J’espère relancer à Jérusalem le message de paix d’Assise
« Que le Seigneur vous fasse croître et abonder dans l’amour les uns des autres et envers tous… » (I Th 3, 12).
Avec vous tous, pèlerins ici rassemblés, je désire à nouveau adresser mon salut aux vénérables Patriarches des Églises catholiques du Moyen-Orient et aux présidents des Conférences épiscopales des pays les plus directement impliqués dans la récente « guerre du Golfe ».
Chers frères, votre présence ici ce matin, apparaît comme le prolongement de la réunion qui s’est déroulée hier et avant-hier et que j’avais convoquée pour un échange d’informations, pour une évaluation commune des conséquences de ce conflit sur les populations du Moyen-Orient, sur les communautés chrétiennes qui y vivent comme sur le dialogue entre religions monothéistes. Cette idée a surtout été alimentée par le plus vif des désirs, celui de trouver ensemble les initiatives de l’Église catholique les plus adaptées pour surmonter d’aussi négatives conséquences comme de favoriser l’établissement d’une paix durable, dans la justice et la compréhension.
Notre rencontre a été avant tout une profonde expérience de communion ecclésiale, favorisée par la sensibilité et la responsabilité communes qui découlent du ministère que le Christ nous a confié. C’est lui, en effet, qui a dit à ses disciples : « Allez… et enseignez toutes les nations… en leur enseignant à observer tout ce que je vous ai prescrit » (Mt. 28,19-20). Cette unité entre pasteurs d’Églises particulières qui rendent témoignage à l’Évangile au cœur de sociétés aux caractéristiques aussi différentes les unes des autres, en Orient et en Occident, veut être un point de départ pour vous qui l’avez expérimentée, une indication pour les fidèles confiés à votre sollicitude pastorale et le symbole d’une prompte et authentique réconciliation entre peuples ; ces peuples que la récente guerre a vu s’affronter ou que les problèmes durables du Moyen-Orient continuent d’opposer. Pour votre part vous avez évoqué de nombreuses situations de souffrance et les dangers engendrés par les tensions qui se prolongent et les incompréhensions qui pourraient augmenter si n’est pas réalisé un rapide effort de tous pour s’en remettre au dialogue et à la confiance réciproque. Tout ceci a porté en nos cœurs tristesse et préoccupation et a renforcé la conviction selon laquelle sans une justice véritable il n’est pas possible d’obtenir la paix et qu’il est impossible d’y parvenir sans moyens pacifiques.
La « guerre du Golfe » a apporté mort, destruction ainsi que d’énormes dégâts économiques et écologiques : nous avons exprimé l’espoir que pour les peuples du Koweit et d’Irak comme pour tous les voisins de ces derniers, la volonté de reconstruction matérielle soit accompagnée d’un loyal désir de collaboration entre eux comme avec la grande famille des nations. Il sera nécessaire de surmonter les rancœurs et les divisions culturelles et, en particulier, celles qui se sont créées entre mondes religieux différents. On doit espérer que ceci trouve son plus profond fondement dans la foi commune de ces peuples dans le Dieu créateur et dans la confiance en l’homme, sa créature, par Lui appelée à rendre le monde meilleur. Notre espérance et nos desseins concrets concernent aussi les graves situations dans lesquelles se trouvent plongées d’autres parties de la région. Nous avons parlé de la Terre-Sainte où depuis des décennies, entre deux peuples - le peuple palestinien et celui de l’État d’Israël - existe un antagonisme qui accroît des tensions et des peurs qui ont semblé jusqu’ici irréductibles. L’injustice dont est victime le peuple palestinien exige un engagement de tous et, en particulier, des responsables des nations et de la communauté internationale. C’est seulement dans l’intense recherche d’un but immédiat de solution que ce peuple pourra enfin être reconnu dans sa dignité et être – lui aussi – garant de la sécurité de tous.
La référence à la Terre où est né le Christ a porté notre attention vers la Cité où il a prêché, où il est mort et ressuscité : Jérusalem avec ses lieux saints également chers aux juifs et aux musulmans et ses communautés. Cette ville, appelée à être carrefour de paix, ne peut continuer d’être un motif de discorde et de discussion. J’espère vivement qu’un jour les circonstances me permettront de me rendre en pèlerin en cette Cité unique au monde, afin d’y relancer – avec les croyants juifs, chrétiens et musulmans – le message et l’imploration pour la paix que j’avais adressés à la famille humaine tout entière, le 27 octobre 1986 à Assise.
Nos pensées se sont ensuite tournées vers le cher Liban, si éprouvé, où là aussi, depuis plus de quinze ans, un autre état d’injustice pèse sur un peuple entier. Là aussi il s’agit de l’ordre international malmené et d’un état souverain privé de sa complète indépendance. Plus encore, le monde entier ne peut ignorer tant et tant de souffrance, voire risquer de perdre une aussi riche expérience de rencontre et de collaboration entre cultures et religions différentes. Dans la même région, d’autres pays et d’autres peuples vivent depuis des années au milieu de tensions dues à des situations irrésolues, voire oubliées telle celle existant à Chypre ou celle relative au malheureux peuple kurde. Il s’agit de problèmes fort complexes et délicats, qui exigent une grande attention de la part des responsables du sort de ce monde et dans les mains desquels se trouve la possibilité réelle de les affronter et de les résoudre ; se faisant en cela de véritables artisans de paix.
Que peuvent faire les communautés catholiques d’Orient et d’Occident ? Les chrétiens d’Orient sont souvent appelés à témoigner de leur foi dans des sociétés où ils sont minoritaires : leur aspiration est de le faire avec courage, en se sentant pleinement constructeurs et acteurs des sociétés auxquelles ils appartiennent. Ceci comporte avant tout un dialogue sincère et constant avec nos frères juifs et musulmans ainsi qu’une liberté religieuse authentique, établie sur la base du respect mutuel et de la réciprocité.
Déjà le 1er janvier dernier, dans ce sens, j’ai dédié la célébration de la Journée mondiale de la paix au thème : « Si tu veux la Paix, respecte la conscience de chaque homme ».
Vos communautés ne pourront se dispenser d’un profond engagement concret dans un processus de sincère solidarité envers ceux qui – par la faute de la guerre ou des pénibles circonstances dont leurs terres sont affligées - sont plongés dans la souffrance ; c’est-à-dire les plus pauvres et les plus nécessiteux. Je suis certain que les catholiques du monde entier – avec votre aide et votre soutien actif - sauront entendre cet appel à l’aide et témoigner ainsi de façon authentique leur adhésion à l’enseignement du Christ.
Il sera du devoir de ce Siège Apostolique d’évaluer d’abord et de prendre acte des suggestions reçues durant cette rencontre et - pour ce qui relève de sa compétence -, poursuivre ses contacts diplomatiques et de solliciter des instances politiques comme des Organisations internationales un engagement redoublé en faveur de la justice et de la paix.
À plusieurs reprises durant la « guerre du Golfe », je me suis adressé à l’Église toute entière, vous invitant tous à recourir à la prière et au sacrifice pour demander à Dieu le don de la paix. Que la fervente prière que maintenant nous allons adresser ensemble au Seigneur constitue aussi un renouvellement de l’exhortation à la prière que je lançais à tous mes frères dans l’épiscopat, aux prêtres, aux religieux et religieuses et à la communauté des fidèles toute entière. « C’est Lui en effet qui est notre paix, Lui qui de deux peuples n’en a fait qu’un seul, détruisant le mur qui les séparait, supprimant la haine » (Ep. 2, 14).
La consolation et le réconfort de l’Esprit Paraclet
1. Dans son discours d’adieu aux Apôtres, au cours du dernier repas, à la veille de sa passion, Jésus promit : « Je prierai le Père et il vous enverra un autre Consolateur, pour qu’il soit avec vous à jamais » (Jn 14, 16). Le mot « Consolateur » traduit le grec Parakletos, nom donné par Jésus à l’Esprit Saint. En effet, « Consolateur » est l’un des sens possibles de Paraclet. Dans son discours au Cénacle, Jésus suggère ce sens en promettant aux disciples la présence continue de l’Esprit comme un remède à la tristesse provoquée par son départ (Jn 16, 6-8).
L’Esprit Saint, envoyé par le Père, sera « un autre Consolateur », envoyé au nom du Christ, dont la mission messianique doit s’achever avec son départ de ce monde pour retourner au Père. Ce départ, qui s’accomplit à travers la mort et la résurrection, est nécessaire afin que puisse venir l’« autre Consolateur ». Jésus l’affirme clairement lorsqu’il dit : « Si je ne pars pas, le Consolateur ne viendra pas vers vous » (Jn 16, 7). La Constitution Dei Verbum, du Concile Vatican II, présente cet envoi de l’« Esprit de Vérité » comme le moment où se conclut le processus de la révélation et de la rédemption répondant au dessein éternel de Dieu (Dei Verbum, 4). Et tous ensemble, nous invoquons dans la Séquence de la Pentecôte : « Veni… Consolator optime ».
2. Dans les paroles de Jésus sur le Consolateur, on entend l’écho des livres de l’Ancien Testament, et en particulier du « Livre de la Consolation d’Israël », compris dans les écrits recueillis sous le nom du prophète Isaïe : « Consolez, consolez mon peuple, dit votre Dieu… Parlez au cœur de Jérusalem… Son esclavage est terminé, sa faute est expiée » (Is 40, 1-2). Et aussitôt après : « Cieux, jubilez, terre réjouis-toi, que les montagnes poussent des cris joyeux car le Seigneur a consolé son peuple » (Is 49, 13). Le Seigneur est pour Israël comme une femme qui ne peut oublier son enfant. Et Isaïe insiste encore, faisant dire au Seigneur : « Et même si une femme oubliait, moi, je ne t’oublierai jamais » (Is 49, 15). Dans la finalité objective de la prophétie d’Isaïe, outre l’annonce du retour d’Israël à Jérusalem après l’exil, la « consolation » promise renferme un contenu messianique, que les Israélites pieux, fidèles à l’héritage de leurs pères ont gardé présent jusqu’au seuil du Nouveau Testament. Ainsi s’explique ce que nous lisons dans l’Évangile de Luc à propos du vieillard Siméon : « Il attendait la consolation d’Israël, et l’Esprit Saint qui reposait sur lui l’avait averti qu’il ne verrait pas la mort avant d’avoir vu le Messie du Seigneur » (Lc 2, 25-26).
3. Selon Luc, qui parle des faits advenus et rapportés dans le contexte du mystère de l’Incarnation, c’est l’Esprit Saint qui accomplit la promesse prophétique liée à la venue du premier Consolateur, le Christ. C’est lui, en effet, qui accomplit en Marie la conception de Jésus ; c’est lui qui éclaire Siméon et le conduit au Temple au moment de la Présentation de Jésus (cf. Lc 2, 27) ; c’est en lui que le Christ, au commencement de son ministère messianique, déclare, se référant au prophète Isaïe : « L’Esprit du Seigneur est sur moi, parce qu’il m’a consacré par l’onction pour porter la bonne nouvelle aux pauvres ». Il m’a envoyé annoncer aux captifs la délivrance et aux aveugles le retour à la vue, renvoyer en liberté les opprimés, proclamer une année de grâce du Seigneur » (Lc 4,18 ; cf. Is 61, 1 s.). Le Consolateur dont parle Isaïe, considéré dans une perspective prophétique, c’est celui qui porte la Bonne Nouvelle de la part de Dieu, la confirmant par des « signes », c’est-à-dire par des œuvres porteuses des biens du salut de vérité, de justice, d’amour et de libération : la « consolation d’Israël ». Et lorsque Jésus Christ, ayant accompli son œuvre, quitte ce monde pour aller au Père, il annonce « un autre Consolateur » : l’Esprit Saint, que le Père enverra au nom du Fils (cf. Jn 14, 26).
4. Le Consolateur, l’Esprit Saint, sera avec les Apôtres ; lorsque le Christ ne sera plus sur la terre, il y aura de longs temps dans l’affliction, qui dureront des siècles (Jn 16,17 s.). Il sera alors avec l’Église et dans l’Église, spécialement dans les périodes de lutte et de persécution, comme Jésus lui-même l’a promis à ses apôtres par ces paroles rapportées dans les Évangiles synoptiques : « Lorsqu’on vous conduira devant les synagogues, les magistrats et les autorités, ne cherchez pas avec inquiétude comment vous défendre ou que dire, car le Saint-Esprit vous enseignera à cette heure même ce qu’il faut dire. » (Lc 12, 11-13 ; cf. Mc 13, 11) : « car ce n’est pas vous qui parlerez, mais l’Esprit de votre Père qui parlera en vous » (Mt 10, 20). Ces paroles se réfèrent aux tribulations subies par les apôtres et par les chrétiens des communautés fondées et présidées par eux ; mais aussi à tous ceux qui, en quelque lieu de la terre, à travers les siècles, auront à souffrir pour le Christ. Et ils sont nombreux ceux qui, de tout temps, même récemment, ont expérimenté cette aide du Saint Esprit. Et ceux-ci savent, et ils peuvent témoigner de quelle joie est cette victoire spirituelle que le Saint-Esprit leur a donné de remporter. Toute l’Église d’aujourd’hui le sait, et en est témoin.
5. Depuis les commencements, à Jérusalem, les contrariétés et les persécutions n’ont pas manqué à l’Église. Cependant nous lisons déjà dans les Actes des Apôtres : « Les Églises jouissaient de la paix dans toute la Judée, la Galilée et la Samarie, elles s’édifiaient et vivaient dans la crainte du Seigneur, et elles étaient comblées de la consolation du Saint-Esprit »(Ac 9, 31). C’était l’Esprit Consolateur promis par Jésus qui avait soutenu les apôtres et les autres disciples du Christ dans les premières épreuves et souffrances, et qui continuait de donner à l’Église réconfort et consolation, également en période de trêve et de paix. De lui dépendaient cette paix, et cette croissance des personnes et des communautés dans la vérité de l’Évangile. Et ce serait ainsi toujours dans les siècles.
6. Une grande « consolation » pour l’Église primitive a été la conversion et le baptême de Corneille, un centurion romain (cf. Ac 10, 44-48). C’était le premier « païen » qui entrait dans l’Église, avec toute sa famille, baptisé par Pierre. À partir de là, se sont multipliés ceux qui, convertis du paganisme, spécialement grâce à l’activité apostolique de Paul de Tarse et de ses compagnons, renforcèrent la multitude des chrétiens. Pierre, dans son discours à l’assemblée des apôtres et des « anciens », réunis à Jérusalem, reconnaît dans ce fait l’œuvre de l’Esprit Consolateur : « Frères, vous le savez : dès les premiers jours, Dieu m’a choisi parmi vous pour que les païens entendent de ma bouche la parole de la Bonne Nouvelle et embrassent la foi. Et Dieu, qui connaît les cœurs, a témoigné en leur faveur, en leur donnant l’Esprit Saint tout comme à nous ». (Ac 15, 7-9). La « consolation », pour l’Église apostolique, c’était qu’en donnant l’Esprit Saint, comme le dit Pierre, Dieu « n’a fait aucune distinction entre eux et nous, puisqu’il a purifié leur cœur par la foi » (Ac 15, 9). C’était aussi l’unité qui s’était exprimée à ce propos, au cours de cette réunion à Jérusalem : « L’Esprit Saint et nous-mêmes avons décidé » (Ac 15, 28). Lorsque la lettre qui rapportait les décisions de libération prises à Jérusalem fut lue à la communauté d’Antioche, tous « se réjouirent de l’encouragement (en grec paraklesei) qu’elle apportait » (Ac 15, 31).
7. Une autre « consolation » du Saint-Esprit fut, pour l’Église, la rédaction de l’Évangile comme texte de la Nouvelle Alliance. Si les textes de l’Ancien Testament, inspirés par l’Esprit Saint sont déjà, pour l’Église une source de consolation et de réconfort, comme le dit saint Paul aux Romains (Rm 15, 4), combien plus le seront les livres qui rapportent « tout ce que Jésus a fait et enseigné, depuis le commencement » (Ac 1,1). Nous pouvons dire à leur propos avec plus de raison encore que « tout ce qui a été écrit dans le passé le fut pour notre instruction, afin que la constance et la consolation que donnent les Écritures nous procurent l’espérance » (Rm 15, 4).
C’est, d’autre part, une consolation qu’il faut attribuer à l’Esprit Saint (cf. 1 P 1, 12), que la mise en œuvre de la prédication de Jésus, autrement dit, que « la Bonne Nouvelle du Royaume sera proclamée dans le monde entier, en témoignage à la face de toutes les nations » (Mt 24, 14). Parmi ces « nations », qui couvrent toutes les époques, il y a celles du monde contemporain, qui semble si distrait et même égaré par les succès et les attraits de son progrès trop unilatéralement d’ordre temporel. À ces nations aussi – et à nous tous – s’étend l’œuvre de l’Esprit Paraclet qui ne cesse d’être consolation et réconfort avec la « Bonne Nouvelle » du salut.
L’Esprit-Saint, hôte de l’âme
1. Lors d’une précédente catéchèse, j’avais annoncé que nous reviendrions sur les thèmes qui concernent la présence et l’action du Saint-Esprit dans l’âme. Ce sont des thèmes théologiquement fondés et spirituellement riches qui` attirent et, pourrait-on dire, fascinent les âmes désireuses de vie intérieure, attentives et dociles à la voix de Celui qui habite en elles comme dans un temple, qui les illumine de l’intérieur et les aide sur les chemins de la cohérence évangélique. C’est à ces âmes que pensait mon prédécesseur Léon XIII quand il écrivit l’encyclique Divinum illud sur l’Esprit-Saint (9 mai 1897) et ensuite la Lettre Ad fovendum sur la dévotion du peuple chrétien à l’égard de cette personne divine (18 avril 1902), en établissant la célébration, en son honneur, d’une neuvaine spéciale, destinée d’une façon particulière à obtenir le bien de l’unité entre les chrétiens (« ad maturandum christianœ unitatis bonum »). Le Pape de Rerum novarum était aussi le Pape de la dévotion à l’Esprit-Saint ; il savait à quelle source il fallait puiser l’énergie pour réaliser le vrai bien, même au niveau social. J’ai voulu attirer l’attention des chrétiens sur cette même source dans mon encyclique Dominum et vivificantem (18 mai 1986), et j’y consacre maintenant la partie finale de notre catéchèse pneumatologique.
2. Nous pouvons dire qu’à la base d’une vie chrétienne caractérisée par l’intériorité, l’oraison et l’union à Dieu, il y a une vérité qui – de même que toute la théologie et la catéchèse du Saint Esprit – vient des textes de la Sainte Écriture et spécialement des paroles du Christ et des Apôtres : celle de l’habitation du Saint-Esprit, comme hôte divin, dans l’âme du juste. L’apôtre Paul demande dans sa première Lettre aux Corinthiens (3, 16) : « Ne savez-vous pas que... l’Esprit de Dieu habite en vous ? ». Certes, l’Esprit Saint est présent et agit dans toute l’Église, comme nous l’avons vu dans les catéchèses précédentes ; mais la réalisation concrète de sa présence et de son action a lieu dans son rapport avec la personne humaine, avec l’âme du juste dans laquelle Il établit sa demeure et répand le don obtenu du Christ par la Rédemption. L’action de l’Esprit Saint pénètre l’intime de l’homme, dans le cœur des fidèles et y verse à nouveau la lumière et la grâce qui donne la vie. C’est ce que nous demandons dans la Séquence de la messe de la Pentecôte : Ô Lumière bienheureuse, pénètre à l’intérieur du cœur de tes fidèles ».
3. L’apôtre Pierre, à son tour, dans le discours du jour de la Pentecôte, après avoir exhorté ses auditeurs à la conversion et au baptême, ajoute la promesse : « Vous recevrez le don du Saint-Esprit » (Ac 2, 38). Il résulte du contexte que la promesse concerne personnellement chaque converti et tout baptisé. Pierre, en effet, s’adresse à « chacun » de ceux qui sont présents (2, 38). Plus tard, quand Simon le magicien demandera aux Apôtres de lui communiquer leur pouvoir sacramentel, il dira : « Donnez-moi aussi ce pouvoir afin que tous ceux à qui j’imposerai les mains reçoivent le Saint Esprit » (8, 19). Le don du Saint-Esprit est compris comme un don accordé à toute personne. La même constatation se vérifie dans l’épisode de la conversion de Corneille et des membres de sa maison : tandis que Pierre leur explique le mystère du Christ, « l’Esprit Saint descendit sur tous ceux qui écoutaient » (10, 44). L’Apôtre reconnaît par conséquent : « Dieu leur a donné le même don qu’à nous-mêmes » (11, 17). Selon Pierre, la descente de l’Esprit Saint signifie sa présence dans ceux auxquels Il se communique.
4. Au sujet de cette présence de l’Esprit Saint dans l’homme, il faut rappeler les modes successifs de présence divine dans l’histoire du Salut. Dans l’Ancienne Alliance, Dieu est présent et manifeste cette présence d’abord dans la « tente » du désert, plus tard dans le « Saint des Saints » du temple de Jérusalem. Dans la Nouvelle Alliance, la présence se réalise dans l’Incarnation du Verbe : Dieu est présent au milieu des hommes dans son Fils éternel, par l’humanité assumée par Lui dans l’unité de la personne avec sa nature divine. Par cette présence visible dans le Christ, Dieu prépare par Lui une présence nouvelle, invisible qui se réalise avec la venue de l’Esprit Saint Ainsi, la présence du Christ « au milieu » des hommes ouvre la route à la présence de l’Esprit Saint, qui est une présence intérieure, une présence dans les cœurs humains. C’est ainsi que s’accomplit la prophétie d’Ézéchiel : « Je vous donnerai un cœur nouveau, je mettrai en vous un esprit nouveau…. Je placerai mon esprit à l’intérieur de vous-mêmes ».
5. Jésus lui-même, la veille de son départ de ce monde pour retourner à son Père, par la Croix et l’Ascension au ciel, annonce aux Apôtres la venue de l’Esprit Saint : « Je prierai le Père qu’il vous envoie un autre Paraclet afin que demeure avec vous pour toujours l’Esprit de vérité... Il sera en vous » (Jn 14, 16-17). Mais lui-même dit qu’une telle présence de l’Esprit Saint, son habitation dans le cœur humain, qui comporte également celle du Père et du Fils, est conditionnée par l’amour : « Si quelqu’un m’aime, il observera ma parole et mon Père l’aimera, et nous viendrons en lui et nous y ferons notre demeure » (Jn 14, 23). La référence au Père et au Fils, dans le discours de Jésus, comprend l’Esprit Saint, auquel est attribuée l’habitation trinitaire par saint Paul et par la tradition patristique et théologique, parce qu’Il est la Personne-Amour, et d’autre part la présence intérieure est nécessairement spirituelle. La présence du Père et du Fils se réalise au moyen de l’Amour et donc dans l’Esprit Saint. C’est dans l’Esprit Saint que Dieu, dans son unité trinitaire, se communique à l’esprit de l’homme. Saint Thomas d’Aquin dira que c’est seulement dans l’esprit de l’homme (et de l’ange) que ce mode de présence divine – par habitation – est possible, parce que seule la créature raisonnable est capable d’être élevée à la connaissance, à l’amour conscient et à la jouissance de Dieu comme hôte intérieur : et cela arrive au moyen de l’Esprit Saint qui, pour cela, est le Don premier et fondamental (Somme théologique, 1, q. 38, a. 1).
6. Mais par cette habitation les hommes deviennent « temple » de Dieu » – de Dieu-Trinité – parce que c’est « l’esprit de Dieu (qui) habite en eux », comme le rappelle l’Apôtre aux Corinthiens (1 Co 3, 16). Et Dieu est saint et sanctifie. Aussi le même Apôtre précise un peu plus loin : « Ne savez-vous pas que votre corps est le temple de l’Esprit Saint qui est en vous et que vous avez de Dieu ? » (1 Co 6, 19). Donc, l’habitation de l’Esprit Saint comporte une consécration particulière de toute la personne humaine (dont Paul souligne la dimension corporelle) à la ressemblance du temple. Cette consécration est sanctificatrice. Elle constitue l’essence même de la grâce salvifique par laquelle l’homme accède à la participation à la vie trinitaire de Dieu. S’ouvre ainsi une source intérieure de sainteté, d’où vient la vie « selon l’Esprit », comme le dit Paul dans la Lettre aux Romains (8, 9) « Vous n’êtes plus sous la domination de la chair, mais de l’Esprit, du moment que l’Esprit de Dieu habite en vous ». C’est ici que se fonde l’espérance de la résurrection des corps, parce que, « si l’Esprit de Celui qui a ressuscité Jésus des morts habite en vous, Celui qui a ressuscité le Christ Jésus des morts donnera également la vie à vos corps mortels grâce à son Esprit qui habite en vous » (Rm 8,11).
7. Il faut noter que l’habitation du Saint-Esprit – qui sanctifie l’homme tout entier, âme et corps – confère une dignité supérieure à la personne humaine, et donne une valeur nouvelle aux relations interpersonnelles, même corporelles, comme le fait remarquer saint Paul dans le texte précédemment cité de la première Lettre aux Corinthiens (1 Co 6,19).
Voilà que l’homme chrétien, par l’habitation de l’Esprit Saint, en vient à se trouver dans une relation particulière avec Dieu, laquelle s’étend également à toutes les relations interpersonnelles, dans le milieu familial et dans le milieu social. Quand l’Apôtre recommande de « ne pas contrister l’Esprit » (Ep 4, 30), il parle sur la base de cette vérité révélée : la présence personnelle d’un hôte intérieur qui peut être « contristé » à cause du péché – par tout péché – puis que ce dernier est toujours contraire à l’amour. Lui-même, en effet, comme Personne-Amour demeurant dans l’homme, crée dans l’âme comme une exigence intérieure de vivre dans l’amour. Saint-Paul le suggère quand il écrit aux Romains que « l’amour de Dieu » (c’est-à-dire le puissant courant d’amour qui vient de Dieu) « a été répandu dans nos cœurs par l’Esprit Saint qui nous a été donné » (Rm 5, 5).
Pâques, sommet et centre de l’année liturgique
1. Nous voici à la veille du « triduum » sacré, mémoire vivante des événements centraux de notre foi : la Passion, la mort et la résurrection du Christ. Notre rencontre d’aujourd’hui nous donne l’occasion de méditer ensemble sur leur portée et leur sens, de sorte que nous puissions en tirer force et lumière pour notre vie spirituelle et pour l’histoire du monde. Pâques est, en effet, le sommet et le centre de l’année liturgique, la solennité vers laquelle convergent toutes les autres fêtes. Elle est la célébration d’événements historiques et d’extraordinaires prodiges divins. Jésus, ayant achevé sa mission terrestre, s’en remet à son Père dans l’amour : « Père, entre tes mains, je remets mon esprit » (Lc 23, 46). Le Père accueille le sacrifice de Jésus et, le ressuscitant de la mort le troisième jour engendre à nouveau les croyants « pour une vivante espérance, pour un héritage exempt de corruption, de souillure, de flétrissure » (1 P 1, 3-4).
Alors que se termine notre marche du Carême, commencée le mercredi des Cendres, nous nous préparons maintenant à parcourir à nouveau, dans la prière et l’écoute de la Sainte Écriture, les phases finales du sacrifice du Rédempteur : ce sont des étapes de souffrance et de solitude, dans lesquelles revit un mystère d’amour et de pardon qui a comme objectif le triomphe de la miséricorde sur l’égoïsme et le péché.
2. Afin que notre rencontre avec le Christ mort et ressuscité porte des fruits, il est bon que nous nous y préparions en ravivant dans notre mémoire les grands moments du triduum sacré, désormais si proche. Il s’ouvre par le Jeudi saint, où l’on rappelle l’institution de l’Eucharistie. Avant de s’offrir lui-même au Père sur la croix, Jésus, comme il l’avait annoncé et enseigné, anticipe ce sacrifice au cours de la dernière Cène. Il se donne lui-même en nourriture de vie à ses disciples et, par leur ministère, à toute personne. Quel mystère immense que l’Eucharistie ! La raison humaine s’incline devant lui : « Credo quidquid dixit Dei Filius, nil hoc verbo veritatis varius » : « Je crois tout ce qu’a dit le Fils de Dieu, il n’y a rien de plus vrai que cette parole de vérité ». En même temps, c’est un mystère plein de consolation ! En instituant le sacerdoce, le Christ a rendu son sacrifice actuel pour toujours, jusqu’à la fin des temps. Il dit aux Apôtres : « Faites ceci en mémoire de moi ! ». Et, avec l’Eucharistie, il nous laisse le commandement de l’amour, le Code nouveau qui régit la communauté de ses fidèles. Par son geste significatif du lavement des pieds, Jésus proclame le primat de l’amour concret qui se fait service de tous, spécialement des plus pauvres.
Aussi le Jeudi saint est-il une invitation pressante à approfondir le culte et le respect de l’Eucharistie, à participer d’une manière digne et consciente à la sainte messe, à prier pour les prêtres et les vocations sacerdotales, à convertir notre cœur à la charité qui renouvelle l’existence et construit la communauté ecclésiale. Le Jeudi saint et toute célébration eucharistique constituent une participation singulière à la douce intimité de la dernière Cène et au drame du Calvaire.
3. Le Vendredi saint est un jour de souffrance surhumaine et de mystérieuse confrontation entre l’amour infini de Dieu et le péché de l’homme. Il évoque à nouveau la dramatique Passion du Christ, commencée dès le soir précédent avec l’agonie au jardin de Gethsémani, et qui se termine par sa mort sur la croix. Pour le chrétien, cette journée ne peut pas ne pas être celle d’un intense partage : après avoir suivi Jésus de Gethsémani aux tribunaux religieux et civils, après l’avoir accompagné dans sa montée au Calvaire chargé du bois de la croix, le croyant s’arrête avec l’apôtre Jean, avec la très sainte Vierge Marie et les femmes qui étaient à ses pieds au Golgotha, pour réfléchir sur ces événements dramatiques et en même temps exaltants. En contemplant le Crucifié, il est possible de mesurer à fond la vérité des paroles de Jésus : « Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils unique, afin que quiconque croit en lui ne meure pas mais aît la vie éternelle. Dieu n’a pas envoyé son Fils dans le monde pour juger le monde mais pour que, par lui, le monde soit sauvé » (Jn 3, 16-17).
La croix est un mystère d’expiation : Jésus se laisse cruellement condamner et mettre à mort pour expier aussi bien le « péché originel » commis par nos premiers parents que la marée terrible des péchés qui traverse toute l’histoire des hommes. Ce qui se passe au Golgotha se révèle alors comme un acte d’amour suprême, à propos duquel chacun peut dire avec l’Apôtre : « Le Fils de Dieu m’a aimé et a donné sa vie pour moi » (Ga 2, 20).
4. La grande veillée de la nuit pascale est caractérisée par le rappel incessant de la lumière, de la vie qui jaillit de la véritable fontaine baptismale, le Christ mort et ressuscité, par l’écoute prolongée des Écritures qui parcourent à nouveau toute l’histoire du salut, et par le chant joyeux de l’alléluia. Notre joie pascale sera d’autant plus intense que notre participation à la Passion du Christ dans la pénitence et la prière, le jeûne et la charité, aura été plus intense.
Aussi, et très opportunément, la veillée pascale est-elle précédée de l’impressionnant silence du Samedi saint, qui rappelle le temps mystérieux et sacré où le corps de Jésus demeura au sépulcre. Le samedi saint, jour de silence et d’attente, doit être vécu dans la contemplation avec Marie qui, aux côtés de ses fils, veille et s’en remet avec confiance à la volonté du Père.
5. Que l’invitation de Jésus : « Veillez et priez », nous accompagne tous ces jours-ci. Il faut veiller et prier au cours de son agonie, de sa Passion, de sa mort, de sa résurrection. Veiller et prier pour que notre adhésion à sa volonté soit prompte et définitive ; pour que nos cœurs ne refusent pas son invitation à l’amour universel et au service ; pour que nous soyons disposés à le suivre sur la route de l’obéissance « jusqu’à la mort, et la mort de la croix ».
Ce n’est qu’ainsi que notre communion avec le Christ sera telle qu’elle pourra « nous unir inséparablement à lui qui est, comme il l’a affirmé, le chemin, la vérité, la vie. Le chemin d’une manière de vivre saintement, la vérité de la doctrine divine, la vie de la béatitude éternelle » (Saint Léon le Grand, Homélie sur la résurrection).
C’est avec ces sentiments que je vous adresse, à tous, tous mes vœux les meilleurs pour un triduum vraiment saint et une joyeuse fête de Pâques, remplie de consolation !