Le service pastoral des évêques
1. En plus du service prophétique et du service sacramentel des évêques, auxquels nous avons consacré les catéchèses précédentes, il existe un service pastoral, au sujet duquel nous lisons dans le Concile Vatican II : « Chargés des Églises particulières comme vicaires et légats du Christ, les évêques les dirigent par leurs conseils, leurs encouragements, leurs exemples, mais aussi par leur autorité et par l’exercice du pouvoir sacré, dont l’usage cependant ne leur appartient qu’en vue de l’édification en vérité et en sainteté de leur troupeau, se souvenant que celui qui est le plus grand doit se faire comme le plus petit, et celui qui commande, comme le serviteur (cf. Lc 22, 26-27) » (LG, 27). C’est un enseignement admirable, qui tourne autour de ce principe fondamental : dans l’Église, l’autorité a pour but l’édification. C’est ainsi que la concevait saint Paul qui, écrivant aux Corinthiens, parlait de « notre pouvoir, que le Seigneur nous a donné pour votre édification et non pour votre ruine » (2 Co 10, 8). Et c’est encore aux membres de cette communauté qui lui était si chère qu’il manifestait l’espoir de ne pas être obligé d’agir avec sévérité « selon le pouvoir que le Seigneur m’a donné pour édifier et non pour détruire » (2 Co 13, 10).
Ce but d’édification exige de la part de l’évêque patience et indulgence. Il s’agit de « l’édification en vérité et en sainteté de son troupeau », comme le dit le Concile : la vérité de la doctrine évangélique et la sainteté telles qu’elles ont été vécues, voulues et proposées par le Christ.
2. On doit insister sur le concept de « service » qui vaut pour tout « ministère » ecclésiastique, à commencer par celui des évêques. Oui, l’Épiscopat est davantage un service qu’un honneur. Et s’il est aussi un honneur, il l’est lorsque l’évêque, successeur des Apôtres, sert dans un esprit d’humilité évangélique, à l’exemple du Fils de l’homme qui donne cet avertissement aux Douze : « Que le plus grand parmi vous se comporte comme le plus jeune, et celui qui gouverne comme celui qui sert » (Lc 22, 26). « Celui qui voudra devenir grand parmi vous, sera votre serviteur, et celui qui voudra être le premier parmi vous sera l’esclave de tous. Aussi bien, le Fils de l’homme lui-même n’est pas venu pour être servi mais pour servir et donner sa vie en rançon pour une multitude » (Mc 10, 44-45 ; cf. Mt 20, 27-28).
3. Dans le décret Christus Dominus, le Concile ajoute : « Dans l’exercice de leur charge de père et de pasteur, que les évêques soient au milieu de leur peuple comme ceux qui servent, de bons pasteurs connaissant leurs brebis et que leurs brebis connaissent, de vrais pères qui s’imposent par leur esprit d’amour et de dévouement envers tous et dont l’autorité reçue d’en haut rencontre une adhésion unanime et reconnaissante. Ils rassembleront et animeront toute la grande famille de leur troupeau, en sorte que tous, conscients de leurs devoirs, vivent et agissent dans une communion de charité » (CD, 16).
4. C’est dans cette lumière du service « en bons pasteurs », qu’il faut comprendre l’autorité que l’évêque possède en propre, même si elle est toujours soumise à celle du Souverain Pontife. Nous lisons dans la Constitution Lumen gentium que « ce pouvoir qu’ils (les évêques) exercent personnellement au nom du Christ est un pouvoir propre, ordinaire et immédiat : il est soumis cependant dans son exercice à la régulation dernière de l’autorité suprême de l’Église et, en considération de l’utilité de l’Église ou des fidèles, il peut être, par cette autorité, resserré en certaines limites. En vertu de ce pouvoir, les évêques ont le droit sacré et devant Dieu le devoir, de porter des lois pour leurs sujets, de rendre les jugements et de régler tout ce qui concerne l’ordre du culte et de l’apostolat » (LG, 27).
Il s’agit assurément d’une véritable autorité qui doit être entourée de respect, et à laquelle doivent être dociles et obéissants, aussi bien le clergé que les fidèles dans le domaine du gouvernement ecclésial. Mais cela dit, il s’agit d’une autorité dans une fonction pastorale.
5. Au sujet de cette charge pastorale de leur troupeau, qui comporte une responsabilité corrélative personnelle pour le développement de la vie chrétienne du peuple qui leur est confié, le Concile dit qu’aux évêques « la charge pastorale, c’est-à-dire le soin habituel et quotidien de leurs brebis, leur est pleinement remise ; on ne doit pas les considérer comme les vicaires des Pontifes romains, car ils exercent un pouvoir qui leur est propre et, en toute vérité, sont, pour les peuples qu’ils dirigent, des chefs » (LG, 27).
Comme on le voit, le Concile n’hésite pas à affirmer qu’à chaque évêque revient une vraie autorité sur son propre diocèse, ou Église locale. Mais il souligne aussi avec vigueur l’autre point fondamental pour l’unité et la catholicité de l’Église : à savoir la communion « cum Petro » de chaque évêque particulier et de tout le « corpus Episcoporum », qui est aussi communion « sub Petro », en vertu du principe ecclésiologique (que l’on tend parfois à ignorer), selon lequel le ministère du successeur de Pierre appartient à l’essence de chaque Église particulière comme « à partir du dedans », à savoir comme une exigence de la constitution même de l’Église, et non comme quelque chose de superposé à partir du dehors, éventuellement pour des raisons historiques, sociologiques, pratiques. Ce n’est pas une question d’adaptation aux conditions des temps, mais de fidélité à la volonté du Christ au sujet de son Église. La fondation de l’Église sur le roc de Pierre, l’attribution à Pierre d’une primauté qui se prolonge dans ses successeurs comme évêques de Rome, comportent le lien avec l’Église universelle et avec son centre dans l’Église romaine, comme élément constitutif de l’Église particulière et condition de son essence même d’Église. Tel est le pivot fondamental d’une bonne théologie de l’Église locale.
6. Par ailleurs, le pouvoir des évêques n’est pas menacé par celui du Pontife romain. Comme le dit le Concile, « leur pouvoir n’est nullement effacé par le pouvoir suprême et universel ; au contraire, il est affermi, renforcé et défendu par lui, la forme établie par le Christ Seigneur pour le gouvernement de son Église étant indéfectiblement assurée par l’Esprit Saint » (LG, 27).
Il en découle que les rapports entre les évêques et le Pape ne peuvent qu’être des rapports de coopération et d’aide réciproque, dans un climat d’amitié et de confiance fraternelle telles qu’on peut les découvrir – et aussi l’expérimenter – dans la réalité ecclésiale d’aujourd’hui.
7. À l’autorité de l’évêque correspond la responsabilité de pasteur pour laquelle il se sent engagé, à l’exemple du Bon Pasteur, à donner sa vie, chaque jour, pour le bien du troupeau. Associé à la Croix du Christ, il est appelé à offrir de nombreux sacrifices personnels pour l’Église. Dans ces sacrifices, se concrétise cet engagement de charité parfaite auquel il est appelé par le status même dans lequel l’a placé la consécration épiscopale. C’est en cela que consiste la spiritualité spécifique de l’évêque en tant que suprême imitation du Christ Bon Pasteur, et participation la plus haute à sa charité.
L’évêque est donc appelé à imiter le Christ Pasteur, en se laissant guider par la charité à l’égard de tous. Le Concile recommande de manière particulière la disposition à l’écoute : « Qu’il ne répugne pas à écouter ceux qui dépendent de lui, les entourant comme de vrais fils et les exhortant à travailler avec lui avec ardeur » (LG, 27). Chez l’évêque, doivent ressortir toutes les qualités exigées pour la communication et la communion avec ses fils et ses frères : la compréhension et la compassion pour les misères spirituelles et corporelles ; la volonté d’aider et de secourir, d’encourager et de développer la coopération ; et surtout l’amour universel sans exceptions, sans restrictions ou réserves.
8. Tout cela, selon le Concile, doit se concrétiser spécialement dans l’attitude de l’évêque à l’égard de ses frères dans le sacerdoce ministériel : « Que les évêques entourent les prêtres d’une charité particulière, puisqu’ils assument pour une part leurs charges et leurs soucis et qu’ils s’y consacrent chaque jour avec tant de zèle ; il leur faut les traiter comme des fils et des amis, être prêts à les écouter, entretenir avec eux des relations confiantes et promouvoir ainsi la pastorale d’ensemble du diocèse tout entier » (CD, 16). Mais le Concile rappelle aussi les charges des pasteurs concernant les laïcs : « Dans l’exercice de cette sollicitude pastorale, qu’ils réservent à leurs fidèles la part qui leur revient dans les affaires de l’Église, reconnaissant leur devoir et leur droit de travailler activement à l’édification du Corps mystique du Christ » (CD, 16). Et il ajoute une note sur la dimension universelle de cet amour qui doit animer le ministerium episcopale : « Les évêques doivent entourer d’amour les frères séparés, recommandant aux fidèles de se comporter à leur égard avec beaucoup d’humanité et de charité, et encourageant aussi l’œcuménisme tel que l’Église le comprend. Les non-baptisés également leur seront chers, afin qu’à leurs yeux aussi resplendisse la charité du Christ Jésus, de qui les évêques sont, devant tous, les témoins » (CD, 16, 9).
9. À partir des textes du Concile, on relève donc une image de l’évêque qui se détache dans l’Église par la grandeur de son ministère et par la noblesse de son esprit de bon pasteur. Une telle condition l’astreint à des devoirs exigeants et difficiles, et à de profonds sentiments d’amour pour le Christ et ses frères. C’est une mission difficile à un point tel que, pour cette raison aussi, il doit y avoir à l’égard de l’évêque, de la part de tous les diocésains, amour, docilité, collaboration pour l’avènement du Royaume de Dieu. C’est à juste titre, que le Concile conclut à ce sujet : « Quant aux fidèles, ils doivent s’attacher à leur évêque comme l’Église à Jésus-Christ et comme Jésus-Christ à son Père, afin que toutes choses conspirent dans l’unité et soient fécondes pour la gloire de Dieu (cf. 2 Co 4, 15) » (LG, 27).
Le ministère de Pierre et la succession apostolique
1. Nous avons vu que, selon l’enseignement du Concile qui reprend la doctrine traditionnelle de l’Église, il existe un « ordre des évêques qui succède au collège apostolique dans le magistère et le gouvernement pastoral », et que, plus encore, ce collège épiscopal « dans lequel se perpétue le corps apostolique, constitue, lui aussi, en union avec le Pontife romain, son chef, et jamais en dehors de ce chef, le sujet d’un pouvoir suprême et plénier sur toute l’Église, pouvoir cependant qui ne peut s’exercer qu’avec le consentement du Pontife romain » (LG, 22).
Ce texte du Concile Vatican II nous parle du ministère pétrinien de l’évêque de Rome dans l’Église en tant que chef du collège épiscopal. C’est à ce point important et suggestif que nous lui consacrerons l’ensemble des catéchèses que nous commençons aujourd’hui, en nous proposant d’en faire une présentation claire et cohérente, dans laquelle le sentiment des limites personnelles s’associe à celui de la responsabilité qui découle du mandat de Jésus à Pierre et, en particulier, de la réponse du Maître divin à la profession de foi de Pierre près de Césarée de Philippe (Mt 16, 13-19).
2. Réexaminons le texte et le contexte de ce dialogue important, que nous transmet l’évangéliste Matthieu. Après avoir demandé : « Au dire des gens, qu’est le Fils de l’homme ? » (Mt 16, 13), Jésus s’adresse plus directement à ses Apôtres : « Pour vous, qui suis-je ? » (Mt 16, 15). Le fait que ce soit Simon qui réponde au nom des Douze est déjà significatif : « Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant » (Mt 16, 13-16). On pourrait penser que Simon se fait le porte-parole des Douze du fait de sa personnalité plus affermie et plus impulsive. Il est possible que, dans une certaine mesure, ce facteur entre aussi en jeu. Mais Jésus attribue la réponse à une révélation spéciale faite par le Père céleste : « Tu es heureux, Simon fils de Jonas, car cette révélation t’est venue, non de la chair et du sang, mais de mon Père qui est dans les cieux » (Mt 16, 17). Au-delà de tous les éléments liés au tempérament, au caractère, à l’appartenance ethnique, à la condition sociale (« la chair et le sang »), Simon bénéficie d’une illumination et d’une inspiration d’en haut, que Jésus qualifie de « révélation ». C’est en vertu de cette révélation que Simon fait la profession de foi au nom des Douze.
3. Et voici la déclaration de Jésus qui, dans la même forme solennelle, laisse transparaître le sens, impliquant et constitutif, que le Maître entend lui donner : « Moi, je te dis : Tu es Pierre » (Mt 16, 18). Oui, la déclaration est solennelle : « Moi, je te dis ». Elle engage l’autorité souveraine de Jésus. C’est une parole de révélation, et d’une révélation efficace, qui accomplit ce qu’il dit. Un nouveau nom est donné à Simon, signe d’une nouvelle mission. L’imposition de ce nom est confirmée par Marc (3, 16) et par Luc (6, 14), dans le récit du choix des Douze. Jean également y fait allusion, en précisant que Jésus a employé le mot araméen « Kefa », traduit en grec par Petros (Jn 1, 42).
Rappelons que le terme araméen Kefa (Cephas), utilisé par Jésus, de même que sa traduction grecque petra, signifie « roc ». Dans le Discours sur la montagne, Jésus avait pris l’exemple de « l’homme sage qui a construit sa maison sur le roc » (Mt 7, 24). S’adressant maintenant à Simon, Jésus lui déclare que, grâce à sa foi, don de Dieu, il a la solidité du roc, sur lequel il est possible de construire un édifice inébranlable. Jésus exprime ensuite sa décision de construire sur ce roc un tel édifice, c’est-à-dire l’Église.
Dans d’autres endroits du Nouveau Testament, nous trouvons des images analogues, même si elles ne sont pas identiques. Dans certains passages, Jésus est même appelé, non le « roc » sur lequel on construit, mais la « pierre » avec laquelle se fait la construction : « pierre angulaire » qui assure la cohésion de l’édifice. Le bâtisseur n’est pas alors Jésus, mais Dieu le Père (cf. Mt 12, 10-11 ; 1 P 2, 4-7). Les perspectives sont donc différentes. La perspective dans laquelle se place saint Paul est encore autre, lorsqu’il rappelle aux Corinthiens que « tel un bon architecte » il a « posé le fondement » de leur Église et précise ensuite que ce fondement, c’est « Jésus-Christ » (cf. 1 Co 3, 10-11). Cependant, à travers la diversité des perspectives particulières, il est possible de percevoir une parenté de fond qui permet de conclure que Jésus, avec l’imposition d’un nouveau nom, a rendu Simon Pierre participant de sa qualité de fondement. Il y a, entre le Christ et Pierre, un rapport institutionnel qui a des racines dans la réalité profonde où la vocation divine se traduit en mission spécifique conférée par le Messie.
4. Jésus continue en affirmant : « Sur cette pierre je bâtirai mon Église et les Portes des Enfers ne tiendront pas contre elle » (Mt 16, 18). Ce sont des paroles qui attestent la volonté de Jésus d’édifier son Église avec une référence essentielle à la mission et au pouvoir spécifique qu’Il conférera à Simon le moment venu. Jésus définit Simon Pierre comme le fondement sur lequel l’Église sera construite. Le rapport entre le Christ et Pierre se reflète ainsi sur le rapport entre Pierre et l’Église. Il lui confère sa valeur et en dévoile le sens théologique et spirituel, qui, objectivement et ecclésialement, est à la base du sens juridique.
Matthieu est le seul évangéliste à nous rapporter cette parole, mais il faut rappeler à ce propos que Matthieu est aussi le seul qui a recueilli les souvenirs qui se rapportent en particulier à Pierre (cf. Mt 14, 28-31), probablement à l’adresse des communautés pour lesquelles il écrivait son Évangile, et auxquelles il voulait inculquer le concept nouveau, présent en Pierre, de « l’assemblée convoquée » au nom du Christ. Par ailleurs, le « nouveau nom » de Pierre, donné par Jésus à Simon, est confirmé par les autres évangélistes, sans aucune différence avec la signification du nom expliquée par Matthieu. On ne voit pas, du reste, quelle autre signification il pourrait avoir.
5. Le texte de l’évangéliste Matthieu (16, 15-18), qui présente Pierre comme le fondement de l’Église, a été l’objet de nombreuses discussions qu’il serait long de rapporter, et aussi de controverses qui découlent plus de la difficulté de comprendre la mission et le pouvoir de Pierre et de ses successeurs que de preuves fondées sur les manuscrits bibliques et sur la tradition chrétienne. Sans entrer dans les détails, nous nous contenterons de faire observer que les paroles de Jésus rapportées par Matthieu ont une connotation indubitablement sémitique, perceptible également dans les traductions grecque et latine ; et, par ailleurs, elles contiennent une nouveauté inexplicable dans le contexte culturel et religieux du judaïsme tel que le présente l’évangéliste. En effet, à aucun chef religieux du judaïsme contemporain n’est attribuée la qualité de pierre, de fondement. Jésus, au contraire, l’attribue à Pierre. Voilà la grande nouveauté introduite par Jésus. Cela ne pouvait être le fruit d’une intervention humaine, ni de Matthieu, ni d’auteurs postérieurs.
6. Nous devons aussi préciser que la « Pierre » dont parle Jésus est précisément la personne de Simon. Jésus lui dit : « Tu es Pierre ». Le contexte de cette déclaration nous fait comprendre encore mieux le sens de ce « Tu-personne ». Après que Simon eut dit qui est Jésus, Jésus dit qui est Simon, puis il dit son projet d’édifier l’Église. Il est vrai que Simon a été appelé Pierre après la profession de foi ; et cela implique une relation entre la foi et le rôle de pierre conféré à Simon. Mais la qualité de pierre est attribuée à la personne de Simon, non à son action, si noble et agréable soit-elle à Jésus. Le mot Pierre exprime la permanence et l’efficience de l’être ; il s’applique, par conséquent, à la personne, plutôt qu’à son action, nécessairement passagère. Cela est confirmé par ce que Jésus dit par la suite quand il déclare que les Portes des Enfers, c’est-à-dire les puissances de la mort, ne tiendront pas « contre elle ». Cette expression peut faire référence à l’Église où à la pierre. Quoi qu’il en soit, en suivant la logique du discours, l’Église fondée sur la pierre ne pourra être détruite. La pérennité de l’Église est liée à la pierre. Le rapport Pierre-Église reproduit le lien entre l’Église et le Christ. En effet, Jésus dit « Mon Église ». Il signifie par là que l’Église sera toujours l’Église du Christ, l’Église qui appartient au Christ. Elle ne devient pas l’Église de Pierre. Mais, comme Église du Christ, elle est édifiée sur Pierre qui est Kefa au nom et en vertu du Christ.
7. L’évangéliste Matthieu rapporte une autre métaphore à laquelle Jésus a recours pour expliquer à Simon Pierre – et aux autres Apôtres – ce qu’il veut faire de lui : « Je te donnerai les clefs du Royaume des Cieux » (Mt 16, 19). Nous notons également ici que, selon la tradition biblique, Jésus est le Messie qui possède les clefs du Royaume. En effet, l’Apocalypse, en reprenant les expressions du prophète Isaïe, présente le Christ comme « le Saint, le Vrai, celui qui détient la clef de David ; s’il ouvre, nul ne fermera, et s’il ferme, nul n’ouvrira » (Ap 3, 7). Le texte d’Isaïe (22, 22), qui concerne un cerain Élyaqim, est considéré comme une expression prophétique de l’ère messianique, dans laquelle la « clef » sert pour ouvrir ou fermer non la maison de David (comme édifice ou comme dynastie), mais le « Royaume des cieux » : cette réalité nouvelle et transcendante annoncée et apportée par Jésus. En effet, Jésus est Celui qui, selon la Lettre aux Hébreux, « est entré, par son sacrifice, dans le sanctuaire céleste » (cf. 9, 24) : il en possède les clefs et en ouvre la porte. Ces clefs, Jésus les remet à Pierre, qui reçoit ainsi le pouvoir sur le Royaume, pouvoir qu’il exercera au nom du Christ, comme son intendant et comme chef de l’Église, la maison qui rassemble les croyants en Christ, les fils de Dieu.
8. En effet, Jésus dit à Pierre : « Quoi que tu lies sur la terre, ce sera tenu dans les cieux pour lié, et quoi que tu délies sur la terre, ce sera tenu dans les cieux pour délié » (Mt 16, 19). C’est une autre manière pour Jésus de manifester sa volonté de conférer à Simon Pierre un pouvoir universel et absolu, garanti et authentifié par une approbation céleste. Il ne s’agit pas seulement du pouvoir d’énoncer des points de doctrine ou des directives générales d’action : selon Jésus, c’est le pouvoir « de délier et de lier », c’est-à-dire de prendre toutes les mesures que requièrent la vie et le développement de l’Église. L’opposition « lier-délier » sert à montrer la totalité du pouvoir.
Mais il faut ajouter tout de suite que le but de ce pouvoir est d’ouvrir l’accès au Royaume, non de le fermer : « ouvrir », c’est-à-dire rendre possible l’entrée dans le Royaume des cieux, et non y opposer des obstacles qui équivaudraient à une « fermeture ». Tel est le but propre du ministère de Pierre, enraciné dans le sacrifice rédempteur du Christ., venu pour sauver et être la Porte et le Pasteur de tous dans la communion de l’unique Bercail (cf. Jn 10, 7.11.16). Par son sacrifice, le Christ est devenu « la porte des brebis », à l’image de celle qui fut construite par Élyashib, le grand prêtre, avec ses frères prêtres, occupés à rebâtir les remparts de Jérusalem, au milieu du Ve siècle avant Jésus-Christ (cf. Ne 3, 1). Le Messie est la vraie Porte de la Nouvelle Jérusalem, construite avec son sang versé sur la croix. Il a confié les clefs de cette Porte à Pierre, pour qu’il soit le ministre de son pouvoir salvifique dans l’Église.
La mission de Pierre : affermir ses frères
1. Au cours de la dernière Cène, Jésus adresse à Pierre une parole qui mérite une attention particulière. Sans doute, elle se rapporte à la situation dramatique de cet instant, mais elle a une valeur fondamentale pour l’Église de toujours, dans la mesure où elle appartient au recueil des derniers enseignements et recommandations que Jésus a donnés à ses disciples durant sa vie terrestre.
En annonçant à l’avance à Pierre le triple reniement auquel, par peur, il en arrivera durant la Passion, Jésus lui prédit aussi qu’il dépassera la crise de cette nuit : « Simon, Simon, voici que Satan vous a réclamés pour vous cribler comme le froment ; mais moi j’ai prié pour toi, afin que ta foi ne défaille pas. Toi donc, quand tu seras revenu, affermis tes frères » (Lc 22, 31-32). Dans ces paroles, il y a l’assurance donnée à Simon d’une prière spéciale de Jésus pour la persévérance de sa foi ; mais on y trouve aussi l’annonce de la mission qui lui est confiée d’affermir ses frères dans la foi. L’authenticité des paroles de Jésus n’apparaît pas seulement dans le souci de Luc de recueillir des informations sûres et de les exposer dans un récit qui résiste également à la critique, comme cela résulte du prologue de son Évangile, mais elle apparaît aussi dans cette espèce de paradoxe que contiennent ces paroles : Jésus déplore la faiblesse de Pierre et, en même temps, il lui confie la mission d’affermir les autres. Le paradoxe montre la grandeur de la grâce qui est à l’œuvre dans les hommes – en l’occurrence, en Pierre – bien au-delà des possibilités offertes par leur capacité, leurs vertus et leurs mérites ; il montre donc la conscience et la détermination de Jésus dans le choix de Pierre. L’évangéliste Luc, prudent et attentif au sens des paroles et des choses, n’hésite pas à rapporter ce paradoxe messianique.
2. Le contexte dans lequel se trouvent ces paroles adressées par Jésus à Pierre, au cours de la dernière Cène, est aussi très significatif. Il vient de dire aux Apôtres : « Vous êtes, vous, ceux qui sont demeurés constamment avec moi dans mes épreuves ; et moi je dispose pour vous du Royaume, comme mon Père en a disposé pour moi » (Lc 22, 28-29). Le verbe grec diatithemai (= préparer, disposer) a un sens fort, comme celui de disposer de manière efficace, et il dit la réalité du Règne messianique établi par le Père céleste et transmis aux Apôtres. Les paroles de Jésus se réfèrent sans doute à la dimension eschatologique du Royaume, lorsque les Apôtres seront appelés à « juger les douze tribus d’Israël » (Lc 22, 30). Elles sont pourtant valables aussi pour la période actuelle, pour le temps de l’Église ici-bas. Et c’est un temps d’épreuve. C’est la raison pour laquelle Jésus assure Simon Pierre de sa prière, afin que, dans cette épreuve, le prince de ce monde ne prévale pas : « Voici que Satan vous a réclamés, pour vous cribler comme le froment » (Lc 22, 31). La prière du Christ est indispensable particulièrement pour Pierre, compte tenu de l’épreuve qui l’attend et de la tâche que Jésus lui confie. À celle-ci correspondent les mots : « Affermis tes frères » (Lc 22, 32).
3. La perspective dans laquelle doit être envisagée la fonction de Pierre – comme toute la mission de l’Église – est donc historique et en même temps eschatologique. C’est une fonction dans l’Église et pour l’Église dans l’histoire, où il y a des épreuves à surmonter, des changements à affronter, des situations culturelles, sociales et religieuses dans lesquelles il faut œuvrer : mais tout est en fonction du Royaume des cieux, déjà préparé et disposé par le Père comme terme final de tout le chemin historique et de toutes les expériences personnelles et sociales. Le « Royaume » transcende l’Église dans son pèlerinage terrestre ; il en transcende les fonctions et les pouvoirs. Il transcende également Pierre et le Collège apostolique, et par conséquent leurs successeurs dans l’épiscopat. Et pourtant, il est déjà dans l’Église ; il est déjà à l’œuvre et se développe dans l’étape historique et la situation terrestre de son existence, de sorte qu’il est déjà bien plus qu’une institution et une structure sociale. Il y a en lui la présence de l’Esprit-Saint, essence de la nouvelle Loi, selon saint Augustin (cf. De spiritu et littera, 21) et saint Thomas d’Aquin (cf. Somme théologique I-II, q. 106, a. 1). Mais cette présence n’exclut pas, et au contraire exige, au niveau ministériel, ce qui est visible, institutionnel, la hiérarchie.
Tout le Nouveau Testament, gardé et proclamé par l’Église, est en fonction de la grâce et du Royaume des cieux. C’est dans cette perspective que se situe le ministère de Pierre. Jésus annonce à Simon Pierre ce devoir de service après qu’il eût fait ses professions de foi comme porte-parole des Douze : foi dans le Christ, Fils du Dieu vivant (cf. Mt 16, 16), et dans les paroles qui annonçaient l’Eucharistie (cf. Jn 6, 68). Sur la route de Césarée de Philippe, Jésus approuve publiquement la profession de foi de Simon ; il l’appelle la pierre angulaire de l’Église et il promet de lui donner les clefs du Royaume des cieux, avec le pouvoir de lier et de délier. Dans ce contexte, on comprend que l’aspect de la mission et du pouvoir, en ce qui concerne la foi, est particulièrement mis en lumière par l’Évangéliste, même si d’autres aspects, que nous verrons dans la prochaine catéchèse, y sont inclus.
4. Il est intéressant de noter que, tout en parlant de la fragilité humaine de Pierre, qui n’est pas mis à l’abri des problèmes et qui est tenté comme les autres Apôtres, l’Évangéliste souligne qu’il bénéficie d’une prière particulière pour sa persévérance dans la foi : « J’ai prié pour toi ». Pierre n’a pas été préservé du reniement, mais, après avoir fait l’expérience de sa fragilité, il a été confirmé dans la foi, grâce à la prière de Jésus, afin qu’il puisse accomplir sa mission d’affermir ses frères. Cette mission ne peut pas se comprendre à partir de considérations purement humaines. L’apôtre Pierre, qui se distingue comme le seul à renier – trois fois ! – son Maître, est toujours l’élu de Jésus, celui qui est chargé de fortifier ses compagnons. Les prétentions humaines de Pierre à professer la fidélité ont été déçues, mais la grâce triomphe.
L’expérience de la chute permet à Pierre d’apprendre qu’il ne peut pas mettre sa confiance dans ses propres forces ou dans quelque autre facteur humain, mais uniquement dans le Christ. Elle nous conduit aussi à voir, dans la lumière de la grâce, l’élection, la mission et le pouvoir même de Pierre. Ce que Jésus promet à Pierre et ce qu’il lui confie vient du Ciel et appartient – doit appartenir – au Royaume des cieux.
5. Selon l’Évangéliste, le service du Royaume consiste, pour Pierre, à affermir ses frères, en les aidant à garder la foi et à la faire croître. Il est intéressant de noter qu’il s’agit d’une mission à mener dans l’épreuve. Jésus a bien conscience des difficultés de la période historique de l’Église, appelée à continuer le chemin de croix qu’il parcourt. La fonction de Pierre en tant que chef des Apôtres, sera de soutenir ses « frères » et toute l’Église dans la foi. Et puisque la foi ne dure pas sans une lutte, Pierre devra aider les fidèles dans leur lutte pour vaincre tout ce qui enlèverait ou diminuerait leur foi. Le texte de Luc reflète l’expérience des premières communautés chrétiennes, bien conscientes que leur condition historique de persécution, de tentation et de lutte, trouve son explication dans les paroles du Christ aux Apôtres et principalement à Pierre.
6. Dans ces paroles se trouvent les principales composantes de la mission de Pierre. Tout d’abord celle d’affermir ses frères, c’est-à-dire d’exposer la foi, d’y exhorter, de prendre toutes les dispositions nécessaires pour la développer. Cette entreprise s’adresse à ceux que Jésus, parlant à Pierre, nomme « tes frères » : dans le contexte, l’expression s’applique avant tout aux autres Apôtres, mais, sans exclure une interprétation plus vaste qui s’étend à tous les membres de la communauté chrétienne (cf. Ac 1, 15). Elle suggère aussi le but que Pierre doit viser dans sa mission d’affermir et de soutenir la foi : la communion fraternelle en vertu de la foi.
En outre, Pierre – et comme lui, chacun de ses successeurs et chefs de l’Église – a la mission d’encourager les fidèles à mettre toute leur confiance dans le Christ et dans la puissance de sa grâce, dont Pierre a fait personnellement l’expérience. C’est ce qu’écrit Innocent III dans sa Lettre Apostolicae Sedis Primatus (12 novembre 1199), en citant le texte de Luc 22, 32 et en le commentant ainsi : « Le Seigneur insinue manifestement que jamais, à aucun moment, les successeurs de Pierre ne dévieront de la foi catholique, mais qu’ils la rappelleront plutôt à autrui et fortifieront aussi les indécis » (DS 775). Ce Pape du Moyen Âge ressentait la confirmation de la déclaration de Jésus à Simon Pierre par l’expérience d’un millénaire.
7. La mission que Jésus a confiée à Pierre concerne l’Église tout au long des siècles et des générations des hommes. Cette mission : « Affermis tes frères », signifie : enseigne la foi en tous les temps, dans les diverses circonstances et parmi toutes les multiples difficultés et contradictions que la prédication de la foi rencontrera à travers l’histoire ; et, en enseignant, inspire courage aux fidèles ; toi-même, tu as expérimenté que la puissance de ma grâce est plus grande que la faiblesse humaine ; inspire donc le message de la foi, proclame la saine doctrine, réunis les « frères », en mettant ta confiance dans la prière que je t’ai promise ; par ma grâce, cherche à ouvrir à l’accueil de la foi ceux qui ne croient pas, et à fortifier ceux qui sont dans le doute ; telle est ta mission, telle est la raison du mandat que je t’ai confié.
Ces paroles de l’évangéliste Luc (22, 31-33) sont très significatives pour tous ceux qui exercent dans l’Église le munus Petrinum, leur rappelant continuellement cette espèce de paradoxe original que le Christ lui-même a placé en eux, avec la certitude que, dans leur ministère, comme dans celui de Pierre, opère la grâce particulière qui soutient la faiblesse de l’homme et lui permet d’« affermir ses frères » : « J’ai prié – ce sont les mots que Jésus dit à Pierre, qui retentissent toujours pour ses humbles et pauvres successeurs – j’ai prié pour toi, afin que ta foi ne défaille pas. Toi, donc, quand tu seras revenu, affermis tes frères » (Lc 22, 32).