La spiritualité des laïcs
1. Le rôle spécifique des laïcs dans l’Église exige de leur part une profonde vie spirituelle. Pour les aider à y parvenir et à la vivre, on a publié des œuvres théologiques et pastorales concernant la spiritualité des laïcs, qui reposent sur le présupposé que tout baptisé est appelé à la sainteté. La manière de réaliser cet appel varie selon la diversité des vocations particulières, des conditions de vie et de travail, des capacités et des préférences personnelles pour tel ou tel maître de prière et d’apostolat, pour tel ou tel fondateur d’Ordre ou d’Institut religieux. Cela s’est produit et se passe encore dans tous les groupes qui composent l’Église en train de prier, de travailler, en pèlerinage vers le Ciel. Le Concile Vatican II lui-même trace les lignes d’une spiritualité spécifique des laïcs, dans le cadre de la doctrine de vie valable pour tous dans l’Église.
2. À la base de toute spiritualité chrétienne, il nous faut mettre les paroles de Jésus sur la nécessité d’une union vitale avec lui : « Demeurez en moi. Celui qui demeure en moi, et moi en lui, celui-là porte beaucoup de fruit » (Jn 15, 5). La distinction entre ces deux aspects de l’union, à laquelle le texte fait allusion, est importante : il y a une présence du Christ en nous, que nous devons accueillir, reconnaître, désirer toujours davantage, heureux si, parfois, il nous est donné d’en faire l’expérience d’une manière particulièrement intense ; et il y a une présence de nous-mêmes au Christ, que nous sommes invités à réaliser par notre foi et notre amour.
Cette union avec le Christ est un don de l’Esprit Saint, qui se répand dans l’âme qui le reçoit et qui la comble, que ce soit dans la contemplation des mystères divins, comme dans l’apostolat qui tend à communiquer la lumière, ou dans l’action personnelle et sociale (cf. saint Thomas d’Aquin, Somme théol., IIa-IIae, q. 45, a. 4). Les laïcs sont appelés à cette expérience de communion comme tous les autres membres du Peuple de Dieu. C’est ce qu’a rappelé le Concile : « En remplissant parfaitement les obligations du monde dans les conditions ordinaires de l’existence, qu’ils ne séparent pas leur vie de l’union au Christ » (Apostolicam actuositatem, 4).
3. Puisqu’elle est un don de l’Esprit Saint, l’union au Christ doit être demandée dans la prière. Sans doute, quand on exerce son activité selon la volonté divine, on accomplit une chose agréable au Seigneur et cela est déjà une forme de prière. Ainsi, même les actions les plus simples deviennent un hommage, une louange agréable à Dieu. Mais, par ailleurs, il est vrai que cela ne suffit pas : il est nécessaire de réserver des moments spécifiques que l’on consacre expressément à la prière, à l’exemple de Jésus qui, même dans son activité messianique la plus intense, se retirait pour prier (cf. Lc 5, 16). Cela vaut pour tous, donc aussi pour les laïcs. Les formes et les modalités de ces « haltes » de prière peuvent être multiples, mais, dans tous les cas, le principe est que la prière est indispensable à tous dans la vie personnelle comme dans l’apostolat. Ce n’est que par une vie de prière intense que les laïcs peuvent trouver inspiration, énergie, courage dans les difficultés et les obstacles, équilibre, capacité d’initiative, de résistance, de récupération.
4. La vie de prière de tout fidèle, et donc aussi du laïc, ne peut se passer de la participation à la liturgie, du recours au sacrement de la réconciliation et surtout de la célébration eucharistique, où la communion sacramentelle avec le Christ est la source de cette sorte d’immanence mutuelle de l’âme et du Christ, qui annonce lui-même : « Celui qui mange ma chair et boit mon sang, celui-là demeure en moi et moi en lui » (Jn 6, 56). Le banquet eucharistique assure cette nourriture spirituelle qui rend capable de donner beaucoup de fruit. Les Christifideles laici sont donc appelés et invités eux-aussi à une vie eucharistique intense. La participation sacramentelle à la messe dominicale doit donc être pour eux la source de leur vie spirituelle comme de leur apostolat. Heureux sont ceux qui, outre la messe et la communion dominicales, se sentent attirés et poussés à la communion fréquente, recommandée par tant de saints, spécialement à cette époque récente où l’apostolat des laïcs s’est davantage développé.
5. Le Concile veut rappeler aux laïcs que l’union au Christ peut et doit impliquer tous les aspects de leur vie terrestre : « Ni le soin de leur famille ni les affaires temporelles ne doivent être étrangers à leur spiritualité, selon ce mot de l’Apôtre : “Tout ce que vous faites, en paroles ou en œuvres, faites-le au nom du Seigneur Jésus-Christ, rendant grâces à Dieu par lui à Dieu le Père” (Col 3, 17) » (AA, 4). Toute l’activité humaine prend dans le Christ une signification plus haute. Ici s’ouvre une large et harmonieuse perspective sur la valeur des réalités terrestres. La théologie a mis en relief le caractère positif de tout ce qui existe et agit en vertu de la participation à l’être, à la vérité, à la beauté, au bien qu’est Dieu, « Créateur et Seigneur du ciel et de la terre », c’est-à-dire de tout l’univers et de toute réalité, petite ou grande, qui fait partie de l’univers. C’était là une des thèses fondamentales de la vision du cosmos de saint Thomas d’Aquin (cf. Somme théol., Ia, q. 6, a. 4 ; q. 16, a. 6 ; q. 18, a. 4 ; q. 103, a. 5-6 ; q. 105, a. 5, etc.). Il la fondait sur le Livre de la Genèse et sur bien d’autres textes bibliques. La science confirme amplement sa thèse par les résultats merveilleux de ses recherches sur le microcosme et le macrocosme : toute chose porte en elle son entité propre, tout se meut selon la capacité de mouvement qui est la sienne, mais toute chose dénonce aussi sa propre limite, sa dépendance, son finalisme immanent.
6. Une spiritualité fondée sur cette vision véridique des choses est ouverte à Dieu infini et éternel, recherché, aimé, servi en toute sa vie, et découvert et reconnu comme lumière qui explique les événements du monde et de l’histoire. La foi fonde et perfectionne cet esprit de vérité et de sagesse ; elle permet de voir la projection du Christ en toutes choses, même dans celles que l’on appelle « temporelles », que la foi et la sagesse font découvrir dans leur relation à Dieu en qui « nous avons la vie, le mouvement et l’être » (Ac 17, 28 ; cf. AA, 4). Par la foi, on discerne, même dans l’ordre temporel, la réalisation du dessein divin d’amour salvifique et, dans le déroulement de notre vie, la sollicitude continuelle du Père, révélée en Jésus, c’est-à-dire les interventions de la Providence en réponse aux questions et aux besoins des hommes (cf. Mt 6, 25-34). Dans la condition qui est celle des laïcs, cette vision de foi met dans leur juste lumière les choses de chaque jour, dans le bien et le mal, dans la joie et la souffrance, dans le travail et le repos, dans la réflexion et l’action.
7. Si la foi donne une vision nouvelle des choses, l’espérance donne une énergie nouvelle pour l’engagement dans l’ordre temporel (cf. AA, 4). Ainsi, les laïcs peuvent témoigner que la spiritualité et l’apostolat ne paralysent aucunement l’engagement pour parfaire l’ordre temporel. Dans le même temps, ils montrent la grandeur supérieure des fins auxquelles ils aspirent et de l’espérance qui les anime, qu’ils veulent aussi communiquer aux autres. C’est une espérance qui n’exclut pas les épreuves et les souffrances, mais qui ne peut tromper, parce qu’elle repose sur le mystère pascal, mystère de la Croix et de la Résurrection du Christ. Les laïcs savent et témoignent que la participation au sacrifice de la Croix conduit au partage de la joie que communique le Christ glorieux. Ainsi, dans le regard porté sur les biens extérieurs et temporels, resplendit l’intime certitude de celui qui les voit et les traite, tout en respectant leur finalité propre, comme un moyen et un chemin vers la perfection de la vie éternelle. Tout cela se produit en vertu de la charité que l’Esprit Saint répand dans l’âme (cf. Rm 5, 5) pour la faire participer, déjà sur cette terre, à la vie de Dieu.
La participation des laïcs au sacerdoce du Christ
1. Au cours de nos catéchèses précédentes sur les laïcs, nous avons fait allusion à plusieurs reprises au service de louange de Dieu et aux autres fonctions cultuelles qui reviennent aux laïcs. Nous voudrions aujourd’hui traiter plus directement de ce thème, en partant des textes du Concile Vatican II, où nous lisons : « Voulant poursuivre également par l’intermédiaire des laïcs son témoignage et son service, le Christ Jésus, prêtre suprême et éternel, leur apporte la vie par son Esprit et les pousse inlassablement à réaliser tout bien et toute perfection » (LG, 34). Sous cette poussée venant de l’Esprit Saint, se réalise chez les laïcs une participation au sacerdoce du Christ, sous cette forme que nous avons déjà définie comme commune à toute l’Église où tous – les laïcs également – sont appelés à rendre à Dieu un culte spirituel. « À ceux qu’il s’unit intimement dans sa vie et dans sa mission, le Christ accorde une part dans sa charge sacerdotale pour l’exercice du culte spirituel, en vue de la glorification de Dieu et du salut des hommes. C’est pourquoi les laïcs reçoivent, en vertu de leur consécration au Christ et de l’onction de l’Esprit Saint, la vocation admirable et les moyens qui permettent à l’Esprit de produire en eux des fruits toujours plus abondants » (ibid.).
2. Observons que le Concile ne se limite pas à qualifier les laïcs de « participants à la fonction sacerdotale, prophétique et royale du Christ » (LG, 31), mais qu’il précise que le Christ lui-même continue l’exercice de son sacerdoce dans leur vie, où la participation au sacerdoce commun de l’Église se réalise donc par le mandat et l’action du Christ, unique prêtre éternel et suprême. Et encore : cette action sacerdotale du Christ chez les laïcs s’accomplit par l’intermédiaire de l’Esprit Saint. Le Christ les « vivifie par son Esprit ». C’est ce que Jésus avait promis quand il avait énoncé le principe que l’Esprit vivifie (cf. Jn 6, 63). Celui qui a été envoyé le jour de la Pentecôte pour former l’Église a la tâche permanente de développer le sacerdoce et l’activité sacerdotale du Christ dans l’Église, chez les laïcs aussi, puisqu’ils sont pleinement membres du Corpus Christi en vertu de leur baptême. En effet, le baptême inaugure la présence et l’activité sacerdotale du Christ en chaque membre de son Corps où l’Esprit répand la grâce et imprime le caractère, donnant au croyant la capacité de participer de manière vitale au culte rendu par le Christ au Père dans l’Église, tandis que la confirmation confère la capacité de s’engager, en tant qu’adultes dans la foi, au service du témoignage et de la propagation de l’Évangile, qui appartient à la mission de l’Église (cf. s. Thomas d’Aquin, Somme théol., IIIa, q. 63, a. 3 ; q. 72, a. 5-6).
3. Par la force de cette communication de son sacerdoce, le Christ donne à tous ses membres, et également aux laïcs (cf. LG, 34), la faculté de mettre en œuvre dans leur vie ce culte qu’il a lui-même défini en ces termes : « adorer le Père en esprit et en vérité » (Jn 4, 23). Par l’exercice de ce culte, le fidèle, animé par l’Esprit Saint, participe au sacerdoce du Verbe incarné et à sa mission de souverain prêtre et de Rédempteur universel. Selon le Concile, c’est dans cette réalité sacerdotale transcendante du mystère du Christ que les laïcs sont appelés à offrir toute leur vie en sacrifice spirituel, en coopérant ainsi avec toute l’Église à la consécration du monde que le Rédempteur ne cesse de réaliser. C’est la grande mission des laïcs : « En effet, toutes leurs activités, leurs prières et leurs entreprises apostoliques, leur vie conjugale et familiale, leurs labeurs quotidiens, leurs détentes d’esprit et de corps, s’ils sont vécus dans l’Esprit de Dieu, et même les épreuves de la vie, pourvu qu’elles soient patiemment supportées, tout cela devient “offrandes spirituelles, agréables à Dieu” par Jésus-Christ, et dans la célébration de l’Eucharistie, ces offrandes rejoignent l’oblation du Corps du Seigneur pour être offertes en toute piété au Père. C’est ainsi que les laïcs consacrent à Dieu le monde lui-même, rendant partout à Dieu par la sainteté de leur vie, un culte d’adoration » (LG, 34 ; cf. Catéchisme de l’Église catholique, n. 901).
4. Le culte spirituel implique une participation des laïcs à la célébration eucharistique, centre de toute l’économie des rapports entre les hommes et Dieu dans l’Église. En ce sens, « les fidèles laïcs participent eux aussi à l’office sacerdotal par lequel Jésus s’est offert lui-même sur la Croix et continue encore à s’offrir dans la célébration de l’Eucharistie, à la gloire du Père pour le salut de l’humanité » (CL, 14). Dans la célébration eucharistique, les laïcs participent activement en s’offrant eux-mêmes en union avec le Christ Prêtre et Hostie. Leur offrande a une valeur ecclésiale en vertu du caractère baptismal qui les rends aptes à rendre à Dieu, avec le Christ et dans l’Église, le culte officiel de la religion chrétienne (cf. Somme théol., IIIa, q. 63, a. 3). La participation sacramentelle au banquet eucharistique stimule et perfectionne leur offrande, infusant en eux la grâce sacramentelle qui les aidera à vivre et à travailler selon les exigences de l’offrande accomplie avec le Christ et avec l’Église.
5. À ce point, nous devons réaffirmer l’importance de la participation à la célébration dominicale de l’Eucharistie, prescrite par l’Église. C’est, pour tous, l’acte du culte le plus élevé dans l’exercice du sacerdoce universel, comme l’est l’offrande sacramentelle de la messe dans l’exercice du sacerdoce ministériel pour les prêtres. La participation au banquet eucharistique est pour tous une condition d’union vitale avec le Christ, comme lui-même l’a dit : « En vérité, en vérité, je vous le dis : si vous ne mangez la chair du Fils de l’homme et ne buvez son sang, vous n’aurez pas la vie en vous » (Jn 6, 53). Le Catéchisme de l’Église catholique rappelle à tous les fidèles la signification de la participation dominicale à l’Eucharistie (cf. CEC, n. 2181-2182). Je voudrais conclure par les paroles bien connues de la première Lettre de saint Pierre, qui dessinent la figure des laïcs qui participent au mystère eucharistico-ecclésial : « Vous-mêmes, comme pierres vivantes, prêtez-vous à l’édification d’un édifice spirituel, pour un sacerdoce saint, en vue d’offrir des sacrifices spirituels agréables à Dieu par Jésus-Christ » (1 P 2, 5).
Noël donne son sens à la vie de chacun et à toute l’histoire
1. Nous voici à nouveau à Noël, la solennité liturgique qui commémore la naissance du divin Sauveur et qui comble nos esprits de joie et de paix. Comme on le sait, la date du 25 décembre est conventionnelle. Dans l’antiquité païenne, on fêtait ce jour-là la naissance du « soleil invaincu », en coïncidence avec le solstice d’hiver. Il apparut logique et naturel aux chrétiens de remplacer cette fête par la célébration de l’unique et vrai Soleil, Jésus-Christ, venu sur terre pour apporter aux hommes la lumière de la Vérité.
Depuis lors, chaque année, après l’intense préparation de l’Avent et alors que s’achève la neuvaine spéciale de Noël, les croyants commémorent l’événement de l’incarnation du Fils de Dieu dans un climat de joie particulière. Saint Léon le Grand – qui fut Pape de 440 à 461 – s’exprimait ainsi dans une de ses nombreuses et magnifiques homélies de Noël : « Exultons dans le Seigneur, frères bien-aimés, et ouvrons notre cœur à la joie la plus pure, car est apparu le jour qui nous apporte la nouvelle Rédemption, l’ancienne préparation, le bonheur éternel. En effet, lors de chaque cycle annuel, se renouvelle pour nous le grand mystère de notre salut qui, promis au commencement et accordé à la fin des temps, est destiné à durer sans fin » (Homélie XII).
2. Bien chers frères et sœurs ! Il ne s’agit pas d’une joie qui serait liée à la fascination d’une date mystérieuse et émouvante. Elle jaillit plutôt d’une réalité surnaturelle et historique : le Dieu de la lumière, chez qui, comme l’écrit saint Jacques, « n’existe aucun changement ni l’ombre d’une variation » (Jc 1, 17), a voulu s’incarner en prenant la « nature humaine ». Afin de sauver l’humanité, notre Rédempteur est né à Bethléem de la très sainte Vierge Marie !
Dans le prologue de son Évangile, saint Jean médite avec profondeur sur cet événement unique et bouleversant : « Au commencement était le Verbe… En lui était la vie et la vie était la lumière des hommes… À tous ceux qui l’ont accueilli, il a donné pouvoir de devenir enfants de Dieu… Et le Verbe s’est fait chair et il a habité parmi nous » (Jn 1, 1. 4. 12. 14).
Nous connaissons ainsi avec certitude le motif et le but de l’Incarnation : le Fils de Dieu s’est fait homme pour nous révéler la lumière de la Vérité salvifique et nous communiquer sa vie divine elle-même, faisant de nous des fils adoptifs de Dieu et ses frères.
Dans ses Lettres, saint Paul revient souvent sur cette vérité fondamentale. Il écrit aux Galates : « Quand vint la plénitude du temps, Dieu envoya son Fils né d’une femme, né sujet de la Loi… afin de nous conférer l’adoption filiale » (Ga 4, 4). Et encore : « Vous êtes tous fils de Dieu, par la foi, dans le Christ Jésus » (Ga 3, 26). Dans sa Lettre aux Romains, il met en évidence les conséquences logiques mais exigeantes de ce fait : « Si nous sommes fils (de Dieu), nous sommes aussi des héritiers : héritiers de Dieu et cohéritiers du Christ, si nous souffrons avec lui pour être aussi glorifiés avec lui » (Rm 8, 17). Dieu s’est fait homme pour nous rendre participants, en Jésus, de sa vie divine et de sa gloire éternelle ! Voilà la véritable signification de Noël et donc de notre joie mystique. Ce fut bien là l’annonce de l’ange aux bergers, effrayés par la splendeur de la lumière qui les avait surpris dans la nuit : « Soyez sans crainte, car je vous annonce une grande joie, qui sera celle de tout le peuple : aujourd’hui vous est né un Sauveur, qui est le Christ Seigneur, dans la ville de David » (Lc 2, 10-11).
3. Bien chers frères et sœurs ! Noël est la lumière divine qui donne sa valeur et son sens à la vie de chacun et à l’histoire de l’humanité.
À ce propos, je repense aux paroles que prononça le Pape Paul VI lors de sa visite historique à Bethléem : « Au Christ (…), nous présentons d’un cœur humble et modeste, mais sincère et joyeux, l’offrande de notre foi, de notre espérance et de notre amour. Solennellement, nous lui adressons à notre tour la profession de foi de Pierre : “Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant” (Mt 16, 16) ». Et il poursuivait : « L’homme, nous le savons, souffre de doutes atroces. Nous savons que son âme est envahie de ténèbres et assiégée de souffrances. Nous avons à lui dire un message que nous croyons libérateur. Et nous nous croyons d’autant plus autorisé à le proposer qu’il est pleinement humain. C’est le message de l’Homme à l’homme. Le Christ que nous apportons à l’humanité est “le Fils de l’homme”, comme il s’est appelé lui-même. Il est le Premier-Né, le Prototype de la nouvelle humanité, il est le Frère, il est le Compagnon, il est l’Ami par excellence. De lui seul, on a pu dire en toute vérité qu’il “connaissait ce qu’il y a dans l’homme” (Jn 2, 25). Il est l’Envoyé de Dieu, mais ce n’est pas pour condamner le monde, c’est pour le sauver (cf. Jn 3, 17) » (Insegnamenti di Paolo VI, II, 1964, p. 29-33.
4. Bien chers frères et sœurs ! Savoir regarder notre existence avec les yeux de Dieu, être riches de confiance et d’amour : n’est-ce pas là aussi ce que nous demande ce Noël 1993 ? Jésus est né dans la pauvreté de Bethléem pour embrasser toute notre humanité. Jésus revient parmi nous cette année encore pour renouveler le prodige mystérieux du salut offert à tous les hommes et à tout homme. Sa grâce agit en silence dans l’intimité des âmes, parce que le salut est essentiellement un dialogue de foi et d’amour avec le Christ, adoré dans le mystère de l’Incarnation. Accueillons ce message comme le vrai don de Noël.
À genoux devant l’Enfant Jésus, avec Marie et Joseph, nous nous préparons à commencer l’Année consacrée à la famille. Élevons avec ferveur notre prière au Dieu très-haut pour demander la fidélité et la concorde pour toutes les familles, qui sont aujourd’hui tellement assaillies par les faux prophètes d’une culture hédoniste et matérialiste. Puisse Noël être pour chaque cellule familiale un motif de joie et de doux réconfort ! Puissent les familles chrétiennes, en s’inspirant de l’exemple de la Sainte Famille, répandre autour d’elles le message de l’amour ouvert à la vie, nourrissant ainsi l’espoir d’un avenir meilleur ! Avec ces sentiments, je vous souhaite à tous, ainsi qu’à ceux qui vous sont chers, une sainte fête de Noël !
L’Année de la famille doit être une année de prière et de catéchèse
1. Dimanche dernier, en la fête liturgique de la Sainte Famille, l’Église a donné le coup d’envoi de l’Année de la famille, en harmonie avec l’initiative promue par l’Organisation des Nations Unies. L’inauguration ecclésiale de cette Année fut l’Eucharistie célébrée par le Légat pontifical à Nazareth. En effet, l’Année de la famille doit être surtout une année de prière, pour implorer du Seigneur grâces et bénédictions pour toute les familles du monde.
Mais, comme toujours, l’aide que nous demandons au Seigneur suppose notre effort et exige que l’on y réponde. Nous devons donc nous mettre à l’écoute de la Parole de Dieu, en mettant en valeur cette Année comme une occasion privilégiée de faire une catéchèse sur la famille, menée systématiquement dans toutes les Églises locales répandues dans le monde, afin d’offrir aux familles chrétiennes l’occasion d’une réflexion qui les aide à grandir dans la conscience de leur vocation. Dans notre catéchèse de ce jour, je voudrais donc présenter quelques points de méditation, tirés de quelques passages de la Sainte Écriture.
2. Un premier thème nous est fourni par l’Évangile de Matthieu (2, 13-23) ; il concerne la menace qui plana sur la Sainte Famille, presque immédiatement après la naissance de Jésus. La violence gratuite qui s’exerça contre sa vie s’abattit aussi sur bien d’autres familles, provoquant la mort des saints Innocents, dont nous avons célébré hier la mémoire. En se souvenant de cette terrible épreuve que vécurent le Fils de Dieu et les enfants de son âge, l’Église se sent invitée à prier pour toutes les familles menacées de l’intérieur ou de l’extérieur. Elle prie en particulier pour les parents, dont l’Évangile de Luc met tout spécialement en évidence la grande responsabilité. En effet, Dieu confie son Fils à Marie, et les confie tous les deux à Joseph. Il faut prier avec insistance pour tous les mères et pères de famille, afin qu’ils soient fidèles à leur vocation et se montrent dignes de la confiance que Dieu met en eux lorsqu’il confie des enfants à leurs soins.
3. Un autre thème est celui de la famille en tant que lieu où mûrit une vocation. Nous pouvons trouver cet aspect dans la réponse que Jésus donna à Marie et à Joseph qui le cherchaient, angoissés, alors qu’il s’entretenait avec les Docteurs dans le temple de Jérusalem : « Ne saviez-vous pas que je dois être dans la maison de mon Père ? » (Lc 2, 49). Dans la Lettre que j’ai adressée aux jeunes du monde entier en 1985, à l’occasion de la Journée de la jeunesse, j’ai cherché à mettre en évidence combien est précieux ce projet de vie que, précisément au moment de la jeunesse, chaque jeune doit s’efforcer d’élaborer. Comme Jésus, à l’âge de 12 ans, était entièrement consacré aux choses de son Père, ainsi chacun est appelé à se poser la question : quelles sont ces « choses du Père » auxquelles je dois me consacrer pour toute la vie ?
4. La parénèse apostolique nous indique d’autres aspects inhérents à la vocation de la famille, par exemple dans les Lettres aux Éphésiens et aux Colossiens. Pour les Apôtres, comme plus tard pour les Pères de l’Église, la famille est « l’Église domestique ». Dans sa merveilleuse homélie sur Nazareth et l’exemple que nous donne la Sainte Famille, le Pape Paul VI est resté fidèle à cette tradition : « Nazareth nous rappelle ce qu’est la famille, ce qu’est la communion d’amour, son austère et simple beauté, son caractère sacré et inviolable… » (Insegnamenti di Paolo VI, II [1964], p. 25.)
5. Ainsi donc, dès le début, l’Église écrivit sa Lettre aux familles et j’entends m’inscrire moi aussi dans ce sillage en préparant une Lettre pour l’Année de la famille, qui sera rendue publique d’ici peu. La Sainte Famille de Nazareth est pour nous un défi permanent, qui nous oblige à approfondir le mystère de « l’Église domestique » et de toute famille humaine. Elle nous encourage à prier pour les familles et avec les familles, et à partager tout ce qui, pour elles, est joie et espérance, mais aussi préoccupation et inquiétude.
6. L’expérience familiale, en effet, est appelée à devenir, dans la vie chrétienne, un offertoire quotidien, comme une offrande sainte, un sacrifice agréable à Dieu (cf. 1 P 2, 5 ; Rm 12, 1). C’est ce que suggère aussi l’Évangile de la Présentation de Jésus au temple. Jésus, qui est « la lumière du monde » (Jn 8, 12) mais aussi un « signe de contradiction » (Lc 2, 34), veut accueillir cet offertoire de toutes les familles comme il accueille le pain et le vin dans l’Eucharistie. Ces joies et ces espérances humaines, mais aussi les inévitables souffrances et préoccupations, qui sont le propre de toute vie de famille, il veut les unir au pain et au vin destinés à la transsubstantiation, les assumant ainsi en quelque sorte dans le mystère de son Corps et de son Sang. Ce Corps et ce Sang, il les donne ensuite dans la communion comme source d’énergie spirituelle, non seulement à chaque personne, mais aussi à toute famille.
7. Que la Sainte Famille de Nazareth veuille nous mener à une compréhension toujours plus profonde de la vocation de toute famille, qui trouve dans le Christ la source de sa dignité et de sa sainteté. À Noël, Dieu est venu à la rencontre de l’homme et l’a uni indissolublement à lui : cet « admirabile consortium » (admirable participation) inclut aussi le « familiare consortium » (participation de la famille). En contemplant cette réalité, l’Église s’agenouille comme devant un « grand mystère » (cf. Ep 5, 32) : elle voit dans l’expérience de communion à laquelle la famille est appelée un reflet dans le temps de la communion trinitaire et elle sait bien que le mariage chrétien n’est pas seulement une réalité naturelle, mais aussi le sacrement de l’unité sponsale du Christ avec l’Église. C’est cette sublime dignité de la famille et du mariage que le Concile Vatican II nous a invités à promouvoir. Que bénies soient les familles qui sauront accueillir et réaliser ce merveilleux projet originel de Dieu, en marchant par les chemins que le Christ nous a indiqués.
ANNÉE 1994
La famille, « épiphanie » de l’amour de Dieu
« Entrant alors dans le logis, ils (les Mages) virent l’Enfant avec Marie sa mère et, se prosternant, ils l’adorèrent » (Mt 2, 11).
Il y a un lien très étroit entre l’Épiphanie et la famille : j’ai plaisir à le souligner en ces premiers jours de l’Année de la famille. C’est dans la maison où habite la Sainte Famille que les Mages rencontrent et reconnaissent le Messie attendu. C’est là que ces savants et chercheurs du mystère divin reçoivent la lumière qui illumine et donne la joie. En effet, il est dit que, après être entrés dans le logis, les Mages adorèrent l’Enfant et lui présentèrent leurs dons symboliques, accomplissant par ce geste les oracles messianiques de l’Ancien Testament qui avaient annoncé à l’avance l’hommage de toutes les nations au Dieu d’Israël (cf. Nb 24, 17 ; Is 49, 23 ; Ps 72, 10-15).
Le Christ se révèle ainsi, dans l’humble et silencieuse famille de Nazareth, comme la vraie lumière des nations qui, même si elle concerne toute l’humanité, répand une splendeur spirituelle particulière sur la réalité de la famille elle-même.
2. Le thème de la lumière est au centre de la liturgie de l’Épiphanie que nous célébrerons solennellement demain. Le Concile Vatican II affirme, avec une image d’une extraordinaire éloquence, que « sur le visage de l’Église » se reflète « la lumière du Christ » (LG, 1). Le même document affirme aussi que la famille est une « Église domestique » (ibid., 11). Elle est donc, à son tour, appelée à refléter, dans la chaleur des relations interpersonnelles de ses membres, un rayon de la gloire de Dieu apparue sur l’Église (cf. Is 60, 2). Certes, un rayon n’est pas toute la lumière mais il est toujours une lumière : malgré ses limites, toute famille est pleinement un signe de l’amour de Dieu. L’amour conjugal, l’amour paternel et maternel, immergés dans la grâce du mariage, rayonnent de manière authentique la gloire de Dieu, l’amour de la très Sainte Trinité.
3. Dans sa Lettre aux Éphésiens, saint Paul parle du « mystère » qui a été révélé quand vint la plénitude du temps : mystère de l’amour divin qui, dans le Christ, apporte le salut aux hommes de toute race et de toute culture. Dans cette même Lettre, l’Apôtre fait allusion au « grand mystère » que constitue aussi le mariage, en relation à l’amour qui unit le Christ à l’Église. Aussi la famille chrétienne, quand elle est fidèle au dynamisme qui est intrinsèque au contrat sacramentel, devient-elle un signe authentique de l’amour universel de Dieu. Un sacrement d’unité ouvert à tous, proches et lointains, parents ou non, en vertu du lien nouveau – plus fort que le sang – que le Christ établit entre ceux qui le suivent.
Un tel modèle de famille est une « épiphanie » de Dieu, une manifestation de son Amour gratuit et universel et, en tant que telle, cette famille est en soi missionnaire, parce qu’elle annonce par son style de vie que Dieu est amour et veut le salut de tous les hommes. « La famille chrétienne – dit encore le Concile Vatican II – , parce qu’elle est issue du mariage, image et participation de l’alliance d’amour qui unit le Christ et l’Église, manifestera à tous les hommes la présence vivante du Sauveur dans le monde et la véritable nature de l’Église, tant par l’amour des époux, leur fécondité généreuse, l’unité et la fidélité du foyer, que par la coopération amicale de tous ses membres » (GS, 48).
4. L’Évangile de l’Épiphanie (Mt 2, 1-12) nous présente les Mages qui, venus d’Orient et guidés par l’étoile, arrivent à Bethléem, au « logis » où habite la Sainte Famille, et se prosternent devant l’Enfant. Le centre de la scène, c’est Lui, Jésus ; c’est Lui qui est adoré, parce qu’il est « le roi… qui vient de naître » (v. 2) ; c’est son étoile que les trois Sages ont vu se lever de loin ; c’est Lui qui, né à Bethléem de Judée, est destiné à diriger, comme chef, le Peuple de Dieu (cf. v. 6) ; c’est à Lui que les Mages offrent leurs dons symboliques.
Et, cependant, tout cela se produit dans le « logis » où, après être entrés, « ils virent l’Enfant, avec Marie, sa mère » (v. 11). Et Joseph ? Ici, Matthieu – qui cependant, met sa figure en grand relief dans les autres épisodes de l’enfance – semble vouloir le laisser dans l’ombre. Pourquoi ? Peut-être pour que notre regard, comme celui des Mages, se pose sur ce qui est sans aucun doute l’authentique icône de Noël : l’Enfant dans les bras de la Vierge Mère.
Quand nous contemplons cette icône, nous comprenons combien Joseph, loin d’être exclu de la scène, y participe au contraire pleinement, à sa manière. Qui, en effet, sinon lui, Joseph, accueille les Mages, les fait entrer dans la maison et avec eux, et même avant eux, se prosterne devant Jésus que sa Mère serre dans ses bras ? Le cadre de l’Épiphanie suggère que toute famille chrétienne se nourrit spirituellement d’un double dynamisme intérieur. Le premier moment en est l’adoration de Jésus, « Dieu avec nous », et le second la vénération de sa très sainte Mère. Les deux aspects vont ensemble, ils sont inséparables, parce qu’ils forment les deux moments d’un unique mouvement de l’Esprit, que nous voyons aujourd’hui s’exprimer de manière prophétique dans le geste des Mages.
5. Bien chers frères et sœurs ! Nous sommes au début de l’Année de la famille, un temps plus que jamais propice pour réfléchir sur le rôle et l’importance de la famille dans la vie de l’Église et de la société. Une année d’approfondissement doctrinal, certes, mais une année surtout de prière, et de prière en famille, pour obtenir du Seigneur le don de redécouvrir et de valoriser pleinement la mission que la Providence confie à toute famille en notre temps.
La contemplation de la scène des Mages nous aide à prendre conscience toujours davantage que toute l’existence familiale ne trouve son sens plénier que si elle est éclairée par le Christ lumière, paix et espérance de l’homme.
Avec les Mages, entrons, nous aussi, dans la pauvre demeure de Bethléem et adorons avec foi le Sauveur qui nous est né. Reconnaissons en lui le Seigneur de l’histoire, le Rédempteur de l’homme, le fils de la Vierge, « soleil levant » venu parmi nous pour « conduire nos pas au chemin de la paix » (cf. Lc 1, 79).