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Catéchèse du 21 janvier 1987
L’unité des chrétiens et la rencontre d’Assise
 « Unis dans le Christ, une nouvelle création. » (2 Co 5, 17 ; 6, 4.)
1. Tel est le thème de la « Semaine de prière pour l’unité des chrétiens » de cette année, qui se déroule dans le monde entier. La Semaine de prière annuelle implique toujours davantage les chrétiens : catholiques, orthodoxes, anglicans et protestants se rencontrent dans des assemblées communes pour implorer le pardon, à cause du péché de la division, et le don de l’unité. Cette célébration commune est spirituellement dynamique ; elle anime de l’intérieur le mouvement vers l’unité ; elle le soutient dans les moments difficiles ; elle le conserve constamment orienté vers sa juste fin.
Le thème choisi pour cette année attire l’attention sur la racine même de l’unité ecclésiale : l’union au Christ. Par le sacrifice de Jésus-Christ, mort et ressuscité pour le salut du monde, Dieu nous a réconciliés avec lui. Nous avons tous été rachetés par le sang du Christ. Incorporés en lui, nous participons à sa vie. En conséquence, nous sommes appelés à une vie nouvelle (cf. Rm 6, 4).
Aux premiers chrétiens de Corinthe qui étaient tourmentés par des divisions internes, saint Paul rappelle avec vigueur, dans sa seconde Lettre, que les choses anciennes ont disparu : la haine, l’aversion, la division, le péché. Paul leur rappelle aussi que les choses nouvelles sont nées : la réconciliation, la charité, la solidarité, l’unité. Il en arrive à une expression lapidaire et dense : « Si quelqu’un est dans le Christ, c’est une nouvelle créature. » (2 Co 5, 17.)
2. Le Concile Vatican II a fondé sa réflexion sur « le lien sacramentel de l’unité (UR, 22) qui existe entre les catholiques et les autres chrétiens en vertu du baptême ». Par le sacrement du baptême, quand il est conféré comme il convient et reçu avec la disposition d’esprit requise, « l’homme est vraiment incorporé au Christ crucifié et glorifié, et il est régénéré pour participer à la vie divine… Le baptême constitue donc le lien sacramentel de l’unité qui existe entre tous ceux qui ont été régénérés par lui » (Unitatis redintegratio, 22).
Ce lien profond qui demeure, malgré toutes les divisions qui peuvent surgir, est le fondement solide de l’unité. Mais il ne s’agit pas d’un fondement statique. En effet, de notre baptême commun émane toujours l’exigence urgente de sa pleine réalisation dans la communion ecclésiale de la communauté chrétienne tout entière, sans aucune division dans la foi, même si c’est dans la variété des expressions légitimes des traditions liturgiques et disciplinaires (cf. Unitatis redintegratio, 1).
L’unité radicale dans le Christ exige la pleine communion de foi et de vie pour que la communauté chrétienne puisse rendre un témoignage plus convaincant de la nouvelle création à laquelle le Seigneur appelle toute l’humanité.
3. La Journée de prière que nous avons célébrée à Assise dans le but d’implorer la paix pour le monde — dans le contexte d’un dessein plus vaste — a aussi donné l’occasion d’une prière commune entre chrétiens. Celle-ci se fondait sur la foi commune en Jésus Christ, sauveur du monde et prince de la paix. À côté des croyants des autres religions qui, eux aussi, priaient pour la paix, la prière commune entre chrétiens exprimait la spécificité chrétienne qui nous unit dans la foi fondamentale ainsi que notre vocation commune. Elle constituait comme l’expérience anticipée du jour où il n’y aura plus de divisions.
En même temps, elle manifestait le service commun que les chrétiens peuvent et doivent rendre ensemble pour le bien de l’homme de notre temps.
Le dernier Synode extraordinaire des évêques a déclaré que l’œcuménisme est inscrit profondément et de manière indélébile dans la conscience de l’Église. Et il a ajouté que « le dialogue œcuménique permet que l’Église soit perçue plus clairement comme sacrement d’unité. La communion entre les catholiques et les autres chrétiens, bien qu’incomplète encore, nous appelle tous à collaborer dans de multiples domaines et rend ainsi possible un certain témoignage commun de l’amour salvifique de Dieu envers le monde qui a besoin de salut » (Relation finale, II, C, 7) (1). La présence à Assise de nombreux représentants des Églises et Communions chrétiennes d’Orient et d’Occident a manifesté sans aucun doute un fruit des rapports nouveaux qui se sont instaurés entre les chrétiens et, en même temps, elle a fait constater la possibilité et l’urgence d’accomplir de nouveaux pas vers la pleine réconciliation, le témoignage et le service commun de toute l’humanité. Des perspectives qui sont apparues lors de la rencontre d’Assise, la prière pour l’unité des chrétiens peut tirer une impulsion nouvelle et un engagement renouvelé.
4. Pour réaliser en notre temps le ministère de la réconciliation (2 Co 5, 18), il faut que nous soyons pleinement réconciliés avec Dieu et avec le prochain, et d’abord avec ceux dont nous partageons la foi en un Dieu trine et auxquels nous sommes unis par l’unique baptême. Terminons ces réflexions en adressant à Dieu notre prière pour tous nos frères dans la foi :
Ô Dieu qui, par l’eau et le Saint-Esprit, nous a fait renaître à la vie éternelle dans une création nouvelle, continue, dans la bonté, à répandre tes bénédictions sur tous tes fils et tes filles ; fais que nous demeurions toujours, où que nous nous trouvions, des membres fidèles de ton peuple, unis par un commun baptême, confessant ensemble l’unique foi héritée des apôtres, afin de rendre témoignage dans un monde divisé et de chercher la pleine unité voulue par le Christ pour son Église. Lui qui est Dieu et vit et règne avec toi, dans l’unité du Saint-Esprit, pour les siècles des siècles. Amen.
 
Catéchèse du 28 janvier 1987
La conception et la naissance de Jésus
1. Lors de notre rencontre précédente, nous avons centré notre réflexion sur le nom « Jésus », qui signifie « sauveur ». Ce même Jésus, qui a vécu pendant trente ans à Nazareth, en Galilée, est le Fils éternel de Dieu, « conçu du Saint-Esprit et né de la Vierge Marie ». C’est ce que proclament les Symboles de foi, le Symbole des apôtres et celui de Nicée-Constantinople. C’est ce qu’ont enseigné les Pères de l’Église et les Conciles, pour qui Jésus-Christ, Fils éternel de Dieu est « ex substantia matris in saeculo natus » (cf. Symbole Quicumque, DS 76). L’Église professe donc et proclame que Jésus-Christ a été conçu et est né d’une fille d’Adam, descendante d’Abraham et de David, la Vierge Marie.
L’Évangile de Luc précise que Marie conçut le Fils de Dieu par la puissance du Saint-Esprit, « car elle était vierge ». Marie était donc vierge avant la naissance de Jésus et est demeurée vierge au moment de l’enfantement et après l’enfantement. C’est la vérité que nous présentent les textes du Nouveau Testament et qu’ont exprimée aussi bien le Ve Concile œcuménique, célébré à Constantinople en 553, qui parle de Marie comme « toujours vierge », que le Concile du Latran de 649, lequel enseigne que « la Mère de Dieu, Marie… a conçu (son Fils) par la puissance du Saint-Esprit, sans l’intervention d’un homme, et l’a engendré de manière incorruptible, sa virginité demeurant intacte même après l’enfantement » (DS 503).
2. Cette foi est présente dans l’enseignement des apôtres. Nous lisons par exemple dans la Lettre de saint Paul aux Galates : « Quand vint la plénitude des temps, Dieu envoya son Fils né d’une femme… pour que nous recevions l’adoption comme des fils. » (Ga 4, 4-5.) Les événements liés à la conception et à la naissance de Jésus se trouvent rassemblés dans les premiers chapitres de Matthieu et de Luc, qu’on appelle communément « l’Évangile de l’enfance », et c’est surtout à ceux-ci qu’il nous faut recourir.
3. Le texte de Luc, qui est souvent utilisé dans la liturgie eucharistique comme aussi dans la prière de l’Angélus, est particulièrement connu. Le passage de l’Évangile de Luc décrit l’Annonciation à Marie, survenue six mois après l’annonce de la naissance de Jean le Baptiste (cf. Lc 1, 5-25). « L’ange Gabriel fut envoyé par Dieu dans une ville de Galilée, appelée Nazareth, à une jeune fille fiancée à un homme de la maison de David, appelé Joseph. Et le nom de la jeune fille était Marie. » (Lc 1, 26.) L’ange la salua par ces paroles : « Ave Maria », qui deviendront une prière de l’Église (la salutation angélique). Le salut trouble Marie : « À ces paroles, elle fut troublée et elle se demandait ce que signifiait cette salutation. L’ange lui dit : Ne crains pas, Marie, car tu as trouvé grâce devant Dieu. Voici que tu concevras un fils, tu le mettras au monde et tu l’appelleras Jésus. Il sera grand, et on l’appellera Fils du Très-Haut… Alors Marie dit à l’ange : Comment cela se fera-t-il, puisque je suis vierge ? L’ange lui répondit : L’Esprit-Saint viendra sur toi, la puissance du Très-Haut te prendra sous son ombre. Aussi, celui qui naîtra de toi sera saint et on l’appellera Fils de Dieu. » (Lc 1, 29-35.) Présentant comme un « signe » la maternité inespérée d’Elizabeth, parente de Marie, qui a conçu un fils dans sa vieillesse, l’ange annonciateur ajoute : « Rien n’est impossible à Dieu. » Alors Marie dit : « Me voici, je suis la servante du Seigneur, que tout se passe pour moi comme tu as dit. » (Lc 1, 37-38.)
4. Ce texte de l’Évangile de Luc est à la base de l’enseignement de l’Église sur la maternité et la virginité de Marie, de qui est né le Christ, devenu homme par l’action du Saint-Esprit. Le premier moment du mystère de l’Incarnation du Fils de Dieu s’identifie avec la conception prodigieuse opérée par l’action du Saint-Esprit à l’instant où Marie prononça son « oui » : « Que tout se passe pour moi comme tu as dit. » (Lc 1, 38.).
5. L’Évangile selon saint Matthieu complète le récit de Luc en décrivant quelques circonstances qui précédèrent la naissance de Jésus. Nous lisons : « Voici comment eut lieu la naissance de Jésus, le Christ. Sa mère, Marie, était fiancée à Joseph. Or, avant qu’ils aient habité ensemble, elle se trouva enceinte par le fait de l’Esprit-Saint. Joseph, son époux, qui était un homme juste, et ne voulait pas la répudier, décida de la renvoyer secrètement. Pendant qu’il formait ce projet, voici qu’un ange du Seigneur lui apparut en songe et il lui dit : Joseph, fils de David, ne crains pas de prendre chez toi Marie, ton épouse, parce que ce qui est né en elle vient de l’Esprit-Saint. Elle enfantera un fils et tu l’appelleras Jésus, car il sauvera son peuple de ses péchés. » (Mt 1,18-21.)
6. Comme on le voit, les deux textes de « l’Évangile de l’enfance » sont d’accord pour faire une constatation fondamentale : Jésus a été conçu par le fait de l’Esprit-Saint et il est né de Marie, Vierge. Ils se complètent pour éclaircir les circonstances de cet événement extraordinaire : Luc en référence à Marie, Matthieu en référence à Joseph.
Pour identifier la source dont découle l’Évangile de l’enfance, il faut se reporter à la phrase de saint Luc : « Marie conservait toutes ces choses en son cœur et les méditait. » (Lc 2, 19.) Luc la répète deux fois : après le départ des bergers de Bethléem, et après que Jésus eut été retrouvé au Temple (Lc 2, 51). L’évangéliste lui-même nous offre les éléments pour identifier dans la Mère de Jésus une des sources d’information qu’il a utilisées pour écrire « l’Évangile de l’enfance ». Marie, qui a « conservé toutes ces choses en son cœur », a pu témoigner, après la mort et la résurrection du Christ, de ce qui concernait sa personne et sa fonction de Mère, précisément en cette période apostolique où naquirent les textes du Nouveau Testament et où se forma la première tradition chrétienne.
7. Le témoignage évangélique de la conception virginale de Jésus par Marie, est d’une grande importance théologique. Il constitue en effet un signe particulier de l’origine divine du Fils de Marie. Le fait que Jésus n’a pas de père terrestre parce qu’il est engendré « sans l’intervention d’un homme », met en relief la vérité qu’il est Fils de Dieu, de sorte que même lorsqu’il assume la nature humaine, Dieu demeure exclusivement son Père.
8. La révélation de l’intervention de l’Esprit-Saint dans la conception de Jésus marque le début dans l’histoire de l’homme de la nouvelle « génération spirituelle », qui a un caractère strictement surnaturel (cf. 1 Co 15, 45-49). De cette manière, Dieu, Un et Trine, « se communique » à la créature par l’Esprit-Saint. C’est le mystère auquel on peut appliquer les paroles du psaume : « Tu envoies ton Esprit, ils sont créés, et tu renouvelles la face de la terre. » (Ps 104, 30.) Dans l’économie de cette communication de lui-même que Dieu fait à la créature, la conception virginale de Jésus, effectuée par l’action de l’Esprit-Saint, est un événement central et culminant. Il marque le commencement de la « nouvelle création ». Dieu entre ainsi d’une manière décisive dans l’histoire, pour mettre en œuvre le destin surnaturel de l’homme, c’est-à-dire la prédestination de toute chose dans le Christ. C’est l’expression définitive de l’amour salvifique de Dieu pour l’homme, dont nous avons parlé dans notre catéchèse sur la Providence.
9. Dans la mise en œuvre du plan de salut, il y a toujours une participation de la créature. Ainsi, dans la conception de Jésus par l’action de l’Esprit-Saint, Marie participe d’une manière décisive. Éclairée intérieurement par le message de l’ange sur sa vocation de mère et sur la conservation de sa virginité, Marie exprime sa volonté et son consentement, et elle accepte de devenir l’humble instrument de « la puissance du Très-Haut ». L’action de l’Esprit-Saint fait que, en Marie, la maternité et la virginité sont présentes en même temps d’une manière qui, si elle est incompréhensible à l’esprit humain, rentre pleinement dans le cadre de la prédilection de la toute-puissance de Dieu. En Marie s’accomplit la grande prophétie d’Isaïe : « La jeune fille concevra et elle enfantera un fils. » (Is 7, 14 ; cf. Mt 1, 22-23.) Sa virginité, signe dans l’Ancien Testament de pauvreté et de totale disponibilité au plan de Dieu, devient le terrain de l’action exceptionnelle de Dieu qui choisit Marie pour être la Mère du Messie.
10. Le caractère exceptionnel de Marie résulte aussi de la généalogie que nous racontent Matthieu et Luc. L’Évangile selon saint Matthieu commence, conformément à la coutume hébraïque, par la généalogie de Jésus (Mt 1, 2-17) ; en partant d’Abraham, il énumère les générations selon la lignée masculine. En effet, Matthieu veut mettre en relief, par l’intermédiaire de la paternité légale de Joseph, la descendance de Jésus d’Abraham et de David et, en conséquence, la légitimité de sa qualification de Messie. Cependant, à la fin de la série des ascendants, nous lisons : « Jacob engendra Joseph, l’époux de Marie, de qui est né Jésus, appelé Christ. » (Mt 1,16.) En mettant l’accent sur la maternité de Marie, l’évangéliste souligne implicitement la vérité de la naissance virginale : Jésus, comme homme, n’a pas de père terrestre.
Dans l’Évangile de Luc, la généalogie de Jésus (Lc 3, 23-38) est ascendante : partant de Jésus, il énumère ses ancêtres pour remonter jusqu’à Adam. L’évangéliste a voulu montrer le lien de Jésus avec tout le genre humain. Marie, comme collaboratrice de Dieu dans le don de la nature humaine à son Fils éternel, a été l’instrument du lien de Jésus avec toute l’humanité.
 
Catéchèse du 4 février 1987
Jésus, fils d’Israël
1. Des deux généalogies de Jésus, que nous avons rappelées lors de notre catéchèse précédente, celle de l’Évangile selon Matthieu (Mt 1, 1-17) a une structure « descendante » : elle énumère les ancêtres de Jésus, fils de Marie, en commençant à partir d’Abraham. L’autre généalogie, qui se trouve dans l’Évangile de Luc (Lc 3, 23-38), a une structure « ascendante » : elle remonte à Adam en partant de Jésus. Alors que la généalogie de Luc indique le lien de Jésus avec l’humanité tout entière, la généalogie de Matthieu met en évidence son appartenance à la race d’Abraham. C’est en tant que fils d’Israël, peuple élu de Dieu dans l’Ancienne Alliance, auquel il appartient directement, que Jésus de Nazareth est pleinement membre de la grande famille humaine.
2. Jésus naît parmi ce peuple, il grandit dans sa religion et sa culture. Il est un véritable israélite qui pense et s’exprime en araméen selon les catégories conceptuelles et linguistiques de ses contemporains, et qui suit les coutumes et les usages de son milieu. En tant qu’israélite, il est un héritier fidèle de l’Ancienne Alliance. C’est un fait que saint Paul met en relief quand, dans sa Lettre aux Romains, il écrit au sujet de son peuple : « Ils sont israélites et à eux appartiennent l’adoption, la gloire, les alliances, la Loi, le culte, les promesses, les patriarches ; c’est d’eux qu’est issu le Christ selon la chair. » (Rm 9, 5.) Et dans sa Lettre aux Galates, il rappelle que le Christ est « né sous la Loi » (Ga 4, 4).
3. Pour observer la prescription de la Loi de Moïse, peu après sa naissance, Jésus fut circoncis selon les rites, faisant aussi officiellement son entrée dans le peuple de l’Alliance : « Quand furent accomplis les huit jours prescrits pour la circoncision, on lui donna le nom de Jésus. » (Lc 2, 21.) L’Évangile de l’enfance, aussi pauvre en détails qu’il soit sur la première période de la vie de Jésus, rapporte cependant que « ses parents se rendaient chaque année à Jérusalem pour la fête de la Pâque » (Lc 2, 41), expression de leur fidélité à la Loi et à la tradition d’Israël. « Quand il (Jésus) eut 12 ans, il y montèrent de nouveau, selon l’usage. » (Lc 2, 42.) « Comme ils s’en retournaient, l’enfant Jésus demeura à Jérusalem sans que ses parents s’en aperçoivent. » (Lc 2, 43.) Après trois jours de recherche, « ils le trouvèrent dans le Temple, assis au milieu des Docteurs, et il les écoutait et les interrogeait » (Lc 2, 46). Ses paroles, qu’ils ne comprirent pas, durent contraster avec la joie de Marie et de Joseph : « Pourquoi me cherchiez-vous ? Ne saviez-vous pas que je me dois aux choses de mon Père ? » (Lc 2, 49.)
4. En dehors de cet événement, l’Évangile enveloppe de silence toute la période de l’enfance et de l’adolescence de Jésus. C’est une période de vie cachée, que Luc résume par deux simples phrases : Jésus « partit avec eux (Marie et Joseph), il retourna à Nazareth, et il leur était soumis » (Lc 2, 51) ; et : « Il croissait en sagesse, en âge et en grâce devant Dieu et devant les hommes. » (Lc 2, 52.)
5. Par l’Évangile, nous savons que Jésus vécut dans une vraie famille, dans la maison de Joseph qui tint envers le fils de Marie la place d’un père, le protégeant et l’amenant progressivement à exercer comme lui le métier de charpentier. Aux yeux des habitants de Nazareth, Jésus apparaissait comme « le fils du charpentier ». (cf. Mt 13, 55). Quand il commença à enseigner, ses concitoyens se demandaient avec étonnement : « N’est-ce pas le fils du charpentier, le fils de Marie ? » (Cf. Mc 6, 2-3.) En plus de sa mère, ils mentionnaient ses « frères » et ses « sœurs », c’est-à-dire les membres de sa parenté (ses cousins), qui vivaient à Nazareth, ceux-là même, comme le rappelle l’évangéliste Marc, qui cherchaient à dissuader Jésus d’exercer son activité de maître (cf. Mt 3, 21). Évidemment, ils ne trouvaient en lui aucun motif qui pût justifier le début d’une activité nouvelle : ils pensaient que Jésus était et devait rester un juif quelconque.
6. L’activité publique de Jésus commença lors de sa trentième année, quand il prononça son premier discours à Nazareth : « Il entra, suivant son habitude, le jour du sabbat dans la synagogue, et il se leva pour faire la lecture. On lui donna le rouleau du prophète Isaïe… » (Lc 4, 16-17.) Jésus lit le passage qui commençait par ces mots : « L’Esprit du Seigneur est sur moi ; pour cela, il m’a consacré par l’onction et il m’a envoyé annoncer aux pauvres un message de joie… » (Lc 4,18.) Jésus s’adressa donc aux assistants et il annonça : « Aujourd’hui s’accomplit cette Écriture que vous venez d’entendre…. » (Lc 4, 21.)
7. Dans son activité d’enseignant, commencée à Nazareth et étendue par la suite à la Galilée et à la Judée jusqu’à la capitale, Jérusalem, Jésus sait recueillir et valoriser les fruits abondants qui sont présents dans la tradition religieuse d’Israël. Il la pénètre avec une intelligence nouvelle, il dégage ses valeurs vitales et il met en lumière ses perspectives prophétiques. Il n’hésite pas à dénoncer les déviations des hommes à l’égard des desseins de Dieu et de l’Alliance.
Il opère ainsi, dans le cadre de l’unique et même Révélation divine, le passage de « l’ancien » au « nouveau », sans abolir la Loi mais en la portant au contraire à son plein achèvement (cf. Mt 5,17). C’est sur cette pensée que s’ouvre la Lettre aux Hébreux : « Après avoir, à bien des reprises et de bien des manières, parlé autrefois à nos pères par les Prophètes, Dieu, en notre temps, nous a parlé par son Fils… » (He 1, 1.)
8. Ce passage de « l’ancien » au « nouveau » caractérise tout l’enseignement du « Prophète » de Nazareth. Le Sermon sur la montagne, que nous rapporte l’Évangile de Matthieu, en est un exemple particulièrement clair. Jésus dit : « Vous avez appris qu’il a été dit aux anciens : tu ne commettras pas de meurtre… Mais moi, je vous dis : quiconque se met en colère contre son frère sera soumis au jugement. » (Mt 5, 21-22.) « Vous avez appris qu’il a été dit : tu ne commettras pas d’adultère. Mais moi je vous dis : quiconque regarde une femme avec convoitise a déjà commis l’adultère avec elle dans son cœur. » (Mt 5, 27-28.) « Vous avez appris qu’on a dit : tu aimeras ton prochain et tu haïras ton ennemi. Mais moi je vous dis : aimez vos ennemis et priez pour ceux qui vous persécutent… » (Mt 5, 43-44.) Enseignant ainsi, Jésus déclare en même temps : « Ne pensez pas que je sois venu pour abolir la Loi et les Prophètes ; je ne suis pas venu pour abolir mais pour accomplir. » (Mt 5, 17.)
9. Ce mot « accomplir » est un mot-clef qui se rapporte non seulement à l’enseignement de la vérité révélée par Dieu mais aussi à toute l’histoire d’Israël, à cette histoire du peuple dont Jésus est le fils. Cette histoire extraordinaire, guidée dès le commencement par la main puissante du Dieu de l’Alliance, trouve en Jésus son accomplissement. Le dessein que le Dieu de l’Alliance avait inscrit dès le début dans cette histoire, en faisant l’histoire du salut, tendait à la « plénitude des temps » (Ga 4, 4), laquelle se réalise en Jésus-Christ. Le Prophète de Nazareth n’hésite pas à en parler dès son premier discours prononcé dans la synagogue de sa ville.
10. Les paroles de Jésus à ses opposants, que nous rapporte l’Évangile de Jean, sont particulièrement éloquentes : « Votre père Abraham a exulté dans l’espérance de voir mon Jour… », et devant leur incrédulité : « Tu n’as pas encore cinquante ans et tu as vu Abraham ? », Jésus confirme encore plus explicitement : « En vérité, en vérité, je vous le dis : avant qu’Abraham fut, je suis. » (Cf. Jn 8, 56-58.) Il est évident que non seulement Jésus affirme qu’il est l’accomplissement des desseins salvifiques de Dieu, inscrits dans l’histoire d’Israël depuis les temps d’Abraham, mais que son existence précède le temps d’Abraham, jusqu’à s’identifier à « Celui qui est » (cf. Ex 3,14). C’est bien pour cela que c’est lui, Jésus-Christ, qui est l’accomplissement de l’histoire d’Israël, parce qu’il « dépasse » cette histoire par son mystère. Mais nous touchons ici à une autre dimension de la christologie, dont nous traiterons plus tard.
11. Pour l’instant, terminons par une dernière réflexion sur les deux généalogies que nous rapportent les deux évangélistes Matthieu et Luc. Il en ressort que Jésus est vrai fils d’Israël et que, en tant que tel, il appartient à toute la famille humaine. Aussi, si en Jésus, descendant d’Abraham, nous voyons accomplies les prophéties de l’Ancien Testament, découvrons en lui, selon l’enseignement de saint Paul, le principe et le centre de la « récapitulation » de l’humanité tout entière (cf. Ep 1, 10).
 
Catéchèse du 11 février 1987
Jésus, Messie et « roi »
1. Comme nous l’avons vu dans nos dernières catéchèses, l’évangéliste Matthieu termine sa généalogie de Jésus, fils de Marie, qu’il a placée au début de son Évangile, par les mots : « Jésus appelé Christ » (Mt 1,16). Le terme « Christ » est l’équivalent grec du mot hébraïque « Messie » qui veut dire « Oint ». Israël, le peuple élu de Dieu, a vécu pendant des générations dans l’attente de l’accomplissement de la promesse du Messie ; il a été préparé à sa venue à travers toute l’histoire de l’Alliance. Le Messie, c’est-à-dire l’Oint envoyé par Dieu, devait donner son accomplissement à la vocation du peuple de l’Alliance à qui, par la Révélation, avait été accordé le privilège de connaître la vérité sur Dieu lui-même et sur son projet de salut.
2. L’attribution du nom « Christ » à Jésus de Nazareth est le témoignage que les apôtres et l’Église primitive ont reconnu qu’en lui s’étaient réalisés les desseins du Dieu de l’Alliance et les attentes d’Israël. C’est ce que Pierre a proclamé au jour de la Pentecôte quand, inspiré par l’Esprit Saint, il parla pour la première fois aux habitants de Jérusalem et aux pèlerins venus pour les fêtes : « Que toute la Maison d’Israël sache donc avec certitude que ce Jésus que vous avez crucifié, Dieu l’a fait Seigneur et Christ. » (Ac 2, 36.)
3. Le discours de Pierre et la généalogie de Matthieu nous proposent à nouveau le riche contenu du mot « Messie-Christ » qui se trouve dans l’Ancien Testament et que nous étudierons lors de nos prochaines catéchèses. Le mot « Messie » comportant l’idée d’onction, ne peut être compris qu’en lien avec l’institution religieuse de l’onction avec de l’huile, qui était en usage en Israël et qui, nous le savons bien, est passée de l’ancienne Alliance dans la nouvelle. Dans l’histoire de l’ancienne Alliance, recevaient cette onction les personnes appelées par Dieu à la fonction et à la dignité de roi ou de prêtre, ou encore de prophète. La vérité sur le Christ-Messie doit donc être relue dans le contexte biblique de ce triple munus qui, dans l’ancienne Alliance, était conféré à ceux qui étaient destinés à guider ou à représenter le peuple de Dieu. Dans cette catéchèse, nous voulons nous arrêter sur la fonction et la dignité du Christ en tant que roi.
4. Quand l’ange Gabriel annonce à la Vierge Marie qu’elle a été choisie pour être la Mère du Sauveur, il lui parle de la royauté de son Fils : « … Le Seigneur Dieu lui donnera le trône de David son père, et il régnera pour toujours sur la Maison de Jacob, et son règne n’aura pas de fin. » (Lc 1, 32-33.) Ces paroles semblent correspondre à la promesse faite au roi David : « Lorsque tes jours seront accomplis… j’assurerai ta descendance… et je rendrai stable sa royauté. Il bâtira une maison pour mon Nom et je rendrai stable pour toujours le trône de son règne. Je serai pour lui un père, et il sera pour moi un fils » (2 S 7, 12-14.) On peut dire que cette promesse s’est accomplie en une certaine mesure dans Salomon, fils et successeur direct de David. Mais le sens plénier de la promesse allait bien au-delà des limites d’un royaume terrestre et concernait non seulement un avenir lointain mais une réalité qui allait même au-delà de l’histoire, du temps et de l’espace : « Je rendrai stable pour toujours le trône de son règne. » (2 S 7, 13.)
6. Lors de l’Annonciation, Jésus est présenté comme celui en qui s’accomplit l’antique promesse. Ainsi la vérité sur le Christ-roi se situe dans la tradition biblique du roi messianique (du Messie-roi). On la retrouve souvent sous cette forme dans les Évangiles qui nous parlent de la mission de Jésus de Nazareth et qui nous transmettent son enseignement. Significative à cet égard est l’attitude de Jésus lui-même, par exemple quand Bartimée, le mendiant aveugle, l’appelle pour lui demander de l’aide : « Fils de David, Jésus, aie pitié de moi ! » (Mc 10, 47.) Jésus, qui ne s’est jamais attribué ce titre, accepte les paroles prononcées par Bartimée comme si elles s’adressaient à lui. Il ne se préoccupe jamais d’en préciser la portée. S’adressant en effet aux pharisiens, il demande : « Que pensez-vous du Messie ? De qui est-il le Fils ? Ils lui répondirent : De David. Et il leur dit : « Comment donc David, inspiré par l’Esprit, l’appelle-t-il Seigneur en disant : « Le Seigneur a dit à mon Seigneur : siège à ma droite, jusqu’à ce que j’aie mis tes ennemis sous tes pieds » ? (Ps 109, 1.) Si donc David l’appelle Seigneur, comment peut-il être son Fils ? » (Mt 22, 42-45.)
6. Comme on le voit, Jésus attire l’attention sur la manière « limitée » et non pas suffisante, de comprendre le Messie sur la seule base de la tradition d’Israël, liée à l’héritage royal de David. Cependant, il ne repousse pas cette tradition, mais il l’accomplit dans le sens plénier qu’elle contenait, qui apparaît déjà dans les paroles prononcées durant l’Annonciation, et qui se manifestera par sa Pâque.
7. Un autre fait significatif est que, entrant dans Jérusalem la veille de sa passion, Jésus accomplit, comme le relèvent les évangélistes Matthieu (21, 5) et Jean (12,15), la prophétie de Zacharie qui exprime la tradition du « roi messianique » : « Exulte, fille de Sion ; pousse des cris de joie, fille de Jérusalem. Voici que ton roi vient à toi. Il est juste et victorieux, humble, monté sur un âne, sur un jeune ânon. » (Za 9, 9.) « Dites à la fille de Sion : voici que ton roi vient à toi, humble et monté sur un ânon, le petit d’une ânesse. » (Mt 21, 5.) C’est précisément sur un âne que Jésus est monté quand il fait son entrée solennelle à Jérusalem, accompagné par les cris d’enthousiasme : « Hosannah au Fils de David ! (Cf. Mt 21,1-10.) Malgré l’indignation des pharisiens, Jésus accepte l’acclamation messianique des « petits » (cf. Mt 21, 6 ; Lc 19, 40), en sachant bien que toute équivoque sur le titre de Messie sera dissipée par sa glorification à travers sa Passion.
8. La compréhension de la royauté comme pouvoir terrestre connaîtra une crise. La tradition n’en sortira pas éliminée mais clarifiée. Dans les jours qui suivent l’entrée deJésus à Jérusalem, on verra comment il faut comprendre les paroles de l’ange lors de l’Annonciation : « Le Seigneur Dieu lui donnera le trône de David son père… Il régnera pour toujours sur la Maison de Jacob et son règne n’aura pas de fin. » Jésus lui-même expliquera en quoi consiste sa royauté, et donc la vérité messianique, et comment il faut la comprendre.
9. Le moment décisif de cette clarification est dans l’échange de paroles entre Jésus et Pilate, que nous rapporte l’Évangile de Jean. Parce que Jésus a été accusé devant le gouverneur romain de « s’être proclamé roi » des juifs, Pilate lui pose une question qui intéresse particulièrement l’autorité romaine, parce que si Jésus a vraiment prétendu qu’il était « le roi des juifs » et s’il a été reconnu comme tel par ceux qui le suivent, il pourrait constituer une menace pour l’Empire. Pilate demande donc à Jésus : « Es-tu le roi des juifs ? » Jésus lui répondit : « Dis-tu cela de toi-même ou d’autres te l’ont-ils dit de moi ? » Et il explique : « Mon Royaume n’est pas de ce monde. S’il était de ce monde, mes serviteurs auraient combattu pour que je ne sois pas livré aux juifs. Mais mon Royaume n’est pas ici-bas. » Sur l’insistance de Pilate : « Donc, tu es roi ? », Jésus déclare : « Tu le dis : je suis roi. C’est pour cela que je suis né et pour cela je suis venu dans le monde : pour rendre témoignage à la vérité. Quiconque appartient à la vérité écoute ma voix » (Cf. Jn 18, 33-37.) Ces paroles sans équivoque de Jésus contiennent l’affirmation nette que le caractère ou munus royal, lié à la mission du Christ-Messie envoyé par Dieu, ne peut pas être compris dans un sens politique, comme s’il s’agissait d’un pouvoir terrestre, pas même dans sa relation avec le « peuple élu », Israël.
10. La suite du procès de Jésus confirme l’existence du conflit entre la conception qu’a le Christ de lui-même comme « Messie-roi », et celle, terrestre et politique commune dans le peuple. Jésus est condamné à mort sous l’accusation qu’il « s’est fait roi ». L’inscription placée sur la croix : « Jésus le Nazaréen, roi des juifs », prouvera que pour l’autorité romaine, c’est bien là le crime qu’il a commis. Les juifs qui, paradoxalement, aspiraient au rétablissement du « règne de David » dans un sens terrestre, à la vue de Jésus flagellé et couronné d’épines, que Pilate leur présentait par ces mots : « Voici votre roi », avaient crié : « Crucifie-le. Nous n’avons pas d’autre roi que César. »(Jn 19, 15.) Sur ce fond, nous pouvons mieux comprendre la signification de l’inscription apposée sur la croix du Christ, non sans référence à la définition que Jésus avait donnée de lui-même au cours de l’interrogatoire devant le Procurateur romain. C’est seulement en ce sens que le Christ Messie est « le roi » ; c’est seulement en ce sens qu’il met en œuvre la tradition du « roi messianique » présente dans l’Ancien Testament et inscrite dans l’histoire du peuple de l’ancienne Alliance.
11. Sur le calvaire, enfin, un dernier épisode éclaire la messianité royale de Jésus. Un des deux malfaiteurs crucifiés en même temps que Jésus manifeste cette vérité d’une manière pénétrante, quand il dit : « Jésus, souviens-toi de moi quand tu seras entré dans ton Royaume. » (Lc 23, 43.) Nous trouvons dans ce dialogue comme une ultime confirmation des paroles que l’ange avait adressées à Marie lors de l’Annonciation : Jésus « régnera… et son royaume n’aura pas de fin. » (Lc 1, 33.)
 
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