LETTRE DU PAPE JEAN-PAUL II
AUX PRÊTRES
POUR LE JEUDI SAINT 2004
Chers prêtres,
1. C'est avec joie et affection que je vous écris pour le Jeudi Saint, suivant une tradition que j'ai inaugurée il y a 25 ans, lors de ma première fête de Pâques comme Évêque de Rome. Ce rendez-vous épistolaire, qui revêt un caractère spécial de fraternité en raison de notre participation commune au Sacerdoce du Christ, se place dans le contexte liturgique de ce jour saint marqué par deux rites significatifs : le matin, la Messe chrismale, et le soir, la célébration in Cena Domini.
Je sais que vous êtes réunis dans les cathédrales de vos diocèses respectifs, autour de vos Évêques, pour renouveler vos promesses sacerdotales. Ce rite, si éloquent, se déroule avant la bénédiction des saintes Huiles, notamment du Saint-Chrême, et il a bien sa place dans cette célébration qui met en valeur l'image de l'Église, peuple sacerdotal sanctifié par les Sacrements et envoyé dans le monde pour répandre la bonne odeur du Christ Sauveur (cf. 2Co 2,14-16).
À l'approche du soir, je vous vois entrer au Cénacle pour commencer le Triduum pascal. C'est dans « cette pièce située à l'étage » (Lc 22,12) que Jésus nous invite à revenir chaque Jeudi Saint et c'est là, chers Frères dans le Sacerdoce, qu'il m'est le plus cher de le rencontrer avec vous. Lors de la dernière Cène, nous sommes nés comme prêtres : voilà pourquoi il est beau et il est logique de nous retrouver au Cénacle, et de nous souvenir ensemble de la haute mission qui nous unit, tout remplis de reconnaissance.
2. Nous sommes nés de l'Eucharistie. Quand nous affirmons de l'Église entière qu'elle vit de l'Eucharistie (« de Eucharistia vivit »), comme j'ai tenu à le rappeler dans ma récente Encyclique (Ecclesia de Eucharistia), nous pouvons aussi bien le dire du Sacerdoce ministériel : il tire son origine, il vit, il agit et il porte du fruit « de Eucharistia » (cf. Conc. œcum. de Trente, session XXII,Doctrine sur le sacrement de l'Ordre, can.2 : DS 1752 ; La Foi catholique, n.777 ; Conc. œcum. Vat. II, Décret sur la vie et le ministère des prêtres Presbyterorum Ordinis, n.2 ; Jean-Paul II, Lettre Dominicæ Cenæ, n.2). « Il n'existe pas d'Eucharistie sans Sacerdoce, de même qu'il n'existe pas de Sacerdoce sans Eucharistie » (Jean-Paul II, Ma vocation, don et mystère, Paris 1996, p.91).
Le ministère ordonné, qui ne peut jamais se réduire au seul aspect fonctionnel parce qu'il se situe au niveau de « l'être », confère au prêtre la possibilité d'agir in persona Christi et il culmine au moment où le prêtre consacre le pain et le vin, refaisant les gestes et redisant les paroles de Jésus lors de la dernière Cène.
Face à cette réalité extraordinaire, nous demeurons étonnés et éblouis : comme est grande l'humilité d'un Dieu qui se penche vers l'homme et qui a voulu ainsi se lier à lui ! Si nous sommes saisis d'émotion devant la Crèche en contemplant l'incarnation du Verbe, que pouvons-nous éprouver devant l'autel où, par les pauvres mains du prêtre, le Christ rend présent dans le temps son Sacrifice? Il ne nous reste qu'à nous agenouiller et à adorer en silence ce grand mystère de la foi.
3. « Mysterium fidei », proclame le prêtre après la consécration. Le Mystère de la foi est l'Eucharistie, mais, de la même manière, le mystère de la foi est aussi le Sacerdoce lui-même (cf.Ma vocation, don et mystère, p.92). Ce même mystère de sanctification et d'amour, œuvre de l'Esprit Saint, par lequel le pain et le vin deviennent le Corps et le Sang du Christ, agit dans la personne du ministre au moment de l'Ordination sacerdotale. Il existe donc une réciprocité spécifique entre l'Eucharistie et le Sacerdoce, réciprocité qui remonte au Cénacle : il s'agit de deux sacrements nés ensemble, dont le sort est indissolublement lié jusqu'à la fin du monde.
Nous touchons ici à ce que j'ai appelé l'« apostolicité de l'Eucharistie » (cf.
Ecclesia de Eucharistia,
EE 26-33). Le Sacrement de l'Eucharistie —comme celui de la Réconciliation— a été confié par le Christ aux Apôtres et s'est transmis, par eux et par leurs successeurs, de génération en génération. Au commencement de sa vie publique, le Messie appela les Douze, les institua « pour qu'ils soient avec lui » et pour les envoyer en mission (cf.
Mc 3,14-15). Au cours du dernier repas, « demeurer avec » Jésus constitue la chose la plus importante pour les Apôtres. En célébrant le Repas pascal et en instituant l'Eucharistie, le divin Maître porta à son achèvement leur vocation. En disant : «
Vous ferez cela en mémoire de moi », il mit le sceau eucharistique sur leur mission et, s'unissant à eux dans la communion sacramentelle, il les chargea de perpétuer ce très saint geste.
Tandis qu'il prononçait ces paroles : « Vous ferez cela... », sa pensée s'étendait aux successeurs des Apôtres, à ceux à qui il donnerait de prolonger leur mission, distribuant le Pain de vie jusqu'aux extrémités de la terre. Ainsi, en un sens, chers Frères dans le Sacerdoce, nous avons été conviés nous aussi au Cénacle, chacun personnellement, l'un après l'autre, par le Christ, « dans son amour pour ses frères » (Préface de la Messe chrismale), pour recevoir des mains saintes et vénérables du Seigneur le Pain eucharistique, afin de le rompre pour la nourriture du Peuple de Dieu en marche sur les routes du temps vers la patrie.
4. Comme le Sacerdoce, l'Eucharistie est un don de Dieu « qui dépasse radicalement le pouvoir de l'assemblée » et que celle-ci « reçoit à travers la succession épiscopale qui remonte jusqu'aux Apôtres » (
Ecclesia de Eucharistia,
EE 29). Le Concile Vatican II enseigne que « celui qui a reçu le sacerdoce ministériel, en vertu du pouvoir sacré dont il jouit, [...] célèbre le sacrifice eucharistique en la personne du Christ et l'offre à Dieu au nom de tout le peuple » (
LG 10). Une dans la foi et dans l'Esprit, et enrichie de multiples dons, tout en constituant le lieu dans lequel « le Christ est toujours présent à son Église, surtout dans les actions liturgiques » (
SC 7), l'assemblée des fidèles, n'est pas en mesure de « faire » à elle seule l'Eucharistie, ni de « se donner » un ministre ordonné.
À juste titre donc, le peuple chrétien, d'une part, remercie Dieu pour le don de l'Eucharistie et du Sacerdoce, et, d'autre part, ne cesse de prier pour que les prêtres ne manquent jamais dans l'Église. Le nombre de prêtres n'est jamais suffisant pour faire face aux exigences croissantes de l'évangélisation et de la charge pastorale des fidèles. Dans certaines régions du monde, la raréfaction des prêtres se fait aujourd'hui sentir avec une très grande urgence, car leur nombre s'amenuise sans qu'il y ait une relève suffisante d'une génération à l'autre. En d'autres lieux, grâce à Dieu, on assiste à un printemps prometteur de vocations. Cependant, on observe dans le Peuple de Dieu la conscience croissante qu'il faut prier et agir activement en faveur des vocations au Sacerdoce et à la Vie consacrée.
5. Oui, les vocations sont un don de Dieu à demander sans cesse. En accueillant l'invitation de Jésus, il faut avant tout prier le maître de la moisson d'envoyer des ouvriers pour sa moisson (cf. Mt9,38). C'est la prière, accompagnée par l'offrande silencieuse de la souffrance, qui est le moyen primordial et le plus efficace de la pastorale des vocations. Prier, c'est fixer son regard sur le Christ, confiant dans le fait que c'est de Lui seul, unique Souverain Prêtre, et de sa divine oblation que jaillissent en abondance, par l'action de l'Esprit Saint, les germes de vocation en tout temps nécessaires à la vie et à la mission de l'Église.
Nous nous tenons au Cénacle, contemplant le Rédempteur qui, au cours de la dernière Cène, institua l'Eucharistie et le Sacerdoce. En cette nuit sainte, il a appelé par son nom chaque prêtre de tous les temps. Son regard s'est tourné vers chacun ; un regard amoureux et prévenant, comme celui qu'il a posé sur Simon et André, sur Jacques et Jean, sur Nathanaël, quand il était sous le figuier, sur Matthieu, assis à son bureau de publicain. Jésus nous a appelés et, par des voies multiples, il continue à en appeler tant d'autres à être ses ministres.
Depuis le Cénacle, le Christ ne se lasse pas de chercher et d'appeler : c'est là l'origine et la source perpétuelle de l'authentique pastorale des vocations sacerdotales. Frères, sentons-nous les premiers responsables de cette pastorale, prêts à aider tous ceux qu'il entend associer à son Sacerdoce, pour qu'ils répondent généreusement à son appel.
Cependant, avant toute autre initiative vocationnelle et plus qu'elle, c'est notre fidélité personnelle qui est indispensable. Ce qui compte, en effet, c'est notre adhésion au Christ, l'amour que nous nourrissons pour l'Eucharistie, la ferveur avec laquelle nous la célébrons, la dévotion avec laquelle nous l'adorons, le zèle avec lequel nous la dispensons à nos frères, spécialement aux malades. Jésus Souverain Prêtre continue à inviter personnellement des ouvriers à sa vigne, mais il a voulu avoir besoin, depuis les commencements, de notre coopération active. Les prêtres amoureux de l'Eucharistie sont en mesure de communiquer aux enfants et aux jeunes «
l'admiration eucharistique » que j'ai voulu réveiller par l'Encyclique
EE 6). Ce sont eux en général qui les attirent de cette façon sur la voie du sacerdoce, comme pourrait le montrer utilement l'histoire de notre propre vocation.
6. C'est précisément à cette lumière, chers Frères prêtres, qu'il faut privilégier, à côté d'autres initiatives, le soin des servants d'autel, qui constituent comme un « vivier » de vocations sacerdotales. Le groupe des servants d'autel, bien accompagné par vous au sein de la communauté paroissiale, peut parcourir un vrai chemin de croissance chrétienne, formant quasiment une sorte de pré-séminaire. Éduquez la paroisse, famille de familles, à voir dans les servants d'autel ses propres enfants comme « des fils autour de la table » du Christ, Pain de vie (cf. Ps 127, 3).
Profitant de la collaboration des familles les plus sensibilisées et des catéchistes, suivez avec une profonde sollicitude le groupe des servants d'autel pour que, par le service de l'autel, chacun d'eux apprenne à aimer toujours plus le Seigneur Jésus, le reconnaisse réellement présent dans l'Eucharistie et goûte la beauté de la liturgie. Toutes les initiatives concernant les servants d'autel qui sont organisées par le diocèse ou par les zones pastorales doivent être promues et encouragées, en tenant toujours compte des différences d'âge. Pendant mes années de ministère épiscopal à Cracovie, j'ai pu remarquer combien il était profitable de se consacrer à leur formation humaine, spirituelle et liturgique. Quand les enfants et les adolescents accomplissent leur service à l'autel avec joie et enthousiasme, ils offrent aux jeunes de leur âge un témoignage éloquent sur l'importance et la beauté de l'Eucharistie. Grâce à la sensibilité marquée et imaginative qui caractérise leur âge, et grâce aux explications et à l'exemple des prêtres et de leurs compagnons plus âgés, les plus jeunes peuvent aussi grandir dans la foi et se passionner pour les réalités spirituelles.
Et enfin, n'oubliez pas que vous êtes, vous, les premiers « apôtres » de Jésus Souverain Prêtre : votre témoignage compte plus que tout autre moyen ou que toute autre assistance. Dans une participation régulière aux célébrations du dimanche et des jours de fête, les servants d'autel vous rencontrent, par vos mains ils voient « se faire » l'Eucharistie, sur votre visage ils lisent le reflet du Mystère, dans votre cœur ils devinent l'appel à un amour plus grand. Soyez pour eux des pères, des maîtres et des témoins de la piété eucharistique et de la sainteté de vie !
7. Chers Frères prêtres, votre mission particulière dans l'Église exige que vous soyez les « amis » du Christ, contemplant assidûment son visage et vous mettant docilement à l'école de Marie, la toute sainte. Priez sans cesse, comme le demande l'Apôtre (cf. 1Th 5,17), et exhortez les fidèles à prier pour les vocations, pour la persévérance de ceux qui sont appelés à la vie sacerdotale et pour la sanctification de tous les prêtres. Aidez vos communautés à aimer toujours plus « le don et le mystère » particuliers que constitue le sacerdoce ministériel.
Dans le climat priant du Jeudi saint me reviennent à l'esprit certaines invocations des Litanies de Notre Seigneur Jésus Christ Prêtre et Victime (cf. Ma vocation, don et mystère, pp.116-125), que depuis tant d'années j'ai toujours récitées avec le plus grand bénéfice pour mon âme :
Jésus, prêtre et victime,
Jésus, prêtre qui as institué à la dernière Cène le mémorial de ton Sacrifice,
Jésus, grand prêtre choisi parmi les hommes,
Jésus, grand prêtre établi en faveur des hommes,
Jésus, grand prêtre qui t'es livré à Dieu en offrande et victime sans tache,
prends pitié de nous !
Pour qu'il te plaise d'accorder à ton peuple des pasteurs selon ton cœur,
Pour qu'il te plaise d'envoyer dans ta moisson des ouvriers fidèles,
Pour qu'il te plaise de multiplier les dispensateurs de tes mystères,
de grâce, écoute-nous !
8. Je confie chacun de vous, ainsi que votre ministère quotidien, à la Mère des prêtres. Dans la récitation du Rosaire, le cinquième mystère lumineux nous conduit à contempler avec les yeux de Marie le don de l'Eucharistie, à nous émerveiller de l'amour « jusqu'au bout » (Jn 13,1) que Jésus a manifesté au Cénacle et de l'humilité de sa présence dans chaque tabernacle. Que la Vierge Sainte vous obtienne de ne jamais vous habituer au Mystère déposé entre vos mains. Remerciant sans cesse le Seigneur pour le don extraordinaire de son Corps et de son Sang, vous pourrez persévérer fidèlement dans votre ministère sacerdotal.
Et toi, Mère du Christ Souverain Prêtre, obtiens toujours à l'Église des vocations nombreuses et saintes, et des ministres de l'autel fidèles et généreux.
Chers Frères prêtres, je vous souhaite ainsi qu'à vos communautés une sainte fête de Pâques, et je vous bénis tous de grand cœur.
Du Vatican, le 28 mars 2004, cinquième dimanche de Carême, en la vingt-sixième année de mon pontificat.
IOANNES PAULUS II
LETTRE DU PAPE JEAN-PAUL II
AUX PRÊTRES
POUR LE JEUDI SAINT 2005
Chers prêtres !
1. En cette Année de l'Eucharistie, je suis particulièrement heureux d'avoir ce rendez-vous spirituel annuel, à l'occasion du Jeudi Saint, jour de l'amour du Christ vécu « jusqu'au bout » (cf. Jn 13,1), jour de l'Eucharistie, jour de notre sacerdoce.
Ma pensée vous rejoint, vous les prêtres, alors que je poursuis une période de soins et de convalescence à l'hôpital, malade parmi les malades, unissant dans l'Eucharistie ma souffrance à celle du Christ. Dans cet esprit, je souhaite réfléchir avec vous à quelques aspects de notre spiritualité sacerdotale.
Je le ferai en me laissant guider par les paroles de l'Institution de l'Eucharistie, celles que nous prononçons chaque jour in persona Christi, pour rendre présent sur nos autels le sacrifice accompli une fois pour toutes sur le Calvaire. De ces paroles jaillissent des indications éclairantes pour la spiritualité sacerdotale : si toute l'Église vit de l'Eucharistie, l'existence sacerdotale doit avoir à un titre spécial une « forme eucharistique ». Les paroles de l'Institution de l'Eucharistie doivent donc être pour nous non seulement une formule de consécration, mais aussi une « formule de vie ».
Une existence profondément marquée par « l'action de grâce »
2. « Tibi gratias agens benedixit... ». À chaque Messe, nous nous rappelons le premier sentiment exprimé par Jésus dans la fraction du pain et nous le revivons : le sentiment d'action de grâce. La reconnaissance est l'attitude qui constitue le fondement même du mot « Eucharistie ». Cette expression de gratitude contient toute la spiritualité biblique de la louange pour les mirabilia Dei. Dieu nous aime, sa Providence nous précède, elle nous accompagne par de continuelles interventions de salut.
Dans l'Eucharistie, Jésus rend grâce au Père avec nous et pour nous. Comment cette action de grâce de Jésus ne pourrait-elle pas façonner la vie du prêtre? Ce dernier sait qu'il lui faut développer un esprit de constante action de grâce pour les nombreux dons reçus au cours de son existence : en particulier pour le don de la foi qu'il a été chargé d'annoncer, et pour le don du sacerdoce, qui le consacre tout entier au service du
Royaume de Dieu. Nous portons nos propres croix — et nous ne sommes certainement pas les seuls à en porter ! — mais les dons reçus sont si grands que nous ne pouvons pas ne pas chanter, du plus profond de notre cœur, notre Magnificat.
Une existence « donnée »
3. « Accipite et manducate... Accipite et bibite ». Le don que le Christ fait de lui-même, qui prend sa source dans la vie trinitaire du Dieu-Amour, atteint son expression la plus haute dans le sacrifice de la Croix, dont la dernière Cène est l'anticipation sacramentelle. Il ne nous est pas possible de répéter les paroles de la consécration sans nous sentir personnellement engagés dans ce mouvement spirituel. D'une certaine manière, c'est aussi de lui que le prêtre doit apprendre à dire, en vérité et avec générosité : « Prenez et mangez ». En effet, sa vie a du sens s'il sait faire de lui-même un don, se mettant à la disposition de la communauté et au service de tous ceux qui sont dans le besoin.
C'est bien cela, en effet, que Jésus attendait de ses disciples, comme le souligne l'évangéliste Jean lorsqu'il raconte le lavement des pieds. C'est cela également que le Peuple de Dieu attend du prêtre. À la réflexion, l'obéissance à laquelle le prêtre s'est engagé le jour de son Ordination, et dont il est invité à renouveler la promesse au cours de la Messe chrismale, est éclairée par cette relation à l'Eucharistie. En obéissant par amour, en renonçant à de légitimes espaces de liberté lorsqu'il s'agit d'adhérer au discernement qui revient aux Évêques, le prêtre réalise dans sa propre chair le « prenez et mangez » par lequel le Christ, lors de la dernière Cène, se confia lui-même à l'Église.
Une existence « sauvée » pour sauver
4. « Hoc est enim corpus meum quod pro vobis tradetur ». Le corps et le sang du Christ sont donnés pour le salut de l'homme, de tout l'homme et de tous les hommes. C'est un salut intégral et en même temps universel, parce que nul homme, à moins qu'il ne pose librement un acte de refus, n'est exclu de la puissance salvifique du sang du Christ : « Qui pro vobis et pro multis effundetur ». Il s'agit d'un sacrifice offert pour « la multitude », comme le rapporte le texte biblique (Mc 14,24 ;Mt 26,28 ; cf. Is 53,11-12) avec une expression typiquement sémitique qui, tout en faisant référence à la multitude rejointe par le salut opéré par le Christ seul, implique en même temps la totalité des êtres humains, auxquels ce salut est offert : c'est le sang « versé pour vous et pour la multitude », comme cela apparaît de manière légitime dans certaines traductions. La chair du Christ est en effet donnée « pour que le monde ait la vie » (Jn 6,51 ; cf. 1 Jn 2,2).
En répétant dans le silence recueilli de l'assemblée liturgique les paroles vénérables du Christ, nous devenons, nous les prêtres, des annonciateurs privilégiés de ce mystère de salut. Mais comment l'être de manière efficace, sans nous sentir nous-mêmes sauvés? Nous les premiers, nous sommes rejoints au plus intime de nous-mêmes par la grâce qui, en nous tirant de notre fragilité, nous fait crier « Abba, Père », avec la confiance propre aux fils (cf. Ga 4,6 ; Rm 8,15). Cela nous appelle à progresser sur le chemin de la perfection. En effet, la sainteté est l'expression plénière du salut. C'est seulement en vivant comme des sauvés que nous devenons des annonciateurs crédibles du salut. D'autre part, prendre chaque fois conscience de la volonté du Christ, qui offre à tous le salut, ne peut pas ne pas raviver dans notre cœur l'ardeur missionnaire, encourageant chacun de nous à se faire « tout à tous pour en sauver à tout prix quelques-uns » (1 Co 9,22).
Une existence « qui fait mémoire »
5. « Hoc facite in meam commemorationem ». Ces paroles de Jésus ont été conservées non seulement par Luc (22,19) mais aussi par Paul (1 Co 11,24). Le contexte dans lequel elles ont été prononcées — il est bon de le garder présent — est celui du repas pascal, qui, pour les Juifs, était justement un « mémorial » (zikkarôn en hébreu). En cette circonstance, les Israélites revivaient avant tout l'Exode, mais aussi les autres événements importants de leur histoire : la vocation d'Abraham, le sacrifice d'Isaac, l'alliance au Sinaï, les interventions nombreuses de Dieu pour défendre son peuple. Pour les chrétiens également, l'Eucharistie est le « mémorial », mais elle l'est dans une mesure unique : non seulement elle rappelle la mort et la résurrection du Seigneur, mais elle les actualise sacramentellement.
Je voudrais souligner en outre que Jésus a dit : « Vous ferez cela en mémoire de moi ». L'Eucharistie ne rappelle donc pas simplement un fait, elle fait mémoire du Christ ! Pour le prêtre, répéter chaque jour, in persona Christi, les paroles du « mémorial » constitue une invitation à développer une « spiritualité de la mémoire ». En un temps où les rapides changements culturels et sociaux rendent plus ténu le sens de la tradition et exposent spécialement les nouvelles générations au risque de perdre leurs racines, le prêtre est appelé à être, dans la communauté qui lui est confiée, l'homme du souvenir fidèle du Christ et de son mystère plénier : sa préfiguration dans l'Ancien Testament, sa réalisation dans le Nouveau Testament, son approfondissement progressif, sous l'action de l'Esprit, selon la promesse explicite : « Lui vous enseignera tout, et il vous fera souvenir de tout ce que je vous ai dit » (Jn 14,26).
Une existence « consacrée »
6. « Mysterium fidei ! ». Après chaque consécration du pain et du vin, le prêtre exprime, par cette exclamation, l'étonnement toujours nouveau pour le prodige extraordinaire qui s'est accompli entre ses mains. C'est un prodige que seuls les yeux de la foi peuvent percevoir. Les éléments naturels ne perdent pas leurs caractéristiques extérieures, puisque les « espèces » restent du pain et du vin ; mais, par la puissance de la parole du Christ et de l'action de l'Esprit Saint, s'opère la transformation de leur « substance » en substance du corps et du sang du Christ. Sur l'autel est ainsi présent « vraiment, réellement, substantiellement », le Christ mort et ressuscité dans la totalité de son humanité et de sa divinité. Réalité éminemment sacrée ! C'est pourquoi l'Église entoure ce mystère de tant de vénération et veille avec attention à ce que soient observées les normes liturgiques édictées pour préserver la sainteté d'un si grand Sacrement.
Nous prêtres, nous sommes les
célébrants de ce très saint Mystère, mais aussi ses
gardiens. C'est de notre relation à l'Eucharistie que la condition « sacrée » de notre vie tire aussi son sens le plus exigeant. Cette condition doit transparaître dans toute notre manière d'être, mais avant tout dans notre façon même de célébrer. Mettons-nous pour cela à l'école des saints ! L'Année de l'Eucharistie nous invite à redécouvrir les saints qui ont manifesté avec une force particulière la dévotion à l'Eucharistie (cf.
MND 31). De nombreux prêtres béatifiés et canonisés ont donné, à ce sujet, un témoignage exemplaire, suscitant la ferveur des fidèles présents à leurs Messes. Nombre d'entre eux se sont distingués par leur adoration prolongée du Saint-Sacrement. Se tenir devant Jésus Eucharistie, mettre à profit, d'une certaine manière, nos « solitudes » pour les remplir de cette Présence, signifie donner à notre consécration toute la profondeur de l'intimité avec le Christ, qui fait la joie de notre vie et qui lui donne sens.
Une existence tendue vers le Christ
7. « Mortem tuam annuntiamus, Domine, et tuam resurrectionem confitemur, donec venias ». Chaque fois que nous célébrons l'Eucharistie, le mémorial du Christ dans son mystère pascal se fait désir de la rencontre plénière et définitive avec lui.
Nous vivons dans l'attente de sa venue ! Dans la spiritualité sacerdotale cette tension doit être vécue sous la forme de la charité pastorale, qui nous engage à vivre au milieu du Peuple de Dieu, pour orienter sa marche et pour nourrir son espérance. C'est un devoir qui demande au prêtre une attitude intérieure semblable à celle de l'apôtre Paul lui-même : « Oubliant ce qui est en arrière, et lancé vers l'avant, je cours vers le but » (Ph 3,13-14). Le prêtre est quelqu'un qui, malgré les années qui passent, continue à rayonner la jeunesse, la « transmettant » aux personnes qu'il rencontre sur sa route. Son secret se trouve dans la « passion » qu'il a pour le Christ. Saint Paul disait : « Pour moi, vivre c'est le Christ » (Ph 1,21).
Particulièrement dans le contexte de la nouvelle évangélisation, les gens ont le droit de se tourner vers les prêtres en espérant voir en eux le Christ (cf. Jn 12,21). C'est ce besoin que ressentent notamment les jeunes, que le Christ continue à appeler à lui, pour en faire ses amis et pour proposer à certains d'entre eux de se donner entièrement pour le Règne de Dieu. Assurément, les vocations ne manqueront pas si notre vie sacerdotale est plus élevée, si nous sommes plus saints, plus joyeux et plus passionnés dans l'exercice de notre ministère. Un prêtre qui s'est laissé « convaincre » par le Christ (cf. Ph. 3,12) « convaincra » plus facilement les autres de se décider à courir la même aventure.
Une existence « eucharistique » à l'école de Marie
8. La relation de la Vierge Marie à l'Eucharistie est très forte, comme je l'ai rappelé dans l'encyclique
Ecclesia de Eucharistia (cf. nn.
EE 53-58). Chaque prière eucharistique le souligne, avec la sobriété même du langage de la liturgie. Ainsi, nous disons dans le Canon romain : «
Dans la communion de toute l'Église, nous voulons nommer en premier lieu la bienheureuse Vierge Marie, Mère de notre Dieu et Seigneur, Jésus Christ ». Dans les autres prières eucharistiques, la vénération se fait imploration, comme par exemple dans la Prière eucharistique n. II : «
Permets qu'avec la Vierge Marie, la bienheureuse Mère de Dieu, (...) nous ayons part à la vie éternelle ».
Insistant, ces dernières années, sur la contemplation du visage du Christ, spécialement dans les Lettres apostoliques
Novo millennio ineunte (cf.
NMI 23 et suivants) et
Rosarium Virginis Mariæ (cf.
RVM 9 et suivants), j'ai indiqué Marie comme le modèle indépassable. Dans l'encyclique sur l'Eucharistie, je l'ai aussi présentée comme « la Femme eucharistique » (cf.
Ecclesia de Eucharistia,
EE 53). Qui, plus que Marie, peut nous faire goûter la grandeur du mystère eucharistique? Personne ne peut comme elle nous enseigner la ferveur avec laquelle on doit célébrer les saints Mystères et rester en compagnie de son Fils caché sous le voile eucharistique. Je l'implore donc pour vous tous, je lui confie spécialement les plus âgés, les malades, ceux qui sont en difficulté. En cette Pâque de l'Année eucharistique, je suis heureux de reprendre pour chacun d'entre vous la douce et rassurante parole de Jésus : « Voici ta Mère » (
Jn 19,27).
Avec ces sentiments, je vous bénis tous de grand cœur et je vous souhaite une profonde joie pascale.
De la Polyclinique Gemelli, à Rome, le 13 mars 2005, cinquième dimanche de Carême, en la vingt-septième de mon pontificat.
IOANNES PAULUS II