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Catéchèse du 11 mai 1983
La maternité de Marie et la Croix
1. Jésus dit à sa Mère : « Femme, voici ton Fils. » Il dit ensuite au disciple : « Voici ta Mère. » (Jn 19, 26 s.) En cette Année sainte, nous nous adressons à Marie avec plus d’ardeur car la tâche qui lui a été confiée sur le Calvaire, être la Mère de tous les croyants, est un signe très spécial de la réconciliation de l’humanité avec Dieu. Les circonstances dans lesquelles cette maternité de Marie a été proclamée montraient l’importance que le Rédempteur y attachait. Au moment même de son sacrifice, Jésus a dit à sa Mère ces paroles fondamentales : « Femme, voici ton Fils », et au disciple :
« Voici ta Mère » (Jn 19, 26-27). Et l’évangéliste note qu’après les avoir prononcées Jésus était conscient que tout était consommé. Le don de la Mère était le don final qu’il accordait à l’humanité comme fruit de son sacrifice. Il s’agit donc d’un geste qui veut couronner l’œuvre rédemptrice. En demandant à Marie de considérer le disciple préféré comme son fils, Jésus l’invite à accepter le sacrifice de sa mort et, comme prix de cette acceptation, il l’invite à assumer une nouvelle maternité. Comme Sauveur de toute l’humanité, il veut donner à la maternité de Marie la plus grande extension. Il choisit pour cela Jean comme symbole de tous les disciples qu’il aime et fait comprendre que le don de sa Mère est le signe d’une intention spéciale d’amour par laquelle il embrasse tous ceux qu’il désire attirer à lui comme disciples, c’est-à-dire tous les chrétiens et tous les hommes. En outre, en donnant à cette maternité une forme individuelle, Jésus manifeste la volonté de faire de Marie non seulement la Mère de l’ensemble de ses disciples, mais de chacun d’eux en particulier, comme s’il était son seul fils qui prend la place de son Fils unique.
2. Cette maternité universelle, d’ordre spirituel, était la conséquence ultime de la coopération de Marie à l’œuvre du Fils divin, une coopération commencée dans la joie inquiète de l’Annonciation et qui s’est développée jusqu’à la souffrance sans bornes du calvaire. C’est ce que le Concile Vatican II a souligné quand il a montré le rôle auquel Marie a été destinée dans l’Église. « En concevant le Christ, en le mettant au monde, en le nourrissant, en le présentant dans le Temple à son Père, en souffrant avec son Fils qui mourait sur la croix, elle apporta à l’œuvre du Sauveur une coopération absolument sans pareille par son obéissance, sa foi, son espérance, son ardente charité, pour que soit rendue aux âmes la vie surnaturelle. C’est pourquoi elle est devenue pour nous, dans l’ordre de la grâce, notre Mère. » (Lumen gentium, 61.) La maternité de Marie dans l’ordre de la grâce « continue sans interruption » jusqu’a la fin du monde, affirme le Concile qui souligne en particulier l’aide apportée par la Bienheureuse Vierge aux frères de son Fils dans leurs périls et leurs épreuves (LG, 2). La médiation de Marie constitue une singulière participation à l’unique médiation du Christ qui, pour cette raison, n’en est nullement voilée : elle demeure au contraire comme le fait central dans toute l’œuvre du salut. C’est pourquoi la dévotion à Marie n’est pas en contradiction avec la dévotion à son Fils. On peut même dire qu’en demandant à son disciple préféré de considérer Marie comme sa Mère, Jésus a fondé le culte marial. Jean s’est empressé de faire la volonté du Maître : à partir de ce moment, il prit Marie chez lui, et il lui a témoigné une affection filiale qui répondait à son affection maternelle, inaugurant ainsi une relation d’intimité spirituelle qui contribuait à approfondir celle qu’il avait eue avec le Maître dont il retrouve les traits caractéristiques sur le visage de sa Mère. C’est pourquoi, le mouvement de dévotion mariale a commencé sur le Calvaire et il n’a cessé de croître dans la communauté chrétienne.
3. Les paroles adressées par le Christ crucifié à sa Mère et au disciple préféré ont apporté une nouvelle dimension à la condition religieuse des hommes. La présence d’une Mère dans la vie de la grâce est une source de réconfort et de joie. Dans le visage maternel de Marie, les chrétiens reconnaissent une expression très particulière de l’amour miséricordieux de Dieu qui, par la médiation d’une présence maternelle, fait mieux comprendre la sollicitude et la bonté propres du Père. Marie apparaît comme celle qui attire les pécheurs et qui leur révèle, par sa sympathie et son indulgence, l’offrande de réconciliation.
La maternité de Marie n’est pas seulement individuelle. Elle a donc une valeur collective dans le titre de Mère de l’Église. En effet, sur le calvaire, elle s’est unie au sacrifice de son Fils qui visait le formation de l’Église. Son cœur maternel a partagé jusqu’au fond la volonté du Christ de « réunir ensemble les fils de Dieu qui étaient dispersés » (Jn 11, 52). Ayant souffert pour l’Église, Marie a mérité de devenir la Mère de tous les disciples de son Fils, la Mère de leur unité. C’est pourquoi le Concile affirme que « l’Église catholique instruite par l’Esprit Saint, la vénère d’un sentiment filial de piété, comme il convient pour une mère très aimante » (LG, 53).
L’Église reconnaît en elle une Mère qui veille sur son développement et qui ne cesse d’intercéder auprès de son Fils pour obtenir aux chrétiens des dispositions plus profondes de foi, d’espérance, d’amour. Marie cherche à favoriser le plus possible l’unité des chrétiens car une mère s’efforce d’assurer l’union entre ses enfants. Il n’y a pas un cœur œcuménique plus grand ni plus ardent que celui de Marie. C’est à cette Mère parfaite que l’Église recourt dans toutes ses difficultés. C’est à elle qu’elle confie ses projets parce qu’elle sait qu’en la priant et en l’aimant elle répond au désir que le Sauveur a manifesté sur la croix, et elle est certaine qu’elle ne sera pas déçue dans son invocation.
 
Catéchèse du 18 mai 1983
Réconciliation avec Dieu et réconciliation entre les hommes
1. Le Christ est « notre paix » ; il est celui qui nous a réconciliés « avec Dieu en un seul corps, par la croix » (cf. Ep 2, 14, 16).
Très chers frères, c’est le mois de mai, le mois de la Vierge. Avec Marie, nous comprenons mieux la profondeur de la réconciliation que Dieu a réalisée entre nous et Dieu. L’amour de la Mère de Jésus, en se manifestant à l’égard de chacun de nous, nous apporte le signe de la bienveillance et de la tendresse du Père. En outre, cet amour nous aide à mieux comprendre que la réconciliation concerne aussi les relations des hommes entre eux car, en étant la Mère de l’Église, Marie est la mère de l’unité et elle s’emploie à favoriser tout ce qui unit ses fils, tout ce qui les rapproche. Quand nous considérons les fruits de l’œuvre rédemptrice du Christ, nous constatons le lien étroit qui existe entre les deux réconciliations : celle de l’homme avec Dieu et celle des hommes entre eux. Nous devons nous rappeler que, selon la révélation biblique, le péché qui sépare l’homme de Dieu a pour effet immédiat et inévitable de diviser les hommes entre eux. Quand l’hostilité creuse une distance entre l’homme et Dieu, elle fait aussi se dresser l’homme contre ses semblables. Dans la tour de Babel, la Bible nous a mis sous les yeux une image impressionnante de cette dynamique perverse. Quand les hommes, poussés par leur orgueil, décident de construire une tour qui arrive à toucher le ciel, leur permettant de disposer d’une puissance capable de rivaliser avec celle de Dieu, ils se retrouvent en train de faire l’expérience désastreuse de la désunion qui s’établit entre eux à cause de la diversité des langues (Gn 11, 1-9). S’opposer à Dieu et vouloir se mesurer avec lui en n’acceptant pas sa souveraineté signifie introduire, dans les rapports sociaux, des tensions brutales et irréductibles.
La réconciliation du pécheur avec Dieu suscite au contraire chez lui un mouvement vers la réconciliation avec ses frères. Saint Paul a souligné cette vérité en affirmant que, dans le Christ, les deux parties de l’humanité, les Juifs et les païens, avaient été réconciliées avec Dieu pour former un seul corps, un seul homme nouveau. Par son sacrifice, le Christ a effacé dans sa chair la haine qui divisait les hommes. En offrant à tous la même possibilité d’accès au Père dans un seul Esprit, il a supprimé les barrières qui les séparaient, et établi la paix entre eux. C’est pourquoi le Christ est « notre paix » (2 Co 3, 14).
2. Saint Paul savait par expérience personnelle ce que signifiait cette réconciliation universelle. Avant sa conversion, il avait vécu avec des dispositions hostiles à l’égard de ceux qui n’adhéraient pas au culte judaïque. Mais lorsque son cœur s’est converti au Christ, il s’est accompli une surprenante mutation de ses dispositions, à tel point qu’il est devenu l’apôtre des païens. À partir de ce moment, il n’a plus accepté aucune barrière à l’universalisme. Comme il avait été un persécuteur acharné des chrétiens dans le judaïsme, il fut ensuite, avec autant d’ardeur, un messager au cœur immense et n’ayant pas d’exclusive dans la propagation de la foi chrétienne. Qui ne se souvient de ses fortes paroles : « Il n’y a plus ni juif ni grec, il n’y a plus ni esclave ni homme libre ; il n’y a plus ni homme ni femme, car tous vous êtes un dans le Christ Jésus » ? (Ga 3, 28.) Évidemment Paul ne nie pas qu’il subsiste des différences entre les hommes. Ce qu’il veut affirmer, c’est que ces différences ne peuvent plus être une cause de division, car le Christ a tout unifié dans sa personne. La position de l’apôtre respecte parfaitement la pensée de Jésus. Pour s’en convaincre, il suffit de reparcourir cette page extraordinairement dense où Jean a recueilli la « prière sacerdotale » du Maître divin. En demandant au Père que tous soient un comme le Père et lui sont un (Jn 17, 21-22), Jésus montre le modèle parfait de l’union qu’il veut établir. La réconciliation que son sacrifice devra obtenir pour l’humanité n’est pas une simple suppression des divisions existantes et le rétablissement d’un accord. Elle vise à instaurer une unité d’ordre supérieur, par la communication de l’unité des personnes divines à la communauté des personnes humaines. La réconciliation est donc plus qu’une réparation de l’unité perdue. Elle élève l’accord entre les hommes au niveau d’une participation à l’accord parfait qui règne dans la communauté divine. Ce n’est pas par hasard que l’Écriture souligne le rôle fondamental qu’y joue l’Esprit-Saint. Étant l’amour personnel du Père et du Fils, c’est lui qui travaille dans l’humanité pour réaliser une unité dont l’unité divine est le fondement et le modèle.
3. Il n’y a donc pas à s’étonner que, dans son enseignement, le Maître ait attiré, à plusieurs reprises, l’attention de ses disciples sur l’obligation urgente de chercher la réconciliation partout où il y a de la discorde. La volonté de réconciliation est la condition sine qua non d’une prière agréable à Dieu. Celui qui va déposer son offrande à l’autel doit tout d’abord se réconcilier avec son frère. (Mt 5, 23-24.) Quelle que soit l’offense commise et même si elle est fréquemment répétée, l’effort de réconciliation ne doit jamais être abandonné car le disciple ne peut pas mettre de limites à son pardon, selon la prescription faite à Pierre : « Non pas sept fois mais soixante-dix fois sept fois. » (Mt 18, 22.) En disant : « Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent, bénissez ceux qui vous maudissent, priez pour ceux qui vous maltraitent » (Lc 6, 27), Jésus montre comment la réconciliation doit se manifester immédiatement avec des dispositions intimes. Même là où une réconciliation effective n’est pas encore possible à cause de l’attitude hostile de l’autre, le chrétien doit être animé par un amour authentique et sincère. Il y a pour lui le devoir de la réconciliation du cœur, de la réconciliation personnelle à travers des sentiments de bienveillance.
Le Christ connaît bien les difficultés qu’éprouvent les hommes à se réconcilier entre eux. Par le sacrifice de la rédemption, il a obtenu pour tous la force nécessaire pour les dépasser. Aucun homme ne peut donc dire qu’il est incapable de se réconcilier avec le prochain, de même qu’il ne peut pas dire qu’il est incapable de se réconcilier avec Dieu. La croix a fait tomber toutes les barrières qui ferment les cœurs des hommes les uns aux autres. Il se ressent dans le monde un immense besoin de réconciliation. Les luttes investissent parfois tous les domaines de la vie individuelle, familiale, sociale, nationale et internationale. Si le Christ n’avait pas souffert pour établir l’unité de la communauté humaine, on pourrait penser que ces conflits sont irrémédiables. Mais le Sauveur pousse efficacement tous les hommes à l’union et à la réconciliation. Par l’Esprit Saint, il les réunit toujours plus dans son amour.
Renouvelons donc notre foi dans cette divine énergie qui travaille dans le monde et engageons-nous à collaborer avec elle pour contribuer de cette manière à l’avènement de la paix entre les hommes et à l’extension de la joie qui en découle.
 
Catéchèse du 25 mai 1983
Le don de l’Esprit-Saint
1. « Exalté à la droite de Dieu, il a reçu du Père l’Esprit Saint, objet de la promesse, et il l’a répandu. » (Ac 2, 33.) Très chers frères, c’était la solennité de la Pentecôte dimanche dernier. Comme on le sait, j’ai eu la joie de vivre cette importante fête ecclésiale avec la population de Milan vers qui je me suis rendu pour clôturer les célébrations du Congrès eucharistique. Ce fut une expérience très riche sur laquelle je me réserve de revenir à autre occasion. Ce matin, je voudrais attirer votre attention sur la signification fondamentale de la Pentecôte dans la vie de l’Église qui reconnaît dans cet événement sa naissance officielle et le début de son expansion dans le monde. Par l’effusion de l’Esprit, les disciples furent intérieurement transformés et ils commencèrent à proclamer les merveilles de Dieu. Cette effusion s’est ensuite étendue à des personnes de toute race et de toute langue, attirées en ce lieu par le fracas qui avait accompagné la venue de l’Esprit.
Quand Pierre a illustré le sens de l’événement qui mettait en lumière le pouvoir souverain de celui qui, peu avant, avait été crucifié à la demande du peuple, les auditeurs ont eu « le cœur transpercé ». L’Esprit avait remué en profondeur l’âme de ceux qui avaient crié devant Pilate : « Crucifie-le », et les avait disposés à la conversion. À l’invitation de Pierre : « Repentez-vous », 3000 ont répondu en se faisant baptiser (Ac 2, 37-41).
Devant cette merveilleuse moisson de conversions, nous sommes conduits à reconnaître dans l’Esprit-Saint qui opère dans les cœurs humains la réconciliation avec le Christ et avec Dieu. C’est lui qui « transperce les cœurs », pour reprendre l’expression utilisée par les Actes des apôtres, et les fait passer de l’hostilité envers le Christ à une adhésion de foi et d’amour à sa personne et à son message. C’est lui qui inspire les paroles de Pierre quand il exhorte les auditeurs au repentir et fait qu’elles produisent un effet admirable. Avec ces premières conversions est inauguré un mouvement qui ne s’arrêtera plus au cours des années et des siècles. À la Pentecôte, l’Esprit-Saint commence la grande entreprise de la régénération de l’humanité. Depuis ce jour, il continue à attirer les hommes au Christ, en suscitant en eux le désir de la conversion et de la rémission des péchés, et réconciliant toujours de cette manière de nouveaux cœurs humains avec Dieu.
2. L’Esprit-Saint agit donc comme lumière intérieure qui conduit le pécheur à reconnaître son péché. Tant que l’homme ferme les yeux sur sa culpabilité, il ne peut pas se convertir. L’Esprit-Saint introduit dans l’âme le regard de Dieu pour qu’il illumine le regard de la conscience et que le pécheur soit ainsi libéré des préjudices qui masquent à ses yeux les fautes commises. C’est pourquoi, ceux qui avaient pris part à la condamnation de Jésus en en réclamant la mort, découvrent tout à coup, sous l’action de sa lumière, que leur comportement était inadmissible.
En même temps qu’il suscite le repentir et la confession, l’Esprit-Saint fait comprendre que le pardon divin est mis à la disposition des pécheurs grâce au sacrifice du Christ. Ce pardon est accessible à tous. Ceux qui ont écouté le discours de Pierre demandent : « Frères, que devons-nous faire ? » Comment le pécheur peut-il sortir de son état ? Cela ne lui serait pas du tout possible si la voie du pardon lui était barrée. Mais cette voie lui est largement ouverte. Il suffit de la parcourir. L’Esprit-Saint développe des sentiments de confiance dans l’amour divin qui pardonne et dans l’efficacité de la rédemption accomplie par le Sauveur.
Il y a ensuite un autre aspect de l’action réconciliatrice de l’Esprit qui ne peut pas être passé sous silence. À la Pentecôte, il inaugure l’œuvre de la réconciliation des hommes entre eux. En effet, par sa venue, l’Esprit suscite un rassemblement de personnes de provenances diverses, « des hommes pieux venus de toutes les nations qui sont sous les cieux », est-il dit dans le Livre des Actes (Ac 2, 5). Il manifeste ainsi son intention de rassembler toutes les nations dans une même foi, en ouvrant leur cœur à la compréhension du message du salut.
En particulier, il veut réunir les peuples en leur faisant surmonter la barrière constituée par la division des langues. Le témoignage des disciples, qui proclament les merveilles de Dieu, est compris par chaque auditeur dans sa langue maternelle (cf. Ac 2, 8). La diversité du langage n’est plus un empêchement pour accueillir unanimement le message du Christ car l’Esprit se charge de faire pénétrer en chacun l’annonce de la Bonne Nouvelle. À partir de la Pentecôte, la réconciliation de tous les peuples n’est plus un rêve confié à un avenir lointain. Elle est devenue une réalité destinée à croître de manière incessante avec l’expansion universelle de l’Église. L’Esprit Saint, qui est l’Esprit d’amour et d’unité, réalise concrètement le but du sacrifice rédempteur du Christ, la réunion des enfants de Dieu un moment dispersés.
3. On peut distinguer deux aspects de cette action unificatrice. En faisant adhérer les hommes au Christ, l’Esprit Saint les lie dans l’unité d’un seul corps, l’Église, et réconcilie ainsi dans une même amitié des personnes éloignées géographiquement et culturellement entre elles. Il fait de l’Église un centre perpétuel de réunion et de réconciliation. On peut dire en outre que l’Esprit-Saint exerce d’une certaine manière une action de réconciliation même chez ceux qui demeurent en dehors de l’Église, en leur inspirant le désir d’une plus grande unité de toutes les nations et de tous les hommes, et en stimulant les efforts qui sont faits pour dépasser les nombreux conflits qui continuent à diviser le monde. Je suis heureux de conclure en pensant que l’Esprit-Saint réalise cette réconciliation de l’humanité avec le concours de Marie, la Mère universelle des hommes. Aux débuts de l’Église, unie dans la prière avec les apôtres et les premiers disciples, elle a contribué a obtenir une abondante effusion des dons de l’Esprit. Aujourd’hui encore, Marie continue à collaborer avec l’Esprit divin à la réunification des hommes car son amour de Mère, s’adressant à tous et à chacun, réclame l’unité. Que l’Esprit-Saint daigne favoriser son désir profond, en rendant l’humanité toujours plus disposée à accueillir ses invitations maternelles à la fraternité et à la solidarité.
 
Catéchèse du 1er juin 1983
L’Eucharistie comme Sacrifice
1. Nous célébrerons demain la solennité du « Corps et du Sang du Christ ».
En cette Année jubilaire où le mystère de la Rédemption est présent d’une manière toute spéciale dans notre prière et dans notre réflexion, la fête de l’Eucharistie prend une valeur particulièrement significative. En effet, dans l’Eucharistie, la Rédemption est revécue d’une manière actuelle : le sacrifice du Christ, devenant sacrifice de l’Église, produit dans l’humanité d’aujourd’hui ses fruits de réconciliation et de salut.
Quand le prêtre prononce, au nom et dans la personne du Christ, les paroles : « Ceci est mon corps offert en sacrifice pour vous », il n’affirme pas seulement la présence du corps du Christ. Il exprime aussi le sacrifice par lequel Jésus a donné sa vie pour le salut de tous. C’est en effet ce qu’a voulu le Christ en instituant l’eucharistie. Déjà dans le discours de Capharnaüm, après la multiplication des pains, il avait déclaré pour faire comprendre l’excellence du pain qu’il voulait procurer à la foule affamée : « Le pain que je vous donnerai, c’est ma chair pour la vie du monde » (Jn 6, 51). Le don de la nourriture eucharistique devait coûter à Jésus l’immolation de sa propre chair. Grâce au sacrifice, cette chair pouvait communiquer la vie.
Les paroles consécratoires sur le vin sont encore plus explicites : « Ceci est le calice de mon sang pour l’alliance nouvelle et éternelle, versé pour vous et pour la multitude en rémission des péchés. » Le sang donné comme breuvage est le sang qui a été répandu sur le calvaire pour la constitution de la nouvelle alliance. La première alliance a été rompue par le péché. Le Christ établit une nouvelle alliance qui ne pourra plus être rompue, car elle se réalise dans sa personne où l’humanité a été définitivement réconciliée avec Dieu.
2. Ainsi, dans la consécration du pain et du vin, le sacrifice rédempteur est rendu présent. Par la médiation du prêtre, le Christ s’offre d’une manière mystérieuse, en présentant au Père le don de sa propre vie, don fait en son temps sur la croix. Dans l’Eucharistie, il n’y a pas seulement un souvenir du sacrifice offert une fois pour toutes sur le Calvaire. Ce sacrifice redevient actuel en se renouvelant sacramentellement dans chaque communauté qui l’offre par la main du ministre consacré.
Il est vrai que le sacrifice du Calvaire suffit pour obtenir à l’humanité toutes les grâces du salut. Le sacrifice eucharistique ne fait qu’en recueillir les fruits. Mais le Christ a voulu que son offrande soit rendue continuellement présente pour y associer la communauté chrétienne. Dans toute eucharistie, l’Église s’engage dans le sacrifice de son Seigneur et les chrétiens sont appelés à y unir leur offrande personnelle. L’eucharistie est en même temps sacrifice du Christ et sacrifice de l’Église car en elle le Christ unit l’Église à son œuvre rédemptrice, en la faisant participer à son offrande.
Combien il est donc important que les fidèles qui prennent part à l’eucharistie aient une attitude personnelle d’offrande. Il ne suffit pas d’écouter la Parole de Dieu ni de prier en communauté. Il faut qu’ils fassent leur l’offrande du Christ, en offrant par lui et en lui leurs souffrances, leurs difficultés, les épreuves et, plus encore, eux-mêmes afin de faire monter jusqu’au Père leur don avec celui que le Christ fait de lui-même.
En entrant dans l’offrande sacrificielle du Sauveur, ils participent à la victoire qu’il a remportée sur le mal du monde. Quand nous sommes émus par la vision du mal qui se répand dans l’univers, par toutes les dévastations qu’il produit, nous ne devons pas oublier que le déchaînement des forces du péché est dominé par la puissance salvatrice du Christ. Chaque fois que sont prononcées à la messe les paroles de la consécration et que le corps et le sang du Seigneur deviennent présents dans l’acte du sacrifice, le triomphe de l’amour sur la haine et de la sainteté sur le péché est également présent. Toute célébration eucharistique est plus forte que tout le mal de l’univers. Elle signifie un accomplissement réel et concret de la rédemption et une réconciliation toujours plus profonde de l’humanité pécheresse avec Dieu, dans la perspective d’un monde meilleur.
3. En étendant l’application de l’œuvre rédemptrice à l’humanité, le sacrifice eucharistique contribue à édifier l’Église. Sur le calvaire, le Christ a mérité le salut non seulement pour chaque homme en particulier, mais pour l’ensemble de la communauté. Son offrande a obtenu la grâce de la réunification des hommes dans le corps de l’Église. L’eucharistie tend à réaliser concrètement cet objectif, en construisant chaque jour la communauté ecclésiale. Le sacrifice de l’autel a comme effet de renforcer la sainteté de l’Église et de favoriser son expansion dans le monde. En ce sens, on peut dire que la célébration eucharistique est toujours un acte missionnaire. Elle obtient, de manière invisible, une plus grande force de pénétration de l’Église dans tous les milieux humains.
Édifier l’Église signifie, d’autre part, en consolider toujours davantage l’unité. Ce n’est pas par hasard que Jésus, à la dernière Cène, prie pour l’unité de ses disciples. On comprend donc comment l’Église, dans chaque célébration eucharistique, suit l’exemple du Maître en priant pour que l’unité soit toujours plus réelle et toujours plus parfaite. De cette manière, l’eucharistie fait progresser l’approche œcuménique de tous les chrétiens et, dans l’Église catholique, elle tend à serrer les liens qui unissent les fidèles par delà les différences légitimes qui existent entre eux. En coopérant de manière responsable à cette dynamique unificatrice, les chrétiens montreront face au monde que leur Maître n’a pas souffert en vain pour l’unité des hommes.
 
Catéchèse du 8 juin 1983
Le repas eucharistique
1. « Qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle. » (Jn 6, 54.) En instituant l’eucharistie à la veille de sa mort, le Christ a voulu donner à l’Église un repas qui la nourrirait continuellement et qui la ferait vivre de sa vie même de ressuscité.
Bien longtemps avant son institution, Jésus avait annoncé ce repas, unique dans son genre. Dans le culte judaïque, les repas sacrés ne manquaient pas. Ils se consommaient en présence de Dieu et manifestaient la joie de la faveur divine. Jésus dépasse tout cela : désormais c’est lui, dans sa chair et dans son sang, qui devient nourriture et breuvage de l’humanité. Dans le repas eucharistique, l’homme se nourrit de Dieu. Quand, pour la première fois, Jésus annonce ce repas, il suscite la stupeur de ses auditeurs qui n’arrivent pas à recevoir un projet divin aussi élevé. C’est pourquoi Jésus souligne vigoureusement la vérité objective de ses paroles en affirmant la nécessité du repas eucharistique : « En vérité, en vérité, je vous le dis : si vous ne mangez pas la chair du Fils de l’homme et si vous ne buvez pas son sang, vous n’aurez pas la vie en vous. » (Jn 6, 53.) Il ne s’agit pas d’une nourriture purement spirituelle où les expressions « manger la chair » du Christ et « boire son sang » revêtiraient un sens métaphorique. C’est une véritable nourriture, comme Jésus le précise avec force : « Ma chair est une vraie nourriture et mon sang est un vrai breuvage. » (Jn 6, 55.)
D’autre part, cette nourriture n’est pas moins nécessaire au développement de la vie divine dans les fidèles que ne le sont les nourritures matérielles pour le maintien ou le développement de la vie corporelle. L’eucharistie n’est pas un luxe offert à ceux qui voudraient vivre plus intimement unis au Christ. Elle est une exigence de la vie chrétienne. Cette exigence a été comprise par les disciples puisque, selon le témoignage des Actes des apôtres, aux premiers temps de l’Église, « rompre le pain », ou le repas eucharistique, se pratiquait tous les jours dans les maisons des fidèles « avec allégresse et simplicité de cœur » (Ac 2, 46).
2. Dans la promesse de l’Eucharistie, Jésus explique pourquoi cette nourriture est nécessaire : « Je suis le pain de vie », déclare-t-il (Jn 6, 48). « Comme le Père, qui a la vie, m’a envoyé et que je vis par le Père, de même également celui qui me mange vivra par moi. » (6, 57.) Le Père est la première source de vie : cette vie, il l’a donnée au Fils qui, à son tour, la communique à l’humanité. Celui qui se nourrit du Christ dans l’Eucharistie ne doit pas attendre l’au-delà pour recevoir la vie éternelle. Il la possède déjà sur terre et en elle il possède aussi la garantie de la résurrection corporelle à la fin du monde : « Qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle et moi je le ressusciterai le dernier jour. » (Jn 6, 54.)
Cette garantie de résurrection provient du fait que la chair du Fils de l’homme donnée en nourriture est son Corps dans l’état glorieux de Ressuscité. Les auditeurs de la promesse de l’Eucharistie n’avaient pas saisi cette vérité. Ils pensaient que Jésus voulait parler de sa chair dans l’état de sa vie terrestre et ils manifestaient donc une grande répugnance devant le repas annoncé. Le maître corrige leur manière de penser en précisant qu’il s’agit de la chair du Fils de l’homme « monté là où il était auparavant » (Jn 6, 62) ou dans l’état triomphant de l’ascension au ciel. Ce Corps glorieux est rempli de la vie de l’Esprit-Saint et c’est ainsi qu’il peut sanctifier les hommes qui s’en nourrissent, et leur donner le gage de la vie éternelle.
Dans l’Eucharistie, nous recevons donc la vie du Christ ressuscité. Quand, en effet, le sacrifice s’accomplit sacramentellement sur l’autel, ce n’est pas seulement le mystère de la passion et de la mort du Sauveur qui y est présent. C’est aussi le mystère de la résurrection où le sacrifice trouve son couronnement. La célébration eucharistique nous fait participer à l’offrande rédemptrice, mais aussi à la vie triomphante du Christ ressuscité. Voilà la raison du climat de joie qui caractérise toute liturgie eucharistique, même lorsqu’on commémore le drame du Calvaire, marqué un moment par une immense douleur. Le prêtre et les fidèles se réjouissent en unissant leur offrande à celle du Christ, car ils savent qu’ils vivent en même temps le mystère de la résurrection, inséparable de cette offrande.
3. La vie du Christ ressuscité se distingue par sa puissance et sa richesse. Celui qui communie reçoit la force spirituelle nécessaire pour affronter tous les obstacles et toutes les épreuves en demeurant fidèle à ses engagements de chrétien. Il reçoit en outre du sacrement, comme d’une source très abondante, des flots continus d’énergie pour le développement de toutes ses ressources et qualités, dans une ardeur joyeuse qui stimule la générosité. Il obtient en particulier l’énergie vivifiante de la charité. Dans la tradition de l’Église, l’Eucharistie a toujours été considérée et vécue comme le sacrement par excellence de l’unité et de l’amour. Déjà, saint Paul le déclare : « Parce qu’il n’y a qu’un seul pain, à plusieurs nous ne sommes qu’un seul corps, car tous nous participons à ce pain unique. » (1 Co 10, 17.)
La célébration eucharistique réunit tous les chrétiens, quelles que soient leurs différences, dans une offrande unanime et dans un repas auquel tous participent. Elle les rassemble tous dans une égale dignité de frères du Christ et de Fils du Père. Elle les invite au respect, à l’estime réciproque, au service mutuel. La communion donne en outre à chacun la force morale nécessaire de se mettre au-dessus des motifs de division et d’opposition, pour pardonner les torts reçus, pour faire un nouvel effort dans le sens de la réconciliation et de l’entente fraternelle.
Du reste, n’est-il pas particulièrement significatif que le précepte de l’amour réciproque ait été formulé par le Christ dans sa plus haute expression durant la dernière Cène, à l’occasion de l’institution de l’Eucharistie ? Que chaque fidèle s’en souvienne au moment de s’approcher de la table eucharistique et qu’il s’engage à ne pas faire mentir par sa vie ce qu’il célèbre dans le mystère.
 
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