L’Esprit Saint, lumière de l’âme
1. La vie spirituelle a besoin d’être éclairée et guidée. C’est pourquoi Jésus, en fondant l’Église et en envoyant ses Apôtres dans le monde, leur a confié la mission d’enseigner toutes les nations, comme nous le lisons dans l’Évangile selon saint Matthieu (28, 19-20), mais aussi celle de « prêcher l’Évangile à toute créature », comme le dit le texte canonique de l’Évangile de Marc (16, 15). Saint Paul parle lui aussi de l’apostolat comme de la « mise en pleine lumière du Mystère » (Ep 3, 9).
Mais cette œuvre d’évangélisation et d’enseignement appartient au ministère des Apôtres et de leurs successeurs et, à un titre différent, à tous les membres de l’Église, afin de continuer pour toujours l’œuvre du Christ, « seul Maître » (Mt 23, 8), qui a apporté à l’humanité la plénitude de la révélation de Dieu. Reste la nécessité d’un Maître intérieur, qui fasse pénétrer dans l’esprit et dans le cœur des hommes l’enseignement de Jésus. C’est l’Esprit Saint, que Jésus lui-même appelle l’« Esprit de vérité », et qu’il nous promet comme Celui qui nous conduira vers la vérité tout entière (cf. Jn 14, 17 ; 16, 13). Si Jésus a dit de lui-même : « Je suis la vérité » (Jn 14, 6), c’est cette vérité du Christ que l’Esprit Saint fait connaître et répand : « Il ne parlera pas de lui-même mais il dira tout ce qu’il entendra…, il prendra de ce qui est à moi et il vous l’annoncera » (Jn 16, 13-14). L’Esprit est lumière de l’âme : lumen cordium, comme nous l’affirmons dans la séquence de la Pentecôte.
2. L’Esprit Saint a été lumière et Maître intérieur pour les Apôtres qui devaient connaître le Christ en profondeur afin de pouvoir remplir leur mission d’évangélisateurs. Il l’a été et il l’est pour l’Église, et, dans l’Église, pour les croyants de toutes les générations et, particulièrement, pour les théologiens et les maîtres spirituels, pour les catéchistes et les responsables de communautés chrétiennes. Il l’a été et il l’est pour tous ceux qui, à l’intérieur et à l’extérieur des frontières visibles de l’Église, veulent suivre les voies de Dieu d’un cœur sincère mais qui, sans faute de leur part, ne trouvent pas d’aide pour déchiffrer les énigmes de l’âme et découvrir la vérité révélée. Que le Seigneur veuille accorder à tous nos frères – des millions et même des milliards d’hommes – la grâce du recueillement et de la docilité à l’Esprit Saint dans ces moments de leur vie qui peuvent être décisifs. Pour nous, chrétiens, le magistère intérieur de l’Esprit Saint est une joyeuse certitude, fondée sur la parole du Christ sur la venue de « l’autre Paraclet » que, disait-il, « le Père enverra en mon nom. Il vous enseignera toute chose et vous rappellera tout ce que je vous ai dit » (Jn 14, 26). « Il vous conduira vers la vérité totale » (Jn 16, 13).
3. Comme il ressort de ce texte, Jésus ne confie pas seulement sa parole à la mémoire de ses auditeurs : cette mémoire sera aidée par l’Esprit Saint qui ravivera continuellement chez les Apôtres le souvenir des événements et le sens des mystères évangéliques. De fait, l’Esprit Saint a guidé les Apôtres dans la transmission de la parole et de la vie de Jésus, inspirant aussi bien leur prédication orale et leurs écrits que la rédaction des Évangiles, comme nous l’avons vu en son temps dans notre catéchèse sur l’Esprit Saint et la révélation.
Mais c’est encore lui qui donne aux lecteurs de l’Écriture l’aide pour comprendre le sens divin inclus dans le texte dont lui-même est l’inspirateur et l’auteur principal : lui seul peut faire connaître « les profondeurs de Dieu » (1 Co 2, 10) telles qu’elles sont contenues dans le texte sacré, lui qui a été envoyé pour instruire les disciples des enseignements de leur Maître (cf. Jn 16, 13).
4. Les Apôtres eux-mêmes, premiers transmetteurs de la parole du Christ, nous parlent de ce magistère intérieur de l’Esprit Saint. Saint Jean écrit : « Quant à vous, vous avez reçu l’onction venant du Saint (le Christ) et tous vous possédez la science. Je vous ai écrit, non que vous ignoriez la vérité, mais parce que vous la connaissez et qu’aucun mensonge ne provient de la vérité » (1 Jn 2, 20-21). Selon les Pères de l’Église et la majorité des exégètes modernes, cette onction (chrisma) désigne l’Esprit Saint. Saint Jean affirme même que ceux qui vivent selon l’Esprit n’ont pas besoin d’autres maîtres : « Quant à vous, l’onction que vous avez reçue de lui demeure en vous, et vous n’avez pas besoin qu’on vous enseigne. Mais puisque son onction vous instruit de tout, qu’elle est véridique, non mensongère, comme elle vous a instruits, demeurez en lui » (1 Jn 2, 27). L’apôtre Paul parle lui aussi d’une compréhension selon l’Esprit, qui n’est pas le fruit de la sagesse humaine mais d’une illumination divine : « L’homme naturel (psichicos) ne comprend pas les choses de l’Esprit de Dieu : c’est folie pour lui et il ne peut les connaître, car c’est spirituellement qu’on en juge. L’homme spirituel (pneumaticos), au contraire, juge de tout, et lui-même n’est jugé par personne » (1 Co 2, 14-15).
Donc, les chrétiens, parce qu’ils ont reçu l’Esprit Saint, onction du Christ, possèdent en eux-mêmes une source de connaissance de la vérité, et l’Esprit Saint est le Maître souverain qui les illumine et les guide.
5. S’ils sont dociles et fidèles à son magistère divin, l’Esprit Saint les préserve de l’erreur, les rendant victorieux du perpétuel conflit entre « l’esprit de vérité » et « l’esprit d’erreur » (cf. 1 Jn 4, 6). L’esprit d’erreur, qui ne reconnaît pas le Christ (cf. 1 Jn 4, 3), est répandu par les « faux prophètes », toujours présents dans le monde, même au milieu du peuple chrétien, parfois par une action à découvert et même bruyante, parfois une action sournoise et rampante. Comme Satan, eux aussi se changent parfois en « anges de lumière » (cf. 2 Co 11, 14) et se présentent avec des charismes apparents d’inspiration prophétique et apocalyptique. Il en était déjà ainsi à l’époque apostolique. Aussi saint Jean nous avertit-il : « Ne vous fiez pas à tout esprit, mais éprouvez les esprits pour voir s’ils viennent de Dieu, car beaucoup de faux prophètes sont venus dans le monde » (1 Jn 4, 1). L’Esprit Saint, comme l’a rappelé le Concile Vatican II (cf. Lumen gentium, 12), protège le chrétien de l’erreur en lui faisant discerner ce qui est authentique et ce qui est faux. Le chrétien devra toujours employer de bons critères de discernement quant à ce qu’il écoute ou lit en matière de religion, de sainte Écriture, de manifestations du surnaturel, etc. Ces critères sont la conformité à l’Évangile, parce que l’Esprit Saint ne peut pas ne pas « prendre de ce qui est au Christ » ; l’harmonie avec l’enseignement de l’Église, fondée et envoyée par le Christ pour prêcher Sa vérité ; la rectitude de vie de celui qui parle ou écrit ; les fruits de sainteté qui découlent de ce qui est présenté ou proposé.
6. L’Esprit Saint enseigne au chrétien la vérité comme principe de vie. Il montre l’application concrète des paroles de Jésus dans la vie de chacun. Il fait découvrir l’actualité de l’Évangile et sa valeur pour toutes les situations humaines. Il adapte la compréhension de la vérité à toutes les circonstances, afin que cette vérité ne demeure pas seulement abstraite et spéculative, mais qu’elle libère le chrétien des dangers de la duplicité et de l’hypocrisie. Aussi l’Esprit Saint éclaire-t-il chacun personnellement pour le guider dans son comportement, lui indiquant la voie à suivre, lui donnant au moins quelques lueurs sur le projet du Père sur sa vie. C’est la grande grâce de lumière que saint Paul demandait pour les Colossiens : « l’intelligence spirituelle », capable de leur faire comprendre la volonté divine. Il leur déclarait en effet : « Nous ne cessons de prier pour vous et de demander à Dieu qu’il vous fasse parvenir à la pleine connaissance de sa volonté, en toute sagesse et intelligence spirituelle. Vous pourrez ainsi mener une vie digne du Seigneur et qui lui plaise en tout : vous produirez toutes sortes de bonnes œuvres… » (Col 1, 9-10). Pour nous tous, cette grâce de lumière est nécessaire, afin de bien connaître la volonté de Dieu sur nous et d’être en mesure de vivre pleinement notre vocation personnelle. Il y a toujours des problèmes qui semblent parfois insolubles. Mais l’Esprit Saint vient à notre secours dans les difficultés et nous éclaire. Il peut révéler la solution divine, comme au moment de l’Annonciation pour le problème de la conciliation de la maternité et du désir de conserver la virginité. Même quand il ne s’agit pas d’un mystère unique comme celui de l’intervention de Marie dans l’incarnation du Verbe, on peut dire que l’Esprit Saint possède une imagination infinie, propre à l’Esprit divin, qui sait prévoir et résoudre les problèmes des affaires humaines, même les plus complexes et les plus impénétrables.
7. Tout cela est accordé et accompli dans l’âme par l’Esprit Saint par le moyen de ses dons, grâce auxquels il est possible de pratiquer un bon discernement, non pas selon les critères de la sagesse humaine, qui est folie devant Dieu, mais selon la sagesse divine, qui peut sembler folie aux yeux des hommes (cf. 1 Co 1, 18-25). En réalité, seul l’Esprit « scrute toutes choses, même les profondeurs de Dieu » (1 Co 2, 10-11). Et s’il y a opposition entre l’esprit du monde et l’Esprit de Dieu, Paul rappelle aux chrétiens : « Nous n’avons pas reçu l’esprit du monde mais l’Esprit de Dieu, pour connaître tout ce que Dieu nous a donné « (1 Co 2, 12). À la différence de l’homme « naturel », l’homme « spirituel » (pneumaticos) est sincèrement ouvert à l’Esprit Saint, docile et fidèle à ses inspirations (cf. 1 Co 2, 14-16). Aussi a-t-il habituellement la capacité d’un jugement droit sous la conduite de la sagesse divine.
8. Un signe du contact réel avec l’Esprit Saint dans le discernement est et sera toujours l’adhésion à la vérité révélée telle qu’elle est proposée par le magistère de l’Église. Le Maître intérieur n’inspire pas le désaccord, la désobéissance, ou même seulement la résistance injustifiée aux pasteurs et aux maîtres qu’il a lui-même établis dans l’Église (cf. Ac 20, 29). Il appartient à l'autorité de l’Église, comme le dit le Concile dans sa Constitution Lumen gentium (n. 12) « de ne pas éteindre l’Esprit mais d’examiner toutes choses et de retenir ce qui est bon » (cf. I Th 5, 12 et 19-21). C’est la ligne de sagesse ecclésiale et pastorale qui vient, elle aussi, de l’Esprit Saint.
La nouvelle encyclique veut répondre aux attentes sociales de notre temps
1. En ce mois de mai, nous célébrons le centième anniversaire de la publication de l’encyclique Rerum novarum. Comme vous le savez, j’ai voulu commémorer cet anniversaire par un document, une nouvelle encyclique – qui sera rendue publique demain – pour indiquer, en puisant dans le trésor de la Tradition et de la vie de l’Église, quelques orientations et perspectives répondant aux questions sociales toujours plus graves telles qu’elles se présentent à notre époque. L’Église, en effet, regarde le passé, non pas pour éluder les défis du présent, mais pour tirer de valeurs éprouvées et de la méditation de ce que l’Esprit Saint a opéré en elle et continue d’opérer, une nouvelle énergie et une nouvelle confiance pour l’action qu’elle doit poursuivre parmi les hommes. L’Église affronte les défis du temps, si différent de celui de Léon XIII, mais elle le fait dans le même esprit : elle le fait selon l’Esprit de Dieu, auquel mon prédécesseur a obéi dans l’effort mis à répondre aux espérances et aux attentes de son temps. Je cherche à faire de même moi aussi par rapport aux espérances et aux attentes de ce temps.
2. Un événement semble dominer le moment difficile que nous vivons : le commencement de la fin d’un cycle dans l’histoire de l’Europe et du monde. Le système marxiste a fait faillite, et pour les raisons précises que Rerum novarum avait déjà indiquées avec acuité de façon presque prophétique. Dans la faillite de ce pouvoir idéologique et économique qui semblait destiné à l’emporter et même à extirper le sens religieux de la conscience des hommes, l’Église voit – au-delà de toutes les causes sociologiques et politiques – l’intervention de la Providence divine qui, seule, guide et gouverne l’histoire. La libération intervenue de tant de peuples, d’Églises illustres, ainsi que de personnes privées ne doit cependant pas se transformer en une satisfaction inopportune et en triomphalisme injustifié.
Ce système est au moins, en partie, dépassé ; mais en diverses régions du monde la pauvreté la plus extrême continue de régner, des populations entières sont privées des droits les plus élémentaires et ne dis posent pas des moyens nécessaires pour satisfaire leurs besoins humains fondamentaux ; dans les pays plus riches eux-mêmes, on perçoit une sorte de désarroi existentiel, une incapacité à vivre et à apprécier correctement le sens de la vie, et même au milieu de l’abondance des biens matériels, une aliénation et une perte de l’humanité chez beaucoup de gens qui se sentent réduits au rôle d’engrenage dans le mécanisme de la production et de la consommation, et ne trouvent pas le moyen d’affirmer leur dignité d’homme faits à l’image et à la ressemblance de Dieu. Un système a pris fin, oui ; mais les problèmes et les situations d’injustice et de souffrance humaine, où il trouvait de quoi se nourrir, ne sont pas pour autant surmontées. Après la chute d’une réponse insuffisante, la question à laquelle cette réponse avait été donnée demeure toujours plus actuelle et urgente. Dans la nouvelle encyclique, l’Église ne représente pas seulement cette question à la conscience de l’humanité tout entière mais offre une proposition pour des solutions adéquates. Il s’agit de la demande renouvelée de justice sociale, de la solidarité entre les travailleurs, de la dignité de la personne humaine, de ne pas se résigner à l’exploitation et à la pauvreté, de ne jamais abdiquer la dimension transcendante de l’homme qui veut et doit pouvoir mettre également son travail au centre de la construction de la société.
3. La doctrine sociale de l’Église a toujours reconnu le droit de l’individu à la propriété privée des moyens de production et elle a vu dans un tel droit une sauvegarde de la liberté contre toutes les oppressions possibles. En outre, la division de la propriété entre les mains de beaucoup fait en sorte que chacun doit compter pour la satisfaction de ses besoins sur la coopération des autres, tandis que l’indispensable échange social est réglé par des contrats où la libre volonté de l’un rencontre la libre volonté de l’autre. À la différence d’une économie autoritaire, bureaucratisée et centralisée, l’économie libre et socialement inspirée présuppose des sujets vraiment libres qui assument eux-mêmes des responsabilités précises, respectent loyalement leurs engagements vis-à-vis de leurs collaborateurs et prennent constamment en compte le bien commun.
Il est donc juste de reconnaître la valeur morale de la liberté du marché et, à l’intérieur de ce dernier, celle de l’entreprise, de la capacité d’« organiser la rencontre » entre les besoins des consommateurs et les ressources aptes à les satisfaire grâce à une négociation libre. Sur ce point Léon XIII, s’opposant aux doctrines collectivistes, a revendiqué les droits de l’initiative individuelle dans le cadre du service nécessaire à rendre à la communauté.
4. L’Église catholique cependant, s’est toujours refusé et se refuse encore aujourd’hui, à faire du commerce le régulateur suprême et comme le modèle ou la synthèse de la vie sociale.
Il existe quelque chose qui est dû à l’homme parce qu’il est homme, à cause de sa dignité et de sa ressemblance à Dieu, indépendamment de sa présence ou non sur le marché, de ce qu’il possède et donc, de ce qu’il peut vendre et des moyens d’achat dont il dispose. Ce quelque chose ne doit jamais être oublié mais exige au contraire respect et solidarité, expression sociale de l’amour qui est l’unique attitude appropriée face à la personne humaine. Il existe des besoins humains qui ne trouvent pas accès au marché à cause d’empêchements naturels et sociaux mais qui doivent tout autant être satisfaits.
C’est en effet, un devoir pour la communauté nationale et internationale d’offrir une réponse à ces besoins en y répondant directement quand, par exemple, il existe un empêchement insurmontable, ou en créant les moyens d’un accès correct au marché, au monde de la production et de la consommation, quand cela est possible.
La liberté économique est un aspect de la liberté humaine qui ne peut pas être séparé des autres aspects, et doit contribuer à la pleine réalisation des personnes afin de constituer une authentique communauté humaine.
5. Il n’y a aucun doute qu’on ne doive affirmer simultanément avec la propriété individuelle la destination universelle des biens de la terre. Celui qui en est propriétaire doit toujours se souvenir de cette destination et ainsi, tandis que ces biens garantissent sa liberté, ils servent aussi à protéger et à développer la liberté des autres. Quant au contraire, il les soustrait à cette fonction complémentaire et essentielle, il les soustrait par suite au bien commun, trahissant la fin pour laquelle ils lui ont été confiés. Aucune économie libérale ne peut fonctionner longtemps et répondre aux conditions d’une vie humainement plus digne si elle n’est pas encadrée par de solides structures juridiques et politiques, et surtout, se elle n’est pas soutenue et « vivifiée » par une forte conscience morale et religieuse.
Cette position, à la fois idéale et réelle, s’enracine dans la nature humaine elle-même. L’homme, en effet, est un être qui « ne peut se réaliser pleinement sinon par le libre don de lui-même »(Gaudium et spes, n° 24). Il est un sujet unique et qu’on ne peut reproduire, qu’on ne peut jamais absorber dans une masse humaine indistincte bien qu’il accomplisse pleinement son destin quand il sait dépasser son intérêt individuel limité et s’allier aux autres êtres humains par de multiples liens. Ainsi naît la famille. Ainsi naît la société.
Même le travail, dans sa structure interne, valorise à la fois l’autonomie de la personne et la nécessité de se lier au travail des autres. L’homme travaille avec les autres, il entre en relation avec eux par le travail ; Ces relations peuvent être d’opposition, de concurrence ou d’oppression, mais aussi de coopération et d’appartenance à une communauté solidaire. L’homme en outre, ne travaille pas seulement pour lui-même mais aussi pour les autres, à commencer par sa propre famille jusqu’à la communauté locale, à la nation et à toute l’humanité. C’est à cette réalité que le travail doit servir : dans le travail lui-même s’exprime le don de soi libre et fécond. En confirmant donc l’étroite connexion entre la propriété individuelle et la destination universelle des biens, la doctrine sociale de l’Église ne fait rien d’autre que resituer l’activité économique dans le cadre plus élevé et plus large de la vocation générale de l’homme.
6. L’histoire a toujours connu de nouvelles tentatives de constituer une société meilleure et plus juste, sous le signe de l’unité, de la compréhension, de la solidarité. Beaucoup de ces tentatives ont échoué tandis que d’autres se sont retournées contre l’homme lui-même. La nature humaine, qui est ordonnée à la sociabilité, semble révéler, en même temps, des signes de division, de prévarication et de haine. Mais c’est pour cela que Dieu, Père de tous, a envoyé dans le monde son Fils unique, Jésus-Christ, pour surmonter ces dangers menaçants et pour changer, par le don de sa grâce, le cœur et l’esprit de l’homme.
Chers Frères et Sœurs !
Pour construire une société plus juste et plus digne de l’homme, un grand engagement au niveau politique, économico-social et culturel est nécessaire. Mais cela ne suffit pas ! L’engagement décisif doit concerner le cœur même de l’homme, l’intime de sa conscience où il décide par lui-même. C’est seulement à ce niveau que l’homme peut opérer un changement profond et positif de lui-même et il s’agit là d’un commencement incontournable pour contribuer au changement et à l’amélioration de toute la société. Prions la Mère de Dieu, en ce mois qui lui est consacré, de soutenir nos efforts personnels et notre engagement solidaire, et de nous aider à construire dans le monde des structures plus justes et fraternelles pour une civilisation nouvelle. La civilisation de la solidarité et de l’amour.
L'Esprit Saint, Principe vital de la foi
1. Le don fondamental, accordé par l'Esprit Saint pour la vie surnaturelle, c'est la foi. L'auteur de la lettre aux Hébreux insiste beaucoup sur ce don. Il écrit aux chrétiens éprouvés par les persécutions : « La foi est la garantie des biens que l'on espère, la preuve des réalités qu'on ne voit pas » (He 11, 1). On sait que l'on a lu dans ce texte de la Lettre aux Hébreux une sorte de définition théologique de la foi qui, comme l'explique saint Thomas d'Aquin en le citant, n'a pas pour objet les réalités vues par l'intelligence ou expérimentées par les sens, mais la vérité transcendante de Dieu (Veritas prima) qui nous est proposée par la Révélation (cf. IIa-IIae. q. 1. art 4 ; et art. 1).
Pour donner du courage aux Chrétiens, l'auteur de la Lettre donne l'exemple des croyants de l'Ancien Testament, reprenant presque l'hagiographie du Livre du Siracide (ch. 44-50), pour dire que tous se tournèrent vers l'Invisible parce qu'ils étaient soutenus par la foi. La Lettre ne cite pas moins de dix-sept exemples : « Par la foi, Abel… Par la foi, Noé... Par la foi, Abraham… Par la foi, Moïse... » Et nous pouvons ajouter : « Par la foi, Marie... Par la foi, Joseph… Par la foi, Siméon et Anne... Par la foi, les Apôtres. les martyrs, les confesseurs, les vierges, les évêques, les prêtres, les religieux et, les laïcs de tous les siècles chrétiens... ». Par la foi, l'Église a cheminé au cours des siècles et marche aujourd'hui vers l'Invisible, sous le souffle et la conduite de l'Esprit Saint.
2. La vertu surnaturelle de foi peut prendre une forme charismatique, comme don réservé a quelques-uns seulement (cf. 1 Co 12,9). Mais, en elle-même, elle est une vertu que l'Esprit offre a tous. En tant que telle, donc, elle n'est pas un charisme, c'est-à-dire un des dons spéciaux que l'Esprit « distribue a chacun selon son bon vouloir » (1 Co 12,11 ; cf. Rm 12,6), mais elle est un des dons spirituels nécessaires à tous les chrétiens, dont le plus élevé est la charité : Maintenant donc demeurent foi, espérance charité, ces trois choses, mais la plus grande d'entre elles, c'est la charité » (1 CO 13, 13).
Il n'en demeure pas moins que la foi, selon la doctrine de saint Paul, tout en étant une vertu, est avant tout un don : « C'est par sa grâce qu'il vous a été donné de croire au Christ (Ph 1,29). et qu'elle est suscitée dans l’âme par l'Esprit Saint (cf. 1 Co12, 3). Et même, elle est une vertu en tant qu'elle est un don « spirituel », don de l'Esprit Saint qui rend l'homme capable de croire. Elle l'est dès son premier commencement, comme l'a défini le Concile d'orange (529) qui affirme : « Même le début de la foi, la simple disposition a croire... est en nous en vertu d'un don de la grâce. c'est-à-dire de l'inspiration de l'Esprit Saint, lequel porte notre volonté de l'incrédulité à la foi, (cari.. 5 ; DS 375). Ce don a une valeur définitive, comme le dit saint Paul : « il demeure ». Et il est destiné à influencer toute la vie de l'homme, jusqu'à l'heure de sa mort, quand la foi trouve sa maturation par le passage à la vision béatifique.
3. La référence de la foi à l’Esprit Saint est affirmée par saint Paul dans sa Lettre aux Corinthiens : il leur rappelle que leur venue à l'Évangile s'est réalisée par la prédication dans laquelle l'Esprit Saint était a l’œuvre : « Ma parole et mon message (la prédication de Paul) n'avaient rien des discours persuasifs de la sagesse ; c'était une manifestation de l'Esprit et de sa puissances (1 Co 2, 4). » L’Apôtre ne se réfère pas seulement aux miracles qui ont accompagné sa prédication (cf. 2 Co 12, 12) mais aussi aux autres effusions et manifestations de l'Esprit Saint que Jésus avait promis avant son Ascension (cf. Ac 1,8). À Paul, l'Esprit a donné, d'une manière particulière dans sa prédication, de ne rien savoir d'autre parmi les Corinthiens « que Jésus, et Jésus crucifié » (1 Co 2, 2). L'Esprit Saint a poussé Paul a proposer le Christ comme objet essentiel de la foi, selon le principe énoncé par Jésus dans le discours au Cénacle : « Il me glorifiera » (Jn 16, 14). L'Esprit Saint est donc l'inspirateur de la Prédication apostolique. Saint Pierre le dit clairement dans sa Lettre : les Apôtres ont prêché l’Évangile dans l'Esprit Saint qui a été envoyé du ciel, (1 P 1,12). L'Esprit Saint est aussi Celui qui confirme la foi, comme l'attestent les Actes des Apôtres à propos de la prédication de Pierre à Corneille et à ses compagnons : « L'Esprit Saint descendit sur tous ceux qui écoutaient ses paroles » (Ac 10,44). Et Pierre se réclame de cette confirmation comme d'une approbation de son action en ce qui concerne l'admission des non-israélites dans l'Église. L'Esprit lui-même a suscité chez ces païens l'accueil de la prédication et les a introduits dans la foi de la communauté chrétienne. C'est encore lui qui - chez Pierre, comme chez Paul - fait placer Jésus-Christ au centre de la prédication. Pierre déclare, de manière synthétique : « Jésus de Nazareth, Dieu l'a oint de l'Esprit Saint et de puissance… et nous, nous sommes témoins de tout ce qu'il a fait » (Ac 10,38-39). Jésus Christ est proposé comme celui qui, consacré dans l'Esprit, demande la foi.
4. L'Esprit Saint anime la profession de foi dans le Christ. Selon saint Paul, au dessus de tous les ‘charismes’ particuliers et avant eux, il y a l'acte de foi, dont il dit : « Personne ne peut dire "Jésus est Seigneur”, sinon sous l'action de l'Esprit Saint » (1 Co 12, 3). Reconnaître le Christ, marcher à sa suite, lui rendre témoignage, tout cela est l'œuvre de l'Esprit Saint. Cette doctrine se trouve dans le Concile d'Orange, que nous avons cité, et dans le Concile Vatican I (1869-1870), selon lequel personne ne peut adhérer à la prédication évangélique « sans l’illumination et l'inspiration de l'Esprit Saint qui donne à tous la docilité pour consentir et croire à la vérité » (Const. Dei Filius, c 3 : DS 3010).
Citant le Concile d'Orange, saint Thomas explique que, dés son tout premier commencement, la foi est un don de Dieu (cf. Ep 2, 89) parce que « l'homme, lorsqu'il donne son assentiment aux vérités de foi, est élevé au dessus de sa nature... et cela ne peut se produire qu'en vertu d'un principe surnaturel qui le meut de l'intérieur, c'est-à-dire Dieu. Ainsi la foi vient-elle de Dieu qui travaille intérieurement par le moyen de la grâce » (IIa-IIae, q. 6, art. 1).
5. Après le commencement de la foi, tout le développement successif se produit sous l'action de l'Esprit Saint. Spécialement, l'approfondissement continuel de la foi, qui porte à connaître toujours mieux les vérités en lesquelles on croit, est l'œuvre de l'Esprit Saint qui donne à l’âme une finesse toujours nouvelle pour pénétrer le mystère (cf. saint Thomas, IIa-IIae, q. 8, art 1 et 5). Saint Paul l’écrit a propos de « la sagesse qui n'est pas de ce monde », accordée à ceux qui marchent sur la voie de la conformité aux exigences de l'Évangile. Citant quelques textes. de l'Ancien Testament (cf. 1S 64, 3 ; Jr 3, 16 ; Si 1, ;8), il veut montrer que la révélation que lui-même et les Corinthiens ont reçue dépasse même les plus hautes aspirations humaines : « Nous annonçons ce que l’œil n'a pas vu, ce que l’oreille n'a pas entendu, ce qui n'est pas monté au cœur de l'homme, tout ce que Dieu a préparé pour ceux qui l'aiment. Car c'est a nous que Dieu l'a révélé par l'Esprit ; l’Esprit en effet sonde tout jusqu'aux profondeurs-de Dieu (1 Co 2, 9-10). « Nous n'avons pas reçu l’esprit du monde mais l'Esprit de Dieu, pour connaître tout ce que Dieu nous a donné » (1 Co 2, 12). Aussi, entre hommes mûrs dans la foi, « nous parlons de sagesse » (1 Co 2,6) sous l'action de. L’Esprit Saint qui mène à une découverte toujours nouvelle des vérités contenues dans le mystère de Dieu.
6. La foi exige une vie conforme à la vérité reconnue et professée. Selon saint Paul, elle « opère par la charité » (Ga 5,6). Se référant à ce texte de Paul, saint Thomas explique que « la charité est la forme de la foi » (IIa-IIae, q. 4, art. 3), c'est-à-dire le principe vital, animateur, vivifiant. Il dépend de lui que la foi soit une vertu (ibid., art. 5) et dure dans son adhésion croissante à Dieu comme dans ses applications au comportement et aux relations humains, sous la conduite de l'Esprit Saint.
Le Concile Vatican II nous le rappelle lorsqu'il dit : « Grâce à ce sens de la foi qui est éveillé et soutenu par l'Esprit de vérité et sous la conduite du magistère sacré..., le Peuple de Dieu s'attache indéfectiblement à la foi transmise… et il y pénètre plus parfaitement en l'interprétant comme il faut, et dans sa vie la met plus parfaitement en œuvre » (Lumen gentium, 12). On comprend alors l'exhortation de saint Paul : « Marchez selon l'Esprit » (Ga 5, 16). On comprend la nécessité de la prière à l'Esprit Saint parce qu'il nous donne la grâce de la connaissance mais aussi de la conformité de la vie à la vérité connue. Ainsi, dans l'hymne Veni, Creator Spiritus, nous demandons d'une part : « Per Te, sciamus da Patrem »… « Fais-nous connaître le Père, et révèle-nous le Fils », mais nous supplions aussi : « Infunde lumen sensibus »... : « Enflamme-nous de ta lumière, emplis nos cœurs de ton amour, affermis toujours de ta force la faiblesse de notre corps. Esprit Saint, conduis-nous, et donne-nous la paix de l'âme,. Et dans la séquence de la Pentecôte, nous confessons : « Sans ta puissance divine, il n'est rien en aucun homme, rien qui ne soit perverti », pour lui demander ensuite : « Lave ce qui est souillé, baigne ce qui est aride, guéris ce qui est blessé. Assouplis ce qui est raide, réchauffe ce qui est froid, rends droit ce qui est faussé... ». Par la foi, nous mettons toute notre vie sous la force agissante de l'Esprit Saint.