Jésus, inauguration et accomplissement du Royaume
1. « Les temps sont accomplis et le Royaume de Dieu est proche. ». (Mc 1, 15.) C’est par ces paroles que Jésus de Nazareth commence sa prédication messianique. Le Royaume de Dieu qui, en Jésus, fait irruption dans la vie et dans l’histoire de l’homme, constitue l’accomplissement des promesses de salut qu’Israël avait reçues du Seigneur. Jésus se révèle être le Messie non pas parce qu’il vise une domination temporelle et politique, selon la conception de ses contemporains, mais parce que, par sa mission qui culmine avec sa passion-mort-résurrection, « toutes les promesses de Dieu sont devenues « oui » (2 Co 1, 20).
2. Pour comprendre pleinement la mission de Jésus, il est nécessaire de rappeler le message de l’Ancien Testament qui proclame la royauté salvifique du Sauveur. Dans le cantique de Moïse (Ex 15, 1-18), le Seigneur est acclamé « roi » parce qu’il a libéré son peuple de manière admirable et l’a conduit, avec puissance et amour, vers la communion avec lui et avec les frères, dans la joie de la liberté. Le très ancien psaume 28/29 témoigne de la même foi : le Seigneur est contemplé dans la puissance de sa royauté qui domine toute la création et communique à son peuple force, bénédiction et paix (Ps 28/29, 10). C’est surtout dans la vocation d’Isaïe que la foi dans le Seigneur « roi » apparaît totalement imprégnée du thème du salut. Le « Roi », que le prophète contemple avec les yeux de la foi, « sur un trône haut et élevé » (Is 6, 1), c’est Dieu dans le mystère de sa sainteté transcendante et de sa bonté miséricordieuse par laquelle il se rend présent à son peuple, comme source d’amour qui purifie, pardonne et sauve : « Saint, saint, saint est le Seigneur, le Dieu des armées, toute la terre sera remplie de sa gloire. » (Is 6, 3.) Cette foi en la royauté salvifique du Seigneur a empêché que, dans le peuple de l’Alliance, la monarchie se développe de manière autonome comme dans les autres nations : le roi est l’élu, l’oint du Seigneur et, comme tel, il est l’instrument par lequel Dieu lui-même exerce sa souveraineté sur Israël (cf. 1 S 12, 12-15). « Le Seigneur règne », proclament continuellement les psaumes (cf.5, 3 ; 9, 6 ; 28, 10 ; 92, 1 ; 96, 1-4 ; 145, 10).
3. Face à l’expérience douloureuse des limites humaines et du péché, les prophètes annoncent une nouvelle Alliance dans laquelle le Seigneur lui-même sera le guide sauveur et royal de son peuple renouvelé (cf. Jr 31, 31-34 ; Ez 34, 7-16 ; 36, 24-28). C’est dans ce contexte que naît l’attente d’un nouveau David que le Seigneur suscitera pour qu’il soit l’instrument de l’Exode, de la libération, du salut (Ez 34, 23-25 ; cf. Jr 23, 5-6). À partir de ce moment, la figure du Messie apparaîtra en lien étroit avec l’inauguration de la pleine royauté de Dieu. Après l’Exil, même si l’institution de la monarchie est affaiblie en Israël, on continue à approfondir la foi en la royauté que Dieu exerce sur son peuple et qui s’étendra jusqu’aux « extrémités de la terre ». Les psaumes qui chantent le Seigneur roi constituent le témoignage le plus significatif de cette espérance (cf. Ps 95, 98). Cette espérance atteindra sa plus grande intensité quand le regard de la foi, se dirigeant au-delà du temps de l’histoire humaine, comprendra que ce n’est que dans l’éternité à venir que le Royaume de Dieu sera établi avec toute sa puissance. Alors, par la résurrection, les rachetés seront en pleine communion de vie et d’amour avec le Seigneur (cf. Dn 7, 9-10 ; 12, 2-3).
4. Jésus se réfère à cette espérance de l’Ancien Testament et proclame qu’elle est accomplie. Le Règne de Dieu constitue le thème central de sa prédication, comme le montrent en particulier les paraboles. La parabole du semeur (Mt 13, 3-8) proclame que le Royaume de Dieu est déjà à l’œuvre dans la prédication de Jésus, et en même temps elle incite à regarder l’abondance des fruits qui constitueront la richesse surabondante du Royaume à la fin des temps. La parabole de la graine qui grandit toute seule (Mc 4, 26-29) souligne que le Royaume n’est pas une œuvre humaine mais uniquement le don de l’amour de Dieu qui agit dans le cœur des croyants et guide l’histoire humaine vers son accomplissement définitif dans la communion éternelle avec le Seigneur. La parabole de l’ivraie au milieu du bon grain (Mt 13, 24-30) et celle du filet de pêche (Mt 13, 47-52) suggèrent avant tout la présence, déjà agissante, du salut de Dieu. Cependant, en même temps que les « fils du Royaume », les « fils du Malin » sont également présents, les ouvriers d’iniquité : ce n’est qu’au terme de l’histoire que les puissances du mal seront détruites et que celui qui aura accueilli le Royaume sera pour toujours avec le Seigneur. Les paraboles du trésor caché et de la perle précieuse (Mt 13, 44-46), enfin, expriment la valeur suprême et absolue du Royaume de Dieu : celui qui comprend cela est disposé à affronter n’importe quel sacrifice et renonce à tout pour y entrer.
5. À partir de cet enseignement de Jésus apparaît une richesse très éclairante. Le Royaume de Dieu, dans sa réalisation pleine et totale, est certainement à venir, « il doit venir » (cf. Mc 9, 1 ; Lc 22, 18) ; la prière du Notre Père enseigne à invoquer sa venue : « Que ton Règne vienne. » (Mt 6,10.) En même temps, cependant, Jésus affirme que le Royaume de Dieu « est déjà venu » (Mt 12, 28), « il est au milieu de vous » (Lc 17, 21) par la prédication et les œuvres de Jésus. En outre, il ressort de tout le Nouveau Testament que l’Église fondée par Jésus est le lieu où la royauté de Dieu se rend présente, dans le Christ, comme don du salut dans la foi, de la vie nouvelle dans l’Esprit, de la communion dans la charité. Ainsi apparaît le rapport étroit qui existe entre le Royaume et Jésus, un rapport si fort que le Royaume de Dieu peut aussi être appelé « le Royaume de Jésus » (Ep 5, 2 ; 2 P 1, 11), comme, du reste, l’affirme Jésus lui-même devant Pilate, affirmant que « son » Royaume n’est pas de ce monde (Jn 18, 36).
6. À cette lumière, nous pouvons comprendre les conditions qu’indique Jésus pour entrer dans le Royaume. Elles peuvent se résumer par le mot « conversion ». Par la conversion, l’homme s’ouvre au don de Dieu (cf. Lc 12, 32) qui « appelle à son Royaume et à sa gloire » (1 Th 2, 12) ; il accueille le Royaume comme un petit enfant (Mc 10, 15) et il est disposé à n’importe quel renoncement pour pouvoir y entrer (cf. Lc 18, 29 ; Mt 19, 29 ; Mc 10, 29). Le Royaume de Dieu exige une « justice » profonde ou nouvelle (Mt 5, 20) : il demande que l’on s’engage à faire « la volonté de Dieu » (Mt 7, 21) ; il demande simplicité intérieure « semblable à celle des enfants » (Mt 18, 3 ; Mc 10, 15) ; il comporte le dépassement de l’obstacle que constituent les richesses (cf. Mc 10, 23-24).
7. Les Béatitudes proclamées par Jésus (cf. Mt 5, 3-12) apparaissent comme la magna charta du Royaume des cieux qui est donné aux pauvres en esprit, aux affligés, aux doux, à ceux qui ont faim et soif de justice, aux miséricordieux, à ceux qui ont le cœur pur, à ceux qui sont des artisans de paix, à ceux qui sont persécutés à cause de la justice. Les Béatitudes n’indiquent pas seulement les exigences du Royaume ; elles manifestent avant tout l’œuvre que Dieu accomplit en nous rendant semblables à son Fils (Rm 8, 29) et capables d’éprouver ses sentiments (Ph 2, 5 ss.) d’amour et de pardon (cf. Jn 13, 34-35 ; Col 3, 13).
8. L’Église du Nouveau Testament, qui l’a vécu dans la joie de sa foi pascale, témoigne de cet enseignement de Jésus sur le Royaume de Dieu. Elle est la communauté des « petits » que le Père a libérés de la puissance des ténèbres et a fait passer dans le Royaume de son Fils bien-aimé (Col 1, 13) ; elle est la communauté de ceux qui vivent « en Christ », se laissant conduire par l’Esprit-Saint sur les chemins de la paix (Lc 1, 79), et qui luttent pour ne pas « tomber en tentation » et pour éviter les œuvres de la « chair », sachant bien que « celui qui les accomplit n’héritera pas du Royaume de Dieu » (Ga 5, 21). L’Église est la communauté de ceux qui annoncent, par leur vie et la parole, le message même de Jésus : « Le Royaume de Dieu est proche. » (Lc 10, 9.)
9. L’Église qui, « au cours des siècles, tend sans cesse vers la plénitude de la vérité divine, jusqu’à ce qu’en elle s’accomplissent les paroles de Dieu » (DV, 8), prie le Père au cours de chaque célébration eucharistique pour que « son Règne vienne ». Elle vit dans une ardente attente de la venue glorieuse du Seigneur et Sauveur Jésus, lequel offrira à la divine Majesté « le Royaume éternel et universel : Royaume de vérité et de vie, de sainteté et de grâce, de justice, d’amour et de paix » (Préface de la solennité du Christ-Roi). Cette attente du Seigneur est une source constante de confiance et d’énergie. Elle stimule les baptisés, devenus participants de la dignité royale du Christ, pour qu’ils vivent chaque jour « dans le Royaume du Fils bien-aimé », pour qu’ils témoignent et annoncent la présence du Royaume par les œuvres mêmes de Jésus (cf. Jn 14, 12). En vertu de ce témoignage de foi et d’amour, enseigne le Concile, le monde sera imprégné de l’esprit du Christ et atteindra plus efficacement sa fin dans la justice, la charité et la paix (LG, 36).
L’encyclique « Redemptoris Mater »
1. La solennité de l’Annonciation du Seigneur que nous célébrons aujourd’hui tourne notre pensée vers la maison de Nazareth et nous plonge dans l’émerveillement silencieux que sommes habitués à ressentir en contemplant par la pensée le rayon de lumière de l’Esprit-Saint qui inonda de sa puissance la Vierge « pleine de grâce ». C’est l’événement mystérieux qu’attendait toute l’histoire et vers lequel, depuis lors, l’histoire qui a suivi a continué et continuera à converger, avec un émerveillement toujours renaissant. Par cette extraordinaire liaison entre ciel et terre qui eut pour protagonistes — dans le monde des créatures — l’ange et l’humble fille du peuple d’Israël, le cours des siècles a débouché sur « la plénitude des temps », a sanctionné ce moment caché où le Fils de Dieu est venu habiter au milieu de nous (Jn 1,14). Cet événement admirable a été rendu possible grâce à Marie, la Mère du Rédempteur. Sans son « oui », à l’initiative de Dieu, le Christ ne serait pas né.
2. C’est dans ce climat spirituel du mystère de l’Annonciation et au jour même de sa célébration liturgique que j’ai situé mon encyclique consacrée à la Vierge Marie, que j’avais annoncée le 1er janvier et qui est publiée aujourd’hui dans la perspective de l’Année mariale. J’y ai réfléchi depuis longtemps. Je l’ai longuement cultivée dans mon cœur. Je remercie maintenant le Seigneur pour m’avoir permis d’offrir ce service aux fils et aux filles de l’Église, répondant à des attentes dont divers signaux m’étaient parvenus.
3. Cette encyclique consiste, en substance, en une « méditation » sur la révélation du mystère du salut qui a été communiqué à Marie à l’aube de la Rédemption et auquel elle a été appelée à participer et à collaborer d’une manière toute exceptionnelle et extraordinaire. C’est une méditation qui parcourt à nouveau et, par certains aspects, approfondit le magistère conciliaire, spécifiquement le huitième chapitre de la Constitution dogmatique Lumen gentium sur « la Bienheureuse Vierge Marie, Mère de Dieu, dans le mystère du Christ et de l’Église ». Vous savez, chers frères et sœurs, qu’il s’agit du chapitre qui couronne le document fondamental de Vatican II ; un texte particulièrement significatif, parce qu’aucun Concile œcuménique n’avait auparavant présenté une aussi vaste synthèse de la doctrine catholique sur la place que la très sainte Vierge Marie occupe dans le mystère du Christ et de l’Église. Les réflexions qui en découlent se situent à l’horizon biblique, de son commencement aux visions symboliques de l’Apocalypse, chargées de mystère, sur le monde à venir. À plusieurs reprises apparaît là, dans les étapes et dans le message du salut, la figure d’une « femme », qui prend un visage précis en Marie de Nazareth quand sonne l’heure de la Rédemption. Redemptoris Mater est le nom de cette encyclique, son enseigne emblématique, qui indique déjà dès le départ son orientation doctrinale et pastorale en direction du Christ.
4. Le caractère christologique du discours développé dans l’encyclique se fond avec la dimension ecclésiale et la dimension mariologique. L’Église est le Corps du Christ qui s’avance mystiquement dans les siècles (cf. 1 Co 12, 27). Marie de Nazareth en est la Mère. Elle est la Mère de l’Église. Aussi l’Église regarde-t-elle Marie à travers Jésus, comme elle « regarde » Jésus à travers Marie (cf. Redemptoris Mater, 26). Cette réciprocité nous permet d’approfondir sans cesse, en même temps que le patrimoine des vérités à croire, l’orbite de « l’obéissance de la foi », qui marque les pas de cette Très-Haute créature, de la maison de Nazareth à Ain-Karim, au Temple, à Cana, sur le Calvaire. Puis, entre les murs du Cénacle, dans l’attente, remplie de prière, de l’Esprit-Saint. Marie « avança dans le pèlerinage de la foi et garda fidèlement l’union avec son Fils jusqu’à la Croix » (Lumen gentium, 58). Servante, Mère, disciple du Seigneur, Marie est un modèle, un guide et un soutien sur le chemin du peuple de Dieu, particulièrement dans les étapes les plus décisives. Voici l’étape du bimillénaire de la naissance du Christ qui s’approche à grands pas. C’est une échéance qui demande d’être vécue, au-delà de l’aspect commémoratif, dans sa réalité permanente de « plénitude du temps ». Aussi est-il nécessaire d’y préparer dès maintenant nos esprits et nos cœurs. Et le pèlerinage de foi, qui est la synthèse de l’expérience vécue par la Vierge Marie, ouvre une route que au cours de l’Année mariale, l’Église parcourra à la lumière du Magnificat : l’hymne prophétique, fait de tous ceux hommes et femmes, qui se sentent de manière authentique l’Église et qui, à cause de cela, se rendent compte des impératifs des « temps nouveaux », dans toute leur ampleur.
5. L’encyclique exprime le souffle qui émane de l’universalité de la rédemption accomplie par le Christ et de l’universalité de la maternité de la Vierge Marie. Adressée aux fidèles de l’Église catholique appelés à célébrer l’Année mariale, l’encyclique exprime la profonde aspiration à l’unité de tous les chrétiens que Vatican II a codifiée et qu’exprime le dialogue œcuménique. Elle fait donc écho à la joie et à la consolation manifestées par le Concile qui constatait que « parmi les frères désunis aussi, il n’en manque pas qui rendent à la Mère du Seigneur et Sauveur l’honneur qui lui est dû, spécialement parmi les Orientaux, lesquels vont, d’un élan fervent et d’une âme toute dévouée, vers la Mère de Dieu toujours Vierge pour lui rendre leur culte » (Lumen gentium, 69). Dans cet ordre d’idées, j’ai voulu aussi rappeler le millénaire du baptême de saint Vladimir de Kiev, survenu en 988, qui marqua le début du christianisme parmi les peuples de la Rus, s’étendant ensuite à d’autres territoires de l’Europe orientale jusqu’au nord de l’Asie. L’Église tout entière est invitée à s’unir par la prière à tous ceux, orthodoxes et catholiques, qui célèbrent cet anniversaire.
6. L’horizon de Redemptoris Mater, touchant la dimension cosmique du mystère de la Rédemption, est ouvert au genre humain tout entier par la solidarité qui lie l’Église aux hommes avec lesquels elle partage le cheminement terrestre, consciente des formidables questions qui agitent les racines de la civilisation à la frontière entre les deux millénaires, dans l’alternance éternelle entre la « chute » et la « résurrection » de l’homme. Elle assume les grandes aspirations qui parcourent aujourd’hui la conscience du monde : les individus, les familles, les nations. À la sainte Mère du Rédempteur je confie avec affection cette encyclique, en souhaitant que les célébrations promues dans les Églises particulières au cours de l’Année sainte puissent y trouver ume inspiration pour un fort accroissement de la vie chrétienne, spécialement par la participation aux sacrements de pénitence et d’Eucharistie. Ce sont là les sources où puiser l’énergie nécessaire pour remplir sa mission dans l’Église et dans le monde, selon l’ordre que la Vierge répète aussi en cette phase de l’histoire : « Faites ce qu’il (le Christ) vous dira. » (Jn 2, 5.)
Le voyage en Amérique latine
1. Aujourd’hui, mercredi de la Semaine sainte, nous nous rencontrons au retour de mon voyage pastoral en deux pays voisins d’Amérique latine : le Chili et l’Argentine. Comme on le sait, au début de mon ministère sur le Siège de Pierre, en décembre 1978, ces deux nations se sont trouvées au bord d’une guerre qui aurait pu par la suite s’étendre à d’autres pays d’Amérique du Sud. Je pense que c’est un signe de la Providence de Dieu qu’il ait été possible d’arrêter la marche vers la guerre, et que le Chili et l’Argentine aient proposé au Siège apostolique d’exercer une médiation dans la controverse sur la zone australe. Je désire manifester encore une fois ma profonde gratitude à M. le cardinal Antonio Samorè qui, en décembre 1978, commença les premières démarches pour empêcher la guerre et dirigea ensuite jusqu’à sa mort, en février 1983 — les travaux des experts des deux parties. Finalement ces travaux — grâce, également, à ceux qui ont continué l’œuvre du cardinal Samorè — ont été couronnés par un traité de paix et d’amitié entre le Chili et l’Argentine, qui fut signé au Vatican le 29 novembre 1984.
2. Le but de ma visite a été surtout de rendre grâce. Je voulais, avec les deux peuples, rendre grâce à Dieu pour la solution pacifique de la controverse, par laquelle ont été épargnées à l’Argentine et au Chili des pertes incalculables, surtout de tant de jeunes vies humaines, qui se seraient produites, conséquence douloureuse de la guerre. Dans ce contexte, je désire remercier les autorités d’État de l’Argentine et du Chili, ainsi que les épiscopats des deux pays, de leur invitation à accomplir ce voyage. Je remercie en même temps tous ceux qui ont contribué à la préparation de cette visite et qui ont facilité son déroulement. Étant donné que la décision bilatérale de suspendre le recours aux armes et d’entamer le processus de médiation a été prise à Montevideo, capitale de l’Uruguay, il a semblé opportun de commencer par cette ville mon voyage d’action de grâce. J’exprime ma vive gratitude aux autorités civiles de l’Uruguay, à l’archevêque de Montevideo, aux autres évêques du pays comme aussi aux prêtres, aux religieux, aux religieuses et à tous les fidèles, pour l’accueil qu’ils m’ont réservé en cette capitale et pour la participation nombreuse à l’Eucharistie d’action de grâce sur le grand terrain « Tres Cruces ».
3. Ma visite au Chili et en Argentine a eu en même temps un caractère pastoral analogue à celui de beaucoup d’autres voyages qu’il m’a été donné d’accomplir auparavant pour exercer mon ministère de Successeur de Pierre en divers pays des cinq continents. La visite au Chili a duré du 1er au 6 avril : elle a été modelée par la géographie de ce pays qui s’étend sur plus de 4000 km, comme une bande étroite entre les chaînes des Andes et la côte de l’océan Pacifique. La partie la plus importante de ma visite s’est concentrée dans la capitale, Santiago du Chili (qui compte plus d’un tiers de la population totale du pays) et, après une grande rencontre à Valparaiso, elle s’est poursuivie en passant par les villes suivantes, du sud vers le nord : Punta Arenas, Puerto Montt, Concepcion, Temuco, La Serena, Antofagasta. En liaison avec ce programme « géographique », s’est déroulé aussi un programme « thématique », sur les aspects fondamentaux de la mission de l’Église au Chili. Lors de la rencontre qui eut lieu avec l’épiscopat du Chili, j’ai exhorté mes confrères bien-aimés à contribuer de toutes leurs forces à l’affermissement de la concorde et de la paix dans le respect des droits fondamentaux de l’homme. J’ai rappelé aux prêtres que le Christ a mis dans leurs mains l’immense trésor de la Rédemption, et je les ai exhortés à mettre en œuvre une action pastorale qui mène à la conversion et à une vie chrétienne authentique. À l’immense foule des « poblaciones », à la périphérie de Santiago, comme aussi aux « campesinos » et aux indigènes « mapuches » dans la ville de Temuco, j’ai manifesté la sollicitude entière et cordiale de l’Église, soulignant les droits des plus pauvres et des minorités, invitant au dialogue constructif et à la solidarité. Au sanctuaire de Maipù, j’ai confié le Chili à Marie, Vierge du Carmel, Patronne de la nation et Mère de l’espérance. À l’université catholique de Santiago, j’ai rencontré le monde de la culture et les intellectuels chiliens. J’ai reçu en outre, à leur demande, un groupe de dirigeants politiques de divers partis, auxquels j’ai rappelé les principes moraux chrétiens qui doivent être à la base de toute convivence sociale. J’ai parlé de la paix nationale et internationale à Punta Arenas, de la famille et du mariage à Valparaiso, de l’évangélisation des peuples à Puerto Montt, du travail et du chômage à Concepcion, de la valeur des cultures locales dans le message radiotélévisé adressé aux populations de l’île de Pâques. Enfin, à Antofagasta, j’ai apporté le réconfort de la foi et de l’amitié chrétienne aux prisonniers et j’ai redit l’importance du cheminement de l’évangélisation pour le cinquième centenaire de la première annonce de l’Évangile en Amérique latine.
4. Le sommet de ma visite au Chili a été la béatification de sœur Teresa de Los Andes, une carmélite. C’est la première fille de l’Église au Chili à être élevée à la gloire des autels. Cette cérémonie de béatification, au cours de laquelle j’ai parlé lors de l’homélie de la réconciliation, a eu une éloquence spéciale, sur le fond de la difficile situation intérieure de cette nation. Je dois exprimer une reconnaissance particulière à la communauté ecclésiale de Santiago qui, à aucun moment n’a cédé à la provocation, gardant une attitude vraiment digne d’une grande manifestation religieuse. En vérité, l’amour est le plus fort ! Je crois que cette visite a renforcé la solidarité chrétienne de toute l’Église avec nos frères et sœurs du Chili, pays au grand héritage culturel marqué par des siècles d’intense vitalité chrétienne et pleinement conscient de son identité aussi dans les domaines social et politique.
5. Ma visite en Argentine a duré du 6 au 12 avril. Commençant par la capitale, Buenos Aires, le voyage s’est poursuivi par les villes suivantes : Bahia Blanca, Viedma Mendoza, Cordoba, Tucuman, Salta, Corrientes, Paranà, Rosario. Selon l’aspect thématique, le voyage s’est déroulé en syntonie avec la spécificité de chacune des régions. Il a pris principalement en considération les thèmes de la catéchèse et de la pastorale, en conformité avec les besoins de toute l’Église en Argentine et le progrès social accompli par ce pays dans le respect des droits de toute personne humaine. Lors de la rencontre à Bahia Blanca avec le monde du travail, j’ai appelé à faire en sorte que le travail, qui, dans le Christ, peut devenir un moyen de rédemption, contribue à consolider les bases d’un authentique humanisme chrétien ; à Viedma, nous avons commémoré le cinquième centenaire de l’évangélisation de l’Amérique latine et l’œuvre héroïque accomplie par les premiers missionnaires en Patagonie ; à Mendoza, ville merveilleuse entourée des sommets enneigés de l’Aconcagua et des autres montagnes de la Cordillère, le thème a été le suivant : « La paix, don de Dieu, qui se conquiert chaque jour » ; à Cordoba, le sujet fut le mariage dans la doctrine catholique, qui le présente comme indissoluble, fondé sur l’amour des conjoints et finalisé vers la famille ; à Tucuman, ville qui fut le berceau de l’indépendance, je me suis arrêté sur le thème de la liberté et de la piété, comprise aussi comme amour de la patrie ; à Salta, j’ai parlé des valeurs des cultures locales, appelant à l’espérance qui naît de la réalité du baptême ; à Corrientes, le thème central a été la dévotion à la très sainte Vierge Marie dans le cadre de la religiosité populaire ; à Parana, j’ai développé le thème de l’immigration et de ses divers problèmes sociaux et religieux ; à Rosario, enfin, j’ai traité de la vocation et de la mission des laïcs dans l’Église. Les problèmes du travail et les suggestions pour leur solution graduelle ont été abordés dans les rencontres avec les travailleurs au « Mercado Central » de Buenos Aires et avec les industriels, tandis qu’au « Teatro Colon » a eu lieu une rencontre importante avec le monde de la culture. Il y eut également une rencontre avec la communauté ukrainienne : j’ai prié dans sa cathédrale à Buenos Aires rappelant le prochain millénaire du baptême de ses ancêtres. Il y eut également par la suite des rencontres de caractère interreligieux et œcuménique.
6. L’événement final — et aussi le sommet — du programme de ma visite en Argentine a été la Journée mondiale de la jeunesse, qui s’est déroulée le dimanche des Rameaux. Les années précédentes, cette fête avait son épicentre dans la basilique Saint-Pierre, à Rome. Cette fois, la ville de Buenos Aires a été choisie : sur une grande esplanade, une grande foule de jeunes s’est réunie, des jeunes en provenance d’abord de toute l’Argentine, puis de toute l’Amérique latine, et enfin des autres continents. Était également présente une importante délégation italienne, près de 500 jeunes, en particulier de Rome. Les paroles de saint Jean : « Nous avons reconnu l’amour que Dieu a pour nous et nous avons cru en lui » (1 Jn 4, 16) ont été le thème de la Journée. La cérémonie solennelle s’est terminée par l’acte de consécration à la Vierge de Lujan. La veillée nocturne du samedi précédent, la liturgie de ce dimanche des Rameaux, le programme tout entier : tout cela a été fort bien préparé par les organisateurs et chaque instant a été vécu intensément par les participants.
7. Très chers frères et sœurs : avec le dimanche des Rameaux, nous sommes entrés dans la période de la Semaine sainte. Qu’elle soit source de renouveau pascal pour toute l’Église dans le monde entier, et en particulier au Chili, en Argentine et à Montevideo, comme j’ai eu l’occasion de le sou ligner surtout dans les diverses rencontres avec les malades. À tous, et en particulier à tous ceux qui sont venus à Rome pour la Semaine sainte, je souhaite la grâce de l’union au Christ crucifié et ressuscité : que la mort rédemptrice qu’il a subie par amour de chacun de nous et de nous tous porte toujours en nous des fruits de vie nouvelle : « Car Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils unique, afin que tout homme qui croit en lui ne meure pas mais qu’il ait la vie éternelle. »
Jésus-Messie et la Sagesse de Dieu
1. Dans l’Ancien Testament, une riche tradition de doctrine sapientielle s’est développée et épanouie. Sur le plan humain, elle manifeste la soif de l’homme de coordonner les données de ses expériences et de ses connaissances afin d’orienter sa vie de la manière la plus profitable et la plus sage. De ce point de vue, Israël ne s’éloigne pas des formes sapientielles présentes dans d’autres cultures de l’antiquité et élabore sa propre sagesse de vie qui embrasse les divers secteurs de l’existence : individuel, familial, social, politique. Cette recherche sapientielle, cependant, ne fut jamais disjointe de la foi dans le Seigneur, Dieu de l’Exode, et cela était dû à la conviction, toujours présente dans l’histoire du peuple élu, qu’en Dieu seul résidait la Sagesse parfaite. Aussi Israël retint-il que la « crainte du Seigneur », c’est-à-dire l’orientation religieuse et vitale vers lui, était le « principe », le « fondement », « l’école » de la vraie sagesse (Pr 1, 7 ; 9, 10 ; 15, 33).
2. Sous l’influence de la tradition liturgique et prophétique, le thème de la Sagesse s’enrichit d’un singulier approfondissement, arrivant à imprégner tout le contenu de la Révélation. En effet, après l’exil, on comprend plus clairement que la sagesse humaine est un reflet de la Sagesse divine que Dieu « a répandue sur toutes ses œuvres, sur tout mortel, selon sa générosité » (Si 1, 7-8). Le moment culminant du don de la Sagesse arrive avec la Révélation au peuple élu, à qui le Seigneur fait connaître sa Parole (Dt 30, 14). Et, bien plus, la Sagesse divine, connue sous la forme la plus plénière dont l’homme soit capable, est la Révélation elle-même, la « Torah », le « Livre de l’Alliance du Dieu Très-Haut » (Si 24, 22).
3. Dans ce contexte, la Sagesse divine apparaît comme le dessein mystérieux de Dieu qui est à l’origine de la création et du salut. Elle est la lumière qui éclaire toute chose, la parole qui révèle, la force d’amour qui unit Dieu à sa création et à son peuple. La Sagesse divine n’est pas considérée comme une doctrine abstraite, mais comme une personne qui vient de Dieu : elle est proche de lui « dès le commencement » (Pr 8, 23), elle fait ses délices au moment de la création du monde et de l’homme, pendant lequel elle joue devant lui (cf. Pr 8, 22-31).
Le texte du Siracide reprend ce thème et le développe, décrivant la Sagesse divine qui trouve son lieu de « repos » en Israël et s’établit en Sion (Si 24, 3-12), indiquant ainsi que la foi du peuple élu constitue la voie la plus sublime pour entrer en communion avec la pensée et les desseins de Dieu. Le dernier fruit vétéro-testamentaire de cet approfondissement est le Livre de la Sagesse, rédigé peu avant la naissance de Jésus. La Sagesse divine y est définie comme « l’émanation de la puissance de Dieu, le reflet de la lumière éternelle, un miroir sans tache de l’activité de Dieu et une image de sa bonté », la source de l’amitié divine et de la prophétie elle-même (Sg 8, 25-27).
4. À ce niveau de symbole personnalisé du dessein divin, la Sagesse est une figure par laquelle on annonce l’intimité de la communion avec Dieu et l’exigence d’une réponse personnelle d’amour. Aussi la Sagesse apparaît-elle comme l’épouse (Pr 4, 6-9), la compagne de la vie (Pr 6, 22). Avec les motivations profondes de l’amour, elle invite l’homme à sa communion et donc à la communion avec le Dieu vivant. Cette communion est décrite par l’image liturgique du banquet : « Venez, mangez mon pain, buvez le vin que j’ai préparé pour vous. » (Pr 9, 5) ; une image que la littérature apocalyptique reprendra pour indiquer la communion éternelle avec Dieu quand il aura éliminé la mort pour toujours (Is 25, 6-7).
5. À la lumière de cette tradition sapientielle, nous pouvons mieux comprendre le mystère de Jésus Messie. Déjà un texte prophétique du Livre d’Isaïe parle de l’Esprit du Seigneur qui se posera sur le Roi-Messie, et il caractérise cet Esprit avant tout comme un « Esprit de sagesse et d’intelligence » et également comme un « Esprit de connaissance et de crainte du Seigneur » (Is 11, 2). Dans le Nouveau Testament, divers textes présentent Jésus comme étant rempli de la Sagesse divine. L’Évangile de l’enfance de saint Luc fait comprendre la riche signification de la présence de Jésus parmi les Docteurs dans le Temple, où « tous ceux qui l’écoutaient étaient remplis d’étonnement devant son intelligence » (Lc 2, 47), et il résume la vie cachée à Nazareth par ces paroles bien connues : « Et Jésus grandissait en sagesse et en grâce devant Dieu et devant les hommes. » (Lc 2, 52.)
Durant les années du ministère de Jésus, son enseignement suscitait surprise et étonnement : « Et beaucoup de ceux qui l’écoutaient demeuraient frappés d’étonnement et disaient : Mais d’où cela lui vient-il ? Quelle est cette sagesse qui lui a été donnée ? » (Mc 6, 2.)
Cette Sagesse, qui venait de Dieu, conférait à Jésus un prestige particulier : « Il enseignait en effet non pas comme les scribes mais comme quelqu’un qui a autorité » (Mt 7, 29) ; aussi se présente-t-il comme celui qui est « plus que Salomon » (Mt 12, 42). Salomon étant la figure idéale de celui qui a reçu la Sagesse divine, il s’ensuit que, par ces mots, Jésus apparaît explicitement comme la vraie Sagesse révélée aux hommes.
6. Cette identification de Jésus avec la Sagesse est affirmée avec une profondeur singulière par l’apôtre Paul. Le Christ, écrit-il, « par l’œuvre de Dieu, est devenu pour nous sagesse, justice, sanctification et rédemption » (1 Co 1, 30). Jésus, donc, est « la sagesse qui n’est pas de ce monde… que Dieu a prédestinée avant tous les siècles pour notre gloire » (1 Co 2, 6-7). La « Sagesse de Dieu » est identifiée au Seigneur de gloire qui a été crucifié. Par la croix et la résurrection de Jésus se révèle donc, dans toute sa splendeur, le dessein miséricordieux de Dieu qui aime et pardonne l’homme au point d’en faire une nouvelle créature. La Sainte Écriture parle aussi d’une autre sagesse qui ne vient pas de Dieu, « la sagesse de ce monde », orientation de l’homme qui refuse de s’ouvrir au mystère de Dieu, qui prétend être l’artisan de son propre salut. À ses yeux, la croix apparaît comme une folie ou une faiblesse, mais celui qui a la foi en Jésus Messie et Seigneur fait l’expérience, avec l’Apôtre, que « ce qui est folie de Dieu est plus sage que les hommes et que ce qui est faiblesse de Dieu est plus fort que les hommes » (1 Co 1, 25).
7. Le Christ est contemplé toujours plus profondément comme la vraie « Sagesse de Dieu ». Ainsi est-il proclamé, avec une référence claire au langage des Livres sapientiels, « image du Dieu invisible », « engendré avant toute créature », Celui en qui tout a été créé et par qui tout subsiste (cf. Col 1, 15-17). En tant que Fils de Dieu, il est « le rayonnement de sa gloire et l’empreinte de sa substance, et tout subsiste par la puissance de sa parole » (He 1, 3). La foi en Jésus, Sagesse de Dieu, conduit à une « pleine connaissance » de la volonté divine, « en toute sagesse et intelligence spirituelle », et fait que l’on peut se comporter « d’une manière digne du Seigneur, afin de lui plaire en tout, en portant du fruit par toutes sortes de bonnes œuvres et en croissant dans la connaissance de Dieu » (Col 1, 9-10).
8. De son côté, l’évangéliste Jean, en s’appuyant sur la Sagesse décrite dans son intimité avec Dieu, parle du Verbe qui était au commencement près de Dieu, et il confesse que « le Verbe était Dieu » (Jn 1, 1). La Sagesse, que l’Ancien Testament était arrivé à équiparer à la Parole de Dieu, est maintenant identifiée à Jésus, le Verbe qui « s’est fait chair et qui a planté sa tente parmi nous » (Jn 1, 14). Comme la Sagesse, Jésus aussi, Verbe de Dieu, invite au banquet de sa Parole et de son Corps, parce qu’il est « le pain de la vie » (Jn 6, 48), parce qu’il donne l’eau vive de l’Esprit (Jn 4, 10 ; 7, 37-39), parce qu’il a « les paroles de la vie éternelle » (Jn 6, 68). En tout cela, Jésus est vraiment « plus que Salomon », parce que non seulement il accomplit pleinement la mission de la Sagesse de montrer et de communiquer la voie, la vérité et la vie, mais parce qu’il est lui-même « la voie, la vérité et la vie » (Jn 14, 6), parce qu’il est la suprême révélation de Dieu dans le mystère de sa paternité (Jn 1, 18 ; 17, 6).
9. Cette foi en Jésus, révélateur du Père, constitue l’aspect le plus sublime et le plus consolant de la Bonne Nouvelle. C’est précisément là le témoignage qui nous parvient des premières communautés chrétiennes, dans lesquelles continuait à résonner l’hymne de louange que Jésus avait élevé vers le Père, le bénissant de ce que, dans son bon plaisir, il avait révélé « ces choses » aux petits. L’Église a grandi tout au long des siècles avec cette foi : « Personne ne connaît le Fils sinon le Père, et personne ne connaît le Père sinon le Fils et celui à qui le Fils veut le révéler. » (Mt 11, 27.) En définitive, Dieu, en nous révélant son Fils par l’Esprit, nous manifeste son dessein, sa sagesse, la richesse de sa grâce qui a été « répandue sur nous, en toute sagesse et intelligence » (Ep 1, 8).