L’Esprit Saint et Marie
1. Nous avons déjà vu que, par une lecture correcte et approfondie de «l’événement» de l’Incarnation non seulement nous parvenons à la vérité sur le Christ homme-Dieu, mais que nous parvenons aussi à la vérité sur l’Esprit Saint. La vérité sur le Christ et la vérité sur l’Esprit Saint composent l’unique mystère de l’Incarnation tel qu’il nous est révélé dans le Nouveau Testament et, en particulier — comme fait historique et biographique, lourd de vérité cachée —, dans les récits de Matthieu et de Luc concernant la conception et la naissance de Jésus. Nous le reconnaissons dans notre profession de foi dans le Christ, Fils éternel de Dieu, quand nous disons qu’il s’est fait homme parce qu’il fut conçu et naquit de Marie « par l’action de l’Esprit Saint ». Ce mystère transparaît dans le récit que l’évangéliste Luc consacre à l’Annonciation de Marie, comme événement qui se réalise dans le contexte d’une relation personnelle profonde et sublime entre Dieu et Marie. Ce récit jette aussi une lumière sur la relation personnelle que Dieu veut établir avec tout homme.
2. Dieu, qui est présent dans tous les êtres comme principe et soutien de l’existence selon la nature de chacun, se rend présent « d’une manière nouvelle » à tout homme qui s’ouvre et adhère à lui en accueillant le don de grâce par lequel il peut le connaître et l’aimer surnaturellement comme hôte de l’âme devenue son temple saint (cf. saint Thomas d’Aquin, Somme théol., I, q. 8, art. 3, ad 4 m; q. 38, art. 1; q. 43, art. 3). Mais une présence encore plus haute et plus parfaite — et même unique —, c’est ce que Dieu réalise dans l’humanité du Christ en l’unissant à lui dans la personne du Verbe-Fils éternel (ibid., I, q. 8, art. 3, ad 4m ; III, q. 2, art. 2). On peut dire qu’il réalise en Marie une union et une présence spéciales et privilégiées lors de l’Incarnation du Verbe, de la conception et de la naissance de Jésus-Christ, dont lui seul est le Père. C’est un mystère éclatant quand on envisage l’Incarnation dans sa plénitude. 3. Reprenons notre réflexion sur la page de Luc. Elle décrit et illustre un rapport tout à fait personnel de Dieu avec la Vierge, à laquelle son messager communique l’appel à être la mère du Messie, Fils de Dieu, par l’action de l’Esprit Saint. D’une part, Dieu se communique à Marie dans la Trinité des Personnes, qu’un jour le Christ fera connaître plus clairement dans leur unité et leur distinction. En effet, l’ange Gabriel lui annonce que, par volonté et grâce de Dieu, elle concevra et enfantera celui qui sera reconnu Fils de Dieu. Et c’est ce qui se produira par l’action — c’est-à-dire par la force — de l’Esprit Saint qui, en descendant sur elle, fera qu’elle deviendra la mère humaine de ce Fils. Le terme « Esprit Saint » résonne dans l’âme de Marie comme le nom propre d’une Personne : ce qui est une «nouveauté» par rapport à la tradition d’Israël et aux écrits de l’Ancien Testament, et qui est pour elle, admise à une perception au moins obscure du mystère de la Trinité, une anticipation de la révélation.
4. En particulier, l’Esprit Saint, tel qu’il se fait connaître par les paroles de Luc, qui reflètent la découverte qu’en fit Marie, apparaît comme celui qui, en un certain sens, « surmonte la distance » entre Dieu et l’homme. Il est la Personne en laquelle Dieu s’approche de l’homme dans son humanité pour « se donner » à lui dans sa divinité et réaliser dans l’homme — en tout homme — un nouveau mode d’union et de présence (cf. saint Thomas d’Aquin, Somme théol., 1, q. 43, art. 3). Marie est privilégiée dans cette découverte en raison de la présence divine et de l’union avec Dieu dans la maternité. En vue de cette très haute vocation, en effet, lui est accordée la grâce spéciale que l’ange lui reconnaît dans son salut (cf. Lc 1, 28). Et tout cela est l’œuvre de l’Esprit Saint, principe de la grâce en tout homme. En Marie, l’Esprit Saint descend et travaille — chronologiquement parlant —, avant même l’Incarnation, c’est-à-dire dès le moment de sa conception immaculée. Mais cela se produit en vue du Christ, son Fils, dans le cadre supra-temporel du mystère de l’Incarnation. La conception immaculée constitue pour elle, par anticipation, la participation aux bienfaits de l’Incarnation et de la Rédemption, comme sommet et plénitude du « don de lui-même » que Dieu fait à l’homme. Et cela s’accomplit par l’action de l’Esprit Saint. En effet, l’ange dit à Marie : «L’Esprit Saint descendra sur toi, la puissance du Très-Haut étendra son ombre sur toi. Aussi, celui qui naîtra de toi sera saint et on l’appellera Fils de Dieu » (Lc 1, 35).
5. Dans la page de Luc, entre autres vérités merveilleuses, il y a aussi le fait que Dieu attend un acte de consentement de la part de la Vierge de Nazareth. Dans les Livres de l’Ancien Testament qui rapportent des naissances survenues en des circonstances extraordinaires, il s’agit de parents qui, étant donné leur âge, ne sont plus en mesure d’engendrer la descendance qu’ils désirent. Depuis le cas d’Isaac, né alors qu’Abraham et Sarah se trouvent dans une vieillesse avancée, on arrive au seuil du Nouveau Testament à Jean-Baptiste, né de Zacharie et d’Élisabeth, eux aussi âgés. Lors de l’Annonciation à Marie, il se produit quelque chose de bien différent. Marie s’est donnée complètement à Dieu dans la virginité. Pour devenir la Mère du Fils de Dieu, elle n’a rien d’autre à faire que ce qui lui est demandé : donner son consentement à ce que l’Esprit Saint accomplira en elle par sa puissance divine. Aussi l’Incarnation, œuvre de l’Esprit Saint, inclut-elle un acte de volonté libre de la part de Marie, être humain. Un être humain (Marie) répond consciemment et librement à l’action de Dieu : elle accueille la puissance de l’Esprit Saint.
6. En demandant à Marie une réponse libre et consciente, Dieu respecte en elle et porte même à sa plus haute expression la « dignité de la causalité » qu’il donne à tous les êtres et spécialement à l’être humain. Et, d’autre part, cette belle réponse de Marie : « Je suis la servante du Seigneur. Que tout se passe pour moi comme tu l’as dit ! » (Lc 1, 38), est déjà, en elle-même, un fruit de l’action de l’Esprit Saint en elle : dans sa volonté, dans son cœur. C’est une réponse donnée par la grâce et dans la grâce qui vient de l’Esprit Saint. Mais elle ne cesse pas pour autant d’être l’expression authentique de sa liberté de créature humaine, un acte conscient de libre volonté. L’action intérieure de l’Esprit Saint vise à faire en sorte que la réponse de Marie — et de tout être humain appelé par Dieu — soit précisément ce qu’elle doit être et exprime de la manière la plus complète possible la maturité personnelle d’une conscience éclairée et pieuse, qui sache se donner sans réserve. C’est la maturité de l’amour. L’Esprit Saint, en se donnant à la volonté humaine comme Amour (incréé) fait en sorte que naisse dans le sujet et se développe l’amour créé qui, comme expression de la volonté humaine, constitue en même temps la plénitude spirituelle de la personne. Marie donne cette réponse d’amour d’une manière parfaite et devient donc le type lumineux de la relation personnelle avec Dieu en tout homme.
7. « L’événement » de Nazareth, décrit par Luc dans l’évangile de l’Annonciation, est donc une image parfaite — et nous pouvons dire le « modèle » — de la relation Dieu-homme. Dieu veut que cette relation se fonde en tout homme sur le don de l’Esprit Saint mais aussi sur une maturité personnelle. Au seuil de la Nouvelle Alliance, l’Esprit Saint fait à Marie un don d’une immense grandeur spirituelle et obtient d’elle un acte d’adhésion et d’obéissance dans l’amour, qui est exemplaire pour tous ceux qui sont appelés à la foi et à suivre le Christ, maintenant que « le Verbe s’est fait chair et a habité parmi nous » (Jn 1, 14). Après la mission terrestre de Jésus et la Pentecôte, dans toute l’Église de l’avenir, se renouvelleront pour tout homme l’appel, le « don de soi-même » de la part de Dieu, l’action de l’Esprit Saint, qui prolongent l’événement de Nazareth, le mystère de l’Incarnation. Et toujours il faudra que la réponse de l’homme à la vocation et au don de Dieu se réalise avec cette maturité personnelle qui s’inspire du « fiat » de la Vierge de Nazareth durant l’Annonciation.
Le voyage à Prague, Velehrad et Bratislava
Une visite sous le signe de la résurrection
1. « Voici le jour que fit le Seigneur, jour de fête et de joie » (Ps 118, 24).
Durant toute l’octave de la Résurrection l’Église exprime sa joie de la Pâque du Christ. La joie de la Résurrection du Seigneur a été également le fil conducteur de ma visite à Prague, Velehrad et Bratislava, le samedi et le dimanche in albis, par lesquels se termine l’octave pascale, le « jour que le Seigneur a fait ». La joie de cette visite du Pape peut ressembler à la joie des femmes qui allèrent au sépulcre au lever du soleil, virent le linceul qui avait été roulé et entendirent la voix : « Pourquoi cherchez-vous parmi les morts celui qui est vivant ? Il n’est pas ici » (cf. Lc 24, 5-6).
2. Quand pour la première fois, en 1979, il m’a été donné de visiter Gniezno comme évêque de Rome, le berceau du christianisme dans ma patrie, j’ai pensé à la terre tchèque voisine d’où ; en 966, est venu le christianisme. Nos frères et voisins du Sud — les Tchèques et les Slovaques — ont rappelé en diverses occasions cet événement, et invité le Pape à effectuer une visite dans leur pays. Mais, au cours de ces onze années, cette visite n’a pas été possible. La pierre du sépulcre fermait hermétiquement l’entrée de l’Église en Bohême, en Moravie et en Slovaquie. Le système de l’athéisme politique et de l’oppression programmée de l’Église en Tchécoslovaquie était particulièrement impénétrable. Les multiples efforts du Saint-Siège pour assurer au moins le minimum de liberté religieuse ont été continuellement repoussés. Au cours de ces quarante dernières années, on en est arrivé au point que seul un très petit nombre de sièges épiscopaux ont eu un pasteur. On a essayé de soumettre toute la vie de l’Église au programme de l’État marxiste. Mais, bien que dans des conditions extrêmement difficiles, l’Église, comme la communauté des croyants, a conservé sa vitalité et, sous bien des aspects, s’est même spirituellement renouvelée. Ce renouvellement est allé de pair avec les efforts des milieux sociaux, particulièrement des représentants de la culture, qui, au prix de grands sacrifices, n’ont pas cessé de présenter leurs requêtes au pouvoir totalitaire. Au cours de ces dernières années, ces requêtes ont rejoint celles du vieux cardinal Frantisek Tomasek qui a défendu les justes droits de l’Église et de là société.
3. La canonisation de sainte Agnès de Bohême, le 12 novembre de l’année dernière, a été comme l’annonce des événements qui ont porté ces requêtes à leur achèvement. Au cours des dernières semaines de 1989, des changements fondamentaux se sont produits dans la vie sociale de la Tchécoslovaquie et le nouveau gouvernement a pris position sur le respect des droits de la personne et de la société dans l’État souverain qu’est la Fédération des nations tchèque et slovaque. Quand, aussitôt après ces changements, le président Vaclav Havel m’a adressé une invitation à ma rendre en visite en Tchécoslovaquie, j’ai entendu dans cette invitation la voix que, depuis de nombreuses années, nous avions attendue ensemble. L’invitation de l’Église, déjà maintes fois exprimée par le cardinal Tomasek, fut renouvelée en cette situation nouvelle. En 1985, pour le onzième centenaire de la mission apostolique des saints Cyrille et Méthode, j’ai pu me rendre sur la tombe de saint Cyrille à Rome, mais il n’a pas ne m’a été possible alors de me rendre à Velehrad, où repose saint Méthode. Après de nombreuses années, la présente invitation a ouvert la voie à la visite de ce lieu qui représente une des étapes clé dans l’histoire du christianisme européen. C’est le commencement des Slaves dans l’Église et en même temps le commencement de cette partie de la culture européenne qui était représentée par les nations slaves.
4. Les 21 et 22 avril — conclusion de l’octave Pâques à Prague, Velehrad et Bratislava — ont été marqués d’une manière particulièrement éloquente par l’esprit religieux du samedi et du dimanche in albis. Je voudrais remercier tous ceux qui, que ce soit du côté des autorités civiles comme, évidemment, du côté de l’Église, ont contribué à nous faire vivre ce jour « qu’a fait le Seigneur » en terre de Bohême, de Moravie et de Slovaquie. Chacune de ces étapes a eu son expression caractéristique bien à elle, tout comme l’histoire de ces nations et de l’Église présente en ces nations depuis des siècles est, elle aussi, singulière. L’Eucharistie, célébrée en ces trois lieux clé, s’est trouvée au centre. L’Eucharistie est action de grâce, et le caractère de cette brève visite a été essentiellement une action de grâce. L’Eucharistie a été célébrée avec les évêques et les prêtres. Une grande partie de ces évêques, qui n’ont pu que depuis peu prendre possession de leurs sièges longtemps abandonnés, fait face à l’activité apostolique dans des conditions parfois difficiles. Mais ce dur labeur sera récompensé par la victoire qu’est notre foi, selon les paroles de l’Apôtre saint Jean (1 Jn 5, 4). Le programme décennal de préparation au millénaire du martyre de saint Adalbert deviendra certainement le point de référence de ce travail, non seulement pour l’Église mais aussi pour la société. En effet, la société a besoin en même temps d’un renouveau spirituel qui confirme le primat des valeurs humaines. Il s’agit d’une vie dans la vérité, qui seule peut vraiment libérer. Il s’agit d’un juste système social et civique, d’une démocratie véritable. La dimension œcuménique est importante pour parvenir à ce renouveau sur lequel il m’a été donné d’attirer l’attention au cours de la rencontre, au château royal de Prague, avec les représentants de la culture et aussi de toutes les confessions chrétiennes. À cette rencontre ont également participé les représentants de la jeunesse universitaire qui ont joué un rôle important au cours des derniers événements.
5. À Velehrad subsistent peu de souvenirs des temps de Cyrille et Méthode. C’était l’époque de l’État de Grande Moravie qui tomba peu après ; sur ses ruines, la dynastie des Presmislidi entreprit de construire le royaume de Bohême et le « margraviat » de Moravie. Mais Velehrad reste pour l’histoire de l’Église et des peuples slaves le lieu d’un grand commencement. En même temps, ce lieu est important pour l’histoire de l’Europe chrétienne. Cet endroit m’a semblé le plus adapté pour l’annonce de la convocation d’un Synode des évêques d’Europe. Ce Synode aura pour but — en scrutant les « signes des temps » qui sont vraiment éloquents — de définir les chemins sur lesquels l’Église en notre continent doit marcher en vue des tâches qui sont liées au troisième millénaire de la naissance du Christ, millénaire désormais tout proche.
Marie et les noces de Dieu avec l’humanité
1. La révélation de l’Esprit Saint dans l’événement de l’Annonciation est liée au mystère de l’Incarnation du Fils de Dieu et de la maternité divine de Marie. En effet, Luc atteste que l’ange dit à Marie : « L’Esprit Saint descendra sur toi» (Lc 1, 35). C’est encore l’action de l’Esprit Saint qui suscite en elle la réponse par laquelle s’exprime un acte conscient de liberté humaine : « Que tout se passe pour moi comme tu l’as dit» (Lc 1, 38). Aussi le parfait «modèle» de ce qu’est la relation personne Dieu-homme se trouve-t-il dans l’événement de l’Annonciation. Déjà dans l’Ancien Testament, cette relation présente une caractéristique particulière. Elle naît sur le terrain de l’Alliance de Dieu avec le peuple élu (Israël). Et cette Alliance s’exprime dans les textes prophétiques par un symbolisme nuptial : elle est présentée comme un rapport de noces entre Dieu et l’humanité. Il faut se souvenir de ce fait pour comprendre dans sa profondeur et sa beauté la réalité de l’Incarnation du Fils en tant que particulière plénitude de l’action de l’Esprit Saint.
2. Selon le prophète Jérémie, Dieu dit à son peuple : « Je t’ai aimé d’un amour éternel : aussi est-ce par fidélité que je t’attire à moi. De nouveau, je veux te bâtir et tu seras bâtie, vierge d’Israël » (Jr 31, 3-4). Historiquement, ce texte est à mettre en rapport avec la défaite d’Israël et la déportation en Assyrie, qui avilit le peuple élu, réduit à croire qu’il est abandonné par son Dieu. Mais Dieu le réconforte, n’hésitent pas à lui parler comme un père, ou comme un époux à la jeune femme qu’il aime. L’analogie sponsale se fait encore plus claire et explicite avec les paroles du second Isaïe, adressées à Jérusalem, au temps de l’exil à Babylone, comme à une épouse qui pourtant n’a pas gardé sa fidélité au Dieu de l’Alliance : « Parce que ton époux est ton créateur : le Seigneur, le Tout-Puissant, est son nom… Car, telle une femme abandonnée et dont l’esprit est accablé, le Seigneur t’a rappelée : la femme des jeunes années, vraiment serait-elle rejetée ? Ton Dieu dit : un bref instant, je t’ai abandonnée, mais je te reprendrai avec un immense amour. Dans un moment de colère, j’ai caché un instant mon visage loin de toi ; mais avec un amour éternel j’ai eu pitié de toi, dit ton rédempteur, le Seigneur » (Is 54, 5-8).
3. On souligne dans les textes cités que l’amour sponsal du Dieu de l’Alliance est « éternel ». Même si, devant le péché de l’épouse, devant l’infidélité du peuple élu, Dieu permet que s’abattent sur lui des expériences douloureuses, il l’assure cependant par l’intermédiaire des prophètes que son amour ne cesse pas. Il dépasse le mal du péché, pour donner à nouveau. Le prophète Osée déclare dans un langage encore plus explicite : « Je ferai de toi mon épouse pour toujours, je ferai de toi mon épouse dans la justice et dans le droit, dans la bienveillance et l’amour. Je te fiancerai à moi dans la fidélité et tu connaîtras le Seigneur » (Os 2, 21-22).
4. Ces textes admirables des prophètes de l’Ancien Testament trouvent leur véritable accomplissement dans le mystère de l’incarnation. L’amour sponsal de Dieu envers Israël mais aussi envers tout homme se réalise dans l’Incarnation d’une manière qui dépasse la mesure des attentes de l’homme. Nous le découvrons dans la page de l’Annonciation, où la Nouvelle Alliance se fait connaître comme Alliance nuptiale de Dieu avec l’homme, de la divinité avec l’humanité. Dans ce cadre d’alliance nuptiale, la Vierge de Nazareth, Marie, est par excellence la « vierge-Israël » de la prophétie de Jérémie. Sur elle se concentre parfaitement et définitivement l’amour sponsal de Dieu, annoncé par les prophètes. Elle est aussi cette vierge-épouse à laquelle il est donné de concevoir et de mettre au monde le Fils de Dieu : fruit particulier de l’amour de Dieu à l’égard de l’humanité, représenté et comme résumé en Marie.
5. L’Esprit Saint, qui descend sur Marie à l’Annonciation, est celui qui, dans le rapport trinitaire, exprime dans sa personne l’amour sponsal de Dieu, l’amour « éternel ». À ce moment, il est d’une manière particulière le Dieu-époux. Dans le mystère de l’Incarnation, dans la conception humaine du Fils de Dieu, l’Esprit Saint garde sa transcendance divine. Le texte de Luc exprime cela d’une manière précise. La sponsalité de l’amour de Dieu a un caractère complètement spirituel et surnaturel. Ce que dira Jean à propos des croyants dans le Christ vaut d’autant plus pour le Fils de Dieu qui a été conçu dans le sein de la Vierge « non pas par vouloir de la chair, ni par la volonté de l’homme, mais par Dieu » (Jn 1, 13). Mais, surtout, elle exprime l’union suprême de l’amour, réalisée entre Dieu et un être humain par l’action de l’Esprit Saint.
6. En ces noces divines avec l’humanité, Marie répond à l’annonce de l’ange avec l’amour d’une épouse capable de répondre et de se conformer au choix divin d’une manière parfaite. Aussi, surtout à partir de l’époque de saint François d’Assise, l’Église l’appelle « épouse de l’Esprit Saint ». Seul ce parfait amour sponsal, profondément enraciné dans sa complète donation virginale à Dieu, pouvait faire que Marie devienne la «Mère de Dieu» d’une manière consciente et digne, dans le mystère de l’Incarnation. J’ai écrit dans l’Encyclique Redemptoris Mater : « L’Esprit Saint est déjà descendu sur elle ; elle est devenue son épouse fidèle à l’Annonciation, elle accueille le Verbe du vrai Dieu et rend un « complet hommage d’intelligence et de volonté à Dieu qui révèle » dans « un assentiment volontaire à la révélation qu’il fait », et même s’en remet tout entière à Dieu par « l’obéissance de la foi », ce pourquoi elle répond à l’ange : “Je suis la servante du Seigneur ; qu’il m’advienne selon ta parole !” » (n. 26).
7. Par cet acte et ce geste de Marie, qui s’opposent d’une manière spectaculaire au comportement d’Ève, se dessine dans l’histoire spirituelle de l’humanité la nouvelle Épouse, la nouvelle Ève, Mère des vivants, comme le diront souvent les Docteurs et les Pères de l’Église. Elle sera le type et le modèle de la Nouvelle Alliance comme union nuptiale de l’Esprit Saint avec chacun et avec la communauté humaine, bien au-delà du cercle de l’ancien Israël : l’universalité des individus et des peuples sera appelée à recevoir le don et à devenir bénéficiaire de la nouvelle communauté des croyants qui ont reçu « le pouvoir de devenir enfants de Dieu » (Jn 1, 12) et qui, dans le baptême, sont renés « de l’Esprit Saint » (Jn 3, 6), appelés à faire partie de la famille de Dieu.
Le développement positif des relations entre l’Église et l’État au Mexique
1. Une fois encore, le Seigneur m’a permis d’accomplir un voyage pastoral en Amérique latine, dans ce continent qu’on appelle « le continent de l’espérance ». J’ai pu, à nouveau, constater la vitalité de ces communautés ecclésiales qui, en dépit des graves problèmes qu’elles doivent affronter, montrent qu’elles elles ont su assimiler les valeurs chrétiennes au point de les faire partie intégrante de leur identité nationale. Le service papal au Mexique constitue, sans aucun doute, une expérience particulière. J’ai déjà eu l’occasion de la faire, une première fois, au début de mon pontificat, en janvier 1979, à l’occasion de l’Assemblée générale de l’épiscopat latino-américain, à Puebla. J’ai pu maintenant retourner dans ce pays grâce à l’invitation personnelle qui m’a été adressée par les évêques mexicains et par le Président de la République lui-même. La visite a duré du 6 au 13 mai et a eu le caractère pastoral prévu. Aussi, je désire remercier de cela, non seulement l’Église au Mexique mais également toute la nation et les autorités aussi bien centrales que locales. Au cours des dernières années, il y a eu des développements positifs en ce qui concerne les rapports entre l’Église et l’État, comme le prouve l’échange d’envoyés de la part du Président de la République mexicaine et du Saint-Siège. Le Président de la République a donné à cet événement un relief particulier dans son discours de bienvenue à l’aéroport, le jour de mon arrivée, et aussi — indirectement — le jour de mon départ de ce pays extraordinairement accueillant. Je dois vraiment, pour ma part, répondre de tout mon cœur aux si nombreux cœurs enthousiastes, qui, dans la capitale et durant tout mon itinéraire, ont montré leur foi et leur amour du Christ et de l’Église.
2. Cet amour paraît être un charisme particulier de l’âme mexicaine. Il est aussi certainement le fruit des si grandes souffrances et des si grands sacrifices que l’Église mexicaine a endurés au cours des dernières décennies. Pour remonter aux origines de la foi dans ce pays aimé, il faut aller à l’endroit où, pour la première fois, près de la Croix des missions, a été célébré le sacrifice non sanglant du Christ et visiter ensuite, le sanctuaire de la Mère de Dieu à Guadalupe. Pour l’Église du Mexique, un motif de grande joie a été qu’avec la visite du Pape ait été entérinée la reconnaissance du culte de l’indien Juan Diego, étroitement lié aux origines de la dévotion envers la Mère de Dieu dans ce sanctuaire. À cela s’est ajoutée la joie de la béatification de trois jeunes martyrs de Tlaxcala : Cristobal, Antonio et Juan — eux aussi indiens — et du prêtre José Maria de Yermo y Parres, fondateur de la Congrégation des Servantes du Sacré-Cœur et des pauvres. Tous ces bienheureux ont montré, à leur façon, le sillage de sainteté que l’Église a laissé au Mexique durant les siècles passés, par la première évangélisation.
3. L’histoire de cette évangélisation s’inscrit dans la géographie même de ce grand pays qu’est le Mexique. Les évêques mexicains l’avaient présent à l’esprit quand il s’est agi de préparer le programme de la visite. Je rappelle seulement ici les noms des lieux où l’on avait prévu des rencontres liturgiques : Mexico, Veracruz, Aguascalientes, San Juan de los Lagos, Durango, Chihuahua, Monterrey, Tuxtla Gutierrez, Villahermosa et Zacatecas. Dans chacun de ces endroits, l’Église mexicaine des différentes régions s’est réunie dans la prière et dans l’écoute de la parole de Dieu. Malheureusement il n’a pas été possible d’aller à tous les endroits d’où étaient arrivées, avec insistance, depuis longtemps, des invitations. Qui sait si le Seigneur ne permettra pas, un jour, de satisfaire également ces demandes ? En tout cas, la visite a délimité un chemin très clair de la géographie de l’Église en terre mexicaine et a surtout permis une grande expérience de participation de la part de foules vraiment innombrables.
4. Dans la géographie de la visite, on a également inscrit le programme des questions à aborder au cours des différentes rencontres. Les divers sujets reflétaient les tâches qui s’imposent à l’Église au Mexique sous la conduite de ses pasteurs légitimes. Ces thèmes ont permis, en même temps, de prendre une conscience renouvelée de la direction vers laquelle marche la réalisation du Concile Vatican II. Par son Magistère, en effet, le Concile a tracé l’orientation pastorale pour l’Église en toutes les parties du monde. Les célébrations liturgiques avec les fidèles des diverses régions pastorales du pays ont eu pour centre des thèmes fondamentaux pour la vie de l’Église. J’ai ordonné avec beaucoup de joie cent nouveaux prêtres, durant la célébration eucharistique à Durango. La nature de la vie sacerdotale et religieuse en rapport avec les réalités mexicaines a été objet de réflexion au cours d’une rencontre à Mexico avec les prêtres et les personnes de vie consacrée. Le devoir d’une nouvelle évangélisation, que j’ai rappelé à toute l’Église en Amérique latine, en vue du cinquième centenaire de l’arrivée de la foi sur la terre mexicaine, a été au cœur de la célébration à Veracruz. C’est une exigence pastorale prioritaire, qui doit se projeter, avec une énergie renouvelée, dans toute la vie ecclésiale et sociale, comme je l’ai indiqué dans ma rencontre avec l’épiscopat mexicain, avec les familles à Chihuahua, avec les jeunes à San Juan de los Lagos, avec le monde du travail et de la culture en diverses occasions. La lumière du Christ Sauveur doit revenir briller avec une nouvelle vigueur dans le cœur des individus et dans les différents secteurs de cette société, comme je l’ai souligné dans mes rencontres avec les agriculteurs, les mineurs, Les entrepreneurs, les professeurs et avec les diverses communautés indigènes du pays. Les fidèles laïcs sont appelés à renouveler leur dynamisme apostolique dans l’animation chrétienne des réalités temporelles. Comme les fois précédentes, j’ai rencontré les malades, les prisonniers, les représentants des autres Confessions chrétiennes et des Communautés juives, ainsi que les membres du Corps diplomatique. La rencontre fraternelle avec les évêques a eu un relief particulier et, à cette occasion, j’ai pu inaugurer le nouveau siège de la Conférence épiscopale dans la périphérie de Mexico.
5. Sur le chemin du retour, de Mexico à Rome, le 13 mai, j’ai également pu visiter l’Église qui se trouve dans les îles de Curaçao, et plus précisément, le diocèse de Willemstad, profitant de l’invitation que m’avaient envoyée l’évêque et les autorités locales. Je les remercie de cette invitation et de l’accueil cordial qui m’a été réservé par la population et le clergé (les catholiques constituent 80% de la population). Le moment central de cette visite à été celui de la Sainte Messe: dans la liturgie eucharistique s’est exprimée la participation vivante des fidèles, non seulement par la prière et le chant, mais aussi par des danses liturgiques. Le message à la jeunesse lui a été transmis sous forme de lettre.
6. Pensant à nouveau au Mexique, je veux rappeler que la dernière messe a été célébrée dans le diocèse de Zacatecas, dans le sanctuaire de saint Jean-Baptiste, dans cette région où naquit le prêtre Miguel A. Pro, qui fut témoin du Christ dans l’une des périodes les plus difficiles de l’histoire de l’Église en terre mexicaine. Il mourut martyr et a été élevé à la gloire des autels, à l’automne 1988. À commencer donc par Juan Diego et les jeunes martyrs de Tlaxcala, en poursuivant par le bienheureux José Maria de Yermo y Perres, jusqu’au bienheureux Miguel Pro, l’Église écrit en terre mexicaine l’histoire de l’appel de ces populations à la sainteté. C’est la partie la plus essentielle de son histoire.
Aux pieds de la Mère de Dieu de Guadalupe, j’ai déposé l’humble demande que le ministère du Pape aide les fidèles de cette Église à réaliser la mission commencée il y a presque cinq cents ans. C’est une demande que je renouvelle en ce moment même. Notre-Dame-de-Guadalupe, bénis le Mexique et le continent latino-américain tout entier qui se confie à toi avec une affection filiale.