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Catéchèse du 20 avril 1988
Jésus annonçait et était l’Évangile
1. Aujourd’hui commence la dernière phase de notre catéchèse sur Jésus-Christ (au cours des audiences générales du mercredi). Nous avons essayé jusqu’à présent de montrer qui est Jésus-Christ. Nous l’avons fait d’abord, à la lumière de la sainte Écriture, surtout des Évangiles ; ensuite, dans les dernières catéchèses nous avons examiné et illustré la réponse de foi que l’Église a donnée à la révélation de Jésus lui-même, et au témoignage et à la prédication des Apôtres au cours des premiers siècles, époque d’élaboration des définitions christologiques par les premiers Conciles (entre le IVe et le VIIe siècle). Jésus-Christ — vrai Dieu et vrai homme, consubstantiel au Père (et à l’Esprit Saint) en ce qui concerne la divinité, consubstantiel à nous en ce qui concerne l’humanité : Fils de Dieu et né de la Vierge Marie. C’est le dogme central de la foi chrétienne, dans lequel s’exprime le mystère du Christ.
2. La mission de Jésus-Christ appartient aussi à ce mystère. Le Symbole de la foi relie cette mission à la vérité sur l’existence du Dieu-Homme (Theandrikos), le Christ, quand il dit de façon concise que « pour nous les hommes et pour notre salut il descendit du ciel… et s’est fait homme ». Nous chercherons donc dans nos catéchèses à développer le contenu de ces paroles du Credo, méditant l’un après l’autre les divers aspects de la mission de Jésus-Christ.
3. Dès le début de son activité messianique, Jésus manifesta d’abord sa mission prophétique. Jésus annonce l’Évangile. Il dit lui-même qu’il « est sorti » (du Père) (cf. Mc 1, 38), qu’il a « été envoyé » pour « annoncer la Bonne Nouvelle du Royaume de Dieu » (cf. Lc 4, 43). Contrairement à son précurseur Jean-Baptiste, qui enseignait sur les bords du Jourdain, en un lieu désert, à ceux qui y venaient, de divers endroits — Jésus va à la rencontre de ceux auxquels il doit annoncer la Bonne Nouvelle. On peut voir dans ce mouvement vers les foules un reflet du dynamisme du mystère même de l’Incarnation : aller de Dieu vers les hommes. Ainsi les évangélistes nous disent que Jésus « parcourait toute la Galilée, enseignant dans leurs synagogues» (Mt 4, 23), et qu’« il cheminait ensuite à travers villes et villages » (Lc 8, 1). Il ressort de leurs textes que la prédication de Jésus s’est déroulée presque exclusivement dans le territoire de la Palestine, c’est-à-dire entre la Galilée et la Judée, avec des visites également en Samarie, passage obligé entre les deux régions principales. Cependant, l’Évangile mentionne aussi la « région de Tyr et Sidon » c’est-à-dire la Phénicie (cf. Mc 7, 31, Mt 15, 21), et aussi là Décapole, c’est-à-dire « la région des Géraséniens », sur l’autre rive du lac de Galilée (cf. Mc 5, 1 ; Mc 7, 31). Ces allusions prouvent que Jésus sortait parfois des frontières d’Israël (au sens ethnique), même s’il souligne à plusieurs reprises qu’il n’a été envoyé que pour les brebis perdues d’Israël (Mt 15, 24). Aux Apôtres aussi, qu’il envoie pour un premier apostolat, missionnaire, il recommande explicitement : « Ne prenez pas le chemin des païens et n’entrez pas dans une ville des Samaritains ; allez plutôt vers les brebis perdues de la maison d’Israël. » (Mt 10, 5-6.) Et pourtant, en même temps, a lieu l’un des plus importants entretiens messianiques, en Samarie, près du puits de Sychar (cf. Jn 4, 1-26). En outre les mêmes évangélistes attestent que les foules qui suivaient Jésus étaient composées de personnes provenant non seulement de la Galilée, de la Judée et de Jérusalem mais aussi « de l’Idumée, de la Transjordanie, du pays de Tyr et Sidon » (Mc 3, 7-8 et cf. Mt 4, 12-15).
4. Même si Jésus affirme clairement que sa mission est liée à la «maison d’Israël », il fait en même temps comprendre que la doctrine prêchée par lui — la Bonne Nouvelle —, est destinée à tout le genre humain. Ainsi, par exemple, en référence à la profession de foi du centurion romain, il annonce : «… Beaucoup viendront du levant et du couchant prendre place au festin avec Abraham, Isaac et Jacob dans le Royaume des Cieux. » (Mt 8, 11.) Mais c’est seulement après la Résurrection qu’il ordonnera aux Apôtres : « Allez donc, de toutes les nations faites des disciples. » (Mt 28, 19.)
5. Quel est le contenu essentiel de l’enseignement de Jésus ? Une parole peut suffire à répondre : l’Évangile, c’est-à-dire la Bonne Nouvelle. Jésus inaugure, en effet, sa prédication par cette invitation : « Les temps sont accomplis et le Royaume de Dieu est tout proche : repentez-vous et croyez à la Bonne Nouvelle. » (Mc 1,15.) Le terme même de « Bonne Nouvelle » indique le caractère fondamental du message du Christ. Dieu souhaite répondre au désir de bien et de bonheur enraciné profondément en l’homme. On peut dire que l’Évangile, qui est la réponse divine, possède un caractère « optimiste ». Mais ce n’est pas un optimisme purement temporel, un eudémonisme superficiel, ce n’est pas une annonce du « paradis sur terre ». La « Bonne Nouvelle » du Christ pose, à qui l’écoute, des exigences essentielles de nature morale, indique la nécessité des renoncements et des sacrifices, elle est en définitive reliée au mystère rédempteur de la Croix. Au centre de la «Bonne Nouvelle », en effet, il y a le programme des Béatitudes (cf. Mt 6, 3-11), qui précise de la façon la plus complète le genre de bonheur que le Christ est venu annoncer et révéler à l’humanité encore en chemin, sur cette terre, vers son destin définitif et éternel. Il dit : «Heureux les pauvres en esprit, car le Royaume des Cieux est à eux. » Chacune des huit Béatitudes a une structure semblable à celle-ci. Dans le même esprit, Jésus appelle « heureux » le serviteur que le patron « à son arrivée trouvera fidèle à veiller » (cf. Lc 12, 37). Ici, on peut entrevoir aussi la perspective eschatologique et éternelle du bonheur révélé et annoncé par l’Évangile.
6. La béatitude de la pauvreté nous reporte au commencement de l’activité messianique de Jésus, quand, parlant dans la synagogue de Nazareth, il dit : « L’Esprit du Seigneur est sur moi ; parce qu’il m’a consacré par l’onction. Il m’a envoyé porter la Bonne Nouvelle aux pauvres. » (Lc 4, 18.) Il s’agit ici de ceux qui sont pauvres, non seulement au sens économique et social (« de classe »), mais aussi, et davantage encore, de ceux qui sont spirituellement ouverts pour accueillir la vérité et la grâce que le Père envoie, comme don de son amour, don gratuit (« gratis » dato), pour libérer intérieurement des attaches aux biens de la terre, et pour disposer à en user et à les partager selon les exigences de la justice et de la charité. Jésus «rend hommage au Père» pour cette condition des pauvres selon Dieu (anawim), pour « avoir caché cela (= les grandes choses de Dieu) aux sages et aux habiles et l’avoir révélé aux tout-petits » (cf. Lc 10, 21). Il n’est pas dit pour autant que Jésus ait éloigné les personnes bénéficiant de meilleures conditions économiques, comme le publicain Zachée qui était monté sur l’arbre pour le voir (cf. Lc 19, 2-9) ou ces autres amis de Jésus dont les noms nous ont été transmis par les Évangiles. Selon les paroles de Jésus, sont « heureux les. pauvres en esprit » (cf. Mt 5, 3), et « ceux qui écoutent la Parole de Dieu et la gardent » (Lc 11, 28).
7. Une autre caractéristique de la prédication de Jésus est qu’il essaie de transmettre le message évangélique à ses auditeurs conformément à leur mentalité et à leur culture. Ayant grandi et vécu parmi eux dans les années de sa vie cachée à Nazareth (quand il « croissait en sagesse»; Lc 2, 52), il connaissait la mentalité, la culture et les traditions de son peuple, profondément enracinées dans l’héritage de l’Ancien Testament.
8. C’est pour cette raison que, très souvent, les vérités qu’il annonce revêtent la forme d’une parabole, ainsi que le montrent les textes évangéliques, par exemple Matthieu, qui dit : « Tout cela, Jésus le dit aux foules en paraboles, et il ne leur parlait point sans paraboles. Ainsi devait s’accomplir l’oracle du prophète : « Ma bouche prononcera des paraboles, elle clamera des choses cachées depuis la fondation du monde. » (Mt 13, 34-35) Le discours en paraboles, se référant aux faits et aux problèmes de la vie quotidienne qui se déroulaient sous les yeux de tous, rendait certainement le contact plus facile à établir avec un auditeur même peu instruit (cf. Somme théologique, III, q. 42, a. 2). Et cependant, « le mystère du Royaume de Dieu », caché dans les paraboles, avait besoin d’explications particulières, quelquefois demandées par les Apôtres eux-mêmes (p. ex. cf. Mc 4, 11-12). On ne pouvait prétendre à une bonne compréhension si ce n’est avec l’aide de la lumière intérieure, qui provient de l’Esprit-Saint. Et Jésus promettait et donnait cette lumière.
9. Nous devons encore noter une troisième caractéristique de la prédication de Jésus, mise en relief dans l’Exhortation apostolique «Evangelii nuntiandi », publiée par Paul VI après le Synode de 1974, sur le thème de l’évangélisation. Nous y lisons : « Jésus lui-même, Évangile de Dieu, a été le tout premier et le plus grand évangélisateur. Il l’a été jusqu’au bout : jusqu’à la perfection et jusqu’au sacrifice de sa vie terrestre. » (n. 7.)
Oui. Non seulement Jésus annonçait l’Évangile, mais il était lui-même l’Évangile. Ceux qui ont cru en lui, ont suivi la parole de sa prédication mais plus encore celui qui la prêchait. Ils ont suivi Jésus parce qu’il offrait des « paroles de vie », comme le confessa Pierre après le discours du Maître dans la synagogue de Capharnaüm: « Seigneur, à qui irions-nous ? Tu as les paroles de la vie éternelle. » (Jn 6, 68.) Cette identification de la parole et de la vie, du prédicateur et de l’Évangile prêché, se réalise de manière parfaite en Jésus seul. Voilà pourquoi, nous aussi, nous croyons en lui et le suivons quand il se manifeste à nous, comme « l’unique Maître » (cf. Mt 23, 8-10).
 
Catéchèse du 27 avril 1988
Le Royaume de Dieu : « déjà » et « pas encore »
1. « Les temps sont accomplis et le Royaume de Dieu est tout proche : repentez-vous et croyez à la Bonne Nouvelle.» (Mc 1, 15.) Jésus-Christ a été envoyé par le Père « pour porter la Bonne Nouvelle aux pauvres » (Lc 4, 18). Il a été — et reste — le premier messager du Père, le premier évangélisateur, comme nous l’avons dit dans la précédente catéchèse avec les paroles mêmes de Paul VI tirées de Evangelii nuntiandi. Mieux, Jésus n’est pas seulement l’annonciateur de l’Évangile, de la Bonne Nouvelle — mais il est lui-même l’Évangile (cf. Evangelii nuntiandi, 7). En effet, par l’ensemble de sa mission, dans tout ce qu’il fait et enseigne, et enfin par sa Croix et sa Résurrection, Jésus « révèle l’homme à l’homme » (cf. Gaudium et spes, 22), et découvre à celui-ci les perspectives de ce bonheur auquel Dieu l’a appelé et destiné dès le commencement. Le message des Béatitudes résume le programme de vie proposé à qui veut répondre à l’appel divin : c’est la synthèse de tout l’ethos évangélique lié au mystère de la Rédemption.
2. La mission du Christ consiste avant tout dans la révélation de la Bonne Nouvelle (l’Évangile) adressée à l’homme. Elle vise donc l’homme et dans ce sens on peut dire qu’elle est «anthropocentrique»: mais en même temps elle est profondément enracinée dans la vérité du règne de Dieu, dans l’annonce de sa venue et de sa proximité: «Le Royaume de Dieu est tout proche… croyez à la Bonne Nouvelle. » (Mc 1, 15.) C’est donc « l’Évangile du Royaume » dont la référence à l’homme, visible dans toute la mission du Christ, est enracinée dans une dimension « théocentrique » dont le nom est justement celui de Règne de Dieu. Jésus annonce l’Évangile de ce Règne, et en même temps il réalise le Règne de Dieu par toute sa mission : par elle, le Royaume naît et se développe déjà dans le temps, comme une graine semée dans l’histoire de l’homme et du monde. Le Royaume se réalise grâce à la parole de l’Évangile et de toute la vie terrestre du Fils de l’homme, qui trouve son couronnement dans le mystère pascal par la Croix et la Résurrection. En effet, par son « obéissance jusqu’à la mort » (cf. Ph 2, 8), Jésus a inauguré une nouvelle phase de l’économie du salut, dont le processus se terminera quand Dieu sera « tout en tous » (1 Co 15, 28) : le Règne de Dieu a ainsi vraiment commencé à se réaliser dans l’histoire de l’homme et du monde, même si dans le cours terrestre de la vie humaine on rencontre et on se heurte continuellement à l’autre terme fondamental de la dialectique historique : la « désobéissance d’Adam », qui a soumis son esprit au « prince du monde » (cf. Rm 5, 19 ; Jn 14, 30).
3. Nous touchons ici le problème central, et presque le point critique, de la réalisation de la mission du Christ — Fils de Dieu — dans l’histoire : la question sur laquelle il faudra revenir dans une prochaine étape de notre catéchèse. Si, dans le Christ, le royaume de Dieu « est proche », et même présent de façon définitive dans l’histoire de l’homme et du monde, en même temps sa réalisation continue à appartenir au futur. C’est pour cela que Jésus nous ordonne de prier le Père : « Que ton règne arrive. » (Mt 6, 10.)
4. Il faut avoir présente à l’esprit cette question lorsque nous parlons de l’Évangile du Christ comme de la «Bonne Nouvelle» du Royaume de Dieu. Celle-là constituait le thème principal de l’annonce de Jésus lorsqu’il parlait du Règne de Dieu, surtout dans ses nombreuses paraboles. L’une d’entre elles est particulièrement significative : c’est celle qui nous présente le Règne de Dieu semblable à la semence que le semeur sème dans la terre qu’il cultive (cf. Mt 13, 3-9). La semence est destinée à produire du fruit par sa vertu intérieure, sans doute, mais le fruit dépend aussi de la terre dans laquelle elle est tombée (cf. Mt 13, 19-23).
5. Une autre fois, Jésus établit un parallèle entre le Royaume de Dieu (le « Règne des cieux » selon Matthieu) et un grain de sénevé, qui « est la plus petite de toutes les graines, mais quand il a poussé, c’est la plus grande des plantes potagères, qui devient même un arbre, au point que les oiseaux du ciel viennent s’abriter dans ses branches » (cf. Mt 13, 31-32). Et il fait aussi le parallèle entre le Royaume de Dieu et le levain, qui fermente la farine pour qu’elle se transforme en pain qui sert d’aliment aux hommes (Mt 13, 33).
Toutefois, Jésus emploie aussi une autre parabole pour parler de la croissance du Royaume de Dieu sur le terrain qu’est notre monde : c’est la parabole du bon grain et de l’ivraie, éparpillée par l’ennemi dans le champ semé de bon grain (Mt 13, 24-30) : ainsi dans le champ du monde le bien et le mal, symbolisés par le grain et l’ivraie, mûrissent ensemble « jusqu’à la moisson » — c’est-à-dire jusqu’au jugement divin : voici une autre allusion significative à la perspective eschatologique de l’histoire humaine.
Dans tous ces cas, Jésus nous enseigne que la croissance de la semence qui est la « Parole de Dieu », est conditionnée par la façon dont elle est accueillie dans le champ des cœurs humains: c’est à cette condition qu’elle porte du fruit et produit « tantôt cent, tantôt soixante, tantôt trente » (Mt 13, 23) selon les dispositions et la réponse de ceux qui la reçoivent.
6. Dans son annonce du Royaume de Dieu, Jésus nous apprend aussi que celui-ci n’est pas destiné à une seule nation, ou à un seul « peuple élu », car « du levant et du couchant » beaucoup doivent y entrer pour «prendre place au festin avec Abraham, Isaac et Jacob » (cf. Mt 8, 11). En effet, il ne s’agit pas d’un royaume au sens temporel et politique. Il n’est pas «de ce monde » (cf. Jn 18, 36) bien qu’il ait été introduit au sein «de ce monde » et que ce soit là qu’il doive se développer et grandir. C’est pour cela que Jésus s’éloigne de la foule qui voulait le faire roi (« Jésus se rendit compte qu’ils allaient venir l’enlever pour le faire roi ; alors il s’enfuit à nouveau dans la montagne, tout seul »: Jn 6, 15). Et, à la veille de sa Passion, dans le Cénacle, il pria le Père d’accorder aux disciples de vivre selon cette même conception du Règne de Dieu: « Je ne te prie pas de les retirer du monde, mais de les garder du Mauvais. Ils ne sont pas du monde, comme moi je ne suis pas du monde. » (Jn 17, 15-16.) Et encore : selon l’enseignement et la prière de Jésus, le Royaume de Dieu doit grandir dans le cœur des disciples « dans ce monde », mais c’est dans le monde futur qu’il s’accomplira, «quand le Fils de l’homme viendra dans sa gloire… et devant lui seront rassemblées toutes les nations » (Mt 25, 31-32). Toujours dans une perspective eschatologique !
7. Nous pouvons compléter cette notion du Royaume de Dieu annoncé par Jésus en soulignant que c’est le Royaume du Père; et Jésus nous apprend à nous adresser à lui pour en obtenir l’avènement : « Que ton règne arrive. » (Mt 6, 10 ; Lc 11, 2.) À son tour le Père céleste offre aux hommes (par le Christ et dans le Christ) le pardon de leurs péchés et le salut et, rempli d’amour, il attend leur retour, comme le père de la parabole attend le retour du fils prodigue (Lc 15, 20-32), car Dieu est vraiment « riche en miséricorde » (Ep 2, 4). Dans cette lumière se place tout l’Évangile de la conversion, annoncé par Jésus dès le début : « Repentez-vous et croyez à la Bonne Nouvelle ! » (Mc 1, 15.) La conversion au Père, à Dieu qui « est amour » (1 Jn 4, 16), se rattache à l’acceptation de l’amour comme commandement «nouveau » : l’amour de Dieu, « le plus grand et le premier commandement » (Mt 22, 38) et l’amour du prochain, «semblable au premier » (Mt 22, 39). Jésus dit : « Je vous donne un commandement nouveau: aimez-vous les uns les autres. Oui, comme je vous ai aimés, vous aussi, aimez-vous les uns les autres. » (Jn 13, 34.) Et là nous touchons l’essentiel même du Règne de Dieu dans l’homme et dans l’histoire. Ainsi toute la Loi — ou le patrimoine éthique de l’Ancienne Alliance — doit s’accomplir, doit atteindre sa plénitude divine-humaine. Jésus lui-même le déclare dans son discours sur la montagne : « N’allez pas croire que je suis venu abolir la Loi ou les Prophètes : je ne suis pas venu abolir, mais accomplir. » (Mt 5, 17.) Tout au plus libère-t-il l’homme de la « lettre de la loi», pour l’introduire dans son esprit, puisque, comme dit saint Paul, «la (seule) lettre tue » alors que «l’esprit vivifie » (cf. 2 Co 3, 6). L’amour fraternel, en tant que reflet et participation de l’amour de Dieu est donc le principe animateur de la Nouvelle Loi, qui est comme la base constitutionnelle du Règne de Dieu (cf. Somme Th., I-II, q. 106, a. 1 ; q. 107, aa. 1-2).
8. Parmi les paraboles dans lesquelles Jésus revêt de similitudes et d’allégories sa prédication du Royaume de Dieu, on trouve aussi celle d’un roi «qui fit un festin de noces pour son fils» (Mt 22, 2). La parabole raconte que beaucoup des premiers invités ne vinrent pas au banquet, trouvant différentes excuses et prétextes pour s’y soustraire et qu’alors, le roi fit appeler d’autres personnes, de « tous les carrefours des routes», pour qu’elles prennent place à sa table. Mais, parmi ceux qui vinrent, tous ne se montrèrent pas dignes de cette invitation, car ils ne portaient pas « l’habit nuptial », prescrit. Cette parabole du banquet, comparée à celle du semeur et de la semence, nous conduit à la même conclusion : le fait que tous les invités ne siégeront pas au banquet, et que tous les grains ne produiront pas de récolte, dépend de la disposition avec laquelle chacun répond à l’invitation ou reçoit en son cœur la semence de la parole de Dieu. Cela dépend de la façon dont chacun accueille le Christ, qui est le semeur, et aussi le fils du roi et l’époux, auxquels il s’identifie lui-même plusieurs fois : « Sied-il aux compagnons de l’époux de jeûner pendant que l’époux est avec eux ? » (Mc 2, 19), demanda-t-il, un jour, à celui qui l’avait interrogé, faisant allusion à la sévérité de Jean-Baptiste. Et il répondit : « Tant qu’ils ont l’époux avec eux, il ne leur sied pas de jeûner. » (Mc 2, 19.) Le Règne de Dieu est donc comme un banquet de noces, auquel le Père céleste invite les hommes, en communion d’amour et de joie avec son Fils. Tous y sont appelés et invités : mais chacun est responsable de sa propre adhésion ou de son refus, de sa conformité ou non-conformité à la foi qui ordonne le banquet.
9. C’est la loi de l’amour : elle provient de la grâce divine dans l’homme qui l’accueille et la conserve en vérifiant le mystère pascal du Christ. C’est un amour qui se réalise dans l’histoire, malgré le refus de la part des invités, malgré leur indignité. Le chrétien garde au cœur l’espérance que l’amour se réalise dans tous les « invités»: c’est parce que la «mesure» pascale de cet amour sponsal est la Croix que la perspective eschatologique est ouverte dans l’histoire de la résurrection du Christ. Par Lui, le Père « nous a libérés du pouvoir des ténèbres et nous a transférés dans le Royaume de son fils bien-aimé » (cf. Col 1, 13). Si nous cédons à l’appel et à l’attraction du Père, dans le Christ, nous « avons tous la rédemption » et la vie éternelle.
 
Catéchèse du 4 mai 1988
Jésus parle avec l’autorité de la vérité
1. « Après avoir, à maintes reprises et sous maintes formes parlé jadis aux Pères par les prophètes, Dieu, en ces jours qui sont les derniers, nous a parlé par le Fils…» (He 1, 1 et s.) Par ces paroles, bien connues des fidèles grâce à la liturgie de Noël, l’auteur de la Lettre aux Hébreux parle de la mission de Jésus-Christ en la présentant sur l’arrière-plan de l’Ancienne Alliance. Il y a là, d’une part, une continuité entre la mission des prophètes et la mission du Christ d’autre part, pourtant, une différence évidente saute aux yeux. Jésus n’est pas seulement le dernier, ou bien le plus grand parmi les prophètes : le prophète eschatologique, comme il était appelé et attendu par certains. Il se distingue de manière essentielle de tous les anciens prophètes et dépasse infiniment le niveau de leur personnalité et de leur mission. Il est Lui, le Fils du Père, le Verbe-Fils consubstantiel au Père.
2. Voilà la vérité clef pour comprendre la mission du Christ. S’Il a été envoyé pour annoncer la Bonne Nouvelle (l’évangile), si avec Lui le règne de Dieu « est venu à nous », entrant de façon définitive dans l’histoire de l’homme, si le Christ est celui qui rend témoignage à la vérité puisée à sa propre source divine, comme nous l’avons vu dans les précédentes catéchèses, nous pouvons tirer maintenant du texte de la Lettre aux Hébreux que nous venons de rapporter la vérité qui unifie tous les aspects de la mission du Christ : Jésus révèle Dieu de la manière la plus authentique parce que fondée sur l’unique source absolument sûre et indubitable : l’essence même de Dieu. Le témoignage du Christ a donc la valeur de la vérité absolue.
3. Nous trouvons dans l’Évangile de saint Jean la même affirmation que dans la Lettre aux Hébreux, exprimée de façon plus concise. Nous lisons, en effet, à la fin du Prologue : « Nul n’a jamais vu Dieu ; le Fils unique, qui est dans le sein du Père, lui, l’a fait connaître. » (Jn 1, 18.) C’est en cela que consiste la différence essentielle entre la révélation de Dieu qui se trouve chez les prophètes et dans tout l’Ancien Testament, et celle qui est apportée par le Christ qui dit de lui-même : « Maintenant il y a ici plus que Jonas. » (Mt 12, 41.) Celui qui parle ici de Dieu est Dieu lui-même fait homme: « Le Verbe qui s’est fait chair. » (Cf. Jn 1, 14.) Ce Verbe qui « est dans le sein du Père » (Jn 1, 18), devient « la lumière véritable » (Jn 1, 9), « La lumière du monde» (Jn 8, 12). Il dit de lui-même : « Je suis le chemin, la vérité et la vie. » (Jn 14, 6.)
4. Le Christ connaît Dieu comme le Fils qui connaît le Père et, en même temps, est connu de Lui : « Comme le Père me connaît (ginoskei) et que je connais le Père… », lisons-nous dans l’Évangile de saint Jean (Jn 10, 15), de façon presque identique dans les Synoptiques : « Nul ne connaît (epiginoskei) le Fils si ce n’est le Père, comme nul ne connaît le Père si ce n’est le Fils, et celui à qui le Fils veut bien le révéler. » (Mt 11, 27 ; cf. Lc 10, 22.) Ainsi donc, le Christ, le Fils qui connaît le Père, révèle le Père. Et dans le même temps, le Fils est révélé par le Père. Jésus lui-même, après la confession de Césarée de Philippe, l’a fait remarquer à Pierre qui le reconnaît comme « le Christ, le Fils du Dieu vivant » (Mt 16, 16). « Cette révélation t’est venue non de la chair et du sang — lui dit-il — mais de mon Père qui est dans les cieux. » (Mt 16, 17.)
5. Si la mission essentielle du Christ est de révéler le Père qui est « notre Dieu » (cf. Jn 20, 17), dans le même temps, Lui-même est révélé par le Père comme Fils. Ce Fils, étant « une seule chose avec le Père » (Jn 10, 30), peut donc dire : « Qui m’a vu a vu le Père. » (Jn 14, 9.) Dans le Christ, Dieu est devenu « visible»~: dans le Christ se manifeste la « visibilité » de Dieu. Saint Irénée l’a dit de façon concise : « La Réalité invisible du Père était le Fils. » (Adv. haer., IV, 6, 6.) Ainsi donc, se réalise en Jésus-Christ l’autorévélation de Dieu dans toute sa plénitude. Au moment opportun sera ensuite révélé l’Esprit qui procède du Père (Jn 15, 26), et que le Père enverra au nom du Fils (cf. Jn 14, 26).
6. Dans la lumière de ces mystères de la Trinité et de l’Incarnation, la béatitude proclamée par Jésus à l’intention de ses disciples acquiert un sens approprié : « Heureux les yeux qui voient ce que vous voyez. Car je vous le dis, bien des prophètes et des rois ont voulu voir ce que vous voyez et ne l’ont pas vu, entendre ce que vous entendez et ne l’ont pas entendu ! » (Lc 10, 23, 24.) Comme un vif écho de ces paroles du Maître semble résonner dans la 1ère Lettre de saint Jean : « Ce qui était dès le commencement, ce que nous avons entendu, ce que nous avons vu de nos yeux, ce que nous avons contemplé, ce que nos mains ont touché du Verbe de Vie (car la vie s’est manifestée : nous l’avons vue, nous en rendons témoignage et nous vous apportons cette Vie éternelle…), ce que nous avons vu et entendu, nous vous l’annonçons afin que vous soyez en communion avec nous. » (Jn 1, 1-3.) Dans le prologue de son évangile, le même apôtre écrit : «… nous avons vu sa gloire, gloire qu’il tient de son Père comme Fils unique, plein de grâce et de vérité » (Jn 1, 14).
7. En référence à cette vérité fondamentale de notre foi, le Concile Vatican II, dans la Constitution sur la Révélation divine, dit : « La vérité profonde, ensuite, sur Dieu et sur le salut des hommes, au moyen de cette révélation, resplendit pour nous dans le Christ, en qui se trouve tout à la fois le médiateur et la plénitude de la révélation tout entière. » (Dei Verbum, 2.) Nous avons ici la pleine dimension du Christ-Révélation de Dieu, parce que cette révélation est, dans le même temps, la révélation de l’économie salvifique de Dieu à l’égard de l’homme et du monde. En elle, comme le dit saint Paul à propos de la prédication des apôtres, il s’agit de « mettre en pleine lumière la dispensation du mystère ; il a été tenu caché depuis les siècles en Dieu, le Créateur de toutes choses » (Ep 3, 9). C’est le mystère du plan du salut, que Dieu a conçu de toute éternité dans l’intimité de la vie trinitaire, dans laquelle il a contemplé, aimé, voulu, créé et « re-créé » les choses du ciel et de la terre, les liant à l’Incarnation et donc au Christ.
8. Recourons une fois encore au Concile Vatican II, où nous lisons : « Jésus-Christ… Verbe fait chair, envoyé comme « homme aux hommes », prononce les paroles de Dieu» (Jn 3, 34) et porte à son accomplissement l’œuvre de salut qui lui a été confiée par le Père. » (Cf. Jn 5, 36 ; 17, 4.) Lui, « du fait même de sa présence et par sa propre manifestation, avec les mots et avec les actes, avec les signes et avec les miracles, et spécialement avec sa mort et sa résurrection d’entre les morts, et enfin avec l’envoi de l’Esprit Saint, accomplit et complète la révélation et la corrobore avec le témoignage divin que, par conséquent, Dieu est avec nous pour nous libérer des ténèbres du péché et de la mort, et nous ressusciter pour la vie éternelle ». «Ainsi, l’économie chrétienne, en tant qu’alliance nouvelle et définitive, ne passera jamais et il n’y a à attendre aucune autre révélation publique avant la manifestation glorieuse de Notre Seigneur Jésus-Christ. » (Cf. 1 Tm 6, 14 et Tt 2, 13.) (Dei Verbum, 4.)
 
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