La vertu théologale de la charité : l'amour envers Dieu
Lecture : Mc 12,28-31
1. Dans l'Ancien Israël, le commandement fondamental de l'amour envers Dieu était inséré dans la prière récitée quotidiennement : « Yahvé notre Dieu est le seul Yahvé. Tu aimeras Yahvé ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de tout ton pouvoir. Que ces paroles que je te dicte aujourd'hui restent dans ton cœur ! Tu les répéteras à tes fils, tu les leur diras aussi bien assis dans ta maison que marchant sur la route, couché aussi bien que debout » (Dt 6, 4-7).
À la base de cette exigence d'aimer Dieu de manière totale se trouve l'amour que Dieu lui-même porte à l'homme. Il attend une véritable réponse d'amour du peuple qu'il aime d'un amour de prédilection. C'est un Dieu jaloux (cf. Ex 20, 5), qui ne peut pas tolérer l'idolâtrie, dont est sans cesse tenté son peuple. D'où le commandement : « Tu n'auras pas d'autres dieux devant moi » (ibid., v. 3).
Progressivement, le peuple d'Israël comprend qu'au-delà de cette relation de profond respect et d'adoration exclusive, il doit exprimer au Seigneur une attitude filiale et même nuptiale. C'est dans ce sens que doit être entendu et lu le Cantique des Cantiques, transfigurant la beauté de l'amour humain en dialogue sponsal entre Dieu et son peuple.
Le Deutéronome rappelle deux caractéristiques essentielles de cet amour. La première est que l'homme n'en serait jamais capable si Dieu ne lui en donnait pas la force, à travers la « circoncision du cœur » (cf. Dt 30, 6), qui élimine du cœur tout attachement au péché. L'autre est que cet amour, loin de se réduire à un sentiment, se concrétise en « marchant dans les voies » de Dieu, en observant « ses commandements, ses lois et ses coutumes » (ibid., v. 16). Telle est la condition pour « avoir la vie et le bonheur », alors que tourner son cœur vers d'autres dieux mène à trouver « la mort et le malheur » (ibid., v. 15)
2. Le précepte du Deutéronome se retrouve de façon semblable dans l'enseignement de Jésus, qui le définit « le premier et le plus grand des commandements », en le reliant étroitement à l'amour envers le prochain (cf. Mt 22, 34-40). En reproposant le précepte dans les mêmes termes que l'Ancien Testament, Jésus montre que sur ce point la Révélation a déjà atteint son sommet.
Dans le même temps, c'est précisément dans la personne de Jésus que ce commandement assume sa plénitude. En lui, en effet, se réalise la plus grande intensité de l'amour de l'homme pour Dieu. À partir de cet instant, aimer Dieu de tout son cœur, de toute son âme et de toutes ses forces, signifie aimer ce Dieu qui s'est révélé dans le Christ et l'aimer en participant à l'amour même du Christ, répandu en nous « par le Saint Esprit qui nous fut donné » (Rm 5, 5).
3. La charité constitue l'essence du « commandement » nouveau enseigné par Jésus. En effet, elle est l'âme de tous les commandements, dont l'observance est ultérieurement répétée et elle devient même la démonstration évidente de l'amour envers Dieu : « Car l'amour de Dieu consiste à garder ses commandements » (1 Jn 5, 3). Cet amour, qui est en même temps amour pour Jésus, représente la condition pour être aimé du Père : « Celui qui a mes commandements et qui les garde, c'est celui-là qui m'aime ; or celui qui m'aime sera aimé de mon Père et je l'aimerai et je me manifesterai à lui » (Jn 14, 21).
L'amour envers Dieu, rendu possible par le don de l'Esprit, se fonde donc sur la médiation de Jésus, comme lui-même l'affirme dans la prière sacerdotale : « Je leur ai fait connaître ton nom et je le leur ferai connaître, pour que l'amour dont tu m'as aimé soit en eux et moi en eux » (Jn 17, 26). Cette médiation se concrétise surtout dans le don qu'il a fait de sa vie, un don qui témoigne, d'une part, du plus grand amour et qui, de l'autre, exige l'observance de ce que Jésus commande : « Nul n'a plus grand amour que celui-ci : donner sa vie pour ses amis. Vous êtes mes amis, si vous faites ce que je vous commande » (Jn 15, 13-14).
La charité chrétienne puise à cette source d'amour, qui est Jésus, le Fils de Dieu offert pour nous. La capacité d'aimer comme Dieu aime est offerte à chaque chrétien comme fruit du mystère pascal de mort et de résurrection.
4. L'Église a exprimé cette réalité sublime en enseignant que la charité est une vertu théologale, c'est-à-dire une vertu qui se réfère directement à Dieu et fait entrer les créatures humaines dans le circuit de l'amour trinitaire. En effet, Dieu le Père nous aime comme il aime le Christ, voyant en nous son image. Celle-ci est, pour ainsi dire, peinte en nous par l'Esprit, qui comme un « iconographe », la réalise dans le temps.
C'est toujours l'Esprit Saint qui dessine également dans le cœur de notre personne les lignes fondamentales de la réponse chrétienne. Le dynamisme de l'amour pour Dieu naît ainsi d'une sorte de « connaturalité » réalisée par l'Esprit Saint qui nous « divinise », selon le langage de la tradition orientale.
Dans la force de l'Esprit Saint, la charité anime l'agir moral du chrétien, oriente et renforce toutes les autres vertus, qui édifient en nous la structure de l'homme nouveau. Comme le dit le Catéchisme de l'Église catholique, « l'exercice de toutes les vertus est animé et inspiré par la charité. Celle-ci est le "lien de la perfection" (Col 3, 14) ; elle est la forme des vertus ; elle les articule et les ordonne entre elles ; elle est source de leur pratique chrétienne. La charité assure et purifie notre puissance humaine d'aimer. Elle l'élève à la perfection surnaturelle de l'amour divin » (n. 1827). En tant que chrétiens, nous sommes toujours appelés à l'amour.
La vertu théologale de la charité : l'amour envers le prochain
Lecture : Jn 13,34-35
1. « Si quelqu'un dit : "J'aime Dieu" et qu'il déteste son frère, c'est un menteur : celui qui n'aime pas son frère, qu'il voit, ne saurait aimer le Dieu qu'il ne voit pas » (1 Jn 4, 20-21).
La vertu théologale de la charité, dont nous avons parlé au cours de la dernière catéchèse, s'exprime dans une double direction : vers Dieu et vers le prochain. Dans l'un et l'autre aspect, elle est le fruit du dynamisme même de la vie de la Trinité en nous.
En effet, la charité a sa source dans le Père, elle se révèle pleinement dans la Pâque du Fils crucifié et ressuscité, et est répandue en nous par l'Esprit Saint. En elle Dieu nous fait participer à son amour.
Si l'on aime véritablement avec l'amour de Dieu, on aimera également son frère, comme Il l'aime. C'est là que se trouve la grande nouveauté du christianisme : on ne peut pas aimer Dieu, si l'on n'aime pas ses frères en créant avec eux une communion d'amour intime et persévérante.
2. L'enseignement de l'Écriture Sainte à ce propos est sans équivoque. L'amour envers ses prochains est déjà recommandé aux Israélites : « Tu ne te vengeras pas et tu ne garderas pas de rancune envers les enfants de ton peuple. Tu aimeras ton prochain comme toi-même » (Lv 19, 18). Si, dans un premier moment, ce précepte semble uniquement destiné aux Israélites, il devient toutefois peu à peu entendu dans un sens toujours plus large, incluant les étrangers qui habitent parmi eux, en raison du souvenir d'Israël qui a lui-même été étranger en terre d'Égypte (cf. Lv 19, 34 ; Dt 10, 19).
Dans le Nouveau Testament, cet amour est commandé dans un sens clairement universel : il suppose un concept de prochain qui n'a pas de frontières (cf. Lc 10, 29-37) et il est également étendu aux ennemis (cf. Mt 5, 43-47). Il est important de remarquer que l'amour du prochain est considéré comme une imitation et un prolongement de la bonté miséricordieuse du Père céleste qui pourvoit aux nécessités de tous et n'établit pas de distinction entre les personnes (cf. ibid., v. 45). Mais il reste cependant lié à l'amour envers Dieu : les deux commandements de l'amour représentent en effet la synthèse et le sommet de la Loi et des Prophètes (cf. Mt 22, 40). Seul celui qui pratique les deux commandements est proche du Royaume de Dieu, comme Jésus lui-même le souligne, en répondant à un scribe qui l'avait interrogé (cf. Mc 12, 28-34).
3. En suivant cet itinéraire, qui relie l'amour envers le prochain à celui envers Dieu, et tous les deux à la vie de Dieu en nous, il est facile de comprendre comment l'amour est présent dans le Nouveau Testament comme un fruit de l'Esprit, et même comme le premier des dons énumérés par saint Paul dans la lettre aux Galates : « Mais le fruit de l'Esprit est charité, joie, paix, longanimité, serviabilité, bonté, confiance dans les autres, douceur maîtrise de soi » (Ga 5, 22).
Dans la tradition théologique, on a distingué, tout en les mettant en corrélation, les vertus théologales, les dons et les fruits de l'Esprit Saint (cf. Catéchisme de l'Église catholique, nn. 1830-1832). Alors que les vertus sont des qualités permanentes conférées à la créature en vue des œuvres surnaturelles qu'il doit accomplir et que les dons perfectionnent les vertus, tant théologales que morales, les fruits de l'Esprit sont des actes vertueux que la personne accomplit avec facilité, de façon habituelle et avec joie (cf. saint Thomas, Summa theologiae, Ia-IIae, q. 70 a. 1, ad 2). Ces distinctions ne s'opposent pas à ce que Paul affirme en parlant au singulier du fruit de l'Esprit. En effet, l'Apôtre entend indiquer que le fruit par excellence est la charité divine elle-même qui est l'âme de tout acte vertueux. De même que la lumière du soleil s'exprime dans une gamme infinie de couleurs, la charité se manifeste dans de multiples fruits de l'Esprit.
4. Dans cette optique, on dit dans la Lettre aux Colossiens : « Et puis, par-dessus tout, la charité, en laquelle se noue la perfection » (3, 14). L'hymne à la charité contenu dans la première Lettre aux Corinthiens (cf. 1 Co 13) célèbre cette primauté de la charité sur tous les autres dons (cf. vv. 1-3), et même sur la foi et l'espérance (cf. v. 13). L'Apôtre Paul affirme à son propos : « La charité ne passe jamais » (v. 8).
L'amour envers le prochain possède une connotation christologique, car il doit se modeler sur le don que le Christ a fait de sa propre vie : « À ceci nous avons connu l'Amour : celui-là a donné sa vie pour nous. Et nous devons, nous aussi, donner notre vie pour nos frères » (1 Jn 3, 16). Mesuré sur l'amour du Christ, l'amour envers le prochain peut être défini « commandement nouveau », qui permet de reconnaître les vrais disciples : « Je vous donne un commandement nouveau : vous aimer les uns les autres ; comme je vous ai aimés, aimez-vous les uns les autres. À ceci tous reconnaîtront que vous êtes mes disciples » (Jn 13, 34-35). La signification christologique de l'amour du prochain resplendira dans la seconde venue du Christ. En effet, on constatera précisément alors que l'aune pour juger de l'adhésion au Christ est précisément l'exercice quotidien et visible de la charité envers les frères les plus indigents : « J'avais faim et vous m'avez donné à manger... » (cf. Mt 25, 31-46).
Seul celui qui se laisse toucher par le prochain et par ses besoins, montre de façon concrète son amour pour Jésus. La fermeture et l'indifférence envers l'« autre » est un fermeture envers l'Esprit Saint, un oubli du Christ et une négation de l'amour universel du Père.
L'amour préférentiel pour les pauvres
Lecture : Mt 25,31.34-36
1. Le Concile Vatican II souligne une dimension spécifique de la charité qui nous conduit, sur l'exemple du Christ, à aller en particulier à la rencontre des plus pauvres : "Comme le Christ... a été envoyé par le Père "pour porter la bonne nouvelle aux pauvres, guérir les cœurs meurtris" (Lc 4, 18), "chercher et sauver ce qui était perdu" (Lc 19, 10) : de même l'Église enveloppe de son amour tous ceux que la faiblesse humaine afflige, bien plus, dans les pauvres et les souffrants elle reconnaît l'image de son fondateur pauvre et souffrant, elle s'efforce de soulager leur misère, et en eux c'est le Christ qu'elle veut servir" (Lumen gentium, n. 8).
Nous voulons aujourd'hui approfondir l'enseignement de l'Écriture Sainte sur les motivations de l'amour préférentiel pour les pauvres.
2. Il faut tout d'abord observer que, de l'Ancien au Nouveau Testament, il y a un progrès dans l'évaluation du pauvre et de sa situation. Dans l'Ancien Testament apparaît souvent la conviction humaine commune selon laquelle la richesse est meilleure que la pauvreté et représente la juste récompense réservée à l'homme droit et qui craint Dieu : "Heureux l'homme qui craint Yahvé, et se plaît fort à ses préceptes... Opulence et bien-être en sa maison" (Ps 112, 3). La pauvreté est considérée comme une punition pour qui refuse l'instruction de la sagesse (cf. Pr 13, 18).
Mais, d'un autre point de vue, le pauvre devient l'objet d'une attention particulière en tant que victime d'une injustice perverse. Les invectives des prophètes contre l'exploitation des pauvres sont célèbres. Le prophète Amos (cf. 2, 6-15) place l'oppression du pauvre parmi les chefs d'imputation contre Israël : "Parce qu'ils vendent le juste à prix d'argent et le pauvre pour une paire de sandale ; parce qu'ils écrasent la tête des faibles sur la poussière de la terre et qu'ils font dévier la route des humbles" (ibid., vv. 6-7). Le lien de la pauvreté avec l'injustice est également souligné dans Isaïe : "Malheur à ceux qui décrètent des décrets d'iniquité, qui écrivent des rescrits d'oppression pour priver les faibles de justice et frustrer de leur droit les humbles de mon peuple, pour faire des veuves leur butin et dépouiller les orphelins" (Is 10, 1-2).
Cette relation explique également pourquoi abondent les lois en défense des pauvres et de ceux qui sont socialement plus faibles : "Vous ne maltraiterez pas une veuve ni un orphelin. Si tu le maltraites et qu'il crie vers moi, j'écouterai son cri" (Ex 22, 21-22 ; cf. Pr 22, 22-23 ; Si 4, 1-10). Défendre le pauvre, c'est honorer Dieu, père des pauvres. C'est pourquoi la générosité à leur égard est justifiée et recommandée (cf. Dt 15, 1-11 ; 24, 10-15 ; Pr 14, 21 ; 17, 5).
Dans l'approfondissement progressif du thème de la pauvreté, on peut voir que celle-ci assume peu à peu une valeur religieuse. Dieu parle de "ses" pauvres (cf. Is 49, 13) qui finissent par être identifiés avec le "reste d'Israël", peuple humble et pauvre, selon une expression du prophète Sophonie (cf. 3, 12). On dit également du futur Messie qu'il prendra à cœur les pauvres et les opprimés, comme le dit Isaïe dans le célèbre texte concernant le surgeon qui naîtra de la souche de Jessé : "Il jugera les faibles avec justice, il rendra une sentence équitable pour les humbles du pays" (Is 11, 4).
3. C'est pourquoi dans le Nouveau Testament, on annonce aux pauvres l'heureux message de la libération, comme Jésus lui-même le souligne, en appliquant à sa personne la prophétie du Livre d'Isaïe : "L'Esprit du Seigneur est sur moi, parce qu'il m'a consacré par l'onction, pour porter la bonne nouvelle aux pauvres. Il m'a envoyé annoncer aux captifs la délivrance et aux aveugles le retour à la vue, renvoyer en liberté les opprimés, proclamer une année de grâce du Seigneur" (Lc 4, 18 ; cf. Is 61, 1-2).
Il faut adopter l'attitude intérieure du pauvre pour pouvoir participer au "royaume des cieux" (cf. Mt 5, 3 ; Lc 6, 20). Dans la parabole du grand dîner, les pauvres sont invités au banquet avec les estropiés, les aveugles, les boiteux, en somme avec les catégories sociales qui souffrent le plus et qui sont marginalisées (cf. Lc 14, 21). Saint Jacques dira que Dieu "n'a-t-il pas choisi les pauvres selon le monde comme riches dans la foi et héritiers du Royaume qu'il a promis à ceux qui l'aiment ?" (Jc 2, 5).
4. La pauvreté "évangélique" implique toujours un grand amour envers les plus pauvres de ce monde. En cette troisième année de préparation au grand Jubilé, il faut redécouvrir Dieu comme Père providentiel qui se penche sur les souffrances humaines pour soulager ceux qui en sont affligés. Notre charité doit également se traduire en partage et en promotion humaine, comprise comme croissance intégrale de chaque personne.
La radicalité évangélique a poussé de nombreux disciples de Jésus, au cours de l'histoire, à rechercher la pauvreté au point de vendre leurs propres biens et de les donner en aumône. La pauvreté devient une vertu qui, outre ici soulager le destin du pauvre, se transforme en chemin spirituel grâce auquel on peut se procurer la véritable richesse, c'est-à-dire un trésor inépuisable dans les cieux (cf. Lc 12, 32-34). La pauvreté matérielle n'est jamais une fin en soi, mais un moyen pour suivre le Christ, qui, comme le rappelle Paul aux Corinthiens, "pour vous s'est fait pauvre, de riche qu'il était, afin de vous enrichir par sa pauvreté" (2 Co 8, 9).
5. Je ne peux pas manquer de faire remarquer ici, encore une fois, que les pauvres constituent le défi d'aujourd'hui, en particulier pour les peuples développés de notre planète, où des millions de personnes vivent dans des conditions inhumaines et meurent littéralement de faim. Annoncer Dieu le Père à ces frères n'est pas possible sans l'engagement à collaborer au nom du Christ à la construction d'une société plus juste.
Depuis toujours, et de façon particulière avec son magistère social, de Rerum novarum à Centesimus annus, l'Église s'est prodiguée pour affronter le thème des plus pauvres. Le grand Jubilé de l'An 2000 doit être vécu comme une occasion supplémentaire de profonde conversion des cœurs, pour que l'esprit suscite dans cette direction de nouveaux témoins. Les chrétiens, avec tous les hommes de bonne volonté, devront contribuer, à travers des programmes économiques et politiques adéquats, à ces changements structurels si nécessaires, afin que l'humanité soit débarrassée du fléau de la pauvreté (cf. CA, n. 57).
S'engager à réduire la dette internationale des pays pauvres
Lecture : Lv 25,10-13
1. "Venez, les bénis de mon Père, recevez en héritage le Royaume qui vous a été préparé depuis la fondation du monde. Car j'ai eu faim et vous m'avez donné à manger, j'ai eu soif et vous m'avez donné à boire..." (Mt 25, 34-35).
Cette parole évangélique nous aide à donner un caractère concret à notre réflexion sur la charité, en nous invitant à définir, selon les indications de Tertio millennio adveniente (cf. n. 51), des projets d'engagement particulièrement en harmonie avec l'esprit du grand Jubilé que nous nous apprêtons à célébrer.
Dans ce but, il est opportun de rappeler le Jubilé biblique. Décrit dans le livre du Lévitique au chapitre 25, par certains aspects il reprend et exprime de façon plus complète la fonction de l'année sabbatique (cf. vv. 2-7.18-22), qui est l'année au cours de laquelle on doit s'abstenir de cultiver la terre. L'année jubilaire a lieu après une période de 49 ans. Elle est elle aussi caractérisée par l'abstention de la culture du sol (cf. vv. 8-12), mais comporte deux règles au bénéfice des Israéliens. La première concerne la récupération des propriétés foncières et immobilières (cf. vv. 13-17.23-34) ; la seconde concerne la libération de l'esclave israélite qui s'est vendu pour dette à l'un de ses compatriotes (cf. vv. 39-55).
2. Le jubilé chrétien, tel qu'on a commencé à le célébrer à partir de Boniface VIII, en 1300, possède un caractère spécifique, mais il ne manque pas d'aspects qui reprennent ceux du jubilé biblique.
En ce qui concerne la possession des biens immobiliers, la règle du jubilé reposait sur le principe selon lequel la "terre appartient à Dieu" et est donc donnée au bénéfice de toute la communauté. C'est pourquoi, si un Israélite avait aliéné son terrain, l'année jubilaire lui permettait d'en retrouver la possession. "La terre ne sera pas vendue avec perte de tout droit, car la terre m'appartient et vous n'êtes pour moi que des étrangers et des hôtes. Pour toute propriété foncière vous laisserez un droit de rachat sur le fonds" (Lv 25, 23-24).
Le jubilé chrétien se réfère avec une conscience toujours plus grande aux valeurs sociales du jubilé biblique qu'il désire interpréter et reproposer dans le contexte contemporain, en réfléchissant sur les exigences du bien commun et sur la destination universelle des biens de la terre. C'est précisément dans cette perspective que j'ai proposé dans Tertio millennio adveniente que le Jubilé soit vécu comme "un moment favorable pour penser, entre autres, à une réduction importante, sinon à un effacement total, de la dette internationale qui pèse sur le destin de nombreuses nations" (TMA, n. 51).
3. Paul VI, dans l'Encyclique Populorum progressio, affirma à propos de ce problème caractéristique de tant de pays économiquement faibles, qu'il fallait un dialogue entre ceux qui fournissent les moyens et ceux auxquels ils sont destinés, de façon à "mesurer les apports, non seulement selon la générosité et les disponibilités des uns, mais aussi en fonction des besoins réels et des possibilités d'emploi des autres. Les pays en voie de développement ne risqueront plus dès lors d'être accablés de dettes dont le service absorbe le plus clair de leurs gains" (PP, n. 54). Dans l'Encyclique Sollicitudo rei socialis, j'ai malheureusement dû remarquer que les nouvelles conditions, tant dans les pays endettés que sur le marché financier international, ont fait en sorte que le financement lui-même devienne un "mécanisme à effet contraire", et cela "parce que, d'une part, les pays débiteurs, pour satisfaire le service de la dette, se voient dans l'obligation d'exporter des capitaux qui seraient nécessaires à l'accroissement ou tout au moins au maintien de leur niveau de vie, et parce que, d'autre part, pour la même raison, ils ne peuvent obtenir de nouveaux financements également indispensables" (n. 19).
4. Le problème est complexe et difficile à résoudre. Il doit toutefois être clair qu'il n'est pas seulement de caractère économique, mais qu'il touche des principes éthiques fondamentaux et qu'il doit trouver sa place dans le droit international, pour être affronté et résolu de façon adéquate selon des perspectives à moyen et à long terme. Il faut appliquer une "éthique de la survie" qui réglemente les relations entre créditeurs et débiteurs, pour que le débiteur en difficulté ne soit pas soumis à des pressions insupportables. Il s'agit d'éviter les spéculations abusives, de trouver des solutions grâce auxquelles ceux qui prêtent soient davantage rassurés et ceux qui reçoivent se sentent engagés à effectuer des réformes globales effectives en ce qui concerne l'aspect politique, bureaucratique, financier et social de leur pays (cf. Conseil pontifical "Iustitia et Pax", Au service de la communauté humaine. Une approche éthique de la dette internationale, II).
Aujourd'hui, dans le contexte de l'économie "globalisée", le problème de la dette internationale devient encore plus épineux, mais cette même "globalisation" exige que l'on parcoure la route de la solidarité si l'on ne veut pas arriver à une catastrophe générale.
5. C'est précisément dans le contexte de ces déclarations que nous accueillons l'instance presque universelle qui nous parvient des récents synodes, de nombreuses Conférences épiscopales ou de nos frères évêques, ainsi que de nombreux représentants de religieux, prêtres et laïcs, à lancer un appel vibrant afin que soient effacées partiellement ou même totalement les dettes contractées au niveau international. Demander des paiements avec des taux d'intérêt exorbitants obligerait à des choix politiques qui réduiraient à la faim et à la misère des populations entières.
Cette perspective de solidarité, que j'ai eu l'occasion de présenter dans l'Encyclique Centesimus annus (cf. n. 35), est devenue encore plus urgente dans la situation mondiale de ces dernières années. Le Jubilé peut constituer une occasion propice pour effectuer des gestes de bonne volonté : que les pays les plus riches donnent des signes de confiance à l'égard du redressement économique des nations les plus pauvres ; que les agents du marché sachent que dans le vertigineux processus de globalisation économique, il n'est pas possible de se mettre à l'abri tout seul. Que le geste de bonne volonté d'effacer les dettes, ou tout au moins de les réduire, soit le signe d'une nouvelle façon de considérer la richesse en fonction du bien commun.
Très chers frères et sœurs,
Je vous salue avec affection. Je suis rentré hier soir de mon pèlerinage apostolique en Inde et en Géorgie. À New Delhi, j'ai rencontré de nombreux évêques et fidèles asiatiques ; à Tbilissi, j'ai visité la communauté catholique et son Administrateur apostolique. J'ai prié avec tous, partageant les attentes et les espérances de chacun.
Je vous demande à vous aussi, très chers frères et sœurs, de vous unir à moi pour supplier Dieu afin qu'il rende fécondes les semences jetées au cours de ce voyage apostolique. Confions cette prière à la Très Sainte Vierge Marie, Étoile de l'évangélisation.
Je parlerai de cet intéressant voyage mercredi prochain, au cours de l'Audience générale, mais dès à présent, je désire exprimer ma reconnaissance aux Présidents et aux Autorités du gouvernement d'Inde et de Géorgie.
J'adresse un remerciement particulier au Patriarche-Catholicos Ilia II pour la cordialité qu'il m'a réservée.
Je vous remercie pour votre présence et je vous bénis de tout cœur.
Je vois des Croates ; il y a également des Polonais. Je vous salue tous cordialement.
Voyage apostolique en Inde et en Géorgie
1. Je désire aujourd'hui m'arrêter sur la visite que j'ai accomplie ces derniers jours en Inde et en Géorgie. Revenir sur ce voyage m'offre l'occasion de rendre grâce en premier lieu au Père Céleste « pour qui et par qui sont toutes choses » (He 2, 10). Avec son aide, j'ai pu également affronter cette tâche de mon service à l'Évangile et à la cause de l'unité des chrétiens.
La première étape de mon pèlerinage spirituel a été la ville de New Delhi, en Inde, pour la signature et la promulgation de l'Exhortation apostolique post-synodale Ecclesia in Asia, dans laquelle nous avons recueilli les fruits de l'étude et des propositions de l'Assemblée spéciale du Synode des Évêques pour l'Asie, qui s'est déroulée à Rome en 1998. L'Inde est le berceau d'antiques cultures, religions et traditions spirituelles, qui continuent à modeler la vie de millions de personnes, dans un contexte social caractérisé depuis des siècles par un niveau élevé de tolérance réciproque. Le christianisme, qui constitue une partie considérable de cette histoire de relations pacifiques, y est présent, selon les chrétiens de l'Inde méridionale, depuis la prédication de l'Apôtre Thomas lui-même.
Aujourd'hui, cet esprit de respect réciproque se trouve en difficulté par certains aspects, et il était donc important de réaffirmer le vif désir de l'Église d'un dialogue fructueux entre les fidèles de toutes les religions, qui conduise à des relations renouvelées de compréhension et de solidarité au service de toute la famille humaine.
2. Le document synodal Ecclesia in Asia nous aide à comprendre que ce dialogue interreligieux et le mandat de l'Église d'annoncer l'Évangile jusqu'aux extrémités de la terre ne s'excluent pas réciproquement, mais au contraire se complètent. D'une part, la proclamation de l'Évangile du salut en Jésus-Christ doit toujours être faite dans le profond respect de la conscience de ceux qui écoutent, et dans le respect de tout ce qu'il y a de bon et de sain dans la culture et dans la tradition religieuse à laquelle ils appartiennent (cf. Nostra aetate, n. 2). De l'autre, la liberté de conscience et le libre exercice de la religion dans la société sont des droits humains fondamentaux, qui plongent leurs racines dans la valeur et dans la dignité inhérente à chaque personne, reconnue dans de nombreux Documents et Accords internationaux, y compris la Déclaration universelle des Droits de l'Homme.
Je me rappelle avec un vif plaisir de la Messe que j'ai concélébrée avec de nombreux évêques de l'Inde et de tant de pays d'Asie dans le Stade « Jawaharlal Nerhu », le dimanche 7 novembre. Je remercie encore S.Exc. Mgr Alan de Lastic et l'archidiocèse de Delhi pour l'organisation de la liturgie solennelle, qui s'est distinguée par une participation vivante et pieuse, égayée par des chants choisis avec un grand soin et par des danses traditionnelles locales multicolores. Le thème de la Messe a été : Jésus-Christ véritable lumière du monde, qui s'est incarné en terre d'Asie. Au cours de cette célébration eucharistique, la communauté catholique de l'Inde représentait, d'une certaine manière, tous les catholiques de l'Asie, auxquels j'ai confié l'Exhortation apostolique post-synodale Ecclesia in Asia, en tant que guide pour leur croissance spirituelle, au seuil du nouveau millénaire. Je suis certain que, avec la grâce de Dieu, ils sauront être fermes et fidèles !
3. La seconde étape de mon voyage a été la Géorgie, pour rendre les visites que le Président Chevardnadze et Sa Sainteté Ilia II, Patriarche-Catholicos de toute la Géorgie avaient accomplies auparavant à Rome. Mon ardent désir était de rendre hommage au témoignage que l'Église de Géorgie a donné au cours des siècles et de construire de nouveaux points de contacts entre les chrétiens de façon à ce que, au début du troisième millénaire, ils puissent ensemble s'efforcer de proclamer l'Évangile au monde, d'un seul cœur et d'une seule âme.
La Géorgie vit actuellement une période très importante. En effet, alors qu'elle se prépare à célébrer le 3000 e anniversaire de son histoire dans un contexte d'indépendance retrouvée, elle doit faire face à de grands défis économiques et sociaux. Elle est cependant déterminée à les affronter avec courage, pour devenir un membre digne de confiance de l'Europe unie. La Géorgie chrétienne compte une histoire millénaire et glorieuse, qui commence au IV e siècle, lorsque le témoignage d'une femme, sainte Nino, convertit le roi Mirian et toute la nation au Christ. À partir de cette époque, une florissante tradition monastique a donné à cette terre des monuments durables de culture, de civilisation et d'architecture religieuse, comme la cathédrale de Mtsketa, que j'ai pu visiter en compagnie du Patriarche-Catholicos, après la rencontre cordiale que j'ai eue personnellement avec lui.
4. Et à présent, après soixante-dix ans de répression communiste soviétique, au cours desquels de nombreux martyrs, orthodoxes et catholiques, donnèrent un témoignage héroïque de leur foi, la petite mais fervente communauté catholique du Caucase renforce progressivement sa vie et ses structures. La joie que j'ai constatée chez les prêtres, les religieux et les laïcs, qui s'étaient rassemblés en nombre inattendu pour la Messe dans le stade de Tbilissi, constitue un signe d'espérance certaine pour l'avenir de l'Église dans toute cette région. La rencontre avec celle-ci dans l'église des saints Pierre et Paul à Tbilissi, l'unique église catholique restée ouverte au cours de la période du totalitarisme, a été une occasion particulièrement joyeuse. Je prie afin que les catholiques de la Géorgie soient toujours en mesure d'offrir leur contribution spécifique à la construction de leur patrie.
Un moment de réflexion intense a été la rencontre avec les hommes et les femmes du monde de la culture, de la science et de l'art, présidée par le Président Chevardnadze, et qui s'est également déroulée en présence du Patriarche-Catholicos, pour réfléchir sur la vocation spécifique de la Géorgie, en tant que carrefour entre l'Est et l'Ouest. Comme je l'ai rappelé au cours de cette rencontre, le siècle qui va se conclure, marqué par de multiples ombres, mais également rempli de lumières, se dresse pour témoigner de la force indomptable de l'esprit humain, qui réussit à triompher sur ce qui cherche à étouffer l'aspiration à la liberté et à la vérité à laquelle l'homme ne peut pas renoncer.
5. Je remercie les Autorités civiles et tous ceux qui, dans les deux pays, ont travaillé pour rendre cette visite fructueuse et sereine. Avec une âme émue et reconnaissante, je pense aux évêques, aux prêtres, aux religieux et aux laïcs de l'Inde et de la Géorgie et je conserve de tous un souvenir inoubliable.
À Marie, Mère de l'Église, je confie ceux que j'ai eu l'occasion de rencontrer ; je Lui recommande l'Église qui est en Asie et dans le Caucase « m'en remettant pleinement à son oreille qui toujours écoute, à son cœur qui toujours accueille, à sa prière qui jamais ne fait défaut » (Ecclesia in Asia, n. 51).