La Résurrection, source de la vie nouvelle de l’homme en Dieu
1. Si la foi chrétienne et la prédication de l’Église ont leur cœur dans la Résurrection du Christ, car celle-ci est la confirmation et l’achèvement définitif de la Révélation, comme nous l’avons vu au cours de notre catéchèse précédente, il faut aussi ajouter que, en tant qu’intégration du mystère pascal, elle est la source de la puissance salvifique de l’Évangile et de l’Église. En effet, selon saint Paul, Jésus-Christ, « par sa résurrection d’entre les morts », s’est révélé « Fils de Dieu en puissance… constitué selon l’Esprit de sanctification » (cf. Rm 1, 4). Et il transmet cette sainteté aux hommes parce qu’« il a été mis à mort pour nos péchés et il est ressuscité pour notre justification » (Rm 4, 25). Il y a comme un double aspect dans le mystère pascal : la mort pour la libération du péché, la résurrection pour donner accès à la vie nouvelle. Certes, le mystère pascal, comme toute la vie et l’œuvre du Christ, a une profonde unité interne dans sa fonction rédemptrice et son efficacité, mais cela n’empêche pas que l’on puisse distinguer ses différents aspects sous l’angle de leurs effets chez l’homme. D’où l’attribution à la résurrection d’un effet spécifique, la « vie nouvelle », comme l’affirme saint Paul.
2. Il nous faut faire ici quelques remarques qui, toujours en référence aux textes du Nouveau Testament, nous permettent de souligner toute la vérité et la beauté de cette doctrine. Tout d’abord, nous pouvons bien dire que le Christ ressuscité est le principe et la source d’une vie nouvelle pour tous les hommes. Cela ressort aussi de l’admirable prière de Jésus, la veille de sa Passion, que Jean nous rapporte par ces mots : « Père…, glorifie ton Fils afin que ton Fils te glorifie. Tu lui as donné pouvoir sur toute chair afin qu’il donne la vie éternelle à tous ceux que tu lui as donnés. » (Jn 17, 1-2.) Dans sa prière, Jésus voit et embrasse avant tout ses disciples, qu’il a avertis de son prochain départ douloureux, qui se réalisera moyennant sa Passion et sa mort, mais auxquels il a aussi promis : « Je vivrai et vous vivrez aussi. » (Jn 14, 19.) C’est-à-dire : vous aurez part à ma vie qui se révélera après la Résurrection. Mais le regard de Jésus s’étend à un horizon d’une ampleur universelle : « Je ne prie pas seulement pour eux (mes disciples), dit-il, mais aussi pour tous ceux qui, grâce à leur parole, croiront en moi. » (Jn 17, 20.) Tous doivent devenir un dans la participation à la gloire de Dieu dans le Christ. La vie nouvelle accordée aux croyants en vertu de la Résurrection du Christ consiste dans la victoire sur la mort au péché et dans la participation nouvelle à la grâce. C’est ce qu’affirme saint Paul sous une forme lapidaire : « Dieu, riche en miséricorde…, alors que nous étions morts à cause du péché, nous a fait revivre avec le Christ. » (Ep 2, 4-5.) Et saint Pierre dit de manière analogue : «Le Dieu et Père de notre Seigneur Jésus-Christ…, dans sa grande miséricorde, nous a fait renaître par la Résurrection de Jésus-Christ d’entre les morts, pour une vivante espérance. » (1 P 1, 3.) Cette vérité se reflète dans l’enseignement paulinien sur le baptême : « Par le baptême, nous avons donc été ensevelis avec lui (le Christ) dans la mort, afin que, comme le Christ est ressuscité des morts par la gloire du Père, nous menions nous aussi une vie nouvelle. » (Rm 6, 4.)
3. Cette vie nouvelle — la vie selon l’Esprit — manifeste notre adoption en tant que fils, autre concept paulinien d’une importance fondamentale. Un passage de la Lettre aux Galates est « classique » sur ce point : «Dieu a envoyé son Fils… pour racheter ceux qui étaient sous la Loi, pour qu’ils reçoivent l’adoption en tant que fils. » (Ga 4, 4-5.) Cette adoption divine par l’œuvre du Saint-Esprit rend l’homme semblable au fils unique : « Tous ceux qui sont conduits par l’Esprit de Dieu, ceux-là sont fils de Dieu. » (Rm 8, 14.) Dans sa Lettre aux Galates, saint Paul en appelle à l’expérience que font les croyants de la condition nouvelle dans laquelle ils se trouvent. « La preuve que vous êtes des fils, c’est que Dieu a envoyé dans vos cœurs l’Esprit de son Fils qui crie : Abba, Père ! Tu n’es donc plus esclave, mais fils ; et si tu es fils, tu es aussi héritier par volonté de Dieu. » (Ga 4, 6-7.) Il y a donc dans l’homme nouveau un premier effet de la Rédemption : la libération de l’esclavage. Mais l’acquisition de la liberté se produit en devenant fils adoptif, non pas tant au plan de l’accès légal à l’héritage que par le don réel de la vie divine que les trois Personnes de la Trinité infusent en l’homme (cf. Ga 4, 6 ; 2 Co 13, 13). C’est la Résurrection du Christ qui est la source de cette vie nouvelle de l’homme en Dieu. La participation à la vie nouvelle fait également que les hommes deviennent « frères » du Christ, comme Jésus lui-même appelle ses disciples après la Résurrection. « Allez annoncer à mes frères…» (Mt 28, 10 ; Jn 20, 17.) Frères non par nature, mais par don de la grâce, car cette filiation adoptive donne une participation vraie et réelle à la vie du Fils unique, laquelle s’est révélée en plénitude par sa Résurrection.
4. La Résurrection du Christ — disons le Christ ressuscité — est, enfin, principe et source de notre future résurrection. En annonçant l’institution de l’Eucharistie, Jésus lui-même en a parlé comme du sacrement de la vie éternelle, de la vie future : « Celui qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle et moi je le ressusciterai au dernier jour. » (Jn 6, 54.) Et comme ses auditeurs « murmuraient », Jésus leur répliqua : «Cela vous scandalise ? Et si vous voyiez le Fils de l’homme monter là où il était auparavant ? » (Jn 6, 61-62.) Il indiquait par là de manière indirecte que, sous les espèces sacramentelles de l’Eucharistie, il est donné à ceux qui la reçoivent de participer au Corps et au Sang du Christ glorifié. Saint Paul met lui aussi en relief le lien entre la Résurrection du Christ et la nôtre, surtout dans sa première Lettre aux Corinthiens. Il écrit : « Le Christ est ressuscité d’entre les morts, prémices de ceux qui sont morts ; de même que tous meurent en Adam, tous, en Christ, recevront la vie. » (1 Co 15, 20-22.) « Il faut donc que ce corps corruptible revête l’incorruptibilité, et que ce corps mortel se revête d’immortalité. Quand donc ce corps corruptible aura revêtu l’incorruptibilité, et que ce corps mortel aura revêtu l’immortalité, alors s’accomplira la parole de l’Écriture : «La mort a été engloutie dans la victoire. » (1 Co 15, 53-54.) «Rendons grâces à Dieu qui nous donne la victoire par notre Seigneur Jésus-Christ. » (1 Co 15, 57.) La victoire définitive sur la mort, déjà remportée par le Christ, est donnée par lui à l’humanité dans la mesure où celle-ci reçoit les fruits de la Rédemption. C’est un processus d’admission à « la vie nouvelle », à la « vie éternelle », qui dure jusqu’à la fin des temps. Grâce à ce processus, se forme tout au long des siècles une humanité nouvelle, le peuple des rachetés, rassemblés dans l’Église, vraie communauté de la Résurrection. Quand viendra le point final de l’histoire, tous ressusciteront et ceux qui auront appartenu au Christ posséderont la plénitude de la vie dans la gloire, dans la réalisation définitive de la communauté des rachetés par le Christ, « afin que Dieu soit tout en tous » (1 Co 15, 28).
5. L’Apôtre enseigne donc que le processus rédempteur, qui se termine par la résurrection des morts, se produit dans une sphère de spiritualité indicible qui surpasse toute possibilité de conception et d’opération humaines. En effet, s’il écrit d’une part : « La chair et le sang ne peuvent hériter du Royaume de Dieu, pas plus que ce qui est corruptible peut hériter de l’incorruptibilité » (1 Co 15, 50) — c’est la constatation de notre incapacité naturelle à la vie nouvelle —, par ailleurs, dans l’Épître aux Romains, il rassure les croyants en ces termes : «Si l’Esprit de Celui qui a ressuscité Jésus d’entre les morts habite en vous, Celui qui a ressuscité le Christ d’entre les morts donnera aussi la vie à vos corps mortels par son Esprit qui habite en vous. » (Rm 8, 11.) C’est un mystérieux processus de spiritualisation qui, au moment de la résurrection, atteindra aussi nos corps par la puissance de ce même Esprit-Saint qui a effectué la Résurrection du Christ. Il s’agit sans doute de réalités qui échappent à notre capacité de compréhension et de démonstration rationnelle : aussi sont-elles l’objet de notre foi fondée sur la Parole de Dieu qui, selon saint Paul, nous fait pénétrer dans le mystère qui dépasse toutes les limites d’espace et de temps : «Le premier homme, Adam, fut un être vivant mais le dernier Adam est un être spirituel qui donne la vie. » (1 Co 15, 15.) « De même que nous avons été à l’image de l’homme terrestre, nous serons aussi à l’image de l’homme céleste. » (1 Co 15, 49.)
6. Dans l’attente de cette plénitude finale transcendante, le Christ ressuscité vit dans les cœurs de ses disciples comme source de sanctification dans l’Esprit-Saint, source de la vie divine, et de la filiation divine, source de notre future résurrection. Cette certitude fait dire à saint Paul, dans sa Lettre aux Galates : « J’ai été crucifié avec le Christ et ce n’est plus moi qui vis, c’est le Christ qui vit en moi. Cette vie que je vis dans la chair, je la vis dans la foi au Fils de Dieu qui m’a aimé et s’est livré lui-même pour moi. » (Ga 2, 20.) Et tout chrétien, comme l’Apôtre, tout en vivant encore dans la chair (cf. Rm 7, 5), vit une vie déjà spiritualisée dans la foi (cf. 2 Co 10, 3) parce que le Christ vivant, le Christ ressuscité, est devenu comme le sujet de tous ses actes : le Christ vit en moi (cf. Rm 8, 2 et 8, 10-11 ; Ph 1, 21 : Col 3, 3). Et c’est la vie dans l’Esprit-Saint.
Cette certitude soutient l’Apôtre, comme elle peut et doit soutenir tout chrétien dans les difficultés et les souffrances de la vie présente, comme le recommandait Paul à son disciple Timothée dans le passage d’une de ses lettres par lequel nous voulons clore — pour notre instruction et notre réconfort — cette catéchèse sur la Résurrection du Christ : «Souviens-toi, écrit-il, que Jésus-Christ, de la race de David, est ressuscité d’entre les morts, selon mon Évangile… C’est pourquoi je supporte tout pour les élus, afin qu’eux aussi parviennent au salut qui est en Jésus-Christ, avec la gloire éternelle. Elle est sûre, cette parole (c’est peut-être là un fragment d’une hymne des premiers chrétiens): si nous mourons avec lui, avec lui nous vivrons ; si nous souffrons avec lui, avec lui nous régnerons ; si nous le renions, lui aussi nous reniera ; si nous lui sommes infidèles, lui reste fidèle, parce qu’il ne peut se renier lui-même. » (2 Tm 2, 8-13.) « Souviens-toi que Jésus-Christ est ressuscité d’entre les morts » : cette parole de l’Apôtre nous donne la clé de l’espérance de la vraie vie dans le temps et dans l’éternité.
Le « sens pascal » de la vie
1. « Jésus-Christ a été livré pour nos péchés et il est ressuscité pour notre justification. » (Rm 4, 25.) « Christ est mort pour tous, afin que ceux qui vivent ne vivent plus pour eux-mêmes, mais pour Celui qui est mort et ressuscité pour nous. » (2 Co 5, 15.) Ces affirmations de l’Apôtre Paul nous apportent toujours réconfort et consolation dans le pèlerinage qu’est notre existence, mais surtout en cette Semaine sainte, alors que nous nous préparons à la fête de Pâques qui nous fait réfléchir sur « le sens pascal » de la vie chrétienne. Comme on le sait, « pâque » signifie « passage », mot que l’on peut interpréter de différentes façons. Il rappelle tout d’abord le « passage » historique et plein d’aventures du peuple juif, sous la conduite de Moïse, de l’esclavage en Égypte à cette liberté de la nation choisie par Dieu en fonction de l’avènement du Messie. Il indique ensuite le sacrifice de l’agneau immolé par les Hébreux avant leur départ, puis chaque année, en mémoire éternelle de ce « passage ». Il définit aussi Jésus lui-même, le Messie, l’Agneau véritable dont l’immolation a libéré l’humanité de l’oppression du péché et a déterminé le « passage » de l’Ancien au Nouveau Testament. Enfin, pâque signifie le passage de Jésus de la mort à la vie nouvelle. En effet, «Pâques », dans l’acception commune du terme, indique précisément la résurrection glorieuse du Christ, le troisième jour après sa mort sur la croix, comme il l’avait annoncé à l’avance.
2. Alors, pour le chrétien, avoir un « sens pascal » de la vie signifie avant tout posséder la conviction profonde et indéracinable que le Christ est vraiment le Fils de Dieu, le Verbe incarné, la vérité absolue, la lumière du monde. Les cérémonies suggestives de la veillée pascale, le Samedi saint, avec les symboles du feu, de la lumière, de l’eau baptismale, du chant solennel de l’Exultet, veulent précisément indiquer que le Christ est la lumière du monde : c’est au feu qui a été béni sous le porche de l’église que l’on allume le cierge pascal, symbole du Christ ressuscité ; on grave sur le cierge les lettres alpha et oméga, ainsi que la date de l’année en cours, pour indiquer que le commencement et la fin du temps sont inscrits dans l’éternité de Dieu ; au chant du diacre, Lumen Christi, on allume à la flamme du cierge pascal les cierges des fidèles et, peu à peu, on allume les lumières dans l’église, tandis que l’on s’approche de l’autel : scène suggestive par laquelle on souligne que seul le Christ le Rédempteur, apporte la lumière de la Révélation divine dissipe les ténèbres et résout l’énigme de l’histoire. Devant le Christ ressuscité, le chrétien ressent alors le courage, la ferveur, l’enthousiasme, pour annoncer au monde entier la vérité : « Convertissez-vous et croyez à l’Évangile ! »
3. Avoir un « sens pascal » de la vie signifie aussi comprendre à fond la réalité et la valeur de la Rédemption réalisée par la Passion et la mort en croix de Jésus que, par ses rites éloquents, la Semaine sainte veut justement rappeler, nous faisant revivre les événements tragiques qui se sont déroulés depuis l’agonie de Gethsémani jusqu’au cri de Jésus mourant, cloué sur la croix. La mort de Jésus sur la croix est l’acte suprême d’adoration du Père, elle est le sacrifice unique et véritable offert à Dieu au nom de l’humanité, en tant qu’elle est l’expression la plus haute de la prière, qui englobe en elle toutes les autres formes d’adoration et de prière. La mort sur la croix, pénible et déchirante, fut aussi un « sacrifice d’expiation », qui nous fait comprendre la gravité du péché — rébellion envers Dieu et refus de son amour — comme aussi l’œuvre merveilleuse de la Rédemption opérée par le Christ qui, en expiant pour l’humanité, nous a rendu la « grâce », c’est-à-dire la participation à la vie trinitaire de Dieu même et l’héritage du bonheur éternel. La Passion et la mort de Jésus sur la croix nous donnent le sens véritable et définitif de l’histoire humaine, où se réalise déjà la Rédemption dans une perspective d’éternité. Comme le Christ est ressuscité, nous ressusciterons nous aussi dans la gloire, si nous acceptons son message et sa mission. Le Vendredi saint, nous plions le genou devant le Crucifié et nous répétons avec saint Paul : « J’ai été crucifié avec le Christ ; ce n’est plus moi qui vis, mais c’est le Christ qui vit en moi. Cette vie que je vis dans la chair, je la vis dans la foi au Fils de Dieu qui m’a aimé et qui a donné sa vie pour moi.» (Ga 2, 20.)
4. Enfin, le « sens pascal » de la vie apparaît aussi d’une manière splendide dans la messe du soir du Jeudi saint, in Cena Domini, qui rappelle l’institution du sacrifice-sacrement de l’Eucharistie. Jésus lui-même, dans sa sagesse infinie et pleine d’amour, a voulu que l’unique sacrifice du Calvaire, acte suprême d’adoration et d’expiation, demeure pour toujours présent dans l’histoire, par l’intermédiaire des prêtres et des évêques qu’il a expressément délégués à cet effet. Le Jeudi saint nous rappelle donc que la vie du chrétien doit être « eucharistique » : le chrétien éclairé et cohérent ne peut se passer de la sainte messe et de la sainte communion, parce qu’il a compris qu’il ne peut se passer de la « pâque » du Seigneur ! Et de ce « sens pascal » de la vie découlent aussi nécessairement nos sentiments et nos efforts de charité envers nos frères, de compréhension, de patience, de pardon, de sensibilité à l’égard de ceux qui souffrent, lorsque nous rappelons l’exemple de notre divin Maître qui, avant d’instituer l’Eucharistie, lava humblement les pieds de ses apôtres.
5. Bien chers frères, que la Semaine sainte que nous célébrons vous aide à réfléchir sur le message fondamental de Pâques. Participez vous aussi, si possible, dans vos paroisses au Triduum sacré, afin que ne se passe pas en vain la grâce qu’apporte la liturgie. Approchez-vous des sacrements de la pénitence et de l’Eucharistie, afin que votre fête de Pâques soit vraiment un grand événement spirituel, qui se prolonge ensuite tous les jours de l’année et débouche sur la vie éternelle. Voilà les encouragements que je vous donne de tout cœur et que je vous laisse, avec mes souhaits de Pâques et ma bénédiction.
Le témoignage pascal du Chrétien
1. «Le Christ, notre Pâque, a été immolé sur la croix pour nos péchés et il est ressuscité, glorieux : faisons fête au Seigneur ! » C’est bien là le sentiment qui traverse la liturgie en ces jours, après la célébration de la Pâque ; et, au cours de ces jours, nous répétons dans la joie, au cours de la sainte messe, les paroles de la Séquence : «Mors et vita duello conflixere mirando, dux vitae mortuus regnat vivus ! » : «La mort et la vie se sont affrontées en un duel prodigieux ; le Seigneur de la vie était mort et maintenant, vivant, il triomphe ! » Le Christ, victorieux de la mort, est activement présent dans l’histoire d’aujourd’hui. Le christianisme continue son chemin parce qu’il peut compter sur l’action du Verbe incarné, qui s’est fait homme, est mort sur la croix, a été enseveli et est ressuscité, comme il l’avait annoncé à l’avance. « La foi chrétienne, comme l’a écrit le théologien bien connu Romano Guardini, subsiste ou se perd selon que l’on croit ou non à la résurrection du Seigneur. La résurrection n’est pas un phénomène marginal de cette foi et encore moins un développement mythologique que la foi a puisé dans l’histoire et que l’on peut abandonner plus tard sans dommage pour son contenu : elle en est le cœur. » (Le Seigneur, sixième partie, Résurrection et Transfiguration.) Aussi l’Église, près du sépulcre vide, ne cesse d’avertir les hommes: « Ne cherchez pas parmi les morts Celui qui est vivant ! Il n’est pas ici, il est ressuscité ! » « Rappelez-vous, dit l’Église avec les paroles des anges aux saintes femmes qui avaient peur devant la pierre qui avait été roulée, ce que je vous ai dit quand j’étais encore en Galilée, qu’il fallait que le Fils de l’homme soit livré aux mains des pécheurs, qu’il soit crucifié et qu’il ressuscite le troisième jour. » (Lc 24, 6-7.) Entré avec Jean dans le sépulcre vide, Pierre avait vu « les bandelettes à terre et le linge qu’on lui avait posé sur la tête, non pas à terre avec les bandelettes, mais plié dans un endroit à l’écart » (Jn 20, 6-7). Puis, avec les apôtres et les disciples, il l’avait vu ressuscité et il s’était entretenu avec lui, comme il l’affirma dans son discours dans la maison du centurion Corneille : « Les juifs l’ont mis à mort en le pendant à une croix mais, le troisième jour, il est ressuscité et il a voulu apparaître, non pas à tout le peuple mais aux témoins choisi à l’avance par Dieu, à nous qui avons mangé et bu avec lui après sa résurrection des morts. Et il nous a ordonné d’annoncer au peuple et d’attester qu’il a été constitué par Dieu juge des vivants et des morts. » (Ac 10, 39-42.) Pierre, les apôtres et les disciples ont parfaitement compris que leur revenait la tâche d’être essentiellement et surtout les « témoins » de la résurrection du Christ car, de cet événement unique et éclatant, devaient dépendre la foi en lui et l’acceptation de son message de salut.
2. Lui aussi, le chrétien, à l’époque et dans le lieu qui sont les siens, est un témoin du Christ ressuscité : il voit avec les yeux mêmes de Pierre et des apôtres ; il se convainc de la résurrection glorieuse du Christ crucifié, aussi croit-il totalement en lui, Voie, Vérité, Vie et Lumière du monde, et il l’annonce avec sérénité et courage. Le «témoignage pascal» devient ainsi la caractéristique spécifique du chrétien. Comme l’écrit saint Paul aux Colossiens : « Si vous êtes ressuscités avec le Christ, recherchez les choses d’en haut, là où se trouve assis le Christ, à la droite de Dieu. Pensez aux choses d’en haut, non à celles d’ici bas ! Car vous avez été ensevelis et votre vie est désormais cachée avec le Christ en Dieu. » (Col 3,1-3.) Dans un discours sur les sacrements, saint Ambroise observait à juste titre : «Dieu, donc, t’a donné l’onction, le Christ t’a marqué de son sceau. Comment ? Parce que tu as été marqué pour recevoir l’empreinte de la croix, pour être configuré à sa Passion. Tu as reçu le sceau qui t’a rendu semblable à lui, afin que tu puisses ressusciter à son image, vivre en l’imitant, lui qui a été crucifié au péché et qui vit pour Dieu. Et ton vieil homme a été plongé dans la fontaine, il a été crucifié au péché, mais il est ressuscité pour Dieu. » (Discours, I, 2, 7.) Dans sa Constitution sur l’Église, traitant de la vocation universelle à la sainteté, le Concile Vatican II écrit : «Tous les fidèles sont invités et obligés de poursuivre la sainteté et la perfection de leur état. Aussi tous doivent s’efforcer de diriger leurs affections pour que l’usage des choses du monde et un attachement aux richesses contraire à l’esprit évangélique ne les détournent pas de poursuivre la perfection de la charité. » (Lumen gentium, 42, e.)
3. Obligé au « témoignage pascal », le chrétien a sans aucun doute une grande dignité mais aussi une grande responsabilité ; il doit en effet se rendre toujours plus crédible par la clarté de sa doctrine et la cohérence de sa vie. Aussi, le « témoignage pascal » s’exprime-t-il avant tout par un cheminement d’ascèse spirituelle, c’est-à-dire par la tension constante et décidée vers la perfection, dans une adhésion courageuse aux exigences du baptême et de la confirmation. Il s’exprime ensuite par « l’engagement apostolique », en acceptant avec un sain réalisme les tribulations et les persécutions, en se souvenant toujours de ce que Jésus a dit : « Si le monde vous hait, sachez qu’il m’a haï avant vous… Vous subirez des tribulations dans le monde, mais ayez confiance : j’ai vaincu le monde ! » (Jn 15, 18 ; 16, 33.) Il s’exprime enfin par « l’idéal de la charité » par lequel, tout en souffrant de tant de situations douloureuses dans lesquelles se trouve l’humanité, le chrétien, comme le bon Samaritain, se trouve toujours engagé en quelque manière dans les œuvres de miséricorde temporelle et spirituelle, brisant constamment le mur de l’égoïsme, manifestant ainsi d’une manière concrète l’amour du Père.
4. Bien chers frères ! Toute la vie du chrétien doit être Pâques! Dans vos familles, votre travail, vos centres d’intérêt, dans le monde de l’école, le monde professionnel, celui du temps libre comme dans le monde de la souffrance, portez la sérénité et la paix, la joie et la confiance qui naissent de la certitude de la résurrection du Christ ! Que la Très Sainte Vierge Marie vous accompagne et vous réconforte dans votre « témoignage pascal » ! « Scimus Christum surrexisse a mortuis vere : tu nobis, victor Rex miserere ! » «Nous en sommes certains : le Christ est vraiment ressuscité. Toi, Roi victorieux, donne-nous ton salut ! »
Le mystère de l’Ascension
1. Les plus anciens Symboles de foi font suivre l’article sur la résurrection du Christ de celui sur son Ascension. À cet égard, les textes évangéliques rapportent que Jésus ressuscité, après s’être entretenu pendant quarante jours avec ses disciples en de nombreuses apparitions et en divers lieux s’est soustrait pleinement et définitivement aux lois du temps et de l’espace, pour monter au ciel, achevant ainsi le « retour vers le Père » déjà commencé par sa résurrection d’entre les morts. Voyons, au cours de cette catéchèse, comment Jésus annonça à l’avance son Ascension (ou son retour au Père) en en parlant avec Marie-Madeleine et avec ses disciples au cours de la période de Pâques et avant Pâques.
2. Rencontrant Marie-Madeleine après la Résurrection, Jésus lui dit : «Ne me retiens pas, car je ne suis pas encore monté vers le Père, mais va vers mes frères et dis-leur que je monte vers mon Père et votre Père, vers mon Dieu et votre Dieu. » (Jn 20, 17.) Jésus fit plusieurs fois cette même annonce à ses disciples au cours des jours de Pâques. Il le fit spécialement au cours de la dernière Cène, «sachant que l’heure était venue de passer de ce monde à son Père, sachant que le Père a remis toutes choses entre ses mains, qu’il était venu de Dieu et qu’il retournait à Dieu » (Jn 13, 1-3). Certainement, Jésus pensait à sa mort désormais toute proche et, cependant, il regardait au-delà, prononçait ces paroles dans la perspective de son départ prochain, de son retour au Père par l’Ascension au ciel : « Je m’en vais vers Celui qui m’a envoyé. » (Jn 16, 10.) « Je m’en vais vers le Père et vous ne me verrez plus. » (Jn 16, 10.) Les disciples ne comprirent pas bien alors ce à quoi pensait Jésus, d’autant plus qu’il parlait d’une manière mystérieuse : « Je m’en vais et je reviendrai vers vous », et il ajoutait même : « Si vous m’aimiez, vous vous réjouiriez parce que je vais au Père, car le Père est plus grand que moi. » (Jn 14, 28.) Après la Résurrection, ces paroles devinrent plus compréhensibles et même transparentes pour les disciples, comme une annonce de son Ascension au ciel.
3. Si nous voulons examiner brièvement le contenu des annonces que nous avons citées, nous pouvons avant tout noter que l’Ascension au ciel constitue l’étape finale du pèlerinage terrestre du Christ, Fils de Dieu, consubstantiel au Père, qui s’est fait homme pour notre salut. Mais cette dernière étape demeure étroitement liée à la première, c’est-à-dire avec la « descente du ciel », réalisée lors de l’Incarnation. Le Christ, « sorti du Père » (Jn 16, 28) et venu dans le monde par son Incarnation, maintenant, après la conclusion de sa mission, « quitte le monde et va au Père » (cf. Jn 16, 28). Cette «montée», comme l’avait été la « descente », est unique. Seul celui qui est suffi du Père à la manière du Christ peut retourner au Père à la manière du Christ. C’est ce que Jésus lui-même met en évidence dans sa conversation avec Nicodème : « Personne n’est monté au ciel, sinon le Fils de l’homme qui est descendu du ciel. » (Jn 3, 13.) Lui seul possède l’énergie divine et le droit de «monter au ciel », personne d’autre. Laissée à elle-même, à ses forces naturelles, l’humanité n’a pas accès à cette « maison du Père » (Jn 14, 2), à la participation à la vie et au bonheur de Dieu. Seul le Christ peut ouvrir à l’homme cet accès, lui, le Fils qui est « descendu du ciel », qui est « sorti du Père » pour cela. Et voici un autre résultat de notre analyse : l’Ascension s’intègre dans le mystère de l’Incarnation, dont elle est le terme.
4. L’Ascension au ciel est donc étroitement liée avec « l’économie du salut » qui s’exprime dans le mystère de l’Incarnation, et surtout avec la mort rédemptrice du Christ sur la croix. Précisément dans l’entretien que nous avons déjà cité avec Nicodème, Jésus lui-même, se référant à un fait symbolique et figuratif rapporté par le Livre des Nombres (21, 4-9), affirme : « Comme Moïse éleva le serpent au désert, ainsi faut-il que le Fils de l’homme soit élevé (c’est-à-dire crucifié), afin que quiconque croit ait la vie éternelle. » (Jn 3, 14.) Et, vers la fin de son ministère, à l’approche de Pâques, Jésus répète clairement que c’est lui qui ouvre à l’humanité l’accès à la « maison du Père » par la croix : « Quand j’aurai été élevé de terre, j’attirerai tout à moi. » (Jn 12, 32.) L’« élévation » sur la croix est le signe particulier et l’annonce définitive de l’autre « élévation » qui aura lieu avec l’Ascension au ciel. L’Évangile de Jean voit cette « exaltation » du Rédempteur déjà sur la croix. La croix est le commencement de l’Ascension au ciel.
5. Nous retrouvons la même vérité dans la Lettre aux Hébreux où on peut lire que Jésus-Christ, l’unique prêtre de la nouvelle et éternelle Alliance, « n’est pas entré dans un sanctuaire fait de main d’homme… mais dans le ciel même, afin de paraître maintenant pour nous devant la face de Dieu» (He 9, 24). Et il y est entré « par son propre sang, après nous avoir obtenu une rédemption éternelle : il entra une fois pour toutes » (He 9, 12). Il y entra comme Fils « qui est le rayonnement de la gloire (du Père) et l’empreinte de sa substance, et il soutient tout par la puissance de sa parole. Après avoir accompli la purification des péchés, il s’est assis à la droite de la Majesté au plus haut des cieux » (He 1, 3). Ce texte de la Lettre aux Hébreux et celui de l’entretien avec Nicodème (Jn 3, 13) coïncident dans leur contenu de manière substantielle, c’est-à-dire par l’affirmation de la valeur rédemptrice de l’Ascension au ciel, achèvement de l’économie du salut, en lien avec le principe fondamental déjà posé par Jésus : «Personne n’est monté au ciel sinon le Fils de l’homme qui est descendu du ciel. » (Jn 3, 13.)
6. D’autres paroles de Jésus, prononcées au Cénacle, se rapportent à sa mort, mais dans la perspective de l’Ascension : « Mes petits enfants, je suis encore avec vous pour un peu de temps ; vous me chercherez mais, là où je vais, vous ne pouvez venir. » (Jn 13, 33.) Mais, par la suite, il leur dit : « Il y a beaucoup de demeures dans la maison de mon Père. Sinon, je vous l’aurais dit. Je m’en vais vous préparer une place. » (Jn 14, 2.) C’est un discours qui s’adresse aux apôtres, mais qui s’étend bien au-delà de leur cercle. Jésus-Christ va chez le Père — à la maison du Père — pour y introduire les hommes. Sans lui, ceux-ci ne pourraient pas y « entrer ». Seul, Jésus peut en ouvrir l’accès à tous, lui qui est « descendu du ciel » (Jn 3, 13), qui est « sorti du Père » (Jn 16, 28) et qui maintenant retourné au Père « par son propre sang, après nous avoir acquis une rédemption éternelle » (He 9,12). C’est lui-même qui affirme : « Je suis le chemin… Personne ne va au Père si ce n’est par moi. » (Jn 14, 6.)
7. Pour cette raison, Jésus ajoute, en ce même soir de la veille de sa Passion : « Il est bon pour vous que je m’en aille. » Oui, cela est bon, c’est nécessaire, c’est indispensable du point de vue de l’éternelle économie salvifique. Jésus l’explique à fond à ses disciples : « Il est bon pour vous que je m’en aille. Si je ne pars pas, le Consolateur ne viendra pas à vous. Si, au contraire, je pars, je vous l’enverrai. » (Jn 16, 7.) Oui, le Christ doit mettre un terme à sa présence terrestre, à la présence visible du Fils de Dieu fait homme dans le monde, afin qu’il puisse demeurer d’une manière invisible, par la force de l’Esprit de vérité, du Consolateur-Paraclet. Il promet donc à plusieurs reprises : « Je m’en vais et je reviendrai. » (Jn 14, 1-3, 28.) Nous nous trouvons ici devant un double mystère: celui de l’éternelle disposition, ou prédestination divine, qui fixe les modes, les temps, les rythmes de l’histoire du salut dans un dessein admirable mais pour nous insondable ; et celui de la présence du Christ dans le monde humain par l’Esprit-Saint, sanctificateur et vivifiant : l’humanité du Fils agit par l’Esprit-Saint dans les âmes et dans l’Église — vérité clairement enseignée par Jésus — mais Jésus demeure caché dans la ténèbre « translumineuse » du mystère trinitaire et christologique, et il demande notre acte de foi humble et éclairé.
8. La présence invisible du Christ se réalise dans l’Église également d’une manière sacramentelle. Au centre de l’Église se trouve l’Eucharistie. Quand Jésus en annonça l’institution pour la première fois, beaucoup «se scandalisèrent » (cf. Jn 6, 61) parce qu’il parlait de « manger son Corps et de boire son sang ». Mais ce fut alors que Jésus leur répondit : « Cela vous scandalise ? Et si vous voyiez le Fils de l’homme monter là où il était auparavant ? C’est l’Esprit qui donne la vie, la chair ne sert à rien. » (Jn 6, 62-63.) Jésus parle ici de son Ascension au ciel : quand son corps terrestre sera mis à mort sur la croix, l’Esprit « qui donne la vie » se manifestera. Le Christ montera vers le Père afin que vienne l’Esprit. Et, le jour de Pâques, l’Esprit glorifiera le corps du Christ dans la Résurrection. Le jour de la Pentecôte, l’Esprit descendra sur les apôtres et sur l’Église afin que, renouvelant dans l’Eucharistie le mémorial de la mort du Christ, nous puissions participer à la vie nouvelle de son Corps glorifié par l’Esprit et, ainsi, nous préparer à entrer dans les « demeures éternelles », là où notre Rédempteur nous a précédés pour nous préparer une place dans la « maison du Père ».