JUBILÉ DES MILITAIRES ET DES FORCES DE POLICE
HOMÉLIE DU PAPE JEAN PAUL II
Dimanche 19 novembre 2000
1. "Et alors on verra le Fils de l'homme venant dans des nuées avec grande puissance et gloire" (Mc13, 26).
En cet avant-dernier dimanche du temps ordinaire, la Liturgie nous parle de la seconde venue du Christ. Le Seigneur apparaîtra sur des nuées revêtu de gloire et de puissance. C'est le même Fils de l'homme, miséricordieux et plein de compassion, que les disciples ont connu au cours de son itinéraire terrestre. Lorsque le moment de sa manifestation glorieuse sera venu, Il viendra pour accomplir définitivement l'histoire humaine.
À travers le symbolisme de bouleversements cosmologiques, l'évangéliste Marc rappelle que Dieu prononcera, à travers le Fils, son Jugement sur les événement des hommes, en mettant fin à un univers corrompu par le mensonge et déchiré par la violence et l'injustice.
2. Qui mieux que vous, très chers militaires et membres des Forces de police, hommes et femmes, peut rendre témoignage à propos de la violence et des forces destructrices du mal présentes dans le monde? Vous luttez chaque jour contre celles-ci : vous êtes en effet appelés à défendre les faibles, à protéger les personnes honnêtes, à encourager la coexistence pacifique entre les peuples. À chacun de vous revient le rôle de sentinelle, qui regarde au loin pour prévenir le danger et promouvoir partout la justice et la paix.
Je vous salue tous avec une grande affection, très chers frères et sœurs, venus à Rome de nombreuses parties de la terre, pour célébrer votre Jubilé spécial. Vous êtes les représentants d'armées qui se sont affrontées au cours de l'histoire. Aujourd'hui, vous vous donnez rendez-vous auprès de la tombe de Pierre pour célébrer le Christ "notre paix, lui qui des deux peuples n'en a fait qu'un, détruisant la barrière qui les séparait, supprimant en sa chair sa haine" (Ep 2, 14). À Lui, mystérieusement et réellement présent dans l'Eucharistie, vous êtes venus offrir vos intentions et votre engagement quotidien de constructeurs de paix.
À chacun de vous j'exprime ma plus vive satisfaction pour votre dévouement et votre généreux engagement. J'adresse tout d'abord ma pensée, avec une estime fraternelle, à Mgr José Manuel Estepa Llaurens, qui s'est fait l'interprète de vos sentiments communs. Mon salut s'étend aux très chers archevêques et évêques ordinaires militaires, que je félicite pour le dévouement avec lequel ils exercent leur soin pastoral à votre égard. Je salue également les aumôniers militaires, qui partagent généreusement les idéaux et la difficulté de votre rude activité quotidienne. Ma pensée respectueuse s'adresse également aux officiers des Forces armées, aux dirigeants des Forces de police, aux responsables des divers Organismes de sécurité, ainsi qu'aux Autorités civiles, qui ont voulu partager la joie et la grâce de cette célébration jubilaire solennelle.
3. Votre expérience quotidienne vous conduit à faire face à des situations difficiles et parfois dramatiques, qui mettent en danger la sécurité de l'homme. Cependant, l'Évangile nous réconforte en présentant la figure victorieuse du Christ juge de l'histoire. Par sa présence, Il illumine l'obscurité et même le désespoir de l'homme, et il offre à celui qui a confiance en Lui la certitude réconfortante de son assistance constante.
Dans l'Évangile qui vient d'être proclamé, nous avons entendu une référence significative au figuier, dont les branches, lorsqu'apparaissent les premiers bourgeons, annoncent la période du printemps désormais proche. À travers ces paroles, Jésus encourage les apôtres à ne pas se décourager face aux difficultés et aux incertitudes du présent. Il les exhorte plutôt à savoir attendre et à se préparer à l'accueillir lors-qu'il reviendra. Très chers frères et sœurs, vous aussi vous êtes aujourd'hui invités par la liturgie à savoir "scruter les signes des temps", selon une expression chère à mon vénéré prédécesseur, le Pape Jean XXIII, récemment proclamé bienheureux.
Pour autant que les situations soient complexes et problématiques, ne perdez pas confiance. Le germe de l'espérance ne doit jamais mourir dans le cœur de l'homme. Au contraire, soyez toujours attentifs à percevoir et à encourager tout signe positif de renouvellement personnel et social. Soyez prêts à favoriser par tous les moyens l'édification courageuse de la justice et de la paix.
4. La paix est un droit fondamental de chaque homme, qui doit être sans cesse promu, en tenant compte du fait que "les hommes en tant que pécheurs sont et seront toujours sous la menace de la guerre jusqu'à la venue du Christ" (Lumen gentium, n. 78). Parfois cette tâche, comme l'expérience récente l'a démontré, comporte des initiatives concrètes pour désarmer l'agresseur. J'entends ici faire référence à ce qu'on appelle l'"ingérence humanitaire", qui représente, après l'échec des efforts de la politique et des instruments de défense non-violents, la tentative extrême à laquelle on doit avoir recours pour arrêter la main de l'agresseur injuste.
Très chers amis, merci de votre courageuse œuvre de pacification dans les pays détruits par des guerres absurdes ; merci du secours que vous portez, malgré les risques, aux populations frappées par des catastrophes naturelles. Les missions humanitaires dans lesquelles vous vous êtes engagés au cours de ces dernières années sont véritablement nombreuses ! En accomplissant votre devoir difficile, vous vous trouvez souvent exposés à des dangers et à de lourds sacrifices. Faites en sorte que chacune de vos interventions mette toujours en lumière votre vocation authentique de "serviteurs de la sécurité et de la liberté des peuples", qui "concourent [...] au maintien de la paix", selon la belle expression du Concile Vatican II (Gaudium et spes, n. 79).
Soyez des hommes et des femmes de paix. Et pour pouvoir l'être pleinement, accueillez le Christ dans votre cœur, auteur et garant de la paix véritable. Il vous rendra capable de cette fermeté évangélique qui permet de vaincre les tentations insidieuses de la violence. Il vous aidera à placer la force au service des grandes valeurs de la vie, de la justice, du pardon, et de la liberté.
5. Je voudrais ici rendre hommage au grand nombre de vos amis qui ont payé de leur vie la fidélité à leur mission. Oubliant leur propre personne, ignorant le danger, ils ont rendu à la communauté un service sans prix. Et aujourd'hui, au cours de la célébration eucharistique, nous les confions au Seigneur avec gratitude et admiration.
Mais où ont-ils puisé la vigueur nécessaire pour accomplir jusqu'au bout leur tâche, si ce n'est dans la totale adhésion aux idéaux professés? Beaucoup d'entre eux ont cru dans le Christ et sa parole a illuminé leur existence et donné une valeur exemplaire à leur sacrifice. Ils ont fait de l'Évangile le code de leur comportement. Que l'exemple de ces camarades qui, en accomplissant fidèlement leur devoir, ont atteint les sommets de l'héroïsme et peut-être de la sainteté, constitue un encouragement pour vous.
Comme eux, tournez-vous vous aussi vers le Christ qui vous appelle également "à la plénitude de la vie chrétienne et à la perfection de la charité". Il vous appelle à être saints. Et pour pouvoir réaliser cette vocation, selon la célèbre expression de l'Apôtre Paul, "il vous faut endosser l'armure de Dieu [...] Tenez-vous debout, avec la Vérité pour ceinture, la Justice pour cuirasse et pour chaussures le Zèle à propager l'Évangile de la paix ; ayez toujours en main le bouclier de la foi [...] enfin recevez le casque du salut et le glaive de l'esprit, c'est-à-dire la Parole de Dieu" (Ep 6, 13-17). Surtout "vivez dans la prière" (Ep 6, 18).
Que Marie, la Virgo Fidelis, vous aide et vous soutienne dans votre activité difficile. Que votre cœur ne se trouble jamais ; qu'il reste plutôt prêt, vigilant et solidement ancré à la promesse de Jésus, qui, dans l'Évangile d'aujourd'hui, nous a assurés de son aide et de sa protection : "Le ciel et la terre passeront, mais mes paroles ne passeront point" (Mc 13, 31).
En invoquant le Christ, continuez à accomplir avec générosité votre devoir. Une multitude de personnes vous regardent et ont confiance en vous, dans l'espérance de pouvoir jouir d'une existence se déroulant dans la sérénité, l'ordre et la paix.
JUBILÉ DU MONDE AGRICOLE
HOMÉLIE DU PAPE JEAN PAUL II
Dimanche 12 novembre 2000
1. "Yahvé garde à jamais la vérité" (Ps 146, 6).
Très chers frères et sœurs, c'est précisément pour chanter cette fidélité au Seigneur, qui vient d'être évoquée par le Psaume responsorial, que vous êtes aujourd'hui réunis ici pour votre Jubilé. Je me réjouis de votre beau témoignage, qui vient d'être interprété et exprimé par Mgr Fernando Charrier, que je remercie de tout cœur. J'adresse également un salut respectueux aux personnalités qui ont voulu manifester leur adhésion, en venant représenter divers États et surtout des Organisations et des Organismes des Nations unies pour l'Alimentation et l'Agriculture.
Ma pensée se tourne ensuite vers les dirigeants et les membres de la "Coldiretti" (Confédération italienne des Cultivateurs directs) et des autres organisations d'agriculteurs ici présents, ainsi que vers les membres de la fédération des boulangers, des coopératives agro-alimentaires et de l'Union forestière d'Italie. Très chers frères et sœurs, votre présence nombreuse nous fait vivement ressentir l'unité de la famille humaine et la dimension universelle de notre prière, adressée à l'unique Dieu, créateur de l'univers et fidèle à l'homme.
2. La fidélité de Dieu ! Pour vous, hommes du monde agricole, elle constitue une expérience quotidienne, inlassablement répétée en observant la nature. Vous connaissez le langage de la terre et des semences, de l'herbe et des arbres, des fruits et des fleurs. Dans les paysages les plus divers, des montagnes arides aux plaines irriguées, sous les cieux les plus divers, ce langage possède un charme qui vous est très familier. Dans ce langage, vous voyez la fidélité de Dieu aux paroles qu'Il prononça le troisième jour de la création : "Que la terre verdisse de verdure : des herbes portant semence et des arbres fruitiers" (Gn 1, 12).
Oui, le Seigneur est fidèle pour toujours. Et vous, experts de ce langage de fidélité - de ce langage antique et toujours nouveau - vous êtes naturellement les hommes de "l'action de grâce". Votre contact constant avec les merveilles des produits de la terre, vous les fait percevoir comme un don inépuisable de la Providence divine. C'est pourquoi votre journée annuelle est, par antonomase, la "journée d'action de grâce". De plus, elle acquiert cette année une valeur spirituelle plus élevée, en se greffant sur le Jubilé qui célèbre les deux mille ans de la naissance du Christ. Vous êtes venus rendre grâce pour les fruits de la terre, mais vous êtes tout d'abord venus reconnaître en Lui le Créateur et, en même temps, le plus beau fruit de notre terre, le "fruit" du sein de Marie, le sauveur de l'humanité et, dans un certain sens, du "cosmos" même. En effet, la création, comme le dit Paul, "gémit et souffre en travail d'enfantement", et nourrit l'espérance d'être libérée "de la servitude de la corruption" (Rm 8, 21-22).
3. Le "gémissement" de la terre nous conduit en pensée à votre travail, très chers hommes et femmes de l'agriculture, un travail très important et rude, qui ne manque pourtant pas de difficultés. Dans le passage que nous avons écouté, tiré du Livre des Rois, on évoque précisément une situation typique de souffrance due à la sécheresse. Le prophète Elie, éprouvé par la faim et la soif, est le protagoniste et le bénéficiaire d'un miracle de la générosité. C'est une pauvre veuve qui le secourt, en partageant avec lui la dernière poignée de farine et les dernières gouttes de son huile ; sa générosité ouvre le cœur de Dieu, au point que le prophète peut annoncer : "La farine de la jarre ne finira pas et l'outre de l'huile ne se videra pas, tant que le Seigneur ne fera pas pleuvoir sur la terre".
La culture du monde agricole est, depuis toujours, marquée par le sens du risque qui pèse sur les récoltes en raison des conditions atmosphériques imprévisibles. Mais, aujourd'hui, aux difficultés traditionnelles s'en ajoutent souvent d'autres dues à la négligence de l'homme. L'activité agricole de notre époque a dû se mesurer aux conséquences de l'industrialisation et du développement souvent désordonné des zones urbaines, ainsi qu'au phénomène de la pollution atmosphérique, du déséquilibre écologique, des décharges de déchets toxiques et de la déforestation. Le chrétien, tout en ayant confiance en l'aide de la Providence, doit prendre des initiatives responsables pour faire en sorte que la valeur de la terre soit respectée et promue. Il est nécessaire que le travail agricole soit toujours mieux organisé et soutenu par des aides sociales qui le récompensent largement de la fatigue qu'il comporte et de la très grande utilité qui le caractérise. Si le monde de la technique la plus sophistiquée ne se réconcilie pas avec le langage simple de la nature, dans un équilibre salutaire, la vie de l'homme courra des risques toujours plus grands, dont nous voyons dès à présent des signes inquiétants.
4. Très chers frères et sœurs, soyez donc reconnaissants au Seigneur, mais en même temps fiers de la tâche que votre travail vous confie. Œuvrez de façon à résister aux tentations d'une productivité et d'un gain qui vont au détriment du respect de la nature. La terre a été confiée par Dieu à l'homme "pour la cultiver et la garder" (cf. Gn 2, 15). Si l'on oublie ce principe, en devenant les tyrans et non pas les gardiens de la nature, celle-ci se rebellera tôt ou tard.
Mais vous comprenez bien, très chers amis, que ce principe d'ordre, qui vaut pour le travail agricole ainsi que pour tout autre secteur de l'activité humaine, s'enracine dans le cœur de l'homme. C'est donc précisément le cœur qui est le premier terrain à cultiver. Ce n'est pas par hasard que, lorsque Jésus veut expliquer l'œuvre de la Parole de Dieu, il prend, avec la parabole du semeur, un exemple lumineux tiré du monde agricole. La Parole de Dieu est une semence destinée à porter des fruits abondants, mais malheureusement, elle tombe souvent dans un terrain peu adapté, où les cailloux, les mauvaises herbes et les épines - des expressions multiples de notre péché - l'empêchent de s'enraciner et de se développer (cf. Mt 13, 3-23 par.). C'est pourquoi un Père de l'Église, en s'adressant précisément à un agriculteur, lui adresse l'exhortation suivante : "Quand tu es donc dans le champ et que tu contemples tes terres, pense que tu es toi aussi un champ du Christ et prête également attention à toi, comme à ton champ. Cette même beauté que tu exiges que ton paysan donne à ton champ, donne-la toi aussi au Seigneur Dieu en cultivant ton cœur..." (Saint Paulin de Nole, Lettre 39, 3 ad Apro e Amanda).
C'est en fonction de cette "culture de l'esprit" que vous êtes ici aujourd'hui, pour célébrer le Jubilé. Présentez au Seigneur, avant même votre engagement professionnel, le travail quotidien de la purification de votre cœur : une œuvre exigeante, que nous ne réussirons jamais à accomplir tout seuls. Notre force est le Christ, dont l'Épître aux Hébreux vient de nous rappeler que "à la fin des temps, il s'est manifesté pour abolir le péché par son sacrifice" (He 9, 26).
5. Ce sacrifice, accompli une fois pour toutes sur le Golgotha, se réalise pour nous chaque fois que nous célébrons l'Eucharistie. Là, le Christ devient présent, à travers son corps et son sang, pour devenir notre nourriture.
Comme cela doit être significatif pour vous, hommes du monde agricole, de contempler sur l'autel ce miracle, qui couronne et sublime les merveilles mêmes de la nature ! N'est-ce pas un miracle quotidien qui s'accomplit, lorsqu'une semence devient un épi, et que de celui-ci, de nombreux grains de blé mûrissent pour être moulus et devenir du pain? N'est-ce pas un miracle de la nature la grappe de raisin qui pend des sarments de la vigne? Tout cela porte déjà mystérieusement le signe du Christ, car "tout fut par lui, et sans lui rien ne fut" (Jn 1, 3). Mais l'événement de grâce, avec lequel la Parole et l'Esprit de Dieu rendent le pain et le vin, "fruit de la terre et du travail de l'homme", corps et sang du Rédempteur, est encore plus grand. La grâce jubilaire que vous êtes venus implorer n'est que surabondance de grâce eucharistique, force qui nous réconforte et nous guérit au plus profond, en nous greffant sur le Christ.
6. Face à cette grâce, l'attitude à prendre nous est suggérée par l'Évangile, à travers l'exemple de la pauvre veuve, qui ne met que de la petite monnaie dans le trésor, mais qui en réalité donne plus que tous, car elle ne donne pas ce qui lui est superflu, mais "tout ce qu'elle avait pour vivre" (Mc 12, 44). Cette femme inconnue se met ainsi sur les traces de la veuve de Zarepta qui avait ouvert sa maison et sa table à Elie. Toutes deux sont soutenues par la confiance dans le Seigneur. Toutes deux tirent de la foi la force d'une charité héroïque.
Elles nous invitent à ouvrir notre célébration jubilaire sur les horizons de la charité, en prenant en considération tous les pauvres et les indigents du monde. Ce que nous aurons fait au plus petit de ceux-ci, nous l'aurons fait au Christ (cf. Mt 25, 40).
Et comment oublier que le monde du travail agricole connaît précisément des situations humaines qui nous interpellent profondément? Des peuples entiers, qui vivent surtout du travail agricole dans les régions les moins développées économiquement, doivent affronter des situations d'indigence. De vastes régions sont détruites par de fréquentes catastrophes naturelles. Et à ces malheurs s'ajoutent parfois les conséquences de guerres, qui provoquent non seulement des victimes, mais qui sèment la destruction, qui dépeuplent des territoires fertiles et les laissent parfois infestés de mines et de substances nocives.
7. Le Jubilé naquit en Israël comme un grand temps de réconciliation et de redistribution des biens. Accueillir aujourd'hui ce message ne peut certes pas signifier se limiter à une petite obole. Il faut contribuer à une culture de la solidarité qui, également sur le plan politique et économique, tant national qu'international, incite à des initiatives généreuses et concrètes en faveur des peuples les moins favorisés.
Nous voulons aujourd'hui nous rappeler de tous ces frères dans notre prière, en nous promettant de traduire notre amour pour eux en une solidarité active, pour que tous, sans exception, puissent jouir des fruits de la "terre, notre mère" et vivre une vie digne des fils de Dieu.
JUBILÉ DES RESPONSABLES DE GOUVERNEMENTS, DES PARLEMENTAIRES ET DES HOMMES POLITIQUES
HOMÉLIE DU PAPE JEAN PAUL II
5 novembre 2000
1. "Écoute, Israël !" (Dt 6, 4).
La parole de Dieu, sous une forme solennelle et en même temps affectueuse, nous a invités il y a un instant à "écouter". À écouter "aujourd'hui", "maintenant" ; et à le faire non pas tout seuls ou en privé, mais ensemble : "Écoute, Israël !"
Cet appel vous parvient ce matin de manière particulière, à vous, chers Responsables de Gouvernements, Parlementaires, Hommes politiques, Administrateurs, réunis à Rome pour célébrer votre jubilé. Je vous salue tous cordialement, avec une pensée spéciale pour les Chefs d'État présents parmi nous.
Dans la célébration liturgique s’actualise, ici et maintenant, l'événement de l'Alliance avec Dieu. Quelle réponse Dieu attend-il de nous? L'indication reçue à l'instant dans la proclamation du texte biblique est péremptoire : il faut avant tout se mettre à l’écoute. Non pas une écoute passive et désengagée. Les israélites comprirent bien que Dieu attendait d'eux une réponse active et responsable. C’est pourquoi ils promirent à Moïse : "Tu nous répéteras ce que le Seigneur notre Dieu t'aura dit ; nous l'écouterons et le mettrons en pratique" (Dt 5, 27).
En prenant cet engagement, ils savaient qu'ils avaient à faire à un Dieu en qui ils pouvaient avoir confiance. Dieu aimait son peuple et voulait son bonheur. En échange, il demandait l'amour. Dans le "Shema Israël", que nous avons entendu dans la première lecture, conjointement à l’exigence de la foi dans le Dieu unique est exprimé le commandement fondamental, celui de l'amour pour Lui : "Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de toute ta force" (Dt 6, 5).
2. La relation de l'homme avec Dieu n'est pas une relation de peur, d'esclavage ou d'oppression ; au contraire, c'est une relation de confiance sereine, qui jaillit d'un libre choix motivé par l'amour.L'amour que Dieu attend de son peuple est la réponse à l'amour fidèle et prévenant qu'il lui a manifesté le premier à travers les diverses étapes de l'histoire du salut.
C’est précisément pour cette raison que les commandements, avant d'être compris comme un code légal et un règlement juridique, ont été compris par le peuple élu comme un événement de grâce, comme un signe de son appartenance privilégiée au Seigneur. Il est significatif qu'Israël ne parle jamais de la Loi comme d'un fardeau, de quelque chose d'imposé, mais comme d'un don et d'une faveur : "Heureux sommes-nous, Israël ! - s'exclame le prophète - Car ce qui plaît à Dieu, nous le connaissons" (Ba 4, 4).
Le peuple sait que le Décalogue est un engagement contraignant, mais aussi que c’est la condition pour la vie : voici, dit le Seigneur, je te propose la vie et la mort, c’est-à-dire le bien et le mal ; je te prescris d’observer mes commandements, pour que tu aies la vie (cf. Dt 30, 15). Par sa loi, Dieu n’entend pas forcer la volonté de l’homme, mais au contraire le libérer de tout ce qui peut compromettre son authentique dignité et sa pleine réalisation.
3 J’ai voulu réfléchir avec vous, Responsables de Gouvernements, Parlementaires et Hommes politiques, sur le sens et sur la valeur de la Loi divine, car il s’agit d’une question qui vous touche de près. N’est-ce pas votre labeur quotidien que d’élaborer des lois justes, et de les faire accepter et appliquer? En réalisant cela, vous êtes convaincus de rendre un service important à l’homme, à la société, à la liberté elle-même. Et cela à bon droit. En effet, la loi humaine, si elle est juste, n’est jamais contre la liberté, mais à son service. C’est ce que le sage païen avait déjà perçu lorsqu’il déclarait : “Legum servi sumus, ut liberi esse possimus” - “Nous sommes les esclaves des lois, pour pouvoir être libres” (Cicéron, De legibus, II, 13).
Cependant, la liberté à laquelle Cicéron fait référence se situe principalement au niveau des relations extérieures entre les citoyens. Comme telle, elle risque de se réduire à un équilibre convenable entre des intérêts respectifs, et à la rigueur entre des égoïsmes contradictoires. Au contraire, la liberté à laquelle fait appel la parole de Dieu s’enracine dans le cœur de l’homme, un cœur que Dieu peut libérer de l’égoïsme, le rendant capable de s’ouvrir à l’amour désintéressé.
Ce n’est pas par hasard que, dans la page évangélique que nous venons d’écouter, au scribe qui lui demande quel est le premier de tous les commandements, Jésus répond en citant le “Shema” : “Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de tout ton esprit et de toute ta force” (Mc 12, 30). L’accent est mis sur le “tout” : l’amour de Dieu ne peut qu’être “totalitaire”.Mais Dieu seul est en mesure de purifier le cœur de l’homme de l’égoïsme et de “le libérer” en vue de la pleine capacité d’aimer.
Un homme au cœur “rendu aussi bon” peut s’ouvrir à son frère et prendre soin de lui avec la même attention avec laquelle il se préoccupe de lui-même. C’est pourquoi Jésus ajoute : “Voici le second (commandement) : Tu aimeras ton prochain comme toi-même” (Mc 12, 31). Celui qui aime Dieu de tout son cœur et le reconnaît comme “Dieu unique”, et donc comme Père de tous, ne peut considérer ceux qu’il rencontre que comme des frères.
4. Aimer son prochain comme soi-même. Ces paroles trouvent certainement un écho dans vos cœurs, chers Responsables de Gouvernements, Parlementaires, Hommes politiques et Administrateurs. À l’occasion de votre jubilé, elles posent à chacun de vous une question essentielle : de quelle manière, dans votre service de l’État et des citoyens, qui requiert délicatesse et engagement, pouvez-vous appliquer ce commandement? La réponse est claire : en vivant l’engagement politique comme un service. C’est une perspective lumineuse autant qu’exigeante ! Elle ne peut en effet se réduire à une nouvelle affirmation générique de principes ou à une déclaration de bonnes intentions. Le service politique passe par un engagement précis et quotidien, qui exige une grande compétence dans l’accomplissement de son devoir et une moralité à toute épreuve dans la gestion désintéressée et transparente du pouvoir.
D’autre part, la cohérence personnelle de l’homme politique a besoin de s’exprimer aussi par uneconception correcte de la vie sociale et politique, qu’il est appelé à servir. Dans cette perspective, un homme politique chrétien ne peut pas faire autrement que de se référer aux principes que la doctrine sociale de l’Église a développés au cours de l’histoire. Comme on le sait, ces principes ne constituent pas une “idéologie” et moins encore un “programme politique”, mais ils offrent les lignes de force d’une compréhension de l’homme et de la société à la lumière de la loi éthique universelle, qui est présente dans le cœur de l’homme et qui a été approfondie par la révélation évangélique (cf. Sollicitudo rei socialis, n. 41). Il vous revient, chers Frères et Sœurs engagés dans la vie politique, de vous en faire des interprètes convaincus et actifs.
Certes, dans l’application de ces principes à la réalité politique complexe, il sera souvent inévitable de rencontrer des domaines, des problèmes et des circonstances qui peuvent légitimement donner lieu à des évaluations concrètes différentes. Mais en même temps, on ne peut justifier un pragmatisme qui, même en ce qui concerne les valeurs essentielles et fondatrices de la vie sociale, réduirait la politique à une pure médiation d’intérêts ou, pire encore, à une question de démagogie ou de calculs électoralistes. Si le droit ne peut pas et ne doit pas couvrir toute la sphère de la loi morale, il faut aussi rappeler qu’il ne peut aller “à l’encontre” de la loi morale.
5. Cela prend une importance particulière dans la période actuelle d’intenses transformations, qui voit apparaître une nouvelle dimension de la politique. Le déclin des idéologies s’accompagne d’une crise des formations politiques, qui pousse à entendre de manière renouvelée la représentation politique et le rôle des institutions. Il convient de redécouvrir le sens de la participation, en engageant davantage les citoyens dans la recherche de voies opportunes pour aller dans le sens d’une réalisation toujours plus satisfaisante du bien commun.
Dans un tel engagement, le chrétien se gardera de céder à la tentation de l’opposition violente, souvent source de grandes souffrances pour la communauté. Le dialogue reste l’instrument irremplaçable pour toute confrontation constructive, au sein même des États comme dans les relations internationales. Et qui pourrait assumer cette “charge” du dialogue mieux que l’homme politique chrétien qui, chaque jour, doit se confronter avec ce que le Christ a qualifié de “premier” des commandements, le commandement de l’amour?
6. Chers Responsables de Gouvernements, Parlementaires, Hommes politiques, Administrateurs, nombreux et exigeants sont les devoirs qui attendent, au début du nouveau siècle et du nouveau millénaire, les responsables de la vie publique. C’est précisément en pensant à cela que, dans le cadre du grand Jubilé, j’ai voulu, comme vous le savez, vous offrir le soutien d’un Patron spécial : le saint martyr Thomas More.
Sa figure est vraiment exemplaire pour quiconque est appelé à servir l’homme et la société dans le cadre civil et politique. Le témoignage éloquent qu’il a rendu est on ne peut plus actuel dans un moment historique qui présente des défis cruciaux pour la conscience des responsables directs de la gestion des affaires publiques. Comme homme d’État, il s’est toujours mis au service de la personne, spécialement quand elle était faible et pauvre ; les honneurs et les richesses n’eurent aucune prise sur lui, guidé qu’il était par un sens aigu de l’équité. Par-dessus tout, il ne s’abaissa jamais à des compromis avec sa conscience, allant jusqu’au sacrifice suprême plutôt que de ne pas en écouter la voix. Invoquez-le, suivez-le, imitez-le ! Son intercession ne manquera jamais de vous obtenir force, bonne humeur, patience et persévérance, même dans les situations les plus inextricables.
Ce souhait, nous voulons l’affermir avec la force du sacrifice eucharistique, dans lequel une fois encore le Christ se fait nourriture et orientation de notre vie. Que le Seigneur vous accorde d’être des hommes politiques selon son Cœur, émules de saint Thomas More, lui qui fut un courageux témoin du Christ et un serviteur parfaitement intègre de l’État.