinction formelle entre l’Écriture sainte et son interprétation, ce qui les conduisit à transposer indûment dans le domaine de la doctrine de la foi une question de fait relevant de l’investigation scientifique.
En réalité, comme l’a rappelé le Cardinal Poupard, Robert Bellarmin, qui avait perçu le véritable enjeu du débat, estimait pour sa part que, devant d’éventuelles preuves scientifiques de l’orbitation de la terre autour du soleil, on devait «interpréter avec une grande circonspection» tout passage de la Bible qui semble affirmer que la terre est immobile et «dire que nous ne comprenons pas, plutôt que d’affirmer que ce qui est démontré est faux»[4]. Avant lui, c’était déjà la même sagesse et le même respect de la Parole divine qui inspiraient saint Augustin lorsqu’il écrivait: «S’il arrive que l’autorité des Saintes Écritures soit mise en opposition avec une raison manifeste et certaine, cela veut dire que celui qui [interprète l’Écriture] ne la comprend pas correctement. Ce n’est pas le sens de l’Écriture qui s’oppose à la vérité, mais le sens qu’il a voulu lui donner. Ce qui s’oppose à l’Écriture ce n’est pas ce qui est en elle, mais ce qu’il y a mis lui-même, croyant que cela constituait son sens»[5]. Il y a un siècle, le Pape Léon XIII faisait écho à ce conseil dans son encyclique Providentissimus Deus: «Puisque le vrai ne peut en aucune façon contredire le vrai, on peut être certain qu’une erreur s’est glissée soit dans l’interprétation des paroles sacrées, soit dans une autre partie de la discussion»[6].
Le Cardinal Poupard nous a également rappelé comment la sentence de l633 n’était pas irréformable et comment le débat, qui n’avait cessé d’évoluer, fut clos en 1820 avec l’imprimatur accordé à l’ouvrage du chanoine Settele[7].
10. À partir du siècle des Lumières et jusqu’à nos jours, le cas Galilée a constitué une sorte de mythe, dans lequel l’image que l’on s’était forgée des événements était passablement éloignée de la réalité. Dans cette perspective, le cas Galilée était le symbole du prétendu refus par l’Église du progrès scientifique, ou bien de l’obscurantisme «dogmatique» opposé à la libre recherche de la vérité. Ce mythe a joué un rôle culturel considérable; il a contribué à ancrer de nombreux scientifiques de bonne foi dans l’idée qu’il y avait incompatibilité entre, d’un côté, l’esprit de la science et son éthique de recherche et, de l’autre, la foi chrétienne. Une tragique incompréhension réciproque a été interprétée comme le reflet d’une opposition constitutive entre science et foi. Les élucidations apportées par les récentes études historiques nous permettent d’affirmer que ce douloureux malentendu appartient désormais au passé.
11. On peut tirer de l’affaire Galilée un enseignement qui reste d’actualité par rapport à des situations analogues qui se présentent aujourd’hui et peuvent se présenter demain.
Au temps de Galilée, il était inconcevable de se représenter un monde qui fût dépourvu d’un point de référence physique absolu. Et comme le cosmos alors connu était pour ainsi dire contenu dans le seul système solaire, on ne pouvait situer ce point de référence que sur la terre ou sur le soleil. Aujourd’hui, après Einstein et dans la perspective de la cosmologie contemporaine, aucun de ces deux points de référence n’a plus l’importance qu’ils présentaient alors. Cette remarque ne vise pas, cela va de soi, la validité de la position de Galilée dans le débat; elle entend indiquer que souvent, au-delà de deux visions partiales et contrastées, il existe une vision plus large qui les inclut et les dépasse l’une et l’autre.
12. Un autre enseignement qui se dégage est le fait que les diverses disciplines du savoir appellent une diversité de méthodes. Galilée, qui a pratiquement inventé la méthode expérimentale, avait compris, grâce à son intuition de physicien de génie et en s’appuyant sur divers arguments, pourquoi seul le soleil pouvait avoir fonction de centre du monde, tel qu’il était alors connu, c’est-à-dire comme système planétaire. L’erreur des théologiens d’alors, quand ils soutenaient la centralité de la terre, fut de penser que notre connaissance de la structure du monde physique était, d’une certaine manière, imposée par le sens littéral de l’Écriture Sainte. Rappelons-nous le mot célèbre attribué à Baronius: «Spiritui Sancto mentem fuisse nos docere quomodo ad coelum eatur, non quomodo coelum gradiatur». En réalité, l’Écriture ne s’occupe pas des détails du monde physique, dont la connaissance est confiée à l’expérience et au raisonnement humains. Il existe deux domaines du savoir, celui qui a sa source dans la Révélation et celui que la raison peut découvrir par ses seules forces. À ce dernier appartiennent notamment les sciences expérimentales et la philosophie. La distinction entre les deux domaines du savoir ne doit pas être comprise comme une opposition. Les deux domaines ne sont pas purement extérieurs l’un à l’autre, ils ont des points de rencontre. Les méthodologies propres à chacun permettent de mettre en évidence des aspects différents de la réalité.
III
13. Votre Académie conduit ses travaux dans cet état d’esprit. Sa tâche principale est de promouvoir le développement des connaissances, selon la légitime autonomie de la science[8], que le Siège Apostolique reconnaît expressément dans les statuts de votre institution.
Ce qui importe, dans une théorie scientifique ou philosophique, c’est avant tout qu’elle soit vraie ou, du moins, sérieusement et solidement établie. Et le but de votre Académie est précisément de discerner et de faire connaître, dans l’état actuel de la science et pour le domaine qui est le sien, ce qui peut être regardé comme une vérité acquise ou du moins comme jouissant d’une telle probabilité qu’il serait imprudent et déraisonnable de le rejeter. Ainsi pourront être évités des conflits inutiles.
Le sérieux de l’information scientifique sera ainsi la meilleure contribution que l’Académie pourra apporter à l’énoncé exact et à la solution des problèmes angoissants auxquels l’Église, en vertu de sa mission propre, a le devoir de porter attention – problèmes qui ne concernent plus seulement l’astronomie, la physique et la mathématique, mais également des disciplines relativement nouvelles comme la biologie et la biogénétique. Bien des découvertes scientifiques récentes et leurs applications possibles ont une incidence plus directe que jamais sur l’homme lui-même, sur sa pensée et son action, au point de sembler menacer les fondements mêmes de l’humain.
14. Il y a, pour l’humanité, un double mode de développement. Le premier comprend la culture, la recherche scientifique et technique, c’est-à-dire tout ce qui appartient à l’horizontalité de l’homme et de la création, et qui s’accroît à un rythme impressionnant. Pour que ce développement ne demeure pas totalement extérieur à l’homme, il suppose un approfondissement concomitant de la conscience ainsi que son actuation. Le second mode de développement concerne ce qu’il y a de plus profond dans l’être humain quand, transcendant le monde et se transcendant lui-même, l’homme se tourne vers Celui qui est le Créateur de toute chose. Cette démarche verticale peut seule, en définitive, donner tout son sens à l’être et à l’agir de l’homme, car elle le situe entre son origine et sa fin. Dans cette double démarche horizontale et verticale, l’homme se réalise pleinement comme être spirituel et comme homo sapiens. Mais on observe que le développement n’est pas uniforme et rectiligne, et que la progression n’est pas toujours harmonieuse. Cela rend manifeste le désordre qui affecte la condition humaine. Le scientifique, qui prend conscience de ce double développement et en tient compte, contribue à la restauration de l’harmonie.
Celui qui s’engage dans la recherche scientifique et technique admet comme présupposé à sa démarche que le monde n’est pas un chaos, mais un «cosmos», c’est-à-dire qu’il y a un ordre et des lois naturelles, qui se laissent appréhender et penser, et qui ont par là une certaine affinité avec l’esprit. Einstein disait volontiers: «Ce qu’il y a, dans le monde, d’éternellement incompréhensible, c’est qu’il soit compréhensible»[9]. Cette intelligibilité, attestée par les prodigieuses découvertes des sciences et des techniques, renvoie en définitive à la Pensée transcendante et originelle dont toute chose porte l’empreinte.
Mesdames, Messieurs, en concluant cet entretien, je forme les meilleurs vœux afin que vos recherches et vos réflexions contribuent à offrir à nos contemporains des orientations utiles pour bâtir une société harmonieuse dans un monde plus respectueux de l’humain. Je vous remercie pour les services que vous rendez au Saint-Siège, et je demande à Dieu de vous combler de ses dons.

[1] AAS 71 (1979), pp. 1464-1465.
[2] Lettre du 21 décembre 1613, in Edizione nazionale delle Opere di Galileo Galilei, dir. A. Favaro, réedition de 1968, vol. V, p. 282.
[3] Lettre à Christine de Lorraine, 1615, in Edizione nazionale delle Opere di Galileo Galilei, dir. A. Favaro, réedition de 1968, vol. V, pp. 307-348.
[4] Lettre au Père A. Foscarini, 12 avril 1615, cf. Edizione nazionale delle Opere di Galileo Galilei, dir. A. Favaro, vol. XII, p. 172.
[5] S. Augustin, Epistula 143, n. 7; PL 33, 588.
[6] Leonis XIII Pont. Max. Acta, vol. XIII (1894), p. 361.
[7] Cf. Pontificia Academia Scientiarum, Copernico, Galilei e la Chiesa. Fine della controversia (1820). Gli atti del Sant'Uffizio, a cura di W. Brandmüller e E. J. Greipl, Firenze, Olschki, 1992.
[8] Cf. Concile Vatican II, Cons. past. Gaudium et spes, n. 36, § 2.
[9] In « The Journal of the Franklin Institute », vol. 22. n. 3, mars 1936.


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