Développements et orientations récentes de la vie consacrée
1. La vie consacrée, qui a caractérisé le développement de l’Église au fil des siècles, a connu et connaît des expressions diverses. Il faut tenir compte de cette multiplicité lorsqu’on lit le chapitre que la Constitution Lumen gentium consacre à la profession des conseils évangéliques. Ce chapitre a pour titre : « Les religieux », mais ses considérations doctrinales et ses intentions pastorales concernent aussi la réalité beaucoup plus vaste et différenciée de la vie consacrée, qui a été définie dans des temps récents.
2. Aujourd’hui encore, bien des personnes choisissent la voie de la vie consacrée dans des Instituts ou des Congrégations qui œuvrent depuis longtemps dans l’Église ; et celle-ci continue à tirer de leur présence vivante et féconde des enrichissements toujours nouveaux de vie spirituelle.
Mais, dans l’Église, il existe également aujourd’hui de nouvelles associations visibles de personnes consacrées, reconnues et réglementées canoniquement. Ce sont, tout d’abord, les Instituts séculiers, dans lesquels, selon le droit canonique, « les fidèles vivant dans le monde tendent à la perfection de la charité et s’efforcent de contribuer surtout de l’intérieur à la sanctification du monde » (CIC, can. 710). Les membres de ces instituts assument les obligations des conseils évangéliques, mais en les harmonisant avec une vie engagée dans le monde des activités et des institutions séculières.
Depuis bien des années, avant même le Concile, il y avait eu quelques pionniers de génie de cette forme de vie consacrée plus semblable – vue de l’extérieur – à celle des “séculiers” qu’à celle des « religieux ». Pour certains, ce choix pouvait venir d’une nécessité, dans la mesure où ils n’auraient pas pu entrer dans une communauté religieuse à cause d’obligations de famille ou pour certaines autres raisons, mais pour beaucoup, il constituait l’engagement à un idéal : joindre une authentique consécration à Dieu à une existence vécue, elle aussi par vocation, dans les réalités du monde. Le mérite d’avoir reconnu la légitimité de cette forme de consécration revient au Pape Pie XII, par la constitution apostolique Provida Mater Ecclesia (1947). Outre les Instituts séculiers, le Code de Droit canonique reconnaît les Sociétés de vie apostolique, « dont les membres, sans vœux religieux, poursuivent la fin apostolique propre de leur société et, menant la vie fraternelle en commun, tendent, selon leur mode de vie propre, à la perfection de la charité par l’observation des constitutions » (can. 731). Parmi ces sociétés qui sont « assimilées » aux Instituts de vie consacrée, il en existe certaines dans lesquelles les membres s’engagent, par un lien définitif, prévu par les constitutions, à la pratique des conseils évangéliques. Cela aussi constitue une forme de consécration.
3. Ces derniers temps, sont apparus un certain nombre de « mouvements » ou « associations ecclésiales ». J’ai exprimé mon appréciation à leur sujet à l’occasion d’une Rencontre patronnée par la Conférence épiscopale italienne sur La Communauté chrétienne et les associations de laïcs : « Le phénomène des associations ecclésiales – ai-je dit – est une donnée qui caractérise le moment historique que vit l’Église aujourd’hui. Et il faut, de plus, constater, avec une véritable consolation, que l’éventail de ces associations recouvre l’ensemble des modalités de la présence du chrétien dans la société actuelle » (Insegnamenti, VII, 2, 1984, 290). Je souhaite aujourd’hui, comme je l’ai fait alors, que, pour éviter le danger d’une certaine autosatisfaction de la part de ceux qui pourraient tendre à absolutiser leur propre expérience, et celui d’un isolement vis-à-vis de la vie communautaire des Églises locales et des pasteurs, ces associations de laïcs vivent « en pleine communion ecclésiale avec l’évêque » (ibid., 292).
Ces « mouvements » ou « associations », bien qu’ils se constituent parmi les laïcs, orientent souvent leurs membres – ou une partie de leurs membres – vers la pratique des conseils évangéliques. Par conséquent, et même s’ils se déclarent laïcs, des groupes ou des communautés de vie consacrée naissent parmi eux. Qui plus est, cette forme de vie consacrée peut s’accompagner d’une ouverture au ministère sacerdotal, quand certaines communautés accueillent des prêtres ou orientent des jeunes vers l’ordination sacerdotale. C’est ainsi qu’il arrive que certains de ces mouvements portent en eux l’image de l’Église dans les trois directions que peut prendre le développement de ses composantes historiques : celles des laïcs, des prêtres, des âmes consacrées dans le contexte des conseils évangéliques.
4. Qu’il suffise d’avoir abordé cette nouvelle réalité, sans pouvoir en décrire de manière détaillée les différents mouvements, pour souligner avant tout la signification de leur présence dans l’Église d’aujourd’hui. Il est important de reconnaître en eux un signe des charismes accordés par l’Esprit Saint à l’Église sous des formes toujours nouvelles, parfois même imprévisibles. L’expérience de ces dernières années permet d’affirmer que la vie charismatique, en harmonie avec les fondements de la foi, loin de s’épuiser, trouve de nouvelles expressions dans l’Église, particulièrement dans les formes de vie consacrée. Un aspect particulier de cette expérience – et en un certain sens nouveau –, est l’importance qu’a généralement pour elle le caractère laïc. Il est vrai qu’il peut y avoir des malentendus sur le terme « laïc », même dans le domaine religieux. Lorsque les laïcs s’engagent sur la voie des conseils évangéliques, ils entrent sans aucun doute, et dans une certaine mesure, dans un état de vie consacrée, bien différente de la vie plus commune des autres fidèles qui choisissent la voie du mariage et des professions d’ordre profane. Les laïcs « consacrés » entendent toutefois conserver et fortifier leur lien avec le titre de « laïc » (de laos : peuple), et apporter le témoignage de leur appartenance sans se couper de leurs frères, pas même dans la vie civile.
De même, revêt une grande importance et un grand intérêt, la vision ecclésiale des mouvements dans lesquels se manifeste une volonté ferme de vivre la vie de toute l’Église, en tant que communauté de disciples du Christ, et de la reproduire par l’union profonde et la collaboration entre « laïcs », religieux et prêtres dans les choix personnels et dans l’apostolat. Il est vrai que ces trois caractéristiques, à savoir la vitalité charismatique, la volonté de témoigner de son appartenance au Peuple de Dieu, l’exigence de communion des personnes consacrées avec les laïcs et les prêtres, sont communes à toutes les formes de vie religieuse consacrée ; mais on ne peut que reconnaître qu’elles se manifestent plus intensément dans les mouvements contemporains, qui se distinguent généralement par un engagement de profonde adhésion au mystère de l’Église et de service compétent à sa mission.
5. Outre les mouvements et les communautés d’orientation « laïco-ecclésiale », il nous faut maintenant aborder d’autres genres de communautés récentes, qui mettent plus fortement l’accent sur des éléments traditionnels de la vie religieuse. Certaines de ces nouvelles communautés ont une orientation proprement monastique, avec un développement notable de la prière liturgique ; d’autres s’insèrent dans la ligne de la tradition « canoniale » qui, à côté de celle plus strictement « monastique », a été si vivante au cours des siècles du Moyen Âge, avec un souci particulier pour les paroisses et, par la suite, pour l’apostolat à plus grande échelle. La nouvelle tendance « érémitique » est aujourd’hui encore plus radicale, avec la fondation ou la renaissance d’ermitages, forme à la fois ancienne et nouvelle.
Certaines de ces formes de vie consacrée pourraient sembler, à qui regarde de manière superficielle, en désaccord avec les orientations actuelles de la vie ecclésiale. En réalité, l’Église – qui a certes besoin de personnes consacrées plus directement tournées vers le monde à évangéliser – a tout autant besoin, et peut-être même plus encore, de ceux qui recherchent, cultivent et témoignent la présence et l’intimité de Dieu, eux aussi dans le but d’obtenir la sanctification de l’humanité. Ce sont les deux aspects de la vie consacrée qui se manifestent en Jésus-Christ, lui qui allait au-devant des hommes pour leur apporter lumière et vie, mais qui recherchait d’autre part la solitude pour se consacrer à la contemplation et à la prière. Aucune de ces deux exigences ne saurait être négligée dans la vie actuelle de l’Église. Nous devons en être reconnaissants à l’Esprit Saint qui nous le fait sans cesse comprendre par les charismes qu’il distribue en abondance et les initiatives, souvent surprenantes, qu’il inspire.
Vie consacrée : la volonté fondatrice du Christ
1. Ce qui est le plus important dans les formes anciennes et nouvelles de « vie consacrée », c’est que l’on y discerne une conformité fondamentale à la volonté du Christ qui a institué les conseils évangéliques et qui, en ce sens, est le fondateur de la vie religieuse et de tout état analogue de consécration. Comme le dit le Concile Vatican II, les conseils évangéliques sont « fondés sur les paroles et les exemples du Seigneur » (LG, 43). Certains ont mis en doute ce fondement, ne considérant la vie consacrée que comme une institution purement humaine, née de l’initiative de chrétiens qui désiraient vivre plus à fond l’idéal de l’Évangile. Il est vrai que Jésus n’a fondé directement aucune des communautés religieuses qui se sont développées peu à peu dans l’Église, et qu’il n’a pas déterminé de formes particulières de vie consacrée. Mais ce qu’il a voulu et institué, c’est l’état de vie consacrée, dans sa valeur générale et ses éléments essentiels. Il n’y a pas de preuve historique qui permette d’expliquer cet état comme une initiative humaine née par la suite, et il n’est pas plus facilement concevable que la vie consacrée – qui a joué un si grand rôle dans le développement de la sainteté et de la mission dans l’Église – ne soit pas née d’une volonté fondatrice du Christ. Si nous explorons bien les témoignages évangéliques, nous découvrons que cette volonté apparaît très clairement.
2. Il ressort de l’Évangile que, dès le début de sa vie publique, Jésus appelle des hommes à le suivre. Cet appel ne s’exprime pas nécessairement par des mots : il peut résulter simplement de l’attraction qu’exerce la personnalité de Jésus sur ceux qu’il rencontre, comme c’est le cas pour les deux premiers disciples, selon le récit de l’Évangile de Jean. Déjà disciples de Jean-Baptiste, André et son compagnon (qui semble être l’Évangéliste lui-même) sont fascinés et comme saisis par celui qu’on leur présente comme « l’Agneau de Dieu ». Et ils se mettent aussitôt à suivre Jésus, avant même que celui-ci leur ait adressé la parole. Quand Jésus demande : « Que cherchez-vous ? », ils répondent par une autre question : « Maître, où habites-tu ? ». Ils reçoivent alors l’invitation qui changera toute leur vie : « Venez et voyez » (cf. Jn 1, 38-39).
Mais, généralement, l’expression la plus caractéristique de l’appel, ce sont ces mots : « Suis-moi ! » (Mt 8, 22 ; 9, 9 ; 19, 21 ; Mc 2, 14 ; 10, 21 ; Lc 9, 59 ; 18, 22 ; Jn 1, 43 ; 21, 19). Ils manifestent l’initiative de Jésus. Auparavant, ceux qui désiraient embrasser l’enseignement d’un maître choisissaient celui dont ils voulaient devenir les disciples. Au contraire, par ses mots : « Suis-moi », Jésus montre que c’est lui qui choisit ceux qu’il veut avoir pour compagnons et disciples. Il dira en effet aux Apôtres : « Ce n’est pas vous qui m’avez choisi, c’est moi qui vous ai choisis » (Jn 15, 16).
Dans cette initiative de Jésus, apparaît une volonté souveraine, mais aussi un immense amour. Le récit de l’appel adressé au jeune homme riche laisse transparaître cet amour. On y lit que, lorsque le jeune homme déclare qu’il a observé les commandements de la Loi depuis sa jeunesse, Jésus « posant son regard sur lui, se mit à l’aimer » (Mc 10, 21). Ce regard pénétrant, plein d’amour, accompagne l’invitation : « Va, vends tout ce que tu as, donne-le aux pauvres et tu auras un trésor dans le ciel ; puis viens, et suis-moi » (ibid.). Cet amour divin et humain de Jésus, si ardent qu’un témoin de la scène s’en souvient, se renouvelle en tout appel au don total de soi-même dans la vie consacrée. Comme je l’ai écrit dans mon Exhortation apostolique Redemptionis donum, « en lui se reflète l’amour éternel du Père qui “a tellement aimé le monde qu’il lui a donné son Fils unique, afin que quiconque croit en lui ne meure pas, mais qu’il ait la vie éternelle” (Jn 3, 16) (n. 3) ».
3. Toujours selon le témoignage de l’Évangile, l’appel à suivre Jésus comporte de nombreuses exigences. Le récit de l’invitation faite au jeune homme riche met l’accent sur la renonciation aux biens matériels. En d’autres cas, on souligne plus expressément la renonciation à la famille (cf. par exemple Lc 9, 59-60). Généralement, suivre Jésus signifie renoncer à tout pour s’unir à lui et l’accompagner sur les routes de sa mission. C’est le renoncement auquel ont acquiescé les Apôtres, comme le déclare Pierre : « Voici, nous avons tout laissé et nous t’avons suivi » (Mt 19, 27). C’est dans sa réponse à Pierre que Jésus indique le renoncement aux biens humains comme un élément fondamental de la marche à sa suite (cf. Mt 19, 29). De l’Ancien Testament, il ressort que Dieu demandait à son peuple de le suivre par l’observance des commandements, mais sans jamais formuler des requêtes aussi radicales. Jésus manifeste sa souveraineté divine en réclamant au contraire une consécration absolue à sa personne, jusqu’au détachement total des biens et des affections terrestres.
4. Remarquons pourtant que, tout en formulant les nouvelles exigences que comprend l’appel à le suivre, Jésus les présente au libre choix de ceux qu’il appelle. Ce ne sont pas des préceptes, mais des invitations ou des « conseils ». L’amour que manifeste Jésus quand il appelle le jeune homme riche n’enlève pas à ce dernier son pouvoir de libre décision, comme le montre son refus de le suivre car il accorde sa préférence aux biens qu’il possède. L’évangéliste Marc note qu’« il s’en alla tout triste, car il avait de grands biens » (Mc 10, 22). Jésus ne le condamne pas pour cela. Mais il observe à son tour, non sans une certaine affliction, qu’il est difficile pour les riches d’entrer dans le Royaume des Cieux et que seul Dieu peut opérer certains détachements, certaines libérations intérieures, qui permettent de répondre à l’appel (cf. Mc 10, 23-27).
5. Par ailleurs, Jésus assure que les renoncements requis pour le suivre obtiennent leur récompense, un « trésor dans le ciel », c’est-à-dire une abondance de biens spirituels. Il promet même la vie éternelle dans le siècle à venir, et le centuple dès ici-bas (cf. Mt 19, 29). Ce centuple fait allusion à une qualité supérieure de vie, à un bonheur plus élevé. L’expérience enseigne que la vie consacrée, selon le dessein de Jésus, est une vie profondément heureuse. Ce bonheur se mesure à la fidélité au dessein de Jésus. Le fait que, toujours selon l’allusion aux persécutions que Marc rapporte dans le même passage (cf. 10, 30), le « centuple » ne dispense pas de l’association à la Croix de Jésus, n’est pas un obstacle à ce bonheur.
6. Jésus a aussi appelé des femmes à le suivre. Le témoignage de l’Évangile nous dit qu’un groupe de femmes accompagnait Jésus et que ces femmes étaient nombreuses (cf. Lc 8, 1-3 ; Mt 27, 55 ; Mc 15, 40-41). Il s’agissait d’une grande nouveauté par rapport aux usages juifs : seule la volonté innovatrice de Jésus, qui incluait la promotion et en un certain sens la libération de la femme, peut expliquer ce fait. Aucun récit de vocation de femme ne nous est parvenu par les Évangiles, mais la présence de nombreuses femmes avec les Douze auprès de Jésus présuppose un appel, un choix de sa part, qu’il ait été silencieux ou exprimé. De fait, Jésus montre que l’état de vie consacrée, consistant à le suivre, n’est pas lié nécessairement à la destination au ministère sacerdotal, et que cet état concerne aussi bien les femmes que les hommes, chacun dans son domaine et selon la fonction assignée par l’appel divin. Dans le groupe de femmes qui suivait Jésus, on peut discerner l’annonce et même le noyau initial du nombre immense de femmes qui s’engageront dans la vie religieuse ou dans d’autres formes de vie consacrée, tout au long des siècles de l’Église et jusqu’à aujourd’hui. Cela vaut pour les « consacrées » mais aussi pour tant d’autres de nos sœurs qui suivent sous des formes nouvelles l’exemple authentique des collaboratrices de Jésus ; par exemple, comme « volontaires » laïques en de nombreuses œuvres d’apostolat, en de nombreux ministères et fonctions de l’Église.
7. Terminons cette catéchèse en reconnaissant que Jésus, en appelant des hommes et des femmes à tout quitter pour le suivre, a inauguré un état de vie qui se développera peu à peu dans son Église, sous des formes variées de vie consacrée, qui se réalisent dans la vie religieuse ou même – pour ceux que Dieu choisit – dans le sacerdoce. Depuis les temps évangéliques jusqu’à nos jours, la volonté fondatrice du Christ a continué à se réaliser, exprimée par cette très belle et très sainte invitation adressée à tant d’âmes : « Suis-moi ! ».
La promotion des vocations à la vie consacrée
1. Lorsque nous avons traité de la fondation de la vie consacrée par Jésus-Christ, nous avons rappelé les appels qu’il a adressés dès le début de sa vie publique, généralement explicités par ces mots : « Suis-moi ! ». Son souci de lancer ces appels montre l’importance que Jésus attribuait au fait d’être disciple selon l’Évangile pour la vie de l’Église. Il liait cette marche à sa suite aux « conseils » de vie consacrée par lesquels il voulait que ses disciples soient rendus conformes à lui-même, qui est le cœur de la sainteté évangélique (cf. Veritatis splendor, 21). De fait, l’histoire atteste que les personnes consacrées – prêtres, religieux, religieuses, membres d’autres Instituts et de mouvements analogues – ont joué un rôle essentiel dans l’expansion de l’Église comme dans ses progrès en sainteté et charité. Les vocations à la vie consacrée n’ont pas moins d’importance dans l’Église d’aujourd’hui que dans les siècles passés. On constate malheureusement en beaucoup d’endroits que leur nombre n’est pas suffisant pour répondre aux besoins des communautés et de leur apostolat. Il n’est pas exagéré de dire que, pour certains Instituts, ce problème se pose d’une manière dramatique, jusqu’à mettre en question leur survie. Même sans vouloir partager certaines prévisions funestes concernant un avenir pas si lointain, on constate déjà aujourd’hui que, par manque de sujets, certaines communautés sont contraintes de renoncer à des œuvres normalement destinées à produire d’abondants fruits spirituels ; on peut, plus généralement, constater également que la diminution des vocations entraîne un déclin de la présence active de l’Église dans la société, causant des dommages notables dans tous les domaines.
La rareté actuelle des vocations en certaines régions du monde constitue un défi que l’on doit affronter résolument et avec courage, dans la certitude que Jésus-Christ qui, durant sa vie terrestre, a lancé tant d’appels à la vie consacrée, les adresse encore dans le monde moderne et reçoit souvent de généreuses réponses d’adhésion, comme le prouve l’expérience quotidienne. Connaissant les besoins de l’Église, il ne cesse jamais d’adresser son invitation : « Suis-moi ! », particulièrement aux jeunes, que sa grâce rend sensibles à l’idéal d’une vie entièrement donnée.
2. Du reste, le manque d’ouvriers pour la moisson de Dieu a constitué, dès les temps évangéliques, un défi pour Jésus lui-même. Son exemple nous permet de comprendre que le trop petit nombre de consacrés est une situation inhérente à la condition du monde et pas seulement un fait accidentel dû aux circonstances actuelles. L’Évangile atteste que Jésus, circulant par les villes et les villages, a ressenti de la pitié devant les foules « fatiguées et abattues comme des brebis sans pasteur » (Mt 9, 36). Il a cherché à remédier à cette situation en prodiguant son enseignement aux foules (cf. Mc 6, 34) mais il a voulu associer ses disciples à la solution du problème en les invitant, avant tout, à la prière : « Priez le maître de la moisson d’envoyer des ouvriers à sa moisson » (Mt 9, 38). Selon le contexte, cette prière est destinée à procurer aux gens un plus grand nombre de pasteurs. Mais l’expression « les ouvriers de la moisson » peut revêtir un sens plus large, en désignant tous ceux qui travaillent au développement de l’Église. La prière vise alors à obtenir aussi un plus grand nombre de consacrés.
3. L’accent mis sur la prière est surprenant. Étant donné l’initiative souveraine de Dieu dans l’appel, on pourrait penser que seul le Maître de la moisson, indépendamment de toute autre intervention ou collaboration, doit pourvoir au nombre d’ouvriers. Jésus, au contraire, insiste sur la coopération et la responsabilité de ses disciples. Même à nous, hommes d’aujourd’hui, il enseigne que, par la prière, nous pouvons et devons exercer une influence sur le nombre des vocations. Le Père accueille cette prière parce qu’il la désire et l’attend, et lui-même la rend efficace. Dans les moments et les lieux où la crise des vocations se fait plus grave, cette prière s’impose encore davantage. Mais, à toute époque et en tout lieu, elle doit monter vers le Ciel. En ce domaine, il y a donc toujours une responsabilité de toute l’Église et de tout chrétien. On doit associer à la prière l’action pour la promotion et l’augmentation des réponses à l’appel divin. En cela aussi, nous trouvons le premier modèle dans l’Évangile. Après son premier contact avec Jésus, André lui amène son frère Simon (cf. Jn 1, 42). Certes, c’est bien Jésus qui se montre souverain dans l’appel adressé à Simon mais, par son initiative, André a joué un rôle décisif dans la rencontre de Simon et du Maître. « C’est ici, dans un sens, que se trouve le cœur de toute la pastorale des vocations » (Pastores dabo vobis, 38).
4. La promotion des vocations peut venir soit d’une initiative individuelle, comme le fut celle d’André, soit d’actions collectives, comme cela se passe en de nombreux diocèses où s’est développée la pastorale des vocations. Cette promotion vocationnelle ne tend aucunement à limiter la liberté de choix que chacun possède sur l’orientation de sa propre vie. La promotion évite donc toute forme de contrainte ou de pression sur la décision de chacun. Mais elle veut éclairer le choix et montrer à chacun en particulier le chemin ouvert sur la voie du « Suis-moi ! » de l’Évangile. Les jeunes ont plus spécialement le besoin et le droit de recevoir cette lumière. Par ailleurs, il est certain qu’il faut cultiver et renforcer les germes de la vocation, spécialement chez les jeunes. La vocation doit se développer et grandir : généralement, cela ne se produit pas si ne sont pas assurées des conditions favorables à ce développement et à cette croissance. C’est cela que visent les institutions pour les vocations et les diverses initiatives, réunions, retraites, groupes de prière, etc., que promeut l’Œuvre des vocations. On ne fera jamais assez dans la pastorale des vocations, même si toute initiative humaine devra toujours s’exercer dans la conviction que, en définitive, c’est la souveraineté divine qui décide de l’appel de chacun.
5. Une forme fondamentale de collaboration est le témoignage des consacrés eux-mêmes, qui exerce une attraction efficace et salutaire. L’expérience montre que, fréquemment, c’est l’exemple d’un religieux ou d’une religieuse qui agit d’une manière décisive sur l’orientation d’une jeune personnalité, qui a pu découvrir dans leur fidélité, leur cohérence et leur joie, un idéal concret de vie. En particulier, les communautés religieuses ne peuvent attirer les jeunes que par un témoignage collectif de consécration authentique, vécue dans la joie de la donation personnelle au Christ et aux frères.
6. Il faut enfin souligner l’importance de la famille comme milieu de vie chrétienne où la vocation peut se développer et grandir. J’invite encore une fois les parents chrétiens à prier pour obtenir qu’un de leurs enfants soit appelé par le Christ à la vie consacrée. La tâche des parents chrétiens est de former une famille où soient honorées, cultivées et vécues les valeurs évangéliques, et où une vie chrétienne authentique puisse élever les aspirations des jeunes. C’est grâce à ces familles que l’Église continuera à engendrer des vocations. Aussi demande-t-elle aux familles de collaborer dans la réponse au « Maître de la moisson », qui exige de nous tous qu’on envoie de nouveaux « ouvriers à sa moisson ».
Les dimensions de la vie consacrée
1. À plusieurs reprises, dans mes catéchèses précédentes, j’ai parlé des « conseils évangéliques », qui se traduisent dans la vie consacrée par les « vœux » – ou au moins les engagements – de chasteté, de pauvreté et d’obéissance. Ils prennent toute leur signification dans le contexte d’une vie totalement consacrée à Dieu, en communion avec le Christ. L’adverbe « totalement » (« totaliter »), employé par saint Thomas d’Aquin pour spécifier la valeur essentielle de la vie religieuse, est extrêmement expressif ! « La religion est la vertu par laquelle on offre quelque chose pour le culte et le service de Dieu. Aussi appelle-t-on religieux par antonomase ceux qui se consacrent totalement au service divin, en s’offrant à Dieu comme en holocauste » (Somme théol., II-II, q. 186, a. 1). C’est un concept puisé dans la tradition des Pères, en particulier chez saint Jérôme (cf. Lettre 125, ad Rusticum) et chez saint Grégoire le Grand (cf. Super Ezech., hom. 20). Le Concile Vatican II, qui cite saint Thomas d’Aquin, fait sienne sa doctrine et parle de la « consécration à Dieu », intérieure et parfaite, qui, en tant que développement de la consécration baptismale, se réalise dans l’état religieux par les liens des conseils évangéliques (cf. LG, 44).
2. Remarquons que ce n’est pas l’élément humain qui a la priorité dans cette consécration. L’initiative vient du Christ, qui demande l’engagement, pris librement, de le suivre. C’est lui qui, prenant possession de la personne humaine, la « consacre ».
Selon l’Ancien Testament, Dieu lui-même consacrait les personnes ou les choses, en leur communiquant d’une certaine manière sa sainteté. Ceci ne doit pas être compris au sens où Dieu sanctifiait intérieurement les personnes – et encore moins les choses –, mais en ce sens qu’il en prenait possession et les réservait à son service direct. Les objets « sacrés » étaient destinés au culte du Seigneur, et ne pouvaient donc servir que dans le cadre du temple et du culte, et non pas à ce qui était profane. Tel était le caractère sacré attribué aux choses, qui ne pouvaient être touchées par une main profane (par exemple, l’Arche d’Alliance, ou les calices du temple de Jérusalem, qui furent profanés – comme on le lit en 1 M1, 22 – par Antiochus Épiphane). À son tour, le peuple d’Israël fut « saint », en tant que « propriété du Seigneur » (segullah = le trésor personnel du souverain) et eut donc à cause de cela un caractère sacré (cf. Ex 19, 5 ; Dt 7, 6 ; Ps 135, 4, etc.). Pour communiquer avec cette « segullah », Dieu se choisissait des « porte-parole », « hommes de Dieu », « prophètes », qui devaient parler en son nom. Il les sanctifiait (moralement) par un rapport de confiance et une amitié spéciale qu’il leur accordait, si bien que certains de ces personnages étaient qualifiés d’« amis de Dieu » (cf. Sg 7, 27 ; Is 41, 8 ; Jc 2, 23). Mais il n’y avait ni personne, ni moyen, ni instrument institutionnel, qui puisse communiquer par sa force intrinsèque, même aux hommes les plus disponibles, la sainteté de Dieu. Cela devait être la grande nouveauté du baptême chrétien, par lequel les croyants ont « le cœur purifié » (He 10, 22) et sont intérieurement « lavés…, sanctifiés…, justifiés au nom du Seigneur Jésus-Christ et dans l’Esprit de notre Dieu » (1 Co 6, 11).
3. La grâce est un élément essentiel de la Loi évangélique, car elle est une force de vie qui justifie et sauve, comme l’explique saint Thomas (cf. II-II, q. 106, a. 2), à la suite de saint Augustin (cf. De spiritu et littera, c. 17). Le Christ prend possession de la personne, au plus intime de celle-ci, dès le baptême, par lequel il inaugure son action de sanctification, en la « consacrant » et en suscitant chez elle l’exigence d’une réponse que lui-même rend possible par sa grâce, dans la mesure des capacités physiques, psychiques, spirituelles et morales du sujet. Le pouvoir souverain, exercé par la grâce du Christ dans la consécration, ne diminue pas en effet la liberté de la réponse à l’appel, ni la valeur et l’importance de l’engagement humain. Cela devient particulièrement évident dans l’appel à la pratique des conseils évangéliques. L’appel du Christ s’accompagne d’une grâce qui élève la personne humaine en lui donnant des capacités d’ordre supérieur pour suivre ces conseils. Cela signifie que, dans la vie consacrée, il y a un développement de la personne humaine, qui n’est pas frustrée mais élevée et valorisée par le don divin.
4. L’homme qui accepte l’appel et suit les conseils évangéliques accomplit un acte fondamental d’amour de Dieu, comme on peut le lire dans la Constitution Lumen gentium (n. 44) du Concile Vatican II. Les vœux religieux ont pour but de réaliser un sommet d’amour : un amour complet, voué au Christ sous l’impulsion de l’Esprit Saint, et, par l’intermédiaire du Christ, offert au Père. D’où la valeur d’oblation et de consécration de la profession religieuse qui, dans la tradition chrétienne orientale et occidentale, est considéré comme un « baptismus flaminis », en tant que « le cœur d’un homme est poussé par l’Esprit Saint à croire en Dieu, à l’aimer et à se repentir de ses péchés » (Somme théol., III, q. 66, a 11). J’ai exposé cette idée d’un quasi nouveau baptême dans ma Lettre Redemptionis donum : « La profession religieuse – sur le fondement sacramentel du baptême dans lequel elle s’enracine – est un nouvel “ensevelissement dans la mort du Christ” : nouveau, par le fait de la prise de conscience et du choix ; nouveau, par le fait de l’amour et de la vocation ; nouveau, par le fait de la “conversion” incessante. Un tel “ensevelissement dans la mort” fait que l’homme, “enseveli avec le Christ”, “vit avec le Christ dans une vie nouvelle”. C’est dans le Christ crucifié que trouvent leur fondement ultime aussi bien la consécration baptismale que la profession des conseils évangéliques qui, selon les paroles du Concile Vatican II, “constitue une consécration particulière”. Elle est à la fois mort et libération. Saint Paul écrit : “Considérez que vous êtes morts au péché” ; en même temps, toutefois, il appelle cette mort “libération de l’esclavage du péché”. Mais surtout, la consécration religieuse constitue, sur le fondement sacramentel du saint baptême, une vie nouvelle “pour Dieu en Jésus-Christ” » (RD, 7).
5. Cette vie est d’autant plus parfaite et recueille les fruits les plus abondants de la grâce baptismale (cf. LG,44) que l’union intime avec le Christ, acquise au baptême, se développe dans une union plus complète. En effet, le commandement d’aimer Dieu de tout son cœur, qui s’impose aux baptisés, est observé en plénitude par l’amour voué à Dieu par l’intermédiaire des conseils évangéliques. C’est une « consécration spéciale » (PC, 5) ; une consécration plus intime au service divin, « à un titre nouveau et spécial » (LG, 4) ; une consécration nouvelle que l’on ne peut pas envisager comme une implication ou une conséquence logique du baptême. Le baptême n’implique pas nécessairement une orientation vers le célibat et le renoncement à la possession des biens sous la forme des conseils évangéliques. Au contraire, dans la consécration religieuse, il s’agit de l’appel à une vie qui comporte le don d’un charisme originel qui n’est pas accordé à tous, comme Jésus l’affirme quand il parle du célibat volontaire (cf. Mt 19, 10-12). C’est donc un acte souverain de Dieu qui choisit librement, appelle, ouvre une voie, liée sans doute à la consécration baptismale, mais distincte de celle-ci.
6. D’une manière analogue, on peut dire que la profession des conseils évangéliques développe la consécration opérée par le sacrement de confirmation. C’est un nouveau don de l’Esprit Saint, conféré pour une vie chrétienne active par un engagement plus strict de collaboration, de service de l’Église, afin de produire, par les conseils évangéliques, de nouveaux fruits de sainteté et d’apostolat, en plus des exigences de la consécration de la confirmation. Lui aussi, le sacrement de la confirmation – et le caractère de l’activité chrétienne et de l’apostolat chrétien qu’il comporte – est à la racine de la vie consacrée.
En ce sens, il est juste de voir les effets du baptême et de la confirmation dans la consécration que comporte l’acceptation des conseils évangéliques, et de placer la vie religieuse, qui est par nature charismatique, dans l’économie sacramentelle. Dans ce même ordre d’idées, on peut également observer que, pour les religieux prêtres, le sacrement de l’Ordre produit lui aussi ses fruits par la pratique des conseils évangéliques, en imposant l’exigence d’une appartenance plus étroite au Seigneur. Les vœux de chasteté, de pauvreté et d’obéissance tendent à réaliser concrètement cette appartenance.
7. Le lien des conseils évangéliques avec les sacrements du baptême, de la confirmation et de l’Ordre, sert à montrer la valeur essentielle que représente la vie consacrée pour le développement de la sainteté de l’Église. Aussi voudrais-je terminer par une invitation à prier – prier assidûment – pour obtenir que le Seigneur accorde toujours davantage le don de la vie consacrée à l’Église que lui-même a voulue et créée « sainte ».