Ressources Catholiques Magistère

précédent
Catéchèse du 10 juillet 1991
L'Église dans le Credo
1. Nous commençons aujourd'hui un nouveau cycle de catéchèses, consacrées à l'Église dont le Symbole de Nicée-Constantinople nous fait dire : « Je crois en l'Église une, sainte, catholique et apostolique ». Ce Symbole, comme celui qui le précède, appelé Symbole des Apôtres, lie directement l'Esprit Saint à la vérité sur l'Église : « Je crois en l'Esprit Saint, à la sainte Église catholique ». Ce passage de l'Esprit Saint à l'Église a sa logique, que saint Thomas explique au début de sa catéchèse sur l'Église, lorsqu'il écrit : « Comme nous voyons que dans un homme il y a une seule âme et un seul corps, et que cependant ce corps possède différents membres, de même l'Église catholique est un seul corps et a de nombreux membres. L'âme qui vivifie ce corps est l'Esprit Saint. C'est pourquoi, après la foi en l'Esprit saint, il nous est commandé de croire en la sainte Église catholique » (cf. In Symbolum Apostolorum Expositio, art. 9, Ed. Taur.. n. 971).
2. Dans le Symbole de Nicée-Constantinople, on parle de l'Église « une, sainte, catholique et apostolique ». C'est ce que l'on appelle les « notes » de l'Église : elles demandent une certaine explication préliminaire, même si nous en reparlerons plus en détail dans nos prochaines catéchèses.
Écoutons ce que disent à ce propos les deux derniers Conciles.
Le Concile Vatican I se prononce sur l'unité de l'Église avec des mots qui sont plutôt descriptifs : « L'éternel Pasteur... a décidé d'instituer la sainte Église dans laquelle, comme dans la maison du Dieu vivant, les fidèles sont unis par les liens de la même foi et de la même charité (cf. Denr -S, 3050).
Le Concile Vatican II, lui, affirme : « Le Christ, unique médiateur, a constitué et soutient continuellement sur la terre son Église sainte, communauté de foi, d'espérance et de charité, comme un organisme visible ». Et encore : « L'Église terrestre et l'Église désormais en possession des biens célestes... constituent une seule réalité complexe, faite d'un double élément, humain et divin... Celle-ci est l'unique Église du Christ, que nous professons dans le Symbole » (LG, 8). Le Concile enseigne également à propos de cette Église qu'elle est, « dans le Christ, en quelque sorte le sacrement, c'est-à-dire à la fois le signe et le moyen de l'union intime avec Dieu, et de l'unité de tout le genre humain » (LG, 1).
Il est clair que l'unité de l'Église que nous professons dans le Credo est précisément celle de l'Église universelle, et que les Églises particulières (ou locales) sont telles en tant qu'elles participent à cette unité. L'unité fut reconnue et prêchée comme une propriété de l'Église dès la Pentecôte. Elle est donc une réalité primordiale, essentielle à l'Église, et non pas seulement un idéal auquel il faut tendre dans l'espoir de l'atteindre dans un avenir inconnu. Cette espérance et cette recherche peuvent concerner la réalisation historique d'une réunification des croyants dans le Christ, mais sans annuler la vérité énoncée dans la Lettre aux Éphésiens : « Il n'y a qu'un seul Corps et qu'un seul Esprit, comme il n'y a qu'une espérance au terme de l'appel que vous avez reçu » (Ep 4, 3-4). Telle est la vérité des commencements, que nous professons dans le Symbole : « Credo unam... Ecclesiam ».
3. L’histoire de l'Église s'est cependant déroulée dès le début parmi des tensions et des pressions qui compromettaient l'unité au point de susciter les rappels et les reproches des Apôtres, de Paul en particulier, qui alla jusqu'à s'exclamer : « Le Christ est-il divisé ? » (1 Co 1, 13). Cela fut et reste la tendance humaine à nous opposer les uns aux autres. C'est comme si l'on devait - et voulait - jouer un rôle propre dans économie de la dispersion, efficacement représentée dans les pages de la Bible sur Babel.
Mais les Pères et les pasteurs de l'Église ont toujours appelé à l'unité, à la lumière de la Pentecôte qui s'opposa à Babel. Le Concile Vatican II remarque : « L'Esprit Saint, qui habite dans les croyants, qui remplit et régit toute l'Église, réalise cette admirable communion des fidèles et les unit tous si intimement dans le Christ qu'il est le principe de l'unité de l'Église » (UR, 2). Reconnaître, surtout aujourd'hui, que tous les efforts sincères qui visent à surmonter toutes les divisions et à parvenir à la réunion de tous les chrétiens (l'œcuménisme) viennent de l'Esprit Saint, ne peut être pour l'Église qu'une source de joie, d'espérance et de prière.
4. Dans la profession de foi du Symbole, on dit aussi que l'Église est « sainte ». Il nous faut tout de suite préciser quelle l'est en vertu de son origine et de son institution divine. Saint est le Christ qui a institué l'Église, méritant pour elle, par le sacrifice de la Croix, le don de l'Esprit Saint, qui est la source inépuisable de la sainteté de l'Église, tout comme il est le principe et le fondement de son unité. Sainte est l'Église, à cause de sa finalité : la gloire de Dieu et le salut des hommes. Elle est sainte par les moyens dont elle use dans ce but, qui contiennent la sainteté du Christ et de l'Esprit Saint. Ce sont : l'enseignement du Christ, résumé dans la révélation de l'amour de Dieu pour nous et le double commandement de la charité ; les sept sacrements et tout le culte (la liturgie), spécialement l'Eucharistie ; la vie de Prière. C'est toute une organisation divine de vie où l'Esprit Saint agit par la grâce répandue et nourrie chez les croyants, enrichie pour le bien de l'Église de charismes multiformes.
Cela aussi est une vérité fondamentale, professée dans le Credo et déjà affirmée par la Lettre aux Éphésiens, où la raison de cette sainteté est expliquée : « Le Christ a aimé l'Église ; il s'est livré pour elle pour la rendre sainte »(Ep 5,25-26). Il l'a rendue sainte par l'effusion de son Esprit, comme le dit le Concile Vatican II : « Le jour de la Pentecôte, l'Esprit Saint a été envoyé pour sanctifier l'Église en permanence » (LG, 4). C'est là le fondement ontologique sur lequel s'appuie notre foi en la sainteté de l'Église. Les nombreuses manières dont cette sainteté se manifeste dans la vie des chrétiens et dans le déroulement des faits religieux et sociaux de l'histoire, sont une confirmation permanente de la vérité contenue dans le Credo. C'est une manière empirique de la découvrir et, d'une certaine façon, de s'assurer de cette présence en laquelle nous croyons. Oui, nous constatons de fait que de nombreux membres de l'Église sont saints. Beaucoup possèdent au moins cette sainteté ordinaire qui découle de l'état de grâce sanctifiante dans lequel ils vivent. Mais le nombre de ceux qui présentent les signes de la sainteté dans une mesure héroïque se révèle toujours plus grand. L'Église est très heureuse de pouvoir reconnaître et exalter cette sainteté de tant et tant de serviteurs et servantes de Dieu qui sont demeurés fidèles jusqu'à la mort. C'est comme une compensation sociologique à la présence des pauvres pécheurs, et une invitation qui leur est adressée - et donc à nous tous - d'emprunter la voie des saints.
Mais il reste vrai que la sainteté appartient à l'Église de par son institution divine et l'effusion continuelle des dons que l'Esprit Saint accorde aux fidèles et à tout l'ensemble du « corps du Christ » depuis la Pentecôte. Cela n'exclut pas que, selon le Concile, elle est pour chacun et pour tous le but à atteindre dans notre marche à la suite du Christ (cf. LG, 40).
5. Une autre note de l'Église en laquelle nous professons notre foi est sa « catholicité ». En effet, l'Église est, par institution divine, « catholique », c'est-à-dire universelle (du grec Kath' holon : qui concerne l'ensemble). Il semble que le terme ait été employé pour la première fois par saint Ignace d'Antioche dans sa Lettre aux fidèles de Smyrne : « La où se trouve le Christ Jésus, là est l'Église catholique » (Ad.Smirn, 8). Toute la tradition des Pères et des Docteurs de l'Église reprend cette définition d'origine évangélique, jusqu'au Concile Vatican II qui enseigne : « Ce caractère d'universalité qui orne et distingue le peuple de Dieu est un don du Seigneur lui-même, grâce auquel l'Église catholique, efficacement et perpétuellement, tend à récapituler toute l'humanité... sous le Christ chef, dans l'unité de son Esprit » (LG, 13).
Cette catholicité est une dimension profonde, fondée sur le pouvoir universel du Christ ressuscité (cf. Mt 28, 18) et sur l'extension universelle de l'action de l'Esprit Saint (cf. Sg 1, 7), communiquée à l'Église par institution divine. En effet, l'Église fut catholique dès le premier jour de son existence historique, le matin de la Pentecôte. « Universalité » signifie pour elle être ouverte à toute l'humanité, à tous les hommes et à toutes les cultures, bien au-delà des étroites limites de lieu, de culture et de religion auxquelles pouvait être liée la mentalité de certains de ses membres, appelés « judaïsants ». Jésus avait donné aux Apôtres ce commandement : « Allez, et de toutes les nations faites des disciples » (Mt 28, 19). Il avait aussi dit et promis : « Vous serez mes témoins à Jérusalem, en Judée et en Samarie, et jusqu'aux extrémités de la terre » (Ac 1,8). Là aussi, nous nous trouvons devant une forme constitutive de la mission et non pas devant le simple fait empirique de l'expansion de l'Église parmi des peuples appartenant à « toutes les nations » et en définitive a tous les hommes. L'universalité est une autre propriété que l'Église possède par son essence même, par institution divine. C'est une dimension constitutive qu'elle possède dès le début comme Église une et sainte, et qui ne peut être comprise comme le résultat d'une « somme » de toutes les Églises particulières. À cause de sa dimension d'origine divine, elle est objet de foi, ce que nous professons dans le Credo.
6. Nous professons enfin avec la même foi que l'Église du Christ est « apostolique », c'est-à-dire édifiée sur les Apôtres desquels elle a reçu la vérité divine révélée par le Christ et dans le Christ. L'Église est apostolique puisqu'elle conserve cette tradition apostolique et la garde comme son dépôt le plus précieux.
Les gardiens désignés et autorisés de ce dépôt sont les successeurs des Apôtres, assistés de l'Esprit Saint. Mais il ne fait aucun doute que tous les croyants, unis à leurs pasteurs légitimes, et donc tout l'ensemble de l'Église, participent à l'apostolicité de l’Église, c'est-à-dire à son lien avec les Apôtres et, par eux, avec le Christ. Aussi l'Église ne peut-elle se réduire à la seule hiérarchie ecclésiastique. Certes, celle-ci est, sans doute, le pivot institutionnel. Mais tous les membres de l'Église - pasteurs et fidèles – appar­tiennent à l'unique Peuple de Dieu et sont appelés à y exercer un rôle actif. Ce peuple reçoit de lui le don du lien avec les Apôtres et avec le Christ, dans l’Esprit Saint. Comme nous le lisons dans la Lettre aux Éphésiens : « La construction que vous êtes a pour fondation les apôtres et les prophètes, et pour pierre d'angle le Christ Jésus lui-même... En lui, vous aussi, vous êtes intégrés à la fondation pour devenir une demeure de Dieu, dans l'Esprit » (Ep 2,20-22).
 
Catéchèse du samedi 20 juillet 1991
Le nom de l’Église
1. Au cours de cette catéchèse, toujours dans cette phase d'introduction à l'ecclésiologie, nous voudrions faire une brève analyse du nom de l'Église, tel qu'il est donné par l'Évangile et la parole même du Christ. Nous suivons ainsi une méthode classique, selon laquelle le premier pas pour étudier une chose est l'exploration de la signification des termes employées pour la désigner. Pour une institution aussi grande et aussi ancienne que l’Église, elle qui nous intéresse ici, il est important de savoir comment son fondateur l'a appelée parce que, déjà par son nom, il dit sa pensée, son projet, sa conception créatrice.
Il découle de l'Évangile de Matthieu que lorsque Jésus, en réponse à la confession de foi de Pierre, annonça l'institution de « son Église » (« Sur cette pierre, je bâtirai mon Église » : Mt 16, 18), il employa un terme dont l'usage commun de l'époque et la présence en divers passages de l'Ancien Testament nous permettent de découvrir la valeur sémantique. Il faut dire que le texte grec de l'Évangile de Matthieu emploie ici l'expression « mou then ekklesian ». Ce vocable - ekklesia - a été employé par les Septante, c'est-à-dire dans la version grecque de la Bible, au second siècle avant le Christ, pour traduire le qahal hébraïque et son correspondant araméen qahalà, vraisemblablement employé par Jésus dans sa réponse à Simon Pierre. Et ce fait est le point de départ de notre analyse lexicale de l'annonce de Jésus.
2. Le terme hébraïque qahal et celui, grec, d'ekklesia. signifient l'un et l'autre « rassemblement, assemblée ». Ekklesia a un rapport étymologique avec le verbe grec halein, qui signifie « appeler ». Dans le langage sémitique, le mot avait pratiquement la signification d'assemblée (convoquée) et, dans l'Ancien Testament, il était employé pour désigner la « communauté » du peuple élu, spécialement au désert (cf. Dt 4, 10 ;Ac7,38).
Au temps de Jésus, le mot demeurait en usage. On peut noter en particulier que, dans un écrit de la secte de Qumran, qui concerne la guerre des fils des ténèbres, l'expression qehal El, « assemblée de Dieu » est employée, parmi d'autres, sur les enseignes militaires (1QM 5, 10). Jésus emploie aussi ce terme pour parler de sa « communauté » messianique, cette assemblée nouvelle convoquée par l'alliance en son sang, alliance annoncée au Cénacle (cf. Mt 26,28).
3. Dans le langage sémitique comme dans la langue grecque, l'assemblée était caractérisée par la volonté de celui qui la convoquait et par le but pour lequel il la convoquait. En effet, que ce soit en Israël ou dans les anciennes villes-États des Grecs (poleis), ce sont des assemblées de types très divers qui se réunissaient, parfois de caractère profane (politiques, militaires ou professionnelles), comme aussi des assemblées religieuses et liturgiques.
L'Ancien Testament mentionne lui aussi des rassemblements de types divers. Mais quand il parle de la communauté du peuple élu, il souligne la signification religieuse, et même théocratique, du peuple élu et convoque, en proclamant explicitement son appartenance au Dieu unique. Il considère tout le peuple d'Israël, et il l'appelle ainsi, comme le qahal de Yahweh, précisément parce qu'il est « la propriété particulière de Yahweh parmi tous les peuples » (Ex 19, 5). C'est une appartenance, une relation toute particulière avec Dieu, fondée sur l'Alliance étroite avec lui et sur l'acceptation des commandements consignés par les intermédiaires entre Dieu et le peuple, au moment de son appel que la Sainte Écriture appelle précisément « le jour de l'assemblée » (yom haqqahàl : Dt 9,10 ; 10, 4). Le sentiment de cette appartenance traverse toute l'histoire d'Israël et persiste. malgré les trahisons, les crises et les défaites qui se renouvellent sans cesse. Il s'agit d'une vérité théologique contenue dans l'histoire, à laquelle peuvent faire appel les prophètes dans les moments de désolation, comme le deutéro-Isaïe qui dit à Israël, au nom de Dieu, vers la fin de l'exil : « Ne crains pas, car je t'ai racheté, je t'ai appelé par ton nom : tu m'appartiens » (Is 43, 1). Comme pour annoncer que, en vertu de l'ancienne Alliance, il interviendra bientôt pour libérer son peuple.
4. Cette Alliance avec Dieu, due à son élection, donne un caractère religieux à tout le peuple d'Israël et une finalité transcendante à toute son histoire, où alternent pourtant les événements terrestres tantôt heureux et tantôt funestes, de sorte que l'on s'explique le langage de la Bible quand elle appelle Israël « la communauté de Dieu » (qehal Elohim : cf. Ne 13,1 ; et plus souvent, qehal Yahweh : cf. Dt 23,2-4.9). C'est la conscience permanente d'une appartenance fondée sur l'élection d'Israël faite par Dieu lui-même : « Vous serez pour moi ma propriété parmi tous les peuples... Vous serez pour moi un royaume de prêtres et une nation sainte » (Ex 19, 5-6).
Il est à peine nécessaire de rappeler ici, toujours dans ce cadre de l'analyse du langage, que, dans le peuple de l'Ancien Testament, à cause du très grand respect porté au nom propre de Dieu, qehal Yahweh était lu qehal Adonai, c'est-à-dire « l’assemblée du Seigneur ». C'est pour cela également que l'expression est traduite dans la version grecque des Septante : ekklesia Kyriou, nous dirions : « l'Église du Seigneur ».
5. Il faut également noter que ceux qui ont écrit le texte grec du Nouveau Testament suivaient la version des Septante, et ce fait explique pourquoi ils appellent ekklesia le nouveau Peuple de Dieu (le nouvel Israël), comme aussi pourquoi ils rapportent l'Église à Dieu. Saint Paul parle même de « l’Église de Dieu » (cf. 1Co l,2 ;10,32 ;15,9 ;2Co l,l ;Ga1,13)ou bien des « Églises de Dieu » (cf. 1Co11,16 ; 1Th 2,14 ; 2Th 1,4). Il souligne par là même la continuité de l'Ancien et du Nouveau Testament, et cela au point d'appeler l'Église du Christ « l'Israël de Dieu » (Ga 6, 16). Bien vite, cependant, survient chez saint Paul le passage à une formulation des réalités de l'Église fondée par le Christ, comme quand il parle de l'Église « en Dieu le Père et le Seigneur Jésus-Christ, (1 Th 1,1), ou bien de « l'Église de Dieu en Jésus-Christ » (1 Th 2, 14). D,ans la Lettre aux Romains, l'Apôtre parle même des « Églises du Christ » (16, 6), au pluriel, pensant, et les ayant sous les yeux, aux Églises locales chrétiennes nées en Palestine, en Asie mineure et en Grèce.
6. Ce développement progressif du langage atteste que peu à peu, dans les premières communautés chrétiennes, la nouveauté que renfermaient les paroles du Christ : « Sur cette pierre je bâtirai mon Église » (Mt 16, 18), est devenue plus claire. À cette Église s'appliquent désormais dans un sens nouveau et avec une plus grande profondeur les paroles de la prophétie d'Isaïe : « Ne crains pas, car je t'ai racheté, je t'ai appelé par ton nom : tu m'appartiens » (Is 43, 1). La « convocation divine, est l'œuvre de Jésus-Christ, Fils de Dieu incarné. Il fonde et édifie son Église comme « convocation de tous les hommes dans la Nouvelle Alliance ». Il choisit le fondement visible de cette Église et lui confie la charge de la diriger. Cette Église lui appartient donc, et elle demeurera sienne pour toujours. Telle est la conviction des premières communautés chrétiennes, c'est leur foi dans l'Église du Christ.
7. Comme on le voit déjà de l'analyse terminologique et conceptuelle que l'on peut faire des textes du Nouveau Testament, on arrive à certains résultats quant à la signification de l'Église. Nous pouvons les synthétiser dès maintenant dans l'affirmation suivante : l'Église est la nouvelle communauté des hommes, instituée par le Christ comme une « convocation » de tous ceux qui sont appelés a faire partie du nouvel Israël pour vivre la vie divine, selon les grâces et les exigences de l'Alliance établie par le sacrifice de la Croix. La convocation se traduit pour tous et chacun par un appel, qui exige une réponse de foi et de coopération au but de la nouvelle communauté, indiqué par celui qui appelle : « Ce n'est pas vous qui m'avez choisi. C'est moi qui vous ai choisis et établis, pour que vous alliez et portiez du fruit... » (Jn 15,16). De là découle le dynamisme connaturel à l'Église, avec son champ d'action immense, parce que c'est une convocation pour adhérer a celui qui veut « récapituler toutes choses dans le Christ » (Ep 1,10).
8. Le but de la convocation est d'être introduits dans la communion divine (cf. 1 Jn 1. 3). Pour atteindre ce but, le premier moyen consiste dans l'écoute de la Parole de Dieu, que l'Église reçoit, lit et vit a la lumière qui lui vient d'en haut, comme don de l'Esprit Saint, selon la promesse du Christ aux Apôtres : « L'Esprit Saint que le Père enverra en mon nom, c'est lui qui vous enseignera toutes choses et vous rappellera tout ce que je vous ai dit » (Jn 14, 26). L'Église est appelée et envoyée pour porter a tous la parole du Christ et le don de l'Esprit : a tout le peuple qui sera le « nouvel Israël », à commencer par les enfants dont Jésus a dit : « Laissez-les venir a moi » (Mt 19,14). Mais tous sont appelés, petits et grands ; et parmi les grands, les personnes de toute condition, comme le dit saint Paul : « Il n'y a plus ni juif ni Grec ; il n'y a plus d'esclave ou d'homme libre ; il n'y a plus d'homme ou de femme, car, tous, vous êtes un en Jésus-Christ » (Ga 3,28).
9. Le but de la convocation, enfin, est un destin eschatologique, parce que le peuple nouveau est tout orienté vers la communauté céleste, comme le savaient et le ressentaient les premiers chrétiens : « Nous n'avons pas ici-bas de cité permanente, mais nous recherchons celle de l'avenir » (He 13,14). « Notre patrie est dans les cieux d'ou nous attendons ardemment, comme Sauveur, le Seigneur Jésus-Christ, (Ph 3, 20). C'est a ce sommet situé au-delà de notre terre, surnaturel, que nous a conduits l'analyse du nom que Jésus a donne à son Église : le mystère d'une nouvelle communauté du peuple de Dieu qui comprend, dans le lien de la communion des saints, en plus des fidèles qui, sur la terre, suivent le Christ sur la route de l'Évangile, ceux qui complètent leur purification au Purgatoire, ainsi que les saints du ciel. Sur tous ces points, nous aurons à poursuivre notre discours lors de nos futures catéchèses.
 
Catéchèse du 24 juillet 1991
« Oui » à l’Église
1. Nous continuons notre cycle de catéchèses consacrées à l'Église. Nous avons déjà explique que la profession de cette vérité dans le Symbole présente un caractère spécifique, en tant que l'Église n'est pas seulement objet mais aussi sujet de la foi : nous croyons en l'Église en étant à la fois, l'Église croyante et l'Église priante. Nous sommes l'Église dans sa visibilité, qui exprime sa foi en sa réalité même d'Église, divine et humaine : deux dimensions tellement inséparables que, si l’une d'elles tombait, toute la réalité de l'Église telle que Jésus-Christ l'a voulue et fondée serait réduite à néant.
Cette réalité divino-humaine de l'Église est liée organiquement à la réalité divino-humaine du Christ lui-même. L'Église est en un certain sens la continuation du mystère de l'Incarnation. En effet, l’apôtre Paul a dit de l'Église qu'elle est le Corps du Christ (cf 1Co 12,27 ; Ep 1,23 ; Col 1,24), tout comme Jésus a comparé le « tout » christique-ecclésial à l'unité de la vigne et des sarments (cf. Jn 15, 1-5).
Il découle de cette prémisse que croire en l'Église, prononcer à son égard le « Oui » de l'acceptation de foi, est une conséquence logique de tout le Credo, et en particulier de la profession de foi dans le Christ, Homme-Dieu. C'est une exigence logique interne au Credo, que nous devons tenir particulièrement à notre époque, où nous sentons que beaucoup opèrent une séparation et même une opposition entre le Christ et l'Église lorsque par exemple nous disons : le Christ : oui ; l’Église : non. Une opposition qui n'est pas entièrement nouvelle mais qui est relancée en certains milieux dans le monde d'aujourd'hui. C'est donc une bonne chose de consacrer la catéchèse de ce jour à un examen serein et sérieux de la signification de notre oui à l'Église, en relation avec l'opposition dont nous venons de parler.
2. Nous pouvons admettre que cette opposition : le Christ, oui ; l'Église, non, naît sur le terrain de la particulière complexité de notre acte de foi, dans lequel nous disons : « Credo Ecclesiam ». On peut se demander s'il est légitime d'inclure parmi les vérités divines à croire, une réalité humaine, historique, visible, comme l'Église ; une réalité qui, comme toute chose humaine, présente des limites, des imperfections, une tendance au péché chez toutes les personnes qui appartiennent à tous les niveaux de sa structure institutionnelle, tant laïcs qu'ecclésiastiques - et même en nous, pasteurs de l'Église -, sans que personne ne soit exclus de ce triste héritage d'Adam. Mais nous devons constater que Jésus-Christ lui-même a voulu que notre foi en l'Église affronte et surmonte cette difficulté, quand il a choisi Pierre comme « pierre sur laquelle (il bâtirait) son Église » (cf. Mt 16, 18). Par l'Évangile, qui rapporte les paroles mêmes de Jésus, nous savons combien était humainement imparfait et fragile le roc choisi, comme Pierre le montra au moment de la grande épreuve. Et cependant l'Évangile lui-même nous atteste que la triple négation de Pierre, peu de temps après les assurances de fidélité qu'il avait données à son Maître, n'a pas annulé son élection par le Christ (cf. Lc 22,32 ; Jn 21, 15-17). Au contraire, on peut noter que Pierre atteint une maturité nouvelle par la contrition de son péché, de sorte que, après la résurrection du Christ, il peut compenser sa triple négation par une triple confession : « Seigneur, tu sais bien que je t'aime ! » (Jn 21, 15), et il peut recevoir du Christ ressuscité la triple confirmation de sa mission de pasteur de l'Église : « Pais mes brebis » (In 21, 15-17). Par la suite, Pierre donna la preuve qu'il aimait le Christ « plus que les autres » (Jn 21, 15) en exerçant le service dans l'Église, par sa mission d'apostolat et de gouvernement, jusqu'à la mort par le martyre, témoignage définitif qu'il donna pour la construction de l'Église. En réfléchissant sur la vie et la mort de Simon-Pierre, il est plus facile de passer de l'opposition : le Christ, oui ; l’Église, non, à la conviction : le Christ, oui, et l'Église, oui, comme prolongement du oui au Christ.
3. La logique du mystère de l'Incarnation - synthétisée par ce « oui » au Christ - comporte l'acceptation de tout ce qui, dans l'Église, est humain, du fait que le Fils de Dieu a assumé la nature humaine, en solidarité avec la nature contaminée par le péché dans la descendance d'Adam. Tout en étant absolument sans péché, il a pris sur lui tout le péché de l'humanité : Agnus Dei qui tollit peccata mundi. Le Père « l'a fait péché pour nous », écrivait l'apôtre Paul dans sa deuxième Lettre aux Corinthiens (5, 21). Aussi l'état de pécheur des chrétiens (on dit d'eux, et parfois non sans raison, qu'« ils ne sont pas meilleurs que les autres »), l'état de pécheurs des ecclésiastiques eux-mêmes, ne doit pas susciter une attitude pharisaïque de séparation et de refus, mais doit plutôt nous pousser à une acceptation plus généreuse et plus confiante de l'Église, à un « oui » plus convaincu et plus méritoire en sa faveur, parce que nous savons que, précisément dans l'Église et par l'Église, cet état de pécheur devient objet de la puissance divine de la Rédemption, sous l'action de cet amour qui rend possible et réalise la conversion de l'homme, la justification du pécheur, le changement de vie et le progrès dans le bien parfois jusqu'à l'héroïsme, c'est-à-dire jusqu'à la sainteté. Comment nier que l'histoire de l'Église soit pleine de pécheurs convertis et pénitents qui, une fois revenus au Christ, l'ont suivi fidèlement jusqu'au bout ?
Une chose est certaine : la route que Jésus-Christ - et l'Église avec lui - propose à l'homme est pleine d'exigences morales qui engagent au bien, jusqu'aux sommets de l'héroïsme. Il faut donc se demander si, quand on prononce un « non » a l'Église, on ne cherche pas en réalité à fuir ces exigences. En ce cas plus qu'en d'autres, le non à l'Église équivaudrait à un non au Christ. Malheureusement, l'expérience enseigne qu'il en est souvent ainsi.
Par ailleurs, on ne peut pas ne pas observer que si l'Église - malgré toutes les faiblesses humaines et les péchés de ses membres - demeure dans son ensemble fidèle au Christ et ramène au Christ beaucoup de ses enfants qui ont manqué aux engagements de leur baptême, cela se produit grâce à la « puissance d'en haut » (cf. Lc 24, 49), l'Esprit Saint, qui l'anime et la conduit dans son périlleux chemin sur la terre.
4. Mais il nous faut ajouter que le « non à l'Église » repose parfois, non pas sur des défauts humains des membres de l'Église, mais sur un principe général de refus de la médiation. Il y a en effet des gens qui, tout en admettant l'existence de Dieu, veulent instaurer avec lui des contacts exclusivement personnels, sans accepter aucune médiation entre leur conscience et Dieu, et donc en refusant avant tout l'Église. Mais que l'on fasse bien attention à ceci : l'Église, elle aussi, a à cœur de valoriser la conscience : que ce soit dans l'ordre moral ou sur le plan plus spécifiquement religieux, l'Église est convaincue qu'elle est le porte-parole de Dieu pour le bien de l'homme, et donc illuminatrice, formatrice, ministre de la conscience humaine. Son but est de favoriser l'accès des intelligences et des consciences à la vérité de Dieu qui s'est révélée dans le Christ, lequel a confié aux Apôtres et à l'Église ce ministère, cette diaconie de la vérité dans la charité. Toute conscience animée par un amour sincère de la vérité ne peut pas ne pas désirer savoir et donc écouter - au moins cela - ce que l'Évangile prêché par l'Église dit à l'homme pour son bien.
5 : Mais souvent ce problème du « oui » ou du « non » à l'Église se complique, parce que c'est la médiation même du Christ et de son Évangile qui est refusée, de sorte qu'il s'agit d'un « non » au Christ plus encore que d'un « non » à l'Église. Ce fait est à considérer sérieusement par celui qui considère qu'il est et veut être Chrétien. Il ne peut ignorer le mystère de l'Incarnation, par lequel Dieu lui-même n'a accordé à l'homme la possibilité d'établir un contact avec lui que par le Christ, Verbe incarné, dont saint Paul nous dit : « Il n'y a qu'un seul médiateur entre Dieu et les hommes, l'homme Jésus (1 Tm 2,5). Il ne peut ignorer que, dès le commencement de l’Église, les Apôtres ont prêché qu'« il n'y a pas d'autre nom (en dehors du Christ) sous le ciel, qui ait été donné aux hommes, par lequel nous puissions être sauvés » (Ac 4, 12). Et que le Christ a institué l'Église comme une communauté de salut, par laquelle se prolonge jusqu'à la fin des siècles sa médiation salvifique en vertu de l'Esprit Saint qu'il a envoyé. Le chrétien sait donc que, selon la volonté de Dieu, l'homme - qui, en tant que personne, est un être social - est appelé à établir le contact avec lui justement dans la communauté de l'Église. Et qu'il n'est pas possible de séparer médiation et Église, car celle-ci participe à la fonction du Christ médiateur entre Dieu et les hommes.
6 : Enfin, nous ne pouvons ignorer que le « non à l'Église » a très souvent des racines encore plus profondes, que ce soit dans les individus ou dans les groupes humains et les milieux - spécialement en certains secteurs culturels véritables ou présumés -, où il n'est pas difficile. aujourd'hui comme et peut-être plus qu'en d'autres temps, de trouver des attitudes de refus ou même d'hostilité. Au fond, il s'agit d'une psychologie qui se caractérise par une volonté de totale autonomie, qui naît du sentiment de l'autosuffisance personnelle ou collective selon laquelle on se considère comme indépendant de l'être supra-humain qui est proposé - ou même découvert intérieurement - comme l'auteur et le Seigneur de la vie, de la loi fondamentale, de l'ordre moral et donc comme source de la distinction entre le bien et le mal. Certains prétendent établir d'eux-mêmes ce qui est bon ou mauvais, et refusent donc d'être « dirigés par un autre », que ce soit un Dieu transcendant ou une Église qui le représente sur terre.
Cette position provient généralement d'une grande ignorance de la réalité. Dieu est conçu comme un ennemi de la liberté humaine, comme un patron tyrannique, alors que c'est justement lui qui a créé la liberté et qui en est l'ami le plus authentique. Ses commandements n'ont pas d'autre but que d'aider les hommes à éviter le pire et le plus honteux des esclavages, celui de l'immoralité ?, et de favoriser le développement de la vraie liberté. ! Sans une relation confiante avec Dieu, il n'est pas possible à la personne humaine de réaliser pleinement sa propre croissance spirituelle.
7. Nous ne devons donc pas nous étonner de constater qu'une attitude d'autonomie radicale engendre facilement une forme d'assujettissement bien pire que « l'hétéronomie » tant redoutée, c'est-à-dire une dépendance par rapport aux opinions d'autrui, aux liens idéologiques et politiques, aux pressions sociales, ou à ses propres inclinations et passions. Bien souvent, celui qui se croit - et se vante d'être - une personne indépendante, un homme libre de toute servitude, se révèle par la suite assujetti à l'opinion publique et aux autres formes anciennes et nouvelles de domination de l'esprit humain ! Il est facile de constater que l'on paye très cher la tentative de se passer de Dieu, ou la prétention de faire abstraction de la médiation du Christ et de l'Église. Il était nécessaire d'attirer l'attention sur ce problème pour conclure cette introduction au cycle de catéchèses sur l'Église que nous allons maintenant commencer. Répétons aujourd'hui encore une fois : « Oui à l’Église »,à cause de notre « oui au Christ ».
 
suivant