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DISCOURS DU PAPE PIE XII
AUX PARTICIPANTS AU CONGRÈS INTERNATIONAL
DE « PAX CHRISTI » *
Samedi 13 septembre 1952

Nous vous souhaitons la bienvenue, Vénérables Frères, très chers fils et filles, qui représentez le mouvement de « Pax Christi ». Vous venez d'affirmer à Assise votre attachement à l'esprit de St François, aux sources duquel vous vous efforcez de puiser, et maintenant vous voici devant Nous, pour implorer sur votre mouvement, ses buts, son travail, ses succès, la Bénédiction du Vicaire du Christ.
« Pax Christi », très chers fils et filles, est surnaturel et à la fois bien présent à la réalité naturelle. Les forces de paix accumulées dans l'Église et le monde catholique grâce à l'unité surnaturelle des catholiques dans le Christ, dans la foi, dans l'accord fondamental de la pensée et des idées sociales, « Pax Christi » veut les utiliser pour procurer l'atmosphère nécessaire aux tendances, qui visent à l'unification économique et politique de l'Europe d'abord, et plus tard peut-être des territoires qui la débordent.
Nous apprécions vivement ce caractère surnaturel et naturel à la fois de « Pax Christi ». Un surnaturalisme, qui s'écarte, et surtout écarte la religion, des nécessités et des devoirs économiques et politiques, comme s'ils ne concernaient pas le chrétien et le catholique, est chose malsaine, étrangère à la pensée de l'Église. « Pax Christi » n'adopte pas cette attitude unilatérale. Au contraire, Nous croyons pouvoir Nous exprimer ainsi, il a pris son départ au cœur des nécessités sociales et politiques.
Depuis des années, les peuples, les États et des continents entiers cherchent à obtenir la paix. Qu'est-ce que l'Église ne donnerait pour leur procurer la paix ! Seule, elle ne le peut cependant pas, pour ce simple motif déjà que la puissance lui manque à cet effet. L'Église pouvait agir plus efficacement au temps où l'homme et la culture d'Occident étaient exclusivement catholiques, où l'on s'entendait généralement à reconnaître le Pape comme conciliateur et médiateur des différends entre les peuples. Cependant, même alors, l'Église ne réussissait pas toujours. Aujourd'hui par contre, les convictions religieuses sont trop souvent confuses et divisées et la laïcisation de la vie publique poussée fort loin. Ce que, dans ces circonstances, l'Église ne peut pas apporter à la cause de la paix, ce qu'elle peut y apporter, en quoi consiste principalement sa tâche, Nous l'avons expliqué amplement dans Notre dernier Message de Noël.
En tout cas, si aujourd'hui des personnalités politiques conscientes de leurs responsabilités, si des hommes d'État travaillent pour l'unification de l'Europe, pour sa paix et la paix du monde, l'Église ne reste vraiment pas indifférente à leurs efforts. Elle les soutient plutôt de toute la force de ses sacrifices et des prières. Vous avez donc bien raison de voir en ce point votre premier objectif: prier pour la compréhension mutuelle des peuples et pour la paix.
Quand Nous suivons les efforts de ces hommes d'État, Nous ne pouvons Nous défendre d'un sentiment d'angoisse: sous la pression de la nécessité qui exige l'unification de l'Europe, ils poursuivent et commencent à réaliser des buts politiques, qui présupposent une nouvelle manière d'envisager les relations de peuple à peuple. Cette présupposition, hélas, ne se vérifie pas ou en tout cas pas assez. L'atmosphère n'existe pas encore, sans laquelle ces nouvelles institutions politiques ne peuvent à la longue se maintenir. Et s'il paraît audacieux de vouloir sauvegarder la réorganisation de l'Europe au milieu des difficultés du stade de transition entre la conception ancienne, trop unilatéralement nationale, et la nouvelle conception, au moins doit se dresser devant les yeux de tous, comme un impératif de l'heure, l'obligation de susciter le plus vite possible cette atmosphère.
Collaborer à cette œuvre en mettant en jeu précisément les forces de l'unité catholique, voilà, tel qu'il Nous apparaît, le but essentiel de votre mouvement « Pax Christi ».
Nous avons Nous-même, récemment, dit un mot de cette ambiance à créer. Nous voudrions en cette occasion solennelle en parler un peu plus au long.
* * *
Pour contribuer à cette atmosphère, il faut lorsqu'on regarde le passé, porter un jugement serein sur l'histoire nationale, celle de sa patrie, celle aussi de l'autre ou des autres pays. Les résultats d'une recherche historique précise, reconnus par les spécialistes des deux parties, doivent être la règle de ce jugement. Victoires ou défaites, oppression, violences et cruautés — comme probablement il s'en est trouvé de part et d'autre au cours des siècles — sont des faits historiques et le restent. Qu'une nation soit fière de ses victoires, qui s'en aigrira ? Qu'elle déplore ses défaites comme un malheur, c'est un sentiment naturel, fruit d'un sain patriotisme. Qu'on ne se demande pas mutuellement l'impossible, pas de dispositions irréelles ou fausses ; mais que chacun témoigne compréhension et respect pour les sentiments de l'autre nation.
On peut aussi condamner sans réserve l'injustice, la violence et la cruauté, même quand elles sont imputables à des compatriotes. Mais tout d'abord, chacun doit s'en persuader : qu'il s'agisse de sa propre nation, ou d'une autre, il ne faut pas tenir rigueur aux générations actuelles des fautes du passé. Et pour ce qui concerne le déroulement de l'histoire et même la conjoncture redoutable du temps présent, vous avez vu et vous expérimentez chaque jour que les peuples, comme tels, ne peuvent s'en voir imputer la responsabilité. Ils doivent certainement supporter leur sort collectif, mais pour ce qui regarde la responsabilité, la structure de la machine moderne de l'État, l'enchaînement presque inextricable des relations économiques et politiques ne permet pas au simple particulier d'intervenir efficacement dans les décisions politiques. Tout au plus, peut-il, par son vote libre, en influencer la direction générale, et encore, dans une mesure limitée.
Nous y avons plusieurs fois insisté : autant que possible, que l'on rejette la responsabilité sur les coupables, mais qu'on les distingue, avec justice et netteté, du peuple dans son ensemble. Des psychoses de masse se sont produites des deux côtés : il faut le concéder. Il est bien difficile à l'individu d'y échapper et de ne point y laisser aliéner sa liberté. Ceux sur qui la psychose de masse d'un autre peuple s'est abattue comme une fatalité terrible, qu'ils se demandent toujours si ce peuple, au plus profond de lui-même, n'a pas été excité jusqu'à la fureur par des malfaiteurs de leur propre nation. La haine des peuples en tout cas est toujours d'une injustice cruelle, absurde et indigne de l'homme. Nous lui opposons la parole de bénédiction de St Paul : « Dominus... dirigat corda vestra in caritate Dei et patientia Christi » (2 Thess. 3, 5).
Voilà, semble-t-il, pour l'essentiel, quand le regard embrasse le passé jusqu'au présent le plus immédiat, les composants de l'atmosphère, dans laquelle peut croître l'œuvre d'unification des nations. C'est, pour le dire en bref, l'atmosphère de la vérité, de la justice et de l'amour dans le Christ.
Ainsi a-t-on déjà préparé, sinon anticipé, les assurances requises pour l'avenir. Pour l'indiquer brièvement, la garantie de l'avenir exige:
La justice, qui de part et d'autre applique une mesure égale. Ce qu'une nation, un Etat revendique pour soi par un sentiment élémentaire du droit, ce à quoi il ne renoncerait jamais, il doit aussi le concéder sans condition à l'autre nation, à l'autre État. N'est-ce pas une évidence ? Oui, mais l'amour-propre national incline trop, et cela presque inconsciemment, à utiliser deux mesures. Il faut mettre en œuvre intelligence et volonté pour rester objectif sur le terrain scabreux où se discutent les intérêts nationaux.
L'estime réciproque, en un double sens: pas de mépris d'une nation, parce que, par exemple, elle apparaît moins douée que la nation propre. Un mépris ainsi motivé dénoterait étroitesse d'esprit. La comparaison des aptitudes nationales doit prendre en considération les domaines les plus divers, et il faut une connaissance approfondie et une longue expérience pour pouvoir tenter cette comparaison. Ensuite, respect du droit de chaque peuple à exercer son activité. Ce droit ne peut être artificiellement limité ni jugulé par des mesures de contrainte.
La confiance : on accorde sa confiance à ceux qui appartiennent à son propre peuple aussi longtemps qu'ils ne s'en sont pas rendus positivement indignes. On les traite comme frère et sœur. C'est exactement la même attitude qu'il faut avoir envers ses frères des autres nations. Ici non plus, il n'y a pas deux poids et deux mesures.
L'amour de la patrie ne signifie jamais mépris des autres nations, défiance ou inimitié envers elles.
Enfin, se sentir unis: c'est ici, Nous l'avons déjà dit, que les forces catholiques acquièrent leur maximum d'efficacité. Voilà pourquoi précisément vous avez fondé « Pax Christi ». Voilà la source de sa puissance, de ses possibilités étendues et toujours en croissance.
* * *
Comme objet d'étude pour votre Congrès, vous avez choisi la « guerre froide ». Le jugement moral qu'elle mérite sera le même, analogiquement, que celui de la guerre au sens du droit naturel et international. L'offensive, quand il s'agit de la guerre froide, doit être condamnée sans condition par la morale. Si elle se produit, l'attaqué ou les attaqués pacifiques ont non pas seulement le droit, mais aussi le devoir de se défendre. Aucun État ou aucun groupe d'États ne peut accepter tranquillement la servitude politique et la ruine économique. Au bien commun de leurs peuples ils doivent d'assurer sa défense. Celle-ci tend à enrayer l'attaque et à obtenir que les mesures politiques et économiques s'adaptent honnêtement et complètement à l'état de paix qui règne au sens purement juridique entre l'attaquant et l'attaqué.
Dans la question de la guerre froide aussi, la pensée du catholique et de l'Église est réaliste. L'Eglise croit à la paix et ne se fatiguera pas de rappeler aux hommes d'État responsables et aux politiciens que même les complications politiques et économiques actuelles peuvent se résoudre à l'amiable moyennant la bonne volonté de toutes les parties intéressées. D'autre part l'Église doit tenir compte des puissances obscures, qui ont toujours été à l'œuvre dans l'histoire. C'est aussi le motif pour lequel elle se défie de toute propagande pacifiste, dans laquelle on abuse du mot de paix pour déguiser des buts inavoués.
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En proclamant et en vivant son idéal, le Saint d'Assise a suscité au 13e siècle un mouvement religieux et social qui, pour parler de l'Italie, enseignait la simplicité chrétienne dans le train de vie et la paix entre les partis qui déchiraient la vie publique. De la Sicile jusqu'aux Alpes, il comptait des partisans, et même un Frédéric II n'aurait pas osé ignorer son existence.
Comparés à cette époque, les événements actuels ont pris de vastes proportions et se sont étendus à l'échelle du monde. Et cependant le mouvement franciscain du 13e siècle peut vous être un exemple et un stimulant. Votre étendard vous désigne un objectif profondément chrétien et catholique, auquel déjà les générations passées auraient dû s'attaquer: l'union des catholiques d'Europe d'abord, et ensuite des autres continents, pour travailler ensemble aux tâches de la vie publique, union basée sur la conscience de ce fait que la foi les réunit tous. Certes les difficultés sont nombreuses et elles pèsent lourd. Mais regardez plutôt vers les hommes qui partout pensent comme vous et qui sont prêts également aux sacrifices, que la réussite de l'œuvre impose de toutes parts. Aucun doute, leur nombre est grand, très chers fils et filles ; mais ils préfèrent le silence aux bruyantes déclarations.
Nous vous plaçons, vous et votre mouvement, sous la tutelle de la Vierge, la « Reine de la Paix » ; Nous implorons la grâce, l'amour et la force de Jésus, le « Roi Pacifique », et vous accordons du fond du cœur, comme gage du succès et de la victoire, Notre Bénédiction Apostolique.
* * *
Un mot aussi de salut paternel à Nos fils et filles du diocèse de Tulle. Sous la conduite de votre Pasteur, Notre Vénérable Frère, vous êtes venus à Nous pour Nous assurer de votre attachement et de votre fidélité en cette année 1952, qui rappelle la date de 1352, où les deux Papes de votre diocèse, Clément VI et Innocent VI, se sont succédé sur le Siège de Pierre.
Le second de ces deux Pontifes, Innocent VI, est appelé par bon nombre d'historiens « le plus remarquable et le meilleur des Papes d'Avignon ». Ce fut un vrai réformateur dans sa propre maison et dans l'Église entière. Nous avons la confiance qu'il est parmi nous en esprit et que ses prières et sa Bénédiction accompagnent les efforts de rapprochement entre les peuples au cœur de l'Europe.
À vous tous Nous accordons, dans toute l'effusion de Notre cœur paternel, la Bénédiction du Vicaire du Christ.



* Discours et Messages-radio de S.S. Pie XII, XIV,
Quatorzième année de Pontificat, 2 mars 1952 - 1er mars 1953, pp. 303-308
Typographie Polyglotte Vaticane
 A.A.S., vol. XXXXIV (1952), n. 16, pp. 818 - 823.




DISCOURS DU PAPE PIE XII
AUX PARTICIPANTS AU CONGRÈS MONDIAL D'ASTRONOMIE
Salle des Suisses, Palais pontifical de Castel Gandolfo
Dimanche 7 septembre 1952

I. LE PANORAMA DU COSMOS
La présence d'une si nombreuse assemblée d'insignes astronomes de tous pays évoque devant Notre esprit, Messieurs, l'image du panorama du cosmos auquel l'astronomie moderne est parvenue et que vous avez amené à sa perfection actuelle grâce à vos incessantes observations et à vos géniales études. Nous vous savons gré des unes et des autres pour bien des motifs, mais surtout parce que l'exploration scientifique du cosmos et son exaltante contemplation suscitent, dans Notre esprit comme dans le vôtre, des considérations philosophiques d'une valeur plus universelle et l'élèvent toujours davantage vers la connaissance, dans sa suprême vérité, de ce Terme qui surpasse tout savoir et met son sceau à tout être : « l'Amour qui fait mouvoir le soleil et les autres étoiles » (Dante : Paradis, 33, 145).
Quoique Nous ayons conscience de parler devant une élite de représentants de la science, bien plus versés que Nous en la matière, Nous ne pouvons toutefois Nous abstenir de rappeler, au moins à grands traits, les progrès admirables de l'astronomie et de l'astrophysique au cours des cinquante dernières années, et d'en indiquer les pierres miliaires, qui serviront en même temps de fondement à ces considérations plus hautes.
Ce qui pour les astronomes du passé fut une énigme et un rêve et qui, pour nos contemporains, est devenu au contraire une réalité évidente, supérieure à toute prévision, peut s'exprimer peut-être avec justesse par ces mots : la conquête de l'espace cosmique. L'observation, l'intelligence, les nouveaux moyens techniques ont, pour ainsi dire, mis aux mains de la science astronomique un gigantesque compas, qu'elle a chaque jour ouvert davantage sur l'univers, jusqu'à pouvoir embrasser présentement des dimensions dépassant toute attente. Que de barrières, élevées surtout par les énormes distances, sont tombées, au cours de ces dernières décades, sous la poussée incoercible de l'esprit investigateur et jamais satisfait qu'est celui du savant !
Le siècle passé fut témoin des premières et laborieuses tentatives d'exploration dans les profondeurs de l'espace, quand Bessel, Struve et Henderson mesurèrent les premières parallaxes trigonométriques, si bien qu'on pouvait, avec une satisfaction légitime, au déclin du siècle, enregistrer avec certitude les distances d'environ 58 étoiles fixes, éloignées de notre soleil par des espaces allant jusqu'à 30 et 40 années-lumière.
Mais dès 1912, une nouvelle méthode autrement efficace pour la mesure des distances cosmiques allait porter le regard de l'homme bien plus loin encore. Dans un type déterminé d'étoiles variables, les Céphéïdes, Miss Leavitt découvrit une relation entre la période de leur variation lumineuse et leur éclat ou magnitude. Ainsi, partout dans le ciel où l'on découvrait une Céphéïde, on pouvait, de la période de sa variation lumineuse, déduire son éclat absolu et, en comparant celui-ci à l'éclat apparent, calculer facilement sa distance. En même temps, les observations étaient favorisées par l'accroissement de la sensibilité des émulsions photographiques et par les progrès dans la construction de télescopes toujours plus puissants, qui permirent d'augmenter le rayon de pénétration de l'œil humain plusieurs millions de fois, jusqu'à atteindre dans l'espace des profondeurs insoupçonnées.
Le premier grand pas au-delà des plus proches étoiles fut accompli par l'astronome Shapley avec ses recherches devenues classiques sur la distribution des amas globulaires dans l'espace, recherches qui entraînaient une transformation complète dans la conception de la structure du système galactique. Entre temps d'autres investigations, celles par exemple qui avaient trait aux mouvements stellaires ou à la diminution de la lumière quand elle traverse la matière obscure dans l'espace interstellaire, perfectionnèrent cette nouvelle conception. On acquit ainsi la certitude que la Voie Lactée des anciens, inspiratrice de tant de mythes naïfs, est une immense accumulation d'environ cent milliards d'étoiles — les unes plus grandes, d'autres plus petites que notre soleil — à travers laquelle s'étendent de vastes nuages de gaz et de poussière cosmique. Le système entier, soumis, lui aussi, à la loi générale de la gravitation, se maintient en rotation sur de gigantesques orbites, autour d'un centre situé dans les grands nuages stellaires du Sagittaire. Ressemblant, dans son ensemble, à une immense lentille biconvexe qui se mouvrait elle-même, ce système présente un diamètre d'environ 100.000 années-lumière et une épaisseur, au centre, d'environ 10.000. Quant à nous avec notre système solaire, nous ne sommes pas, comme on le croyait autrefois, au centre de cet incommensurable amoncellement d'astres : nous en sommes en réalité éloignés d'environ 30.000 années-lumière. Et encore que nous tournions autour de lui à la vitesse vertigineuse d'environ 250 km à la seconde, il faut, pour accomplir un seul tour complet, 225 millions de nos années solaires !
C'est avec un légitime orgueil que la science astronomique de notre siècle s'est adjugé le mérite de la conquête du système galactique. À ce premier et heureux bond en avant devait bientôt en succéder un autre, qui allait porter la connaissance humaine au-delà de la Voie Lactée, dans l'immensité de l'espace. C'est surtout grâce aux gigantesques télescopes de Lick, de Yerkes et du Mont Wilson que cette étape décisive put être franchie.
Quand Ritchey, dans les années 1917-19, découvrit quelques Novae dans la nébuleuse d'Andromède, l'hypothèse qu'il s'agissait là d'étoiles placées dans une nébuleuse extragalactique, à la distance de centaines de milliers d'années-lumière, rencontra au début peu de crédit parmi les savants. C'est seulement quand Hubble, en se servant du grand miroir de 2 mètres 50 de diamètre du Mont Wilson, réussit à résoudre en étoiles isolées et en amas globulaires les parties extérieures de la nébuleuse d'Andromède et à identifier quelques Céphéïdes, que la résistance des opposants céda. On eut alors la certitude que ces nébuleuses à spirales sont en réalité de grands systèmes stellaires, semblables, par leur composition et leur grandeur, à notre système galactique, mais si éloignés qu'ils ne donnent à l'œil que l'impression d'une petite tache de brume lumineuse. La distance de la nébuleuse la plus rapprochée de nous, celle d'Andromède, se révéla de 750.000 années-lumière et celle du Triangle d'environ 780.000. Infatigables à sonder les cieux, les astronomes en vinrent ensuite à considérer aussi des nébuleuses apparemment beaucoup plus petites que ces galaxies et à calculer leurs distances respectives, en mesurant les diamètres apparents et leur luminosité et en comparant ces données avec les caractéristiques connues des nébuleuses les plus proches. Enfin les recherches spectroscopiques de Humason conduisirent à la découverte d'une loi insoupçonnée: le déplacement des raies spectrales vers le rouge augmente proportionnellement à la distance de la nébuleuse, de sorte que la mesure de ce déplacement permet d'évaluer la distance elle-même, en dépit de la faiblesse de la lumière qui arrive jusqu'à nous, pourvu toutefois qu'elle soit suffisante pour produire un spectre mesurable.
Au cours de ces recherches, on a observé que — à considérer de vastes et profondes zones du ciel — ces nébuleuses extragalactiques apparaissent comme à peu près également disséminées dans l'espace cosmique et on n'a pas pu jusqu'ici observer la moindre diminution de leur densité. Dans l'espace atteint par le télescope du Mont Wilson, on évalue à environ 100 millions le nombre de ces galaxies, distribuées dans une sphère d'un diamètre approximatif d'un milliard d'années-lumière, chacune d'elles comprenant environ 100 milliards d'étoiles semblables à notre soleil.
Après cette rapide course en esprit à travers l'immensité du cosmos, revenons sur notre petite planète, qui; avec la masse de ses chaînes de montagnes, avec les étendues sans limites de ses océans et de ses déserts, avec la violence de ses ouragans, de ses éruptions volcaniques et de ses mouvements sismiques, nous apparaît parfois si vaste et si puissante. Et pourtant, un rayon de lumière ferait en l'espace d'une seconde le tour de notre équateur plus de 7 fois ; en un peu plus d'une seconde — un clin d'œil en vérité, — il atteindrait notre voisine, la lune ; en un peu plus de huit minutes, le soleil ; et en cinq heures et demie il toucherait la plus lointaine planète de notre système, Pluton. Quant aux étoiles fixes les plus proches, qui, dans les nuits sereines, nous semblent presque à portée de la main sur les sommets des monts, un message lumineux mettrait plus de quatre années-lumière à les atteindre, et il lui en faudrait 30.000 pour parvenir au centre de notre Voie Lactée. La lumière qui nous arrive de la nébuleuse d'Andromède est partie de sa source il y a 750.000 ans environ, tandis que certaines nébuleuses très lointaines, que seuls les plus puissants instruments de l'optique moderne enregistrent à grand' peine sur la plaque photographique, après une très longue pose, comme de minuscules étoiles, sont éloignées de 500 à 1000 millions d'années-lumière.
Quels chiffres, quelles dimensions, quelles distances dans l'espace et dans le temps ! Et pourtant il est à croire que la science astronomique est loin de pouvoir être considérée comme parvenue au terme de sa merveilleuse aventure. Qui peut dire quels dépassements ultérieurs sauront nous donner dans un proche avenir le miroir de 5 mètres du Mont Palomar et le développement rapide de la radioastronomie ? Comme l'homme apparaît petit dans ce cadre prodigieusement agrandi de l'espace et du temps : minuscule parcelle de poussière dans l'immensité de l'univers. Et pourtant !
II. L'ŒUVRE DE L'ESPRIT INVESTIGATEUR
 Ce qui par ailleurs frappe le plus, quand on se place devant le tableau du cosmos, à peine esquissé ci-dessus, — et qui est le fruit de longues et laborieuses investigations non d'un homme, mais de générations entières de chercheurs appartenant aux nations les plus diverses — ce n'est pas seulement la masse gigantesque du tout et de ses parties ou l'harmonie de leurs mouvements; c'est le comportement de l'esprit investigateur de l'homme dans la découverte d'un si vaste panorama. Lié par nature à des conditions corporelles de dimensions minimes, l'esprit humain a réussi à s'emparer de l'immense univers, dépassant toutes les perspectives que le faible pouvoir des sens était, à première vue, en mesure de lui promettre.
Travail vraiment énorme, si l'on considère le point de départ de son admirable escalade des cieux, puisque les sens, dont il est nécessairement parti, disposent d'un pouvoir de connaissance fort restreint, généralement limité à la sphère d'espace et de temps qui les entoure immédiatement. Le premier mérite de l'esprit fut donc d'abattre l'étroite enceinte imposée aux sens par les conditions de leur propre nature, en inventant des moyens et en construisant d'ingénieux instruments pour accroître au-delà de toute limite l'ampleur et la précision de leurs perceptions : le télescope, qui annule presque les énormes distances entre l'œil et les astres lointains, les rendant présents et comme tangibles ; la plaque photographique, qui recueille et fixe les plus faibles lumières des plus lointaines nébuleuses. Au fur et à mesure que l'esprit a ainsi renforcé le pouvoir des sens, il s'est servi de ce pouvoir accru pour approfondir ses investigations dans le domaine de la nature, inventant mille méthodes ingénieuses pour dévoiler les phénomènes les plus subtils et les plus cachés. C'est ainsi, par exemple, qu'il additionne les plus petits effets, dont la répétition est continuelle, pour obtenir un effet intégral perceptible, et que, d'autre part, il invente des instruments, comme la photocellule et la chambre de Wilson, pour explorer les processus atomiques les plus ténus de la matière radioactive et des rayons cosmiques. Scrutant toujours davantage, il découvre les lois qui président aux processus énergétiques et parvient ainsi à changer des formes d'énergie, qui sont hors de la sphère de la perception sensible — telles que les ondes électriques et les rayons infrarouges et ultraviolets — en d'autres qui rentrent dans le champ de l'observation directe et très précise des sens.
L'esprit interroge la nature dans les expériences du laboratoire et en déduit des lois provisoirement valables pour les conditions restreintes de ses tentatives. Non encore satisfait, il expérimente, puis étend le rayon de leur application au moyen d'observations astrophysiques. La connaissance pratique et théorique des spectres moléculaires le rend capable de s'aventurer dans les denses atmosphères des planètes supérieures et de vérifier la composition, la température, la densité de ces gaz. Se servant des faits et des théories de la science spectroscopique, il élève son regard scrutateur vers les étoiles fixes, recueillant la connaissance exacte de la composition, de la température, de la densité et de l'ionisation de leurs mystérieuses atmosphères. À l'aide de la théorie moderne des quanta, l'esprit investigateur lit dans les raies spectrales, avant même qu'il soit possible de les obtenir en laboratoire et il en explique l'appartenance et l'origine. Les profondeurs du globe solaire lui-même n'échappent pas à la pénétration de son regard, armé des théories astrophysiques ; il y suit la dissociation de la matière et assiste, pourrait-on dire, aux processus nucléaires qui s'accomplissent au centre du soleil et qui servent à compenser les pertes dues à son rayonnement au cours de milliards d'années. Dans sa hardiesse et son intrépidité, l'esprit humain ne s'arrête pas devant les plus formidables cataclysmes d'une Nova ou Supernova ; il mesure les énormes vitesses des gaz dégagés et cherche à en découvrir les causes. Il s'élance sur la trace des galaxies en fuite dans l'espace, refaisant à l'envers le parcours qu'elles ont suivi pendant les milliards d'années du temps passé, et devient ainsi comme le spectateur des processus cosmiques qui se sont déroulés au premier matin de la création.
Qu'est-il donc, l'esprit de cet être minuscule qu'est l'homme, perdu dans l'océan de l'univers matériel, pour avoir osé demander à ses sens, d'une petitesse infinitésimale, de découvrir le visage et l'histoire de l'immense cosmos, et pour les avoir dévoilés l'un et l'autre ? Une seule réponse est possible, d'une évidence fulgurante : l'esprit de l'homme appartient à une catégorie de l'être essentiellement différente de la matière et supérieure à elle, celle-ci fût-elle de dimensions illimitées.
III. L'ESPRIT CRÉATEUR ÉTERNEL
Une demande enfin se présente spontanément à l'esprit : la voie où s'est engagé ainsi l'esprit de l'homme, — d'une façon qui, jusqu'ici, est incontestablement à son honneur — sera-t-elle indéfiniment ouverte devant lui ? La parcourra-t-il sans interruption jusqu'à dévoiler la dernière des énigmes que l'univers tient en réserve ? Ou au contraire le mystère de la nature est-il si ample et si caché que l'esprit humain, à cause de sa petitesse et de sa disproportion intrinsèques, qu'il ne réussira jamais à le sonder entièrement ? La réponse des esprits vigoureux, qui ont pénétré le plus profondément dans les secrets du cosmos, est bien modeste et bien réservée: nous sommes, pensent-ils, au début ; beaucoup de chemin reste à parcourir et sera parcouru sans relâche ; il n'y a toutefois aucune probabilité que même le plus génial chercheur puisse jamais arriver à connaître et encore moins à résoudre toutes les énigmes renfermées dans l'univers physique. Celles-ci postulent donc et indiquent l'existence d'un Esprit infiniment supérieur, de l'Esprit divin, qui crée, conserve, gouverne et par conséquent connaît et scrute, dans une suprême intuition, aujourd'hui comme à l'aube du premier jour de la création, tout ce qui existe : Spiritus Dei ferebatur super aquas (Gen. I, 2).
Heureuse et sublime rencontre, à travers la contemplation du cosmos, que celle de l'esprit humain avec l'esprit créateur ! Esprit véritablement divin, et non pas une sorte d'âme du monde, confondue avec lui, comme le rêva le panthéisme. L'univers de notre expérience lui-même s'insurge contre cette erreur : il avoue être un tout composé, en dépit de son unité dynamique, et il montre, à côté de ses beautés et de ses harmonies indéniables, d'évidentes imperfections, inconciliables avec la divine plénitude de l'Être. Esprit divin, distinct et différent du monde, non pas hors du monde, comme retiré dans une solitude dédaigneuse et qui abandonnerait son œuvre à son destin, comme l'affirment les théories déistes, mais au contraire présent au monde, comme créateur, conservateur et ordonnateur tout-puissant, auquel le monde est lié, par une dépendance essentielle, dans l'intime de son être et de son action. Esprit divin, qui, au savant soucieux de trouver un sens à l'ensemble de la réalité existante, se révèle bien différent du froid cosmos. Esprit animé par un souffle de bonté et d'amour qui pénètre et explique tout, qui se concentre et se révèle de façon particulière dans la créature humaine, faite à son image et à sa ressemblance, qu'il ne dédaigne pas, à cause de cela, d'entourer de continuelles et ineffables opérations d'amour, telle la rédemption opérée par le moyen de sa mystérieuse Incarnation. De la sorte, l'ampleur prise par la conception cosmique, qui a légitimement détrôné l'antique idée géocentrique et anthropocentrique, rapetissé, peut-on dire, notre planète jusqu'aux dimensions d'un grain de poussière astrale et réduit l'homme à celles d'un atome sur cette poussière, reléguant l'un et l'autre dans un coin de l'univers, ne constitue pas un obstacle — comme certains l'ont affirmé en traitant du mystère de l'Incarnation — pour l'amour ni pour la toute-puissance de Celui qui, étant pur esprit, possède une supériorité infinie sur la matière, quelles que puissent être les dimensions cosmiques de celle-ci en espace, temps, masse et énergie.
Ainsi, Messieurs,- outre la profonde estime que Nous nourrissons pour toutes les sciences et pour la vôtre en particulier, un motif de plus, fondé sur des horizons plus élevés et plus universels, Nous pousse à formuler ce souhait. Puisse la conception moderne de la science astronomique, qui a été l'idéal de tant de grands hommes dans le passé, d'un Copernic, d'un Galilée, d'un Képler, d'un Newton, être encore féconde de merveilleux progrès pour l'astrophysique moderne, et faire que, grâce à la collaboration cordiale dont l' « Union Astronomique Internationale » est une promotrice exemplaire, l'image astronomique de l'Univers acquière un perfectionnement toujours plus profond.
Et afin que la lumière éternelle de Dieu vous guide et vous éclaire dans vos travaux, dont le but est de dévoiler les traces de ses perfections et de recueillir les échos de ses harmonies, Nous invoquons sur tous ceux qui sont présents ici les célestes faveurs, en gage desquelles Nous faisons descendre sur vous Notre Bénédiction apostolique.



* Discours et Messages-radio de S.S. Pie XII, XIV,
Quatorzième année de Pontificat, 2 mars 1952 - 1er mars 1953, pp. 277-285
Typographie Polyglotte Vaticane
 A.A.S., vol. XXXXIV (1952), n. 14 - 15, pp. 732 - 739.




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