La mission universelle de l’Église
Lecture : Ac 1,6-8
1. Dans le déroulement progressif de nos catéchèses sur l’Église, nous sommes partis du dessein éternel de Dieu qui a voulu qu’elle soit un Sacrement, point de convergence et centre du rayonnement de l’économie du salut. Après avoir considéré les divers aspects du mystère de l’Église, comme peuple de Dieu, sacrement de l’union entre l’humanité et Dieu, Épouse du Christ, communion, communauté sacerdotale, nous avons précisé en quoi consistent les ministères qu’elle est appelée à exercer. En ce qui concerne ces ministères, nous avons réfléchi à la mission du Collège épiscopal dans la succession du Collège des Apôtres ; à la mission du Pape, successeur de Pierre dans l’épiscopat romain, et à son primat sur l’Église universelle ; à la mission des prêtres et à ses conséquences quant à leur état de vie ; à la mission des diacres, aujourd’hui revalorisés comme aux premiers temps du christianisme et considérés, à juste titre, comme un levain d’espérance pour tout le Peuple de Dieu. Nous avons encore parlé des laïcs, mettant en lumière leur valeur et leur mission, en tant que « fidèles du Christ », en général, comme aussi dans leurs diverses conditions de vie personnelle, familiale et sociale. Enfin, notre attention s’est portée sur la vie consacrée comme richesse de l’Église, dans ses formes traditionnelles comme dans ses multiples expressions qui naissent aujourd’hui.
Au cours de ces exposés, nous avons toujours parlé aussi de la mission de l’Église et de chacun de ses membres. Mais le moment est venu de traiter ce sujet d’une manière plus systématique, afin de déterminer plus clairement ce qu’est l’essence de la mission universelle de l’Église, en tenant compte en même temps des problèmes connexes. Il nous sera alors possible de clarifier davantage la portée de cette « catholicité » que le Symbole de Nicée-Constantinople attribue à l’Église en tant que note essentielle, liée à celle de l’« unité ». Nous pourrons ainsi traiter de thèmes d’une grande actualité et analyser les problèmes que pose l’engagement croissant dans l’œcuménisme.
2. Le Concile Vatican II a rappelé que l’universalité de la mission de l’Église, qui « s’efforce de porter l’annonce de l’Évangile à tous les hommes », repose sur « l’ordre spécifique » reçu du Christ et sur « les exigences les plus profondes de la catholicité » de l’Église (Décret Ad gentes, 1). Jésus confie aux Apôtres un mandat précis : « Prêchez l’Évangile à toute créature » (Mc 16, 15), « Enseignez toutes les nations » (Mt 28, 19), par une prédication visant à susciter « la conversion et le pardon des péchés » (Lc 24, 47). Au moment de l’Ascension, les disciples limitent encore leur espérance au royaume d’Israël. En effet, ils demandent à leur Maître : « Seigneur, est-ce maintenant que tu vas rétablir la royauté en Israël ? » (Ac 1, 6). Dans sa réponse, le Sauveur leur montre clairement que cet horizon doit être dépassé, et qu’eux-mêmes doivent devenir ses témoins, non seulement à Jérusalem mais dans toute la Judée et la Samarie, et « jusqu’aux extrémités de la terre » (Ac 1, 8). Le Rédempteur ne compte pas seulement sur la docilité de ses disciples à sa parole, mais sur la puissance supérieure de l’Esprit, qu’il leur promet : « Vous allez recevoir une force, celle du Saint-Esprit, qui descendra sur vous » (Ac 1, 8). À cet égard, la consigne de ne pas quitter Jérusalem est significative : les disciples ne pourront sortir de la ville, pour donner un témoignage universel, qu’après avoir reçu la force divine promise : « Demeurez dans la ville jusqu’à ce que vous soyez revêtus de la force d’en haut » (Lc 24, 49).
3. L’universalité de la mission entre dans le cœur des disciples avec le don de l’Esprit Saint. L’ouverture universelle n’est donc pas une caractéristique de l’Église imposée de l’extérieur, mais l’expression d’une propriété qui appartient à son essence même. L’Église est « catholique », « sacrement universel du salut » (Constitution Lumen gentium, 48), parce qu’en elle, par l’action de l’Esprit Saint, le Royaume de Dieu est déjà présent. Avant de rapporter la question des disciples sur le rétablissement de la royauté en Israël, l’évangéliste Luc raconte comment, au cours de ses apparitions pendant quarante jours après la Résurrection, Jésus avait parlé du « Royaume de Dieu » (Ac 1, 3). Le « Royaume de Dieu » est un Royaume universel, qui reflète en lui l’être de Dieu infini, sans les limites et divisions qui caractérisent les royaumes humains.
4. Une source trinitaire est présente dans l’universalisme chrétien. Comme nous l’avons vu, Jésus a attribué à la puissance de l’Esprit Saint l’œuvre des Apôtres, et donc de l’Église, dans l’évangélisation universelle. Il a parlé du « Royaume du Père » (Mt 13, 43 ; 26, 29) et il a enseigné à demander la venue de ce Royaume : « Notre Père…, que ton règne vienne » (Mt 6, 9-10 ; cf. Lc 11, 2). Mais il a dit aussi : « Mon Royaume » (Lc 22, 30 ; Jn 18, 36 ; cf. Mt 20, 21 ; Lc 23, 42), en précisant que ce Royaume avait été préparé pour lui par son Père (cf. Lc 22, 30) et n’était pas de ce monde (cf. Jn 18, 36). Il s’agissait pour les disciples de dépasser les frontières culturelles et religieuses parmi les-quelles ils étaient habitués à penser et à vivre, pour se placer au niveau d’un Royaume à l’extension universelle. Au cours de son entretien avec la Samaritaine, Jésus souligne la nécessité de surmonter les conflits culturels, nationaux et ethniques, liés historiquement à des sanctuaires particuliers, pour instaurer le culte authentique de Dieu. « L’heure vient où ce n’est ni sur cette montagne ni à Jérusalem que vous adorerez le Père… L’heure vient – et c’est maintenant – où les véritables adorateurs adoreront le Père en esprit et en vérité, car tels sont les adorateurs que cherche le Père » (Jn 4, 21. 23). Ce que Jésus demandera à ses disciples est la volonté du Père : passer de la royauté de Dieu sur le seul Israël à la royauté de Dieu sur toutes les nations. Le Père a un cœur universel et établit, par l’intermédiaire de son Fils et dans l’Esprit, un culte universel. Comme je l’ai dit dans mon Encyclique Redemptoris missio, l’Église sort du cœur universel du Père, et elle est catholique parce que le Père ouvre sa paternité à toute l’humanité (cf. n. 12).
5. L’universalité du dessein éternel du Père s’est manifestée concrètement dans l’œuvre messianique de son Fils unique fait homme, qui est à l’origine du christianisme.
La prédication de Jésus, selon le mandat reçu du Père, était limitée au peuple juif, « aux brebis perdues de la Maison d’Israël », comme il le déclare lui-même (cf. Mt 15, 24). Mais cette prédication n’était qu’un préambule à l’évangélisation universelle et à l’entrée de toutes les nations dans le Royaume, qu’il a annoncée en harmonie avec le sens profond des prédications des prophètes : « Eh bien ! Je vous dis que beaucoup viendront du levant et du couchant prendre place au festin avec Abraham, Isaac et Jacob dans le Royaume des Cieux » (Mt 8, 11). Cette vision universaliste affleure dans la présentation que Jésus a faite de lui-même comme « Fils de l’homme », et non seulement « Fils de David », car il était lui-même le Seigneur de David (cf. Mt 22, 45 ; Mc 12, 37 ; Lc 20, 44).
Le titre de « Fils de l’homme », dans le langage de la littérature apocalyptique juive qui s’inspire du prophète Daniel, est une allusion au personnage céleste qui aurait reçu de Dieu le Royaume eschatologique. Jésus s’en est servi pour exprimer le vrai caractère de son messianisme, comme mission accomplie au niveau d’une humanité véritable mais qui transcende tout particularisme ethnique, national et religieux.
6. L’universalité qui procède du Père et du Fils incarné est définitivement transmise à l’Église le jour de la Pentecôte, quand l’Esprit Saint remplit la première communauté chrétienne et la constitue universelle. Les Apôtres rendent alors témoignage au Christ en s’adressant aux hommes de toutes les nations et ceux-ci les comprennent comme s’ils parlaient dans la langue natale de chacun (cf. Ac 2, 7-8). À partir de ce jour, l’Église, par « la force de l’Esprit Saint », comme Jésus l’avait promis, agit d’une manière décidée « à Jérusalem, dans toute la Judée et la Samarie, et jusqu’aux extrémités de la terre » (Ac 1, 8).
La mission universelle de l’Église, donc, ne vient pas d’en bas mais descend d’en haut, de l’Esprit Saint, comme par la pénétration en elle de l’universalité de l’amour trinitaire. C’est le mystère trinitaire qui, par le mystère de la Rédemption, par l’action de l’Esprit Saint, communique à l’Église sa propriété d’universalisme. Ainsi, c’est à partir du mystère de la Trinité que l’on parvient au mystère de l’Église.
Les trois grands jours qui préparent à Pâques
1. Nous sommes dans la « Semaine sainte », la semaine centrale de l’Année liturgique, qui nous prépare immédiatement à la célébration de Pâques. Demain commencera le « Triduum sacré » au cours duquel on commémore les événements fondamentaux de la foi chrétienne : l’institution de l’Eucharistie, la Passion et la mort de Jésus en Croix, sa glorieuse Résurrection. Je voudrais aujourd’hui m’arrêter à méditer avec vous sur le mystère pascal que, à partir de demain et jusqu’à dimanche, nous allons revivre d’une manière intense et suggestive.
2. Le Jeudi saint s’ouvre par la « messe chrismale » célébrée normalement dans la cathédrale de chaque diocèse par l’évêque avec ses prêtres. Au cours de cette liturgie, on bénit l’huile des malades et celle des catéchumènes, et on consacre le chrême. Cette messe, précisément appelée « chrismale », est la manifestation solennelle de l’Église locale qui célèbre le Seigneur Jésus, Prêtre de son propre sacrifice, offert au Père comme acte suprême d’adoration et d’amour filial. Aussi est-il significatif que, en une fête aussi singulière du sacerdoce du Christ et de ses ministres, les prêtres renouvellent ensemble, devant le peuple chrétien, les engagements et les promesses de leur sacerdoce.
Le Jeudi saint rappelle ensuite l’« institution de l’Eucharistie ». Aussi commémore-t-on avec une vénération émue et une grande participation spirituelle l’événement de la dernière Cène ; on fait mémoire du Sacrifice de Jésus au Calvaire, on redécouvre la dignité du prêtre qui, grâce à la sainte ordination, agit « in persona Christi » en tant que ministre du salut, et on médite enfin sur le commandement nouveau de l’amour évangélique et du service de nos frères. La réalité mystérieuse de l’Eucharistie fait entrer les croyants dans le « projet » de Dieu Créateur et Rédempteur : Dieu a voulu que son Fils unique s’incarne et demeure pour toujours présent parmi nous, comme notre compagnon de voyage dans le difficile chemin vers l’éternité.
Au milieu des tumultueux événements de notre temps, il est important de regarder vers l’Eucharistie : elle doit constituer le cœur de l’existence des prêtres et des personnes consacrées ; la lumière et la force des conjoints pour qu’ils observent leurs engagements de fidélité, de chasteté et d’apostolat ; l’idéal pour l’éducation et la formation des enfants, des adolescents et des jeunes ; le réconfort et le soutien de ceux qui se trouvent en difficulté, des malades et de tous ceux qui gémissent dans le Gethsémani de la vie. Pour tous, elle doit être un stimulant pour réaliser le testament de la divine charité dans une humble et joyeuse disponibilité à l’égard de nos frères, comme le Seigneur nous l’a enseigné par son exemple, en lavant les pieds de ses Apôtres.
3. Le Vendredi saint est un jour de douleur et de tristesse, car il nous fait revivre la terrible agonie et la mort du Crucifié, après les humiliations de la condamnation et les outrages des soldats et de la foule, après la flagellation, le couronnement d’épines et les atroces blessures de la crucifixion.
En méditant sur le Christ en croix, le croyant est introduit dans ce mystère « du suprême abandon » et de « l’infinie résignation ». Le long, obscur et tourmenté « vendredi saint » de l’histoire trouve son explication dans le « Vendredi saint » du Verbe divin crucifié. Nous pouvons affirmer avec saint Paul : « Cette vie que je vis dans ma chair, je la vis dans la foi au Fils de Dieu qui m’a aimé et qui s’est livré pour moi » (Ga 2, 20).
En le regardant, comment ne pas réfléchir à la gravité de la condition humaine rebelle à Dieu à cause du péché ? Comment ne pas faire l’expérience de la miséricorde du Très-Haut, qui pardonne et rachète par le sacrifice expiatoire de la Croix, donnant ainsi son sens authentique à la souffrance humaine ? Ce n’est que dans le Christ, immolé pour nous, que nous pouvons trouver réconfort et paix, surtout dans les moments d’épreuve.
4. Le Samedi saint est le jour du grand silence : Jésus, mort sur la Croix, a été déposé au sépulcre. Avec son silence mystérieux et anxieux, cette veille dans la prière prépare l’Église à la « Veillée pascale », mère de toutes les veillées. Dans la nuit, la communauté chrétienne, éclairée par la flamme du feu, se rassemble autour du grand cierge, symbole du Christ ressuscité, Seigneur du temps et de l’histoire. C’est à ce cierge que l’on allume les cierges des fidèles et la lumière resplendit sur l’assemblée, tandis que retentit l’annonce de la Résurrection, le « Chant pascal » : l’Exultet, « Qu’éclate dans le ciel la joie des anges… » ! La Veillée solennelle se poursuit avec les lectures de l’Ancien et du Nouveau Testament et se conclut par le grand et joyeux chant de l’Alléluia ! Puis a lieu la liturgie baptismale, avec la bénédiction des fonts baptismaux, le chant des litanies des saints, le renouvellement des promesses du baptême, l’administration des sacrements du baptême et de la confirmation aux catéchumènes. La liturgie eucharistique complète les rites suggestifs de cette nuit extraordinaire qui introduit à la solennité de Pâques.
5. Bien chers frères et sœurs, préparons-nous à bien célébrer ce saint « Triduum » qui, par l’éloquence de ses célébrations, rappelle aux fidèles et à toute l’humanité le grand prodige de la mort et de la résurrection du Christ. Il est notre Pâque. Il est la lumière et la vie du monde. Désorientés et incertains, les hommes de notre temps aspirent, souvent inconsciemment, à rencontrer le Seigneur. En effet, seul le Christ est le Rédempteur qui donne la paix. Et l’Église fait siennes les paroles de l’Apôtre : « Si tu affirmes de ta bouche que Jésus est Seigneur, si tu crois dans ton cœur que Dieu l’a ressuscité d’entre les morts, alors tu seras sauvé… Aucun de ceux qui croient en lui n’aura à le regretter » (Rm 10, 9-11).
L’histoire humaine est constamment en mouvement : les temps changent, on assiste à de nouvelles conquêtes et de nouveaux progrès, mais de nouveaux soucis apparaissent à l’horizon de l’humanité toujours en marche. Mais la vérité du Christ éclaire et sauve, toujours présente au milieu des transformations et des événements. Le Ressuscité est le Seigneur de l’histoire.
Bien chers frères et sœurs ! Que Pâques soit pour vous et pour tous les hommes la fête de la joie et de l’espérance ! Que le courage de la foi dans le Christ ressuscité nous fasse surmonter les difficultés de la vie quotidienne !
Avec ces sentiments, je souhaite à tous une bonne fête de Pâques, dans le Christ notre Seigneur.
L’Église missionnaire
Lecture : 1Co 12,4-6
1. Héritière et continuatrice des Apôtres, envoyés pour rendre témoignage au Christ et prêcher l’Évangile « jusqu’aux extrémités de la terre » (Ac 1, 8), l’Église possède la note de la « catholicité », d’où découle son « caractère missionnaire ». Cette seconde caractéristique vient « d’en haut » et cela fait partie de son mystère. C’est ce que souligne, dans le Décret Ad gentes, le Concile Vatican II, pour lequel « l’Église, qui vit dans le temps, est missionnaire par sa nature-même, en tant que, selon le plan du Père, elle tire son origine de la mission du Fils et de la mission de l’Esprit Saint » (AG, 2). Un mystère constitué par le dessein divin trinitaire qui s’accomplit dans l’Église et se manifeste, depuis le jour de la Pentecôte, comme sa propriété permanente.
2. Être essentiellement « missionnaire » ne veut pas seulement dire que l’Église a une mission universelle à l’égard de toute l’humanité mais que, dans sa réalité constitutive, dans son âme, et l’on pourrait donc dire dans sa « psychologie », elle possède un dynamisme qui se déploie concrètement dans la prédication de l’Évangile, la diffusion de la foi et l’invitation à la conversion « jusqu’aux extrémités de la terre ». Cette poussée intérieure, intimement liée à sa mission, vient de l’Esprit Saint et fait donc partie de son mystère. Le dynamisme qui en découle se traduit ainsi dans une caractéristique qui distingue toute l’Église. Celle-ci se manifeste d’une manière concrète et efficace spécialement chez ceux qui, à commencer par les Apôtres, se rendent dans des régions éloignées de leur patrie, pour la cause de l’Évangile. Même si tous ne sont pas appelés à aller en terre de mission, chacun, dans l’Église et avec l’Église, a la tâche de propager la lumière de l’Évangile selon la mission salvifique transmise par le Rédempteur à la communauté ecclésiale. En effet, tous sont appelés à coopérer à cette mission.
3. Il nous faut insister sur l’approfondissement de l’origine trinitaire de ce dynamisme missionnaire, dont nous parle le Décret Ad gentes (n. 2, 3, 5). Un dynamisme qui naît de la « source de l’amour », c’est-à-dire de « la charité de Dieu le Père », de « son immense et miséricordieuse bienveillance ». Il est le Dieu qui nous crée et qui « nous appelle gratuitement à participer à sa vie et à sa gloire ». C’est lui qui « répand sa bonté » afin d’être « tout en tous » (1 Co 15, 28). C’est de son infinie générosité, destinée à toute créature, que vient, comme don de l’Esprit Saint, le mouvement missionnaire de l’Église, qui s’efforce de répandre dans le monde l’annonce du salut.
4. La communication du dynamisme de la vie divine s’est réalisée avant tout par l’incarnation du Fils éternel de Dieu, envoyé par le Père pour apporter aux hommes la révélation et le salut. La venue dans le monde du Verbe fait chair (cf. Jn 1, 14) peut être considérée comme un « type » ou un « archétype » – comme diraient les Pères – de l’élan missionnaire de l’Église qui, allant au-delà des frontières de l’ancien Israël, étend le Royaume des Cieux à toute l’humanité. Cet élan se réalise spécialement par le « saut » des missionnaires qui, comme les Apôtres, laissent leurs patries terrestres pour annoncer le message divin à « toutes les nations » (Mt 28, 19).
Premier missionnaire, le Fils unique, envoyé par le Père sur terre pour racheter le monde, envoie ses Apôtres continuer sa mission (cf. Jn 20, 21). La typologie missionnaire du « Verbe fait chair » comprend aussi le dépouillement de Celui qui subsiste en forme de Dieu et qui assume la forme de serviteur, devenant semblable aux hommes (cf. Ph 2, 6-7). Le concept paulinien de la « kénose » (« exinanivit semetipsum ») permet de voir dans l’Incarnation le premier modèle du dépouillement de ceux qui, accueillant le commandement du Christ, quittent tout pour porter la Bonne Nouvelle « jusqu’aux extrémités de la terre ».
5. Lorsqu’il affirme l’origine transcendante du dynamisme missionnaire de son Incarnation, Jésus en révèle aussi la finalité qui consiste à ouvrir à tous la voie du retour à Dieu. Le premier, Jésus trace cette voie. Il l’affirme : « Je suis sorti du Père et je suis venu dans le monde ; maintenant je quitte le monde et je pars vers le Père » (Jn 16, 28). Il précise que ce « départ » a pour but de préparer une place aux disciples « dans la maison du Père » ; il leur dit : « Quand je serai allé vous la préparer, je reviendrai vous prendre avec moi ; et là où je suis, vous y serez aussi » (Jn 14, 3). Le retour de Jésus au Père s’effectue par l’intermédiaire d’un sacrifice, par lequel il manifeste son amour pour les hommes « jusqu’au bout » (Jn 13, 1).
Il désire faire participer les hommes à sa montée vers le Père. Pour que se réalise cette participation, il envoie ses Apôtres et, avec eux, toute l’Église, qui prolonge leur prédication et leur action en tous lieux et dans tous les temps.
6. Nous avons souligné le fait que l’activité missionnaire du Christ a son sommet dans l’offrande de son sacrifice. Selon le dessein du Père, Jésus n’a consacré qu’une brève période de son existence terrestre à la prédication, limitée aux « brebis perdues de la maison d’Israël » (Mt 15, 24), aux-quelles, du reste, il a limité dans un premier temps le ministère des Douze (cf. Mt 10, 6). Mais, par le sacrifice de la Croix, il accomplit pleinement le but missionnaire de sa venue sur terre : le salut non seulement du peuple d’Israël ou des Samaritains, mais aussi des « Grecs » (cf. Jn 12, 20-24) et, bien plus, de toute l’humanité (cf. Jn 12, 32). Ce fait jette une lumière sur l’activité missionnaire de l’Église, qui ne peut pas ne pas être marquée par une note sacrificielle, annoncée à l’avance par Jésus : « Le disciple n’est pas au-dessus du maître, ni le serviteur au-dessus de son seigneur » (Mt 10, 24) ; « Vous serez détestés de tous à cause de mon nom » (Mt 10, 22).
Il s’agit de suivre le divin Maître sur le chemin de la Croix. C’est la voie de l’Église et la voie des missionnaires, comme le rappelle le Concile : « Sous la poussée de l’Esprit du Christ, l’Église doit marcher sur la route de la pauvreté, de l’obéissance, du service et de l’immolation de soi jusqu’à la mort, dont il est seul sorti victorieux par sa résurrection » (AG, 5).
7. Sur cette route de l’Église et des missionnaires, le Christ n’est pas seulement l’initiateur et le modèle parfait ; il est aussi celui qui donne l’énergie nécessaire pour marcher, en communiquant, à toutes les époques, l’Esprit Saint à son Église. Comme nous le lisons également dans le Concile, pour opérer le salut universel, « le Christ a envoyé de la part du Père l’Esprit Saint, afin qu’il accomplisse de l’intérieur son œuvre de salut et qu’il stimule le développement de l’Église » (AG, 4). Nous revenons une fois encore à la source trinitaire du dynamisme missionnaire de l’Église, que l’Esprit Saint a allumé à la Pentecôte et qui nourrit constamment les cœurs en tant qu’Amour du Père et du Fils – « Ignis », « Caritas » –, qui communique à l’Église le feu de l’éternelle charité.
La Pentecôte ne fut pas seulement un moment d’intense émotion : elle fut le commencement d’un dynamisme d’origine surnaturelle, qui s’est développé ensuite tout au long de l’histoire (cf. Redemptoris missio, 24). Comme au jour de la Pentecôte, en notre temps aussi l’Esprit Saint continue à être l’inspirateur intime de l’enthousiasme missionnaire et le donateur des dons hiérarchiques et charismatiques (cf. 1 Co 12, 4 et s.), qui produisent « l’intime unité ministérielle de l’Église » (AG, 4 ; cf. Lumen gentium, 4). Cette unité intime des disciples de Jésus se traduit par « la communion fraternelle », qui est « un seul cœur et une seule âme » (RM, 26).
8. L’Esprit Saint éclaire et enflamme d’amour divin la personne tout entière, travaillant efficacement dans les esprits et les cœurs. Il intervient profondément dans l’action missionnaire de l’Église, et « parfois même il prévient visiblement l’action apostolique, tout comme il ne cesse de l’accompagner et de la diriger de divers ministères » (AG, 4). Ainsi l’Église, mue par la grâce et la charité de l’Esprit Saint », accomplit sa mission en offrant à tous les hommes « la voie libre et sûre pour participer pleinement au mystère du Christ » (AG, 5).
Développement historique et perspective eschatologique de la mission
Lecture : Mt 24,14
1. La mission universelle de l’Église se déroule dans le temps et s’accomplit tout au long de l’histoire de l’humanité. Avant la venue du Christ, il y eut une période de préparation (cf. Ga 3, 23 ; He 1, 1) et d’attente (cf. Rm 3, 26 ; Ac 17, 30) : elle a pris fin avec la venue de la « plénitude du temps », quand le Fils de Dieu s’est incarné pour le salut de l’homme (cf. Ga 4, 4). Cet événement a inauguré une nouvelle période, que nous ne pouvons mesurer et qui s’étend jusqu’à la consommation de l’histoire. L’évangélisation est donc elle aussi soumise aux lois de la succession des siècles et des générations humaines. Elle s’adresse à tout homme, à tout temps et à toute culture. L’annonce évangélique doit cependant se renouveler constamment : elle doit être capable de se faire toujours plus complète et plus profonde, même dans les régions et les cultures d’ancienne évangélisation. En définitive, elle doit recommencer chaque jour, jusqu’à la venue du « dernier jour » (Jn 12, 48).
2. L’évangélisation doit être envisagée dans la perspective où le Christ lui-même la situe : son plein accomplissement ne surviendra qu’à la fin du monde : « Cette Bonne Nouvelle du Royaume sera proclamée dans le monde entier ; il y aura là un témoignage pour toutes les nations. Alors viendra la fin » (Mt 24, 14).
Il ne nous a pas été donné de « connaître les temps et les moments » (Ac 1, 7) établis par le dessein divin quant à l’accomplissement de l’œuvre d’évangélisation, prémisse de l’avènement du Royaume de Dieu. Nous ne pouvons pas davantage connaître quel degré de profondeur doit atteindre l’œuvre missionnaire pour que « vienne la fin ». Nous savons seulement que l’évangélisation est progressive dans l’histoire, et qu’elle donnera à cette dernière sa signification définitive quand elle sera accomplie. Jusqu’à cet instant, l’évangélisation est un mystère qui s’allie étroitement au mystère même de l’histoire.
3. Il nous faut constater que nous sommes encore loin d’une évangélisation complète de « toutes les nations » (Mt 24, 14 ; 28, 19), et que la grande majorité des hommes n’a pas encore adhéré à l’Évangile ni à l’Église. Alors, comme je l’ai écrit dans Redemptoris missio, « l’activité missionnaire n’en est qu’à ses débuts » (n. 30). Cette conclusion d’ordre historique n’est pas en opposition avec la volonté salvifique universelle du Père céleste de faire parvenir, par la lumière du Christ, le don de la Rédemption au cœur de tout homme, par la force de l’Esprit Saint. Ce mystère de présence et d’action salvifique est, sans doute, fondamental pour l’engagement ecclésial d’évangélisation. C’est dans cette perspective que l’on doit comprendre le commandement que Jésus a donné aux Apôtres, et donc à l’Église, d’« aller », de « baptiser », d’« enseigner », de « prêcher l’Évangile à toute créature » (Mc 16, 15), « à toutes les nations » (Mt 28, 19 ; Lc 24, 47), « jusqu’à la fin du monde » (Mt 28, 20). Dans la conclusion de l’Évangile de Marc, nous lisons que les Apôtres « s’en allèrent proclamer par tout la Bonne Nouvelle. Le Seigneur travaillait avec eux et confirmait la Parole par les signes qui l’accompagnaient » (Mc 16, 20). On pourrait dire que la mission que le Christ leur avait confiée a suscité comme une sorte d’urgence dans l’accomplissement du commandement d’évangéliser toutes les nations. Les premiers chrétiens partagèrent cet état d’esprit et ressentirent avec force le besoin de porter la joyeuse Nouvelle en tout lieu.
Deux mille ans plus tard, la même tâche et la même responsabilité demeurent intactes dans l’Église. En effet, aujourd’hui encore, il est demandé aux chrétiens de se consacrer, chacun dans son état de vie, à cette entreprise importante de l’évangélisation.
4. Lors d’une catéchèse précédente, j’ai rappelé la question que les disciples adressent au Christ au moment de l’Ascension : « Seigneur, est-ce maintenant que tu vas rétablir la royauté en Israël ? » (Ac 1, 6). Ils n’avaient pas encore compris quel Royaume le Christ était venu instaurer. Le Royaume de Dieu, qui s’étend au monde entier et à chaque génération, est la transformation spirituelle de l’humanité moyennant un processus de conversion dont seul le Père des Cieux connaît les temps. En effet, aux disciples encore incapables de comprendre l’œuvre du Christ, le Ressuscité répond : « Il ne vous appartient pas de connaître les délais et les dates que le Père a fixés dans sa liberté souveraine » (Ac 1, 7).
Le Père, donc, a prévu une succession de temps et de moments pour l’accomplissement de son dessein salvifique. C’est à lui qu’appartiennent ces « kairoi », ces instants de grâce, qui scandent les étapes de la réalisation de son Royaume. Bien qu’il soit le Tout-Puissant, il a décidé de travailler dans l’histoire avec patience, selon les rythmes du développement humain – personnel et collectif –, en tenant compte des possibilités, des résistances, de la disponibilité et de la liberté de l’homme.
Cette pédagogie divine doit être le modèle dont s’inspire toute action missionnaire de l’Église. Les évangélisateurs doivent accepter les temps de l’évangélisation, parfois lents, ou même très lents, avec patience, en étant conscients que Dieu, à qui appartiennent « les temps et les moments », conduit inlassablement avec une souveraine patience le cours de l’histoire.
5. Les temps d’attente, comme je l’ai déjà souligné, peuvent être longs avant d’arriver au moment favorable. Bien qu’elle souffre de résistances, de surdité et de retards, astucieusement orchestrés par le « Prince de ce monde » (Jn 12, 31), l’Église sait qu’elle doit agir avec patience, dans un profond respect de toute situation ethnique, culturelle, psychologique et sociologique. Mais elle ne pourra jamais se décourager si ses efforts ne sont pas immédiatement couronnés de succès ; surtout, elle ne pourra jamais dévier de la tâche fondamentale qui lui a été confiée, et qui est d’annoncer la Bonne Nouvelle à toutes les nations.
Savoir attendre « les temps et les moments » de Dieu implique une attitude de vigilance pour pouvoir accueillir, au milieu du changement des conditions historiques, les occasions et les possibilités de l’annonce évangélique. C’est ce qu’a recommandé le Concile, en rappelant que « ces conditions dépendent de l’Église, soit même des peuples, des groupes humains ou des hommes à qui s’adresse la mission. Car l’Église, bien que de soi elle contienne la totalité ou la plénitude des moyens de salut, n’agit pas ni ne peut agir toujours et immédiatement selon tous ses moyens » (AG, 6). Son action « connaît des commencements et des degrés dans l’action… ; bien plus, elle est parfois contrainte, après des débuts heureux, de déplorer de nouveau un recul, ou tout au moins de demeurer dans un état de semi-plénitude et d’insuffisance » (ibid.). Cela aussi fait partie du mystère de la Croix qui parcourt toute l’histoire.
6. On sait que, au cours des siècles et pour des raisons diverses, des communautés chrétiennes tout entières ont disparu. Il s’agit de la douloureuse éloquence de l’histoire, qui nous avertit des possibilités de faillite inhérentes à l’agir humain. L’œuvre d’évangélisation n’en est pas préservée. Mais l’histoire atteste par ailleurs que, par grâce de Dieu, les régressions, limitées à certains lieux ou à certaines époques, n’empêchent pas le développement général de l’évangélisation qui, selon la parole du Christ, s’étendra progressivement à toute l’humanité (cf. Mt 24, 14). L’Église, en effet, malgré toutes les vicissitudes, poursuit sa mission évangélisatrice avec le même élan qu’aux premiers siècles et le Royaume de Dieu continue à se développer et à s’étendre.
7. Aujourd’hui aussi, elle est consciente des difficultés qui se présentent pour son cheminement à travers l’histoire. Mais elle croit vivement en la puissance de l’Esprit Saint qui ouvre les cœurs à l’Évangile et qui la guide dans sa mission. C’est lui, en effet, qui attire au Christ tout homme, toute culture et tout peuple, respectant leur liberté et leurs rythmes, les conduisant tous avec douceur vers la Vérité. Alors, ce qui pourrait apparaître aux yeux des hommes comme un processus lent et accidenté, est en réalité la manière d’agir de Dieu. C’est cette certitude qui soutient et fortifie chez les disciples du Christ – à commencer par les pasteurs et les missionnaires – l’espérance que leur travail n’est pas vain et ne sera pas inutile. Cette espérance repose sur la perspective eschatologique qui est à la base de l’œuvre évangélisatrice de l’Église, en pèlerinage sur cette terre jusqu’à la fin des temps.