L’Église, une unité plurielle
1. « Ainsi nous, à plusieurs, nous ne formons qu’un seul corps dans le Christ, étant, chacun pour sa part, membres les uns des autres. » (Rm 12, 5.)
Ces paroles de saint Paul décrivent de la manière la plus efficace la mystérieuse et vitale communion organique qui existe entre les baptisés dans le Christ. C’est pour cela que ce texte a été proposé comme thème pour la prière et la réflexion en cette « Semaine de prière pour l’unité de tous les chrétiens », qui commence aujourd’hui et se poursuivra, vous le savez, jusqu’au 25 janvier prochain, fête de la conversion de saint Paul apôtre. Cette «Semaine» verra rassemblés dans la prière les catholiques et les orthodoxes, les anglicans et les protestants. Cela correspond à l’esprit du Concile Vatican II, qui a bien défini la prière, en lien avec la conversion du cœur et la sainteté de vie, « comme l’âme de tout mouvement œcuménique » (Unitatis redingratio, 8). Dans le contexte général de la prière pour l’unité, un thème particulier est proposé chaque année. Cela fait vingt ans maintenant qu’elle a été décidée, conjointement par le Secrétariat pour l’unité des chrétiens et par le Conseil œcuménique des Églises, confirmant la volonté partagée de parcourir ensemble le chemin qui conduit à la pleine unité pour laquelle le Seigneur a prié. L’écoute de la Parole de Dieu et l’invocation unanime au Père céleste mettent les chrétiens dans la position la meilleure pour recevoir et comprendre le don de l’unité.
2. Saint Paul écrivant aux chrétiens de Rome décrit ce qu’il tient pour une situation normale dans la vie de la communauté: «À plusieurs, nous ne formons qu’un seul corps dans le Christ. » (Rm 12, 5.) La communauté est considérée comme un ensemble organique de personnes animées par la même foi, par une seule espérance, et surtout par une charité réciproque. Elles participent à la même vie, que saint Paul, dans la Lettre aux Romains, comme ailleurs, synthétise dans l’image du « corps », exprimant par là la nature organique de la communauté chrétienne. Malgré la variété des membres, la diversité et la complémentarité des fonctions, le corps sain est un, aussi bien dans son être que dans son agir. Il en est ainsi, et surtout, de l’Église qui est précisément appelée « Corps du Christ ». Le Fils de Dieu qui a racheté l’homme et l’a transformé en une créature nouvelle (cf. Ga 6, 15 ; 2 Co 5, 17), « en communiquant son Esprit à ses frères, a fait d’eux, mystiquement, comme son Corps » (Lumen gentium, 7). La foi et les sacrements donnent forme à cette mystérieuse communion : « C’est en un seul Esprit que nous tous avons été baptisés en un seul Corps. » (1 Co 12, 13.) Le baptême réalise une véritable incorporation au Christ, qui atteint sa plénitude avec la participation à l’Eucharistie. La division a cependant profondément entamé la vie des chrétiens, et ceux-ci, précisément en raison de leur désunion, ne peuvent célébrer ensemble l’Eucharistie, signe de communion parfaite. La division est contraire à la volonté du Seigneur sur ses disciples et engendre un malaise profond chez les chrétiens sensibles. Cette division n’a pu cependant détruire totalement la communion engendrée par la foi au Christ et par l’unique baptême. Lorsqu’il a défini l’engagement de l’Église catholique dans le mouvement œcuménique, le Concile Vatican II a clairement souligné ce fait, le plaçant à la base de la recherche, patiente et douloureuse, de la recomposition de la pleine unité. Le décret sur l’œcuménisme déclare : « Ceux qui croient au Christ et qui ont reçu validement le baptême se trouvent dans une certaine communion, bien qu’imparfaite, avec l’Église catholique. » (Unitatis redintegratio, 3.) En effet, les autres chrétiens, nos frères dans le Seigneur, « justifiés par la foi reçue au baptême, sont incorporés au Christ » (ibidem). Pour cette raison, « le baptême constitue le lien sacramentel d’unité », du Corps du Christ et, par sa nature, il est ordonné à la pleine communion dans la profession de foi, dans la participation à l’économie du salut, dans la célébration de l’Eucharistie (cf. ibidem, 22). Le baptême commun exige la plénitude de la communion.
3. Saint Paul développe l’image du corps et précise : «De même que notre corps en son unité possède plus d’un membre, ces membres n’ont pas tous la même fonction.» (Rm 12, 4.) Il applique cette image au Corps du Christ qui est l’Église. À l’idée de la multiplicité et de la variété des membres, il ajoute celle de la solidarité réciproque et de la complémentarité en affirmant : « Nous sommes, chacun pour sa part, membres les uns des autres » (Rm 12, 5) et : « Mais nous sommes pourvus de dons différents selon la grâce qui nous a été donnée. », (Rm 12, 6.) La communauté chrétienne unie s’exprime en une réelle symphonie et synergie, c’est-à-dire en une harmonieuse coopération des voix diverses et des actions multiples, rassemblées dans l’intention de vivre et d’annoncer l’unique Évangile de Jésus-Christ. La pluralité des formes dans l’unité (l’unité plurielle) est une caractéristique de la communauté chrétienne, diversifiée dans ses ministères et dans les charismes de ses membres et, en même temps, toujours ouverte au monde entier dans la diversité de ses cultures. Le Concile Vatican II a rappelé l’expérience historique traditionnelle de l’Église en affirmant que « l’héritage transmis par les apôtres a été reçu de manières diverses et, depuis les origines mêmes de l’Église, il s’est développé de façon différente selon la diversité du génie et les conditions d’existence » (Unitatis redintegratio, 14). En même temps, le Concile a rappelé que, chez les autres chrétiens, malgré la division, « la foi au Christ produit les fruits de la louange et de la reconnaissance », pour les bienfaits reçus de Dieu et des œuvres de charité envers le prochain et de justice dans le monde. En effet, « la vie chrétienne de ces frères se nourrit de la foi au Christ, elle bénéficie de la grâce du baptême et de la prédication de la Parole de Dieu » (ibidem, 23). La diversité des expériences authentiques de vie selon l’Évangile ne peut pas, même chez les autres chrétiens, ne pas provenir de l’Esprit-Saint, « puisque, par ses dons et ses grâces, il opère en eux aussi son action sanctifiante et qu’il a donné à certains d’entre eux la force d’aller jusqu’à verser leur sang » (Lumen gentium, 15).
4. Rien de tout cela ne sera perdu avec l’unité. L’unité ne porte pas atteinte à l’authentique variété, mais bien plutôt rend la vie en Christ toujours plus intense, et celle-ci refleurit et s’exprime sous des formes toujours plus accomplies. Le but du mouvement œcuménique tout entier, qui par la grâce de Dieu s’approfondit sans cesse davantage, est justement l’« Unitatis redintegratio », c’est-à-dire le rétablissement de la pleine unité visible et organique de tous les chrétiens « dans la confession d’une seule foi, dans la célébration commune du culte divin et dans la concorde fraternelle de la famille de Dieu », (Unitatis redintegratio, 2). Et cela pourra advenir dans le respect rigoureux de la diversité légitime des expressions spirituelles, disciplinaires, liturgiques et théologiques. Cette vision a été affirmée par le Concile Vatican II (ibidem, 14-18) et nous l’avons reprise avec joie dans la déclaration commune qui a conclu la visite à Rome de S. S. Dimitrios Ier, Patriarche œcuménique. Ensemble, nous avons dit : « Lorsque l’unité de la foi est assurée, une certaine diversité d’expressions, souvent complémentaires, et d’usages propres, n’est pas un obstacle mais enrichit la vie de l’Église et la connaissance, toujours imparfaite, du mystère révélé (cf. 1 Co 13, 12). »
Dans l’esprit de cette Semaine qui commence, terminons maintenant en priant ensemble afin que Dieu — qui en Jésus-Christ a voulu unir tous les hommes en une seule communauté de salut — concède à ses disciples de donner un témoignage d’unité en notre temps.
Répétons donc :
« Tu es béni, ô Seigneur. »
Saint-Père :
Seigneur, tu as envoyé ton Fils unique pour racheter l’humanité entière.
Tous :
Tu es béni, ô Seigneur.
Saint-Père :
Tu veux faire de tous les hommes ton peuple saint ; tu dispenses les dons et les talents et tu appelles tous les hommes à l’unité en un seul corps.
Tous : Tu es béni, ô Seigneur.
Saint-Père :
Accorde-nous, Seigneur, de pouvoir dans la confiance nous tourner vers toi comme vers un Père et de dire d’un seul cœur : Notre Père.
La Résurrection : événement historique et affirmation de foi
1. Dans cette catéchèse, nous nous mettons face à la vérité la plus importante de notre foi au Christ, rapportée dans le Nouveau Testament, crue et vécue comme centrale par les premières communautés chrétiennes, transmise comme fondamentale par la Tradition, jamais négligée par les vrais chrétiens, et aujourd’hui bien approfondie, étudiée et prêchée comme une partie essentielle du mystère pascal en même temps que la Croix : à savoir la Résurrection du Christ. Le Symbole des apôtres nous dit, en effet, que « le troisième jour il est ressuscité des morts » ; et le Symbole de Nicée-Constantinople précise : « Le troisième jour il est ressuscité selon les Écritures. » C’est un dogme de la foi chrétienne qui se rattache à un fait historiquement intervenu et constaté. Nous chercherons à étudier, « avec l’esprit à genoux », le mystère énoncé par le dogme et renfermé dans les faits, en commençant par l’examen des textes bibliques qui l’attestent.
2. Le premier et le plus ancien témoignage écrit sur la résurrection du Christ se trouve dans la première Épître de saint Paul aux Corinthiens. Dans cette lettre, l’Apôtre écrit à ses destinataires (aux environs de la Pâque de l’an 57) : «Je vous ai donc transmis en premier lieu ce que j’avais moi-même reçu, à savoir que le Christ est mort pour nos péchés selon les Écritures, qu’il a été mis au tombeau, qu’il est ressuscité le troisième jour selon les Écritures, qu’il est apparu à Céphas, puis aux Douze. Ensuite, il est apparu à plus de 500 frères à la fois — la plupart d’entre eux demeurent jusqu’à présent et quelques-uns se sont endormis — ensuite il est apparu à Jacques, puis à tous les apôtres. Et en tout dernier lieu, il m’est apparu à moi aussi, comme à l’avorton. » (1 Co 15, 3-8.) Comme on le voit, l’Apôtre parle ici de la tradition vivante de la résurrection, dont il avait pris conscience après sa conversion aux portes de Damas (cf. Ac. 9, 3-18). Durant son voyage à Jérusalem, il avait rencontré l’apôtre Pierre, et également Jacques, comme c’est précisé dans la Lettre aux Galates (1, 18 s.), qu’il cite maintenant comme les principaux témoins du Christ ressuscité.
3. Il est à noter, en outre, dans le texte cité, que saint Paul ne parle pas seulement de la résurrection intervenue le troisième jour « selon les Écritures » (référence biblique qui aborde déjà la dimension théologique du fait) mais en même temps qu’il a recours aux témoins, à ceux auxquels le Christ est apparu personnellement. C’est un signe, entre autres, que la foi de la première communauté des croyants est fondée sur le témoignage d’hommes concrets, connus des chrétiens et vivant encore au milieu d’eux. Ces « témoins de la résurrection du Christ » (cf. Ac 1, 22) sont avant tout les douze apôtres, mais pas uniquement eux : Paul parle directement des plus de 500 personnes auxquelles Jésus est apparu en une seule fois, en plus des apparitions à Pierre, à Jacques et à tous les apôtres.
4. Face à ce texte de Paul, il ne reste aucune vraisemblance aux hypothèses soulevées pour tenter d’interpréter la résurrection du Christ en vue de la soustraire à l’ordre physique de façon à ne pas la reconnaître comme un événement historique : l’hypothèse, par exemple, selon laquelle la résurrection ne serait pas autre chose qu’une sorte d’interprétation de l’état dans lequel se trouve le Christ après la mort (état de vie et non de mort), ou bien l’autre hypothèse qui réduit la résurrection à l’influence que le Christ, après sa mort, n’a pas cesse d’exercer — et a même repris avec une vigueur nouvelle et irrésistible — sur ses disciples. Ces hypothèses semblent impliquer une répugnance préalable à la réalité de la résurrection considérée seulement comme « le produit» du milieu ambiant, à savoir la communauté de Jérusalem. Ni l’interprétation ni le préjugé ne trouvent une preuve dans les faits. Au contraire, saint Paul, dans le texte cité, recourt aux témoins oculaires du « fait » : sa conviction sur la résurrection du Christ a donc une base expérimentale. Elle est liée à cet argument ex factis, que nous voyons choisi et suivi par les apôtres précisément dans cette première communauté de Jérusalem. Quand, en effet, il s’agit d’élire Matthias, un des disciples les plus fidèles de Jésus, pour rejoindre le groupe des «Douze» resté incomplet à la suite de la trahison et de la mort de Judas Iscariote, les apôtres posent comme condition que celui qui sera élu, non seulement aura été leur «compagnon» quand Jésus enseignait et agissait, mais surtout qu’il puisse être « témoin de la résurrection», grâce à l’expérience faite les jours précédant le moment où — comme ils disent — le Christ « nous fut enlevé au ciel» (Ac 1, 22).
5. On ne peut donc pas présenter, comme le fait une certaine critique néotestamentaire peu respectueuse des données historiques, la résurrection comme un « produit » de la première communauté chrétienne, celle de Jérusalem. La vérité sur la résurrection n’est pas un produit de la foi des apôtres ou des autres disciples pré ou post-pascaux. Il ressort plutôt des textes que la foi « pré-pascale » des disciples du Christ a été soumise à l’épreuve radicale de la passion et de la mort en croix de leur Maître. Lui-même avait annoncé cette épreuve, spécialement dans ce qu’il a dit à Simon Pierre, à la veille des événements tragiques de Jérusalem : « Simon, Simon, voici que Satan vous a réclamé pour vous cribler comme le froment ; mais moi j’ai prié pour toi, afin que ta foi ne défaille pas. » (Lc 22, 31-32.) La secousse provoquée par la passion et par la mort du Christ fut si grande que les disciples (au moins certains d’entre eux) ne crurent pas au début, à la nouvelle de la résurrection. On en trouve les preuves dans chacun des Évangiles. En particulier, Luc nous fait savoir que lorsque les femmes, « à leur retour du tombeau, rapportèrent tout cela (à savoir que le tombeau était vide), aux Onze et à tous les autres… ces propos leur semblèrent du radotage, et ils ne les crurent pas » (Lc 24, 9-11).
6. Du reste l’hypothèse qui veut voir dans la résurrection un « produit » de la foi des apôtres est réfutée également par le fait que le « Ressuscité » apparut en personne au milieu d’eux et leur dit «Paix à vous ». En effet, ils « croyaient voir un esprit ». À cette occasion, Jésus lui-même dut vaincre leurs doutes et leur peur et les convaincre qu’il « était lui ». «Palpez-moi et rendez-vous compte qu’un esprit n’a ni chair ni os, comme vous voyez que j’en ai. » Jésus leur demanda de lui donner quelque chose à manger et « il le mangea devant eux» (Lc 24, 36-43).
7. En outre, on connaît bien l’épisode de Thomas qui ne se trouvait pas avec les autres apôtres quand Jésus vint à eux la première fois, entrant au Cénacle bien que la porte fût fermée (cf. Jn 20, 19). Quant les apôtres dirent à Thomas de retour : « Nous avons vu le Seigneur », il fut étonné et incrédule et répliqua : « Si je ne vois pas dans ses mains la marque des clous et si je ne mets pas la main dans son côté, je ne croirai pas. » Huit jours plus tard, Jésus vint à nouveau au Cénacle pour satisfaire à la requête de Thomas « incrédule » et lui dit : « Mets ici ton doigt et regarde mes mains ; étends ta main et mets-là dans mon côté ; et ne sois plus incrédule mais croyant. » Et quand Thomas déclara sa foi en disant «Mon Seigneur et mon Dieu », Jésus lui répondit : «Parce que tu m’as vu, tu as cru ; heureux ceux qui n’ont pas vu et qui ont cru ! » (Jn 20, 24-29.) L’exhortation à croire, sans prétendre voir ce qui est caché dans le mystère de Dieu et du Christ demeure toujours valide ; mais la difficulté de l’apôtre Thomas à admettre la résurrection sans avoir expérimenté personnellement la présence de Jésus vivant, et ensuite son acceptation des preuves fournies par Jésus lui-même, confirment ce qui ressort de l’Évangile concernant la résistance des apôtres et des disciples pour admettre la résurrection. C’est pourquoi l’hypothèse selon laquelle la résurrection a été un « produit de la foi » (ou de la crédulité) des apôtres n’a pas de consistance. Leur foi dans la résurrection était née au contraire — sous l’action de la grâce divine — de l’expérience directe de la réalité du Christ ressuscité.
8. C’est Jésus lui-même, après la résurrection, qui se met en contact avec ses disciples afin de leur donner le sens de la réalité et de dissiper l’opinion (ou la peur) qu’il s’agit d’un « esprit » et par là même d’être les victimes d’une illusion. En effet, il établit avec eux des rapports directs, précisément au moyen du toucher. Ainsi dans le cas de Thomas, que nous venons de rappeler, mais également dans l’Évangile de Luc quand Jésus dit aux disciples effrayés : « Palpez-moi et rendez-vous compte qu’un esprit n’a ni chair ni os, comme vous voyez que j’en ai. » (Lc 24, 39.) Il les invite à constater que le corps ressuscité, avec lequel il se présente à eux, est le même qui a été martyrisé et crucifié. Ce corps possède pourtant en même temps de nouvelles propriétés : il est « rendu spirituel » et « glorifié », et par suite il n’est plus soumis aux limitations habituelles aux êtres matériels et par conséquent à un corps humain. (En effet, Jésus entre au Cénacle bien que les portes soient closes, il apparaît et disparaît, etc.) Mais dans le même temps, ce corps est authentique et réel. Dans son identité matérielle se trouve la démonstration de la résurrection du Christ.
9. La rencontre sur le chemin d’Emmaüs, rapportée dans l’Évangile de Luc, est un événement qui rend visible d’une façon particulièrement évidente comment a mûri dans la conscience des disciples la persuasion de la résurrection précisément à travers le contact du Christ ressuscité (cf. Lc 24, 15-21). Ces deux disciples de Jésus qui au début du chemin étaient « tristes et abattus », au souvenir de ce qui était arrivé au Maître le jour de la crucifixion et « ne cachaient pas leur déception » en voyant s’écrouler l’espérance mise en lui comme Messie libérateur (« Nous espérions qu’il était venu libérer Israël »), expérimentent ensuite une totale transformation, quand il leur devient clair que l’inconnu, avec lequel ils avaient parlé, est vraiment le même Christ qu’auparavant, et qu’ils se rendent compte qu’il est donc ressuscité. De tout ce récit il se dégage que la certitude de la résurrection de Jésus avait fait d’eux des hommes nouveaux. Non seulement ils avaient retrouvé la foi dans le Christ mais ils étaient également prêts à rendre témoignage de là vérité de sa résurrection. Tous ces éléments du texte évangélique qui convergent entre eux prouvent le fait de la résurrection, qui constitue le fondement de la foi des apôtres et du témoignage qui, comme nous le verrons dans les prochaines catéchèses, est au centre de leur prédication.
Du « tombeau vide » au Ressuscité
1. La profession de foi que nous faisons, dans le Credo, lorsque nous proclamons que Jésus-Christ « est ressuscité des morts le troisième jour », se fonde sur des textes évangéliques qui, à leur tour, nous transmettent et nous font connaître la première prédication des apôtres. Il ressort de ces textes que la foi en la résurrection est, depuis le commencement, fondée sur un fait, sur un événement réel, et non pas sur un mythe ou une « conception », une idée inventée par les apôtres ou produite par la communauté post-pascale rassemblée autour des apôtres à Jérusalem, pour surmonter, ensemble, le sentiment de désillusion consécutif à la mort du Christ sur la croix. Il ressort des textes tout le contraire, et l’hypothèse envisagea est donc insoutenable. Les apôtres et les disciples n’ont pas inventé la résurrection (et il est facile de comprendre qu’ils étaient absolument incapables d’une telle opération). Il n’y a pas trace d’une exaltation personnelle ou de groupe qui les aurait portés à conjecturer d’un événement désiré et attendu et à le projeter dans l’opinion et dans la croyance commune comme réel, presque en contradiction — et comme une compensation à la désillusion subie. Il n’y a aucune trace d’un processus créatif d’ordre psychologico-sociologico-littéraire dans la communauté primitive pas plus que chez les auteurs des premiers siècles. Les apôtres, les premiers, ont cru, non sans une forte résistance, que le Christ était ressuscité simplement parce qu’ils ont vu la résurrection comme un événement réel, dont ils ont pu être convaincus personnellement par leurs rencontres avec le Christ à nouveau vivant, à plusieurs reprises, pendant quarante jours. Les générations de chrétiens qui suivirent acceptèrent ce témoignage, se fiant aux apôtres et aux autres disciples comme à des témoins crédibles. La foi chrétienne en la résurrection est donc liée à un fait qui a une dimension historique précise.
2. Et cependant la résurrection est une vérité qui, dans sa dimension la plus profonde, dépend de la Révélation divine ; elle a été, en effet, annoncée à l’avance, progressivement, par le Christ, au cours de son activité messianique durant la période pré-pascale. Plusieurs fois, Jésus prédit explicitement qu’après avoir beaucoup souffert et avoir été tué, il ressusciterait. Ainsi, dans l’Évangile de Marc, il est dit qu’après la proclamation de Pierre, près de Césarée de Philippe, Jésus « commença à leur enseigner que le Fils de l’homme devait beaucoup souffrir, être rejeté par les anciens, les prêtres et les scribes, être tué et, après trois jours, ressusciter. Et c’est ouvertement qu’il disait ces choses » (Mc 8, 31-32). Toujours d’après Marc, après la Transfiguration, «comme ils descendaient de la montagne, il leur ordonna de ne raconter à personne ce qu’ils avaient vu, si ce n’est quand le Fils de l’homme serait ressuscité d’entre les morts» (Mc 9, 9). Les disciples demeurèrent perplexes sur la signification de cette «résurrection», et déplacèrent la question, déjà débattue dans le monde judaïque au sujet du retour d’Élie (Mc 9, 11) : mais Jésus confirme que le Fils de l’homme devra « souffrir beaucoup et être méprisé » (Mc 9, 12). Après la guérison de l’épileptique démoniaque. Jésus recommence à les instruire sur les routes de la Galilée, parcourue presque clandestinement: « Le Fils de l’homme est livré aux mains des hommes et ils le tueront, mais quand il aura été tué, après trois jours, il ressuscitera. Mais ils ne comprenaient pas cette parole et ils craignaient de l’interroger. » (Mc 9, 31-32.) C’est la seconde annonce de la passion et de la résurrection, suivie d’une troisième alors qu’ils se trouvent sur la route de Jérusalem : « Voici que nous montons à Jérusalem et le Fils de l’homme sera livré aux grands prêtres et aux scribes, ils le condamneront à mort et le livreront aux païens, ils le bafoueront, cracheront sur lui, le flagelleront et le tueront, et après trois jours, il ressuscitera. » (Mc 10, 33-34.)
3. Nous nous trouvons ici devant une prévision et une prédiction prophétique des événements, où Jésus exerce sa fonction de révélateur, mettant en relation la mort et la résurrection réunies pour une finalité rédemptrice, et se référant au dessein divin selon lequel tout ce qu’il prévoit et prédit « doit » arriver. Jésus fait connaître ici à ses disciples stupéfaits et même épouvantés quelque chose du mystère théologique qui dépend des prochains événements, et aussi de toute sa vie. On trouve d’autres traits de ce mystère dans l’allusion au « signe de Jonas », (cf. Mt 12, 40) que Jésus s’attribue et applique aux jours de sa mort et de sa résurrection, et dans le défi lancé aux juifs sur la « reconstruction en trois jours du Temple détruit » (Jn 2, 19). Jean note que Jésus « parlait du temple de son corps. Aussi, quand il fut ressuscité d’entre les morts, ses disciples se rappelèrent qu’il avait dit cela, et ils crurent à l’Écriture et à la parole qu’il avait dite» (Jn 2, 21-22). Nous nous trouvons encore une fois confrontés au rapport entre la résurrection du Christ et sa parole, confrontés à ses annonces liées « aux Écritures ».
4. Mais, outre les paroles de Jésus, l’activité messianique qu’il a développée au cours de la période pré-pascale montre le pouvoir sur la vie et sur la mort dont il dispose, et la conscience qu’il a de ce pouvoir, comme lors de la résurrection de la fille de Jaïre (Mc 5, 39-42), de la résurrection du jeune homme de Naïm (Lc 7, 12-15), et surtout de la résurrection de Lazare (Jn 11, 42-44) qui est présentée dans le quatrième Évangile comme une annonce et une préfiguration de la résurrection de Jésus. On voit bien dans les paroles qu’il adresse à Marthe au cours de cet épisode la conscience qu’il avait de son identité de Seigneur de la vie et de la mort et, aussi, de détenir les clés du mystère de la résurrection : « Je suis la résurrection et la vie ; qui croit en moi, même s’il meurt, vivra ; et quiconque vit et croit en moi ne mourra jamais. » (Jn 11, 25-26.) Toutes ces paroles et ces événements contiennent, sous différentes formes, la révélation de la vérité au sujet de la résurrection pendant la période pré-pascale.
5. Parmi les événements de Pâques, le premier élément auquel nous sommes confrontes est le « tombeau vide ». Sans aucun doute, cela n’est pas, en soi, une preuve directe. Le fait que le corps du Christ ne se trouve plus dans le tombeau, où il avait été déposé, pourrait s’expliquer diversement, comme, de fait, l’a pensé Marie-Madeleine lorsque, voyant le tombeau vide, elle supposa que quelqu’un avait enlevé le corps de Jésus (Jn 20, 13). Le sanhédrin tenta aussi de faire répandre le bruit que, pendant le sommeil des soldats, le corps avait été volé par les disciples. «Et cette histoire — écrit Matthieu — s’est colportée chez les juifs jusqu’à ce jour. » (Mt 28, 1-15) Il n’en demeure pas moins que le « tombeau vide » a constitué pour tous, amis et ennemis, un signe impressionnant. Sa découverte a été pour les personnes de bonne volonté le premier pas vers la reconnaissance du « fait » de la résurrection comme d’une vérité qui ne pouvait être réfutée.
6. Il en fut ainsi, tout d’abord, pour les femmes qui, de bon matin, s’étaient rendues au tombeau pour oindre le corps du Christ. Elles furent les premières à accueillir l’annonce : « Il est ressuscité, il n’est pas ici… Allez donc, dites aux disciples et à Pierre… » (Mc 16, 7-8.) « Rappelez-vous comment il vous a parlé quand il était encore en Galilée : « Il faut, disait-il, que le Fils de l’homme soit livré aux mains des pécheurs, qu’il soit crucifié et qu’il ressuscite le troisième jour. » Et elles se rappelèrent ses paroles. » (Lc 24, 6-8.) Certes, les femmes étaient bouleversées et effrayées (cf. Mc 16, 8 ; Lc 24, 5). Elles n’étaient pas non plus disposées à se rendre trop facilement à l’évidence d’un fait qui, pour prédit qu’il ait été par Jésus, était bien au-delà de toute possibilité d’imagination et d’invention. Mais, dans leur sensibilité et leur finesse intuitive, celles-ci, et spécialement Marie-Madeleine, saisirent la réalité et coururent porter aux apôtres la bonne nouvelle. L’Évangile de Matthieu (28, 8-10) nous rapporte que, le long de la route, Jésus lui-même est venu à leur rencontre, les saluant et leur renouvelant l’invitation à porter l’annonce aux frères (Mt 28, 10). Les femmes furent ainsi les premières messagères de la résurrection du Christ et elles le furent pour les apôtres eux-mêmes (Lc 24, 10). Fait éloquent quant à l’importance de la femme, déjà, dans les jours de l’événement pascal !
7. Parmi ceux qui reçurent l’annonce de Marie-Madeleine se trouvaient Pierre et Jean (cf. Jn 20, 3-8). Ils se rendirent au tombeau, non sans hésitation, d’autant que Marie leur avait parlé de la disparition du corps de Jésus (Jn 20, 2). Arrivés auprès du tombeau, eux aussi le trouvèrent vide. Ils finirent par croire, après avoir bien hésité, car, dit Jean, « ils ne savaient pas encore que, d’après l’Écriture, il devait ressusciter d’entre les morts » (Jn 20, 9). Disons la vérité : le fait était stupéfiant pour ces hommes qui se trouvaient devant des choses qui les dépassaient de beaucoup. Cette difficulté, que les récits de l’événement nous montrent en nous faisant une relation pleinement cohérente, confirme le caractère extraordinaire et l’impact bouleversant produit sur l’âme des heureux témoins. La référence « aux Écritures » est la preuve de l’obscure perception qu’ils eurent de se trouver en face d’un mystère sur lequel la Révélation seule pouvait faire la lumière.
8. Mais voici un autre fait à bien considérer : si le « tombeau vide » laissait, à première vue, stupéfait et pouvait même provoquer un certain doute, la connaissance progressive de ce fait initial finit par conduire à la découverte de la vérité de la résurrection, ainsi qu’il est dit dans l’Évangile. En effet, il est dit que les femmes, et ensuite les apôtres, se trouvèrent devant un « signe » particulier : le signe de la victoire sur la mort. Si le tombeau fermé par une lourde pierre témoignait de la mort, le sépulcre vide et la pierre renversée devenaient la première annonce que la mort était vaincue.
La considération de l’état d’esprit des trois femmes ne peut laisser d’impressionner : arrivant au sépulcre au lever du soleil, elles se disaient entre elles : « Qui nous roulera la pierre hors de la porte du tombeau?» (Mc 16, 3) et, ensuite, elles constatèrent avec un grand émerveillement que « la pierre avait déjà été roulée de côté, bien qu’elle fût fort grande » (Mc 16, 4). D’après l’Évangile de Marc, elles trouvèrent dans le tombeau quelqu’un qui leur annonce la résurrection (cf. Mc 16, 5) : mais elles eurent peur et, malgré les paroles du jeune homme vêtu de blanc pour les rassurer, « elles s’enfuirent du tombeau parce qu’elles étaient toutes tremblantes et hors d’elles-mêmes » (Mc 16, 8). Comment ne pas les comprendre ? Et cependant, la confrontation avec les textes parallèles des autres évangélistes permet d’affirmer que, malgré leur peur, les femmes portèrent l’annonce de la résurrection, dont le « tombeau vide » avec sa pierre roulée avait été le premier signe.
9. Pour les femmes et pour les apôtres, le chemin ouvert par le « signe » s’achève par la rencontre avec le Ressuscité : c’est alors que la perception encore timide et incertaine devient conviction et aussi foi en Celui qui « est vraiment ressuscité ». Ainsi en va-t-il pour les femmes qui, voyant Jésus sur leur chemin et l’entendant les saluer, se jettent à ses pieds et l’adorent (cf. Mt 28, 9). Il en va tout spécialement ainsi pour Marie de Magdala qui, s’entendant appeler par son nom par Jésus, lui répond par l’appellation habituelle : «Rabbouni, Maître !» (Jn 20, 16) et lorsqu’elle a été éclairée sur le mystère pascal, court, rayonnante, porter l’annonce aux disciples : « J’ai vu le Seigneur ! » (Jn 20, 18.) Il en va ainsi pour les disciples réunis au Cénacle qui, au soir de ce «premier jour après le shabbat », quand ils virent finalement Jésus au milieu d’eux, se sentirent heureux de la certitude nouvelle qui était entrée dans leur cœur: « Ils furent remplis de joie à la vue du Seigneur. » (Cf. Jn 20, 19-20.) Le contact direct avec le Christ libéra l’étincelle qui fait jaillir la foi !