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Catéchèse du samedi 23 juillet 1988
L’appel universel à la sainteté
1. « Demeurez en moi comme je demeure en vous. » (Jn 15, 4.) Ces paroles de la parabole sur la vigne et les sarments représentent ce que doit être l’Église, par volonté du Christ, en ce qui touche sa structure interne. «Demeurer» dans le Christ signifie un lien vital avec lui comme source de vie divine. Étant donné que le Christ appelle l’Église à l’existence, étant donné qu’il lui donne aussi une structure ministérielle « externe », « édifiée » sur les apôtres, il est hors de doute que le ministerium des apôtres et de leurs successeurs, comme celui de toute l’Église, doive demeurer au service du mysterium. C’est le mysterium de la vie, la participation à la vie de Dieu qui fait de l’Église la communauté des hommes vivants. Dans ce but, l’Église recuit du Christ la « structure sacramentelle » dont nous avons parlé au cours de notre dernière catéchèse. Les sacrements sont les « signes » de l’action salvifique du Christ qui défait les puissances du péché et de la mort, greffant et fortifiant dans les hommes les puissances de la grâce et de la vie, dont la plénitude se trouve dans le Christ.
2. Cette plénitude de grâce (cf. Jn 1, 14) et cette surabondance de vie (cf. Jn 10, 10) s’identifient avec la sainteté. La sainteté est en Dieu, et ce n’est qu’à partir de Dieu qu’elle peut passer dans la créature, en particulier dans l’homme. C’est une vérité qui traverse toute l’Ancienne Alliance : Dieu est saint et il appelle à la sainteté. On se souvient de ces exhortations de la Loi de Moïse: « Soyez saints, parce que moi, le Seigneur, votre Dieu, je suis saint. » (Lv 19, 2.) « Observez mes lois et mettez-les en pratique. Je suis le Seigneur qui veut vous sanctifier. » (Lv 20, 8.) Même si ces citations sont tirées du Lévitique, qui était comme un code cultuel d’Israël, on ne doit pas comprendre la sainteté commandée et recommandée par Dieu dans un sens seulement rituel mais aussi dans un sens moral. Il s’agit de ce qui rend l’homme, de la manière la plus essentielle, semblable à Dieu et digne de s’approcher de Dieu par le culte : la justice et la pureté intérieure.
3. Jésus-Christ est l’incarnation vivante de cette sainteté. Lui-même se présente comme « celui que le Père a sanctifié et envoyé dans le monde » (Jn 10, 36). C’est à son propos que le messager de sa naissance terrestre dit à Marie : « Celui qui naîtra de toi sera appelé saint et on l’appellera Fils de Dieu. » (Lc 1, 35.) Les apôtres sont les témoins de cette sainteté, comme Pierre le proclame au nom de tous : « Nous avons cru et nous savons que tu es le Saint de Dieu. » (Jn 6, 69.) C’est une sainteté qui s’est manifestée toujours davantage dans sa vie, à commencer par les années d’enfance (cf. Lc 2, 40, 52), pour atteindre son sommet dans le sacrifice offert « pour ses frères », selon les paroles mêmes de Jésus : « Pour eux, je me sanctifie, afin qu’eux aussi soient sanctifiés dans la vérité » (Jn 17, 19), en harmonie avec une autre de ses déclarations : « Il n’y a pas de plus grand amour que celui-là : donner sa vie pour ses amis. » (Jn 15, 13.)
4. La sainteté du Christ doit devenir l’héritage vivant de l’Église. C’est là le but de l’œuvre salvifique de Jésus, qu’il a lui-même énoncé : « Afin qu’eux aussi soient sanctifiés dans la vérité… » (Jn 17, 19.) C’est ce qu’a bien compris saint Paul quand il écrit dans sa Lettre aux Éphésiens que le Christ « a aimé l’Église et s’est donné lui-même pour elle, afin de la rendre sainte » (Ep 5, 25-26), « sainte et immaculée » (Ep 5, 27). Jésus a fait sien l’appel à la sainteté déjà adressé par Dieu au peuple de l’Ancienne Alliance : « Soyez saints, parce que moi, le Seigneur votre Dieu, je suis saint. » De toute sa force, il l’a répété sans cesse par la parole et par l’exemple de sa vie. Spécialement dans le Discours sur la montagne, il a laissé à son Église le Code de la sainteté chrétienne. C’est précisément dans ces pages que nous lisons que, après avoir dit qu’il n’est « pas venu pour abolir la Loi ou les Prophètes, mais pour les accomplir » (cf. Mt 5, 17), Jésus exhorte ses disciples à la perfection sur le modèle de Dieu lui-même : « Vous aussi, soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait. » (Mt 5, 48.) Et parce que le Fils réfléchit de la manière la plus complète cette perfection du Père, Jésus peut dire en une autre occasion: « Qui m’a vu a vu le Père.» (Jn 14, 9.)
5. À la lumière de cette exhortation de Jésus, nous pouvons mieux comprendre comment le Concile Vatican II a voulu mettre en relief l’appel universel à la sainteté. C’est là une question sur laquelle nous reviendrons en son temps, dans le cycle consacré à la catéchèse sur l’Église. Mais il est bon, pour l’instant, d’attirer l’attention sur ses points essentiels, ceux où l’on perçoit mieux le lien entre l’appel à la sainteté et la mission de l’Église, et surtout l’exemple vivant qu’elle donne. «Tous dans l’Église — nous dit le Concile — sont appelés à la sainteté, selon la parole de l’Apôtre : la volonté de Dieu, c’est que vous vous viviez dans la sainteté. » (1 Th 4, 3, cf. Ep 1, 4.) Ces paroles de l’Apôtre sont un écho fidèle de l’enseignement du Christ Maître qui, selon le Concile, « envoya à tous l’Esprit-Saint, qui les pousse intérieurement à aimer Dieu de tout leur cœur, de toute leur âme, de tout leur esprit, de toutes leurs forces (cf. Mc 12, 30), et à s’aimer réciproquement comme le Christ les a aimés (cf. Jn 13, 34 ; 15, 12) » (LG, 40).
6. Tous sont donc concernés par cet appel à la sainteté, «qu’ils appartiennent à la hiérarchie ou qu’ils soient conduits par elle » (LG, 39). « Tous les fidèles, quel que soit leur statut ou leur place, sont appelés à la plénitude de la vie chrétienne et à la perfection de la charité. » (LG, 40.) Le Concile fait remarquer que la sainteté des chrétiens vient de celle de l’Église et la manifeste. Car, dit-il, la sainteté « s’exprime sous des formes diverses en chacun des fidèles qui, dans leur ligne propre de vie, tendent à la perfection de la charité et édifient les autres » (LG, 39). En cette variété se réalise une unique sainteté de la part de ceux qui sont mars par l’Esprit de Dieu et qui « suivent le Christ pauvre, humble et chargé de la croix, pour mériter de participer à sa gloire » (LG, 41).7. Ceux que Jésus exhortait à « le suivre» — à commencer par les apôtres — étaient disposés à tout quitter pour lui, comme Pierre l’en assura : « Voici que nous avons tout laissé et que nous t’avons suivi. » (Mt 19, 27.) « Tout » signifie en ce cas non seulement les « biens temporels » (« la maison », « une terre ») mais aussi les personnes qui nous sont chères : « frères, sœurs, père, mère, enfants » (cf. Mt 19, 29), et donc la famille. Jésus lui-même fut le plus parfait modèle de ce renoncement. Aussi pouvait-il exhorter ses disciples à des renoncements semblables, y compris celui du « célibat pour le Royaume des cieux » (cf. Mt l9, 12). Le programme de sainteté du Christ, adresse aussi bien aux hommes qu’aux femmes qui le suivaient également (cf. par exemple Lc 8, 1-3), s’exprime particulièrement dans les conseils évangéliques. Comme le rappelle le Concile, « les conseils évangéliques (de la chasteté consacrée à Dieu, de la pauvreté et de l’obéissance), parce qu’ils sont fondés sur les paroles et les exemples du Seigneur…, sont un don divin que l’Église a reçu de son Seigneur et qu’elle conserve toujours avec sa grâce » (LG, 43).
8. Il nous faut cependant ajouter aussitôt que la vocation à la sainteté, dans son universalité, concerne aussi les personnes qui vivent dans le mariage (comme aussi les veufs et les veuves), et ceux qui conservent la possession et l’administration de leurs biens, qui s’occupent des affaires terrestres, qui exercent leur profession, leur mission et leur métier avec la libre disposition d’eux-mêmes, selon leur conscience et avec la liberté qui est la leur. Jésus a indiqué la route vers la sainteté, qui est la leur, déjà par le fait qu’il a commencé son activité messianique en participant aux noces de Cana (cf. Jn 2, 1-11) et, ensuite, en rappelant les principes éternels de la loi divine qui valent pour les hommes et pour les femmes de toute condition, en particulier ceux de l’amour, de l’unité et de l’indissolubilité du mariage (cf. Mc 10, 1-2 ; Mt 19, 1-9), et de la chasteté (cf. Mt 5, 28-30). Aussi le Concile, parlant de la vocation universelle à la sainteté, consacre-t-il une place spéciale aux personnes liées par le sacrement de mariage : « Les époux et les parents chrétiens, suivant leur propre voie, doivent avec un amour constant se soutenir l’un l’autre dans la grâce pendant toute leur vie, et instruire dans la doctrine chrétienne et dans les vertus évangéliques les enfants qu’ils ont généreusement acceptés de Dieu. Ils offrent ainsi à tous l’exemple d’un amour inlassable et généreux… » (LG, 41.)
9. Dans tous les commandements et exhortations de Jésus et de l’Église, domine le primat de la charité. En effet, la charité, selon saint Paul, est « le lien de la perfection » (Col 3, 14). La volonté de Jésus est que « nous nous aimions les uns les autres comme il nous a aimés » (Jn 15, 12). Donc, d’un amour qui, comme le sien, va « jusqu’au bout », (Jn 13, 1). Tel est le patrimoine de sainteté que Jésus a laissé à son Église. Nous sommes tous appelés à y participer et à puiser ainsi à la plénitude de grâce et de vie qui est dans le Christ. L’histoire de la sainteté chrétienne est la preuve que, par une vie vécue dans l’esprit des Béatitudes évangéliques proclamées dans le Discours sur la montagne (cf. Mt 5, 3-12), se réalise l’exhortation du Christ qui est au centre de la parabole sur la vigne et les sarments : « Demeurez en moi et moi en vous… Celui qui demeure en moi et moi en lui porte beaucoup de fruit. » (Jn 15, 4-5.) Ces paroles se réalisent en revêtant des formes multiples dans la vie de chaque chrétien, montrant ainsi, tout au long des siècles, la richesse multiforme et la beauté de la sainteté de l’Église, la « fille du Roi », revêtue de vêtements splendides (cf. Ps 44/45, 14).
 
Catéchèse du 27 juillet 1988
Jésus est venu libérer l’homme du péché
1. « Les temps sont accomplis et le Royaume de Dieu est proche. Convertissez-vous et croyez à l’Évangile » (Mc 1, 15) : ces paroles rapportées par Marc au début de son Évangile résument et gravent dans les cœurs ce que nous allons expliquer dans ce nouveau cycle de catéchèses christologiques sur la mission messianique de Jésus-Christ. Selon ces paroles, Jésus de Nazareth est celui qui annonce que « le Royaume de Dieu est proche » de l’histoire terrestre de l’homme. Il est celui par qui le Royaume de Dieu est entré de maniera définitive et irrévocable dans l’histoire de l’humanité et tend, à travers cette « plénitude des temps », vers son achèvement eschatologique dans l’éternité de Dieu lui-même. Jésus-Christ « transmet » le Royaume de Dieu aux apôtres. Sur eux s’appuie l’édifice de son Église qui, après son départ, doit continuer sa mission : « Comme le Père m’a envoyé, moi aussi je vous envoie… Recevez l’Esprit-Saint.» (Jn 20, 21-22.)
2. C’est dans ce contexte qu’il nous faut considérer ce qu’il y a d’essentiel dans la mission messianique de Jésus. Le Symbole de la foi l’exprime par les mots suivants : « Pour nous les hommes et pour notre salut, il descendit du ciel.» (Symbole de Nicée-Constantinople.) La chose essentielle dans toute la mission du Christ, c’est l’œuvre du salut, qui est indiquée par le nom même de « Jésus » (Yesbua : Dieu sauve). Il a été donné en même temps que l’annonce de la naissance du Fils de Dieu, quand l’ange dit à Joseph : « Elle (Marie) enfantera un fils et tu lui donneras le nom de Jésus, car il sauvera son peuple de ses péchés. » (Mt 1, 21.) Ces paroles, entendues en songe par Joseph, redisaient ce que Marie avait entendu lors de l’Annonciation : « Tu l’appelleras Jésus. » (Lc 1, 31.) Bien vite, les anges annonceront aux bergers, dans les environs de Bethléem, la venue au monde du Messie : «Aujourd’hui, dans la ville de David, un Sauveur vous est né, qui est le Christ Seigneur » (Lc 2, 11) ; « c’est lui qui sauvera son peuple de ses péchés. » (Mt 1, 21.)
3. « Sauver » veut dire : libérer du mal. Jésus-Christ est le Sauveur du monde parce qu’il est venu libérer l’homme de ce mal fondamental qui a envahi le plus intime de l’homme tout au long de son histoire, après la première rupture de l’Alliance avec le Créateur. Le mal du péché est précisément ce mal fondamental qui éloigne de l’humanité la réalisation du Royaume de Dieu. Jésus de Nazareth qui, dès le commencement de sa mission, annonce que « le Royaume de Dieu est proche », vient comme Sauveur. Non seulement il annonce le Royaume de Dieu mais il élimine l’obstacle essentiel à sa réalisation, qui est le péché enraciné dans l’homme selon la loi de l’hérédité originelle, et qui suscite en lui les péchés personnels (« formes peccati »). Jésus-Christ est le Sauveur au sens fondamental du mot : il rejoint la racine du mal qui est dans l’homme, la racine qui consiste à se détourner de Dieu en acceptant la domination du « père du mensonge » (cf. Jn 8, 44) qui, en tant que « prince des ténèbres » (cf. Col 1, 13), est devenu par le péché (et il continue à le devenir) le «prince de ce monde» (Jn 12, 31 ; 14, 30 ; 16, 11).
4. La signification la plus immédiate de l’œuvre du salut, déjà révélée par la naissance de Jésus, sera exprimée par Jean le Baptiste au Jourdain. En effet, indiquant en Jésus de Nazareth celui qui « devait venir », il dira : « Voici l’Agneau de Dieu, voici celui qui enlève le péché du monde. » (Jn 1, 29.) Ces paroles font clairement référence à l’image employée par Isaïe : celle du Serviteur souffrant du Seigneur. Le prophète parle de lui comme de « l’agneau » qui est conduit à l’abattoir et lui, en silence (comme « une brebis qui n’ouvre pas la bouche » : Is 53, 7) accepte la mort par laquelle « il justifiera une multitude, prenant sur lui leur iniquité » (Is 53, 11). Ainsi, l’appellation d’« Agneau de Dieu qui enlève le péché du monde », enracinée dans l’Ancien Testament, indique que l’œuvre du salut — c’est-à-dire la libération du péché — s’accomplira au prix de la passion et de la mort du Christ. Le Sauveur est en même temps le Rédempteur de l’homme (Redemptor hominis). Il réalise le salut au prix du sacrifice salvifique de lui-même.
5. Tout cela, bien avant de se réaliser dans les événements de la Pâque à Jérusalem, est continuellement exprimé dans toute la prédication de Jésus de Nazareth, comme nous le lisons dans les Évangiles : « Le Fils de l’homme est venu chercher et sauver ce qui était perdu.» (Lc 19, 10.) « Le Fils de l’homme n’est pas venu pour être servi mais pour servir et donner sa propre vie en rançon pour la multitude. » (Mc 10, 45 ; Mt 20, 28.) On découvre facilement ici la référence à l’image d’Isaïe, celle du Serviteur de Yahvé. Et si le Fils de l’homme, par toute sa manière d’agir, se fait connaître comme « l’ami des publicains et des pécheurs » (Mt 11, 19), il ne fait là que mettre en relief la caractéristique fondamentale de sa mission salvifique. «Dieu n’a pas envoyé son Fils dans le monde pour juger le monde mais pour que, par lui, le monde soit sauvé. » (Jn 3, 17.)
6. Ces paroles de l’Évangile qui a été écrit en dernier, reflètent ce qui apparaît dans tout le déroulement de la mission de Jésus et qui trouve finalement sa confirmation dans sa passion, sa mort et sa résurrection. Les auteurs du Nouveau Testament voient avec finesse, à travers le prisme de cet événement définitif qu’est le mystère pascal, la vérité du Christ qui a réalisé la libération de l’homme du mal principal, le péché, par le moyen de la Rédemption. Celui qui est venu pour « sauver son peuple » (cf. Mt 1, 21), « l’homme Jésus-Christ…, s’est donné lui-même en rançon pour tous » (1 Tm 2, 5-6). « Lorsque vint la plénitude des temps, Dieu envoya son Fils… pour racheter ceux qui étaient sous la Loi, afin qu’ils reçoivent l’adoption en tant que fils. » (cf. Ga 4, 4-5.) En lui, « nous avons le rachat par son sang, la rémission des péchés » (Ep 1, 7). Ce témoignage de Paul est complété par les paroles de la Lettre aux Hébreux : «Par son propre sang, le Christ est entré une fois pour toutes dans le sanctuaire, après nous avoir obtenu une rédemption éternelle…»; « par l’Esprit éternel, il s’est offert lui-même à Dieu comme une victime sans tache. » (He 9, 11-12, 14.)
7. Les Lettres de Pierre sont tout aussi univoques que le corpus paulinien : « Ce n’est pas au prix de choses corruptibles, comme l’argent et l’or, que vous avez été libérés…, mais par le sang précieux du Christ, comme celui d’un agneau sans défaut et sans tache. » (1 P 1, 18-19.) « Il a porté nos péchés dans son corps sur le bois de la croix afin que, ne vivant plus pour le péché, nous vivions pour la justice. Par ses plaies, nous avons été guéris. » (1 P 2, 24-25.) Le « rachat de tous », le « prix » infini du sang de l’Agneau, la « rédemption éternelle»: cette suite de concepts, contenue dans les écrits du Nouveau Testament, nous fait découvrir à ses racines mêmes la vérité sur Jésus («Dieu sauve») qui, en tant que Christ (Messie, Oint), libéra l’humanité du mal du péché enraciné dans l’homme de manière héréditaire et toujours commis à nouveau. Le Christ est libérateur : celui qui libéra devant Dieu. Et l’œuvre de la Rédemption est aussi la justification opérée par le Fils de l’homme comme « médiateur entre Dieu et les hommes » (1 Tm 2, 5) par le sacrifice de lui-même au nom de tous les hommes.
8. Le témoignage du Nouveau Testament est particulièrement fort. Il contient non seulement une image limpide de la vérité révélée sur « la libération rédemptrice » mais il remonte à sa source la plus haute, qui se trouve en Dieu lui-même. Son nom est l’Amour. Voici ce que dit saint Jean : « En ceci consiste l’amour : ce n’est pas nous qui avons aimé Dieu les premiers, mais c’est lui qui nous a aimés et qui a envoyé son propre Fils comme victime en expiation pour nos péchés. » (1 Jn 4, 10.) Car « le sang du Christ, son Fils, nous purifie de tout péché. » (1 Jn 1, 7.) « Il est la victime d’expiation pour nos péchés, non seulement pour les nôtres mais aussi pour ceux du monde entier. » (1 Jn 2, 2.) « Il est apparu pour ôter les péchés et…. en lui, il n’y a pas de péché. » (1 Jn 3, 5.) C’est précisément en cela qu’est contenue la révélation la plus complète de l’amour dont Dieu a aimé l’homme : cette révélation s’est accomplie dans le Christ et par lui. «À cela nous avons connu l’amour : il a donné sa vie pour nous. » (1 Jn 3, 16.)
9. Nous trouvons en tout cela une cohérence surprenante, comme une « logique » profonde de la Révélation qui unit entre eux les deux Testaments — d’Isaïe à la prédication de Jean au Jourdain —, et qui nous parvient par l’intermédiaire des Évangiles et les témoignages des Lettres des apôtres. L’apôtre Paul exprime à sa manière les mêmes choses que celles qui sont contenues dans les Lettres de Jean. Après avoir observé que « l’on trouve difficilement quelqu’un qui soit disposé à mourir pour un juste », il déclare : « mais Dieu a montré son amour pour nous en ce que, alors que nous étions encore pécheurs, le Christ est mort pour nous. » (Rm 5, 7-8.) Donc, la Rédemption est le don d’amour de Dieu dans le Christ. L’Apôtre est conscient que sa « vie dans la chair» est la vie « dans la foi au Fils de Dieu qui m’a aimé et qui s’est donné lui-même pour moi » (Ga 2, 20). Dans le même sens, l’auteur de l’Apocalypse voit l’immense foule de la Jérusalem à venir comme ceux qui, venant de la «grande tribulation, ont lavé leurs vêtements et les ont rendus immaculés en les lavant dans le sang de l’Agneau » (Ap 7, 14).
10. Le « sang de l’Agneau » : avec ce don d’amour de Dieu dans le Christ, entièrement gratuit, commence l’œuvre du salut, c’est-à-dire la libération du mal qu’est le péché ; par elle, le Royaume de Dieu « s’est rapproché » de manière définitive, a trouvé une nouvelle base, a inauguré sa réalisation dans l’histoire de l’homme. Ainsi, l’Incarnation du Fils de Dieu trouve son fruit dans la Rédemption. Dans la nuit de Bethléem, le « Sauveur » du monde est vraiment né.
 
Catéchèse du 3 août 1988
Le Christ libère l’homme pour la liberté dans la vérité
1. Le Christ est le Sauveur, il est, en effet, venu dans le monde pour libérer l’homme, au prix de son sacrifice pascal de la servitude du péché. Nous l’avons vu dans la catéchèse précédente. Si le concept de « libération » fait référence, d’un côté, au mal dont, une fois libérés, nous trouvons « le salut », d’un autre côté, il fait référence au bien pour la poursuite duquel nous avons été libérés par le Christ, Rédempteur de l’homme et du monde avec l’homme et en l’homme. « Vous connaîtrez la vérité et la vérité fera de vous des hommes libres. » (Jn 8, 32.) Ces paroles du Christ précisent de façon très concise le bien, pour lequel l’homme a été libéré grâce à l’Évangile, dans le cadre de la Rédemption du Christ. C’est la liberté dans la vérité. Celle-ci constitue le bien essentiel du salut opéré par le Christ. À travers ce bien, le règne de Dieu est réellement proche de l’homme et de son histoire terrestre.
2. La libération de salut que le Christ opère à l’égard de l’homme contient en elle, en un certain sens, les deux dimensions : la libération « du» (mal) et la libération « par le » (bien), qui sont intimement liées, qui se conditionnent et se complètent réciproquement. Revenant encore au mal dont le Christ libère l’homme — c’est-à-dire au mal du péché —, il faut ajouter qu’au moyen des « signes » extraordinaires de sa puissance salvifique (c’est-à-dire les miracles) accomplis par lui en guérissant les malades des différentes formes d’infirmité, il indiquait toujours, au moins indirectement, cette libération essentielle qu’est la libération du péché, sa rémission. Ceci apparaît clairement dans la guérison du paralytique auquel Jésus dit d’abord : «Tes péchés te sont remis» et seulement ensuite : « Lève-toi, prends ton grabat et va dans ta maison. » (Mc 2, 5. 11.) En accomplissant ce miracle, Jésus s’adresse à ceux qui l’entouraient (spécialement à ceux qui le couvraient d’injures, parce que Dieu seul peut remettre les péchés) : «Pour que vous sachiez que le Fils de l’homme a sur la terre le pouvoir de remettre les péchés. » (Mc 2, 10.)
3. Dans les Actes des Apôtres, nous lisons que Jésus « a passé en faisant le bien et en guérissant tous ceux qui étaient tombés au pouvoir du diable, car Dieu était avec lui » (Ac 10, 38). En effet, il ressort des Évangiles que Jésus guérissait les malades de nombreuses infirmités (comme par exemple cette femme courbée qui « ne pouvait pas se redresser complètement » (cf. Lc 13, 10-16). Lorsqu’il lui arrivait de « chasser les esprits mauvais, si on l’accusait de faire cela avec l’aide du malin, il répondait en démontrant le non-sens d’une telle insinuation et disait : «Mais si c’est par l’Esprit de Dieu que j’expulse les démons, alors le Règne de Dieu est arrivé parmi vous. » (Mt 12, 28, cf. Lc 11, 20.) En libérant les hommes du mal du péché, Jésus démasque celui qui est le « père du péché ». C’est par lui, l’esprit malin, qu’a commencé « l’esclavage du péché » dans lequel se trouvent les hommes. « En vérité, en vérité, je vous le dis : celui qui commet le péché est esclave du péché. L’esclave ne demeure pas toujours dans la maison ; si donc le Fils vous affranchit, vous serez réellement des hommes libres. » (Jn 8 ; 34-36.)
4. Face à l’opposition de ses auditeurs, Jésus ajoutait : «… C’est de Dieu que je suis sorti et que je viens ; je ne viens pas de mon propre chef, c’est lui qui m’a envoyé. Pourquoi ne comprenez-vous pas mon langage? Parce que vous n’êtes pas capables d’entendre ma parole. Votre père, c’est le diable, et vous avez la volonté de réaliser les désirs de votre père. Dès l’origine il s’est attaché à tuer l’homme, il ne s’est pas tenu dans la vérité parce qu’il n’y a pas en lui de vérité. Lorsqu’il profère le mensonge, il puise dans son propre bien, parce qu’il est menteur et père du mensonge.» (Jn 8, 42-44.) Il est difficile de trouver un texte où le mal du péché est montré d’une façon aussi forte dans sa racine de fausseté diabolique.
5. Écoutons encore une fois les paroles de Jésus : « Si donc le Fils vous affranchit, vous serez réellement des hommes libres. » (Jn 8, 36.) « Si vous demeurez dans ma parole, vous serez vraiment mes disciples ; vous connaîtrez la vérité et la vérité fera de vous des hommes libres. » (Jn 8, 31-32.) Jésus-Christ est venu pour libérer l’homme du mal du péché. Ce mal fondamental a son début dans le « père du mensonge » (comme on le voit déjà dans le Livre de la Genèse, cf. Gn 3, 4). C’est pourquoi la libération du mal du péché, opérée jusqu’à ses racines mêmes, doit être la libération vers la vérité — et au moyen de la vérité. Jésus Christ révèle cette vérité. Il est lui-même « la Vérité » (Jn 14, 6). Cette Vérité porte en elle la vraie liberté. C’est la libération du péché et du mensonge. Ceux qui étaient « esclaves du péché » parce qu’ils se trouvaient sous l’influence du « père du mensonge », sont libérés au moyen de la participation à la Vérité, qui est le Christ — et dans la liberté du Fils de Dieu, eux-mêmes atteignent « la liberté des fils de Dieu » (cf. Rm 8, 21). Saint Paul peut assurer : « La loi de l’esprit qui donne la vie dans le Christ Jésus t’a affranchi de la loi du péché et de la mort. » (Rm 8, 2.)
6. Dans la même Lettre aux Romains, l’Apôtre présente de façon éloquente la déchéance humaine, que le péché porte en lui. Regardant le mal moral de son époque, il écrit que les hommes, ayant oublié Dieu, « se sont fourvoyés dans leurs vains raisonnements et leur cœur insensé est devenu la proie des ténèbres » (Rm 1, 21). « Ils ont échangé la vérité de Dieu contre le mensonge, adoré et servi la créature de préférence au Créateur. » (Rm 1, 25.) « Et comme ils n’ont pas jugé bon de garder la vraie connaissance de Dieu, Dieu les a livrés à leur intelligence sans jugement ; ainsi font-ils ce qu’ils ne devraient pas. » (Rm 1, 28.)
7. Dans d’autres passages de sa lettre l’Apôtre passe de la description extérieure à l’analyse de l’homme intérieur où le bien et le mal combattent entre eux. «Effectivement, je ne comprends rien à ce que je fais : ce que je veux, je ne le fais pas, mais ce que je hais, je le fais. Or, si ce que je ne veux pas, je le fais, je suis d’accord avec la loi et reconnais qu’elle est bonne ; ce n’est donc pas moi qui agis mais le péché qui habite en moi. » (Rm 7, 15-17.) « Mais, dans mes membres, je découvre une loi qui combat contre la loi que ratifie mon intelligence ; elle fait de moi le prisonnier du péché… », « Malheureux homme que je suis ! Qui me délivrera de ce corps qui appartient à la mort ? Grâces soient à Dieu par Jésus-Christ notre Seigneur ! » (Rm 7 23-25.) De cette analyse paulinienne, il ressort que le péché constitue une profonde aliénation — en un certain sens elle rend l’homme « étranger » à lui-même, dans son « moi » intime. La libération vient avec la « grâce et la vérité » (cf. Jn 1, 17) apportées par le Christ.
8. On voit clairement en quoi consiste la libération opérée par le Christ : vers quelle liberté il nous a rendus libres. La libération opérée par le Christ se distingue de celle qu’attendaient ses contemporains en Israël. En effet, avant de s’en aller définitivement au Père, le Christ était interrogé par ceux qui étaient ses plus intimes : « Seigneur, est-ce en ce temps-ci que tu vas rétablir la royauté d’Israël ? » (Ac 1, 6.) Et donc, encore alors — après l’expérience des événements pascals — ils continuaient à penser à la libération au sens politique : c’est sous cet aspect que le Messie, le descendant de David, était attendu.
9. Mais la libération opérée par le Christ, au prix de sa passion et de sa mort en croix, a une signification essentiellement autre : c’est la libération de ce qui, au plus profond de l’homme, entrave son rapport avec Dieu. À ce niveau le péché signifie esclavage ; et le Christ a vaincu le péché pour insuffler de nouveau dans l’homme la grâce de la filiation divine, la grâce libératrice. « Aussi bien n’avez-vous pas reçu un esprit d’esclaves pour retomber dans la crainte, mais vous avez reçu un esprit de fils adoptifs qui nous fait nous écrier: Abba ! Père ! » (Rm 8, 15.) Une telle libération spirituelle, c’est-à-dire « la liberté dans l’Esprit-Saint », est donc le fruit de la mission de salut du Christ : « Où est l’Esprit du Seigneur, là est la liberté. » (2 Co, 3, 17.) Dans ce sens nous avons « été appelés à la liberté » (Ga 5, 13) dans le Christ et par le Christ. « La foi qui opère par la charité. » (Ga 5, 6.) est l’expression de cette liberté.
10. Il s’agit de la libération de l’homme intérieur, de la « liberté du cœur ». La libération au sens social et politique n’est pas la véritable œuvre messianique du Christ. D’autre part, il faut constater que, sans la libération opérée par lui, sans la libération de l’homme du péché, et donc de toutes sortes d’égoïsmes, on ne peut accomplir aucune réelle libération au sens socio-politique. Aucun changement purement extérieur des structures ne conduit à une vraie libération de la société, tant que l’homme est soumis au péché et au mensonge, tant que les passions dominent, et avec elles l’exploitation et les diverses formes d’oppression.
11. Même celle qui pourrait s’appeler libération au sens psychologique ne peut s’accomplir pleinement, sinon grâce aux forces libératrices qui viennent du Christ. Elle fait partie de son œuvre de rédemption. Seul le Christ est « notre paix » (Ep 2, 14). Sa grâce et son amour libèrent l’homme de la peur existentielle devant le manque de sens de la vie et de ce tourment de la conscience qui est l’héritage de l’homme tombé dans l’esclavage du péché.
12. La libération opérée par le Christ, avec la vérité de son Évangile, et définitivement avec l’Évangile de sa Croix et de sa Résurrection, en conservant son caractère surtout spirituel et « intérieur », elle peut s’étendre à un rayon d’action universel et est destinée à tous les hommes. Les mots, « c’est par grâce que vous êtes sauvés » (Ep 2, 5), concernent tous les hommes. En même temps, pourtant, cette libération, qui est « une grâce », c’est-à-dire un don, ne peut s’accomplir sans la participation de l’homme. L’homme doit l’accueillir avec foi, espérance et charité. Il doit « travailler avec crainte et tremblement à accomplir son salut » (cf. Ph 2, 12). « Car c’est Dieu qui fait en vous le vouloir et faire selon son dessein bienveillant. » (Ph 2, 13.) Conscients de ce don surnaturel, nous devons collaborer avec la puissance libératrice de Dieu qui, par le sacrifice rédempteur du Christ, est entré dans le monde comme source éternelle de salut.
 
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