La pauvreté évangélique, condition essentielle de la vie consacrée
1. Dans le monde contemporain, où est si criant le contraste entre les formes anciennes et nouvelles de cupidité et les expériences de misère inouïe que vivent des couches immenses de la population, la valeur de la pauvreté librement choisie et pratiquée de manière cohérente apparaît toujours plus clairement, même au plan purement sociologique. De plus, du point de vue chrétien, depuis toujours, on a fait l’expérience de la pauvreté comme condition de vie qui rend plus facile de suivre le Christ dans l’exercice de la contemplation, de la prière, de l’évangélisation. Il est important pour l’Église que de nombreux chrétiens aient pris plus vivement conscience de l’amour du Christ pour les pauvres et ressentent l’urgence de leur porter secours. Mais, par ailleurs, il est vrai que les conditions de la société contemporaine mettent en évidence avec une rigueur toujours plus grande la distance qui existe entre l’Évangile des pauvres et un monde souvent acharné dans la poursuite des intérêts liés à l’avidité de la richesse, devenue une idole qui domine toute la vie. Voilà pourquoi l’Église ressent toujours plus fortement l’appel de l’Esprit à être pauvre parmi les pauvres, à rappeler à tous la nécessité de se conformer à l’idéal de la pauvreté prêchée et pratiquée par le Christ, et à l’imiter dans son amour sincère et effectif des pauvres.
2. En particulier, la conscience s’est ravivée et fortifiée dans l’Église que les religieux et tous ceux qui veulent suivre le Christ dans la vie consacrée, parce qu’ils sont appelés à refléter en eux-mêmes et à témoigner devant le monde de la pauvreté du Maître et de son amour des pauvres, occupent une position « aux frontières » en ce domaine des valeurs évangéliques. Le Maître lui-même a lié le conseil de la pauvreté tant à l’exigence du dépouillement personnel devant l’encombrement des biens terrestres, afin d’obtenir les biens célestes, qu’à la charité à l’égard des pauvres : « Va, vends tout ce que tu as, donne-le aux pauvres et tu auras un trésor dans le ciel ; puis, viens et suis-moi » (Mc 10, 21).
En demandant ce renoncement, Jésus indiquait au jeune homme riche une condition préalable à une marche à sa suite qui comportait la participation plus étroite au dépouillement de l’Incarnation. Saint Paul devait le rappeler aux chrétiens de Corinthe, les encourageant à être généreux avec les pauvres, mettant en avant l’exemple de celui qui, « de riche qu’il était, s’est fait pauvre pour vous, pour vous enrichir de sa pauvreté » (2 Co 8, 9). Saint Thomas commente : « Jésus a supporté la pauvreté matérielle pour nous donner les richesses spirituelles » (Somme théol., IIIa, q. 40, a. 3). Tous ceux qui, accueillant son invitation, suivent volontairement la voie qu’il a inaugurée, sont conduits à enrichir spirituellement l’humanité. Loin d’ajouter simplement leur pauvreté à celle des autres pauvres qui remplissent le monde, ils sont appelés à leur procurer la vraie richesse, qui est d’ordre spirituel. Comme je l’ai écrit dans mon Exhortation apostolique Redemptionis donum, le Christ « est le maître et le héraut de la pauvreté qui enrichit » (RD, 12).
3. Quand nous regardons ce Maître, nous apprenons de lui le vrai sens de la pauvreté évangélique et la grandeur de l’appel à le suivre sur la voie de cette pauvreté. Et nous voyons tout d’abord que Jésus a vécu véritablement en pauvre. Selon saint Paul, lui, le Fils de Dieu, a embrassé la condition humaine comme une condition de pauvreté et, dans cette condition humaine, il a suivi un chemin de pauvreté. Sa naissance a été celle d’un pauvre, comme le montre l’étable où il est né et la mangeoire où il fut déposé par Marie. Pendant trente années, il a vécu dans une famille où Joseph gagnait le pain quotidien par son travail de charpentier, travail qu’il a ensuite lui même partagé (cf. Mt 13, 55 ; Mc 6, 3). Au cours de sa vie publique, il a pu dire de lui-même : « Le Fils de l’homme n’a pas d’endroit où reposer la tête » (Lc 9, 58), comme pour indiquer sa totale consécration à sa mission messianique dans des conditions de pauvreté. Et il est mort en esclave et en pauvre, littéralement dépouillé de tout, sur la Croix. Il avait choisi d’être pauvre jusqu’au bout.
4. Jésus a proclamé la Béatitude des pauvres : « Heureux, vous, les pauvres, le Royaume de Dieu vous appartient » (Lc 6, 20). À cet égard, nous devons rappeler que déjà dans l’Ancien Testament, on parlait des « pauvres du Seigneur » (cf. Ps 74, 19 ; 149, 4 et s.), objet de la bienveillance divine (Is 49, 13 ; 66, 2). Il ne s’agissait pas simplement de ceux qui se trouvaient dans un état d’indigence, mais plutôt des humbles qui cherchaient Dieu et se mettaient avec confiance sous sa protection. Ces dispositions d’humilité et de confiance éclairent l’expression employée dans la version des Béatitudes selon saint Matthieu : « Heureux les pauvres en esprit » (Mt 5, 3). Sont « pauvres en esprit » tous ceux qui ne mettent pas leur confiance dans l’argent ou dans les biens matériels, mais qui au contraire s’ouvrent au Royaume de Dieu. Mais c’est bien là la valeur de la pauvreté que Jésus loue et considère comme un choix de vie, qui peut comporter une renonciation volontaire aux biens, et cela précisément en faveur des pauvres. C’est le privilège de certains d’être choisis et appelés par Lui sur cette voie.
5. Jésus affirme cependant pour tous la nécessité d’un choix fondamental en ce qui concerne les biens de la terre : se libérer de leur tyrannie. Personne – dit-il – ne peut servir deux maîtres. Ou bien on sert Dieu, ou bien on sert Mammon (cf. Lc 16, 13 ; Mt 6, 24). L’idolâtrie de Mammon, c’est-à-dire de l’argent, est incompatible avec le service de Dieu. Jésus remarque que les riches s’attachent plus facilement à l’argent (appelé du terme araméen « mamona », ce qui veut dire « trésor »), et ont des difficultés à s’adresser à Dieu : « Comme il est difficile à ceux qui ont des richesses de pénétrer dans le Royaume de Dieu ! Oui, il est plus facile à un chameau de passer par le trou d’une aiguille qu’à un riche d’entrer dans le Royaume de Dieu » (Lc 18, 24-25, et par.). Jésus met en garde contre le double danger que représentent les biens de la terre : c’est-à-dire que, par la richesse, le cœur se ferme à Dieu et se ferme aussi au prochain, comme on le voit dans la parabole de l’homme riche et bon vivant, et du pauvre Lazare (cf. Lc 16, 19-31). Cependant, Jésus ne condamne pas d’une manière absolue la possession de biens terrestres ; ce qu’il désire, c’est plutôt de rappeler à ceux qui en possèdent le double commandement de l’amour pour Dieu et de l’amour du prochain. Mais, à celui qui peut et veut le comprendre, il demande beaucoup plus.
6. L’Évangile est clair sur ce point : à ceux qu’il a appelés et invités à le suivre, Jésus a demandé de partager sa pauvreté par la renonciation aux biens, qu’ils soient ou non importants. Nous avons déjà cité son invitation au jeune homme riche : « Vends tout ce que tu as et donne-le aux pauvres » (Mc 10, 21). C’était là une exigence fondamentale, bien des fois réitérée, qu’il s’agisse d’abandonner une maison et des champs (cf. Mc 10, 29 et par.), ou une barque (cf. Mt 4, 22), ou même toutes choses : « Quiconque parmi vous ne renonce pas à tous ses biens ne peut être mon disciple » (Lc 14, 33). À ses « disciples », c’est-à-dire à ceux qui sont appelés à le suivre par un don total de sa personne, Jésus a dit : « Vendez vos biens et donnez-les en aumône » (Lc 12, 33).
7. Cette pauvreté est demandée à ceux qui acceptent de suivre Jésus dans la vie consacrée. Leur pauvreté se concrétise aussi par un fait juridique, comme le rappelle le Concile. Elle peut revêtir des expressions diverses : de la renonciation radicale à la propriété de biens, comme dans les anciens « Ordres mendiants » et comme cela est aujourd’hui admis également pour les membres des autres Congrégations religieuses (cf. Décret Perfectae caritatis, 13), à d’autres formes possibles que le Concile encourage à chercher (cf. ibid.). Ce qui importe, c’est que la pauvreté soit réellement vécue comme une participation à la volonté du Christ : « Pour ce qui est de la pauvreté religieuse, il ne suffit pas seulement de dépendre des supérieurs dans l’usage des biens, mais il faut que les religieux soient pauvres effectivement et en esprit, ayant leur trésor dans le ciel (cf. Mt 6, 20) » (PC, 13).
Les Instituts eux-mêmes sont appelés à un témoignage collectif de pauvreté. Donnant une nouvelle autorité à la voix de tant de maîtres de la spiritualité et de la vie religieuse, le Concile a souligné tout particulièrement que les Instituts « sont tenus d’éviter toute apparence de luxe, tout gain immodéré ou cumul de biens » (PC, 13). Et encore, que leur pauvreté doit être animée par un esprit de partage entre les diverses provinces et maisons, et de générosité « pour les besoins de l’Église et l’aide aux indigents » (ibid.).
8. Un autre point, qui réapparaît toujours davantage dans le développement récent des formes de pauvreté, est manifesté par la recommandation du Concile au sujet de la « loi commune du travail » (PC, 13). Auparavant, existaient le choix et la pratique de la mendicité, signe de pauvreté, d’humilité et de charité bénéfique pour les indigents. Aujourd’hui, c’est plutôt par leur travail que les religieux « se procurent les biens nécessaires à leur subsistance et à leurs œuvres ». C’est une loi de la vie et une pratique de pauvreté. L’embrasser librement et joyeusement signifie accueillir le conseil de croire à la Béatitude évangélique de la pauvreté. C’est le plus grand service que, sous cet aspect, les religieux puissent rendre à l’Évangile : témoigner et pratiquer l’esprit d’abandon confiant entre les mains du Père, en vrais disciples du Christ qui a vécu, enseigné et laissé cet héritage à son Église.
L’obéissance évangélique dans la vie consacrée
1. Quand Jésus a appelé des disciples à le suivre, il leur a inculqué la nécessité d’une obéissance vouée à sa personne. Il ne s’agissait pas seulement de l’observance commune de la loi divine et des impératifs dictés par une conscience droite et véridique, mais d’un engagement bien plus grand. Suivre le Christ signifiait accepter d’accomplir tout ce qu’il commandait personnellement et se mettre sous sa direction au service de l’Évangile, pour l’avènement du Royaume de Dieu (cf. Lc 9, 60. 62). Aussi, outre l’engagement au célibat et à la pauvreté, en disant « Suis-moi », Jésus demandait aussi une obéissance qui constituait l’extension aux disciples de son obéissance au Père, dans sa condition de Verbe incarné devenu le « Serviteur de Yahvé » (cf. Is 42, 1 ; 52, 13-53 ; Ph 2, 7). Tout comme la pauvreté et la chasteté, l’obéissance caractérisait l’accomplissement de la mission de Jésus et en était même le principe fondamental, ce que traduisait le sentiment très vif qui l’amenait à dire : « Ma nourriture est de faire la volonté de celui qui m’a envoyé et de mener son œuvre à bonne fin » (Jn 4, 34 ; cf. RD, 13). Nous savons par l’Évangile que, par cette attitude, Jésus en est arrivé à l’entière donation de lui-même, jusqu’au sacrifice de la Croix, quand – comme l’écrit saint Paul –, Lui qui était de condition divine « s’est humilié, se faisant obéissant jusqu’à la mort, et la mort sur une Croix ! » (Ph 2, 8). La Lettre aux Hébreux souligne que Jésus-Christ, « tout Fils qu’il était, apprit, de ce qu’il souffrit, l’obéissance » (He 5, 8). Jésus a lui-même révélé que tout son être tendait à l’offrande totale de lui-même, comme par un mystérieux « pondus Crucis », une sorte de loi de gravité de sa vie immaculée, qui devait connaître sa manifestation suprême dans sa prière à Gethsémani : « Abba, Père, tout t’est possible : éloigne de moi cette coupe, pourtant, non pas ce que je veux, mais ce que tu veux ! » (Mc 14, 36).
2. Héritiers des disciples directement appelés par Jésus à le suivre dans sa mission messianique, les religieux – nous dit le Concile – « par la profession d’obéissance, font l’offrande totale de leur propre volonté, comme un sacrifice d’eux-mêmes à Dieu, et par là ils s’unissent plus fermement et plus sûrement à sa volonté de salut » (PC, 14). C’est par la réponse à cette volonté divine de salut que le renoncement à sa propre liberté trouve sa justification. Comme ouverture au dessein salvifique de salut sur l’immense horizon où le Père embrasse toutes les créatures, l’obéissance évangélique va bien au-delà du destin individuel du disciple : elle est une participation à l’œuvre de la Rédemption universelle. Cette valeur salvifique a été soulignée par saint Paul à propos de l’obéissance du Christ. Si le péché a envahi le monde par un acte de désobéissance, le salut universel a été obtenu par l’obéissance du Rédempteur : « Comme par la désobéissance d’un seul homme la multitude a été constituée pécheresse, ainsi par l’obéissance d’un seul la multitude sera-t-elle constituée juste » (Rm 5, 19). Le parallélisme entre Adam et le Christ, que fait saint Paul, a été repris et développé dans la patristique des premiers siècles ; il en est de même pour la référence à Marie, par rapport à Ève, sous l’aspect de l’obéissance. Ainsi saint Irénée écrit-il : « Le nœud de la désobéissance d’Ève a été défait par l’obéissance de Marie » (Adversus haereses, 3, 22, 4). « Comme celle-là avait été séduite de sorte qu’elle désobéit à Dieu, ainsi celle-ci s’est laissée persuader d’obéir à Dieu » (ibid.). Aussi Marie est-elle devenue coopératrice du salut : « Causa salutis » (ibid.). Par leur obéissance, les religieux sont eux aussi profondément impliqués dans l’œuvre du salut.
3. Saint Thomas voit dans l’obéissance religieuse la forme la plus parfaite de l’imitation du Christ, dont saint Paul dit qu’il « s’est fait obéissant jusqu’à la mort, et la mort sur la Croix » (Ph 2, 8). Elle a donc la première place dans l’holocauste de la profession religieuse (cf. IIa-IIae, q. 186, a. 5, 7 et 8). Dans le sillage de cette belle et forte tradition chrétienne, le Concile soutient que « à l’imitation de Jésus-Christ…, les religieux, sous la motion de l’Esprit Saint, se soumettent dans la foi à leurs supérieurs, représentants de Dieu, et sont guidés par eux au service de tous leurs frères dans le Christ comme le Christ lui-même qui, à cause de sa soumission à son Père, s’est fait serviteur de ses frères et a donné sa vie en rançon pour la multitude » (PC, 14). L’obéissance au Père fut pratiquée par Jésus sans exclure les médiations humaines. Dans son enfance, Jésus a obéi à Marie et à Joseph : saint Luc nous dit qu’il « leur était soumis » (Lc 2, 51). Ainsi Jésus est-il le modèle de ceux qui obéissent à une autorité humaine en discernant dans cette autorité un signe de la volonté divine. Et, par le conseil évangélique d’obéissance, les religieux sont appelés à obéir aux supérieurs en tant que représentants de Dieu. Aussi saint Thomas, en expliquant un texte de la Règle de saint Benoît (c. 68), soutient-il que le religieux doit s’en tenir au jugement du supérieur (cf. Ia-IIae, q. 13, a. 5, ad 3m).
4. Il est facile de comprendre que la difficulté de l’obéissance se trouve souvent lorsqu’il s’agit de discerner cette représentation divine dans une créature humaine. Mais celui qui contemple le mystère de la Croix ne doit pas le perdre de vue. Il faudra toujours rappeler que l’obéissance religieuse n’est pas simplement une soumission humaine à une autorité humaine. Celui qui obéit se soumet à Dieu, à la volonté divine exprimée par la volonté des supérieurs. C’est une question de foi. Les religieux doivent croire que Dieu leur communique sa volonté par l’intermédiaire des supérieurs. Même dans les cas où apparaissent les défauts des supérieurs, leur volonté, si elle n’est pas contraire à la loi de Dieu ou à la Règle, exprime la volonté divine. Même quand, du point de vue d’un jugement humain, la décision ne semble pas sage, un jugement de foi accepte le mystère de la volonté divine : mysterium Crucis. Au reste, la médiation humaine, même si elle est imparfaite, porte un sceau authentique : celui de l’Église qui, par son autorité, approuve les Instituts religieux et leurs lois, comme des chemins sûrs de la perfection chrétienne. À cette raison d’ecclésialité s’en ajoute une autre : celle qui découle de la finalité des Instituts religieux, qui est « d’apporter leur collaboration à la construction du Corps du Christ selon le plan de Dieu » (PC, 14). Pour le religieux qui perçoit et pratique ainsi l’obéissance, elle devient le secret du vrai bonheur que donne la certitude chrétienne de ne pas avoir suivi sa propre volonté, mais la volonté de Dieu, dans un amour intense pour le Christ et l’Église. Par ailleurs, le Concile recommande aux supérieurs d’être les premiers dociles à la volonté de Dieu ; de prendre conscience de leur responsabilité ; de développer l’esprit de service ; d’exprimer la charité à l’égard de leurs frères ; de respecter la personne de leurs sujets ; de promouvoir un climat de coopération ; d’écouter volontiers leurs frères, leur autorité restant ferme pour prendre une décision (cf. PC, 14).
5. L’amour de l’Église a été à l’origine des Règles et Constitutions des Familles religieuses qui ont parfois déclaré expressément leur engagement de soumission à l’autorité ecclésiale. Ainsi s’explique l’exemple de saint Ignace de Loyola qui, pour mieux servir le Christ et l’Église, a donné à la Compagnie de Jésus le fameux « quatrième vœu », celui d’« obéissance spéciale au Pape en ce qui concerne les missions ». Ce vœu spécifie une norme, qui était et est implicite dans toute profession religieuse. D’autres Instituts religieux ont eux aussi explicité cette norme d’une manière ou d’une autre. Aujourd’hui, le Code de droit canonique la met en relief, conformément à la meilleure tradition doctrinale et spirituelle qui découle de l’Évangile : « Les Instituts de vie consacrée sont soumis d’une manière particulière à l’autorité suprême de l’Église, en tant qu’ils sont destinés de façon spéciale au service de Dieu et de l’Église tout entière » (can. 590 § 1). « Chacun de leurs membres est tenu d’obéir au Pontife suprême comme à son supérieur le plus élevé, même en raison du lien sacré d’obéissance » (ibid., § 2). Ce sont là des normes de vie qui, embrassées et suivies avec foi, mènent les religieux bien au-delà d’une conception juridique des rapports existants dans la communauté chrétienne : ils ressentent le besoin de s’insérer autant qu’ils le peuvent dans les courants spirituels et les initiatives apostoliques de l’Église, dans les différents moments de sa vie, par leur action ou au moins leur prière, et toujours avec leur affection filiale.
La vie commune à la lumière de l’Évangile
1. En ce qui concerne les aspects essentiels de la vie consacrée, le Concile Vatican II, après avoir traité dans le Décret Perfectae caritatis des conseils évangéliques de chasteté, de pauvreté et d’obéissance, parle de la vie commune en se référant à l’exemple des premières communautés chrétiennes et à la lumière de l’Évangile. L’enseignement du Concile sur ce point est très important, même s’il est vrai que la vie commune au sens strict n’existe pas ou est très réduite dans certaines formes de vie consacrée, comme la vie érémitique, et n’est pas nécessairement requise dans les Instituts séculiers. Mais elle existe dans la grande majorité des Instituts de vie consacrée et elle est considérée, aussi bien par les Fondateurs que par l’Église, comme une observance fondamentale pour le bon fonctionnement de la vie religieuse et une saine organisation de l’apostolat. La preuve en est que la Congrégation pour les Instituts de vie consacrée et les Sociétés de vie commune a publié récemment (le 2 février 1994) un document spécial sur « la vie fraternelle en communauté ».
2. Si nous regardons l’Évangile, on peut dire que la vie commune répond à l’enseignement de Jésus sur le lien entre les deux préceptes de l’amour de Dieu et de l’amour du prochain. Dans un état de vie où l’on veut aimer Dieu souverainement, on ne peut pas ne pas s’engager aussi à aimer le prochain avec une générosité particulière, à commencer par ceux qui sont les plus proches parce qu’ils appartiennent à la même communauté. C’est l’état de vie des « consacrés ». De plus, il ressort de l’Évangile que les appels de Jésus ont été adressés, certes, à des personnes particulières, mais pour les inviter à s’associer, à former un groupe : il en a été ainsi pour le groupe des disciples, il en a été ainsi pour celui des femmes. Dans les pages de l’Évangile, on trouve aussi la confirmation de l’importance de la charité fraternelle comme âme de la communauté et donc comme essentielle à la vie commune. On y fait allusion aux disputes qui éclatèrent à plusieurs reprises entre les Apôtres eux-mêmes : bien que disciples de Jésus, ils n’en étaient pas moins des hommes, des fils de leur temps et de leur peuple. Ils se préoccupaient d’établir une primauté de grandeur et de commandement. La réponse de Jésus fut une leçon d’humilité et de disponibilité à servir (cf. Mt 18, 3-4 ; 20, 26-28, et par.). Puis il leur donna « son » commandement, celui de l’amour mutuel (cf. Jn 13, 34 ; 15, 12. 17), à son exemple. Dans l’histoire de l’Église, et en particulier celle des Instituts religieux, le problème des rapports entre individus et groupes s’est souvent posé, et il n’a reçu d’autre réponse valable que celle de l’humilité chrétienne et de l’amour fraternel, qui unit au nom et en vertu de la charité du Christ, comme le dit l’ancien chant des « agapes » : « Congregavit nos in unum Christi amor » : « L’amour du Christ nous a rassemblés ». Certes, la pratique de l’amour fraternel dans la vie commune requiert des efforts et des sacrifices importants, et exige la générosité dans la pratique des conseils évangéliques. Aussi l’entrée dans un Institut religieux ou une Communauté implique-t-elle un engagement sérieux de vivre l’amour fraternel sous tous ses aspects.
3. En cela, la première communauté chrétienne nous donne l’exemple. Elle se rassemble, sitôt après l’Ascension, pour prier dans l’unité des cœurs (cf. Ac 1, 14) et persévérer dans « la communion » fraternelle (cf. Ac 2, 42), en arrivant même au partage des biens : « Tous les croyants ensemble mettaient tout en commun » (Ac 2, 44). L’unité voulue par le Christ trouvait à cette époque du commencement de l’Église une réalisation digne d’être rappelée : « La multitude des croyants n’avait qu’un cœur et qu’une âme » (Ac 4, 32).
Dans l’Église, le souvenir – et peut-être la nostalgie – de cette communauté primitive est toujours resté très vif et, au fond, les communautés religieuses ont toujours cherché à reproduire cet idéal de communion dans la charité devenue une norme pratique de la vie en commun. Leurs membres, rassemblés par la charité du Christ, vivent ensemble parce qu’ils veulent demeurer en cet amour. Ils peuvent ainsi être des témoins du vrai visage de l’Église, qui reflète son âme : la charité.
« Un seul cœur, une seule âme » : cela ne veut pas dire uniformité, monolithisme, aplatissement, mais communion profonde dans la compréhension mutuelle et le respect réciproque.
4. Mais il ne peut s’agir que d’une simple union de sympathie et d’affection humaine. Le Concile, écho des Actes des Apôtres, parle d’« unité d’esprit » (PC, 15). Il s’agit d’une unité qui a sa racine la plus profonde dans l’Esprit Saint, qui répand la charité dans les cœurs (cf. Rm 5, 5) et pousse des personnes différentes à s’aider sur le chemin de la perfection, en instaurant et en maintenant entre elles un climat de bonne entente et de coopération. Comme il assure l’unité dans toute l’Église, l’Esprit Saint l’établit et la fait durer encore plus intensément dans les communautés de vie consacrée.
Quels sont les chemins de la charité répandue par l’Esprit Saint ? Le Concile attire l’attention spécialement sur l’estime réciproque (cf. PC, 15). Il applique aux religieux deux recommandations de saint Paul aux chrétiens : « Que l’amour fraternel vous lie d’affection entre vous, chacun regardant les autres comme plus méritants » (Rm 12, 10), « Portez les fardeaux les uns des autres » (Ga 6, 2).
L’estime mutuelle est une expression de l’amour mutuel, qui s’oppose à la tendance si répandue de juger sévèrement le prochain et de le critiquer. La recommandation paulinienne invite à découvrir les qualités des autres et, pour autant qu’il est donné de la voir aux pauvres yeux humains, l’œuvre merveilleuse de la grâce et – en définitive – de l’Esprit Saint. Cette estime comporte l’acceptation de l’autre avec ce qui lui est propre, sa manière de penser et d’agir. Il est alors possible d’éliminer beaucoup d’obstacles à l’harmonie entre des caractères souvent très différents.
« Porter les fardeaux les uns des autres », cela veut dire assumer avec sympathie les défauts, vrais ou apparents, des autres, même quand on en éprouve de la gêne, et accepter volontiers tous les sacrifices qui sont imposés par le fait de vivre avec ceux qui n’ont pas une mentalité et un tempérament pleinement conformes à notre propre manière de voir et de juger.
5. Toujours à ce sujet, le Concile (PC, 15) rappelle que la charité est l’accomplissement de la loi (cf. Rm 13, 10), le lien de la perfection (cf. Col 3, 14), le signe du passage de la mort à la vie (cf. 1 Jn 3, 14), la manifestation de l’avènement du Christ (cf. Jn 14, 21. 23), la source d’énergie de l’apostolat. Nous pouvons appliquer à la vie commune l’excellence de la charité décrite par saint Paul dans sa première Lettre aux Corinthiens (13, 1-13) et lui attribuer ce que l’Apôtre appelle les fruits de l’Esprit : « Amour, joie, paix, patience, bienveillance, bonté, douceur, maîtrise de soi » (Ga 5, 22) : les fruits – dit le Concile – de « l’amour de Dieu qui a été répandu dans nos cœurs ».
Jésus a dit : « Là où deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis au milieux d’eux » (Mt 18, 20). Voici : la présence du Christ se réalise partout où il y a unité dans la charité, et la présence du Christ est la source d’une joie profonde, qui se renouvelle chaque jour, jusqu’au moment de la rencontre définitive avec lui.
Noël, fête de Dieu, de la famille et de la vie
1. Dans quelques jours, nous allons célébrer Noël et nous sommes tous occupés à nous préparer à cet événement, afin que le Fils de Dieu trouve en nos cœurs une atmosphère de disponibilité et d’hospitalité. Quel grand mystère nous nous apprêtons à revivre en cette nuit sainte ! En cette dernière période du temps de l’Avent, la liturgie met en relief l’attente de toute la création. C’est comme si elle sentait l’arrivée de Celui qui rétablit son harmonie primordiale, blessée à cause du refus d’Adam : elle attend Celui qui la ramène à la pleine unité avec son Créateur. L’apôtre Paul rappelle que, en s’incarnant, le Verbe renouvelle l’ordre cosmique de la création (cf. Ep 1, 10 ; Rm 8, 19-22).
Ce Noël désormais tout proche est la fête de la création, mais surtout de l’homme, car Celui qui va venir est le Rédempteur de l’homme qui, « en révélant le mystère du Père et de son amour, révèle aussi pleinement l’homme à l’homme et lui fait connaître sa très haute vocation » (Gaudium et spes, 22). En assumant la chair de l’homme qui avait refusé la familiarité avec Dieu, Jésus-Christ guérit et rachète toute l’humanité, en lui restituant la ressemblance et l’amitié avec Dieu brisées par le péché. Jésus vient dans le monde « afin que tous les hommes aient la vie et qu’ils l’aient en abondance » (Jn 10, 10).
2. L’atmosphère qui entoure l’événement de Bethléem est toujours porteuse de joie, de lumière et d’amour. C’est avec raison que, en ces jours, on ressent plus fortement l’invitation à la bonté et à la paix ; l’invitation à abandonner le mal pour se tourner vers le bien. En effet, que cherche le croyant dans l’humble mangeoire à côté de laquelle veillent Joseph, Marie et toute la création ? L’homme cherche Dieu parce qu’il ressent que Dieu le cherche. Le cœur humain aspire à rencontrer Dieu et à reposer en lui. C’est ce que rappelait saint Augustin en soulignant que le Père céleste nous a fait pour lui et que notre cœur est inquiet tant qu’il ne l’a pas trouvé et ne repose pas en lui.
En venant sur terre, le Rédempteur, le Verbe éternel, « plein de grâce et de vérité » (Jn 1, 14), invite toute l’humanité au banquet de sa lumière et révèle sa gloire à celui qui l’accueille, « la gloire qu’il tient de son Père comme Fils unique, plein de grâce et de vérité » (Jn 1, 14). Nous sommes fils de Dieu ! J’ai écrit récemment dans ma Lettre aux enfants : « Dieu veut que nous soyons tous des fils adoptifs par grâce. C’est là la véritable source de la joie de Noël ». Nous devons nous réjouir « de cet Évangile de la filiation divine ». Chaque fois que nous célébrons Noël, nous annonçons ce prodige extraordinaire : le Verbe, en qui se trouve la vie, se fait chair et vient habiter parmi nous. Nous pouvons ainsi contempler la gloire du Fils unique du Père, lumière de vérité avec laquelle chacun doit se mesurer s’il veut être en mesure de discerner ce qui est bien et ce qui est mal, ce qui porte à la vie et ce qui, au contraire, mène à la mort. Noël est donc la fête de la lumière, car la lumière du visage de Dieu resplendit en toute sa beauté sur le visage de Jésus-Christ qui s’incarne à Bethléem. Le Concile Vatican II rappelle que « c’est seulement dans le mystère du Verbe incarné que le mystère de l’homme trouve sa vraie lumière » (Gaudium et spes, 22). Le divin Enfant se donne à nous « comme lumière des nations », afin que nous puissions tous reconnaître la vérité qu’il est, apaisant ainsi notre nostalgie du sens authentique de la vie et donnant un fondement sûr à l’espérance qui habite le cœur humain.
3. Noël n’est pas seulement la fête de Dieu qui se fait homme : Noël est également la fête de la famille et de la vie. Un enfant naît pour nous, un fils nous est donné (cf. Is 9, 5). Le Fils de Dieu, en apparaissant parmi les hommes, met en évidence le sens plénier de toute naissance humaine.
Tout enfant qui vient au monde apporte avec lui la joie : joie, en premier lieu, pour ses parents, mais aussi pour sa famille et pour toute l’humanité (cf. Jn 16, 21). Bientôt prendra fin l’Année de la Famille, que nous avons célébrée tout au long de cette année 1994. Les nombreuses manifestations qui l’ont marquée ont été autant d’occasions d’approfondir « l’Évangile de la famille » et de mettre en évidence les défis auxquels les cellules familiales doivent aujourd’hui faire face, dans toutes les parties du monde.
Je voudrais une nouvelle fois rendre grâce à Dieu qui a voulu naître dans la sainte Famille de Nazareth. En même temps, devant la crèche, qui offre à notre imagination l’image de la vie naissante, nous ressentons le vif désir de réaffirmer avec force que la famille, toute famille, est appelée à être la fête et le sanctuaire de la vie. C’est là la vocation principale de la famille : donner et cultiver avec amour et respect la vie de chacun de ses membres. Devant les si nombreuses menaces et attaques dont la famille, cellule primordiale de l’Église et de la société, est l’objet, nous sommes invités à prendre à nouveau conscience de notre responsabilité de croyants. Tous. Devant la crèche, chaque famille ressentira alors fortement l’appel à défendre, à aimer et à servir la vie humaine, spécialement quand celle-ci est faible et sans défense. L’Incarnation rédemptrice du Fils de Dieu est au centre de la foi de l’Église, et celle-ci ne pourra jamais manquer d’annoncer « l’Évangile de la vie », en tout lieu de la terre et à chaque créature (cf. Mc 16, 15).