DISCOURS DU PAPE PIE XII
AUX PARTICIPANTS AU XVIIe CONGRÈS INTERNATIONAL
DES APICULTEURS
Lundi 22 septembre 1958
Comme tant d'autres, vous avez voulu, chers fils, venir à Rome pour y tenir votre Congrès International. Vous avez exprimé le désir de Nous mettre en quelque sorte au courant de vos activités et d'entendre de Nous quelques mots paternels. Nous vous accueillons avec plaisir et vous félicitons de vos travaux. Nous avons admiré la variété des informations de caractère théorique et des indications pratiques que vous donnez aux apiculteurs, et dont ceux-ci retireront sans aucun doute grand profit.
Le monde des abeilles, en effet, est l'un des plus étonnants qui soient pour l'esprit humain, comme l'atteste l'intérêt qu'on lui porte depuis les époques les plus reculées. Le centre de ce monde, c'est la ruche, et les abeilles sont les protagonistes de la vie extraordinaire qui frémit en elle. Il s'agit d'une des espèces animales les plus riches, les mieux organisées et qu'on trouve dans toutes les régions, sous tous les climats. Elles possèdent une grande facilité d'adaptation, de sûrs moyens de défense, des organes des sens très fins, et sont étonnamment prolifiques. La vie des abeilles se déroule sous forme de société permanente ; les individus sont groupés en catégories, et chacun possède une forme adaptée à la tâche particulière qui lui incombe au profit de la communauté. L'attention des savants et des profanes se porte d'emblée vers la reine. Plus grande que les autres et vivant plus longtemps, elle a comme fonction de pondre les œufs, de quinze cents à trois mille par jour, pendant cent quarante jours environ. Comme elle est dépourvue de moyens de défense, ce sont les autres qui la protègent, et quand elle craint que d'autres reines ne deviennent ses rivales, elle fuit avec un essaim d'ouvrières et devient fondatrice d'une nouvelle ruche.
Autour de la reine, on trouve les faux bourdons, physiquement plus démunis, qui ont une part active dans la fécondation et sont nécessaires pour la continuation de la vie dans la ruche. Mais les ouvrières, toujours très nombreuses, se montrent les plus laborieuses et les plus utiles. Elles se répartissent les charges, afin que tout le travail se fasse bien et en temps opportun. Nées depuis peu, elles remplissent déjà l'office de nourrices ; à peine commencent-elles à sécréter la cire qu'elles se font constructrices ; finalement, au moment de leurs premiers vols de fleur en fleur, elles deviennent suceuses. Toutes cependant se préoccupent de leur défense individuelle et de celle de la colonie entière, sans qu'aucun poste demeure inoccupé, grâce à la relève incessante de toutes les ouvrières.
Il n'est pas possible, et de toute manière, pour vous, il n'est pas nécessaire de raconter les merveilles du monde des abeilles, monde extraordinaire, dont le mystère reste encore incomplètement dévoilé ; monde sympathique, dirions-Nous même, à cause des services variés, qu'il rend aux hommes.
Qu'il suffise, pour rappeler l'une des raisons de notre étonnement, d'évoquer la manière dont les abeilles se comprennent, se consultent, s'interrogent. Certes, on savait depuis longtemps qu'elles parlaient en quelque sorte au moyen de différentes danses ; mais récemment on a appris qu'elles communiquaient entre elles par un organe minuscule, la glande Nasonof, qui leur servirait à émettre des effluves de nature vraisemblablement corpusculaire et parfumée, rayonnante et ondulatoire ; ces effluves ne seraient captés que par les abeilles de la colonie, à laquelle appartient l'émettrice. Plus récemment encore, on aurait découvert que les abeilles correspondent aussi au moyen des ultrasons ; on peut en effet observer certains mouvements rapides et périodiques des ailes, sans qu'on perçoive pour autant aucun son. Les ultrasons aideraient les ouvrières dispersées à rejoindre l'essaim, et attireraient d'autres individus à travailler sur une fleur. Certains pensent que le sens extraordinaire de l'orientation, que possèdent les abeilles, pourrait être utilisé même pour porter des messages.
Et cela Nous amène à Nous arrêter sur un autre aspect monde des abeilles : les avantages que l'homme retire de leur activité. Leur cire — la principale cire animale — est l'œuvre de ces ouvrières infatigables. Si l'on songe que les cierges destinés à l'usage liturgique doivent être faits, en tout ou en majeure partie, avec cette cire (cf. Decreta authentica Congregationis Sacrorum Rituum, n. 4147, 14 déc. 1904), l'on admettra aisément que les abeilles aident en quelque sorte les hommes à accomplir leur devoir suprême, celui de la religion.
Mais leur produit le plus caractéristique c'est le miel, obtenu par transformation du nectar des fleurs dans le jabot, grâce à la sécrétion d'une substance spéciale. Personne n'ignore les précieuses qualités nutritives du miel, mais il n'en reste pas moins qu'elles devraient être mieux connues et mises davantage à profit, grâce à la multiplication et à la rationalisation des centres d'apiculture. Les sucres contenus dans le miel semblent exceptionnellement importants, si l'on pense que le dextrose, absorbé par l'organisme sans lui imposer aucun travail de transformation, est d'un apport essentiel pour le cœur et va directement aux muscles, tandis que le levulose, transporté au foie, y constitue une réserve indispensable à la santé. Ajoutons encore que le miel est riche en vitamines et en hormones, et que même le venin des abeilles pourra peut-être un jour servir en médecine.
Plus encore que leur production de cire et de miel, leur activité de pollinisation leur mérite une place de premier plan dans l'économie agricole. Les travaux de votre Congrès ont souligné en effet la possibilité d'augmenter dans de notables proportions le rendement des cultures fourragères et de certaines cultures industrielles, grâce à la multiplication des colonies d'abeilles. La négligence de certains producteurs de semences et de fruits envers ce facteur capital de pollinisation leur vaut des récoltes, qui s'élèvent à peine au tiers ou au quart de ce qu'ils pourraient obtenir en recourant au service des abeilles.
Tels sont brièvement esquissés les avantages principaux, que procurent à l'homme ces précieux hyménoptères.
Nous espérons avec vous qu'une meilleure organisation de la formation technique agricole donnera désormais aux jeunes gens les connaissances nécessaires et le goût requis pour s'adonner avec bonheur à ce passionnant et fructueux élevage. Bien loin de faire évanouir la poésie virgilienne de l'apiculture, la science moderne en révèle au contraire chaque jour davantage et les merveilleux mystères et les ressources nouvelles. Connaître les maladies des abeilles et leurs ennemis constitue une première condition trop souvent ignorée d'une entreprise apicole. Mais la prospérité de ce petit monde dépend encore de nombreux facteurs positifs, susceptibles de transformer la production du miel en industrie saine et sûre. L'étude théorique et pratique de ces facteurs extérieurs à la ruche ou propres à la race des abeilles, à la vitalité de la reine, à la constitution de l'essaim, apporte à l'apiculteur le moyen tant désiré d'élever la production et de la rendre suffisamment constante.
En vous remerciant de Nous avoir donné l'occasion d'en parler, Nous voudrions vous dire, avant de vous congédier, quelques mots de paternelle exhortation, certain que vous en ferez l'objet de vos méditations. Les réflexions, dont Nous vous faisons part, Nous sont suggérées par la ruche, cité des abeilles, et par le miel, fruit de leur industrieux labeur.
La ruche se présente comme l'habitat de milliers d'insectes actifs et pleins de vie, comme une cité industrielle au travail assidu et ordonné. L'on dirait même un état monarchique, où la reine toutefois apparaît non comme une souveraine et une directrice, mais comme la mère féconde de toute la colonie. Si l'on s'enquiert sur l'origine, la fonction et le but de la ruche, le naturaliste répond que les cellules faites de cire sont construites pour contenir le miel destiné à la nourriture des larves. Le mathématicien ajoute aussitôt que l'abeille construit la cellule en forme hexagonale, de sorte que les prismes aient la plus grande contenance pour une surface minimum des parois ; il note également que les trois plans, qui en forment les arêtes, se rencontrent sous l'angle juste. Donc, en conclurait-il, l'abeille a résolu, et depuis longtemps, un problème de mathématique transcendantale très ancien et très difficile, qui resta jusqu'à une époque récente l'objet d'étude de beaucoup de savants.
Les observations du naturaliste et les déductions du mathématicien fournissent un point de départ aux réflexions du philosophe, qui voit en cela l'œuvre d'une intelligence capable de prévoir un but et de fixer avec précision les moyens requis pour l'atteindre. Quelle sera cette intelligence ? Le philosophe exclut sans hésiter qu'on puisse l'attribuer aux abeilles. Celles-ci agissent, et très bien, mais elles ne comprennent rien ; incapables de progresser, elles obéissent depuis des millénaires à l'instinct, qui détermine rigoureusement leur comportement individuel, même s'il permet à l'espèce certaines adaptations.
Qu'en conclure sinon que l'intelligence qui dirige l'organisation de la ruche et la vie des abeilles est celle de Dieu, qui a créé la terre et les cieux, qui a fait germer les herbes et les fleurs, qui a doté d'instinct les animaux. Nous vous invitons, chers fils, à voir le Seigneur à l'œuvre dans la ruche, devant laquelle vous demeurez émerveillés. Adorez-le donc et louez-le pour ce reflet de sa divine sagesse ; louez-le pour la cire qui se consume sur les autels, symbole des âmes qui veulent brûler et se consumer pour lui ; louez-le pour miel, qui est doux, mais moins que ses paroles, dont le Psalmiste chante qu'elles sont « plus douces que le miel ! » (Ps 118, 103).
Les paroles du Seigneur, qui expriment ses jugements et ses volontés, « remplissent de douceur plus que tout rayon de miel », dit-il encore (Ps 18, 11). Sera-ce bien vrai ? Ou plutôt le Seigneur ne donne-t-il pas seulement douleur et tristesse ? « Ce qui nous rendrait joyeux, Dieu nous le refuse », entend-on dire parfois d'un ton triste et désabusé. En fait, qui regarde de loin et s'arrête aux apparences, est tenté de croire que les interventions de Dieu dans le monde apportent la tristesse, parce qu'elles enlèvent de la vie toute la poésie et lui ôtent, pour ainsi dire, toute chaleur.
Il n'en est pas ainsi, chers fils. Demandez-le à ceux qui ne se sont jamais éloignés de Dieu, ou à ceux qui se sont rapprochés de lui avec une foi vive et un cœur humble. Demandez-leur s'il n'est pas vrai qu'après les difficultés du début, après l'incertitude des premiers pas, le chemin devient toujours plus aisé. Demandez s'il n'est pas vrai que souvent la Croix — la Croix qui éduque, qui sauve, qui transforme, réussit à enivrer les mes. L'auteur du « Stabat » ne chantait-il pas : « Fac me Cruce inebriari ? ».
Mais pourquoi dire : « Demandez ? ». Faites-en plutôt l'essai, chers fils, et « voyez combien le Seigneur est doux » (Ps 33, 9).. Sachez, au début, supporter sans révolte, sans imprécations, l'amertume des rébellions instinctives, de l'indifférence, de l'incompréhension, de même celle des calomnies et de la persécution. Vous verrez ensuite quelle sérénité, quelle paix et quelle joie vous rempliront ! Puissent les hommes, quand ils ont connu Dieu ou qu'ils l'ont reconnu, faire de sa volonté le critère de leur propre vie ! Personne ne dira que l'on arrive sur terre à goûter la joie du ciel. La goûter, non, sans doute ; mais en avoir un avant-goût, certes !
Une terre était promise aux hommes après un long voyage de fatigues et d'efforts : « terram fluentem lacte et melle » (cf. Ex 13, 5), et sur leur chemin, chaque jour descendait un don de Dieu : la manne blanche, à la saveur de fleur de farine et de miel (cf. Ex 16, 31). Chers fils, qui étudiez le monde mystérieux et merveilleux des abeilles, goûtez et voyez, autant qu'il est possible ici-bas, la douceur de Dieu. Un jour, vous goûterez et vous verrez au ciel que l'océan de sa lumière et de son éternel amour est encore infiniment plus doux que le miel.
En gage des faveurs divines que Nous implorons ardemment sur vous, Nous vous accordons à vous-mêmes et à tous ceux qui vous sont chers, Notre Bénédiction apostolique.
* Discours et Messages-radio de S. S. Pie XII, XX,
Vingtième année de Pontificat, 2 mars - 9 octobre 1958, pp. 379-384
Typographie Polyglotte Vaticane
DISCOURS DU PAPE PIE XII
AUX PARTICIPANTS AU VIIe CONGRÈS INTERNATIONAL D'ARCHÉOLOGIE CLASSIQUE
Dimanche 7 septembre 1958
Nous sommes heureux, Messieurs, de pouvoir saluer dans Notre maison un groupe de savants si éminents. Il y a près de vingt ans qu'a eu lieu le dernier Congrès International d'archéologie classique, et depuis lors le monde a été secoué par des événements tels que rarement l'histoire de l'humanité en a enregistré d'aussi démesurés et tragiques dans un si court laps de temps. La ville même, où s'est tenu le VIe et dernier de vos Congrès Internationaux, Berlin, reste le signe de bouleversements qui ne sont pas encore parvenus à leur terme.
Nous avons pris attentivement connaissance du programme de votre Congrès, et Nous sommes frappés de la vaste étendue du domaine qu'il embrasse : domaine englobant tout l'Imperium Romanum et pénétrant en des territoires plus éloignés, jusqu'à l'Inde, aussi loin que l'on trouve quelque trace des cultures des anciens Grecs et Romains et de la période hellénistique. La richesse des thèmes que vous allez traiter Nous impressionne également. Quant aux questions de méthodes et de technique, elles prouvent qu'on dispose aujourd'hui de moyens d'investigation incomparablement plus favorables à l'archéologie qu'aux XVIIIe et XIXe siècles. Le sujet des conférences et des discussions éclaire à son tour la tendance de l'archéologie classique actuelle à s'intégrer dans le temps qu'elle étudie, à replacer surtout les œuvres d'art dans leur contexte historique et spécialement dans l'ambiance spirituelle où elles sont nées. « L'art antique, a-t-on dit, est ainsi vu dans son historicité ».
La remarque faite, il y a trois ans, au début de Notre Message au Xe Congrès International des Sciences historiques (Discours et Messages-radio, v. 17, p. 211), vaut également pour les membres de votre Congrès ; Nous n'avons nullement l'impression de rencontrer des inconnus ou des étrangers. Votre science-même a fait de vous tous, depuis longtemps, des familiers de Rome. L'archéologie classique vous met cependant en rapport plus intime encore avec la Papauté. Si on laisse de côté l'âge de la Renaissance et de l'humanisme, au cours duquel les Papes auraient plutôt montré trop d'intérêt à faire revivre l'antiquité, il est à noter que les premières grandes moissons récoltées par l'archéologie classique des temps modernes ont été mises en sûreté et valorisées sous la protection et avec l'aide active des Papes. Nous pourrions énumérer ici tous Nos prédécesseurs de 1730 à 1870. Si d'une part le premier printemps de l'archéologie classique fleurit autour de Jean Joachim Winckelmann, la Papauté présente par ailleurs en Pie VI l'authentique fondateur du musée Pio-Clementino. À côté de ce musée riche en monuments d'art et de culture classiques, les autres collections antiques de la Rome des Papes tiennent dignement leur place et, en premier lieu, le musée du Capitole qui doit tant à Benoît XIV. Ce Pontife érudit qui sauva en outre le Colisée, faisait vivre quatre Académies dont l'« Accademia della Storia e delle Antichità Romane ». Nous devions cette mention spéciale au Pape Lambertini, au moment où l'on célèbre le deuxième centenaire de sa mort.
L'objet spécifique de l'archéologie est le témoignage monumental : créations de l'art, productions de l'industrie, inscriptions des époques ou des cultures en question, mais non le domaine littéraire. Si donc les découvertes archéologiques restent la première source pour l'histoire de l'art antique, et même, pour la préhistoire, la source unique, leur tâche pour l'époque historique sera toujours de confirmer, rectifier, compléter les sources littéraires, à mesure que celles-ci se multiplient. Il est bon d'attirer sur ce point l'attention des profanes en la matière. Si de fait aucune fouille ne peut remplacer la magnifique et vivante description que fait de la culture crétoise et mycénienne la poésie d'Homère, cette poésie ne se peut comprendre à fond, si on ne l'éclaire par les recherches archéologiques. On trouve d'autres exemples très semblables, aux premiers siècles du christianisme, pour lesquels les sources littéraires dominent. Qu'on pense aux images toujours vivantes, que nous transmettent les Actes des Apôtres et les lettres de saint Paul, qui datent des débuts de l'histoire de l'Église. La connaissance de ces origines resterait bien obscure si on voulait la fonder uniquement sur les découvertes de l'archéologie qui pourtant gardent une valeur irremplaçable en ce qu'elles confirment les sources littéraires. Celles-ci nous avaient déjà fait connaître les Papes du IIIe siècle. Et cependant ce fut un événement, lorsque Jean-Baptiste De Rossi, il y a quelque cent ans, mit à jour dans les catacombes de Calixte la crypte — aujourd'hui bien connue — des Papes avec les inscriptions originales en langue grecque de Pontien, Fabien, Antère, Lucius et Eutychien. Les sources littéraires attestent suffisamment que Pierre était le chef de la communauté chrétienne de Rome et qu'il donna le témoignage du sang. L'impression n'en fut pas moins très profonde partout quand les fouilles effectuées sous l'autel de la Confession de Saint Pierre firent toucher du doigt la vérité de cette assertion.
Ce que Nous avons remarqué de l'appui donné par la Papauté à l'archéologie classique Nous donne l'occasion de revenir sur les relations entre l'antiquité et la chrétienté, l'antiquité et l'Église, et de Nous y arrêter au moins un instant.
C'est un fait, constatons-le tout d'abord, que le christianisme a vécu sa première jeunesse et s'est développé au sein de la culture hellénistique-romaine. Celle-ci avait créé dans l'Empire une civilisation uniforme, qui fut pour l'Église un avantage inappréciable, lorsqu'elle commença à s'étendre et à s'implanter. L'Histoire de l'Église devra toujours, en traitant de cette première période si décisive, donner à ce fait son juste relief.
Dans l'histoire de la chrétienté occidentale, l'antiquité fut, et demeure, une grande force éducatrice. Bien qu'elle se sépare consciemment de la Renaissance et de l'humanisme, la restauration religieuse, qui couvre la seconde moitié du XVIe et le XVIIe siècles — la période du « baroque » —, a gardé le meilleur de la culture antique. Et voici que l'Église, universelle déjà dans son essence même, le devient aussi dans sa réalité géographique. Elle compte depuis longtemps de nombreux centres hors d'Europe. Elle peut s'adonner à sa mission en tout temps et en tout lieu. Le contact avec l'antiquité gréco-romaine n'en est pas perdu cependant. Nous en trouvons un témoignage chez la jeunesse étudiante catholique d'Afrique centrale, du Congo Belge par exemple qui, formée à l'humanisme dans les écoles catholiques, montre une compréhension surprenante du monde antique et de ses classiques, surtout de ceux qui, comme Cicéron, traite largement des idées. La culture qui prévaut actuellement, sous des traits communs, en Europe et en Amérique, semble à la jeunesse africaine plus décousue et contradictoire que la culture antique. On pourrait multiplier les exemples.
Tout ceci prouve qu'il ne suffit pas d'envisager les relations entre l'antiquité et le christianisme d'un point de vue purement historique, mais qu'il faut considérer leur réalité permanente. Ainsi même les maîtres de la pensée et les écrivains des premiers temps de l'Église désignaient-ils l'antiquité classique comme une « praeparatio evangelica », « zatóaycoyds eig Xeco-Tóv ».
L'Église sait que la doctrine chrétienne, à commencer par la croyance en un seul Dieu personnel et en Jésus-Christ, Dieu fait homme, est complètement exempte de toute infiltration païenne. Au plus profond de la culture hellénistique-romaine se trouvaient cependant certains éléments qui méritaient d'être considérés comme une préparation du christianisme. Cette culture, dont l'extraordinaire richesse ressort avec éclat, lorsqu'on la compare avec d'autres, a produit en grand nombre des valeurs qui sont devenues le bien universel de l'humanité, et cela, pour une large part, grâce à l'intervention et aux efforts de l'Église. Relevons entre autres la perfection de l'art classique, l'élaboration du Droit, et surtout les progrès philosophiques des Grecs, en particulier de Socrate, Platon, Aristote et des écoles qui en dépendent. Les vérités sublimes de la foi chrétienne purent se rattacher en quelque sorte à plusieurs de leurs idées et de leurs concepts philosophiques ; qu'on songe, par exemple, à la philosophie du Logos et au prologue de l'Évangile de St. Jean. Les mythes antiques, destinés à satisfaire un sentiment religieux plus ou moins vague, se trouvèrent infiniment dépassés par la Révélation de l'Ancien et du Nouveau Testament et par la Rédemption de Jésus-Christ. Ici plus de constructions imaginaires, si nobles soient-elles, mais la réalité, l'histoire au sens strict du mot. « Dans l'Incarnation de notre Sauveur » dit Saint Paul, « sont apparus la bonté — zencrrózns — de Dieu et son amour pour les hommes » — « TiAavOecogzícz — Benignitas et humanitas apparuit Salvatoris nostri Dei » ( Tt 3, 4). Il est caractéristique que la traduction latine rend TolavOecozta par « humanitas » : ce terme était pour le Romain d'alors l'expression de ce qu'il y avait de plus noble dans sa volonté et ses aspirations. L'« humanitas » a trouvé son accomplissement dans le Christ.
Quatre cents ans après le Christ, Augustin, l'un des plus grands esprits de l'humanité, sut mieux qu'aucun autre mettre la culture antique au service des plus sublimes appels de la foi et de la perfection chrétiennes. Ce fut un élément spécifique de sa grandeur.
Nous souhaitons à votre Congrès, Messieurs, de recueillir le plein succès qu'il mérite et à vous tous, de vous enrichir mutuellement par l'échange de vos découvertes. Nous appelons sur vous à cet effet l'abondance des bénédictions de Dieu.
* Discours et Messages-radio de S. S. Pie XII, XX,
Vingtième année de Pontificat, 2 mars - 9 octobre 1958, pp. 309-313
Typographie Polyglotte Vaticane
DISCOURS DU PAPE PIE XII
AUX PARTICIPANTS AU VIIe CONGRÈS DE LA SOCIÉTÉ INTERNATIONALE POUR LA TRANSFUSION DU SANG
Vendredi 5 septembre 1958
Le Congrès international pour la transfusion du sang, organisé par l'Association internationale de même nom, Nous donne le plaisir de vous recevoir, Messieurs, et de Nous informer de vos activités. À la suite de vos réunions, se tiendra, le VIIe Congrès International d'hématologie. Nous n'ignorons pas l'importance accrue que prennent dans la société contemporaine les problèmes du sang, ni la portée pratique des conclusions et des résolutions que vous serez amenés à adopter. Aussi sommes Nous heureux de vous manifester Notre estime et de vous souhaiter une cordiale bienvenue. D'ailleurs la gravité des questions en cause appelle particulièrement Notre attention ; l'Église ne reste point indifférente, vous le savez, toutes les fois que sont en jeu des problèmes qui engagent la destinée humaine individuelle et sociale, temporelle et éternelle, toutes les fois qu'elle peut, par sa présence ou par une intervention opportune, faire beaucoup de bien ou éviter beaucoup de mal.
L'hématologie — la science du sang et de ses maladies, — intéresse au plus haut degré la biologie, la physiologie, la médecine. Le sang, en effet, est en quelque sorte le milieu où s'opèrent les échanges de la vie organique ; il porte à toutes les cellules l'oxygène et les éléments qui assurent leur nutrition, en même temps qu'il assure l'élimination des déchets. Longtemps on le considéra comme intimement lié à la vie elle-même, qui semblait s'écouler avec lui par les plaies ouvertes. Aujourd'hui encore, l'expression « verser son sang » désigne le sacrifice, qu'un homme fait de sa vie pour une cause qu'il croit digne de cette offrande suprême et qui s'identifie parfois avec les idéals les plus élevés que l'humanité puisse se proposer.
Puisque les participants du prochain Congrès d'hématologie Nous ont prié de traîter certaines questions de morale, qui se posent dans le domaine de la génétique du sang, Nous avons l'intention d'aborder maintenant les aspects généraux de ces problèmes et de préparer ainsi la réponse que Nous leur donnerons. Nous exposerons donc ici quelques aspects biologiques de la génétique du sang et les problèmes qu'elle soulève.
I. QUELQUES ASPECTS MÉDICO-BIOLOGIQUES DE LA GÉNÉTIQUE DU SANG
Nous avons eu déjà l'occasion de parler du mécanisme de l'hérédité dans Notre Allocution du 7 septembre 1953 au premier Symposium international de génétique médicale (Discours et messages-radio, vol. 15 pp. 253s.), et d'énoncer alors les importants principes, qui s'appliquaient aux données scientifiques de la génétique dans leur interférence avec les questions morales et religieuses. Toutefois, pour éclairer Nos développements ultérieurs, Nous devons mentionner encore quelques acquisitions récentes, dont vous avez bien voulu Nous informer.
On sait assez généralement à l'heure actuelle que les globules rouges du sang possèdent des caractères propres et que l'humanité se divise en quatre groupes sanguins : (A - B - O - AB). Si l'on appelle « antigène » la capacité de provoquer dans un organisme la formation de substances dites « anticorps » susceptibles de s'unir à l'antigène et de déterminer d'abord l'agglutination, puis la destruction des globules rouges, on peut expliquer l'existence des quatre groupes de la manière suivante : les groupes A et B possèdent chacun un antigène propre, mais non l'anticorps qui y répond, tandis qu'ils possèdent l'anticorps de l'antigène qu'ils n'ont pas ; le groupe A et B possède les deux antigènes, mais aucun anticorps du système ; le groupe O ne possède aucun antigène, mais bien les deux anticorps. Pendant ces dernières décades, la découverte d'autres systèmes a introduit une complexité considérable dans la détermination exacte des types de sang humain. Mais ce qui Nous intéresse davantage, c'est la découverte du facteur « Rhésus », qui permit d'éclaircir la pathogénèse de la maladie hémolytique du nouveau-né, restée jusqu'alors d'origine inconnue. Une mère possédant le « Rh négatif » produira des anticorps pour les globules « Rh positifs », et si l'enfant qu'elle porte en elle est « Rh positif », elle lui causera du dommage. Puisque les groupes sanguins s'héritent suivant le mécanisme de l'hérédité conforme pour l'essentiel aux lois de Mendel, il est évident que pour avoir un fils « Rh positif », la mère devra avoir un époux « Rh positif » ; si celui-ci est le fils de parents, dont l'un est « Rh positif », et l'autre « Rh négatif », il aura une probabilité de 50 % d'avoir des fils « Rh positifs » ; mais si les parents sont tous deux « Rh positifs », tous ses fils le seront aussi. Quand une femme « Rh négatif » épouse un homme « Rh positif », elle se trouve dans ce qu'on appelle la « situation Rh » et en danger potentiel d'avoir des enfants malades.
À côté de l'hérédité morbide, on peut également considérer celle dont les résultats sont positifs. Mais comme la médecine s'occupe principalement des conséquences nuisibles, on comprend que l'on ait pu croire et affirmer la prédominance de celles-ci. En réalité les exemples ne manquent pas de familles richement douées, où se transmettent d'une génération à l'autre de remarquables qualités physiques et psychiques.
Qu'il Nous soit permis de signaler encore un cas particulier, à cause de l'importance qu'il revêt dans les régions méditerranéennes. Il s'agit de deux maladies qui se présentent sous deux aspects cliniques profondément différents, mais qui sont caractérisées par des altérations semblables de système sanguin. La première frappe certaines zones de la population italienne, toute la population grecque et toutes les zones du bassin méditerranéen, où la colonisation phénicienne a laissé des traces. Un enfant naît, apparemment normal, mais le médecin distingue déjà en lui les stigmates du mal qui le conduira à la mort plus ou moins rapidement, et d'habitude avant la dixième année. Son développement sera notablement ralenti, son teint pâle ; l'abdomen toujours plus proéminent dénote un grossissement énorme de la rate qui l'occupe souvent presque en entier. La thérapeutique la plus attentive ne pourra que prolonger une vie de malaises et de souffrances ; malgré de nombreuses transfusions de sang, qui représentent pour les familles une charge très coûteuse, l'issue fatale sera inévitable.
Au moment où Cooley et Lée réussissaient à diagnostiquer exactement cette maladie chez des descendants d'italiens immigrés en Amérique, Rietti, Greppi et Micheli en Italie, décrivaient une maladie apparemment toute différente. Chez les adultes menant une vie relativement normale, se présentaient des symptômes que l'on interpréta comme une diminution de la durée de vie des globules rouges. Ceux-ci portaient aussi des altérations morphologiques, de caractère congénital, affectant leur forme et leur structure intime, ainsi que l'hémoglobine qu'ils contiennent. Ces formes cliniques de la maladie sont aujourd'hui considérées comme des variétés d'un groupe qu'on appelle « désordre hématologique méditerranéen ». Des chercheurs américains, italiens et grecs ont démontré que les altérations de la maladie grave et mortelle des enfants, telle que Cooley l'avait décrite, ressemblaient à celles de la maladie de Rietti, Greppi et Micheli et des formes qui s'en rapprochent. On en vint alors à la conclusion que les enfants malades avaient été engendrés par deux porteurs du mal hématologique méditerranéen. Ce qu'il faut souligner ici, c'est que des individus qui se croient parfaitement sains, peuvent par leur union provoquer la tragédie familiale que l'on devine.
II. PROBLÈMES DE LA GÉNÉTIQUE DU SANG
Les situations douloureuses que Nous avons décrites et d'autres analogues que l'on rencontre dans le domaine de la génétique du sang, méritaient un effort particulier pour résoudre des problèmes d'ordre physique et moral, particulièrement graves. Nous en exposerons quelques-uns, d'après les informations que vous Nous avez fournies, ainsi que les remèdes qu'on a tenté d'y apporter, en considérant les implications morales qu'ils comportent. D'une manière générale, il faut souligner d'abord la nécessité de fournir au public les informations indispensables sur le sang et son hérédité, afin de permettre aux individus et aux familles de se mettre en garde contre de terribles accidents. Dans ce but, on peut organiser, à la manière du « Dight Institute » américain, des services d'information et de consultation que les fiancés et les époux interrogeraient en toute confiance sur les questions de l'hérédité, afin de mieux assurer le bonheur et la sécurité de leur union. Ces services ne donneraient pas seulement des informations, mais aideraient les intéressés à appliquer les remèdes efficaces. Dans un ouvrage qui, Nous assure-t-on, fait autorité en la matière (Sheldon C. Reed, Counseling in Medical Genetics), Nous avons pu lire que la formation principale de la consultation est de faire comprendre aux intéressés les problèmes de génétique qui se présentent dans leurs familles (ibid. III, p. 12). Dans presque tous les foyers, semble-t-il, on rencontre des situations difficiles concernant l'hérédité d'un ou de plusieurs de leurs membres. Il peut arriver même que le mari et la femme s'accusent réciproquement d'une anomalie qui s'est manifestée chez leur enfant. Souvent le spécialiste consulté peut intervenir avec succès pour atténuer la difficulté. Avertis du danger et de sa portée, les parents prendront alors une décision qui sera « eugénique » ou « dysgénique » à l'égard du caractère héréditaire considéré. S'ils décident de ne plus avoir d'enfants, leur décision est « eugénique », c'est-à-dire qu'ils ne propageront plus le gène défectueux, en engendrant soit des enfants malades, soit des porteurs normaux. Si, comme il arrive d'habitude, les probabilités d'engendrer un enfant porteur de ce défaut sont moindres qu'ils ne le craignaient, il se peut qu'ils décident d'accepter d'autres enfants. Cette décision est « dysgénique », parce qu'ils propageront le gène défectueux au lieu d'arrêter sa diffusion. En définitive, l'effet de la consultation génétique est d'encourager les parents à avoir plus d'enfants qu'ils n'en auraient eu sans elle, puisque les probabilités d'avoir un cas malheureux sont inférieures à ce qu'ils pensaient. Si la consultation peut sembler « dysgénique » à l'égard du gène anormal, il faut considérer que les personnes, suffisamment préoccupées de l'avenir pour demander conseil, ont une haute conception de leurs devoirs de parents : au point de vue moral il serait souhaitable que ces cas se multiplient.
On demande fréquemment au « Dight Institute », s'il existe des relations entre la consultation et les devoirs religieux du consultant (ibid. p. 15-16). En réalité la consultation génétique fait abstraction des principes religieux. Elle ne répond pas aux parents qui demandent s'ils doivent avoir encore des enfants, et leur abandonne la responsabilité de la décision. L'Institut Dight n'est donc pas une clinique destinée à réprimer la fécondité ; on n'y fournit pas d'informations sur la manière de « planifier » les familles, car cette question ne rentre pas dans ses objectifs.
L'ouvrage, auquel Nous empruntons ces indications, souligne avec force et netteté l'importance du travail qui reste à accomplir en ce domaine ; « La mort, dit-il, est le prix de l'ignorance de la génétique des groupes sanguins ». Heureusement, le médecin dispose actuellement de connaissances suffisantes pour aider les hommes à réaliser plus sûrement le désir — si intime et si puissant chez bon nombre d'entre eux — d'avoir une famille heureuse d'enfants bien portants ! Si le couple est stérile, le médecin tentera de lui assurer la fécondité ; il le mettra en garde contre des dangers qu'il ne soupçonne pas ; il l'aidera à engendrer des enfants normaux et bien constitués.
Mieux avertis des problèmes posés par la génétique et de la gravité de certaines maladies héréditaires, les hommes d'aujourd'hui ont, plus que par le passé, le devoir de tenir compte de ces acquisitions pour éviter eux-mêmes et éviter à d'autres de nombreuses difficultés physiques et morales. Ils doivent être attentifs à tout ce qui pourrait causer à leur descendance des dommages durables et 1'entrainer dans une suite interminable de misères. Rappelons à ce propos que la communauté de sang entre les personnes, soit dans les familles, soit dans les collectivités, impose certains devoirs. Bien que les éléments formels de toute communauté humaine soient d'ordre psychologique et moral, la descendance en forme la base matérielle qu'il faut respecter et ne point endommager.
Ce que Nous disons de l'hérédité, pourrait s'appliquer en un sens large aux communautés que constituent les races humaines. Mais le danger vient davantage ici d'une insistance exagérée sur le sens et la valeur du facteur racial. On ne sait que trop, hélas !, à quels excès peuvent conduire l'orgueil de la race et les haines raciales ; l'Église s'y est toujours opposée avec énergie, qu'il s'agisse de tentatives de génocide ou de pratiques inspirées par ce qu'on appelle le « colour-bar ». Elle désapprouve aussi toute expérience de génétique qui ferait bon marché de la nature spirituelle de l'homme et le traiterait à l'égal de n'importe quel représentant d'une espèce animale.
Nous vous souhaitons, Messieurs, de poursuivre avec succès des travaux si utiles à la communauté humaine. Aux enseignements pratiques de ce Congrès s'ajoutera une conscience plus vive de l'aide efficace que vous apportez à tant de malades. Vous puiserez dans cette conviction plus d'ardeur à vous acquitter des tâches quotidiennes et la certitude d'avoir mérité l'estime et la reconnaissance de ceux qui vous devront d'avoir conservé la vie et la santé.
En gage des faveurs divines que Nous appelons sur vous, Nous vous accordons à vous-mêmes, à vos familles, à tous ceux qui vous sont chers, Notre Bénédiction apostolique.
* Discours et Messages-radio de S. S. Pie XII, XX,
Vingtième année de Pontificat, 2 mars - 9 octobre 1958, pp. 301-306
Typographie Polyglotte Vaticane