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I. LA CIVILISATION DE L’AMOUR
" Homme et femme il les créa "
06. Le cosmos, immense et si diversifié, le monde de tous les êtres vivants, est inscrit dans la paternité de Dieu comme dans sa source (cf. Ep 3,14-16). Naturellement, il y est inscrit selon le critère de l’analogie grâce auquel il nous est possible de distinguer, dès le début du Livre de la Genèse, la réalité de la paternité et de la maternité, et donc aussi de la famille humaine. La clé d’interprétation se trouve dans le principe de l’" image " et de la " ressemblance " de Dieu, que le texte biblique met fortement en évidence (Gn 1,26). Dieu crée par la force de sa parole : " Soit ! " (par ex. Gn 1,3). Il est significatif que cette parole du Seigneur, dans le cas de la création de l’homme, soit complétée par ces autres paroles : "Faisons l’homme à notre image, comme notre ressemblance " (Gn 1,26). Avant de créer l’homme, le Créateur semble rentrer en lui-même pour en chercher le modèle et l’inspiration dans le mystère de son Être qui, déjà là, se manifeste en quelque sorte comme le " Nous " divin. De ce mystère naît, par mode de création, l’être humain : "Dieu créa l’homme à son image, à l’image de Dieu il le créa, homme et femme il les créa " (Gn 1,27).
Dieu dit aux nouveaux êtres, en les bénissant : " Soyez féconds, multipliez-vous, emplissez la terre et soumettez-la " (Gn 1,28). Le Livre de la Genèse emploie des expressions déjà utilisées dans le contexte de la création des autres êtres vivants : " Multipliez-vous ", mais leur sens analogique est clair. N’est-ce pas là l’analogie de la génération et de la paternité et maternité, à lire à la lumière de tout le contexte ? Aucun des êtres vivants, en dehors de l’homme, n’a été créé " à l’image de Dieu, selon sa ressemblance ". Tout en étant biologiquement semblables à celles d’autres êtres de la nature, la paternité et la maternité humaines ont en elles-mêmes, d’une manière essentielle et exclusive, une " ressemblance " avec Dieu, sur laquelle est fondée la famille entendue comme communauté de vie humaine, comme communauté de personnes unies dans l’amour (communio personarum).
À la lumière du Nouveau Testament, il est possible d’entrevoir que le modèle originel de la famille doit être cherché en Dieu même, dans le mystère trinitaire de sa vie. Le " Nous " divin constitue le modèle éternel du " nous " humain, et avant tout du " nous " qui est formé de l’homme et de la femme, créés à l’image de Dieu, selon sa ressemblance. Les paroles du Livre de la Genèse contiennent la vérité sur l’homme à laquelle correspond l’expérience même de l’humanité. L’homme, dès " le commencement ", est créé masculin et féminin : la vie de la collectivité humaine - des petites communautés comme de la société entière - porte le signe de cette dualité originelle. C’est d’elle que découle le caractère " masculin " ou " féminin " des individus, et c’est d’elle aussi que toute communauté tire sa caractéristique et sa richesse de la complémentarité des personnes. C’est à cela que semble se rapporter cette phrase du Livre de la Genèse : " Homme et femme il les créa " (Gn 1,27). C’est là aussi la première affirmation de l’égale dignité de l’homme et de la femme : tous deux sont pareillement des personnes. Leur constitution, avec la dignité spécifique qui en découle, établit dès " le commencement " les caractéristiques du bien commun de l’humanité en toute dimension et en tout milieu de vie. À ce bien commun, tous deux, l’homme et la femme, apportent leur contribution propre, grâce à laquelle se trouve, aux racines mêmes de la convivialité humaine, le caractère de communion et de complémentarité.
L’alliance conjugale
07. La famille a toujours été considérée comme l’expression première et fondamentale de la nature sociale de l’homme. En substance, cette conception n’a pas changé, pas même aujourd’hui. Mais de nos jours on préfère mettre en relief ce qui dans la famille, qui constitue la plus petite communauté humaine de base, vient de l’apport personnel de l’homme et de la femme. La famille est en effet une communauté de personnes, pour lesquelles la vraie façon d’exister et de vivre ensemble est la communion, communio personarum. Ici encore, étant sauve la transcendance absolue du Créateur par rapport à la créature, ressort la référence exemplaire au " Nous " divin. Seules les personnes sont capables d’exister " en communion ". La famille naît de la communion conjugale, que le Concile Vatican II qualifie d’" alliance ", dans laquelle l’homme et la femme " se donnent et se reçoivent mutuellement " [11].
Le Livre de la Genèse nous ouvre à cette vérité quand il affirme, en référence à la constitution de la famille par le mariage, que " l’homme quitte son père et sa mère et s’attache à sa femme, et ils deviennent une seule chair " (Gn 2,24). Dans l’Évangile, le Christ, en controverse avec les pharisiens, reprend ces mêmes paroles et ajoute : " Ainsi ils ne sont plus deux mais une seule chair. Eh bien ! Ce que Dieu a uni, l’homme ne doit point le séparer " (Mt 19,6). Il révèle à nouveau le contenu normatif d’un fait qui existait " dès l’origine " (Mt 19,8) et qui conserve toujours en lui-même ce contenu. Si le Maître le confirme " maintenant ", il le fait afin de rendre clair et sans équivoque, au seuil de la Nouvelle Alliance, le caractère indissoluble du mariage comme fondement du bien commun de la famille.
Lorsque, avec l’Apôtre, nous fléchissons les genoux en présence du Père de qui toute paternité et maternité tire son nom (cf. Ep 3,14-15), nous prenons conscience que le fait d’être parents est l’événement par lequel la famille, déjà constituée par l’alliance du mariage, se réalise " au sens plénier et spécifique du terme " [12]. La maternité suppose nécessairement la paternité et, réciproquement, la paternité suppose nécessairement la maternité : c’est le fruit de la dualité accordée par le Créateur à l’être humain " dès l’origine ".
J’ai mentionné deux concepts voisins mais non identiques : le concept de " communion " et celui de " communauté ". La " communion " concerne la relation personnelle entre le " je " et le " tu ". La " communauté " dépasse au contraire ce schéma dans la direction d’une "société ", d’un " nous ". La famille, communauté de personnes, est donc la première " société " humaine. Elle naît au moment où se réalise l’alliance du mariage, qui ouvre les époux à une communion durable d’amour et de vie et se complète pleinement et d’une manière spécifique par la mise au monde des enfants : la " communion " des époux fait exister la " communauté " familiale. La " communauté " familiale est intimement imprégnée de ce qui constitue l’essence propre de la " communion ". Peut-il y avoir, sur le plan humain, une autre " communion " comparable à celle qui s’établit entre une mère et son enfant, qu’elle a d’abord porté en son sein puis mis au monde
Dans la famille ainsi constituée, se manifeste une nouvelle unité en laquelle s’accomplit pleinement le rapport " de communion " des parents. L’expérience montre que cet accomplissement est aussi un devoir et un défi. Le devoir oblige les époux et met en œuvre leur alliance originelle. Les enfants qu’ils ont engendrés devraient - là est le défi - consolider cette alliance en enrichissant et en approfondissant la communion conjugale du père et de la mère. Si cela ne se produit pas, il faut se demander si l’égoïsme, qui se cache même dans l’amour de l’homme et de la femme en raison de l’inclination humaine au mal, n’est pas plus fort que cet amour. Il faut que les époux s’en rendent bien compte. Il faut que, dès le début, ils tournent leurs cœurs et leurs pensées vers Dieu " de qui toute paternité tire son nom ", afin que leur paternité et leur maternité puisent à cette source la force de se renouveler continuellement dans l’amour.
La paternité et la maternité sont en elles-mêmes une confirmation particulière de l’amour, dont elles permettent de découvrir l’immensité et la profondeur originelles. Mais cela ne se produit pas automatiquement. C’est plutôt une tâche confiée à tous les deux, au mari et à la femme. Dans leur vie, la paternité et la maternité constituent une " nouveauté " et une richesse si admirables qu’on ne peut les aborder qu’" à genoux ".
L’expérience montre que l’amour humain, orienté par nature vers la paternité et la maternité, est parfois atteint par une profonde crise et est donc sérieusement menacé. Dans ce cas, il faudra prendre en considération le recours au service des conseillers conjugaux ou familiaux par l’intermédiaire desquels il est possible de demander, entre autres, l’assistance de psychologues ou de psychothérapeutes. On ne saurait toutefois oublier la valeur permanente des paroles de l’Apôtre : " Je fléchis les genoux en présence du Père de qui toute paternité, au ciel et sur la terre, tire son nom ". Le mariage, le mariage sacramentel, est une alliance de personnes dans l’amour. Et l’amour ne peut être approfondi et préservé que par l’Amour, cet Amour qui a été " répandu dans nos cœurs par le Saint-Esprit qui nous fut donné " (Rm 5,5). La prière de l’Année de la Famille ne devrait-elle pas se concentrer sur le point crucial et décisif constitué par le lien dynamique, par le passage de l’amour conjugal à la génération et, par conséquent, à la paternité et la maternité ? N’est-ce pas précisément là que devient indispensable " l’effusion de la grâce de l’Esprit-Saint " demandée dans la célébration liturgique du sacrement de mariage ?
L’Apôtre, fléchissant les genoux devant le Père, le supplie de " daigner vous armer de puissance par son Esprit pour que se fortifie en vous l’homme intérieur " (Ep 3,16). Cette " force de l’homme intérieur " est nécessaire dans la vie familiale, spécialement dans ses moments critiques, c’est-à-dire quand l’amour, qui a été exprimé au cours du rite liturgique de l’échange des consentements par les paroles " Je promets de te rester fidèle tous les jours de ma vie ", est appelé à surmonter une difficile épreuve.
L’unité des deux
08. Seules les " personnes " sont en mesure de prononcer ces paroles ; elles seules sont capables de vivre " en communion " en se fondant sur le choix réciproque qui est, ou qui devrait être, pleinement conscient et libre. Le Livre de la Genèse, lorsqu’il parle de l’homme qui quitte son père et sa mère pour s’attacher à sa femme (cf. Gn 2,24), met en lumière le choix conscient et libre qui donne naissance au mariage, faisant d’un fils un mari et d’une fille une épouse. Comment comprendre d’une façon adéquate ce choix réciproque si l’on n’a pas devant les yeux la pleine vérité de la personne, c’est-à-dire de l’être rationnel et libre ? Le concile Vatican II parle de la ressemblance avec Dieu en des termes on ne peut plus significatifs. Il ne se réfère pas seulement à l’image et à la ressemblance divines que tout être humain possède déjà par lui-même, mais aussi et surtout à " une certaine ressemblance entre l’union des Personnes divines et celle des fils de Dieu dans la vérité et dans l’amour " [13].
Cette formulation, particulièrement riche de sens, confirme avant tout ce qui détermine l’identité profonde de tout homme et de toute femme. Cette identité consiste dans la capacité de vivre dans la vérité et dans l’amour ; plus encore, elle consiste dans le besoin de vérité et d’amour, dimension constitutive de la vie de la personne. Ce besoin de vérité et d’amour ouvre l’homme à Dieu ainsi qu’aux créatures : il l’ouvre aux autres personnes, à la vie " en communion ", et spécialement au mariage et à la famille. Dans les paroles du Concile, la " communion " des personnes découle en un sens du mystère du " Nous" trinitaire et donc la " communion conjugale " se rattache, elle aussi, à ce mystère. La famille, qui naît de l’amour de l’homme et de la femme, est fondamentalement issue du mystère de Dieu. Cela correspond à l’essence la plus intime de l’homme et de la femme, à leur dignité innée et authentique de personnes.
Dans le mariage, l’homme et la femme s’unissent d’une façon tellement étroite qu’ils deviennent, selon les paroles du Livre de la Genèse, " une seule chair " (Gn 2,24). Homme et femme de par leur constitution physique, les deux sujets humains, bien que différents corporellement, partagent d’une manière égale la capacité de vivre " dans la vérité et dans l’amour ". Cette capacité, qui caractérise l’être humain comme personne, a une dimension à la fois spirituelle et corporelle. C’est aussi à travers le corps que l’homme et la femme sont préparés à former une " communion de personnes " dans le mariage. Quand, en vertu de l’alliance conjugale, ils s’unissent au point de devenir " une seule chair " (Gn 2,24), leur union doit se réaliser " dans la vérité et dans l’amour ", mettant ainsi en lumière la maturité propre des personnes créées à l’image de Dieu, selon sa ressemblance.
La famille qui en découle reçoit sa solidité interne de l’alliance entre les époux, dont le Christ a fait un sacrement. Elle trouve sa nature communautaire, ou plutôt son caractère de " communion ", dans la communion fondamentale des époux qui se prolonge dans les enfants. " Etes-vous disposés à accueillir avec amour les enfants que Dieu voudra vous donner et à les éduquer ? ", demande le célébrant au cours de la cérémonie du mariage [14]. La réponse des époux exprime la vérité intime de l’amour qui les unit. Toutefois leur unité, au lieu de les renfermer sur eux-mêmes, les ouvre à une vie nouvelle, à une personne nouvelle. Comme parents, ils seront capables de donner la vie à un être semblable à eux, non seulement " chair de leur chair et os de leurs os " (cf. Gn 2,23), mais image et ressemblance de Dieu, c’est-à-dire une personne. En demandant " Etes-vous disposés ? ", l’Église rappelle aux nouveaux époux qu’ils se trouvent devant la puissance créatrice de Dieu. Ils sont appelés à devenir parents, c’est-à-dire à coopérer avec le Créateur pour donner la vie. Coopérer avec Dieu pour appeler de nouveaux êtres humains à la vie, cela signifie contribuer à la transmission de l’image et ressemblance divines que reflète quiconque est " né d’une femme ".
La généalogie de la personne
09. Par la communion des personnes qui se réalise dans le mariage, l’homme et la femme fondent une famille. À la famille est liée la généalogie de tout homme : la généalogie de la personne. La paternité et la maternité humaines sont enracinées dans la biologie et en même temps elles la dépassent. L’Apôtre, qui fléchit " les genoux en présence du Père de qui toute paternité (et toute maternité), au ciel et sur la terre, tire son nom ", nous met en quelque sorte sous les yeux tout le monde des êtres vivants, depuis les êtres spirituels des cieux jusqu’aux êtres corporels de la terre. Toute génération trouve son modèle originel dans la paternité de Dieu. Toutefois, dans le cas de l’homme, cette dimension " cosmique " de ressemblance avec Dieu ne suffit pas à définir de manière adéquate le rapport de paternité et de maternité. Quand, de l’union conjugale des deux, naît un nouvel homme, il apporte avec lui au monde une image et une ressemblance particulières avec Dieu lui-même : dans la biologie de la génération est inscrite la généalogie de la personne.
En affirmant que les époux, en tant que parents, sont des coopérateurs de Dieu Créateur dans la conception et la génération d’un nouvel être humain [15], nous ne nous référons pas seulement aux lois de la biologie ; nous entendons plutôt souligner que, dans la paternité et la maternité humaines, Dieu lui-même est présent selon un mode différent de ce qui advient dans toute autre génération " sur la terre ". En effet, c’est de Dieu seul que peut provenir cette " image ", cette " ressemblance " qui est propre à l’être humain, comme cela s’est produit dans la Création. La génération est la continuation de la Création [16].
Ainsi donc, dans la conception comme dans la naissance d’un nouvel homme, les parents se trouvent devant un "grand mystère " (Ep 5,32). Le nouvel être humain, de la même façon que ses parents, est appelé, lui aussi, à l’existence en tant que personne ; il est appelé à la vie " dans la vérité et dans l’amour ". Cet appel ne concerne pas seulement ce qui est dans le temps, mais, en Dieu, c’est aussi un appel qui ouvre à l’éternité. Telle est la dimension de la généalogie de la personne que le Christ a définitivement révélée, en projetant la lumière de son Évangile sur la vie et sur la mort humaines, et donc sur la signification de la famille humaine.
Comme l’affirme le Concile, l’homme est la " seule créature sur terre que Dieu a voulue pour elle-même " [17]. La genèse de l’homme ne répond pas seulement aux lois de la biologie, elle répond directement à la volonté créatrice de Dieu, c’est-à-dire à la volonté qui concerne la généalogie des fils et des filles des familles humaines. Dieu " a voulu " l’homme dès le commencement et Dieu le " veut " dans toute conception et dans toute naissance humaines. Dieu " veut " l’homme comme être semblable à lui, comme personne. Cet homme, tout homme, est créé par Dieu " pour lui-même ". Cela concerne tous les êtres humains, y compris ceux qui naissent avec des maladies ou des infirmités. Dans la constitution personnelle de chacun est inscrite la volonté de Dieu, qui veut que la fin de l’homme soit en un sens lui-même. Dieu remet l’homme à lui-même, en le confiant en même temps à la responsabilité de la famille et de la société. Devant un nouvel être humain, les parents ont ou devraient avoir la pleine conscience du fait que Dieu " veut " cet être " pour lui-même ".
Cette expression synthétique est très riche et très profonde. Depuis l’instant de sa conception, puis de sa naissance, le nouvel être est destiné à exprimer en plénitude son humanité, à " se trouver " [18] comme personne. Cela vaut absolument pour tous, même pour les malades chroniques et les personnes handicapées. " Être homme" est sa vocation fondamentale : " être homme " à la mesure du don reçu. À la mesure de ce " talent " qu’est l’humanité même et, ensuite seulement, à la mesure des autres talents. En ce sens, Dieu veut tout homme " pour lui-même ". Toutefois, dans le dessein de Dieu, la vocation de la personne va au-delà des limites du temps. Elle rejoint la volonté du Père, révélée dans le Verbe incarné : Dieu veut étendre à l’homme la participation à sa vie divine elle-même. Le Christ dit : " Je suis venu pour que les hommes aient la vie, pour qu’ils l’aient en abondance " (Jn 10,10).
Le destin ultime de l’homme n’est-il pas en désaccord avec l’affirmation que Dieu veut l’homme " pour lui-même " ? Si l’homme est créé pour la vie divine, existe-t-il vraiment " pour lui-même " ? Voilà une question clé, de grande importance au commencement comme à la fin de son existence terrestre : elle est importante pour tout le cours de la vie. En destinant l’homme à la vie divine, il pourrait sembler que Dieu le soustraie définitivement à son existence " pour lui-même " [19]. Quel est le rapport qui existe entre la vie de la personne et la participation à la vie trinitaire ? Saint Augustin nous répond par les célèbres paroles : " Notre cœur est sans repos jusqu’à ce qu’il se repose en toi "[20]. Ce " cœur sans repos " montre qu’il n’y a aucune contradiction entre l’une et l’autre finalités, qu’il y a au contraire un lien, une coordination, une unité profonde. Par sa généalogie même, la personne, créée à l’image et à la ressemblance de Dieu, en participant à sa Vie, existe " pour elle-même " et se réalise. Le contenu de cette réalisation est la plénitude de la Vie en Dieu, celle dont parle le Christ (cf. Jn 6,37-40), qui justement nous a rachetés pour nous introduire dans cette Vie (cf. Mc 10,45).
Les époux désirent des enfants pour eux-mêmes ; et ils voient en eux le couronnement de leur amour réciproque. Ils les désirent pour la famille, comme un don très précieux [21]. C’est un désir qui se comprend dans une certaine mesure. Toutefois, dans l’amour conjugal ainsi que dans l’amour paternel et maternel doit s’inscrire la vérité sur l’homme, qui a été exprimée d’une manière synthétique et précise par le Concile, en affirmant que Dieu " veut l’homme pour lui-même ". Pour cela, il faut que la volonté des parents soit en harmonie avec celle de Dieu : en ce sens, ils doivent vouloir la nouvelle créature humaine comme le Créateur la veut : " pour elle-même ". La volonté humaine est toujours et inévitablement soumise à la loi du temps et de la caducité. La volonté divine, au contraire, est éternelle. " Avant même de te former au ventre maternel, je t’ai connu - lit-on dans le Livre du Prophète Jérémie - ; avant même que tu sois sorti du sein, je t’ai consacré " (Jr 1,5). La généalogie de la personne est donc liée avant tout à l’éternité de Dieu, ensuite seulement à la paternité et à la maternité humaines qui se réalisent dans le temps. À l’instant même de sa conception, l’homme est déjà ordonné à l’éternité en Dieu.
Le bien commun du mariage et de la famille
10. Le consentement matrimonial détermine et stabilise le bien qui est commun au mariage et à la famille. " Je te prends pour épouse - pour époux - et je promets de te rester fidèle dans le bonheur et dans l’épreuve, dans la maladie et la bonne santé, pour t’aimer et te respecter tous les jours de ma vie "[22]. Le mariage est une communion unique de personnes. Fondée sur cette communion, la famille est appelée à devenir une communauté de personnes. C’est un engagement que les nouveaux époux prennent " devant Dieu et devant l’Église ", comme le célébrant le leur rappelle au moment de l’échange des consentements [23]. Ceux qui participent à la cérémonie sont témoins de cet engagement ; en eux sont représentées en un sens l’Église et la société, milieux de vie de la nouvelle famille.
Les paroles du consentement matrimonial définissent ce qui constitue le bien commun du couple et de la famille. Avant tout, le bien commun des époux : l’amour, la fidélité, le respect, la durée de leur union jusqu’à la mort, " tous les jours de la vie ". Le bien de tous les deux, qui est en même temps le bien de chacun, doit devenir ensuite le bien des enfants. Le bien commun, par sa nature, tout en unissant les personnes, assure le vrai bien de chacune. Si l’Église, comme du reste l’État, reçoit le consentement des époux selon les termes indiqués plus haut, elle le fait parce que c’est " inscrit en leur cœur " (Rm 2,15). Ce sont les époux qui se donnent réciproquement le consentement matrimonial en prêtant serment, c’est-à-dire en confirmant devant Dieu la vérité de leur consentement. En tant que baptisés, ils sont, dans l’Église, les ministres du sacrement du mariage. Saint Paul enseigne que leur engagement mutuel est un " grand mystère " (Ep 5,32).
Les paroles du consentement expriment donc ce qui constitue le bien commun des époux et elles indiquent ce qui doit être le bien commun de la future famille. Pour le mettre en évidence, l’Église leur demande s’ils sont disposés à accueillir et à éduquer chrétiennement les enfants que Dieu voudra leur donner. Cette demande se réfère au bien commun du futur noyau familial, compte tenu de la généalogie des personnes inscrites dans la constitution même du mariage et de la famille. La demande au sujet des enfants et de leur éducation est étroitement liée au consentement conjugal, au serment d’amour, de respect conjugal, de fidélité jusqu’à la mort. L’accueil et l’éducation des enfants, qui sont deux des fins principales de la famille, dépendent de la façon dont on tient cet engagement. La paternité et la maternité représentent une tâche de nature non seulement physique mais spirituelle ; car la généalogie de la personne, qui a son commencement éternel en Dieu et qui doit conduire à lui, passe par elles.
L’Année de la Famille, qui sera une année de prière particulière de la part des familles, devrait rendre chaque famille consciente de tout cela d’une manière nouvelle et profonde. Quelle abondance de thèmes bibliques pourrait nourrir cette prière ! Mais il faut qu’aux paroles de la Sainte Écriture on joigne toujours la mention personnelle des époux-parents, comme celle des enfants et des petits-enfants. Par la généalogie des personnes, la communion conjugale devient communion des générations. L’union sacramentelle des deux, scellée dans l’alliance contractée devant Dieu, persiste et se consolide dans la succession des générations. Elle doit devenir unité de prière. Mais pour qu’elle puisse rayonner d’une façon significative pendant l’Année de la Famille, il est nécessaire que la prière devienne une habitude enracinée dans la vie quotidienne de chaque famille. La prière est action de grâce, louange à Dieu, demande de pardon, supplication et invocation. Sous chacune de ces formes, la prière de la famille a beaucoup à dire à Dieu. Elle a également beaucoup à dire aux hommes, à commencer par la communion réciproque des personnes qu’unissent des liens de famille.
" Qu’est-ce que l’homme pour que tu penses à lui ? " (Ps 8,5), se demande le psalmiste. La prière est le lieu où, de la manière la plus simple, on fait mémoire de Dieu Créateur et Père. Et ce n’est pas seulement, ni tellement, l’homme qui se souvient de Dieu, mais plutôt Dieu qui se souvient de l’homme. C’est pour cela que la prière de la communauté familiale peut devenir le lieu du souvenir commun et réciproque, car la famille est communauté de générations. Tous doivent être présents dans la prière : les vivants, les morts et aussi ceux qui doivent encore venir au monde. Il faut que dans la famille on prie pour chaque personne, en fonction du bien qu’est la famille pour elle et du bien qu’elle apporte à la famille. La prière raffermit davantage ce bien, précisément comme bien familial commun. Mieux, elle fait naître ce bien, d’une manière toujours nouvelle. Dans la prière, la famille se retrouve comme le premier " nous " dans lequel chacun est " je " et " tu " ; chacun est pour l’autre respectivement mari ou femme, père ou mère, fils ou fille, frère ou sœur, grand-père ou petit-fils.
Sont-elles ainsi, les familles auxquelles j’adresse cette Lettre ? Certes, beaucoup le sont ; mais, en ces temps où nous vivons, apparaît la tendance à restreindre le noyau familial à deux générations. Cela est dû souvent aux dimensions modestes des logements disponibles, surtout dans les grandes villes. Mais il n’est pas rare que cela soit dû aussi à la conviction que la cohabitation de plusieurs générations constitue un obstacle à l’intimité et rend la vie trop difficile. Mais n’est-ce pas là une grande faiblesse ? On trouve peu de vie humaine dans les familles d’aujourd’hui. Il n’y a plus que peu de personnes avec qui créer et partager le bien commun ; et pourtant, par nature, le bien demande à être créé et partagé avec d’autres, " bonum est diffusivum sui ", " le bien tend à se communiquer " [24]. Plus le bien est commun, plus il est particulier également : mien, tien, nôtre. Telle est la logique intrinsèque de l’existence dans le bien, dans la vérité et dans la charité. Si l’homme sait accueillir cette logique et la suivre, son existence devient vraiment un " don désintéressé ".
Le don désintéressé de soi
11. Quand il affirme que l’homme est l’unique créature sur terre voulue de Dieu pour elle-même, le Concile ajoute aussitôt qu’il " ne peut pleinement se trouver que par le don désintéressé de lui-même " [25]. Cela pourrait sembler contradictoire, mais ce ne l’est nullement. C’est plutôt le grand et merveilleux paradoxe de l’existence humaine : une existence appelée à servir la vérité dans l’amour. L’amour amène l’homme à se réaliser par le don désintéressé de lui-même. Aimer signifie donner et recevoir ce qu’on ne peut ni acquérir ni vendre, mais seulement accorder librement et mutuellement.
Le don de la personne requiert par nature d’être durable et irrévocable. L’indissolubilité du mariage découle en premier lieu de l’essence de ce don : don de la personne à la personne. Dans ce don réciproque est manifesté le caractère sponsal de l’amour. Dans le consentement matrimonial, les fiancés s’appellent par leur nom : " Moi je te prends pour épouse (pour époux) et je promets de te rester fidèle tous les jours de ma vie " . Un tel don lie beaucoup plus fortement et beaucoup plus profondément que tout ce qui peut être " acquis " de quelque manière et à quelque prix que ce soit. Fléchissant les genoux devant le Père, de qui vient toute paternité et toute maternité, les futurs parents deviennent conscients d’avoir été " rachetés ". En effet, ils ont été acquis à grand prix, au prix du don le plus désintéressé qui soit, le sang du Christ, auquel ils participent par le sacrement. Le couronnement liturgique du rite matrimonial est l’Eucharistie - sacrifice du " corps donné " et du " sang répandu " -, qui trouve en quelque sorte son expression dans le consentement des époux.
Quand, dans le mariage, l’homme et la femme se donnent et se reçoivent réciproquement dans l’unité d’" une seule chair ", la logique du don désintéressé entre dans leur vie. Sans elle, le mariage serait vide, alors que la communion des personnes, édifiée suivant cette logique, devient la communion des parents. Quand les époux transmettent la vie à leur enfant, un nouveau " tu " humain s’inscrit sur l’orbite de leur " nous ", une personne qu’ils appelleront d’un nom nouveau : " Notre fils ; notre fille ". " J’ai acquis un homme de par le Seigneur " (Gn 4,1), dit Ève, la première femme de l’histoire : un être humain, d’abord attendu pendant neuf mois puis " manifesté " aux parents, aux frères et sœurs. Le processus de la conception et du développement dans le sein maternel, de l’accouchement, de la naissance, tout cela sert à créer comme un espace approprié pour que la nouvelle créature puisse se manifester comme " don ", car c’est ce qu’elle est dès le début. Cet être fragile et sans défense, dépendant de ses parents pour tout et entièrement remis à leurs soins, pourrait-il être désigné autrement ? Le nouveau-né se donne à ses parents par le fait même de venir au jour. Son existence est déjà un don, le premier don du Créateur à la créature.
Dans le nouveau-né se réalise le bien commun de la famille. De même que le bien commun des époux s’achève dans l’amour sponsal, prêt à donner et à accueillir la nouvelle vie, ainsi le bien commun de la famille se réalise par le même amour sponsal concrétisé dans le nouveau-né. Dans la généalogie de la personne est inscrite la généalogie de la famille, portée sur les registres des baptêmes en perpétuelle mémoire, même si cet enregistrement n’est que la conséquence sociale du fait " qu’un homme est venu au monde " (cf. Jn 16,21).
Mais est-il vrai que le nouvel être humain est un don pour les parents ? Que c’est un don pour la société ? Apparemment rien ne semble l’indiquer. La naissance d’un homme paraît être parfois une simple donnée statistique, enregistrée comme tant d’autres dans les bilans démographiques. Certes, la naissance d’un enfant signifie, pour les parents, des fatigues à venir, de nouvelles charges économiques, d’autres contraintes pratiques : autant de motifs qui peuvent susciter en eux la tentation de ne pas désirer une autre naissance [26]. Dans certains milieux sociaux et culturels, cette tentation se fait plus forte. L’enfant n’est donc pas un don ? Vient-il seulement pour prendre et non pour donner ? Voilà quelques questions inquiétantes, dont l’homme d’aujourd’hui a du mal à se libérer. L’enfant vient prendre de la place, alors que dans le monde l’espace semble se faire toujours plus rare. Mais est-il vrai qu’il n’apporte rien à la famille et à la société ? Ne serait-il pas un " élément " du bien commun sans lequel les communautés humaines se désagrègent et risquent la mort ? Comment le nier ? L’enfant fait don de lui-même à ses frères, à ses sœurs, à ses parents, à toute sa famille. Sa vie devient un don pour les auteurs mêmes de la vie, qui ne pourront pas ne pas sentir la présence de leur enfant, sa participation à leur existence, son apport à leur bien commun et à celui de la communauté familiale. C’est là une vérité qui demeure évidente dans sa simplicité et sa profondeur, malgré la complexité, et aussi l’éventuelle pathologie, de la structure psychologique de certaines personnes. Le bien commun de la société entière réside dans l’homme, qui, comme on l’a rappelé, est " la route de l’Église " [27]. Il est avant tout la " gloire de Dieu " : " Gloria Dei vivens homo ", " la gloire de Dieu, c’est l’homme vivant ", selon la formule bien connue de saint Irénée [28], qui pourrait aussi se traduire : " La gloire de Dieu, c’est que l’homme vive " . Nous sommes ici, pourrait-on dire, en présence de la plus haute définition de l’homme : la gloire de Dieu est le bien commun de tout ce qui existe ; c’est le bien commun du genre humain.
28. Adversus haereses, IV 20,7 : PG 7, 1057 ; SCh 100/2, pp. 648-649.
Oui, l’homme est un bien commun : bien commun de la famille et de l’humanité, des divers groupes et des multiples structures sociales. Il faut faire toutefois une distinction significative de degré et de modalité : par exemple, l’homme est le bien commun de la nation à laquelle il appartient ou de l’État dont il est le citoyen ; mais il l’est d’une façon bien plus concrète, absolument unique, pour sa famille ; il l’est non seulement comme individu qui fait partie de la multitude humaine, mais comme " cet homme ". Dieu Créateur l’appelle à l’existence " pour lui-même ", et, lorsqu’il vient au monde, l’homme commence, dans la famille, sa " grande aventure ", l’aventure de la vie. " Cet homme ", en tout cas, a le droit de s’affirmer lui-même en raison de sa dignité humaine. C’est précisément cette dignité qui doit déterminer la place de la personne parmi les hommes, et avant tout dans la famille. Car, plus que toute autre réalité humaine, la famille est le milieu dans lequel l’homme peut exister " pour lui-même " par le don désintéressé de soi. C’est pourquoi elle reste une institution sociale qu’on ne peut pas et qu’on ne doit pas remplacer : elle est " le sanctuaire de la vie " [29].
Le fait que naît un homme, qu’" un être humain est venu au monde " (cf. Jn 16,21), constitue un signe pascal. Jésus lui-même en parle à ses disciples, selon l’évangéliste Jean, avant sa passion et sa mort, comparant la tristesse causée par son départ à la souffrance d’une femme qui enfante : " La femme, sur le point d’accoucher, s’attriste (c’est-à-dire souffre) parce que son heure est venue ; mais, lorsqu’elle a donné le jour à l’enfant, elle ne se souvient plus des douleurs, dans la joie qu’un homme soit venu au monde. " (Jn 16,21). L’" heure " de la mort du Christ (cf. Jn 13,1) est ici comparée à l’" heure " de la femme dans les douleurs de l’enfantement ; la naissance d’un nouvel homme se compare à la victoire de la vie sur la mort remportée par la résurrection du Seigneur. Ce rapprochement suscite diverses réflexions. De même que la résurrection du Christ est la manifestation de la Vie au-delà du seuil de la mort, de même la naissance d’un enfant est aussi manifestation de la vie, toujours destinée, par le Christ, à la " plénitude de la Vie " qui est en Dieu même : " Je suis venu pour qu’on ait la vie, et qu’on l’ait surabondante " (Jn 10,10). Voilà révélé dans sa valeur profonde le vrai sens de l’expression de saint Irénée : " Gloria Dei vivens homo ".
C’est la vérité évangélique du don de soi, sans lequel l’homme ne peut " pleinement se trouver ", qui permet de comprendre à quelle profondeur ce " don désintéressé " s’enracine dans le don du Dieu Créateur et Rédempteur, dans " la grâce de l’Esprit Saint " dont le célébrant demande l’effusion sur les époux au cours de la cérémonie du mariage. Sans cette " effusion ", il serait vraiment difficile de comprendre tout cela et de le réaliser comme la vocation de l’homme. Mais bien des personnes comprennent cela ! Beaucoup d’hommes et de femmes accueillent cette vérité et arrivent à entrevoir que c’est en elle seulement qu’ils trouvent " la Vérité et la Vie " (Jn 14,6). Sans cette vérité, la vie des époux et de la famille ne peut parvenir à son sens pleinement humain.
Voilà pourquoi l’Église ne se lasse jamais d’enseigner cette vérité et de lui rendre témoignage. Tout en faisant preuve de compréhension maternelle pour les nombreuses et complexes situations de crise dans lesquelles les familles se trouvent impliquées et pour la fragilité morale de tout être humain, l’Église est convaincue qu’elle doit absolument demeurer fidèle à la vérité sur l’amour humain ; autrement, elle se trahirait elle-même. S’éloigner de cette vérité salvifique serait en effet comme fermer " les yeux du cœur " (Ep 1,18), qui doivent au contraire rester toujours ouverts à la lumière que l’Évangile projette sur les vicissitudes de l’humanité (cf. 2Tm 1,10). La conscience de ce don de soi désintéressé par lequel l’homme " se trouve lui-même " est à renouveler sérieusement et à garantir constamment, face aux nombreuses oppositions que l’Église rencontre de la part des partisans d’une fausse civilisation du progrès [30]. La famille exprime toujours une nouvelle dimension du bien pour les hommes, et c’est pourquoi elle crée une nouvelle responsabilité. Il s’agit de la responsabilité pour le bien commun particulier où réside le bien de l’homme, le bien de tout membre de la communauté familiale. Certes, c’est un bien " difficile ", (" bonum arduum "), mais c’est aussi un bien merveilleux.
La paternité et la maternité responsables
12. Dans le développement de la présente Lettre aux Familles, le moment est venu d’évoquer deux questions qui sont liées. L’une, plus générale, concerne la civilisation de l’amour ; l’autre, plus spécifique, porte sur la paternité et la maternité responsables.
Nous avons déjà dit que le mariage entraîne une singulière responsabilité envers le bien commun, celui des époux, d’abord, puis celui de la famille. Ce bien commun est constitué par l’homme, par la valeur de la personne et par tout ce qui donne la mesure de sa dignité. L’homme porte en lui cette dignité dans tous les systèmes sociaux, économiques ou politiques. Cependant, dans le cadre du mariage et de la famille, cette responsabilité " engage " encore plus, pour de nombreux motifs. Ce n’est pas sans raison que la Constitution pastorale Gaudium et spes parle de " mettre en valeur la dignité du mariage et de la famille ". Le Concile considère cette " mise en valeur " comme une tâche qui incombe à l’Église et aussi à l’État ; mais, dans toutes les cultures, elle reste d’abord le devoir des personnes qui, unies dans le mariage, forment une famille déterminée. " La paternité et la maternité responsables " désignent l’action concrète de mettre en œuvre ce devoir qui, dans le monde contemporain, présente des caractéristiques nouvelles.
En particulier, " la paternité et la maternité responsables " se rapportent directement au moment où l’homme et la femme, s’unissant " en une seule chair ", peuvent devenir parents. C’est un moment riche et spécialement significatif pour leurs relations interpersonnelles comme pour le service qu’ils rendent à la vie : ils peuvent devenir parents - père et mère - en communiquant la vie à un nouvel être humain. Les deux dimensions de l’union conjugale, l’union et la procréation, ne peuvent être séparées artificiellement sans altérer la vérité intime de l’acte conjugal même [31].
Tel est l’enseignement constant de l’Église ; et les " signes des temps " dont nous sommes témoins aujourd’hui nous donnent de nouvelles raisons de le répéter avec une particulière insistance. Saint Paul, si attentif aux nécessités pastorales de son époque, demandait clairement et fermement d’" insister à temps et à contre-temps " (cf. 2Tm 4,2), sans se laisser effrayer par le fait que " l’on ne supporte plus la saine doctrine " (cf. 2Tm 4,3). Ses paroles sont familières à ceux qui, comprenant en profondeur ce qui se produit à notre époque, attendent de l’Église non seulement qu’elle n’abandonne pas " la saine doctrine ", mais qu’elle l’annonce avec une énergie renouvelée, recherchant dans les " signes des temps " actuels les raisons providentielles de l’approfondir davantage.
Beaucoup de ces raisons se retrouvent dans les domaines des sciences mêmes qui, à partir de l’ancien tronc commun de l’anthropologie, se sont développées en différentes spécialités, telles que la biologie, la psychologie, la sociologie et leurs ramifications ultérieures. Toutes tournent d’une certaine manière autour de la médecine, en même temps science et art (ars medica), au service de la vie et de la santé de l’homme. Mais les raisons ici évoquées découlent surtout de l’expérience humaine qui est multiple et qui, en un sens, précède et suit la science elle-même.
Les époux apprennent par leur propre expérience ce que signifient la paternité et la maternité responsables ; ils l’apprennent également grâce à l’expérience d’autres couples qui vivent dans des conditions analogues, et ils sont ainsi plus ouverts aux données des sciences. On pourrait dire que les " savants " reçoivent en quelque sorte un enseignement de la part des " époux ", pour être à leur tour en mesure de les instruire de façon plus compétente sur le sens de la procréation responsable et sur les manières de la pratiquer.
Ce thème a été amplement traité dans les documents conciliaires, dans l’encyclique Humanae vitae, dans les " Propositions " du Synode des évêques de 1980, dans l’exhortation apostolique Familiaris consortio, et dans des interventions du même ordre, jusqu’à l’instruction Donum vitae de la Congrégation pour la Doctrine de la foi. L’Église enseigne la vérité morale sur la paternité et la maternité responsables, en la défendant face aux conceptions et aux tendances erronées répandues aujourd’hui. Pourquoi l’Église le fait-elle ? Serait-ce qu’elle ne saisit pas le point de vue de ceux qui, dans ce domaine, conseillent des accommodements et qui cherchent à la convaincre même par des pressions indues, si ce n’est même par des menaces ? En effet, on reproche souvent au Magistère de l’Église d’être maintenant dépassé et fermé aux requêtes de l’esprit des temps modernes, de mener une action nocive pour l’humanité et, plus encore, pour l’Église elle-même. En s’obstinant à rester sur ses positions - dit-on -, l’Église finira par perdre de sa popularité et les croyants s’éloigneront d’elle.
Mais comment soutenir que l’Église, et spécialement l’Episcopat en communion avec le Pape, est insensible à des problèmes si graves et si actuels ? Paul VI y percevait précisément des questions si vitales qu’elles le poussèrent à publier l’encyclique Humanae vitae. Le fondement sur lequel repose la doctrine de l’Église concernant la paternité et la maternité responsables est on ne peut plus ample et solide. Le Concile le montre avant tout dans son enseignement sur l’homme, lorsqu’il affirme que celui-ci est la " seule créature sur terre que Dieu a voulue pour elle-même " et qu’il " ne peut pleinement se trouver que par le don désintéressé de lui-même " [32] ; et cela parce qu’il a été créé à l’image et à la ressemblance de Dieu, et racheté par le Fils unique du Père fait homme pour nous et pour notre salut.
Le Concile Vatican II, particulièrement attentif au problème de l’homme et de sa vocation, déclare que l’union conjugale, " una caro ", " une seule chair " selon l’expression biblique, ne peut être totalement comprise et expliquée qu’en recourant aux valeurs de la " personne " et du " don ". Tout homme et toute femme se réalisent pleinement par le don désintéressé d’eux-mêmes et, pour les époux, le moment de l’union conjugale en constitue une expérience tout à fait spécifique. C’est alors que l’homme et la femme, dans la " vérité " de leur masculinité et de leur féminité, deviennent un don réciproque. Toute la vie dans le mariage est un don ; mais cela devient particulièrement évident lorsque les époux, s’offrant mutuellement dans l’amour, réalisent cette rencontre qui fait des deux " une seule chair " (Gn 2,24).
Ils vivent alors un moment de responsabilité spéciale, notamment du fait de la faculté procréatrice de l’acte conjugal. Les époux peuvent, à ce moment, devenir père et mère, engageant le processus d’une nouvelle existence humaine qui, ensuite, se développera dans le sein de la femme. Si c’est la femme qui se rend compte la première qu’elle est devenue mère, l’homme avec qui elle s’est unie en " une seule chair " prend conscience à son tour, sur sa parole, qu’il est devenu père. Tous deux ont la responsabilité de la paternité et de la maternité potentielles, et ensuite effectives. L’homme ne peut pas ne pas reconnaître, ou ne pas accepter, le résultat d’une décision qui a été aussi la sienne. Il ne peut pas se réfugier dans des paroles comme : " je ne sais pas ", " je ne voulais pas ", " c’est toi qui l’as voulu ". Dans tous les cas, l’union conjugale implique la responsabilité de l’homme et de la femme, responsabilité potentielle qui devient effective lorsque les circonstances l’imposent. Cela vaut surtout pour l’homme qui, tout en étant lui aussi agent de l’engagement du processus de génération, en reste biologiquement à l’écart, puisque c’est dans la femme qu’il se développe. Comment l’homme pourrait-il n’en faire aucun cas ? Il faut que tous deux, l’homme et la femme, prennent en charge ensemble, vis-à-vis d’eux-mêmes et vis-à-vis des autres, la responsabilité de la vie nouvelle qu’ils ont suscitée.
C’est là une conclusion qui est adoptée par les sciences humaines elles-mêmes. Il convient cependant d’aller plus à fond et d’analyser le sens de l’acte conjugal à la lumière des valeurs déjà mentionnées de la " personne " et du " don ". L’Église le fait par son enseignement constant, en particulier celui du Concile Vatican II.
Au moment de l’acte conjugal, l’homme et la femme sont appelés à confirmer de manière responsable le don mutuel qu’ils ont fait d’eux-mêmes dans l’alliance du mariage. Or la logique du don total de soi à l’autre comporte l’ouverture potentielle à la procréation : le mariage est ainsi appelé à se réaliser encore plus pleinement dans la famille. Certes, le don réciproque de l’homme et de la femme n’a pas pour seule fin la naissance des enfants, car il est en lui-même communion d’amour et de vie. Il faut que soit toujours préservée la vérité intime de ce don. " Intime " n’est pas ici synonyme de " subjective ". Cela signifie plutôt l’harmonie fondamentale avec la vérité objective de celui et de celle qui se donnent. La personne ne peut jamais être considérée comme un moyen d’atteindre une fin, et surtout jamais comme une source de " jouissance ". C’est la personne qui est et doit être la fin de tout acte. C’est ainsi seulement que l’action répond à la véritable dignité de la personne. En concluant notre réflexion sur ce sujet si important et si délicat, je voudrais vous adresser un encouragement particulier, à vous d’abord, chers époux, et à tous ceux qui vous aident à comprendre et à mettre en pratique l’enseignement de l’Église sur le mariage, sur la maternité et la paternité responsables. Je pense en particulier aux pasteurs, aux nombreux savants, théologiens, philosophes, écrivains et publicistes qui ne se soumettent pas au conformisme culturel dominant et qui sont courageusement prêts à " aller à contre-courant ". Cet encouragement s’adresse en outre à un groupe toujours plus nombreux d’experts, de médecins et d’éducateurs, vrais apôtres laïcs, qui ont fait de la mise en valeur de la dignité du mariage et de la famille une tâche importante de leur vie. Au nom de l’Église, je dis à tous mes remerciements ! Sans eux, que pourraient faire les prêtres, les évêques et même le Successeur de Pierre ? Je m’en suis convaincu de plus en plus depuis les premières années de mon sacerdoce, à partir du moment où j’ai commencé à m’asseoir dans le confessionnal pour partager les préoccupations, les craintes et les espoirs de nombreux époux : j’ai rencontré des cas difficiles de rébellion et de refus, mais en même temps tant de personnes responsables et généreuses de manière impressionnante ! Tandis que j’écris cette lettre, tous ces époux me sont présents, ils ont mon affection et je les porte dans ma prière.
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