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LETTRE DU PAPE JEAN-PAUL II
AUX PRÊTRES
POUR LE JEUDI SAINT 1987
Du Cénacle à Gethsémani
1. « Après le chant des psaumes, ils partirent pour le mont des Oliviers. » (Mc 14, 26.)
Permettez-moi, chers frères dans le sacerdoce, de commencer ma lettre pour le Jeudi saint de cette année par les mots qui évoquent pour vous le moment où, après la dernière Cène, Jésus-Christ sortit pour aller au mont des Oliviers.
Nous tous qui, par le sacrement de l'Ordre, avons une participation spéciale, une participation ministérielle au sacerdoce du Christ, nous nous recueillons intérieurement le Jeudi saint dans le souvenir de l'institution de l'Eucharistie, parce que cet événement marque le commencement et la source de tout ce que nous sommes dans l'Église et le monde, par la grâce de Dieu. Le Jeudi saint est le jour où est né notre sacerdoce, il est donc aussi notre fête chaque année.
C'est un jour important et saint non seulement pour nous, mais pour l'Église entière, pour tous ceux dont Dieu a fait pour lui dans le Christ « une Royauté de prêtres » (Ap 1, 6). Pour nous, ce jour est particulièrement important et décisif, car le sacerdoce commun de tout le Peuple de Dieu est lié au service des ministres de l'Eucharistie, qui est notre devoir le plus sacré. C'est pourquoi, aujourd'hui, dans le recueillement, autour de vos évêques, vous renouvelez avec eux, dans vos cœurs, chers frères, la grâce qui vous a été donnée  »par l'imposition des mains » (cf. 2 Tm 1, 6)dans le sacrement de l'Ordre.
En ce jour si extraordinaire, je voudrais, comme chaque année, me trouver avec vous tous et avec vos évêques, afin que nous ressentions tous un profond besoin de renouveler en nous la conscience de la grâce qu'est le sacrement qui nous unit intimement au Christ, prêtre et victime.
C'est dans ce but que je désire, par la présente lettre, exprimer quelques réflexions sur l'importance de la prière dans notre vie, surtout par rapport à notre vocation et à notre mission.
2. Après la dernière Cène, Jésus se dirige avec les apôtres vers le mont des Oliviers. Dans le cours des événements salvifiques de la Semaine sainte, la Cène représente pour le Christ le commencement de « son heure ». Et c'est pendant la Cène que commence la réalisation définitive de tout ce qui devait constituer cette « heure ».
Au Cénacle, Jésus institue le sacrement, le signe d'une réalité qui est encore à venir dans la succession des événements. C'est pourquoi il dit : « Ceci est mon corps, donné pour vous » (Lc, 22, 19)  ; « Cette coupe est la nouvelle Alliance en mon sang, versé pour vous » (Lc 22, 20). C'est ainsi que naît le sacrement du Corps et du Sang du Rédempteur auquel le sacrement de l'Ordre est étroitement lié, en vertu du commandement donné aux apôtres : « Vous ferez cela en mémoire de moi » (Lc 22,19).
Les paroles de l'institution de l'Eucharistie non seulement anticipent ce qui sera accompli le jour suivant, mais elles soulignent aussi expressément que cet accomplissement désormais proche revêt le sens et la portée du sacrifice. En effet, « le Corps est donné... et le Sang, versé pour vous ».
Ainsi Jésus, au cours de la dernière Cène, met dans les mains des apôtres et de l'Église le sacrifice véritable. Ce qui, au moment de l'institution, représente encore une annonce, bien que définitive, mais est aussi l'anticipation effective du sacrifice réel du Calvaire, deviendra ensuite, par le ministère des prêtres, « le mémorial » qui perpétue de manière sacramentelle la réalité même de la rédemption. Réalité centrale dans l'ordre de toute l'économie divine du salut.
3. Sortant du Cénacle avec les apôtres et se dirigeant vers le mont des Oliviers, Jésus avance précisément vers l'accomplissement de son « heure » qui est le temps de l'achèvement pascal du dessein de Dieu et de toutes les annonces, lointaines et proches, que les « Écritures » comportent à ce sujet (cf. Lc 24, 27).
Cette « heure » marque aussi le moment où le sacerdoce se voit donner un sens nouveau et définitif comme vocation et service, fondé sur la révélation et l'institution divines. Nous retrouverons un développement plus ample de cette réalité dans la Lettre aux Hébreux, texte fondamental pour la connaissance du sacerdoce du Christ et de notre sacerdoce.
Mais, dans le cadre des présentes réflexions, un fait apparaît essentiel : en allant vers l'accomplissement de toutes choses, qui culmine dans « son heure », Jésus avance grâce à la prière.
4. La prière de Gethsémani ne se comprend pas seulement dans son rapport avec tout ce qui la suit au cours des événements du Vendredi saint, c'est-à-dire la Passion et la mort sur la Croix, mais aussi dans son rapport non moins étroit avec la dernière Cène.
Au cours du repas d'adieu, Jésus accomplit ce qui était la volonté éternelle du Père à son égard et aussi sa propre volonté, sa volonté de Fils : « C'est pour cela que je suis venu à cette heure » (Jn 12, 27). Les paroles qui instituent le sacrement de l'Alliance nouvelle et éternelle, l'Eucharistie, constituent en quelque sorte le sceau sacramentel de la volonté éternelle du Père et du Fils, alors qu'arrive « l'heure » de son accomplissement définitif.
À Gethsémani, le nom « Abba », qui a toujours sur les lèvres de Jésus une profondeur de sens trinitaire – c'est en effet le nom dont il se sert pour parler au Père et du Père, particulièrement dans la prière –, donne aux souffrances de la Passion le sens des paroles de l'institution de l'Eucharistie. De fait, Jésus vient à Gethsémani pour révéler encore un aspect de la vérité sur lui-même, le Fils  ; et il le fait spécialement par ce mot : Abba. Et cette vérité, cette vérité inouïe sur Jésus-Christ, consiste en ce que, ayant « le rang qui l'égalait à Dieu », comme fils consubstantiel au Père, il est en même temps vrai homme. En effet, il se désigne fréquemment lui-même comme « le Fils de l'homme ». Jamais la réalité du Fils de Dieu n'a été manifestée autant qu'à Gethsémani : il « prend la condition d'esclave » (cf. Ph 2, 7) selon la prophétie d'Isaïe (cf. Is 53).
La prière de Gethsémani, autant et plus que toute autre prière de Jésus, révèle la vérité sur l'identité, la vocation et la mission du Fils venu dans le monde pour accomplir la volonté paternelle de Dieu jusqu'au bout, lorsqu'il dira que « tout est accompli » (Jn 19, 30).
Cela est important pour tous ceux qui viennent se mettre « à l'école de prière » du Christ : c'est particulièrement important pour nous, prêtres.
5. Jésus-Christ, le fils consubstantiel, se présente devant le Père et dit : « Abba ». Et, manifestant d'une manière que nous pourrions dire radicale sa condition d'homme véritable, de « Fils de l'homme », il demande que s'éloigne la coupe de l'amertume : « Mon Père, s'il est possible, que cette coupe passe loin de moi. » (Mt 26, 39  ; cf. Mc 14, 36  ; Lc 22, 42.)
Jésus sait que cela « n'est pas possible », que « la coupe » lui est donnée pour qu'il la « boive » jusqu'à la lie. Il dit toutefois précisément ceci : « S'il est possible, que s'éloigne de moi... » Il le dit au moment même où cette « coupe » qu'il avait ardemment désirée (cf. Lc 22, 15) est désormais devenue le sceau sacramentel de l'Alliance nouvelle et éternelle dans le sang de l'Agneau. Au moment où tout ce qui a été « fixé » de toute éternité est désormais « institué » sacramentellement dans le temps, introduit dans tout l'avenir de l'Église.
Jésus qui, au Cénacle, a réalisé cette institution ne peut assurément pas vouloir contredire la réalité désignée par le sacrement de la dernière Cène. Il en désire plutôt, de tout son cœur, l'accomplissement. Si, malgré tout, il prie pour que « s'éloigne de lui cette coupe », il manifeste ainsi devant Dieu et devant les hommes tout le poids de la mission qu'il doit assumer : se substituer à nous tous pour l'expiation du péché. Il manifeste aussi l'immensité de la souffrance qui emplit son cœur humain. Ainsi le Fils de l'homme se révèle solidaire de tous ses frères et sœurs qui font partie de la grande famille humaine, du commencement à la fin des temps. La souffrance est pour l'homme le mal – Jésus-Christ, à Gethsémani, en éprouve tout le poids, celui qui correspond à notre commune expérience, à notre attitude intérieure spontanée. Devant le Père, il garde toute la vérité de son humanité, la vérité d'un cœur humain oppressé par la souffrance, sur le point d'atteindre son dramatique sommet : « Mon âme est triste à en mourir » (Me 14, 34). Pourtant, personne n'est en mesure d'exprimer le véritable poids de cette souffrance d'homme avec les seuls critères humains. À Gethsémani, en effet, celui qui prie le Père est un homme qui est en même temps Dieu, consubstantiel au Père.
6. Les mots de l'évangéliste, « il commença à ressentir tristesse et angoisse » (Mt 26, 37), comme aussi tout le développement de la prière à Gethsémani, semblent montrer non seulement la peur face à la souffrance, mais également une crainte caractéristique de l'homme, une sorte de crainte liée au sens de la responsabilité. L'homme n'est-il pas cet être unique dont la vocation est de « se dépasser constamment »?
Jésus-Christ, « Fils de l'homme », exprime dans la prière par laquelle il commence la Passion le poids propre de la responsabilité pesant sur l'homme qui assume des tâches où il doit « se dépasser ».
Les Évangiles rapportent à plusieurs reprises que Jésus priait, et même qu'il « passait la nuit en prière » (cf. Lc 6, 12)  ; mais aucune de ces prières n'a été relatée d'une manière aussi profonde et pénétrante que celle de Gethsémani. Cela se comprend. En effet, aucun autre moment de la vie de Jésus n'a été aussi décisif. Aucune autre prière n'entrait aussi pleinement dans ce qui devait être « son heure ». D'aucune autre décision de sa vie ne dépendait autant que de celle-ci l'accomplissement de la volonté du Père, qui « a tant aimé le monde qu'il a donné son Fils unique, afin que quiconque croit en lui ne se perde pas mais ait la vie éternelle » (Jn 3,16).
Quand Jésus dit à Gethsémani : « Que ce ne soit pas ma volonté, mais la tienne qui se fasse » (Lc 22, 42), il révèle la vérité du Père et de son amour sauveur pour l'homme. La « volonté du Père » est précisément l'amour sauveur : le salut du monde doit être réalisé par le sacrifice rédempteur du Fils. Il est bien concevable que le Fils de l'homme, prenant sur lui cette mission, manifeste dans son dialogue décisif avec le Père la conscience qu'il a de la dimension surhumaine d'une telle mission où il accomplit la volonté du Père dans la profondeur divine de son union filiale avec lui.
« J'ai mené à bonne fin l'œuvre que tu m'as donné de faire » (Cf. Jn 17, 4). L'évangéliste ajoute : « Entré en agonie, il priait de façon plus instante » (Lc 22, 44). Et cette angoisse mortelle s'est manifestée aussi par la sueur qui, comme des gouttes de sang, coulait sur le visage de Jésus (cf. Lc 22, 44). C'est l'expression extrême d'une souffrance qui se traduit dans la prière, et aussi dans une prière qui connaît la douleur, accompagnant le sacrifice anticipé sacramentellement au Cénacle, vécu profondément dans l'esprit à Gethsémani et qui va être consommé sur le Calvaire.
C'est sur ces moments de la prière sacerdotale et sacrificielle de Jésus que je désire attirer votre attention, chers frères, en rapport avec notre prière et avec notre vie.
La prière au cœur de la vie sacerdotale
7. Si nous joignons le Cénacle à Gethsémani dans notre méditation du Jeudi saint cette année, c'est pour comprendre combien notre sacerdoce doit être intimement lié à la prière, enraciné dans la prière.
Il est vrai que cette affirmation n'a pas besoin d'être démontrée, mais il faut plutôt la garder constamment dans l'esprit et le cœur pour que la vérité qu'elle exprime puisse s'actualiser toujours plus profondément dans la vie.
Il s'agit, en effet, de notre vie, de la vie sacerdotale elle-même, dans toute sa richesse d'abord comprise dans l'appel au sacerdoce, puis manifestée dans le ministère du salut qui en découle.
Nous savons que le sacerdoce – sacramentel et ministériel – est une participation spéciale au sacerdoce du Christ. Il n'existe pas sans lui ni en dehors de lui. Il ne se développe pas et il ne porte pas de fruits sans s'enraciner en lui. « Hors de moi vous ne pouvez rien faire » (Jn 15, 5), dit Jésus au cours de la dernière Cène en concluant la parabole de la vigne et des sarments. Lorsque, plus tard, pendant sa prière solitaire dans le jardin de Gethsémani, Jésus rejoint Pierre, Jacques et Jean et les trouve en train de dormir, il les réveille en disant : « Veillez et priez pour ne pas entrer en tentation » (Mt 26, 41).
La prière devait donc être pour les apôtres la manière concrète et efficace de participer à l' « heure de Jésus », de s'enraciner en lui et dans son mystère pascal. II en sera toujours ainsi pour nous, prêtres. Sans la prière, le péril nous menace de la « tentation » à laquelle les apôtres ont malheureusement cédé au moment où ils se sont trouvés affrontés au « scandale de la Croix » (cf. Ga 5,11).
8. Dans notre vie sacerdotale, la prière présente une diversité de formes et de sens : prière personnelle, communautaire ou liturgique (publique et officielle). Mais à la base de cette prière aux formes multiples, il doit y avoir le fondement très profond qui correspond à notre existence sacerdotale dans le Christ, réalisation spécifique de l'existence chrétienne et même, plus largement, de l'existence humaine. La prière est en effet l'expression naturelle de la conscience que nous avons d'être créés par Dieu et, plus encore, comme on le voit clairement dans la Bible, que le Créateur s'est manifesté à l'homme comme Dieu de l'Alliance.
La prière qui correspond à notre existence sacerdotale inclut naturellement tout ce qui découle de notre être chrétien, ou simplement de notre condition d'hommes faits « à l'image et à la ressemblance » de Dieu. Elle comprend, en outre, la conscience de notre existence humaine et chrétienne de prêtres. Il semble justement que nous pouvons mieux découvrir cela le Jeudi saint, en allant avec le Christ, après la dernière Cène, à Gethsémani. Là, nous sommes les témoins de la prière de Jésus, qui précède immédiatement l'accomplissement suprême de son sacerdoce par le sacrifice de lui-même sur la Croix. « Lui, survenu comme grand prêtre des biens à venir..., entra une fois pour toutes dans le sanctuaire... avec son propre sang » (He 9, 11-12). De fait, s'il était prêtre dès le début de son existence, il « devint » toutefois pleinement l'unique prêtre de l'Alliance nouvelle et éternelle par le sacrifice rédempteur qui commença à Gethsémani. Ce commencement eut lieu dans un contexte de prière.
9. C'est là pour nous, chers frères, une découverte d'une importance fondamentale en ce Jeudi saint, jour que nous considérons à juste titre comme celui où est né notre sacerdoce ministériel dans le Christ. Entre les paroles de l'institution : « Ceci est mon corps, donné pour vous », « Cette coupe est la nouvelle Alliance en mon sang, versé pour vous », et l'accomplissement réel de ce que ces paroles expriment, il y a la prière de Gethsémani. N'est-il pas vrai que, dans le déroulement des événements de Pâques, c'est cette prière qui introduit à la réalité visible elle-même que le sacrement signifie et renouvelle à la fois?
Le sacerdoce que nous avons reçu en héritage par un sacrement étroitement lié à l'Eucharistie est toujours un appel à participer à la même réalité divine et humaine, salvifique et rédemptrice, qui, précisément par notre ministère, doit porter des fruits toujours nouveaux dans l'histoire du salut : « Pour que vous alliez et portiez du fruit et que votre fruit demeure » (Jn 15, 16). Le saint curé d'Ars, dont nous avons célébré l'année dernière le deuxième centenaire de la naissance, nous paraît justement l'homme de cet appel  ; il en ravive en nous la conscience. Dans sa vie héroïque, la prière était le moyen qui lui permettait de demeurer constamment dans le Christ, de  »veiller » avec le Christ faisant face à son « heure ». Cette « heure » ne cesse d'être décisive pour le salut de tant d'hommes, confiés au service sacerdotal et à la sollicitude pastorale de tout prêtre. Dans la vie de saint Jean-Marie Vianney, cette « heure » se réalisait particulièrement par son ministère au confessionnal.
10. La prière de Gethsémani est en quelque sorte une pierre angulaire placée par le Christ comme fondation pour son service de la cause « que le Père lui avait confiée » – comme fondation pour l'œuvre de la rédemption du monde par le sacrifice offert sur la Croix.
Participant au sacerdoce du Christ qui est inséparable de son sacrifice, nous devons, nous aussi, placer comme fondation de notre existence sacerdotale la pierre angulaire de la prière. Elle nous permettra d'harmoniser notre existence avec le ministère sacerdotal, gardant intacte l'identité et l'authenticité de cette vocation, devenue notre héritage particulier dans l'Église, communauté du Peuple de Dieu.
La prière du prêtre, en particulier celle de la Liturgie des Heures et de l'adoration eucharistique, nous aidera avant tout à être toujours profondément conscients du fait que, comme « serviteurs du Christ », nous sommes d'une manière spéciale et exceptionnelle les  »intendants des mystères de Dieu » (1 Co 4,1). Quelle que soit notre tâche concrète, quel que soit le genre d'activité par lequel nous exerçons le ministère pastoral, la prière nous affermira dans la conscience de ces mystères de Dieu dont nous sommes les « intendants » et permettra que cela s'exprime dans toute notre action.
C'est aussi de cette façon que nous serons pour les hommes un signe parlant du Christ et de son Évangile.
Très chers frères ! Nous avons besoin de la prière, d'une prière profonde et, en un sens « organisée », pour pouvoir être un tel signe. « À ceci tous reconnaîtront que vous êtes mes disciples : si vous avez de l'amour les uns pour les autres » (Jn 13, 35). Oui ! En définitive, c'est une question d'amour, d'amour « pour les autres »  ; en effet « être », comme prêtres, « les intendants des mystères de Dieu », cela veut dire se mettre à la disposition des autres et, ainsi, rendre témoignage de l'amour suprême qui est dans le Christ, de l'amour qui est Dieu même.
11. Si la prière du prêtre renouvelle cette conscience et cette attitude dans la vie de chacun de nous, en même temps, suivant la « logique » propre au fait d'être les intendants des mystères de Dieu, elle doit constamment se développer et s'étendre à tous ceux que « le Père nous a donnés » (cf. Jn 17, 6).
C'est ce qui ressort clairement de la prière sacerdotale de Jésus au Cénacle : « J'ai manifesté ton nom aux hommes que tu as tirés du monde pour me les donner. Ils étaient à toi et tu me les a donnés et ils ont gardé ta parole » (Jn 17, 6).
À l'exemple de Jésus, le prêtre, « intendant des mystères de Dieu », est lui-même quand il est « pour les autres ». La prière lui donne une particulière sensibilité envers ces « autres », elle le rend attentif à leurs besoins, à leur vie et à leur destin. La prière permet de reconnaître aussi ceux « que le père lui a donnés »... Ce sont, avant tout, ceux que le Bon Pasteur place, pour ainsi dire, sur le chemin de son ministère sacerdotal, de sa responsabilité pastorale. Ce sont les enfants, les adultes, les aînés. Ce sont les jeunes, les époux, les familles, mais aussi les personnes seules. Ce sont les malades, ceux qui souffrent, les mourants, ceux qui sont spirituellement proches, prêts à la collaboration apostolique, mais aussi ceux qui sont éloignés, les absents, les indifférents, parmi lesquels beaucoup peuvent toutefois être en recherche et réfléchir. Ceux qui sont mal disposés pour différentes raisons, ceux qui se trouvent aux prises avec des difficultés de nature diverse, ceux qui luttent contre les vices et les péchés, ceux qui luttent pour la foi et pour l'espérance. Ceux qui recherchent l'aide du prêtre et ceux qui la repoussent.
Comment être « à » tous ceux-là – et « à » chacun d'eux – en imitant le Christ? Comment être « à » ceux que « le Père nous donne », qu'il nous confie comme une mission? Nous connaîtrons toujours une épreuve de l'amour, épreuve que nous devons accepter, avant tout, sur le terrain de la prière.
12. Tous, chers frères, nos savons bien ce que  »coûte » cette épreuve. Ce que coûtent parfois les conversations apparemment banales avec les différentes personnes ! Ce que coûte le ministère des consciences au confessionnal ! Ce que coûte la sollicitude « pour toutes les Églises » (cf. 2 Co 11 28 : sollicitudo omnium ecclesiarum) : il s'agit des « Églises domestiques » (cf. Const. dogm. LG 11), c'est-à-dire des familles, spécialement dans leurs difficultés et leurs crises actuelles  ; il s'agit de chaque individu, « temple de l'Esprit-Saint » (1 Co 6, 19) : de tout homme ou de toute femme dans sa dignité humaine et chrétienne  ; il s'agit, enfin, d'une Église-communauté comme l'est la paroisse, qui demeure toujours la communauté fondamentale, ou des groupes mouvements, associations qui servent le renouveau de l'homme et de la société selon l'esprit de l'Évangile, qui sont aujourd'hui florissants dans le champ de l'Église et pour lesquels nous devons être reconnaissants à l'Esprit-Saint, lui qui fait surgir tant de belles initiatives. Un tel devoir a un « prix », nous devons y faire face avec l'aide de la prière.
La prière est indispensable pour conserver une sensibilité pastorale envers tout ce qui vient de l'« Esprit », pour « discerner » correctement et bien employer les charismes qui conduisent à l'unité et qui sont liés au ministère sacerdotal dans l'Église. En effet, c'est le devoir des prêtres de « rassembler le Peuple de Dieu », non de le diviser. Et ils accomplissent ce devoir surtout comme dispensateurs de la sainte Eucharistie.
La prière nous permettra donc, malgré beaucoup de difficultés, de donner cette preuve d'amour que doit offrir la vie de tout homme, et celle du prêtre d'une manière particulière. Et lorsqu'il nous semblera que cette preuve dépasse nos forces, rappelons-nous ce que l'évangéliste dit de Jésus â Gethsémani : « Entré en agonie, il priait de façon plus instante » (Lc 22, 44.)
13. Le Concile Vatican II présente la vie de l'Église comme un pèlerinage dans la foi (cf. Const. dogm. LG 48, etc.). Chacun de nous, chers frères, a, dans ce pèlerinage, un rôle particulier, en raison de sa vocation et de son ordination sacerdotale. Nous sommes appelés, comme ministres du Bon Pasteur, à avancer en guidant les autres, en les aidant dans leur cheminement. Comme intendants des mystères de Dieu, nous devons donc posséder une maturité dans la foi qui convienne à notre vocation et à nos tâches. En effet, « ce qu'on demande à des intendants, c'est que chacun soit trouvé fidèle » (1 Co 4, 2), du moment que le Seigneur lui confie son patrimoine.
Alors, il est bon que, dans ce pèlerinage de la foi, chacun de nous porte le regard du cœur sur la Vierge Marie, Mère de Jésus-Christ, Fils de Dieu. En effet, comme l'enseigne le Concile à la suite des Pères, elle nous « précède » dans ce pèlerinage (cf. Const. dogm. LG 58) et elle nous offre un exemple sublime que j'ai cherché à mettre en relief également dans la récente encyclique, publiée en vue de l'Année mariale à laquelle nous nous préparons.
Nous découvrons aussi en elle, la Vierge immaculée, le mystère de la fécondité surnaturelle par l'action de l'Esprit-Saint qui fait d'Elle la  »figure » de l'Église. Car l'Église « devient à son tour une Mère... : par la prédication en effet, et par le baptême, elle engendre à une vie nouvelle et immortelle des fils conçus du Saint-Esprit et nés de Dieu » (Const. dogm. LG 64), selon le témoignage de l'Apôtre Paul : « Mes petits enfants, vous que j'enfante à nouveau dans la douleur » (Ga 4, 19)  ; et elle le devient en souffrant comme une mère qui « s'attriste parce que son heure est venue  ; mais lorsqu'elle a donné le jour à l'enfant, elle ne se souvient plus des douleurs, dans la joie qu'un homme soit venu au monde » (Jn 16, 21).
Ce témoignage n'atteint-il pas à l'essentiel de notre vocation particulière dans l'Église? Toutefois – disons-le en concluant –, pour que le témoignage de l'Apôtre puisse devenir aussi le nôtre, il faut que nous revenions constamment au Cénacle et à Gethsémani, et que nous retrouvions le centre même de notre sacerdoce dans la prière et par la prière.
Quand, avec le Christ, nous prions : « Abba, Père », alors « l'Esprit en personne se joint à notre esprit pour attester que nous sommes enfants de Dieu » (Rm 8, 15-16). « Pareillement l'Esprit vient au secours de notre faiblesse : car nous ne savons que demander pour prier comme il faut  ; mais l'Esprit lui-même intercède pour nous en des gémissements ineffables  ; et Celui qui sonde les cœurs sait quel est le désir de l'Esprit » (Rm 8, 26-27).
Recevez, chers frères, mon salut pascal et un baiser de paix en Jésus-Christ notre Seigneur.
Du Vatican, le 13 avril 1987.
IOANNES PAULUS PP. II



LETTRE DU PAPE JEAN-PAUL II
AUX PRÊTRES
POUR LE JEUDI SAINT 1988
CHERS FRÈRES DANS LE SACERDOCE,
1. Tous aujourd'hui, nous retournons au Cénacle. En nous rassemblant autour de l'autel en tant de lieux de la terre, nous célébrons d'une manière spéciale le mémorial de la dernière Cène au milieu de la communauté du Peuple de Dieu que nous servons. Dans la liturgie du soir, le Jeudi-Saint, les paroles que le Christ a prononcées « la veille de sa passion » résonnent sur nos lèvres comme chaque jour, et cependant d'une manière différente, en lien avec cette soirée unique qui aujourd'hui même est rappelée par l'Église.
Comme notre Seigneur – et en même temps in persona Christi – nous prononçons les paroles : « Prenez et mangez-en tous : ceci est mon corps... Prenez et buvez-en tous : ceci est la coupe de mon sang ». En effet, le Seigneur lui-même nous l'a recommandé lorsqu'il a dit aux Apôtres : « Faites cela en mémoire de moi. » (Lc 22, 19.)
Quand nous faisons cela, c'est tout le mystère de l'Incarnation qui doit être présent à notre esprit et dans notre cœur. Le Christ, qui annonce le Jeudi-Saint que son corps sera « livré » et son sang « versé », est le Fils éternel, qui, « en entrant dans le monde », dit au Père : « Tu m'as façonné un corps..., pour faire ta volonté » (cf. He 10, 5-7).
De fait, nous voyons approcher cette Pâque où le Fils de Dieu, Rédempteur du monde, accomplira la volonté du Père par l'offrande et l'immolation de son Corps et de son Sang sur le Golgotha.C'est par ce sacrifice qu'il « entra une fois pour toutes dans le sanctuaire,... avec son propre sang, nous ayant acquis une rédemption éternelle » (He 9, 12). En effet, c'est là le sacrifice de l'Alliance « nouvelle et éternelle ». Il est lié étroitement au mystère de l'Incarnation : le Verbe qui s'est fait chair (cf. Jn 1, 14) immole son humanité, comme homo assumptus dans l'unité de la Personne divine.
Il convient qu'en cette année, vécue par toute l'Église comme Année mariale, soit rappelée, – à propos de l'institution de l'Eucharistie et, en même temps, du sacrement du sacerdoce – la réalité même de l'Incarnation. C'est l'Esprit-Saint qui l'accomplit, venant sur la Vierge de Nazareth, au moment où elle prononça son fiat en réponse à l'annonce de l'Ange (cf. Lc 1, 38).
« Nous t'adorons, Corps véritable, né de la Vierge Marie : tu as réellement souffert, immolé sur la Croix des hommes. »
Oui, le Corps lui-même ! Quand nous célébrons l'Eucharistie, par notre ministère sacerdotal est rendu présent le mystère du Verbe incarné, Fils consubstantiel au Père qui, en tant qu'homme « né d'une femme », est fils de la Vierge Marie.
Marie, présente au Calvaire
2. Au cours de la dernière Cène, il n'est pas précisé que la Mère du Christ se trouvait au Cénacle. Mais elle était présente au Calvaire, au pied de la Croix, « où – comme l'enseigne le Concile Vatican II –, non sans un dessein divin, elle était debout (cf. Jn 19, 25), souffrant cruellement avec son Fils unique, associée d'un cœur maternel à son sacrifice, donnant à l'immolation de la victime née de sa chair le consentement de son amour »1. C'est jusque-là que mène le fiat prononcé par Marie à l'Annonciation. Lorsque, agissant in persona Christi, nous célébrons le sacrement du même et unique sacrifice dont le Christ est et demeure l'unique prêtre et l'unique victime, nous ne devons pas oublier la compassion de sa Mère en laquelle se sont accomplies les paroles prononcées par Syméon au temple de Jérusalem : « Et toi-même, une épée te transpercera l'âme » (Lc 2, 35). Ces paroles ont été adressées directement à Marie quarante jours après la naissance de Jésus. Sur le Golgotha, au pied de la Croix, ces paroles se sont totalement accomplies. Quand son Fils se révéla en plénitude sur la Croix comme « signe de contradiction », cette immolation, cette agonie mortelle touchèrent aussi le cœur maternel de Marie.
C'est l'agonie du cœur de la Mère qui souffrait avec lui, « donnant à l'immolation de la victime née de sa chair son consentement ». On atteint là le sommet de la présence de Marie dans le mystère du Christ et dans le mystère de l'Église sur la terre. Ce sommet se situe dans le « pèlerinage de la foi » auquel nous pensons particulièrement au cours de l'Année mariale2.
Chers Frères, une foi profonde et inébranlable ne nous est-elle pas indispensable, à nous plus qu'à tout autre, à nous qui, en vertu de la succession apostolique commencée au Cénacle, célébrons le sacrement du Sacrifice du Christ? Il faut donc approfondir constamment notre lien spirituel avec la Mère de Dieu qui, dans le pèlerinage de la foi, « précède » tout le Peuple de Dieu.
En particulier, lorsque chaque jour, célébrant l'Eucharistie, nous nous trouvons sur le Golgotha, il faut que soit près de nous Celle qui, par sa foi héroïque, a fait culminer son union avec son Fils précisément là, au Golgotha.
Des paroles qui sont un Testament
3. Du reste, le Christ ne nous a-t-il pas laissé un signe spécial dans ce sens? Pendant son agonie sur la Croix, il prononça les paroles qui ont pour nous la portée d'un testament. « Jésus donc voyant sa mère et, se tenant près d'elle, le disciple qu'il aimait, dit à sa mère : « Femme, voici ton fils. » Puis il dit au disciple : « Voici ta mère ». Dès cette heure-là, le disciple l'accueillit chez lui » (Jn 19, 26-27).
Ce disciple, l'apôtre Jean, se trouvait avec le Christ pendant la dernière Cène. Il était l'un des « Douze » auquel le Maître adressa, en même temps que les paroles qui instituaient l'Eucharistie, la recommandation : « Faites cela en mémoire de moi ». Il reçut le pouvoir de célébrer le sacrifice eucharistique institué au Cénacle la veille de la Passion, comme sacrement très saint de l'Église.
Au moment de sa mort, Jésus donna sa Mère à ce disciple. Jean « l'accueillit chez lui » : il l'accueillit comme le premier témoin du mystère de l'Incarnation. Et, comme évangéliste, il exprima lui-même de la manière la plus profonde et la plus simple la vérité sur le Verbe qui « s'est fait chair et a habité parmi nous » (Jn 1, 14) : la vérité de l'Incarnation et la vérité de l'Emmanuel.
Désormais, accueillant « chez lui » la Mère qui était debout au pied de la Croix de son Fils, il reçut en même temps tout ce qu'elle avait vécu au Golgotha : le fait qu'elle souffrit « cruellement avec son Fils unique, associée d'un cœur maternel à son sacrifice, donnant à l'immolation de la victime née de sa chair le consentement de son amour ».
Tout cela – toute l'expérience surhumaine du sacrifice de notre rédemption, gravée dans le cœur de la Mère même du Christ-Rédempteur – fut confié à l'homme qui reçut au Cénacle le pouvoir de rendre présent ce sacrifice par le ministère sacerdotal de l'Eucharistie.
Cela n'a-t-il pas pour chacun de nous une éloquence particulière? Si Jean, au pied de la Croix, représente en un sens tous les hommes, chacun et chacune, auxquels s'étend spirituellement la maternité de la Mère de Dieu, combien plus cela ne concerne-t-il pas chacun de nous qui sommes appelés sacramentellement au ministère sacerdotal de l'Eucharistie dans l'Église !
En vérité, la réalité du Golgotha est bouleversante, la réalité du sacrifice du Christ pour le monde ! Il est bouleversant, le mystère de Dieu dont nous sommes les ministres dans l'ordre sacramentel(cf. 1 Co 4, 1). Mais ne sommes-nous pas menacés par le danger de n'être pas des ministres assez dignes, par le danger de ne pas nous présenter assez fidèlement au pied de la Croix du Christ en célébrant l'Eucharistie?
Essayons d'être proches de cette Mère qui porte le mystère de la rédemption du monde inscrit d'une manière unique et incomparable dans son cœur !
L'Église devient à son tour une Mère
4. « La bienheureuse Vierge – proclame le Concile –, de par le don et la charge de sa maternité divine qui l'unissent à son Fils, le Rédempteur, (...) se trouve également en intime union avec l'Église :de l'Église, selon l'enseignement de saint Ambroise, la Mère de Dieu est le modèle dans l'ordre de la foi, de la charité et de la parfaite union au Christ. En effet, dans le mystère de l'Église, qui reçoit elle aussi à juste titre le nom de Mère et de Vierge, la bienheureuse Vierge Marie occupe la première place, offrant, à un titre éminent et singulier, le modèle de la Vierge et de la mère »3.
Plus loin, le document conciliaire développe cette analogie typologique : « Mais en contemplant la sainteté mystérieuse de la Vierge et en imitant sa charité, en accomplissant fidèlement la volonté du Père, l'Église devient à son tour une Mère, grâce à la Parole de Dieu qu'elle reçoit dans la foi : par la prédication en effet, et par le baptême, elle engendre à une vie nouvelle et immortelle des fils conçus du Saint-Esprit et nés de Dieu. Elle aussi est vierge, ayant donné à son Époux sa foi, qu'elle garde intègre et pure ». L'Église, donc, « imitant la Mère de son Seigneur, conserve, par la vertu du Saint-Esprit, dans leur pureté virginale une foi intègre, une ferme espérance, une charité sincère »4.
Au pied de la Croix, sur le Golgotha, « le disciple accueillit chez lui » Marie que le Christ lui avait désignée par les paroles : « Voici ta mère ». L'enseignement du Concile montre que l'Église entière « accueillit Marie chez elle », que le mystère de cette Vierge-Mère appartient profondément au mystère de l'Église, à sa réalité intime.
Tout cela a une importance fondamentale pour l'ensemble des fils et des filles de l'Église. Tout cela a une signification spéciale pour nous qui avons été marqués du signe sacramentel du sacerdoce, lequel, s'il est « hiérarchique », est aussi « ministériel » à l'exemple du Christ, le premier serviteur de la rédemption du monde.
Si, dans l'Église, tous – hommes et femmes qui par le baptême participent à la fonction du Christ prêtre – possèdent le « sacerdoce royal » commun dont parle l'apôtre Pierre (cf. 1 P 2, 9), tous doivent s'appliquer les paroles de la Constitution conciliaire citée un peu plus haut : mais elles s'appliquent à nous d'une manière spéciale.
Le Concile voit la maternité de l'Église – sur le modèle de la maternité de Marie – dans le fait qu'elle « engendre à une vie nouvelle et immortelle des fils conçus du Saint-Esprit et nés de Dieu ». Nous percevons là comme un écho de ce que disait saint Paul des « enfants qu'il enfante dans la douleur » (cf. Ga 4, 19), d'une manière semblable à l'enfantement par une mère. Quand nous lisons dans la Lettre aux Éphésiens que le Christ-Époux donne à l'Église « nourriture et soins comme à sa propre chair (cf. 5, 29), nous ne pouvons pas ne pas relier cette sollicitude sponsale du Christ avant tout avec le don de la nourriture eucharistique, ce qui peut être assimilé à toutes les attentions d'une mère qui donne « nourriture et soins » à son enfant.
La paternité dans l'Esprit
Il vaut la peine de se remettre en mémoire ces expressions bibliques afin que la vérité de la maternité de l'Église, à l'exemple de la Mère de Dieu, devienne plus proche de notre conscience sacerdotale. Et si chacun de nous vit cette maternité spirituelle plutôt en homme comme une « paternité » dans l'Esprit », Marie, comme « figure » de l'Église, a son rôle dans cette expérience. Les textes cités montrent à quelle profondeur ce rôle s'inscrit au centre même de notre ministère sacerdotal et pastoral. L'analogie de Paul sur « l'enfantement dans la douleur » n'est-elle pas proche de ce que nous vivons en de nombreuses situations où, nous aussi, nous sommes engagés dans le processus spirituel de la « génération » et de la « régénération » de l'homme grâce à l'Esprit qui donne la vie? Sur ce thème, ce sont les confesseurs, – et ils ne sont pas les seuls –, qui vivent les expériences les plus fortes dans les parties du monde les plus diverses.
À l'occasion du Jeudi-Saint, il faut approfondir encore cette vérité mystérieuse de notre vocation : la « paternité dans l'esprit » qui, humainement, a une similitude avec la maternité. Du reste, Dieu Créateur et Père ne fait-il pas lui-même la comparaison entre son amour et celui des mères humaines (cf. Is 49, 15  ; 66, 13)? Il s'agit donc d'un trait caractéristique de notre personnalité sacerdotale qui exprime précisément la maturité apostolique et la fécondité spirituelle. Si toute l'Église « apprend de Marie ce qu'est la propre maternité »5, ne devons-nous pas le faire nous aussi? Il faut donc que chacun de nous « l'accueille chez lui » comme l'apôtre Jean l'accueillit sur le Golgotha, c'est-à-dire que chacun de nous permette à Marie de prendre demeure « dans la maison » de son sacerdoce sacramentel, comme mère et médiatrice de ce « grand mystère » (cf. Ep 5, 32) que nous désirons tous servir par notre vie.
L'analogie entre l'Église et la Vierge Marie
5. Marie est Mère et Vierge, et l'Église, se tournant vers elle, sa « figure », se reconnaît en elle parce qu'elle aussi « reçoit le nom de Mère et de Vierge ». Elle est vierge parce qu'  »elle garde intègre et pure la foi donnée à son Époux ». Le Christ, selon l'enseignement de la Lettre aux Éphésiens (cf. 5, 32), est l'Époux de l'Église. Le sens sponsal de la rédemption pousse chacun de nous à conserver la fidélité à cette vocation par laquelle nous devenons participants à la mission salvifique du Christ, prêtre, prophète et roi.
L'analogie entre l'Église et la Vierge Marie a une éloquence particulière pour nous qui lions notre vocation sacerdotale au célibat, c'est-à-dire à « se faire eunuques à cause du Royaume des cieux ». Rappelons-nous le dialogue avec les apôtres où le Christ leur expliquait le sens de ce choix (cf. Mt 19, 12) et cherchons à en comprendre pleinement les motifs. Nous renonçons librement au mariage, à fonder une famille, pour pouvoir mieux nous mettre au service de Dieu et de nos frères. On peut dire que nous renonçons à la paternité « selon la chair » pour que mûrisse et se développe en nous la paternité « selon l'esprit » qui possède en même temps, comme on l'a déjà dit, des caractéristiques maternelles. La fidélité virginale à l'Époux, qui trouve son expression particulière dans cette forme de vie, nous permet de participer à la vie intime de l'Église qui, prenant exemple sur la Vierge, cherche à garder « intègre et pure la foi donnée à l'Époux ».
À cause de ce modèle – oui, du prototype que l'Église trouve en Marie – il faut que notre choix sacerdotal du célibat pour toute la vie soit déposé aussi dans son cœur. Il faut recourir à cette Vierge-Mère lorsque nous rencontrons des difficultés sur la voie que nous avons choisie. Il faut qu'avec son aide nous cherchions à comprendre toujours plus profondément cette voie, son affermissement toujours plus grand dans nos cœurs. Il faut, enfin, que se développe dans notre vie cette paternité « selon l'esprit », qui est l'un des fruits du choix de « se rendre eunuques à cause du Royaume des cieux ».
Auprès de Marie qui représente l'« accomplissement » .singulier de la « femme » de la Bible dans le Protévangile (cf. Gn 3, 15) et l'Apocalypse (12, 1), cherchons à obtenir aussi la capacité d'un juste rapport avec les femmes et l'attitude qu'avait Jésus de Nazareth lui-même à leur égard. Nous en trouvons l'expression dans de nombreux passages de l'Évangile. C'est un thème important dans la vie de tout prêtre, et l'Année mariale nous amène à le reprendre et à l'approfondir particulièrement. Le prêtre, en raison de sa vocation et de son ministère, doit découvrir d'une manière nouvelle le problème de la dignité et de la vocation de la femme, dans l'Église et dans le monde d'aujourd'hui. Il lui faut comprendre à fond ce que voulait nous dire à tous le Christ quand il parlait avec la Samaritaine (cf. Jn 4, 1-42), quand il défendait la femme adultère menacée de lapidation (cf. Jn 8, 1-11), quand il rendait témoignage à celle dont les nombreux péchés avaient été remis parce qu'elle avait montré beaucoup d'amour (cf. Lc 7, 36-50), quand il parlait avec Marie et Marthe à Béthanie (cf. Lc 10, 38-42  ; Jn 11, 1-44) et, enfin, quand il annonçait aux femmes, avant tout autre, « la Bonne Nouvelle » pascale de sa Résurrection (cf. Mt 28, 1-10).
La mission de l'Église, depuis les temps apostoliques, a été assurée selon des modalités diverses par les hommes et par les femmes. À notre époque, après le Concile Vatican II, cela comporte un appel nouveau qui s'adresse à chacun de nous, si nous voulons que le sacerdoce, que nous exerçons dans les diverses communautés de l'Église, soit vraiment ministériel, et, par là même, efficace et fructueux d'une manière apostolique.
6. Nous retrouvant aujourd'hui, Jeudi-Saint, au lieu où est né notre sacerdoce, nous voudrions en relire le sens en profondeur à travers le prisme de la doctrine conciliaire sur l'Église et sa mission. La figure de la Mère de Dieu appartient à l'ensemble de cette doctrine. C'est de là aussi que partent les réflexions de la présente méditation.
Parlant du haut de la Croix sur le Golgotha, le Christ dit au disciple : « Voici ta mère ». Et le disciple « l'accueillit chez lui » comme sa mère. Introduisons, nous aussi, Marie comme notre Mère dans la « maison » intérieure de notre sacerdoce. En effet, nous faisons partie, nous aussi, des « croyants, à la naissance et à l'éducation desquels » la Mère de Dieu « apporte la coopération de son amour maternel »6. Oui, nous avons, en un sens, un « droit » particulier à cet amour en raison du mystère du Cénacle. Le Christ disait : « Je ne vous appelle plus serviteurs,... mais je vous appelle amis » (Jn 15, 15). Sans cette « amitié », il serait difficile de concevoir qu'il nous a confié, à la suite des Apôtres, le sacrement de son Corps et de son Sang, le sacrement de sa mort rédemptrice et de sa résurrection, pour que nous célébrions ce sacrement ineffable en son nom, et même in persona Christi. Sans cette « amitié » spéciale, il serait difficile d'évoquer le soir de Pâques, lorsque le Ressuscité se présenta au milieu des Apôtres en leur disant : « Recevez l'Esprit-Saint. Ceux à qui vous remettrez les péchés, ils leur seront remis  ; ceux à qui vous les retiendrez, ils leur seront retenus » (Jn 20, 22-23).
Une telle amitié oblige. Une telle amitié devrait provoquer une crainte salutaire, un sens bien plus grand de la responsabilité, une disponibilité bien plus grande à donner tout ce dont on est capable, avec l'aide de Dieu. Au Cénacle, cette amitié a été profondément affermie par la promesse du Paraclet : « Lui, vous enseignera tout et vous rappellera tout ce que je vous ai dit. (... ) Il me rendra témoignage. Mais vous aussi, vous témoignerez. » (Jn 14, 26  ; 15, 26-27.)
Nous nous sentons toujours indignes de l'amitié du Christ. Mais il est bon que nous éprouvions la crainte salutaire de ne pas lui être fidèles.
La Mère du Christ connaît tout cela. Elle a elle-même compris plus profondément le sens des paroles prononcées par son Fils au moment de l'agonie sur la Croix : « Femme, voici ton fils... Voici ta mère ». Elles se rapportaient à elle et au disciple, l'un de ceux auxquels le Christ avait dit au Cénacle : « Vous êtres mes amis » (Jn 15, 14), à Jean et à tous ceux qui, par le mystère de la dernière Cène, participent de la même « amitié ». La Mère de Dieu qui (comme l'enseigne le Concile) apporte la coopération de son amour maternel à la naissance et à l'éducation de tous ceux qui deviennent les frères de son Fils – qui deviennent ses amis – fera tout pour qu'ils puissent ne pas décevoir cette amitié sainte, pour qu'ils puissent être à la hauteur de cette amitié.
La femme enveloppée de soleil
7. Avec Jean, apôtre et évangéliste, tournons encore le regard de notre esprit vers la  »femme enveloppée de soleil » qui apparaît à l'horizon eschatologique de l'Église et du monde dans le Livre de l'Apocalypse (cf. 12, 1-27). Il n'est pas difficile de reconnaître en elle la même figure qui, au commencement de l'histoire de l'homme, après le péché originel, fut annoncée comme Mère du Rédempteur (cf. Gn 3, 15). Dans l'Apocalypse nous la voyons, d'une part, comme la femme sublime au milieu de la création visible, et, d'autre part, comme celle qui continue à prendre part à la lutte spirituelle pour la victoire du bien sur le mal. C'est ce combat que mène l'Église, unie à la Mère de Dieu comme à son « modèle », « contre les régisseurs de ce monde de ténèbres, contre les esprits du mal », comme nous le lisons dans la Lettre aux Éphésiens (6, 12). Le début de cette lutte spirituelle remonte au moment où l'homme « séduit par le Malin a abusé de sa liberté, en se dressant contre Dieu et en désirant parvenir à sa fin hors de Dieu »7. On peut dire que l'homme, aveuglé par la perspective d'une élévation, au-dessus de la dimension de la créature qu'il était – selon les paroles du tentateur : « Vous serez comme des dieux » (cf. Gn 3, 5) –, a cessé de chercher la vérité de son existence et de son progrès en celui qui est « Premier-né de toute créature » (Col 1, 15), et qu'il a cessé d'offrir la création et de s'offrir lui-même dans le Christ à Dieu en qui tout trouve son origine. L'homme a perdu la conscience d'être le prêtre de tout le monde visible, pour tourner exclusivement le monde vers lui-même.
Les paroles du Protévangile, au début de l'Écriture Sainte, et celles de l'Apocalypse, à la fin, se rapportent à la même lutte dans laquelle l'homme est impliqué. Dans la perspective de cette lutte spirituelle qui se déroule tout au long de l'histoire, le Fils de la femme est le Rédempteur du monde. La rédemption s'accomplit par le sacrifice où le Christ – médiateur de l'Alliance nouvelle et éternelle – « entra une fois pour toutes dans le sanctuaire... avec son propre sang », ouvrant dans la maison du Père – au sein de la Très Sainte Trinité – l'espace promis à tous « ceux qui sont appelés à recevoir l'héritage éternel » (cf. He 9, 12.15). C'est justement pour cela que le Christ crucifié et ressuscité est « le grand prêtre des biens à venir » (He 9, 11), et que son sacrifice signifie que l'histoire spirituelle de l'homme est de nouveau orientée vers Dieu, Créateur et Père, vers lequel le Premier-né de toute la création conduit tous les êtres dans l'Esprit-Saint.
Le sacerdoce, qui a son origine à la dernière Cène, nous permet de participer à cette transformation essentielle de l'histoire spirituelle de l'homme. Dans l'Eucharistie, en effet, nous présentons le sacrifice de la Rédemption, le même sacrifice que le Christ offrit sur la Croix « avec son propre sang ». Par ce sacrifice, nous aussi, ses dispensateurs sacramentels, avec tous ceux que nous servons par sa célébration, nous entrons continuellement dans le temps décisif de ce combat spirituel qui, suivant le Livre de la Genèse et l'Apocalypse, est en rapport avec la « femme ».
Dans cette lutte, elle est totalement unie au Rédempteur. C’est pourquoi notre service sacerdotal aussi nous unit à elle : à elle qui est la Mère du Rédempteur et le « modèle » de l'Église. Ainsi tous demeurent unis à elle dans cette lutte spirituelle qui se déroule au cours de toute l'histoire de l'homme. Dans cette lutte, nous avons un rôle particulier en raison de notre sacerdoce sacramentel. Nous accomplissons un service particulier dans l'œuvre de la rédemption du monde.
Le Concile enseigne que Marie, avançant dans le pèlerinage de la foi par sa parfaite union avec son Fils jusqu'à la Croix..., occupe la première place, à un titre éminent et singulier, dans tout le Peuple de Dieu qui avance sur la même route, suivant le Christ dans l'Esprit-Saint. Prêtres, ne devrions-nous pas nous unir tout spécialement à elle, nous qui, comme pasteurs de l'Église, devons aussi conduire la communauté qui nous a été confiée sur la voie qui depuis le Cénacle de la Pentecôte suit le Christ tout au long de l'histoire de l'homme?
Remercier le Prêtre éternel
8. Chers Frères dans le sacerdoce, alors que nous nous rassemblons aujourd'hui avec les évêques, en tant de lieux de la terre, j'ai désiré développer dans cette lettre annuelle le thème qui me semble d'ailleurs singulièrement lié au contenu de l'Année mariale.
En célébrant l'Eucharistie à tant d'autels répartis dans le monde entier, remercions le Prêtre éternel pour le don qu'il nous a accordé dans le sacrement du sacerdoce ! Et dans cette action de grâce, que se fassent entendre les paroles que l'évangéliste met sur les lèvres de Marie lors de sa visite à sa cousine Elisabeth : « Le Puissant fit pour moi des merveilles  ; saint est son Nom ! » (L c 1, 49). Remercions aussi Marie pour le don ineffable du sacerdoce, par lequel nous pouvons servir tout homme dans l'Église ! Que la gratitude réveille aussi notre zèle ! Ce dont parlent les versets suivants du Magnificat de Marie ne s'accomplit-il pas par notre ministère sacerdotal? En vérité, le Rédempteur, le Dieu de la Croix et de l'Eucharistie, « élève les humbles » et « comble de bien les affamés ». Lui qui, « pour nous s'est fait pauvre, de riche qu'il était, afin de nous enrichir par sa pauvreté » (cf. 2 Co 8, 9), a confié à l'humble Vierge de Nazareth l'admirable mystère de sa pauvreté qui enrichit. Il nous confie aussi le même mystère par le sacrement du sacerdoce.
Rendons grâce sans cesse pour cela ! Rendons grâce par toute notre vie ! Rendons grâce par tout ce dont nous sommes capables ! Rendons grâce avec Marie, Mère des prêtres ! « Comment rendrai-je au Seigneur tout le bien qu'il m'a fait? J'élèverai la coupe du salut, j'invoquerai le nom du Seigneur » (Ps 115 (116), 12-13).
À tous mes Frères dans le sacerdoce et dans l'épiscopat j'envoie, avec un amour fraternel, pour le jour de notre fête commune, mon salut cordial et ma bénédiction apostolique.
Du Vatican, le 25 mars 1988, solennité de l'Annonciation du Seigneur, en la dixième année de mon pontificat.
IOANNES PAULUS II

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