La fécondité spirituelle de la Pentecôte
1. Jusqu’à présent, nos catéchèses sur l’Esprit Saint ont été liées surtout à l’événement de la Pentecôte. Nous avons pu voir que, à partir du jour où les apôtres, réunis au Cénacle à Jérusalem, furent « baptisés dans l’Esprit Saint » (cf. Ac 2, 4), commença un processus qui, passant par diverses étapes que nous décrivent les Actes des Apôtres, montre l’action de l’Esprit Saint comme celle de L’«autre Paraclet» promis par Jésus (cf. Jn 14, 16), venu mener à son accomplissement l’œuvre salvatrice du Christ. Il demeure toujours le «Dieu caché », invisible, et cependant les apôtres ont pleinement conscience que c’est bien lui qui agit en eux et dans l’Église. C’est lui qui les guide, c’est lui qui leur donne la force de rendre témoignage au Christ crucifié et ressuscité, jusqu’au martyre, comme dans le cas du diacre Étienne. C’est lui qui leur indique la route qui mène aux hommes. C’est lui qui, par leur intermédiaire, convertit tous ceux qui ouvrent leur cœur à son action. Beaucoup d’entre eux se trouvaient en dehors d’Israël. Le premier d’entre eux est le centurion Corneille, à Césarée. À Antioche et dans d’autres lieux, ils se multiplient et la Pentecôte de Jérusalem se répand largement, atteint peu à peu les hommes et les communautés humaines partout dans le monde.
2. On peut dire que dans tout le processus décrit par les Actes des Apôtres, on voit se réaliser l’annonce faite par le Christ à Pierre au moment de la pécha miraculeuse : «Ne crains pas ; désormais tu seras pêcheur d’hommes. » (Lc 5, 10; cf. aussi Jn 21, 11-17.) Lors de son extase à Jaffa (cf. Ac 11, 5), Pierre dut aussi repenser à cette idée d’abondance, quand il vit la nappe descendre vers lui puis remonter au ciel pleine de « quadrupèdes, de bêtes sauvages, de reptiles de la terre et d’oiseaux du ciel », alors qu’une voix lui disait : « Lève-toi, tue-les et mange» (Ac 11, 6-7). Cette abondance pouvait bien signifier les fruits abondants du ministère apostolique que l’Esprit Saint produirait par l’action de Pierre et des autres apôtres, comme Jésus l’avait encore annoncé la veille de sa Passion : «En vérité, en vérité je vous le dis : celui qui croit en moi accomplira lui aussi les œuvres que je fais et il en fera même de plus grandes, car je m’en vais vers le Père » (Jn 14, 12). Certes, ce qui constituait cette abondance, ce n’était pas seulement les paroles humaines des apôtres mais l’action de l’Esprit Saint, directement dans le cœur et la conscience des hommes. C’est de l’Esprit Saint que venait toute la « fécondité » spirituelle de la mission apostolique.
3. Les Actes des Apôtres notent l’élargissement progressif du cercle de ceux qui croyaient et adhéraient à l’Église, parfois en donnant leur nombre, parfois en parlant d’eux d’une manière plus générale. Ainsi, à propos de ce qui se passa à Jérusalem le jour de la Pentecôte, nous lisons que « près de trois mille personnes s’unirent à eux » (Ac 2, 41). Après le deuxième discours de Pierre, nous sommes informés que « beaucoup… de ceux qui avaient écouté son discours devinrent croyants et leur nombre s’élevait à près de cinq mille personnes » (Ac 4, 4). Luc tient à souligner cette augmentation du nombre des croyants, sur laquelle il insiste encore par la suite, bien qu’il ne donne plus de nouveaux chiffres : « Cependant, la Parole de Dieu croissait et le nombre des croyants augmentait considérablement à Jérusalem. Et même un grand nombre de prêtres adhérait à la foi. » (Ac 6, 7). Naturellement, ce qui est le plus important, ce n’est pas le nombre, qui pourrait faire penser à des conversions en masse. En réalité, Luc souligne le fait du rapport des convertis avec Dieu : «Chaque jour, le Seigneur adjoignait à la communauté ceux qui étaient sauvés. » (Ac 2, 47). « Cependant, des multitudes de plus en plus nombreuses d’hommes et de femmes croyaient dans le Seigneur » (Ac 5, 14). Et pourtant le nombre a son importance, comme preuve, ou signe, d’une fécondité venant de Dieu. Aussi Luc nous fait-il encore connaître que « l’augmentation du nombre des disciples » (cf. Ac 6, 1) est le motif pour lequel furent institués sept diacres. Il nous dit encore que « l’Église… croissait » (Ac 9, 31). Dans un autre passage, il nous informe qu’« une foule considérable fut conduite au Seigneur » (Ac 11, 24). Et encore : « Les communautés devenaient plus fortes dans la foi et croissaient chaque jour en nombre » (Ac 16, 5).
4. Par cet accroissement numérique et spirituel, l’Esprit Saint se faisait reconnaître comme le « Paraclet » annoncé par le Christ. En effet, Luc nous dit que « l’Église était… remplie du réconfort de l’Esprit Saint » (Ac 9, 31). Ce réconfort n’abandonnait pas les témoins et les confesseurs du Christ au milieu des persécutions et des difficultés de l’évangélisation. Pensons à la persécution subie par Paul et Barnabé à Antioche de Pisidie, d’où ils furent chassés. Ce fait ne leur enlève pas leur enthousiasme et leur zèle apostolique : en effet, « après avoir secoué la poussière de leurs pieds, ils se rendirent à Iconium ; quant aux disciples, ils étaient remplis de joie et de l’Esprit Saint » (Ac 13, 51-52). Cette joie, qui vient de l’Esprit Saint, fortifie les apôtres et les disciples dans leurs épreuves, de sorte que, sans se décourager, ils continuaient à porter de lieu en lieu le message de salut du Christ.
5. Ainsi, dès le jour de la Pentecôte, l’Esprit Saint se manifeste comme celui qui donne la force intérieure (le don de la force) et, en même temps, aide à faire les choix opportuns (don de conseil), surtout quand ils sont d’une importance décisive, comme dans la question du baptême du centurion Corneille, le premier païen que Pierre admit dans l’Église, ou lors du « concile » de Jérusalem, quand il s’agit d’établir les conditions requises pour admettre parmi les chrétiens ceux qui se convertissaient du paganisme.
6. De la fécondité de la Pentecôte découlent aussi les « signes » ou miracles, dont nous avons parlé dans nos catéchèses précédentes. Ils accompagnaient l’activité des apôtres, comme les Actes le font remarquer à plusieurs reprises : « Beaucoup de signes et de prodiges s’accomplissaient dans le peuple par la main des apôtres » (Ac 5, 12). Comme cela s’était déjà produit pour l’enseignement du Christ, ces signes étaient destinés à confirmer la vérité du message de salut. Cela est dit ouvertement à propos de l’activité du diacre Philippe : « Les foules unanimes s’attachaient aux paroles de Philippe, car elles entendaient parler des miracles qu’il accomplissait et elles les voyaient» (Ac 8, 6). L’auteur précise qu’il s’agissait de la libération de possédés du démon et de la guérison de paralytiques et d’infirmes. Et il conclut : « Il y eut une grande joie dans cette ville » (Ac 8, 6-8). Il nous faut remarquer qu’il s’agissait d’une ville de Samarie (cf. Ac 8, 9), une région habitée par une population qui, tout en étant de la même origine ethnique et de la même religion qu’Israël, s’en était pourtant détachée pour des raisons historiques et doctrinales (cf. Mt 10, 5-6 ; Jn 4, 9). Et cependant, les Samaritains, eux aussi, attendaient le Messie (cf. Jn 4, 25). Et le diacre Philippe, conduit par l’Esprit, s’y était rendu pour annoncer que le Messie était venu et confirmait cette Bonne Nouvelle par des miracles : on comprend alors la joie de ces gens.
7. Les Actes ajoutent un épisode dont il nous faut au moins parler brièvement parce qu’il montre quelle idée très grande de l’Esprit Saint avaient les prédicateurs de l’Évangile. Il y avait dans cette ville de Samarie, avant que Philippe n’y vienne, « un certain Simon, adonné à la magie, qui tenait dans l’émerveillement la population, prétendant être quelqu’un d’important. Beaucoup s’attachaient à lui, du plus petit jusqu’au plus grand » (Ac 8, 9-10). Il en est ainsi à toutes les époques ! « Mais quand ils commencèrent à croire Philippe qui leur annonçait la bonne nouvelle du Royaume de Dieu et du nom de Jésus-Christ, ils reçurent le baptême, hommes et femmes. Même Simon devint croyant, il fut baptisé et ne quittait plus Philippe. Il était émerveillé devant les signes et les grands prodiges qui avaient lieu » (Ac 8, 12-13). Quand on sut à Jérusalem que « la Samarie, elle aussi, avait accueilli la Parole de Dieu » prêchée par Philippe, les apôtres « y envoyèrent Pierre et Jean. Ils y allèrent et ils se mirent à prier pour eux afin qu’ils reçoivent l’Esprit Saint : en effet, l’Esprit n’était encore tombé sur aucun d’entre eux mais ils avaient seulement été baptisés au nom du Seigneur Jésus. Alors ils leur imposèrent les mains et ils recevaient l’Esprit Saint » (Ac 8, 14-17). Ce fut alors que Simon, désireux de posséder lui aussi le pouvoir de « conférer l’Esprit », tout comme les apôtres, par l’imposition des mains, leur offrit de l’argent pour obtenir en échange ce pouvoir surnaturel (d’où le mot « simonie », qui veut dire commerce des choses sacrées). Mais Pierre répondit avec indignation à cette tentative d’acquérir avec de l’argent « le don de Dieu » qu’est l’Esprit Saint (Ac 8, 20 ; cf. 2, 38 ; 10, 45 ; 11, 17 ; Lc 11, 9. 13), menaçant Simon de la malédiction divine. Puis les deux apôtres revinrent à Jérusalem, évangélisant les villages de Samarie par lesquels ils passèrent. Philippe, lui, descendit vers Gaza et, poussé par l’Esprit Saint, aborda un fonctionnaire de la reine d’Éthiopie qui passait en char sur la route, et « il lui annonça la bonne nouvelle de Jésus» (Ac 8, 25-26, 27, 35). Le baptême suivit. « Quand ils furent sortis de l’eau, l’Esprit du Seigneur emporta Philippe… » (Ac 8, 39).
Comme on le voit, la Pentecôte se répandait et fructifiait avec abondance, suscitant des adhésions à l’Évangile et des conversions au nom de Jésus-Christ. Les Actes des Apôtres sont l’histoire de la réalisation de la promesse du Christ, à savoir que l’Esprit Saint, envoyé par lui, devait descendre sur les disciples et accomplir son œuvre quand lui, sa «journée de travail » (cf. Jn 5, 17) terminée avec la nuit de la mort (cf. Lc 13, 33, Jn 9, 4), serait retourné au Père (cf. Jn 13, 1 ; 16, 28). Cette seconde phase de l’œuvre rédemptrice du Christ commence avec la Pentecôte.
L’espérance de Noël fait des chrétiens des hommes d’avant-garde
1. Nous venons tout juste de fêter le saint Noël et, dans nos cœurs, l’écho profond, spirituel, que cette solennité de la liturgie chrétienne laisse toujours en nous, demeure encore très vif. La fête de Noël, préparée comme il convient par la période de l’Avent, ouvre la voie à toute une série de fêtes liturgiques qui en sont comme le rayonnement, qui l’environnent comme pour en souligner la très grande dignité : saint Étienne, saint Jean l’évangéliste, les saints Innocents, la Sainte Famille, la Maternité de Marie, puis, pour conclure ce cycle extraordinaire de fêtes si pleines de signification, la solennité de l’Épiphanie. Comme si cela ne suffisait pas, cette « concentration », pour ainsi dire, de fêtes liturgiques, coïncide avec le début de la nouvelle année, et cette concomitance est elle aussi extrêmement significative : comme pour nous suggérer l’idée et le désir que cet avenir inconnu qui nous attend soit affronté et vécu sous le signe de cette très abondante grâce divine qu’il nous a été donné de recevoir, si nous avions les dispositions voulues, au cours de cette série de fêtes.
2. Ce sont surtout les fêtes de Noël et du Nouvel An qui suscitent un écho très particulier dans nos esprits. Noël possède un charme et un attrait mystérieux, même pour ceux, nombreux, qui ne fréquentent pas l’Église ou qui, peut-être, ne croient plus. Dans les difficultés et les soucis de leurs vies inquiètes, on dirait que Noël crée comme une irrésistible halte de paix, d’espérance, et comme de récupération d’une innocence perdue. La nouvelle année, ensuite, ne peut pas ne pas toucher l’imagination et la sensibilité de tous, croyants et non croyants ; elle nous rappelle le passage inexorable du temps et nous porte à espérer, malgré les déceptions, que l’année qui vient sera meilleure que la précédente. Nous, chrétiens, n’avons pas de doute quant à cette perspective de progrès à la lumière eschatologique. Nous savons en effet que l’histoire, malgré ses hauts et ses bas, se dirige vers le triomphe définitif du Christ. Il est en notre pouvoir de correspondre, jour après jour, à ce continuel accroissement de grâce que Dieu, dans sa bonté infinie, veut nous donner pour nous faire avancer, sans haltes ni obstacles sur notre route, vers le Royaume de Dieu. Nous savons que nous sommes appelés à tendre continuellement vers ce Royaume de paix, de justice et de fraternité universelle qui nous est annoncé par la naissance du Christ. Et nous sommes appelés non seulement à marcher, mais, si je puis dire, même à courir. Oui, à courir vers le Christ, comme le fait l’apôtre Jean dans le récit évangélique de la messe de ce jour, qui est celle de sa fête. Nous sommes appelés à avancer et à faire avancer le monde, en tant que « lumière du monde » et « sel de la terre ». Les chrétiens ne peuvent pas avoir, dans l’histoire, un rôle d’arrière-garde ni, encore moins, de régression : l’Évangile qu’ils ont entre les mains, les paroles et les exemples du Christ qui y sont consignés, doivent faire d’eux, malgré toutes leurs faiblesses humaines des hommes d’avant-garde et d’espérance. Il leur revient de tracer le chemin que l’humanité doit parcourir vers le salut et cette « vie éternelle », céleste et transcendante, dont parle la première lecture de la messe de ce jour, tirée justement de l’apôtre Jean : « La vie s’est manifestée, nous l’avons vue et nous en rendons témoignage, et nous vous annonçons la vie éternelle qui était tournée vers le Père et qui s’est manifestée à nous » (1 Jn 1, 2).
3. Les chrétiens ne tirent pas cette force de renouveau et cet invincible espoir de rédemption et de libération, d’idéologies simplement humaines, mais bien, comme le dit saint Paul, de la « manifestation de l’Esprit et de sa puissance » (1 Co 2, 4). Ce n’est qu’en se mettant à l’école du Christ, du divin Enfant qui nous est donné à Noël, que l’homme peut devenir le guide d’autres hommes sur le chemin d’une perfection finale et définitive — personnelle et sociale —, qui dépasse les faibles forces de la nature humaine blessée par le péché, et qui brise, une fois pour toutes, la chaîne des amertumes et des déceptions dont l’histoire d’ici-bas est prisonnière. Bien chers frères et sœurs ! Puisse l’apôtre Jean celui qui — comme le dit la prière de la messe de ce jour — «posa sa tête sur la poitrine du Seigneur et connut les secrets du ciel », celui qui a révélé « le mystère des profondeurs du Verbe divin », le disciple bien-aimé de Jésus, nous faire comprendre en profondeur le sens de ce Noël que nous venons de célébrer ; nous donner une nouvelle connaissance du Christ, plus réfléchie et plus convaincue ; qu’il nous permette, à nous aussi, de devenir de vrais amis et confidents du Seigneur et de pouvoir, d’une certaine manière, faire l’expérience de sa présence au plus intime de notre cœur, de sorte que nous soyons vraiment en communion avec Lui et avec le Père, et donc avec nos frères, que nous soyons des annonciateurs convaincus et convaincants de ce que nous avons « vu» et « touché » du Verbe de vie. Alors nous pourrons dire que nous avons bien fêté Noël. Alors nous pourrons nous préparer vraiment à la nouvelle année, qui ne pourra pas ne pas être pour nous riche de promesses et de fruits nouveaux sur la voie du bien.
ANNÉE 1990
L’Esprit de Dieu, « vent » et « souffle » créateur
1. Au cours de ces catéchèses consacrées à l’Esprit Saint — personne et mission —, nous avons d’abord voulu écouter l’annonce et la promesse que Jésus en a fait, surtout à la dernière Cène, relire le récit que les Actes des Apôtres font de sa venue, réexaminer les textes du Nouveau Testament qui nous renseignent sur sa prédication et sur la foi qu’avait en lui l’Église primitive. Mais dans notre analyse des textes, nous avons plusieurs fois rencontré l’Ancien Testament. Ce sont les apôtres eux-mêmes qui, dans la première prédication, après la Pentecôte, présentent expressément la venue de l’Esprit comme l’accomplissement des promesses et des annonces anciennes, et l’histoire d’Israël comme un temps de préparation pour recevoir la plénitude de vérité et de grâce qui devait être apportée par le Messie. Certes, la Pentecôte était un événement projeté vers l’avenir, car elle donnait naissance au temps de l’Esprit Saint que Jésus avait indiqué comme protagoniste — avec le Père et le Fils — de l’œuvre du salut, destinée à se répandre, depuis la Croix, dans le monde entier. Cependant, pour avoir une connaissance plus complète de la révélation de l’Esprit Saint, il faut remonter dans le passé, c’est-à-dire à l’Ancien Testament, pour y retrouver les signes de la longue préparation au mystère de la Pâque et de la Pentecôte.
2. Nous devrons donc revenir sur les données bibliques qui ont trait à l’Esprit Saint et réfléchir sur le processus de la révélation, qui se précise peu à peu, depuis la pénombre de l’Ancien Testament jusqu’aux claires affirmations du Nouveau, et qui se manifeste d’abord à l’intérieur de la création et ensuite dans l’œuvre de la rédemption, d’abord dans l’histoire et dans la prophétie d’Israël, et puis dans la vie et dans la mission de Jésus Messie, depuis le moment de l’Incarnation jusqu’à celui de la Résurrection. Parmi les données que nous devons examiner, il y a tout d’abord le nom par lequel l’Esprit Saint est adoré dans l’Ancien Testament, ainsi que les différentes significations de ce nom. Nous savons que dans la mentalité juive le nom a une grande valeur pour représenter la personne. Rappelons-nous l’importance attribuée dans l’Exode et dans toute la tradition d’Israël à la manière de nommer Dieu. Moïse avait demandé au Seigneur Dieu quel était son nom. La révélation du nom était considérée comme la manifestation de la personne elle-même : le nom sacré mettait le peuple en rapport avec l’être, transcendant mais présent, de Dieu lui-même (cf. Es 3, 13-14). Le nom par lequel est adoré l’Esprit Saint dans l’Ancien Testament nous aidera à en comprendre les propriétés, même si sa réalité de personne divine, consubstantielle au Père et au Fils, ne s’est fait connaître que dans la révélation du Nouveau Testament. Nous pouvons penser que le terme a été choisi avec soin par les auteurs sacrés ; et aussi que l’Esprit Saint qui les a inspirés a guidé le processus conceptuel et littéraire qui, déjà dans l’Ancien Testament, a donné d’élaborer une expression propre à signifier sa personne.
3. Dans la Bible, le terme hébreu qui désigne l’Esprit est « ruah ». Le premier sens de ce terme — celui aussi de sa traduction latine, « spiritus » — est « souffle ». En italien, on peut encore observer la parenté entre «esprit » et « respiration ». Le souffle est la réalité la plus immatérielle que nous percevions; nous ne le voyons pas, il est très subtile ; il n’est pas possible de le toucher ; il semble n’être rien, et pourtant il a une importance vitale : celui qui ne respire pas ne peut vivre. Entre un homme vivant et un homme mort, il y a cette différence que le premier a le souffle et que l’autre ne l’a plus. La vie vient de Dieu, le souffle vient donc de Dieu qui peut également le reprendre (cf. Ps. 104/103, 29-30). Par ces considérations sur le souffle, on en vient à saisir que la vie dépend d’un principe spirituel, lequel a été défini par le mot hébreu de ruah. Le souffle de l’homme est en relation avec un souffle extérieur beaucoup plus puissant, le souffle du vent. L’hébreu ruah, comme le latin spiritus, désigne également le souffle du vent. Personne ne voit le vent, mais ses effets sont impressionnants. Le vent meut les nuages, agite les arbres. Quand il est violent, il soulève la mer et peut faire sombrer les navires (Ps. 107/106, 25-27). Le vent apparaissait aux anciens comme une puissance mystérieuse que Dieu avait à sa disposition (Ps. 104/103, 3-4). On pouvait l’appeler le « souffle de Dieu ». Dans le livre de l’Exode, un récit en prose dit : «Le Seigneur refoula la mer toute la nuit par un fort vent d’est ; il la mit à sec et les eaux se fendirent. Les israélites pénétrèrent à pied sec au milieu de la mer… » (Ex 14, 21-22). Au chapitre suivant, les mêmes événements sont décrits de façon poétique, et le souffle du vent qui vient de l’orient est appelé « le souffle des narines » de Dieu. S’adressant à Dieu, le poète dit : «Au souffle de tes narines les eaux s’amoncelèrent… Tu soufflas ton haleine, la mer recouvrit les ennemis » (Ex 15, 8-10). C’est de cette façon très suggestive que s’exprime la conviction selon laquelle le vent fut, dans ces circonstances, l’instrument de Dieu. À partir de l’observation du vent, invisible et tout-puissant, on en est arrivé à concevoir l’existence de « l’esprit de Dieu ». Dans les textes de l’Ancien Testament, on passe facilement d’un sens à l’autre, et dans le Nouveau Testament aussi, les deux sens sont présents. Pour faire comprendre à Nicodème la manière d’agir de l’Esprit Saint, Jésus utilise l’image du vent et se sert du même terme pour désigner tantôt l’un tantôt l’autre : « Le souffle — c’est-à-dire le vent — souffle où il veut… Ainsi en est-il de quiconque est né du Souffle — c’est-à-dire de l’Esprit Saint » (Jn 3, 8).
4. L’idée fondamentale exprimée par le nom biblique de l’Esprit n’est donc pas celle d’une puissance intellectuelle, mais celle d’une impulsion dynamique, comparable au mouvement du vent. Dans la Bible, la première fonction de l’Esprit n’est pas de faire comprendre mais de mettre en mouvement; ni d’éclairer mais de communiquer un dynamisme. Toutefois cet aspect n’est pas exclusif. D’autres aspects sont exprimés et préparent la révélation qui va suivre. Tout d’abord l’aspect d’intériorité. Le souffle, en effet, pénètre à l’intérieur de l’homme. Dans le langage biblique, cette constatation peut se traduire en disant que Dieu répand l’esprit dans les cœurs (cf. Ez 36, 26 ; Rm 5, 5). L’air, très léger, pénètre non seulement dans notre organisme mais dans tous les espaces et interstices ; cela aide à comprendre que « l’Esprit du Seigneur remplit l’univers » (Sg 1, 7), et qu’il « pénètre » en particulier « tous les esprits » (7, 23), comme le dit le livre de la Sagesse. À l’aspect d’intériorité se rattache l’aspect de connaissance. « Qui donc parmi les homme, demande saint Paul, sait ce qui concerne l’homme sinon l’esprit de l’homme qui est en lui ?» (1 Co 2, 11). Seul notre esprit connaît nos réactions intimes, nos pensées non encore communiquées aux autres. D’une manière analogue, et à plus forte raison, l’Esprit du Seigneur qui est présent à l’intérieur de tous les êtres de l’univers, connaît tout de l’intérieur (cf. Sg 1, 7). En effet, « l’Esprit sonde tout, jusqu’aux profondeurs de Dieu… Nul ne connaît ce qui concerne Dieu, sinon l’Esprit de Dieu » (1 Co 2, 10-11).
5. Lorsqu’il s’agit de connaissance et de communication entre les personnes, le souffle a un lien naturel avec la parole. En effet, pour parler, nous utilisons notre souffle. Les cordes vocales font vibrer notre souffle qui transmet le son des paroles. S’inspirant de ce fait, la Bible met volontiers en parallèle la parole et le souffle (cf. Is 11, 4), ou la parole et l’esprit. Grâce au souffle, la parole se répand ; par le souffle, elle acquiert forme et dynamisme. Le psaume 33/32 applique ce parallélisme à l’événement primordial de la création et déclare : « Par la parole du Seigneur, les cieux ont été faits, l’univers par le souffle de sa bouche » (v. 6). Dans les textes de ce genre, nous pouvons percevoir une lointaine préparation de la révélation chrétienne du mystère de la Sainte Trinité : Dieu-Père est le principe de la création ; il l’a réalisée par sa parole, c’est-à-dire par son Verbe et Fils, et par son souffle, l’Esprit Saint.
6. La multiplicité des significations du terme hébreu ruah, utilisé dans la Bible pour désigner l’Esprit, peut donner lieu à certaines confusions : en effet, dans un texte donné, il est souvent impossible de déterminer le sens précis du terme ; on peut hésiter entre vent et souffle, entre haleine et esprit, entre esprit créé et Esprit divin. Cependant cette abondance constitue d’abord une richesse, car elle met plusieurs réalités en communication féconde. Il faut ici renoncer en partie aux prétentions d’une rationalité soucieuse de précision pour s’ouvrir à des perspectives plus larges. Il est utile, lorsque nous pensons à l’Esprit Saint, de garder à l’esprit que son nom signifie « souffle », et est en relation avec le souffle puissant du vent et avec le souffle intime de notre respiration. Nous tirerons profit d’accueillir cette richesse d’images et de faits. Les traductions ne sont malheureusement pas toujours à même de nous transmettre entièrement cette richesse, car elles sont souvent contraintes de choisir d’autres termes. Pour rendre le terme hébreu ruah, la traduction grecque des Septante emploie au moins vingt-quatre termes différents, et ne permet donc pas de découvrir totalement la relation étroite qui existe entre les textes de la Bible hébraïque.
7. En conclusion de cette analyse terminologique des textes de l’Ancien Testament sur la ruah, nous pouvons dire que le souffle de Dieu y apparaît comme la force qui fait vivre les créatures. Il apparaît comme une réalité intime de Dieu, opérant dans l’intimité de l’homme. Il apparaît comme une manifestation du dynamisme de Dieu, qui se communique aux créatures. Tout en n’étant pas encore conçu comme une Personne distincte, au sein de l’être divin, le « souffle » ou « Esprit » de Dieu se distingue d’une certaine façon de Dieu qui l’envoie pour opérer dans les créatures. Ainsi, même sous l’aspect littéraire, l’esprit humain est préparé à recevoir la révélation de la Personne de l’Esprit Saint, qui apparaîtra comme une expression de la vie intime de Dieu et de sa toute puissance.
L’Esprit de Dieu, « haleine » qui donne la vie
1. Dans le langage biblique, l’importance donnée à la ruah comme «souffle de Dieu » semble démontrer que l’analogie entre l’action divine invisible, spirituelle, pénétrante, toute-puissante, et le vent, était enracinée dans la psychologie et la tradition, auxquels les auteurs sacrés puisaient et en même temps qu’ils alimentaient sans cesse. Même dans la variété de ses significations dérivées, le terme servait toujours à exprimer une « force vitale », qui agit à l’extérieur et à l’intérieur de l’homme et du monde. Même lorsqu’il ne désignait pas directement la personne divine, le terme rapporté à Dieu —«esprit (ou souffle) — de Dieu »imprimait et faisait croître dans l’âme d’Israël l’idée d’un Dieu spirituel qui intervient dans l’histoire et dans la vie de l’homme, et préparait le terrain à la révélation future de l’Esprit Saint. Nous pouvons donc dire que dans le récit de la création, déjà au Livre de la Genèse, la présence de l’« Esprit (ou vent) de Dieu », qui planait sur les eaux alors que la terre était vague et vide, et que les ténèbres couvraient l’abîme (cf. Gn 1, 2), est une référence à cette « force vitale » particulièrement efficace. Elle suggère que le « souffle » ou « esprit » de Dieu a eu un rôle dans la création : presque un pouvoir d’animation, joint à la « parole » qui donne l’être et l’ordre aux choses.
2. L’étroite relation entre l’Esprit de Dieu et les eaux, que nous observons au début du récit de la création, se retrouve sous une autre forme dans différents passages de la Bible, et y devient encore plus étroite, car l’Esprit Saint est présenté comme une eau fécondante, source de vie nouvelle. Dans le livre de la Consolation, le second Isaïe exprime cette promesse de Dieu : « Je répandrai de l’eau sur la terre assoiffée, des flots sur la terre desséchée. Je répandrai mon esprit sur ta race, ma bénédiction sur ta postérité. Ils croîtront comme l’herbe entourée d’eau, comme les peupliers au bord des cours d’eau » (Is 44, 3-4). L’eau que Dieu promet de faire couler est son esprit, qu’il répandra sur les enfants de son peuple. De même le prophète Ézéchiel annonce que le Seigneur répandra son esprit sur la maison d’Israël (Ez 39, 29) et le prophète Joël reprend la même expression qui assimile l’esprit à une eau versée : « Je répandrai mon Esprit, dit Dieu, sur toute chair… » (Jl 3, 1). Le symbolisme de l’eau, en référence à l’Esprit, sera repris dans le Nouveau Testament et enrichi de nuances nouvelles. Nous aurons l’occasion d’y revenir.
3. Dans le récit de la création, après la mention initiale de l’« Esprit » ou « souffle » de Dieu qui planait sur les eaux, nous ne trouvons plus le mot « ruah », nom hébraïque de l’esprit. Cependant, la manière dont est décrite la création de l’homme suggère un rapport avec l’esprit ou souffle de Dieu. On lit en effet que, après qu’il ait modelé l’homme avec la glaise du sol, le Seigneur Dieu « insuffla dans ses narines une haleine de vie, et l’homme devint un vivant » (Gn 2, 7). Le mot «haleine » (en hébreu neshama) est un synonyme de « souffle » ou « esprit » (ruah), ainsi que le montre le parallèle avec d’autres textes : au lieu de « haleine de vie », nous lisons « souffle de vie » (Gn 6, 7). D’autre part, l’action de « souffler », attribuée à Dieu dans le récit de la création, l’est aussi à l’Esprit dans la vision prophétique de la résurrection (Ez 37, 9). L’Écriture Sainte nous fait donc comprendre que Dieu est intervenu au moyen de son souffle ou esprit pour faire de l’homme un être animé. Dans l’homme il y a une « haleine de vie », que Dieu-même a « soufflée ». Dans l’homme il y a un souffle ou esprit qui ressemble au souffle ou esprit de Dieu. Quand le livre de la Genèse, au chapitre 2, parle de la création des animaux (v. 19), il ne mentionne pas une relation aussi étroite avec le souffle de Dieu. Il ressort du chapitre précédent que l’homme a été créé « à son image et à sa ressemblance » (cf. 1, 26-27).
4. Cependant, d’autres textes admettent aussi que les animaux ont une haleine ou souffle vital, et qu’ils l’ont reçu de Dieu. Sous cet aspect, l’homme sorti des mains de Dieu apparaît solidaire de tous les êtres vivants. Ainsi, le Psaume 104/103 ne distingue pas entre les hommes et les animaux lorsqu’il dit, en s’adressant au Dieu créateur : « Tous ils espèrent de toi que tu donnes en son temps leur manger ; tu leur donnes, eux ils ramassent, tu ouvres la main, ils se rassasient » (vv. 27-28). Puis le Psalmiste d’ajouter : « Tu retires leur souffle, ils expirent, à leur poussière ils retournent. Tu envoies ton souffle, ils sont créés, tu renouvelles la face de la terre » (vv. 29-30). L’existence des créatures dépend donc de l’action du souffle-esprit de Dieu, qui non seulement crée, mais conserve aussi et renouvelle continuellement la face de la terre.
5. Cependant, la première création fut dévastée par le péché. Mais Dieu ne l’abandonna pas à la destruction, il en prépara le salut, qui devait constituer une « nouvelle création » (cf. Is 65, 17 ; Ga 6, 15 ; Ap 21, 5). L’action de l’Esprit de Dieu pour cette nouvelle création est suggérée par la célèbre prophétie d’Ézéchiel sur la résurrection. Dans une vision impressionnante, le prophète a sous les yeux «une plaine remplie d’ossements », et il reçoit l’ordre de prophétiser sur ces ossements et d’annoncer : « Ossements desséchés, écoutez la parole du Seigneur. Ainsi parle le Seigneur Dieu à ces ossements. Voici que je vais faire entrer en vous l’esprit et vous vivrez » (Ez 37, 1-5). Le prophète exécute l’ordre divin et voit : « Il y eut un frémissement et les os se rapprochèrent l’un de l’autre » (37, 7). « Ils étaient recouverts de nerfs, la chair poussait et la peau se tendait pardessus, mais il n’y avait pas d’esprit en eux. Enfin, à la voix du prophète, l’esprit vint en eux, et ils reprirent vie et se mirent debout sur leurs pieds » (cf. 37, 8-10). Le sens premier de cette vision était d’annoncer la restauration du peuple d’Israël après la dévastation et après l’exil : « Ces ossements sont tout le peuple d’Israël », dit le Seigneur. Les juifs se considéraient perdus, ils étaient sans espoir. Dieu leur dit : « Je mettrai mon esprit en vous et vous vivrez » (37, 14). À la lumière du mystère pascal de Jésus, ces paroles du prophète acquièrent cependant un sens plus fort : elles annoncent une véritable résurrection de nos corps mortels grâce à l’action de l’Esprit de Dieu.
Cette certitude de foi, l’Apôtre l’exprime en disant : « Et si l’Esprit de Celui qui a ressuscité Jésus d’entre les morts habite en vous, Celui qui a ressuscité le Christ d’entre les morts donnera aussi la vie à vos corps mortels par son Esprit qui habite en vous » (Rm 8, 11). La nouvelle création, en effet, a eu son commencement grâce à l’action de l’Esprit Saint dans la mort et la résurrection du Christ. Dans sa passion, Jésus a accueilli pleinement l’Esprit Saint agissant en son être humain (cf. He 9, 14), et l’Esprit l’a conduit à travers la mort à une vie nouvelle (cf. Rm 6, 10), qu’il peut désormais communiquer à tous les croyants, en leur transmettant ce même Esprit, d’abord de façon initiale, dans le baptême, et plus pleinement dans la résurrection finale. Le soir de Pâques, lorsque Jésus ressuscité apparaît aux disciples dans le Cénacle, il renouvelle sur eux la même action que Dieu créateur avait accomplie sur Adam. Dieu avait « soufflé » sur le corps de l’homme pour lui donner la vie. Jésus « souffle » sur les disciples et leur dit : «Recevez l’Esprit Saint » (Jn 20, 22). Le souffle humain de Jésus sert ainsi à la réalisation d’une œuvre divine plus merveilleuse encore que la première. Il ne s’agit pas seulement de créer un homme vivant, comme dans la première création, mais d’introduire les hommes à la vie divine.
6. C’est pourquoi saint Paul établit à juste titre un parallélisme et une opposition entre Adam et le Christ, entre la première et la deuxième création, lorsqu’il écrit : « » S’il y a un corps psychique (en grec psychikon, de psychè, qui signifie âme), il y a aussi un corps spirituel (pneumatikon, c’est-à-dire totalement imprégné et transformé par l’Esprit de Dieu), car il est écrit : le premier homme, Adam, a été fait âme vivante (Gn 2, 7), mais le dernier Adam est un esprit qui donne la vie » (cf. 1 Co 15, 45). Le Christ ressuscité, nouvel Adam, est tellement imprégné en son humanité par l’Esprit Saint, qu’il peut lui même être appelé « esprit ». En effet, son humanité n’a pas seulement la plénitude de l’Esprit Saint pour elle-même, mais aussi la capacité de communiquer la vie de l’Esprit à tous les hommes. « Si donc quelqu’un est dans le Christ, écrit encore saint Paul, c’est une création nouvelle » (2 Co 5, 17). Dans le mystère du Christ mort et ressuscité, se manifeste ainsi pleinement l’action créatrice et rénovatrice de l’Esprit de Dieu, que l’Église invoque en disant : « Viens, Esprit Créateur ! »