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DISCOURS DU SAINT-PÈRE JEAN-PAUL II
AUX DIX NOUVEAUX AMBASSADEURS
ACCRÉDITÉS PRÈS LE SAINT-SIÈGE*
Salle Clémentine
Samedi, 14 novembre 1992

Messieurs les Ambassadeurs,
C’est avec grand plaisir que j’accueille aujourd’hui Vos Excellences pour recevoir les Lettres qui Les accréditent auprès du Siège Apostolique comme Ambassadeurs de leurs nations et de leurs gouvernements respectifs.
Sans doute les circonstances ne m’ont-elles pas donné l’occasion de vous recevoir séparément pour m’entretenir avec chacun de vous des grandes questions qui préoccupent actuellement ses concitoyens. Néanmoins, notre rencontre me permet d’évoquer, même brièvement, la diversité des États et des cultures auxquels vous appartenez. De l’Italie jusqu’aux pays les plus géographiquement éloignés de la Ville Eternelle, vous venez de régions que ma pensée rejoint souvent, parfois dans le souvenir de voyages déjà accomplis. Deux d’entre vous, les Ambassadeurs de Bulgarie et de Slovénie, représentent des pays qui, grâce à l’évolution récente qu’a connue le continent européen, viennent de nouer des relations diplomatiques avec le Saint-Siège. Qu’ils sachent qu’en les accueillant aujourd’hui, c’est à leurs nations tout entières que j’adresse mes vœux chaleureux.
Vos pays d’origine ont à faire face à leurs difficultés propres, mais, entre autres problèmes, je pense plus particulièrement ici à la douloureuse question de la faim et de la malnutrition qui, sur le continent africain notamment, affectent des millions de personnes et les privent de la plus élémentaire dignité en les soumettant à des conditions de misère imméritée. Plus que jamais, il faut que, d’un continent à l’autre, les nations mettent en commun leurs ressources et leur savoir-faire pour apporter des remèdes durables à des fléaux dont notre société, riche de techniques nouvelles, a les moyens de se libérer.
Ici comme en d’autres domaines, les catholiques ont un rôle à jouer et je forme le vœu qu’ils prennent toute leur place dans l’édification de la cité terrestre. Je souhaite qu’ils se sentent toujours plus encouragés à agir dans l’intérêt de leurs concitoyens, afin de mettre en pratique le double commandement de l’amour de Dieu et du prochain, cœur et centre du message évangélique. Les chrétiens ne demandent pas de privilèges dans leur vie quotidienne; ce qu’ils désirent, c’est de pouvoir professer et pratiquer librement leur religion. Ils sont par ailleurs tout disposés à œuvrer au service du bien commun en accomplissant leurs devoirs civiques, dans le respect des lois de l’État et des convictions de tous leurs compatriotes.
Assurer à chacun les moyens de mener une vie décente, c’est travailler au service de la paix dont le monde ne cessera jamais d’avoir besoin. Or, le service de la paix, que saint Augustin définissait comme la «tranquillité de l’ordre», constitue l’une de vos principales préoccupations. Si l’Église proclame que la paix véritable vient du Christ, elle considère que tout ce qui contribue à la recherche de la paix doit être poursuivi avec ardeur, par tous les moyens légitimes et dans l’espérance de voir un jour prendre fin les conflits qui continuent à ensanglanter notre planète. Votre haute mission d’Ambassadeurs vous place au centre des démarches multiples qui visent à préserver ou à instaurer cette paix, dans l’intérêt de l’humanité tout entière et de chaque personne en particulier. Soyez assurés que vous trouverez chez mes collaborateurs la disponibilité requise pour vous apporter l’aide nécessaire à l’accomplissement de cette tâche exaltante et ardue.
Messieurs les Ambassadeurs, je vous livre ces quelques réflexions que m’inspire votre présence, heureux augure d’une collaboration fructueuse entre le Siège Apostolique et vos gouvernements. Laissez-moi vous redire le prix que j’attache à votre action. En vous souhaitant de vous sentir accueillis comme il convient dans cette Ville chargée d’histoire qui demeure aujourd’hui un carrefour de nations, je demande à Dieu de bénir vos personnes, vos familles, les autorités de vos pays et les peuples dont je salue en vous les dignes représentants.

*Insegnamenti di Giovanni Paolo II, vol. XV, 2 pp.572-574.
L’Osservatore Romano 15.11.1992 p.7.
L’Osservatore Romano15.11.1992 p.7.
L'Osservatore Romano. Edition hebdomadaire en langue française n.47 p.5.
© Copyright 1992 - Libreria Editrice Vaticana




DISCOURS DU PAPE JEAN-PAUL II
AUX PARTICIPANTS À L
’ASSEMBLÉE PLÉNIÈRE
DU CONSEIL PONTIFICAL «IUSTITIA ET PAX»
Jeudi, 12 novembre 1992

Messieurs les Cardinaux,
Chers Frères dans l’Épiscopat,
Chers amis,
1. L’Assemblée plénière du Conseil pontifical «Justice et Paix» me donne l’heureuse occasion de vous rencontrer, vous qui consacrez ces journées à étudier le thème: «La doctrine sociale de l’Église au service de la "nouvelle évangélisation"». Je remercie Monsieur le Cardinal pour sa présentation de vos travaux, et j’ai le plaisir de saluer les membres du Conseil, venus de toutes les parties du monde, ainsi que Monseigneur le Vice-Président et le personnel permanent du dicastère.
Votre présence ravive en ma mémoire les célébrations qui, l’année dernière, ont marqué le Centenaire de la publication de l’encyclique Rerum Novarum. Et je voudrais vous remercier pour vos contributions à la célébration de cette Année de la doctrine sociale, tant sur le plan international que dans vos pays respectifs. De nombreuses initiatives ont aidé à faire valoir la richesse inépuisable et les exigences toujours actuelles du premier document de l’enseignement social de l’Église à l’époque moderne.
2. L’année centenaire a provoqué un nouvel examen de la présence et de l’influence de cette doctrine dans les Églises particulières, et aussi de nouveaux engagements pour la diffuser plus largement et de manière plus approfondie dans les milieux les plus divers. Car l’enseignement social de l’Église doit être proclamé sur les toits: il s’agit du bien de chaque peuple et de la communauté internationale; il s’agit de rendre la société plus conforme à l’éternel dessein de Dieu créateur et aux appels exigeants de l’Évangile, à commencer par la justice et la charité qui sont des conditions essentielles pour que la paix puisse être instaurée partout dans le monde.
La mission de réflexion et d’animation de votre Conseil vous amène à rappeler aux chrétiens les responsabilités que la doctrine sociale souligne; et, pour que son application entre dans la vie quotidienne, cette doctrine doit avoir sa place dans la catéchèse, dans la prédication, dans l’éducation scolaire, dans les séminaires et les universités, dans la formation permanente des pasteurs et des laïcs.
3. En parcourant le programme de votre session, je suis heureux de constater que vous ne vous limitez pas à un bilan, au lendemain du centenaire de Rerum Novarum. Mais vous cherchez à bien situer la doctrine sociale dans la mission d’évangélisation, primordiale pour l’Église: est-elle considérée partout comme un «instrument d’évangélisation», ainsi que je le souhaitais dans l’encyclique du centenaire[1]? Est-elle comprise et acceptée dans les milieux culturels et pastoraux si diversifiés que l’on trouve dans l’Église?
Et si l’on est convaincu que cette doctrine est destinée, par sa nature même, à aider à la construction d’une société juste, sur le plan national comme sur le plan international, ne doit-on pas s’interroger sur ce que l’on fait pour qu’elle parvienne à ceux et celles dont dépend le sort de ces sociétés, au-dedans et en dehors de l’Église? Elle est l’un des instruments privilégiés que l’Esprit Saint a donnés à l’Église pour qu’elle puisse être adéquatement présente dans le monde et le servir efficacement. Tout en maintenant l’identité évangélique foncière de la doctrine sociale et sa cohérence, les chrétiens ont à en adapter l’application en fonction des divers milieux et de leurs évolutions dans le temps. Les besoins ne sont pas toujours les mêmes, ni, par conséquent, les manières d’y faire face.
4. Depuis 1989, comme je le disais dans Centesimus Annus[2], nous avons été confrontés à de nouveaux défis. Le «socialisme réel», ainsi qu’on l’appelait, étant dépassé et abandonné, et la vision de l’homme et du monde dont il s’inspirait étant de moins en moins crédible, va-t-on se tourner maintenant vers de nouvelles idolâtries? Si ce n’est plus l’idolâtrie de la classe et le prestige équivoque et ambigu de l’idéologie marxiste, vont-ils céder la place au culte du succès économique individuel et de la liberté sans normes ni limites? Ne risque-t-on pas de remplacer un asservissement par un autre?
Les grandes mutations dont nous avons été témoins lancent donc à la doctrine sociale de l’Église de nouveaux défis. Et, comme vous le savez bien, ces défis sont différents selon que l’on se situe dans les sociétés prospères du Nord, qui cachent pourtant bien des misères, ou dans le Sud, qui n’arrive pas à sortir des abîmes du sous-développement avec son cortège de pauvreté toujours croissante, ou encore dans l’Est et le Centre de l’Europe, et même ailleurs, dans les sociétés libérées des régimes marxistes, où l’on ne voit pas clairement la voie à suivre.
C’est bien dans ces situations diverses et préoccupantes que votre rôle de pasteurs et de laïcs particulièrement chargés de la diffusion de la doctrine sociale de l’Église doit s’exercer, pour en faire un «instrument d’évangélisation» susceptible d’aider à retrouver le chemin qui conduit au bonheur temporel, digne image du bonheur éternel auquel Dieu nous convie. C’est un vrai service que l’Église vous confie et qui exige de vous, comme de tous ceux qui travaillent dans le même sens, de persévérer dans l’étude et dans l’application de l’enseignement social traditionnel, de pratiquer un discernement vigilant pour l’adapter, sans en trahir le véritable sens ni la cohérence interne, aux cultures diverses comme aux situations nouvelles. Le Concile Vatican II n’a-t-il pas enseigné, dans sa Constitution pastorale Gaudium et Spes, qu’«une manière adaptée de proclamer la parole révélée doit demeurer la loi de toute évangélisation»[3].
Le Conseil pontifical «Justice et Paix» est là pour animer et accompagner cette tâche exaltante, que je n’hésite pas à appeler une mission.
Je tiens à remercier ici ses responsables, ses consulteurs, tous ses collaborateurs qui, par leur discret service quotidien, rendent possible l’accomplissement de cette mission au service du Saint-Siège, mais aussi au service de toute l’Église et, finalement, du monde dans lequel nous vivons et où nous avons tous notre part de responsabilité.
Pour vous soutenir dans vos travaux et dans vos engagements pour la doctrine sociale, j’invoque sur vous tous la Bénédiction du Seigneur.

[1] Centesimus Annus, n. 54.
[2] Cf. en particulier le chapitre III.
[3] N. 44.

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DISCOURS DU PAPE JEAN-PAUL II
AUX ÉVÊQUES FRANÇAIS DE LA RÉGION APOSTOLIQUE
«PROVENCE-MÉDITERRANÉE»

EN VISITE «AD LIMINA APOSTOLORUM»
Vendredi, 11 décembre 1992

Monsieur le Cardinal,
Chers Frères dans l’Épiscopat,
1. Avec votre région apostolique Provence-Méditerranée s’achève l’ensemble des visites ad Limina des Évêques de France. Je suis heureux de vous accueillir à votre tour, alors que vous accomplissez ce pèlerinage auprès des tombeaux des Apôtres fondateurs de l’Église à Rome et que vous venez réfléchir à l’accomplissement de votre charge pastorale auprès du successeur de Pierre et de ses collaborateurs.
En ce qui me concerne, les rencontres de cette année m’ont permis de mieux partager vos préoccupations. J’ai apprécié la manière lucide et confiante avec laquelle les Évêques de France m’ont exprimé les soucis qui les habitent et présenté les réalisations qui sont des signes d’espérance pour l’avenir de l’Église dans votre pays.
La région apostolique Provence-Méditerranée est une terre magnifique, vivante, accueillante. Dès la haute antiquité, l’Église y fut enracinée. Et les évangélisateurs, venus sur vos rivages, ont avancé à l’intérieur du pays; puis des générations de missionnaires sont parties de chez vous pour étendre le rayonnement de la Bonne Nouvelle, notamment en Afrique. À notre époque, vos cités et vos campagnes connaissent une évolution pleine de vitalité. Mais, vous le soulignez dans vos rapports, humainement, il reste des zones moins favorisées; la pauvreté des uns s’aggrave et contraste douloureusement avec la richesse voyante des autres. Du point de vue ecclésial, vous connaissez aussi maintes formes de pauvreté.
2. Pasteurs, vous êtes les premiers porteurs du message évangélique qui annonce à l’homme le bonheur et le vrai sens de sa vie. La route que prend l’Église est celle de l’homme, à la fois fragile et fort, avec son ouverture naturelle à la présence de Dieu. Vous êtes les témoins de la grâce du Fils venu apporter la révélation du dessein du Père, s’offrir lui-même dans le sacrifice de la Croix pour vaincre le péché et la mort et pour ouvrir les voies de la réconciliation. Au nom du Christ, l’Église appelle ceux qui sont membres de son Corps par le baptême à vivre plus intensément dans la communion d’où jaillissent d’abondants fruits spirituels.
Il est vrai que beaucoup de baptisés ne participent pas pleinement à la vie ecclésiale; en se séparant du Corps, ils se coupent de la source de la Vie nouvelle. Ils auraient besoin de redécouvrir que l’Église, qui transmet le message de la Révélation dont elle est dépositaire, est le lieu de la présence vivante de Dieu parmi les hommes et le lieu où se manifeste la rédemption. L’Église, comme le dit le Concile Vatican II, est, «dans le Christ, en quelque sorte le sacrement, c’est-à-dire à la fois le signe et le moyen de l’union intime avec Dieu et de l’unité de tout le genre humain». Il faut toujours revenir à cette affirmation essentielle de la constitution Lumen Gentium[1] pour donner toute sa dimension à notre mission. Le visage et la fonction de l’Église ne peuvent être compris si l’on ne va pas jusqu’au fond de sa nature: en nous conférant le baptême, elle est Mère, elle nous engendre à la vie dans le Christ, elle nous sanctifie et nous transmet le don de l’Esprit Saint. Dans l’Eucharistie, offrande d’action de grâce au Père et lien de communion entre nous, il nous est donné de participer au sacrifice rédempteur du Christ. Hors de cette dimension sacramentelle, on ne peut avoir de l’Église qu’une vision superficielle, voire dénaturée.
Il me semble qu’il faut aujourd’hui ranimer chez les catholiques l’amour de l’Église qu’ils constituent ensemble et qu’ils n’ont pas à regarder comme de l’extérieur. L’Église n’est pas une simple association, mais une véritable communion. Pour illustrer ce propos, il me plaît de citer ici saint Irénée qui fut évêque de Lyon: «Au-dessus de toutes choses, il y a le Père, et c’est lui la tête du Christ; à travers toutes choses, il y a le Verbe, et c’est lui la tète de l’Église; en tous, il y a l’Esprit, et c’est lui l’Eau vive octroyée par le Seigneur à ceux qui croient en lui avec rectitude, qui l’aiment et qui savent qu’il n’y a qu’un seul Dieu Père»[2]. Conscients de leur dignité de fils responsables au sein de la famille chrétienne, les baptisés pourront mieux accueillir le message prophétique transmis par l’Église, le dépôt de la foi comme les règles morales qui en découlent.
Par ailleurs, il faut redire avec force que les fidèles ne pourraient remplir leur mission d’annoncer l’Évangile au monde s’ils n’aimaient pas aussi ce monde où le Fils de Dieu s’est incarné. Sans sympathie pour son frère, comment peut-on l’accueillir et partager avec lui ce qu’on a de plus précieux? Dans une solidarité amicale avec le monde, il n’est pas question pour autant d’amoindrir la vérité et la vigueur du message, mais de comprendre les attentes des hommes pour leur faire découvrir, en un langage approprié, la réponse du Christ qui, seule, peut les combler.
3. Ne nous lassons pas d’aider nos frères et nos sœurs à mieux saisir la portée du mystère de l’Église qui conduit au mystère du salut. Elle est un corps vivant qui se rassemble autour du Christ Sauveur grâce aux successeurs des Apôtres. Elle demeure, d’une génération à l’autre, solidaire de ses devanciers qui sont présents auprès du Père, dans la communion des saints: leur vivante mémoire nourrit la Tradition que nous sommes chargés de garder vivante aujourd’hui.
L’Église est communion dans la prière et la vie liturgique où elle célèbre et proclame sa foi, la foi commune, reçue des Apôtres. L’Esprit, comme le Christ l’a promis, fait connaître la vérité entière. Il est communiqué à chacun par le sacrement de la confirmation dont vous soulignez l’importance chez les jeunes qui le reçoivent avec une préparation sérieuse. Il avive en nous la soif de scruter l’Écriture et d’approfondir le dessein de Dieu dévoilé par le Fils à la plénitude des temps.
L’Église, dans la diversité de ses membres, est appelée à rendre un témoignage unanime au Christ, qui est mort et ressuscité pour permettre à ses frères d’entrer dans le Royaume de Dieu. Ayant en nous les sentiments qui furent ceux de Jésus, nous devons être les serviteurs attentifs des pauvres, des marginaux, des étrangers qui sont nombreux dans votre région, de tous ceux qui cherchent à tâtons comment répondre à leurs nécessités matérielles, à leur besoin de convivialité chaleureuse et aussi à leur quête de l’espérance et du bonheur.
4. Chers Frères dans l’épiscopat, si j’ai voulu rappeler ici ces quelques traits du mystère de l’Église et de sa mission, c’est parce que l’Évêque, au nom du Seigneur et en communion avec le Siège Apostolique, est le garant de l’unité du corps ecclésial dans la charité et dans la fidélité à l’Évangile.
Par votre ministère pastoral, vous avez la charge de veiller à ce que l’Église remplisse sa mission pour toute la population de votre région. Les premiers, vous avez la responsabilité de la présence de l’Église dans la société; non seulement au nom des traditions et de la culture chrétienne que vous souhaitez à bon droit garder vivantes et authentiques dans votre pays, mais par souci du service de tous. Vos rapports évoquent ceux qui bénéficient du développement économique, culturel et technique de votre région et ceux qui sont laissés en marge dans les secteurs qui se dépeuplent ou les poches de pauvreté; ceux qui connaissent, devant la foi, des difficultés résultant de leur formation et de leur activité scientifiques, et ceux qui se laissent absorber par un certain matérialisme pratique fermé à la dimension spirituelle de l’existence. Ces indications, retenues dans ce que vous m’avez confié, soulignent l’importance d’une présence active de l’Église au cœur de la vie de la cité.
Naturellement, les divers membres de la communauté diocésaine sont concernés avec vous. Les synodes diocésains ou les démarches analogues accomplies ces dernières années ont, je crois, avivé chez beaucoup de fidèles, laïcs et clercs, la conscience de leur mission commune et le désir d’une vitalité plus féconde de vos Églises particulières.
5. Dans mes rencontres avec les évêques des autres régions de France, j’ai déjà évoqué bien des aspects de la vie ecclésiale. Je ne reviendrai que sommairement aujourd’hui sur certains points. En premier lieu, le nombre réduit et l’âge élevé des prêtres diocésains, comme aussi des religieux et des religieuses, vous inquiètent. La difficulté est grande, mais il ne suffit pas de rechercher des solutions provisoires de substitution. Il faut que les communautés chrétiennes vivent le mystère de l’Eglise dans toute sa grandeur, tel que l’a si admirablement exposé le Concile Vatican II; il faut qu’elles soient assez conscientes de la nécessité vitale de l’Eucharistie et du sacerdoce ministériel, également du sens prophétique des vœux religieux, pour exprimer franchement aux jeunes l’appel à l’engagement et à la consécration de l’être dans le sacerdoce ou la vie religieuse. La pastorale des vocations doit s’enraciner à ce niveau et ne pas être laissée à la charge des seuls animateurs désignés à cet effet. Elle ne sera véritable œuvre diocésaine que si elle est organiquement reliée à la pastorale familiale, à la pastorale des jeunes, aux mouvements ecclésiaux, anciens ou nouveaux.
6. Je voudrais encourager ici le développement de la collaboration et de la concertation confiantes de tous les membres de la communauté diocésaine: l’évêque avec le clergé et les religieux, les laïcs avec les prêtres. C’est dire l’importance des conseils presbytéraux et des conseils pastoraux qui ont désormais une existence institutionnelle, comme lieux d’échanges, d’initiatives et d’animation.
En ce qui concerne plus spécialement les laïcs, il convient à la fois de les soutenir et de leur faire confiance dans leur mission d’être ordinairement ceux qui assurent la présence de l’esprit évangélique dans la société civile; je pense aux milieux professionnels, aux secteurs dont l’évolution présente des difficultés spécifiques. Et je ferai une mention particulière des préoccupations propres au diocèse d’Ajaccio, en appréciant que les chrétiens les aient abordées avec lucidité et courage au cours de vastes consultations coordonnées par leurs pasteurs.
Vous parlez souvent des efforts déployés pour la formation des laïcs. Je vous encourage à les développer, car il importe au plus haut point de mettre les chrétiens en contact approfondi avec la Parole de Dieu et avec les richesses doctrinales rassemblées par l’Église au long de sa vivante tradition depuis les temps apostoliques. Cela ne manquera pas de produire des fruits pour la vie spirituelle des communautés et pour leur élan missionnaire. Vous disposez désormais d’instruments de référence: le Catéchisme de l’Église catholique vient d’être publié, celui des Évêques de France a déjà été élaboré pour vos compatriotes. Que l’un et l’autre servent pour que les chrétiens apprennent à rendre compte de leur foi, de ce qui les fait vivre, des motifs de leurs choix dans la vie selon les commandements de Dieu, que Paul résume par la loi de l’amour! En organisant les diverses instances de formation, pensez constamment que la culture chrétienne des personnes prend toute sa dimension lorsqu’elle ouvre à une prise en charge plus active et plus avertie de la mission ecclésiale commune à tous.
J’ajouterai encore ici une invitation à progresser dans la communion de vos diocèses entre eux, avec les autres régions de votre pays, avec l’Église en Europe et dans le reste du monde, comme le suggèrent les relations fidèles que certains entretiennent avec l’Afrique notamment. Votre situation au bord de la Méditerranée, vous le soulignez vous-mêmes, a son importance: votre région a une place de choix dans les relations de l’Europe avec les pays du Sud, ce qui ne manquera pas de compter dans les années à venir. Dans cette ouverture, que vos Églises diocésaines soient présentes avec générosité et dynamisme!
7. Devant les exigences considérables de votre service ecclésial, demeurez dans l’espérance: vous savez que la grâce divine ne vous fera pas défaut. Le Seigneur nous a promis d’être avec nous jusqu’à la fin du monde. Avec les fidèles, avancez dans le pèlerinage de la foi, à la suite de Marie, Mère de l’Église, honorée dans vos nombreux sanctuaires. Que les pèlerinages aimés par vos diocésains soient pour eux l’occasion de se mettre à l’école de celle qui a tout donné pour donner au monde le Sauveur!
Au terme de cette rencontre avec vous qui venez de la région Provence-Méditerranée, ma pensée se porte aussi vers l’ensemble des évêques de France et vers les communautés dont ils sont les pasteurs. À tous, évêques, prêtres, diacres, religieux, religieuses, responsables laïcs et fidèles, je souhaite la joie de servir ensemble le Seigneur dans l’Église. Je reprendrai ce qu’écrivait Ignace d’Antioche aux Éphésiens: «Que vous deveniez un chœur, afin que, dans l’harmonie de votre accord, prenant le ton de Dieu dans l’unité, vous chantiez d’une seule voix par Jésus Christ un hymne au Père, afin qu’il vous écoute et qu’il vous reconnaisse, par vos bonnes œuvres, comme les membres de son Fils!»[3]. Dans cette unité, don de Dieu, il devient naturel d’aimer l’Église: que tous soient fortifiés dans le désir de prendre part à sa vie et à son action avec générosité!
À l’approche des fêtes de la Nativité, je m’unis à votre prière pour l’Église qui est dans votre pays, et pour tous vos compatriotes. Je vous donne ma Bénédiction Apostolique au nom du Seigneur qui vient parmi nous pour le salut du monde.

[1] N. 1.
[2] Adv. Haer., V, 18, 2.
[3] IV, 2.

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ALLOCUTION DU SAINT-PÈRE JEAN-PAUL II
À LA CONFÉRENCE INTERNATIONALE SUR LA NUTRITION*
Samedi, 5 décembre 1992

Monsieur le Président,
Messieurs les Directeurs généraux,
Messieurs les Ministres,
Messieurs les Représentants permanents,
Mesdames, Messieurs,
1. J'ai accueilli avec une vive satisfaction votre invitation à prendre la parole lors de l'ouverture de la Conférence internationale sur la nutrition, qui rassemble les plus hauts responsables mondiaux dans ce secteur d'une si grande importance. Vous venez de pays très divers et vos cultures aussi présentent une grande diversité, mais c'est, pour l'essentiel, le même service qui, chaque jour, vous mobilise afin d'arriver à ce que chaque être humain jouisse d'un niveau de vie plus conforme à sa dignité de personne: en la présente circonstance, je suis sûr que vous ne manquerez pas de progresser ensemble dans ce sens.
Je voudrais rendre hommage aux deux grandes Organisations intergouvernementales qui ont pris cette initiative et la font aboutir grâce à leurs efforts communs et à l'expérience qu'elles ont acquise au service de l'humanité: l'Organisation des Nations Unies pour l'Alimentation et l'Agriculture, et l'Organisation mondiale de la Santé. L'engagement personnel de leurs Directeurs généraux, Monsieur Saouma et Monsieur Nakajima, est le premier signe d'une volonté commune de ne pas faire de cette Conférence une manifestation formelle, mais le point de départ d'une action renouvelée et plus vigoureuse, inspirée par les devises des deux Organisations: «Alimentation pour tous» et «Santé pour tous».
Grâce au dynamisme de vos Organisations, l'alimentation et la santé sont devenues des priorités pour la communauté internationale qui cherche à faire en sorte que personne n'en soit privé. L'Eglise ne cessera jamais de montrer sa sympathie pour ces efforts, de les soutenir par sa parole et par son action, fidèle à l'enseignement de son fondateur, lui qui, face à une multitude affamée, a fait preuve d'une compréhension généreuse (cf. Mt 15,32).
2. Par son thème, votre Conférence rappelle que la nutrition, qu'il s'agisse de l'approvisionnement ou des conditions sanitaires, constitue un élément fondamental dans la vie de chaque personne, de chaque groupe, de chaque peuple de la terre. Mais la Conférence montre aussi que, malgré les efforts déjà accomplis par la communauté internationale, il existe des obstacles et des déséquilibres - et souvent ils s'aggravent - qui empêchent des millions d'hommes et de femmes de pourvoir convenablement à leur nutrition. C'est là un grave avertissement pour la conscience commune de l'humanité.
Les multitudes qui sont privées d'une nourriture appropriée et saine, au prix même de leur vie, comptent aujourd'hui sur vos travaux pour que l'on décide des interventions courageuses afin d'éloigner de l'humanité le spectre de la faim et de la malnutrition. Ces frères et sœurs vous demandent de considérer comme un devoir de justice de vous engager avec détermination dans la voie d'une solidarité toujours plus active, seul moyen pour que tous puissent partager équitablement les biens de la création. Ils attendent de cette conférence que les rappels éthiques nécessaires conduisent à des résolutions qui prennent force juridique, conformément au droit international.
Vous devez entendre ici les cris de douleur de millions de personnes devant le scandale provoqué par le «paradoxe de l'abondance», qui constitue l'obstacle principal à la solution des problèmes nutritionnels de l'humanité. La production alimentaire mondiale - vous le savez bien - est assez abondante pour satisfaire largement les besoins d'une population même en augmentation, à condition que les ressources pouvant permettre l'accès à une nutrition convenable soient réparties en fonction des besoins réels. Je ne puis que souscrire aux termes qui ouvrent votre projet de Déclaration mondiale sur la nutrition: «La faim et la malnutrition sont inacceptables dans un monde qui dispose à la fois des connaissances et des ressources voulues pour mettre fin à cette catastrophe humaine» (n. 1).
Cependant, le paradoxe continue d'entraîner tous les jours des conséquences dramatiques. D'une part, nous sommes impressionnés par les images d'une partie de l'humanité condamnée à mourir de faim à cause de calamités naturelles qui s'aggravent, à cause de désastres provoqués par l'homme,, à cause des obstacles mis à la distribution des ressources alimentaires, à cause des restrictions qui sont imposées au commerce des productions locales en privant les pays les plus pauvres des bénéfices du marché. D'autre part, nous assistons aux dénis de la solidarité: la destruction de récoltes entières, les exigences égoïstes que comportent les modèles économiques en vigueur, le refus des transferts de technologie, les conditions mises à l'octroi des aides alimentaires même dans des cas où l'urgence est évidente.
Les causes et les effets de ce paradoxe, avec ses multiples éléments contradictoires, sont soumis une fois encore à votre attention dans le cadre de cette Conférence; il suffit de rappeler ici des faits inacceptables: la faim provoque chaque jour la mort de milliers d'enfants, de personnes âgées et de membres des groupes les plus vulnérables; une partie considérable de la population mondiale n'arrive pas à se procurer l'indispensable ration alimentaire quotidienne de base; sur des multitudes pèsent lourdement la pauvreté, l'ignorance, et des conditions politiques qui les obligent à quitter par milliers leurs foyers pour aller à la recherche d'une terre où elles puissent trouver à se nourrir.
3. Aujourd'hui, Mesdames, Messieurs, vos responsabilités sont considérables. La Conférence internationale sur la Nutrition, après des recherches approfondies, présentera à la communauté internationale une analyse lucide de la situation nutritionnelle et sanitaire dans la monde; elle proposera aussi un cadre juridique et politique pour des interventions nécessaires et concrètement réalisables. Grâce à cette Conférence, toute l'humanité pourra savoir ce que les Gouvernements et les Institutions internationales décideront de faire pour agir effectivement en faveur des plus pauvres.
Il s'agit pour vous de mettre sous une nouvelle lumière le droit fondamental à la nutrition, qui appartient en propre à chaque personne humaine. La Déclaration universelle des Droits de l'homme affirmait déjà le droit de manger à sa faim. On doit maintenant assurer à tous, pour l'application de ce droit, l'accès à la nourriture, la sécurité alimentaire, une alimentation saine, une formation aux techniques de la nutrition. Bref, il faut que tous bénéficient de conditions de vie personnelles et communautaires qui permettent le développement plénier de tout être humain, à tout moment de son existence.
Bien souvent, des situations où la paix est absente, où la justice est bafouée, où le milieu naturel est détruit, mettent des populations entières en grand danger de ne pouvoir satisfaire leurs besoins alimentaires premiers. Il ne faut pas que les guerres entre nations et les conflits internes condamnent des civils sans défense à mourir de faim pour des motifs égoïstes ou partisans. Dans ces cas, on doit de toute façon assurer les aides alimentaires et sanitaires, et lever tous les obstacles, y compris ceux qui proviennent de recours arbitraires au principe de non-ingérence dans les affaires intérieures d'un pays. La conscience de l'humanité, désormais soutenue par les dispositions du droit international humanitaire, demande que soit rendue obligatoire l'ingérence humanitaire dans les situations qui compromettent gravement la survie de peuples et de groupes ethniques entiers: c'est là un devoir pour les nations et la communauté internationale, comme le rappellent les orientations proposées à cette Conférence.
4. L'humanité se rend compte aujourd'hui que le problème de la faim ne pourra être résolu sur le plan local, mais seulement grâce à un développement global. L'accès à des ressources disponibles doit être garanti; la formation des plus défavorisés et leur participation aux responsabilités doivent être assurées. Pour atteindre ces objectifs, il est toujours plus nécessaire que se répande une conception des relations économiques qui dépasse les divisions existantes entre les pays et qui soit fondée sur une vraie solidarité et sur le partage des ressources et des biens produits.
En ce qui concerne les ressources alimentaires, on doit insister sur la nécessité non pas tellement d'augmenter globalement la production, mais d'en assurer la distribution effective, en privilégiant les zones à risques. Il importe aussi que les populations sur lesquelles pèsent les effets de la malnutrition et de la faim puissent recevoir une éducation qui les prépare à pourvoir elles-mêmes à une alimentation saine et suffisante.
La Déclaration et le Plan d'action que votre Conférence est appelée à approuver placent la cellule familiale au centre de ce programme pour l'éducation et la formation. J'en prends acte avec satisfaction. De même, il est juste d'affirmer qu'il est impossible d'envisager une éducation sérieuse à la nutrition et, plus généralement, de préparer un état du monde où seront éliminées les divisions et les souffrances actuelles, sans l'engagement pris en commun de reconnaître à la famille et à ses membres leurs propres droits, et de leur garantir les moyens indispensables pour renforcer leur rôle essentiel dans la société.
A propos de la nutrition, on pensera à mieux soutenir les femmes, en raison de leurs tâches qui deviennent capitales dans les régions rurales à risque du point de vue alimentaire: la femme est mère et éducatrice, agent économique et principale responsable de la gestion domestique. On sera aussi spécialement attentif aux enfants, afin de protéger leur droit fondamental à la vie et à la nutrition, droit qui a été proclamé récemment par la Convention sur les droits de l'enfant. On ne peut oublier non plus de reconnaître le droit du couple à décider de sa procréation et de l'espacement des naissances. Il est clair que seules des conditions de vie qui éloignent toujours davantage, pour des millions de personnes, les formes extrêmes de la pauvreté peuvent favoriser une maternité et une paternité responsables et garantir le libre exercice de ce droit fondamental du couple.
5. L'Eglise, vous le savez, lorsqu'elle remplit sa mission d'annoncer la «Bonne Nouvelle à toutes les nations», désire être particulièrement proche de l'humanité souffrante, pauvre et affamée. Il ne lui appartient pas de proposer des solutions techniques, mais elle est toujours disposée à soutenir de toutes ses forces ceux qui travaillent pour renforcer la solidarité internationale et promouvoir la justice entre les peuples. Pour sa part, l'Eglise le fait en proclamant que la loi de l'amour de Dieu et du prochain est le fondement de la vie sociale. Elle se rend bien compte aussi que «son message social sera rendu crédible par le témoignage des œuvres» (Centesimus annus, n. 57). C'est en cherchant à agir selon la loi d'amour que ses institutions et ses diverses organisations prennent de nombreuses initiatives pour se mettre directement au service des pauvres, des affamés, des malades, de ces «plus petits» qui sont l'objet de la prédilection de Dieu. Nous ne pouvons oublier qu'au terme de l'histoire nous aurons à répondre, devant le Seigneur, de notre action pour le bien de nos frères (cf. Mt 25, 31-46).
C'est pourquoi le Pape vous demande, à vous qui participez à la conférence internationale sur la nutrition, d'œuvrer afin qu'à aucune personne ne soient refusés le pain quotidien et les soins nécessaires à la santé. Il faut donc dépasser les calculs et les intérêts particuliers: il faut soutenir et développer les initiatives de l'organisation pour l'Alimentation et l'Agriculture et de l'Organisation mondiale de la Santé destinées à garantir un minimum nutritionnel à tons les peuples de la planète. Par un tel engagement, on pourra donner au Plan d'action de cette Conférence l'autorité nécessaire pour que soient mis en œuvre les principes de la Déclaration mondiale sur la Nutrition.
Il faut notamment que, partout, les Etats, les organisations intergouvernementales, les institutions humanitaires et les associations privées soient convaincus qu'aucun critère politique ni aucune loi économique ne peut permettre de porter atteinte à l'homme, à sa vie, à sa dignité, à sa liberté. Tous les peuples doivent apprendre à partager la vie des autres peuples, à réaliser la mise en commun des ressources de la terre que le Créateur a confiées à l'humanité tout entière.
Dans cet esprit, je forme des vœux fervents pour le succès de vos travaux et j'invoque la Bénédiction du Très-Haut sur vous-mêmes et sur tous les peuples de la terre.

*Insegnamenti di Giovanni Paolo II, vol. XV, 2 p. 816-822.
L'Osservatore Romano 6.12.1992 pp.4, 5.
L'Osservatore Romano. Edition hebdomadaire en langue française n.51 p.2.3.
La Documentation Catholique 1993 n. 2065 p. 106-108.

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