Royaume de Dieu, Royaume du Christ
1. Nous lisons dans la Constitution Lumen gentium, du Concile Vatican II, que « ceux qui croient dans le Christ, (Dieu) a voulu les appeler dans la sainte Église, qui..., préparée par l’histoire du peuple d’Israël et l’ancienne Alliance..., a été manifestée par l’effusion de l’Esprit Saint » (LG, 2). C’est à cette préparation de l’Église dans l’ancienne Alliance que nous avons consacré notre catéchèse précédente. Nous avons vu que, dans la conscience progressive qui fut celle d’Israël quant au dessein de Dieu, grâce aux révélations des prophètes et aux faits mêmes de son histoire, le concept d’un futur règne de Dieu s’est fait de plus en plus clair, un règne bien plus grand et bien plus universel que toutes les prévisions sur l’avenir de la dynastie davidique. Passons aujourd’hui à la considération d’un autre fait historique, plein de sens théologique : Jésus-Christ inaugure sa mission messianique par cette annonce : « Les temps sont accomplis et le Royaume de Dieu est proche » (Mc 1, 15). Ces paroles marquent l’entrée dans « la plénitude du temps », comme le dira saint Paul (cf. Ga 4, 4), et préparent le passage à la nouvelle Alliance, fondée sur le mystère de l’Incarnation rédemptrice du Fils et destinée à être une Alliance éternelle. Par la vie et la mission de Jésus-Christ, non seulement le royaume de Dieu « est proche » (Lc 10, 9), mais il est déjà présent dans le monde, il agit dans l’histoire de l’homme. C’est ce que dit Jésus lui-même : « Le Royaume de Dieu est au milieu de vous » (Lc 17, 21).
2. La différence de niveau et de qualité entre le temps de la préparation et celui de l’accomplissement – entre l’ancienne et la nouvelle Alliance –, c’est Jésus lui-même qui nous l’a fait connaître quand, parlant de son précurseur, Jean-Baptiste, il s’exprima en ces termes : « En vérité je vous le dis, parmi les enfants des femmes, il n’en a pas surgi de plus grand que Jean-Baptiste ; et cependant le plus petit dans le Royaume des Cieux est plus grand que lui » (Mt 11, 11). Depuis les rives du Jourdain (et de sa prison), Jean, certainement, a contribué plus que quiconque, plus même que les anciens prophètes, à la préparation immédiate des voies du Messie. Et pourtant, en un certain sens, il demeure encore sur le seuil du Royaume nouveau, entré dans le monde par la venue du Christ et en voie de manifestation par son ministère messianique. Ce n’est que par le Christ que les hommes deviennent les vrais « fils du Royaume » : du nouveau Royaume, bien supérieur à celui dont les juifs, ses contemporains, affirmaient être les héritiers naturels (cf. Mt 8, 12).
3. Le nouveau Royaume a un caractère éminemment spirituel. Pour y entrer, il faut se convertir et croire à l’Évangile, se libérer des puissances de l’esprit des ténèbres en se soumettant au pouvoir de l’Esprit de Dieu que le Christ apporte aux hommes. Comme le dit Jésus : « Si c’est par l’Esprit de Dieu que j’expulse les démons, c’est donc que le Royaume de Dieu est arrivé jusqu’à vous » (Mt 12, 28 ; cf. Lc 11, 20). La nature spirituelle et transcendante de ce Royaume est aussi exprimée par l’équivalent linguistique que nous trouvons dans les textes évangéliques : « Royaume des Cieux ». C’est une image extraordinaire qui laisse entrevoir l’origine et la fin du Royaume – les « Cieux » – et la dignité divino-humaine de Celui en qui le Royaume de Dieu se concrétise historiquement par l’Incarnation : le Christ.
4. Cette transcendance du Royaume de Dieu vient du fait qu’il tire son origine, non pas d’une initiative humaine, mais du plan, du dessein et de la volonté de Dieu lui-même. Jésus-Christ, qui le rend présent et le réalise dans le monde, n’est pas seulement un des prophètes envoyé par Dieu, mais le Fils consubstantiel au Père, qui s’est fait homme par l’Incarnation. Le Royaume de Dieu est le Royaume du Christ ; c’est le royaume des Cieux qui se sont ouverts sur la terre pour permettre aux hommes d’entrer dans ce nouveau monde de spiritualité et d’éternité. Jésus affirme : « Tout m’a été donné par mon Père... et personne ne connaît le Père sinon le Fils et celui à qui le Fils veut bien le révéler » (Mt 11, 27). « Comme le Père en effet a la vie en lui-même, de même a-t-il donné au Fils d’avoir aussi la vie en lui-même, et il lui a donné le pouvoir d’exercer le jugement parce qu’il est Fils d’homme » (Jn 5, 26-27). Avec le Père et le Fils, l’Esprit Saint travaille lui aussi à l’instauration du Royaume déjà en ce monde. Jésus lui-même le révèle : le Fils de l’homme « expulse les démons par l’Esprit de Dieu ; c’est donc que le Royaume de Dieu est arrivé jusqu’à vous » (Mt 12, 28).
5. Mais, bien qu’il soit instauré et se développe en ce monde, le Royaume de Dieu a sa finalité dans « les Cieux ». Transcendant dans son origine, il l’est aussi par sa fin, que l’on atteint dans l’éternité, à condition d’être fidèles au Christ dans la vie présente et tout au long du temps en devenir. Jésus nous en avertit quand il dit que, en conformité avec son œuvre de « jugement » (Jn 5, 27), le Fils de l’homme ordonnera, à la fin du monde, de ramasser « de son Royaume tous les scandales », c’est-à-dire toutes les iniquités commises dans le cadre du Royaume du Christ. Et alors, ajoute Jésus, « les justes resplendiront comme le soleil dans le royaume de leur Père » (Mt 13, 41. 43). Ce sera alors la réalisation pleine et définitive du « Royaume du Père », à qui le Fils remettra les élus sauvés par lui en vertu de la Rédemption et par l’action du Saint-Esprit. Le royaume messianique révèlera alors son identité avec le Royaume de Dieu (cf. Mt 25, 34 ; 1 Co 15, 24). Il y a donc un cycle historique du Royaume du Christ, Verbe incarné, mais l’alpha et l’oméga de ce Royaume, et on peut même dire le fond sur lequel il s’ouvre, vit, se développe et atteint son plein accomplissement, c’est le mysterium Trinitatis. Nous avons déjà dit, et nous le verrons encore en son temps, que le mysterium Ecclesiae plonge ses racines dans ce mystère.
6. Le point de passage et de liaison d’un mystère à l’autre, c’est le Christ qui, déjà dans l’ancienne Alliance, était annoncé à l’avance et attendu comme un Roi-Messie avec lequel s’identifiait le Royaume de Dieu. Dans la nouvelle Alliance, le Christ identifie le Royaume de Dieu avec sa personne et sa mission. En effet, non seulement il proclame que, avec lui, le Royaume de Dieu est dans le monde, mais il enseigne qu’il faut « abandonner pour le Royaume de Dieu » tout ce qui est le plus cher à l’homme (cf. Lc 18, 29-30) et, en un autre passage, qu’il faut abandonner tout cela « à cause de son nom » (cf. Mt 19, 29), ou bien « à cause de moi et de l’Évangile » (Mc 10, 29). Le Royaume de Dieu s’identifie donc avec le Royaume du Christ. Il est présent en lui, et c’est en lui qu’il se réalise. Et, de lui, il passe, de sa propre initiative, aux Apôtres, et par eux à tous ceux qui croiront en lui : « Je dispose pour vous du Royaume, comme le Père en a disposé pour moi » (Lc 22, 29). C’est un royaume qui consiste en une expansion du Christ même dans le monde, dans l’histoire des hommes, comme vie nouvelle que l’on puise en lui et qui est communiquée aux croyants en vertu de l’Esprit Saint-Paraclet, envoyé par lui (cf. Jn 1, 16 ; 7, 38-39 ; 15, 26 ; 16, 7).
7. Le royaume messianique, réalisé par le Christ dans le monde, se révèle et précise définitivement sa signification dans le contexte de la Passion et de la mort sur la Croix. Déjà, lors de l’entrée à Jérusalem, il se produisit un fait, voulu par le Christ, que Matthieu présente comme la réalisation d’une prédiction prophétique, celle de Zacharie, sur « le roi monté sur un âne, sur un ânon, le petit d’une ânesse » (Za 9, 9 ; Mt 21, 5). Dans l’esprit du Prophète, dans l’intention de Jésus et dans l’interprétation de l’évangéliste, le petit âne symbolisait la douceur et l’humilité. Jésus était le roi humble et doux qui entrait dans la cité davidique où, par son sacrifice, il réaliserait les prophéties sur la vraie royauté messianique.
Cette royauté devient tout à fait claire au cours de l’interrogatoire subi par Jésus devant le tribunal de Pilate. Les accusations portées contre Jésus sont qu’il « met le trouble dans notre nation, il empêche de payer les impôts à César et affirme qu’il est le Christ Roi » (Lc 23, 2). Aussi Pilate demande-t-il à l’accusé s’il est roi. Et voici la réponse du Christ : « Mon royaume n’est pas de ce monde. Si mon royaume était de ce monde mes gens auraient combattu pour que je ne sois pas livré aux juifs. Mais mon royaume n’est pas d’ici ». L’évangéliste raconte que, « alors, Pilate lui dit : donc, tu es roi ? Jésus répondit : Tu le dis, je suis roi. Je ne suis né et je ne suis venu dans le monde que pour rendre témoignage à la vérité. Quiconque est de la vérité écoute ma voix » (Jn 18, 36-37).
8. C’est une déclaration qui conclut toute l’ancienne prophétie qui court tout au long de l’histoire d’Israël et devient fait et révélation dans le Christ. Les paroles de Jésus nous font saisir les lueurs qui traversent l’obscurité du mystère condensé en ce trinôme : Royaume de Dieu, Royaume messianique, Peuple de Dieu convoqué dans l’Église. Dans ce sillage de lumière prophétique et messianique, nous pouvons mieux comprendre et répéter, avec une compréhension plus claire de ses paroles, la prière que Jésus nous a enseignée (Mt 6, 10) : « Que ton règne vienne ». C’est le Royaume du Père, entré dans le monde avec le Christ ; c’est le Royaume messianique qui, par l’action du Saint-Esprit, se développe dans l’homme et dans le monde pour remonter jusqu’au sein du Père, dans la gloire des Cieux.
L’œuvre de Jésus dans la fondation de l’Église
1. Conçue et voulue dans le dessein éternel du Père comme royaume de Dieu et de son Fils Jésus-Christ, le Verbe incarné, l’Église se réalise dans le monde comme un fait historique. Sans doute, elle est chargée de mystère et accompagnée de miracles dans son origine et, peut-on dire, tout au long de son histoire. Pourtant, elle rentre dans le cadre des faits constatables, documentés, dont on peut faire l’expérience. Sous cet aspect, l’Église commence avec le groupe des douze disciples que Jésus lui-même choisit parmi la multitude de ceux qui le suivent (cf. Mc 3, 13-19 ; Jn 6, 70 ; Ac 1, 2) et auxquels on donne le nom d’apôtres (cf. Mt 10, 1-5 ; Lc 6, 13). Jésus les appelle, les forme tout particulièrement et, finalement, les envoie dans le monde comme témoins et annonciateurs de son message, de sa Passion, de sa mort et de sa résurrection. En cela, ils sont les fondateurs de l’Église en tant que Royaume de Dieu, mais celle-ci, pourtant, a toujours son fondement en lui, le Christ (cf. 1 Co 3, 11 ; Ep 2, 20).
Après l’Ascension, un groupe de disciples est rassemblé autour des Apôtres et de Marie, dans l’attente de l’Esprit Saint promis par Jésus. En vérité, devant la « promesse du Père » énoncée encore une fois encore par Jésus alors qu’ils se trouvaient à table, promesse qui concernait un « baptême dans l’Esprit Saint » (Ac 1, 4-5), ils demandèrent au Maître ressuscité : « Seigneur, est-ce maintenant le temps où tu vas restaurer la royauté en Israël ? » (Ac 1, 6). Évidemment, leur psychologie était encore influencée par l’espoir d’un royaume messianique consistant en la restauration temporelle, attendue par Israël, d’un royaume davidique (cf. Mc 11, 10 ; Lc 1, 32-33). Devant cette attente, Jésus les avait dissuadés et avait réitéré sa promesse : « Vous recevrez la force de l’Esprit Saint, elle descendra sur vous et vous serez mes témoins à Jérusalem, dans toute la Judée et la Samarie, et jusqu’aux extrémités de la terre » (Ac 1, 8).
2. Le jour de la Pentecôte qui, de fête de la moisson (cf. Ex 23, 16), était devenu également pour Israël la fête du renouvellement de l’Alliance (cf. 2 Chr 15, 10-13), la promesse du Christ s’accomplit de la manière que nous connaissons ; sous l’action de l’Esprit Saint, le groupe des Apôtres et des disciples se ressoude et, autour d’eux, se réunissent les premières personnes converties par l’annonce des Apôtres, spécialement celle de Pierre. Ainsi commence la croissance de la première communauté chrétienne (Ac 2, 41) et l’Église de Jérusalem se constitue (cf. Ac 2, 42-47). Bien vite, elle grandit, s’étend à d’autres villes, régions, nations – jusqu’à Rome ! – soit en vertu de son dynamisme interne sous l’action de l’Esprit Saint, soit à cause des circonstances qui forcent les chrétiens à s’enfuir de Jérusalem et de la Galilée, et à s’éparpiller en diverses localités, soit encore par l’effort des Apôtres pour obéir au commandement du Christ concernant l’évangélisation universelle.
Tel est le fait historique, décrit par Luc dans les Actes des Apôtres, et confirmé par d’autres textes chrétiens et non chrétiens qui documentent la diffusion du christianisme et l’existence des diverses Églises dans tout le bassin méditerranéen – et au-delà – au cours des dernières décennies du premier siècle.
3. Le contexte historique de ce fait comporte un élément de mystère de l’Église dont parle le Concile Vatican II quand il écrit que, « pour accomplir la volonté du Père, le Christ a inauguré sur cette terre le Royaume des cieux, nous a révélé son propre mystère et, par son obéissance, a effectué la Rédemption. L’Église, qui est le règne de Dieu déjà mystérieusement présent, opère dans le monde, par la puissance de Dieu, sa croissance visible » (LG, 3). Ces paroles sont la synthèse de notre catéchèse précédente sur le commencement du royaume de Dieu sur la terre, dans le Christ et par le Christ, et, en même temps, elles indiquent que l’Église est appelée par le Christ à l’existence afin que ce royaume dure et se développe en elle et par elle tout au long de l’histoire de l’homme sur la terre.
Jésus-Christ qui, dès le commencement de sa mission messianique, a proclamé la conversion et a appelé à la foi : « Convertissez-vous et croyez à l’Évangile » (Mc 1, 15), a confié aux Apôtres et à l’Église la tâche de rassembler les hommes dans l’unité de cette foi, les invitant à entrer dans la communauté de foi qu’il a fondée.
4. La communauté de foi est en même temps une communauté de salut. Jésus a répété bien des fois : « Le Fils de l’homme est venu chercher et sauver ce qui était perdu » (Lc 19, 10). Il a su et a affirmé dès le début que sa mission était d’« annoncer aux pauvres une bonne nouvelle, aux prisonniers leur libération et aux aveugles la vue » (cf. Lc 4, 18). Il a su et a affirmé qu’il était envoyé par le Père comme sauveur (cf. Jn 3, 17 ; 12, 47). De là découle sa sollicitude particulière pour les pauvres et les pécheurs.
En conséquence, son Église devait, elle aussi, naître et se développer comme une communauté de salut. Le Concile Vatican II le souligne dans le décret Ad gentes : « Ce qui a été une fois prêché par le Seigneur ou accompli par lui pour le salut du genre humain, doit être proclamé et répandu jusqu’aux extrémités de la terre, en commençant par Jérusalem, de sorte que ce qui a été accompli une fois en vue du salut de tous, obtienne son résultat tout au long des âges » (AG, 3). C’est de cette exigence d’expansion du salut, exprimée par les Évangiles et les Actes des Apôtres, que découlent la mission et les missions de l’Église dans le monde entier.
5. Les Actes des Apôtres attestent que dans l’Église primitive, la communauté de Jérusalem, la vie de prière était intense et que les chrétiens se réunissaient pour la « fraction du pain » (Ac 2, 42 et s.) : une expression qui, dans le langage chrétien, signifiait le rite eucharistique initial (cf. 1 Co 10, 16 ; 11, 24 ; Lc 22, 19, etc.). En effet, Jésus a voulu que son Église soit la communauté du culte de Dieu en esprit et en vérité. Telle fut le nouveau sens du culte qu’il enseigna : « L’heure vient – et c’est maintenant – où les véritables adorateurs adoreront le Père en esprit et en vérité, car tels sont les adorateurs que cherche le Père » (Jn 4, 23). Jésus l’a dit lors de son entretien avec la Samaritaine. Mais ce culte en esprit et en vérité n’excluait pas l’aspect visible ; il n’excluait donc pas les signes et les rites liturgiques selon lesquels les premiers chrétiens se réunissaient soit au Temple (cf. Ac 2, 46) soit dans leurs maisons (cf. Ac 2, 46 ; 12, 12). Parlant avec Nicodème, Jésus lui-même avait fait allusion au rite du baptême : « En vérité, en vérité je te le dis : si quelqu’un ne renaît pas de l’eau et de l’Esprit, il ne peut entrer dans le royaume de Dieu » (Jn 3, 5). C’était le premier sacrement de la communauté nouvelle, grâce auquel se réalisait la renaissance par l’Esprit Saint et l’entrée dans le Royaume de Dieu, signifiée par le rite visible du bain d’eau (cf. Ac 2, 38. 41).
6. Le moment culminant du nouveau culte en esprit et en vérité était l’Eucharistie. L’institution de ce sacrement a été la clef de voûte de la formation de l’Église. En relation avec le banquet pascal d’Israël, Jésus a conçu et institué l’Eucharistie comme un banquet au cours duquel il se donnait sous les espèces de la nourriture et de la boisson : le pain et le vin, signes du partage de sa vie divine – la vie éternelle – avec les participants au banquet. Saint Paul exprime bien l’aspect ecclésial de la participation à l’Eucharistie, quand il écrit aux Corinthiens : « Le pain que nous rompons n’est-il pas communion au corps du Christ ? Parce qu’il n’y a qu’un seul pain, à plusieurs nous ne sommes qu’un corps, car tous nous participons à ce pain unique » (1 Co 10, 16-17).
Dès les origines, l’Église a compris que l’institution du sacrement au cours de la dernière Cène signifiait l’introduction des chrétiens au cœur même du Royaume de Dieu que le Christ, par son incarnation rédemptrice, avait inauguré et constitué dans l’histoire de l’homme. Les chrétiens savaient dès le début que ce royaume continue dans l’Église, particulièrement grâce à l’Eucharistie. Et celle-ci – en tant que sacrement de l’Église – était et est aussi l’expression la plus haute de ce culte en esprit et en vérité dont Jésus avait parlé lors de son entretien avec la Samaritaine. En même temps, l’Eucharistie-sacrement était et est un rite que Jésus a institué pour qu’il soit célébré par l’Église. En effet, il a dit au cours de la dernière Cène : « Faites ceci en mémoire de moi » (Lc 22, 19 ; cf. 1 Co 11, 24-25). Ce sont là les paroles dites la veille de sa passion et de sa mort sur la croix, dans le contexte d’un discours aux Apôtres où Jésus les instruisait et les préparait à son sacrifice. Ils le comprirent en ce sens. L’Église en tira la doctrine et la pratique de l’Eucharistie comme renouvellement non sanglant du sacrifice de la croix. Saint Thomas d’Aquin a exprimé cet aspect fondamental du sacrement de l’Eucharistie dans sa célèbre antienne : « O Sacrum Convivium, in quo Christus sumitur, recolitur memoria passionis eius » (Ô Banquet sacré, au cours duquel le Christ est mangé, sa Passion rappelée). Il y a ajouté ce que l’Eucharistie produit chez les participants au banquet, selon l’annonce de Jésus sur la vie éternelle : « mens impletur gratia, et futurae gloriae nobis pignus datur » (l’âme est comblée de grâce, et le gage de la gloire à venir nous est donné).
7. Le Concile Vatican II reprend en ces termes la doctrine de l’Église sur ce point : « Chaque fois qu’est célébré sur l’autel le sacrifice de la croix par lequel le Christ, notre Pâque, a été immolé (1 Co 5, 7), l’œuvre de notre Rédemption s’accomplit. En même temps, par le sacrifice du pain eucharistique, est représentée et réalisée l’unité des fidèles qui forment un seul corps dans le Christ (cf. 1 Co 10, 17) » (LG, 3).
Selon le Concile, la dernière Cène est le moment où le Christ, anticipant la mort sur la croix et la résurrection, donne naissance à l’Église : l’Église est engendrée en même temps que l’Eucharistie, en tant qu’elle est appelée « à cette union avec le Christ qui est la lumière du monde : nous venons de lui, nous vivons par lui, c’est vers lui que nous tendons » (LG, 3). Le Christ est tel surtout dans son sacrifice rédempteur. C’est alors qu’il réalise pleinement les paroles qu’il a dites un jour : « Le Fils de l’homme... n’est pas venu pour être servi mais pour servir et donner sa vie en rançon pour la multitude » (Mc 10, 45 ; Mt 20, 28). Il réalise alors l’éternel dessein du Père selon lequel le Christ « devait mourir… pour rassembler les enfants de Dieu qui étaient dispersés » (Jn 11, 51-52). Et donc, le Christ, par le sacrifice de la croix, est le centre de l’unité de l’Église, comme il l’avait prédit : « Quand j’aurai été élevé de terre, j’attirerai tous les hommes à moi » (Jn 12, 32). Par le sacrifice de la Croix renouvelé sur l’autel, le Christ demeure le centre générateur permanent de l’Église, en laquelle les hommes sont appelés à participer à sa vie éternelle pour parvenir un jour à partager sa gloire éternelle. Et futurae gloriae nobis pignus datur.
Le Royaume de Dieu dans les paraboles évangéliques
1. Les textes évangéliques illustrent l’enseignement de Jésus sur le Royaume de Dieu et son rapport à l’Église. Ils montrent par ailleurs de quelle manière les Apôtres l’ont prêché, comment l’Église des origines l’a conçu et y a cru. Ces textes font entrevoir le mystère de l’Église comme Royaume de Dieu. Le Concile Vatican II écrit : « Le mystère de la sainte Église se manifeste en sa fondation même. En effet, le Seigneur Jésus donna naissance à son Église en prêchant la Bonne Nouvelle, c’est-à-dire l’avènement du Royaume de Dieu… Ce Royaume se manifeste clairement aux yeux des hommes dans les paroles, les œuvres et la présence du Christ » (LG, 5). Ajoutons aujourd’hui à ce que nous avons dit à ce propos dans nos catéchèses précédentes, spécialement au cours de la dernière, d’autres réflexions sur l’enseignement que donne Jésus dans ses paraboles sur le Royaume, spécialement les paraboles qui ont tout spécialement pour but de nous faire comprendre sa signification, sa valeur essentielle.
2. Jésus dit : « Il en va du Royaume des Cieux comme d’un roi qui fit un festin de noces pour son fils » (Mt 22, 2). La parabole du repas de noces présente le Royaume de Dieu comme une initiative royale – et donc souveraine – de Dieu même. Elle inclut aussi le thème de l’amour et plus précisément de l’amour sponsal : le fils pour qui le père prépare le banquet de noces est l’époux.
Même si, dans cette parabole, l’épouse n’est pas nommée, les circonstances indiquent sa présence et laissent parfaitement comprendre qui elle est. Cela apparaîtra clairement dans d’autres textes du Nouveau Testament, qui identifient l’épouse avec l’Église (Jn 3, 29 ; Ap 21, 9 ; 2 Co 11, 2 ; Ep 5, 23. 27. 29).
3. Mais la parabole indique clairement qui est l’Époux : le Christ, qui réalise l’Alliance nouvelle du Père avec l’humanité. C’est une alliance d’amour, et le Royaume de Dieu apparaît comme une communion (communauté d’amour) que le Fils réalise selon la volonté du Père. Le « banquet » est l’expression de cette communion. Dans le contexte de l’économie du salut décrite par l’Évangile, il n’est pas difficile de découvrir en ce banquet nuptial une référence à l’Eucharistie : le sacrement de l’Alliance nouvelle et éternelle, le sacrement des noces du Christ avec l’humanité dans l’Église. 4. Même si l’Église, en tant qu’Épouse, n’est pas nommée dans la parabole, on trouve dans ce contexte d’autres éléments qui nous rappellent ce que l’Évangile nous dit sur l’Église comme Royaume de Dieu. Ainsi l’universalité de l’invitation divine : « Le roi dit à ses serviteurs : conviez aux noces tous ceux que vous pourrez trouver » (Mt 22, 9).
Parmi les invités au banquet nuptial du Fils manquent ceux qui avaient été choisis en premier, ceux qui devaient être les invités, selon la tradition de l’ancienne Alliance. Ceux-ci refusent de participer au banquet de la nouvelle Alliance, en avançant divers prétextes. Alors Jésus fait dire au roi, le maître de maison : « Beaucoup sont appelés, mais peu sont élus » (Mt 22, 14). Pour les remplacer, l’invitation est adressée à beaucoup d’autres, qui remplissent la salle du banquet. Ce détail fait penser à cette autre parole d’avertissement prononcée par Jésus : « Eh bien ! je vous dis que beaucoup viendront du levant et du couchant, prendre place au festin avec Abraham, Isaac et Jacob dans le Royaume des Cieux, tandis que les fils du Royaume seront jetés dans les ténèbres extérieures » (Mt 8, 11-12). On voit bien ici comment l’invitation devient universelle : Dieu entend conclure la nouvelle Alliance en son Fils non plus avec le seul peuple élu, mais avec l’humanité tout entière.
5. La suite de la parabole indique que la participation définitive au banquet nuptial est liée à certaines conditions essentielles. Il ne suffit pas d’être entré dans l’Église pour être sûr du salut éternel : « Mon ami, comment es-tu entré ici sans avoir une tenue de noces ? » (Mt 22, 12), demande le roi à l’un des invités. La parabole qui, à ce point, semble passer du problème du refus historique de l’élection, de la part du peuple d’Israël, au comportement individuel de quiconque est appelé et donc au jugement qui sera prononcé sur son attitude, ne précise pas la signification de cet « habit ». Mais on peut dire que l’explication se trouve dans l’ensemble de l’enseignement du Christ. L’Évangile, en particulier le discours sur la montagne, parle du commandement de l’amour qui est le principe de la vie divine et de la perfection, selon le modèle du Père : « Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait » (Mt 5, 48). Il s’agit de ce « commandement nouveau » qui, comme l’enseigne Jésus, consiste en ceci : « Comme je vous ai aimés, aimez-vous les uns les autres » (Jn 13, 34). Il semble donc que l’on puisse conclure que « l’habit nuptial », comme condition pour participer au banquet, est bien l’amour.
C’est ce que confirme une autre parabole sur le jugement final, et donc de caractère eschatologique. Seuls ceux qui mettent en pratique le commandement de l’amour par les œuvres de miséricorde spirituelle et corporelle pour le bien du prochain, peuvent prendre part au banquet du Royaume de Dieu : « Venez les bénis de mon Père, recevez en héritage le Royaume qui a été préparé pour vous depuis la fondation du monde » (Mt 25, 34).
6. Une autre parabole nous fait comprendre qu’il n’est jamais trop tard pour entrer dans l’Église. L’invitation de Dieu est adressée à l’homme jusqu’au dernier moment de son existence. C’est la parabole bien connue des ouvriers de la vigne : « Il en va du Royaume des Cieux comme d’un propriétaire qui sortit au point du jour afin d’embaucher des ouvriers pour sa vigne » (Mt 20, 1). Il sort encore plusieurs fois, à divers moments de la journée, jusqu’à la dernière heure. Et à tous est donné un salaire par lequel, en ne tenant pas compte du rapport de stricte justice, le propriétaire veut manifester tout son amour généreux. On pense alors, à ce propos, à l’émouvant épisode que nous raconte l’évangéliste Luc sur le « bon Larron » crucifié au côté de Jésus, au Golgotha. Pour lui, l’invitation s’est manifestée comme une initiative miséricordieuse de Dieu alors que, sur le point d’expirer, il disait : « Jésus, souviens-toi de moi lorsque tu viendras avec ton Royaume ». Et il entendit de la bouche même du Rédempteur-Époux, condamné à mourir en croix : « En vérité, je te le dis, aujourd’hui tu seras avec moi dans le Paradis » (Lc 23, 42-43).
7. Citons encore une parabole de Jésus : « Le Royaume des Cieux est semblable à un trésor qui était caché dans un champ et qu’un homme vient à trouver : il le cache à nouveau, s’en va ravi de joie vendre tout ce qu’il possède, et achète ce champ » (Mt 13, 44). Pareillement, le marchand à la recherche de belles perles « trouve une perle de grande valeur ; il va, vend tout ce qu’il possède, et il l’achète » (Mt 13, 45). Cette parabole inculque à ceux qui sont appelés une grande vérité : pour être digne d’être invité au banquet royal de l’Époux, il faut montrer que l’on est conscient de la suprême valeur de ce qui est offert. D’où aussi la disponibilité à tout sacrifier pour le Royaume des Cieux, qui a plus de valeur que n’importe quelle chose. Aucun prix de biens terrestres ne lui est comparable. On peut tout abandonner, sans revenir en arrière, si l’on prend part au banquet du Christ-Époux. C’est la condition essentielle de la pauvreté et du détachement que, avec toutes les autres, nous indique Jésus, que ce soit quand il appelle heureux « les pauvres en esprit », « les doux », « ceux qui sont persécutés pour la justice », parce que « le Royaume des Cieux est à eux » (cf. Mt 5, 3. 10), ou lorsqu’il présente un enfant comme « le plus grand dans le Royaume des Cieux » : « Si vous ne retournez à l’état des enfants, vous n’entrerez pas dans le Royaume des Cieux. Qui donc se fera petit comme ce petit enfant-là, celui-là est le plus grand dans le Royaume des Cieux » (Mt 18, 2-4).
8. Avec le Concile Vatican II, nous pouvons conclure que par les paroles et les œuvres du Christ, spécialement par l’enseignement en paraboles, « le Royaume de Dieu s’est clairement manifesté aux hommes » (LG, 5). En prêchant l’avènement de ce Royaume, le Christ a fondé son Église et a manifesté ce qu’était son mystère divin le plus profond (cf. LG, 5).