La Providence et la liberté de l’homme
1. Dans notre tentative d’approfondir le mystère de Dieu comme Providence, nous nous heurtons souvent à cette question : si Dieu est présent et actif en tout, comment est-il possible à l’homme d’être libre ? Et surtout : quelle est la signification, quel est le but de sa liberté ? Et ce fruit amer du péché qui vient d’une liberté qui s’est trompée, comment faut-il le comprendre à la lumière de la divine Providence ? Reprenons l’affirmation solennelle de Vatican I : « Tout ce qu’il a créé, Dieu le conserve et le dirige par sa divine Providence « qui s’étend avec force d’une extrémité du monde à l’autre et gouverne toute chose avec bonté » (cf. Sg 8, 1). « Tout est nu et découvert à ses yeux » (cf. He 4, 13), même ce qui adviendra par la libre initiative des créatures. (DB, 3003).
Le mystère de la divine Providence est profondément inscrit dans toute l’œuvre de la création. Comme expression de l’éternelle sagesse de Dieu, le plan de la Providence précède l’œuvre de la création ; comme expression de sa puissance éternelle, il préside à la création, la réalise et, en un certain sens, on peut dire que la création se réalise en lui. C’est une Providence transcendante, mais en même temps immanente aux choses, à toutes les choses. Selon le texte du Concile que nous avons relu, ceci vaut surtout en ce qui concerne les créatures dotées d’intelligence et d’une volonté libre.
2. Bien qu’elle comprenne « fortiter et suaviter » tout le créé, la Providence embrasse d’une manière particulière les créatures faites à l’image et à la ressemblance de Dieu, qui jouissent, à cause de la liberté qui leur a été accordée par le Créateur, « de l’autonomie des êtres créés », au sens de Vatican II (cf. Gaudium et Spes, 36). Parmi ces créatures, il faut compter les êtres créés qui possèdent une nature purement spirituelle, dont nous parlerons plus tard. Ils constituent le monde invisible. Dans le monde visible, objet des attentions particulières de la divine Providence, il y a l’homme, « qui comme l’enseigne le Concile Vatican II, est sur terre la seule créature que Dieu ait voulue pour elle-même (GS, 24) et qui, à cause de cela, « ne peut pleinement se trouver lui-même que par le don désintéressé de lui-même » (cf. GS, 24).
3. Le fait que le monde visible ait son couronnement dans la création de l’homme nous dévoile des perspectives absolument neuves sur le mystère de la divine Providence. C’est ce qui ressort de l’affirmation dogmatique du Concile Vatican I quand il souligne qu’aux yeux de la sagesse et de la science de Dieu, tout demeure « découvert », en un certain sens « nu », même ce que la créature raisonnable accomplit en vertu de sa liberté : ce qui sera la résultat d’un choix conscient et d’une libre décision de l’homme. Même par rapport à cette sphère, la divine Providence garde sa causalité créatrice et ordinatrice supérieure. C’est la supériorité transcendante de la Sagesse qui aime et qui, par amour, agit avec force et douceur. Et c’est donc la Providence qui, avec empressement et paternellement, guide, soutient, conduit vers sa fin la créature elle-même, si richement dotée, en respectant sa liberté.
4. Ce point de rencontre du plan éternel et créateur de Dieu avec la liberté de l’homme dessine sans doute un mystère aussi inscrutable qu’adorable. Le mystère consiste dans le rapport intime, ontologique avant d’être psychologique, entre l’action divine et l’auto-décision humaine. Nous savons que cette liberté de décision appartient au dynamisme naturel de la créature raisonnable. Nous connaissons donc par expérience le fait de la liberté humaine, authentique, même si elle est blessée et faible. Quant à son rapport avec la causalité divine, il est opportun de rappeler l’accent mis par saint Thomas d’Aquin sur sa conception de la Providence comme une expression de la sagesse divine qui ordonne toutes les choses vers la fin qui est inscrite en elles : « Ratio ordinis rerum in finem. » « la disposition rationnelle des choses vers leur fin. » (Cf. Somme théologique, I, 22,1.) Tout ce que Dieu crée reçoit cette finalité et devient donc objet de la divine Providence (cf. ibid. I, 22, 2). Dans l’homme — créé à l’image de Dieu — toute la création visible doit s’approcher de Dieu, retrouvant le chemin de son accomplissement définitif. À cette pensée, déjà exprimée entre autres par saint Irénée (Adv. Haereses, 4, 38 ; 1105-1108), fait écho l’enseignement du Concile Vatican II sur le développement du monde par l’œuvre de l’homme (cf. GS, 7). Le vrai développement — c’est-à-dire le progrès — que l’homme est appelé à réaliser dans le monde ne doit pas avoir seulement un caractère « technique » mais surtout « éthique », pour porter à son achèvement le règne de Dieu dans le monde créé (cf. GS 35, 43, 57, 62).
5. L’homme, créé à l’image et à la ressemblance de Dieu, est l’unique créature visible que le Créateur a « voulue pour elle-même. (GS, 24). Dans le monde, soumis à la sagesse transcendante et à la puissance de Dieu, l’homme, tout en étant finalisé vers Dieu, est cependant aussi un être qui est une fin pour lui-même : il possède, comme personne, une finalité propre (une auto-téléologie), en vertu de laquelle il tend à s’auto-réaliser. Enrichi d’un don qui est aussi une tâche, l’homme est enveloppé par le mystère de la divine Providence. Nous lisons dans le livre du Siracide : « Le Seigneur a créé l’homme à partir de la terre… Il leur a donné de dominer sur tout ce qui est sur la terre… Pour qu’ils réfléchissent, il leur a donné le discernement, la langue, les yeux, les oreilles et le cœur. Il les a remplis de savoir et d’intelligence et il leur a aussi montré le bien et le mal. Il a établi sa crainte sur leur cœur pour leur montrer la grandeur de ses œuvres… En outre, il leur a accordé la science et il leur a donné en héritage la loi de vie… » (Si 17, 1-2 ; 5-7-9.)
6. Doté de ce que nous pouvons appeler cet « équipement existentiel », l’homme part pour son voyage dans le monde. Il commence à écrire sa propre histoire. La Providence divine l’accompagne tout au long de son chemin. Nous lisons encore dans le livre du Siracide : « Leurs voies sont toujours devant lui, elles ne demeurent pas cachées à ses yeux… Toutes leurs œuvres sont devant lui comme le soleil, ses yeux observent toujours leur conduite. » (Si 17, 13-15.) Le psalmiste donne à cette même vérité une expression touchante : « Si je prends les ailes de l’aurore pour habiter à l’extrémité de la mer, même là ta main me conduit et ta droite me tient. » (Ps 139, 9-10.) « Tu me connais à fond, mes os ne t’ont pas été cachés. » (Ps 139, 14-15.)
7. La divine Providence se fait donc présente dans l’histoire de l’homme, dans l’histoire de sa pensée et de sa liberté, dans l’histoire des cœurs et des consciences. Dans l’homme et avec l’homme, l’action de la Providence acquiert une dimension « historique », en ce sens qu’elle suit le rythme et s’adapte aux lois du développement de la nature humaine, tout en demeurant inchangée et immuable dans la souveraine transcendance de son être hors du devenir. La Providence est une éternelle Présence dans l’histoire de l’homme : de chacun et des communautés. L’histoire des nations et du genre humain tout entier se déroule sous « l’œil » de Dieu et sous son action toute-puissante. Si tout ce qui a été créé est « gardé » et gouverné par la Providence, l’autorité de Dieu, pleine de sollicitude paternelle, comporte, à l’égard des êtres raisonnables et libres, le plein respect de la liberté qui est, dans le monde créé, expression de l’image et de la ressemblance avec l’Être divin lui-même, avec la liberté divine elle-même.
8. Le respect de la liberté créée est tellement essentiel que Dieu, dans sa Providence, permet même le péché de l’homme (et de l’ange). La créature raisonnable, la plus élevée de toutes mais cependant toujours limitée et imparfaite, peut faire un mauvais usage de sa liberté, peut l’employer contre Dieu, son Créateur. C’est un thème torturant pour l’homme, sur lequel le livre du Siracide réfléchit déjà avec des paroles très profondes : « Il (Dieu) a créé l’homme au commencement et il l’a laissé en proie à son propre vouloir. Si tu veux, tu observeras les commandements : être fidèle dépendra de ton bon vouloir. Il t’a placé devant le feu et l’eau : tu étendras la main là où tu veux. Aux hommes sont proposées la vie et la mort ; il sera donné à chacun ce qui lui plaira. Car grande est la sagesse du Seigneur, il est tout-puissant et il voit tout. Ses yeux sont tournés vers ceux qui le craignent, il connaît toutes les actions des hommes. Il n’a commandé à personne d’être impie et il n’a donné à personne la permission de pécher. » (Si 15, 14-20.)
9. « Le péché, qui pourra jamais l’expliquer ? », se demande le psalmiste (cf. Ps 19,13). Pourtant, même sur ce refus inouï de l’homme, la Providence apporte sa lumière pour que nous apprenions à ne pas le commettre. Dans le monde où l’homme a été créé comme un être raisonnable et libre, non seulement le péché était possible mais il est devenu un fait réel « dès le commencement ». Le péché est une opposition radicale à Dieu, il est ce que Dieu, de manière décisive et absolue, ne veut pas. Il l’a cependant permis en créant les êtres libres, en créant l’homme. Il a permis le péché qui est une conséquence du mauvais usage de la liberté créée. De ce fait, connu par la Révélation et expérimenté dans ses conséquences, nous pouvons déduire que, aux yeux de la sagesse transcendante de Dieu et dans la perspective de la finalité de toute la création, il était plus important qu’il y eût la liberté dans le monde créé, même avec le risque qu’elle soit mal employée, plutôt que d’en priver le monde pour exclure radicalement la possibilité du péché. Cependant, Dieu-Providence a, d’une part, permis le péché et, de l’autre, avec son amoureuse sollicitude de Père, il a prévu depuis toujours la voie de la réparation, de la rédemption, de la justification et du salut par l’Amour. Car la liberté est ordonnée à l’amour : sans liberté il ne peut pas y avoir d’amour. Et dans la lutte entre le bien et le mal, entre le péché et la rédemption, le dernier mot appartiendra à l’amour.
La Providence divine et le destin de l’homme
1. La question sur son destin est très vive dans le cœur de l’homme. C’est une grande question, difficile et même décisive : « Qu’en sera-t-il de moi demain ? » Il y a un risque que de mauvaises réponses conduisent à des formes de fatalisme, de désespoir, ou aussi à des formes d’orgueilleuse et aveugle sécurité : « Insensé, cette nuit même tu mourras », avertit Dieu (cf. Lc 12, 20). Mais précisément ici se manifeste l’inépuisable grâce de la Providence divine. C’est le Christ qui apporte une lumière essentielle. En effet, en parlant de la Providence divine dans le Discours sur la montagne, il termine par l’exhortation suivante : « cherchez d’abord le Royaume de Dieu et sa justice et cela vous sera donné de surcroît. » (Mt 6, 33 ; cf aussi Lc 12, 31.) Dans la dernière catéchèse, nous avons réfléchi sur la relation profonde qui existe entre la Providence de Dieu et la liberté de l’homme. C’est précisément à l’homme, avant tout à l’homme créé à l’image de Dieu, que sont adressées les paroles sur le Royaume de Dieu et sur la nécessité de le chercher avant toute chose.
Ce lien entre la Providence et le mystère du Royaume de Dieu qui doit se réaliser dans le monde créé, oriente notre pensée sur la vérité du destin de l’homme : sa prédestination dans le Christ. La prédestination de l’homme et du monde dans le Christ, Fils éternel du Père, confère à toute la doctrine sur la Providence une caractéristique sotériologique et eschatologique décisive. Le même divin Maître le montre dans son entretien avec Nicodème : « Dieu, en effet, a tant aimé le monde qu’il lui a donné son Fils unique pour que quiconque croit en lui ne meure pas mais ait la vie éternelle. » (Jn 3,16.)
2. Ces paroles de Jésus constituent le noyau de la doctrine sur la prédestination que nous trouvons dans l’enseignement des Apôtres et spécialement dans les Lettres de saint Paul. Nous lisons dans la Lettre aux Éphésiens : « Dieu, Père de notre Seigneur Jésus Christ… nous a élus en Lui, dès avant la fondation du monde, pour être saints et immaculés en sa présence, dans l’amour, déterminant d’avance que nous serions pour Lui des fils adoptifs par Jésus-Christ. Tel fut le bon plaisir de sa volonté, à la louange de gloire de sa grâce. » (Ep 1, 3-6.)
Ces affirmations lumineuses expliquent de manière authentique et avec autorité en quoi consiste ce qu’en langage chrétien nous appelons prédestination (en latin : praedestinatio). Il est en effet important de libérer ce terme des significations erronées ou même impropres et inessentielles qui sont entrées dans l’usage commun : prédestination comme synonyme de « fait aveugle » (fatum) ou de « colère » capricieuse de quelque divinité envieuse. Dans la révélation divine, le mot « prédestination » signifie l’éternel choix de Dieu, un choix paternel, intelligent et positif, un choix d’amour.
3. Par la décision dans laquelle il se traduit, à savoir le plan créateur et rédempteur, ce choix appartient à la vie intime de la Très Sainte Trinité. Il est éternellement accompli par le Père avec le Fils dans l’Esprit. C’est un choix qui, selon saint Paul, précède la création du monde (« avant la création du monde », Ep 1, 4) et de l’homme dans le monde. Avant d’être créé, l’homme est « choisi » par Dieu. Ce choix advient dans le Fils éternel (« en lui », Ep 1, 4), c’est-à-dire dans le Verbe de l’Esprit éternel. L’homme se trouve donc choisi dans le Fils pour une participation de sa filiation même par une divine adoption. C’est en cela que consiste l’essence même du mystère de la prédestination qui manifeste l’éternel amour du Père (« dans la charité, en nous prédestinant à être ses fils adoptifs par Jésus-Christ », Ep 1, 4-5). Dans la prédestination est donc contenue l’éternelle vocation de l’homme à la participation à la nature même de Dieu. C’est une vocation à la sainteté, par la grâce de l’adoption comme fils (« pour être saints et immaculés en sa présence », Ep 1, 4.)
4. En ce sens, la prédestination précède « la fondation du monde », c’est-à-dire la création puisque celle-ci se réalise dans la perspective de la prédestination de l’homme. En appliquant à la vie divine les analogies temporelles du langage humain, nous pouvons dire que Dieu veut « d’abord » se communiquer dans sa divinité à l’homme appelé à être son image et sa ressemblance dans le monde créé. « Avant », il le choisit dans le Fils éternel et consubstantiel à participer à sa filiation (par la grâce), et seulement « après » (« à son tour »), il veut la création, il veut le monde auquel l’homme appartient. De cette manière, le mystère de la prédestination entre dans un certain sens « de manière organique » dans tout le plan de la divine Providence. La révélation de ce dessein entrouvre devant nous la perspective du règne de Dieu et nous conduit au cœur même de ce règne où nous découvrons la finalité ultime de la création.
5. Nous lisons en effet dans la Lettre aux Colossiens : « Avec joie, vous remercierez le Père qui vous a mis en mesure de partager le sort des saints dans la lumière. Il nous a en effet arrachés à l’empire des ténèbres et nous a transférés dans le Royaume de son Fils bien-aimé, en qui nous avons la rédemption, la rémission des péchés. » (Col 1, 12-14.) Dans le plan éternel de Dieu un et trine, le Royaume de Dieu est le Royaume du « Fils bien-aimé », en particulier parce que, par son œuvre, s’est accomplie la « rédemption et la rémission des péchés ». Les paroles de l’Apôtre font également allusion au « péché » de l’homme. La prédestination, c’est-à-dire l’adoption comme fils du Fils éternel, s’opère donc non seulement dans la relation à la création du monde et de l’homme dans le monde, mais dans la relation à la Rédemption accomplie par le Fils, Jésus-Christ. La Rédemption devient l’expression de la Providence, c’est-à-dire du gouvernement prévenant que Dieu Père exerce en particulier à l’égard des créatures dotées de liberté.
6. Dans la Lettre aux Colossiens, nous trouvons que la vérité de la « prédestination » dans le Christ est étroitement liée à la vérité de la « création dans le Christ ». « Il est l’image du Dieu invisible, écrit l’Apôtre, Premier-né de toute créature, car c’est en lui qu’ont été créées toutes choses… » (Col 1, 15-16.) Ainsi donc le monde, créé dans le Christ, porte en lui, comme premier don de la Providence, l’appel et même le gage de la prédestination dans le Christ, auquel il s’unit, comme accomplissement du salut eschatologique définitif, et avant tout comme accomplissement de l’homme, finalité du monde. « Car il a plu à Dieu de faire habiter en lui toute la plénitude. » (Col 1, 19.) L’accomplissement de la finalité du monde et, en particulier, de l’homme, advient précisément par l’action de cette plénitude qu’est le Christ. Le Christ est la plénitude. En lui s’accomplit dans un certain sens cette finalité du monde selon laquelle la Providence divine garde et gouverne les choses du monde et en particulier l’homme dans le monde, sa vie, son histoire.
7. Nous comprenons ainsi un autre aspect fondamental de la divine Providence : sa finalité salvifique. En effet, Dieu « veut que tous les hommes soient sauvés et arrivent à la connaissance de la vérité » (1 Tm 2, 4). Dans cette perspective, il est juste d’élargir une certaine conception naturaliste de la Providence, limitée au bon gouvernement de la nature physique ou aussi du comportement moral naturel. En réalité, la Providence divine s’exprime dans l’obtention des finalités qui correspondent au plan éternel du salut. Dans ce processus, grâce à la « plénitude » du Christ, en Lui et par Lui, se trouve aussi vaincu le péché qui s’oppose essentiellement à la finalité salvifique du monde, à l’accomplissement définitif que le monde et l’homme trouvent en Dieu. En parlant de la plénitude qui a élu domicile dans le Christ, l’Apôtre proclame : « Dieu s’est plu à faire habiter en Lui toute la plénitude et, par Lui, à réconcilier toutes les choses pour Lui, aussi bien sur la terre que dans les cieux en faisant la paix par le sang de sa croix. » (Col 1, 19-20.)
8. Sur la base de ces réflexions, puisées dans les Lettres de saint Paul, l’exhortation du Christ au sujet de la Providence du Père céleste qui embrasse toute chose (cf. Mt 6, 23-24 et aussi Lc 12, 22-31) devient plus compréhensible quand il dit : « Cherchez d’abord le Royaume de Dieu et sa justice et le reste vous sera donné de surcroît. » (Mt 6, 33 ; cf. aussi Lc 12, 31.) Par ce « d’abord », Jésus entend montrer ce que Dieu lui-même veut « d’abord », ce qui est sa première intention dans la création du monde et, en même temps, la fin ultime du monde lui-même : « Le Royaume de Dieu et sa justice » (la justice de Dieu). Le monde entier a été créé en vue de ce Royaume pour qu’il se réalise dans l’homme et dans son histoire. Pour que, par l’intermédiaire de ce « Royaume » et de cette « justice » s’accomplisse cette éternelle prédestination que le monde et l’homme ont dans le Christ.
9. À cette vision paulinienne de la prédestination correspond ce qu’écrit saint Pierre : « Béni soit le Dieu et Père de Notre Seigneur Jésus-Christ : dans sa grande miséricorde, il nous a engendrés de nouveau par la résurrection de Jésus-Christ d’entre les morts, pour une vivante espérance, pour un héritage exempt de corruption, de souillure, de flétrissure, et qui vous est réservé dans les cieux, à vous que, par la foi, la puissance de Dieu garde pour le salut prêt à se manifester au dernier moment. » (1 P, 3-5.) Que « Dieu soit vraiment béni », lui qui nous révèle comment sa Providence, c’est son intervention infatigable et prévenante pour notre salut. Elle est infatigablement à l’œuvre jusqu’à ce que nous parvenions « à la fin des temps », lorsque « la prédestination dans le Christ » des origines se réalisera définitivement « par la résurrection en Jésus Christ » qui est « l’Alpha et l’Omega » de notre destin humain (Ap 1, 8).
La Providence divine et la présence du mal et de la souffrance dans le monde
1. Nous reprenons le texte de la première Lettre de saint Pierre à laquelle nous nous sommes référés à la fin de la catéchèse précédente : « Béni soit le Dieu et Père de Notre-Seigneur Jésus Christ : dans sa grande miséricorde, il nous a engendrés de nouveau par la Résurrection de Jésus-Christ d’entre les morts, pour une vivante espérance, pour un héritage exempt de corruption, de souillure, de flétrissure, et qui vous est réservé dans les cieux. » (1 P 1, 3-4.) Un peu plus loin, le même Apôtre a une affirmation éclairante et en même temps consolante : « Vous êtes comblés de joie, bien qu’il faille être encore quelque temps affligés par diverses épreuves, parce que la valeur de votre foi, beaucoup plus précieuse que l’or qui, bien qu’il soit destiné à périr, s’éprouve pourtant par le feu… » (1 P 1, 6-7.) Il se déduit déjà de la lecture de ce texte que la vérité révélée au sujet de la « prédestination » du monde créé et surtout de l’homme dans le Christ (prédestination dans le Christ) constitue le fondement principal et indispensable des réflexions que nous entendons proposer sur le thème de la relation entre la Providence divine et la réalité du mal et de la souffrance présents sous tant de formes dans la vie humaine.
2. Cela constitue pour beaucoup la principale difficulté pour accepter la vérité sur la Providence divine. Dans quelques cas, cette difficulté prend une forme radicale quand on accuse directement Dieu à cause du mal et de la souffrance qui sont présents dans le monde et que l’on arrive à refuser la vérité même sur Dieu et sur son existence (c’est-à-dire à l’athéisme). Sous une forme moins radicale, mais cependant inquiétante, cette difficulté s’exprime dans tant d’interrogations critiques que l’homme pose à Dieu. Le doute, les questions et même la contestation naissent de la difficulté de concilier entre eux la vérité de la Providence divine, de la sollicitude paternelle de Dieu pour le monde créé, et la réalité du mal et de la souffrance que les hommes expérimentent de diverses manières.
Nous pouvons dire que la vision de la réalité du mal et de la souffrance est présente dans toute sa plénitude dans les pages de la Sainte Écriture. On peut affirmer que la Bible est, par-dessus tout, un grand livre sur la souffrance. Celle-ci entre pleinement dans le cadre des choses que Dieu a voulu dire à l’humanité « à maintes reprises… par les prophètes et, en ces jours qui sont les derniers…, par le Fils » (cf. He 1, 1). Elle entre dans le contexte de l’auto révélation de Dieu et dans le contexte de l’Évangile, c’est-à-dire de la Bonne Nouvelle du salut. C’est pourquoi, l’unique méthode adéquate pour trouver une réponse à l’interrogation sur le mal et sur la souffrance dans le monde est de la rechercher dans le contexte de la révélation offerte par la Parole de Dieu.
3. Mais nous devons d’abord nous entendre sur le mal et la souffrance. Elle est en elle-même multiforme. Communément, on distingue le mal au sens physique du mal au sens moral. Le mal moral se distingue du mal physique avant tout par le fait qu’il comporte une faute, car il dépend de la libre volonté de l’homme et il est toujours un mal de nature spirituelle. Il se distingue du mal physique parce que ce dernier n’inclut pas nécessairement et directement la volonté de l’homme, même si cela ne signifie pas qu’il ne puisse pas être causé par l’homme ou être un effet de sa faute. Le mal physique provoqué par l’homme, parfois seulement par ignorance ou par manque d’attention, parfois par négligence de précautions opportunes ou même par des actions inopportunes et nuisibles, se présente sous de nombreuses formes. Mais il faut ajouter qu’il existe dans le monde beaucoup de cas de mal physique qui adviennent indépendamment de l’homme. Il suffit de rappeler par exemple les désastres ou les calamités naturelles, de même que toutes les formes de déficiences physiques ou de maladies somatiques ou psychiques dont l’homme n’est pas coupable.
4. La souffrance naît dans l’homme de l’expérience de ces multiples formes de mal. Elles peuvent aussi, d’une certaine manière, se trouver chez les animaux du fait qu’ils sont doués de sens et d’une relative sensibilité, mais chez l’homme la souffrance atteint la dimension propre des facultés spirituelles qu’il possède. On peut dire que chez l’homme la souffrance est intériorisée, conscientisée, expérimentée dans toute la dimension de son être et de ses capacités d’action et de réaction, de réceptivité et de rejet. C’est une expérience terrible devant laquelle, spécialement quand ce n’est pas de sa faute, l’homme lance ces interrogations difficiles, tourmentées, parfois dramatiques, qui constituent une dénonciation, un défi ou un cri de refus de Dieu et de sa Providence. Ce sont des interrogations et des problèmes qui l’on peut résumer ainsi : comment concilier le mal et la souffrance avec cette sollicitude paternelle pleine d’amour que Jésus Christ attribue à Dieu dans l’Évangile ? Comment les concilier avec la sagesse transcendante et la toute-puissance du Créateur ? Sous une forme encore plus dialectique : pouvons-nous, face à toute l’expérience du mal qui est dans le monde, spécialement face aux souffrances des innocents, dire que Dieu ne veut pas le mal ? Et s’il le veut, comment pouvons-nous croire que « Dieu est amour » ? D’autant plus que cet amour ne peut être que tout-puissant ?
5. Face à ces interrogations, nous aussi, comme Job, nous sentons combien il est difficile de donner une réponse. Nous la recherchons non en nous mais avec humilité et confiance dans la Parole de Dieu. Déjà dans l’Ancien Testament, nous trouvons l’affirmation vibrante et significative : Contre la Sagesse, le mal ne saurait prévaloir. Elle s’étend d’une extrémité du monde à l’autre avec force, et elle régit l’univers d’une manière bienfaisante » (Sg 7, 30-8, 1). Face à l’expérience multiforme du mal et de la souffrance dans le monde, déjà l’Ancien Testament rend témoignage au primat de la sagesse et de la bonté de Dieu, à sa divine Providence. Cette attitude s’ébauche et se développe dans le Livre de Job qui est totalement consacré à la thématique du mal et de la douleur vus comme une épreuve parfois terrible pour le juste, mais dépassée par la certitude, conquise avec effort, que Dieu est bon. Dans ce texte, nous prenons conscience de la limite et de la caducité des choses créées, et donc que certaines formes du « mal » physique (dues à l’absence ou à la limitation du bien) appartiennent à la structure même des êtres créés qui, par leur nature propre, sont contingents et passagers et donc corruptibles. Nous savons en outre que les êtres matériels sont dans une étroite relation d’interdépendance comme l’exprime l’ancien adage : « La mort de l’un est la vie de l’autre » (« corruptio unius est generatio alterius »). Ainsi donc dans une certaine mesure, même la mort sert la vie. Cette loi concerne également l’homme en ce qu’il est un être animal et, en même temps, spirituel ; mortel et immortel. À ce sujet toutefois les paroles de saint Paul découvrent des horizons bien plus vastes : « Même si notre homme extérieur s’en va en ruine, notre homme intérieur se renouvelle de jour en jour. » (2 Co 4, 16.) Et encore : « Car la légère tribulation d’un instant nous prépare, jusqu’à l’excès, une masse éternelle de gloire. » (2 Co 4, 17.)
6. L’assurance de la Sainte Écriture — « contre la sagesse le mal ne saurait prévaloir » (Sg 7, 30) — renforce notre conviction que, dans le plan providentiel du Créateur par rapport au monde, le mal est en définitive subordonné au bien. En outre, dans le contexte de la vérité intégrale sur la divine Providence, nous sommes aidés pour mieux comprendre les deux affirmations : « Dieu ne veut pas le mal comme tel » et « Dieu permet le mal ». Au sujet de la première affirmation, il est opportun de rappeler les paroles du livre de la Sagesse : « … Dieu n’a pas fait la mort, il ne se réjouit pas de la perte des vivants. Il a tout créé pour que tout subsiste. » (Sg 1,13-14.) Quant à la permission du mal dans l’ordre physique, par exemple en présence du fait que les êtres matériels (parmi eux le corps humain) sont corruptibles et subissent la mort, il faut dire que cela appartient à la structure même de l’être de ces créatures. D’autre part, il serait difficilement pensable, en l’état actuel du monde matériel, que puisse subsister de manière illimitée chaque être corporel individuel. Nous pouvons donc comprendre que, si « Dieu n’a pas créé la mort », comme l’affirme le livre de la Sagesse, il la permet cependant, en vue du bien global du cosmos matériel.
7. Mais s’il s’agit du mal moral, c’est-à-dire du péché et de la faute dans leurs différentes formes et conséquences même dans l’ordre physique, ce mal Dieu ne le veut absolument pas. Le mal moral est radicalement contraire à la volonté de Dieu. Si, dans l’histoire de l’homme et du monde, ce mal est présent et parfois même oppresse, si, en certain sens, il a une histoire propre, il est seulement permis par la divine Providence par le fait que Dieu veut que la liberté soit dans le monde créé. L’existence de la liberté créée (et donc l’existence de l’homme, l’existence aussi de purs esprits comme les anges, dont nous parlerons plus loin), est indispensable pour cette plénitude de la création qui répond au plan éternel de Dieu (comme nous l’avons déjà dit dans l’une des précédentes catéchèses). À cause de cette plénitude de bien que Dieu veut réaliser dans la création, l’existence des êtres libres est pour lui une valeur plus importante et plus fondamentale que le fait que ces êtres abusent de leur liberté contre le Créateur et que donc la liberté puisse conduire au mal moral.
C’est sans aucun doute une grande lumière que nous recevons de la raison et de la révélation au sujet du mystère de la divine Providence qui, tout en ne voulant pas le mal, le tolère en vue d’un plus grand bien. La lumière définitive, toutefois, ne peut nous parvenir que de la Croix victorieuse du Christ. C’est sur elle que nous porterons notre attention dans notre prochaine catéchèse.