Ressources Catholiques Magistère

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Catéchèse du 1er février 1995
Un voyage apostolique sous le signe de la jeunesse
1. Je voudrais consacrer l’audience de ce jour à mon récent voyage apostolique, qui a eu lieu du 11 au 21 janvier dernier. Un voyage qui m’a conduit d’abord aux Philippines (à Manille), puis en Papouasie-Nouvelle-Guinée (Port Moresby), en Australie (Sydney) et au Sri Lanka (Colombo). Le but de ma visite aux Philippines fut ma participation à la Journée mondiale de la Jeunesse ; les trois étapes qui ont suivi ont eu pour motif principal de proclamer les premiers Bienheureux de l’Église en Papouasie-Nouvelle-Guinée, en Australie et au Sri Lanka. Je veux, une fois encore, remercier tous ceux qui ont collaboré à la réalisation de ce long pèlerinage, les Épiscopats et les Autorités civiles de chaque pays visité. Le Saint-Siège exprime sa profonde gratitude aux chefs d’État et aux responsables politiques pour ce qu’ils ont fait quant à l’organisation et au bon déroulement de ma visite.
2. Le thème de la Xe Journée mondiale de la Jeunesse était tiré des paroles du Christ : « Comme le Père m’a envoyé, moi aussi je vous envoie » (Jn 20, 21). Les rencontres de la jeunesse se déroulent annuellement dans chaque diocèse et chaque paroisse, en concomitance avec le dimanche des Rameaux. Les rencontres mondiales, en revanche, se tiennent tous les deux ans. Celle de Manille a été la dixième de ces rencontres annuelles et la sixième des rencontres mondiales qui se sont déroulées, depuis 1984, à Rome (1985), à Buenos Aires en Argentine (1987), à Saint-Jacques-de-Compostelle en Espagne (1989), à Jasna Gora de Czestochowa en Pologne (1991), à Denver aux États-Unis (1993). Le prochain rendez-vous sera, s’il plaît à Dieu, à Paris en 1997.
Ce qui est commun à ces manifestations annuelles et mondiales, c’est l’idée et la réalité du Peuple de Dieu en pèlerinage. Malgré les préoccupations et les réserves soulevées il y a quelques années, cette idée s’affirme toujours davantage : l’Église est le Peuple de Dieu en pèlerinage dans le monde, comme l’a rappelé le Concile Vatican II dans sa Constitution Lumen gentium (cf. n. 9). Et précisément, les jeunes sont tout particulièrement sensibles à cette vérité. En entreprenant un pèlerinage, ils se rencontrent, échangent leurs expériences et fortifient leur foi qui naît au milieu du Peuple de Dieu.
3. Ces mots : « Comme le Père m’a envoyé moi aussi je vous envoie », ont été prononcés par le Christ ressuscité, apparu aux Apôtres réunis au Cénacle. À ce moment-là, après les événements du Vendredi saint, la peur régnait encore dans la communauté des disciples. Aussi le Seigneur répète-t-il : « N’ayez pas peur ! » (Mt 28, 10 ; Mc 16, 6 ; cf. Lc 24, 37-38). La mission que le Christ a reçue du Père et qu’il transmet aux Apôtres est plus grande que la peur suscitée par le drame du Vendredi saint. Les Apôtres sont les témoins de la victoire du Christ, et c’est bien cette victoire qui les aide à accepter la mission qu’ils reçoivent. Le Christ dit : « Comme le Père m’a envoyé, moi aussi je vous envoie… Recevez l’Esprit Saint » (Jn 20, 21-22). Aussi le Cénacle de Jérusalem se prépare-t-il à la venue de l’Esprit Saint, qui s’accomplit peu de temps après, le jour de la Pentecôte. La Pentecôte est la pleine révélation de ce qui s’est produit le jour de la Résurrection.
Ce qui a eu lieu en ce jour de la Pentecôte et les paroles du Ressuscité aux Apôtres ont précisément été l’objet de la réflexion des jeunes rassemblés à Manille, d’abord dans le groupe des délégués du Forum international de la jeunesse, venus de cent pays de tous les continents ; puis lors de la grande veillée du samedi soir et, enfin, lors de l’Eucharistie dominicale qui, selon les informations données localement, a vu plus de quatre millions de participants.
4. Le choix de Manille pour la Rencontre mondiale de la Jeunesse a été particulièrement opportun, non seulement du point de vue géographique, mais aussi du point de vue de l’histoire. Car l’Église des Philippines célèbre cette année le quatrième centenaire de sa fondation. En 1595, en effet, fut créée la première province ecclésiastique, composée du siège métropolitain de Manille et de trois diocèses : Cebu, Nueva Segovia et Nueva Caceres. Cela était le fruit de la mission qui avait auparavant rejoint l’archipel des Philippines. Au XVI e siècle, quand commença la grande épopée missionnaire, liée avant tout à la découverte de l’Amérique, les paroles du Christ : « Comme le Père m’a envoyé, moi aussi je vous envoie », motivèrent les missionnaires, principalement Espagnols. Arrivés au Mexique et en Amérique du Sud, ils poursuivirent ensuite vers l’Ouest, avec les grands pionniers des découvertes géographiques, et arrivèrent aux Philippines. Le samedi 14 janvier a été un jour d’action de grâce pour la fondation de l’Église hiérarchique dans l’archipel des Philippines. On peut donc affirmer que le pèlerinage mondial de la jeunesse a repris, en un certain sens, après quatre siècles, cette phase missionnaire de la « pérégrination » de l’Église, qui avait amené la création de la première province ecclésiastique en Extrême-Orient. Ainsi, la dixième Journée mondiale de la Jeunesse a revêtu une dimension historique toute particulière.
5. Puis, à Manille, il m’a été donné de visiter le siège de la Station de radio catholique « Radio Veritas-Asia », fondée à l’initiative de l’épiscopat des Philippines, il y a vingt-cinq ans, et qui exerce, à l’aide des moyens techniques dont dispose l’homme d’aujourd’hui, la même mission qu’ont toujours réalisée les missionnaires itinérants, d’abord les Apôtres, puis leurs successeurs. Grâce à de si merveilleux moyens de communication, la Parole de Dieu atteint, dans les diverses langues de l’Asie et de l’Extrême-Orient, les peuples qui habitent cette partie du monde : elle les rejoint par l’information, la catéchèse, la culture, le chant et la musique. Ainsi, « Radio Veritas » accomplit une grande œuvre de formation de la culture humaine. C’est d’ailleurs ce que l’Église a toujours fait, depuis l’âge apostolique.
6. Les étapes suivantes de mon voyage en Extrême-Orient ont eu un lien, non seulement chronologique mais aussi logique, avec la Journée mondiale de la Jeunesse. En effet, si cette dernière a donné une image vivante de l’Église en pèlerinage, les béatifications à Sydney, à Port Moresby et à Colombo ont montré le but vers lequel l’Église est en marche tout au long des siècles et des générations. Le but de ce cheminement est la réalisation concrète de l’appel universel à la sainteté, selon l’expression du Concile Vatican II (cf. LG, ch. V). Une sainteté qui trouve une expression particulière dans les personnes qui l’ont réalisée d’une manière héroïque. Les saints et les bienheureux sont les grands témoins du Christ et leur témoignage possède une importance spéciale pour les peuples, les pays et les continents. L’expérience enseigne en outre que, pour toute Église locale, la première béatification ou canonisation est particulièrement importante, comme c’est le cas pour les trois récentes béatifications.
7. En Papouasie-Nouvelle-Guinée, où l’Église revêt un caractère encore éminemment missionnaire, l’appel à la sainteté a pris le visage d’un père de famille, catéchiste et martyre : Pierre To Rot, mort pour le Christ dans le contexte des dramatiques événements de la Deuxième Guerre mondiale, dans l’île de New Britain, près de la capitale Rabaul. Il donna sa vie en catéchiste fidèle à sa vocation, continuant à exercer son service dans un moment où il était particulièrement nécessaire à la communauté chrétienne mais qui, en même temps, comportait de grands risques et dangers. Il donna sa vie également en tant que jeune père de famille, se sanctifiant ainsi dans sa vocation d’époux et de parent. L’Église en Papouasie-Nouvelle-Guinée voit en lui un modèle particulièrement éloquent et, en même temps, un intercesseur puissant auprès de Dieu.
8. Différent est le profil de Mère Mary MacKillop, la première Bienheureuse de l’Australie. D’origine écossaise, elle fut la fondatrice des Sœurs de saint Joseph du Sacré-Cœur de Jésus et joua un rôle de premier plan dans l’évangélisation de l’Australie, avant tout par sa sollicitude à l’égard des familles pauvres. J’ai pu percevoir clairement que les Australiens ont trouvé dans la nouvelle Bienheureuse comme une confirmation de leur rôle dans l’Église. C’est un sentiment compréhensible et motivé. En effet, dans l’histoire, les saints ont toujours aidé à approfondir la conscience des communautés. Et aussi des communautés nationales. L’Australie attendait cette première Bienheureuse parce qu’en elle ont pu s’exprimer certains traits essentiels de la société australienne. Dans ce cas aussi, on a pu toucher de la main combien le mystère de la Communion des saints va de pair avec la mission de l’Église dans une partie déterminée du monde.
9. La première béatification au Sri Lanka revêt un caractère semblable. Elle est un reflet du rôle de l’Église et du christianisme dans une île qui est géographiquement très liée au vaste sous-continent indien. Le climat culturel de cette île nous rend conscients que l’on se trouve au seuil de l’Asie. Le P. Joseph Vaz y arriva comme missionnaire à partir de ce grand centre d’expansion évangélique qu’était le patriarcat de Goa, fondé par les Portugais. Il arriva quand l’Église au Sri Lanka, encore jeune, était menacée dans ses liens avec le Siège apostolique. Le P. Vaz sut conjurer ce danger ; aussi le voit-on comme l’apôtre qui donna une impulsion nouvelle à l’Église en cette contrée. C’est une Église minoritaire ; elle manifeste cependant une très grande vitalité, que la béatification a mise en évidence et a encouragée. On a pu le remarquer dès l’arrivée à Colombo et pendant tout le séjour. Ce fut une étape, par certains côtés, très semblable à celle de Manille, qui a montré combien l’Église en Extrême-Orient est une communauté non seulement vivante, mais aussi riche d’enthousiasme. Sous cet aspect, elle a beaucoup à dire aux anciennes Églises du continent européen.
10. En revivant globalement les expériences de ce soixante-troisième voyage apostolique, on peut dire qu’il s’est déroulé sous le signe des jeunes et de la jeunesse de l’Église. Le fait que cette jeunesse apparaisse au milieu de cultures et de civilisations très anciennes est significatif. On peut le remarquer spécialement au Sri Lanka, mais pas seulement dans ce pays. À chaque étape, j’ai pu constater cette jeunesse de l’Église, qui a sa source propre dans la présence du Christ. Dans l’ensemble, le continent asiatique n’est que très peu chrétien. Pour l’instant, l’Évangile n’a atteint qu’un pourcentage réduit de ses habitants. Mais il a suscité des communautés vivantes qui, certainement, ne sont plus en marge de la société. Elles sont plutôt ce levain évangélique qui la vivifie tout entière, avant tout par le nombre élevé d’écoles catholiques, d’hôpitaux et d’autres œuvres caritatives. Ainsi, cet amour, qui est la réalité la plus grande, selon l’expression de saint Paul (cf. 1 Co 13, 13) marque l’avenir du christianisme en Extrême-Orient. Il est donc vraiment bon et providentiel que, grâce à ma visite aux Philippines, en Papouasie-Nouvelle-Guinée, en Australie et au Sri Lanka, les Églises d’Extrême-Orient aient eu l’occasion de se sentir encore plus proches du Siège de Pierre et que le Pape ait pu vivre cette proximité avec ses frères et ses sœurs de l’Extrême-Orient, précisément sur leur terre. Ensemble, nous voulons en rendre grâce au Seigneur.
 
Catéchèse du 8 février 1995
La vie consacrée, signe et témoignage du Royaume du Christ
1. Après avoir décrit la vocation religieuse, le Concile Vatican II affirme : « La profession des conseils évangéliques apparaît en conséquence comme un signe qui peut et doit exercer une influence efficace sur tous les membres de l’Église dans l’accomplissement courageux des devoirs de leur vocation chrétienne » (LG, 44). Cela veut dire que l’engagement radical des consacrés dans leur marche à la suite du Christ encourage tous les chrétiens à prendre une conscience plus vive de l’appel qu’ils ont reçu et à mieux en apprécier la beauté ; il les aide à accepter avec joie les engagements qui font partie de leur vocation et les stimule à exercer des tâches qui répondent aux besoins concrets de l’activité apostolique et caritative. La vie consacrée est donc un signe qui renforce l’élan de tous au service du Royaume.
2. Essayons d’approfondir le contenu de cet enseignement conciliaire. Nous pouvons dire tout d’abord que l’état religieux rend présent, aujourd’hui comme à chaque époque de l’histoire chrétienne, la forme de vie qu’assuma le Fils de Dieu incarné. Aussi fait-il mieux découvrir le Christ de l’Évangile (LG, 44). Ceux qui suivent Jésus aujourd’hui, abandonnant tout pour lui, rappellent les Apôtres qui, répondant à son invitation, renoncèrent à tout. Traditionnellement, on parle donc de la vie religieuse comme d’une « forme de vie apostolique ». Et même, à l’exemple de Pierre, de Jean, Jacques, André et des autres Apôtres, les consacrés imitent et renouvellent la vie évangélique vécue et proposée par le divin Maître, en témoignant de l’Évangile comme d’une réalité toujours vivante dans l’Église et dans le monde. En ce sens, eux aussi réalisent la parole de Jésus aux Apôtres : « Vous serez mes témoins » (Ac 1, 8).
3. « L’état religieux – ajoute le Concile – fait voir d’une manière particulière combien le règne de Dieu est très haut au-dessus de toutes les choses terrestres et des nécessités les plus grandes ; il montre à tous les hommes la grandeur suréminente de la puissance du Christ-Roi et la puissance infinie de l’Esprit Saint qui agit dans l’Église de façon admirable » (LG, 44). En d’autres mots, la vie selon les conseils évangéliques manifeste la majesté surnaturelle et transcendante du Dieu un et trine, en particulier la « hauteur » du plan du Père qui a voulu le don complet de la personne humaine comme réponse filiale à son amour infini. Elle révèle la force et l’attirance du Christ, Verbe incarné, qui s’empare de toute l’existence pour l’ennoblir par la plus haute participation au mystère de la vie trinitaire ; en même temps, elle est le signe de la puissance de transformation de l’Esprit Saint qui répand dans toutes les âmes les dons de l’Amour éternel, qui opère en ces âmes toutes les merveilles de l’action rédemptrice et mène jusqu’à son plus haut sommet la réponse humaine de foi et d’obéissance dans l’amour filial.
4. Pour ces raisons mêmes, la vie consacrée est pour les fidèles appelés à un engagement séculier le signe et le témoignage de l’authentique destin du monde, qui est bien au-delà de toutes les perspectives immédiates et visibles, même légitimes et justes. Selon le Concile, « par leur état, les religieux témoignent d’une manière splendide et singulière que le monde ne peut être transfiguré et offert à Dieu sans l’esprit des Béatitudes » (LG, 31).
L’état religieux tend à mettre en pratique et aide à découvrir et à aimer les Béatitudes, en montrant le bonheur profond auquel on parvient par le renoncement et le sacrifice. Il s’agit d’un témoignage « splendide », comme le dit le Concile, parce qu’il reflète quelque chose de la lumière divine qui imprègne la parole, l’appel, les « conseils» de Jésus. Il s’agit en outre d’un témoignage « singulier », parce que les conseils évangéliques, comme le célibat volontaire ou la pauvreté évangélique, constituent un mode de vie particulier, qui a une valeur irremplaçable pour l’Église et une efficacité incomparable pour tous ceux qui, dans le monde, plus ou moins directement et consciemment, cherchent le Royaume de Dieu. Il s’agit enfin d’un témoignage lié à l’état religieux en tant que tel : il est donc normal que nous le voyions resplendir en de nobles figures de religieux qui, par l’entière consécration de leur âme et de leur vie, répondent fidèlement à leur vocation.
5. La vie consacrée est aussi un rappel de la valeur des biens célestes, que le christianisme enseigne à voir comme déjà présents dans la perspective du mystère du Christ, Fils de Dieu descendu du ciel sur la terre et monté aux cieux comme archétype – « nouvel Adam » – de la nouvelle humanité appelée à participer à la gloire divine. C’est la doctrine qu’expose le Concile dans un très beau passage : « Comme le Peuple de Dieu n’a pas ici-bas de cité permanente mais est en quête de la cité future, l’état religieux, qui assure aux siens une liberté plus grande à l’égard des choses terrestres, assure aussi plus parfaitement aux yeux de tous les croyants les biens célestes déjà présents en ce temps et atteste l’existence d’une vie nouvelle et éternelle acquise par la Rédemption du Christ ; il annonce enfin la résurrection à venir et la gloire du Royaume des cieux » (LG, 44).
Les conseils évangéliques ont donc une signification eschatologique et, tout particulièrement, le célibat consacré annonce la vie de l’au-delà et l’union au Christ-Époux ; la pauvreté procure un trésor dans le ciel ; l’engagement à l’obéissance ouvre la voie à la possession de la parfaite liberté des fils de Dieu en conformité à la volonté du Père céleste. Les consacrés sont donc le symbole et les témoins d’une anticipation de la vie céleste au cours de cette vie terrestre, qui ne peut trouver en elle-même sa perfection mais doit être toujours davantage orientée vers la vie éternelle : un avenir déjà présent, en germe, dans la grâce qui engendre l’espérance.
6. Pour toutes ces raisons, l’Église tient à ce que la vie consacrée demeure florissante, afin de mieux révéler la présence du Christ dans son Corps mystique, où il vit aujourd’hui en renouvelant chez ses disciples les « mystères » que l’Évangile nous révèle. Le témoignage de la chasteté consacrée apparaît plus particulièrement important pour le monde d’aujourd’hui : témoignage d’amour pour le Christ plus grand que tout autre amour, d’une grâce qui dépasse les forces de la nature humaine, d’un esprit élevé qui ne se laisse pas emporter par les illusions et les ambigu tés sous-jacentes aux revendications de la sensualité. Aujourd’hui comme hier, le témoignage de la pauvreté que les religieux présentent comme le secret et la garantie d’une plus grande richesse spirituelle est lui aussi important, tout comme celui de l’obéissance, pratiquée et professée comme composante de la vraie liberté.
7. Mais la charité est le couronnement de toutes les vertus, même dans la vie consacrée. Charité envers Dieu, tout d’abord : par elle, la vie consacrée devient signe dans le monde « offert à Dieu » (LG, 31). Par leur offrande totale, qui comporte l’association consciente et pleine d’amour au sacrifice rédempteur du Christ, les religieux ouvrent au monde la voie du vrai bonheur, celui des Béatitudes évangéliques. Ensuite, charité à l’égard du prochain, manifestée par l’amour mutuel entre ceux qui vivent en communauté, comme aussi par la pratique de l’accueil et de l’hospitalité, ou encore par le secours apporté aux pauvres et aux malheureux, ou par la consécration à l’apostolat. C’est là un témoignage d’une importance essentielle pour donner à l’Église un authentique visage évangélique. Les consacrés sont appelés à témoigner et à répandre « le message… que nous avons entendu dès le commencement : que nous nous aimions les uns les autres » (1 Jn 3, 11), devenant ainsi des pionniers de cette « civilisation de l’amour » tant souhaitée.
 
Catéchèse du 15 février 1995
Les religieux prêtres
1. Il y a des affinités profondes entre le sacerdoce et la vie religieuse. De fait, on note au cours des siècles une augmentation du nombre des religieux prêtres. Il s’agit, dans la majorité des cas, d’hommes qui, entrés dans un Institut religieux, y ont reçu l’ordination sacerdotale. Moins fréquents, mais cependant toujours notables, sont les cas de prêtres incardinés dans un diocèse et qui sont incorporés plus tard dans un Institut religieux. Dans les deux cas, le fait montre que, dans la vie consacrée masculine, la vocation à un Institut religieux est très souvent associée à la vocation au ministère sacerdotal.
2. Nous pouvons nous demander quel est l’apport de la vie religieuse au ministère sacerdotal et pourquoi, dans le dessein divin, tant d’hommes sont appelés à ce ministère dans le cadre de la vie religieuse. Nous pouvons répondre que, s’il est vrai que l’ordination sacerdotale elle-même comporte une consécration de la personne, l’accès à la vie religieuse prédispose le sujet à mieux accueillir la grâce de l’Ordre sacré et à en vivre plus pleinement les exigences. La grâce des conseils évangéliques et de la vie commune se montre d’autant plus favorable à l’acquisition de la « sainteté » requise par le sacerdoce puisque cette fonction concerne le Corps du Christ, aussi bien eucharistique que mystique.
En outre, la tendance à la perfection, qui spécifie et caractérise la vie religieuse, stimule l’effort ascétique pour progresser dans les vertus, pour développer la foi, l’espérance et surtout la charité, et pour vivre une vie conforme à l’idéal de l’Évangile. Les Instituts donnent une formation en ce sens, afin que, dès leur jeunesse, les religieux puissent s’orienter plus fermement vers une vie de sainteté et acquérir de solides convictions et habitudes de vie, évangéliquement austères. Dans ces conditions d’esprit, ils peuvent mieux bénéficier des grâces qui accompagnent l’ordination sacerdotale.
3. Cependant, les vœux religieux, avant d’être des obligations assumées en fonction de l’Ordre et du ministère, ont une valeur en eux-mêmes comme réponse d’amour oblatif au don de Celui qui, avec un amour infini, « s’est offert volontairement pour nous » (cf. Is 53, 12 ; He 9, 28). Ainsi, l’engagement au célibat ne s’impose pas avant tout comme une exigence requise pour le diaconat ou le presbytérat, mais comme une adhésion à un idéal qui demande le don total de soi au Christ.
Ajoutons que, par cet engagement antérieur à l’ordination, les religieux peuvent aider les prêtres à vivre plus radicalement la pauvreté évangélique. En effet, c’est la vie en commun qui permet aux membres de l’Institut de renoncer à leurs biens personnels, alors que, normalement, le prêtre diocésain doit pourvoir personnellement à sa subsistance. Il faut donc souhaiter et attendre de la part des religieux prêtres un témoignage toujours plus visible de pauvreté évangélique qui, non seulement les soutienne dans leur marche vers la perfection de la charité, mais aussi encourage les prêtres diocésains à rechercher les manières pratiques de vivre une vie plus pauvre, spécialement par la mise en commun de certaines ressources.
Enfin, le vœu d’obéissance des religieux est destiné à exercer une influence bénéfique sur leur attitude dans le ministère sacerdotal, en les stimulant à la soumission envers les supérieurs de la communauté qui les aide, à la communion dans un esprit de foi avec ceux qui représentent pour eux la volonté di vine, au respect de l’autorité des évêques et du Pape dans l’accomplissement du saint ministère. Il faut donc souhaiter et attendre des religieux prêtres, non seulement une obéissance formelle à la hiérarchie de l’Église, mais un esprit de coopération loyale, amicale et généreuse avec elle. Par leur formation à l’obéissance évangélique, ils peuvent surmonter plus facilement les tentations de rébellion, de critique systématique, de méfiance, et reconnaître chez leurs pasteurs l’expression d’une autorité divine. Cela aussi est une aide appréciable que, comme nous le lisons dans le Décret Christus Dominus du Concile Vatican II, les religieux prêtres peuvent et doivent apporter aux pasteurs de l’Église, aujourd’hui comme dans le passé et plus encore dans l’avenir, « étant donné les besoins croissants des âmes… et ceux de l’apostolat » (CD, 34).
4. Et encore, les religieux prêtres peuvent manifester, par leur vie en communauté, la charité qui doit animer le presbyterium. Selon l’intention que le Christ exprima au cours de la dernière Cène, le précepte de l’amour réciproque est lié à la consécration sacerdotale. Par leurs rapports étroits de communion en vue de la perfection de la charité, les religieux peuvent témoigner de l’amour fraternel qui unit ceux qui exercent, au nom du Christ, le ministère sacerdotal. Il est clair que cet amour fraternel doit caractériser aussi leurs relations avec les prêtres diocésains et avec les membres des autres Instituts. C’est là la source d’où peuvent découler « les structures de collaboration » recommandées par le Concile (cf. CD, 35).
5. Toujours selon le Concile, les religieux sont plus profondément engagés au service de l’Église, en vertu de leur consécration qui se concrétise par la profession des conseils évangéliques (cf. LG, 44). Ce service consiste surtout dans la prière, les œuvres de pénitence et l’exemple offert par leur vie, mais aussi par la participation « aux œuvres extérieures d’apostolat, compte tenu du caractère propre de chaque Institut » (CD, 33). Par leur participation à la pastorale et aux œuvres apostoliques sous l’autorité des pasteurs, les religieux prêtres doivent donc « être considérés comme appartenant au clergé du diocèse » (CD, 34) et donc « exercer leurs fonctions comme des collaborateurs de l’évêque » (CD, 35, 1), mais en conservant « l’esprit de leur Institut » et en restant fidèles à l’observance de leur Règle (CD, 35, 2).
Il faut souhaiter que, par l’œuvre des religieux prêtres, se réalisent toujours davantage, dans les diocèses et dans toute l’Église, l’unité et la concorde que Jésus a demandées pour tous ceux qui acceptent d’être, comme lui, « consacrés dans la vérité » (Jn 17, 17), et que resplendisse ainsi dans le monde l’imago Ecclesiae Caritatis ! (« l’image de l’Église-Charité »).
 
Catéchèse du 22 février 1995
La vie consacrée des Frères laïcs
1. Dans les Instituts religieux composés principalement de prêtres, on trouve également des « Frères » qui en sont pleinement membres, bien qu’ils n’aient pas reçu les Ordres sacrés. On les appelle parfois « coopérateurs », ou par des termes équivalents. Dans les anciens Ordres mendiants, on les appelait généralement « Frères laïcs ». Dans cette expression, le mot « Frères » signifie « religieux » et la précision « laïcs » veut dire « non ordonnés prêtres ». Si on remarque ensuite que dans certains Ordres anciens ces religieux étaient appelés « Frères convers », on comprend que c’est là une allusion à l’histoire de leur vocation, à savoir, pour la plupart d’entre eux, une référence à la conversion qui, à l’origine, les avait poussés à choisir le don total de soi à Dieu dans le service des « Frères prêtres », après des années passées dans différents secteurs d’activités : administratifs, civils, militaires, commerciaux, etc.
Quoi qu’il en soit, ce que dit le Concile Vatican II reste décisif : « La vie religieuse laïque… constitue en soi un état complet de la profession des conseils évangéliques » (Perfectae caritatis, 10). L’engagement dans le ministère presbytéral n’est pas requis par la consécration propre à l’état religieux ; aussi un religieux peut-il vivre pleinement sa consécration sans l’Ordination sacerdotale.
2. Si on regarde l’histoire de la vie consacrée dans l’Église, on peut noter un fait significatif : les membres des premières communautés religieuses s’appelaient « Frères », sans distinction et, dans leur grande majorité, ils ne recevaient pas l’ordination sacerdotale, parce qu’ils n’avaient pas une vocation au ministère. Un prêtre pouvait entrer dans la communauté, mais sans pouvoir invoquer l’Ordination pour obtenir des privilèges. En cas de manque de prêtres, certains « Frères » étaient ordonnés pour le service sacramentel de la communauté. Au cours des siècles, la proportion de moines prêtres ou diacres par rapport aux non prêtres s’est accrue. Progressi­vement, une division s’est établie entre les membres clercs et les « Frères » laïcs ou convers. L’idéal d’une vie consacrée sans le sacerdoce est vif encore chez un saint François d’Assise, qui ne se sentait pas personnellement appelé au ministère presbytéral, bien qu’il ait accepté par la suite d’être ordonné diacre. François peut être considéré comme l’exemple de la sainteté d’une vie religieuse « laïque » et, par son témoignage, il montre la perfection à laquelle peut parvenir ce mode de vie.
3. La vie religieuse laïque n’a jamais cessé de s’épanouir au cours des siècles. Elle est présente aujourd’hui encore et se développe à un double plan. D’une part, nous avons un certain nombre de Frères laïques qui ont été admis dans divers Instituts cléricaux. Le Concile Vatican II fait une recommandation en ce qui les concerne : « Afin que soit plus intime entre les membres le lien de la fraternité, on associera étroitement à la vie et aux œuvres de la communauté ceux que l’on appelle “convers”, “coadjuteurs” ou d’autres noms » (PC, 15). Il y a ensuite les Instituts laïques qui, reconnus comme tels par l’autorité de l’Église, ont, en vertu de leur nature, de leur caractère et de leur but, une fonction propre déterminée par le fondateur ou par une tradition légitime, qui n’implique pas l’exercice d’un Ordre sacré (cf. CIC, can. 588, § 3). Ces « Instituts de Frères », comme on les appelle, exercent précisément une fonction propre qui a sa valeur en elle-même et qui revêt une utilité spécifique dans la vie de l’Église.
4. Le Concile Vatican II pense en particulier à ces Instituts laïques quand il montre sa considération pour l’état de vie religieuse laïque : « Cette vie, si utile à la charge pastorale de l’Église dans l’éducation de la jeunesse, le soin des malades et d’autres formes d’apostolat, le Concile la tient en grande considération, confirme ses sujets dans leur vocation et les exhorte à adapter leur vie aux exigences du monde actuel » (PC, 10). L’histoire récente de l’Église confirme le rôle important joué par les religieux de ces Instituts, surtout dans l’enseignement et les œuvres caritatives. On peut dire que, dans de nombreux lieux, ce sont eux qui ont donné aux jeunes une éducation chrétienne, en fondant des écoles de tout genre et pour tous les niveaux. Ce sont eux encore qui ont créé et géré des instituts pour venir en aide aux malades et aux handicapés physiques ou psychiques, leur procurant aussi des lieux et des équipements nécessaires. C’est pourquoi on doit admirer et louer leur témoignage de foi chrétienne, de dévouement et de sacrifice, tout en souhaitant que l’aide des bienfaiteurs – comme c’est le cas dans la meilleure tradition chrétienne –, et les subventions allouées par la législation sociale moderne leur permettent d’avoir toujours une grande sollicitude envers les pauvres.
La « grande considération » affirmée par le Concile montre que l’autorité de l’Église apprécie beaucoup le don apporté par les « Frères » à la société chrétienne au cours des siècles, et leur coopération à l’évangélisation et à la sollicitude pastorale et sociale envers les populations. Aujourd’hui plus que jamais, on peut et on doit reconnaître leur rôle historique et leur fonction ecclésiale de témoins et de ministres du Royaume de Dieu.
5. Le Concile demande que les Instituts de Frères puissent bénéficier du ministère pastoral nécessaire au développement de leur vie religieuse. C’est le sens de la déclaration par laquelle il a résolu un problème souvent discuté à l’intérieur et en dehors de ces Instituts si méritants, à savoir que « rien n’empêche que dans les instituts de Frères, par une disposition du chapitre général, étant fermement maintenu le caractère laïc de ces Instituts, quelques membres reçoivent les ordres sacrés pour subvenir aux besoins du ministère sacerdotal dans leurs maisons » (PC, 10). C’est une occasion dont on doit tenir compte selon la nécessité des temps et des lieux, mais en harmonie avec la plus ancienne tradition des Instituts monastiques, qui peut ainsi refleurir. Le Concile reconnaît cette possibilité et déclare qu’il n’y a pas d’empêchement à ce qu’on l’utilise : mais il laisse à l’instance suprême de gouvernement de ces Instituts – le Chapitre général – le soin de se prononcer, sans donner un encouragement explicite à ce sujet, justement parce qu’il a à cœur la pérennité des Instituts de « Frères », dans la ligne de leur vocation et leur mission.
6. Je ne peux conclure ce sujet sans souligner la richesse spirituelle que recouvre la qualité de « Frères ». Ces religieux sont appelés à être des frères du Christ, profondément unis à lui, « l’aîné d’une multitude de frères » (Rm 8, 29) ; frères entre eux, dans l’amour réciproque et dans la coopération au même service pour le bien de l’Église ; frères de chaque homme, par le témoignage de la charité du Christ envers tous, spécialement les plus petits, les plus nécessiteux ; frères pour une plus grande fraternité dans l’Église. Ces derniers temps surtout, on remarque malheureusement dans certains pays une diminution du nombre des vocations à la vie religieuse laïque, que ce soit dans les Instituts cléricaux ou dans les Instituts laïques. Il est nécessaire d’accomplir un nouvel effort pour favoriser la reprise de ces importantes et nobles vocations : un nouvel effort de promotion vocationnelle par un nouvel engagement dans la prière. La possibilité d’une vie consacrée « laïque » doit être présentée comme la voie d’une authentique perfection religieuse tant dans les anciens que dans les nouveaux Instituts masculins.
En même temps, il est très important que dans les Instituts cléricaux auxquels appartiennent des frères « laïcs », ceux-ci aient un rôle convenable, pour qu’ils puissent coopérer activement à la vie et à l’apostolat de l’Institut. Il faut également encourager les Instituts laïques à persévérer dans la voie de leur vocation, en s’adaptant à l’évolution de la société, mais en conservant et en approfondissant toujours l’esprit du don total au Christ et à l’Église, qui s’exprime dans leur charisme propre. Je demande au Seigneur qu’un nombre toujours plus grand de Frères enrichisse la sainteté et la mission de l’Église.
 
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