Jérusalem reconstruite
Lecture : Ps 147, 12-15.19-20
1. Le Lauda Jerusalem, qui vient d'être proclamé, est cher à la liturgie chrétienne. Cette dernière a souvent entonné le Psaume 147 en le rapportant à la Parole de Dieu, qui "court rapidement" sur la face de la terre, mais également à l'Eucharistie, véritable "fleur du froment" donnée par Dieu pour "rassasier" la faim de l'homme (cf. vv. 14-15).
Origène, dans l'une de ses homélies, traduites et diffusées en Occident par saint Jérôme, mêlait précisément la Parole de Dieu et l'Eucharistie, en commentant ce Psaume : "Nous lisons les Écritures Saintes. Je pense que l'Évangile est le Corps du Christ ; je pense que les Écritures Saintes sont son enseignement. Et lorsqu'il dit : Si vous ne mangez la chair du Fils de l'homme et ne buvez son sang (Jn 6, 53), bien que ces paroles puissent être comprises également à propos du Mystère [eucharistique], le corps du Christ et son sang sont toutefois véritablement la parole de l'Écriture, l'enseignement de Dieu. Lorsque nous approchons le Mystère [eucharistique], s'il en tombe une miette, nous nous sentons perdus. Et lorsque nous écoutons la Parole de Dieu, et qu'on nous verse dans les oreilles la Parole de Dieu et la chair du Christ et son sang, si nous pensons à autre chose vers quel grand danger ne nous dirigeons-nous pas ?" (74 Homélies sur le Livre des Psaumes, Milan 1993, pp. 543-544).
Les chercheurs font remarquer que ce Psaume doit être relié au précédent, de façon à constituer une composition unique, comme cela est précisément le cas dans l'original hébreu. On a, en effet, un seul cantique cohérent en l'honneur de la création et de la rédemption accomplies par le Seigneur. Il s'ouvre par un appel joyeux à la louange : "Louez Yahvé - il est bon de chanter, notre Dieu - douce est la louange" (Ps 146, 1).
2. Si nous fixons notre attention sur le passage que nous venons d'entendre, nous pouvons identifier trois moments de louange, introduits par une invitation adressée à la ville sainte, Jérusalem, afin qu'elle glorifie et loue son Seigneur (cf. Ps 147, 12).
Dans le premier moment (cf. vv. 13-14), l'action historique de Dieu entre en scène. Elle est décrite à travers une série de symboles qui représentent l'œuvre de protection et de soutien accomplie par le Seigneur à l'égard de la ville de Sion et de ses fils. On fait tout d'abord référence aux "barres" qui renforcent les portes de Jérusalem et les rendent inviolables. Le Psalmiste fait peut-être allusion à Néhémie qui fortifia la ville sainte, reconstruite après l'amère expérience de l'exil babylonien (cf. Ne 3, 3.6.13-15 ; 4, 1-9 ; 6, 15-16 ; 12, 27-43). La porte constitue, entre autres, un signe pour indiquer toute la ville dans sa globalité et sa tranquillité. À l'intérieur de celle-ci, représentés comme dans un sein maternel protecteur, les fils de Sion, c'est-à-dire les paysans, jouissent de la paix et de la sérénité, enveloppés par le manteau protecteur de la bénédiction divine.
L'image de la ville joyeuse et tranquille est exaltée par le don Très-Haut et précieux de la paix qui rend les frontières sûres. Mais précisément parce que, pour la Bible, la paix-shalôm n'est pas un concept négatif, évocateur de l'absence de guerre, mais une donnée positive de bien-être et de prospérité, voilà que le Psalmiste introduit la satiété avec la "fleur de froment", c'est-à-dire avec le blé excellent, avec les épis chargés de grains. Le Seigneur a donc renforcé les défenses de Jérusalem (cf. Ps 87, 2), il y a fait descendre sa bénédiction (cf. Ps 128, 5 ; 134, 3), en l'étendant à tout le pays, il a donné la paix (cf. Ps 122, 6-8), il a rassasié ses fils (cf. Ps 132, 15).
3. Dans la deuxième partie du Psaume (cf. Ps 147, 15-18), Dieu se présente surtout comme le créateur. À deux reprises, en effet, l'œuvre créatrice est reliée à la parole qui avait marqué l'apparition de l'être : "Dieu dit : "Que la lumière soit !" et la lumière fut... Il envoie son verbe sur terre... Il envoie son verbe" (cf. Gn 1, 3 ; Ps 147, 15.18).
À l'enseigne de la Parole divine, voilà l'apparition et l'établissement des deux saisons fondamentales. D'un côté, l'ordre du Seigneur fait descendre l'hiver sur terre, représenté de façon pittoresque par la neige blanche comme de la laine, par le givre semblable à la cendre, par la grêle comparée à des morceaux de pain et par le gel qui bloque tout (cf. vv. 16-17). De l'autre côté, c'est encore un ordre divin qui fait souffler le vent chaud qui apporte l'été et qui fait fondre la glace : les eaux des pluies et des torrents peuvent ainsi librement s'écouler pour irriguer la terre et la féconder.
La Parole de Dieu est donc à l'origine du froid et de la chaleur, du cycle des saisons et du flux de la vie dans la nature. L'humanité est invitée à reconnaître et à remercier le Créateur pour le don fondamental de l'univers, qui l'entoure, la fait respirer, l'alimente et la soutient.
4. On arrive alors au troisième et dernier moment de notre hymne de louange (cf. vv. 19.20). On revient au Seigneur de l'histoire, dont on était parti. La Parole divine apporte à Israël un don encore plus élevé et plus précieux, celui de la Loi, de la Révélation. Un don spécifique : "Pas un peuple qu'il ait ainsi traité, pas un qui ait connu ses jugements" (v. 20).
La Bible est donc le trésor du peuple élu, auquel on doit puiser avec amour et une adhésion fidèle. C'est ce que Moïse dit aux Hébreux dans le Deutéronome : "Et quelle est la grande nation dont les lois et coutumes soient aussi justes que toute cette Loi que je vous prescris aujourd'hui ?" (Dt 4, 8).
5. De même que l'on trouve deux actions glorieuses de Dieu dans la création et dans l'histoire, il existe deux révélations : l'une est inscrite dans la nature elle-même et ouverte à tous, l'autre est donnée au peuple élu, qui devra en témoigner et la communiquer à l'humanité tout entière, et est contenue dans l'Écriture Sainte. Deux révélations distinctes, mais Dieu est unique et sa Parole est unique. Tout a été fait au moyen de la Parole - dira le Prologue de l'Évangile de Jean - et sans elle, rien de ce qui existe n'a été fait. Cependant, la Parole s'est également faite "chair", c'est-à-dire qu'elle est entrée dans l'histoire, et a planté sa tente parmi nous (cf. Jn 1, 3.14).
Louange au Seigneur créateur
Lecture : Ps 91, 2-3.6-7.13-14
1. L'antique tradition juive réserve une place particulière au Psaume 91, qui vient de retentir comme le chant que l'homme juste élève au Dieu créateur. Le titre donné au Psaume indique, en effet, qu'il est destiné à la journée du samedi (cf. v. 1). C'est donc l'hymne que l'on élève au Seigneur éternel et Très-Haut lorsque, après le coucher de soleil du vendredi, on entre dans la journée sainte de la prière, de la contemplation, du repos serein du corps et de l'esprit.
Au centre du Psaume se dresse, solennelle et grandiose, la figure du Dieu Très-Haut (cf. v. 9), autour duquel se dessine un monde harmonieux et pacifié. Devant lui est également placée la personne du juste qui, selon une conception chère à l'Ancien Testament, est comblé de bien-être, de joie et d'une longue vie, comme la conséquence naturelle de son existence honnête et fidèle. Il s'agit de ce que l'on appelle la "théorie de la rétribution", selon laquelle chaque délit a un châtiment sur la terre et chaque acte bon, une récompense. Toutefois, même si dans cette vision, il existe une part de vérité - comme nous le fera comprendre Job et comme le répétera Jésus (cf. Jn 9, 2-3) - la réalité de la douleur humaine est beaucoup plus complexe et ne peut pas être aussi facilement simplifiée. En effet, la souffrance humaine doit être considérée dans la perspective de l'éternité.
2. Examinons à présent cet hymne sapientiel aux aspects liturgiques. Il est constitué par un intense appel à la lou-ange, au chant joyeux de remerciement, à une musique de fête, rythmée par la harpe à dix cordes, par la lyre et la cithare (cf. vv. 2-4). L'amour et la fidélité du Seigneur doivent être célébrés à travers le chant liturgique que l'on doit conduire "avec art" (cf. Ps 46, 8). Cette invitation est également valable en ce qui concerne nos célébrations, afin qu'elles retrouvent leur splendeur non seulement dans les paroles et dans les rites, mais également dans les mélodies qui les animent.
Après cet appel à ne jamais couper le fil intérieur et extérieur de la prière, véritable souffle constant de l'humanité fidèle, le Psaume 91 propose, en traçant presque deux portraits, le profil de l'impie (cf. vv. 7-10) et du juste (cf. vv. 13-16). L'impie est cependant placé face au Seigneur, "pour toujours, Yahvé" (v. 9), qui fera périr ses ennemis et qui dispersera tous les malfaisants (cf. v. 10). En effet, ce n'est qu'à la lumière divine que l'on réussit à comprendre en profondeur le mal et le bien, la justice et la perversion.
3. La figure du pécheur est décrite par une image végétale : "S'ils poussent comme l'herbe les impies, s'ils fleurissent, tous les malfaisants" (v. 8). Mais cette floraison est destinée à se dessécher et à disparaître. En effet, le Psalmiste multiplie les verbes et les termes qui décrivent la destruction : "C'est pour être abattus à jamais... Voici : tes ennemis périssent, tous les malfaisants se dispersent" (v. 8.10).
À la racine de cette issue catastrophique, il y a le mal profond qui occupe l'esprit et le cœur du pervers : "L'homme stupide ne sait pas, cela, l'insensé n'y comprend rien" (v. 7). Les adjectifs utilisés ici appartiennent au langage sapientiel et dénotent la brutalité, l'aveuglement, le caractère obtus de celui qui pense pouvoir sévir sur la face de la terre sans aucun frein moral, en s'imaginant que Dieu est absent ou indifférent. L'orant est, en revanche, certain que le Seigneur, à un moment ou à un autre, apparaîtra à l'horizon pour rendre justice et plier l'arrogance de l'insensé (cf. Ps 13).
4. Nous voici ensuite face à la figure du juste, dessinée comme dans une vaste fresque riche de couleurs. On a, dans ce cas aussi, recours à une image végétale, fraîche et verdoyante (cf. Ps 91, 13-16). À la différence de l'impie qui est comme l'herbe des champs luxuriante mais éphémère, le juste se dresse vers le ciel, solide et majestueux comme le palmier et le cèdre du Liban. D'autre part, les justes sont "plantés dans la maison de Yahvé" (v. 14), c'est-à-dire qu'ils ont une relation extrêmement solide et stable avec le temple et donc avec le Seigneur, qui y a établi sa demeure.
La tradition chrétienne jouera également sur la double signification de la parole grecque phoinix, utilisée pour traduire le terme hébreu qui indique le palmier. Phoinix est le nom grec du palmier, mais également celui de l'oiseau que nous appelons "phœnix". Nous savons que le phœnix était le symbole de l'immortalité, car l'on imaginait que cet oiseau renaissait de ses cendres. Le chrétien fait une expérience semblable grâce à sa participation à la mort du Christ, source de vie nouvelle (cf. Rm 6, 3-4). "Mais Dieu... alors que nous étions morts par suite de nos fautes, nous a fait revivre avec le Christ" - dit la Lettre aux Ephésiens - "avec lui Il nous a ressuscités" (2, 5-6).
5. Une autre image représente le juste et elle est de type animal, destinée à exalter la force que Dieu accorde, également lorsque la vieillesse apparaît : "Tu me donnes la vigueur du taureau, tu répands sur moi l'huile fraîche" (Ps 91, 11). D'un côté, le don de la puissance divine fait triompher et donne la sécurité (cf. v. 12) ; de l'autre, le front glorieux du juste est consacré par l'huile qui irradie une énergie et une bénédiction protectrice. Le Psaume 91 est donc un hymne optimiste, également renforcé par la musique et le chant. Il célèbre la confiance en Dieu qui est source de sérénité et de paix, même lorsque l'on assiste au succès apparent de l'impie. Une paix qui reste également intacte dans la vieillesse (cf. v. 15), une saison vécue encore de façon féconde et sûre.
Nous concluons par les paroles d'Origène, traduites par saint Jérôme, qui partent de la phrase où le Psalmiste dit à Dieu : "Tu répands sur moi l'huile fraîche" (v. 11). Origène commente : "Notre vieillesse a besoin de l'huile de Dieu. Comme lorsque nos corps sont las, et ne reprennent leurs forces que s'ils sont oints d'huile, comme la flamme de la lampe s'éteint si l'on n'y ajoute pas d'huile : de même la flamme de la vieillesse a besoin, pour croître, de l'huile de la miséricorde de Dieu. Du reste, les Apôtres aussi se rendirent au mont des Oliviers (cf. Ac 1, 12), afin de recevoir la lumière de l'huile du Seigneur, car ils étaient las et leurs lampes avaient besoin de l'huile du Seigneur... C'est pourquoi nous prions le Seigneur afin que notre vieillesse, chacun de nos efforts et toutes nos ténèbres, soient illuminées par l'huile du Seigneur" (74 Homélies sur le Livre des Psaumes, Milan 1993, pp. 280-282, passim).
Les bienfaits de Dieu en faveur de son peuple
Lecture : Dt 32, 1.3-4.11
1. "Puis, aux oreilles de toute l'assemblée d'Israël, Moïse prononça jusqu'à la dernière les paroles de ce cantique" (Dt 31, 30). Ainsi peut-on lire dans l'ouverture du chant qui vient d'être proclamé, qui est tiré des dernières page du livre du Deutéronome, précisément du chapitre 32. C'est de celui-ci que la Liturgie des Laudes a repris les douze premiers versets, en y reconnaissant une hymne joyeuse au Seigneur qui protège et qui prend soin avec amour de son peuple face aux dangers et aux difficultés de la journée. L'analyse du cantique a révélé qu'il s'agit d'un texte antique mais postérieur à Moïse, sur les lèvres duquel on l'a placé, afin de lui conférer un caractère solennel. Ce chant liturgique se trouve aux racines mêmes de l'histoire du peuple d'Israël. Dans cette page de prière, les renvois ou les liaisons avec certains Psaumes et avec le message des prophètes ne manquent pas : elle est ainsi devenue une expression de la foi d'Israël suggestive et intense.
2. Le cantique de Moïse est plus ample que le passage proposé par la Liturgie des Laudes, qui en constitue seulement le prélude. Certains chercheurs ont pensé avoir trouvé dans cette composition un genre littéraire qui est techniquement défini par le terme hébreu rîb, c'est-à-dire "dispute", "querelle judiciaire". L'image de Dieu présente dans la Bible n'apparaît pas du tout comme celle d'un être obscur, une énergie anonyme et brute, une destinée incompréhensible. C'est en revanche une personne qui éprouve des sentiments, qui agit et réagit, qui aime et qui condamne, qui participe à la vie de ses créatures et qui n'est pas indifférente à leurs œuvres. Ainsi, dans notre cas, le Seigneur convoque une sorte d'assemblée judiciaire, en présence de témoins, dénonce les délits du peuple imputé, exige une peine, mais son verdict est imprégné d'une infinie miséricorde. Suivons à présent les traces de cet événement, même si nous nous arrêtons uniquement aux versets que la Liturgie nous propose.
3. On trouve immédiatement la mention des spectateurs-témoins cosmiques : "Cieux, prêtez l'oreille... terre, écoute..." (Dt 32, 1). Dans ce procès symbolique, Moïse joue presque le rôle du procureur général. Sa parole est efficace et féconde comme la parole prophétique, expression de la parole divine. On doit remarquer le flux significatif des images utilisées pour la définir : il s'agit de signes empruntés à la nature comme la pluie, la rosée, l'averse, l'ondée et la bruine qui rendent la terre verdoyante et couverte de tiges de blé (cf. v. 2).
La voix de Moïse, prophète et interprète de la parole divine, annonce l'entrée en scène imminente du grand juge, le Seigneur, dont il prononce le nom très saint, en exaltant l'un de ses nombreux attributs. En effet, le Seigneur est appelé le Rocher (v. 4), un titre qui constelle tout notre cantique (cf. vv. 15.18.30.31.37), une image qui exalte la fidélité stable et inébranlable de Dieu, bien différente de l'instabilité et de l'infidélité du peuple. Le thème est affronté avec une série d'affirmations sur la justice divine : "Son œuvre est parfaite, car toutes ses voies sont le Droit. C'est un Dieu fidèle et sans iniquité, il est Justice et Rectitude" (v. 4).
4. Après la présentation solennelle du Juge suprême, qui est également la partie lésée, le regard du poète se tourne vers l'accusé. Pour le définir, il a recours à une représentation efficace de Dieu comme père (cf. v. 6). Ses créatures, tant aimées, sont appelées ses fils, mais ce sont malheureusement des fils "corrompus" (cf. v. 5). Nous savons, en effet, que dans l'Ancien Testament il existe déjà une conception de Dieu comme père attentif à l'égard de ses enfants qui le déçoivent souvent (Ex 4, 22 ; Dt 8, 5 ; Ps 102, 13 ; Si 51, 10 ; Is 1, 2 ; 63, 16 ; Os 11, 1-4). C'est pourquoi la dénonciation n'est pas froide, mais passionnée : "Est-ce là ce que vous rendez à Yahvé ? Peuple insensé, dénué de sagesse ! N'est-ce pas lui ton père, qui t'a procréé, lui qui t'a fait et par qui tu subsistes ?" (Dt 32, 6). En effet, il est bien différent de se rebeller contre un souverain implacable ou de se révolter contre un père plein d'amour.
Pour rendre le chef d'accusation concret et faire en sorte que la conversion naisse de la sincérité du cœur, Moïse fait appel à la mémoire : "Rappelle-toi les jours d'autrefois, considère les années, d'âge en âge" (v. 7). La fidélité biblique est un "mémorial", c'est-à-dire une redécouverte de l'action éternelle de Dieu présente dans l'écoulement du temps ; c'est rendre présent et efficace ce salut que le Seigneur a donné et qu'il continue à offrir à l'homme. Le grand péché d'infidélité coïncide alors avec le "manque de mémoire", qui efface le souvenir de la présence divine en nous et dans l'histoire.
5. L'événement fondamental qu'il ne faut pas oublier est celui de la traversée du désert après la sortie d'Égypte, le thème capital du Deutéronome et de tout le Pentateuque. On évoque ain-si le voyage terrible et dramatique dans le désert du Sinaï, "une lande de hululements solitaires" (cf. v. 10), comme il est dit en employant une image qui possède un profond impact émotif. Cependant, ici, Dieu s'incline sur son peuple avec une tendresse et une douceur surprenantes. Au symbole paternel s'ajoute également de façon allusive le symbole maternel de l'aigle : "Il l'entoure, il l'élève, il le garde, comme la prunelle de son œil. Tel un aigle qui veille sur son nid, plane au-dessus de ses petits, il déploie ses ailes et le prend" (vv. 10-11). Le chemin dans la steppe désertique se transforme alors en un parcours tranquille et serein, sous le manteau protecteur de l'amour divin.
Le cantique renvoie également au Sinaï, où Israël devient l'allié du Seigneur, son "lot" et son "héritage", c'est-à-dire la réalité la plus précieuse (cf. v. 9 ; Ex 19, 5). Le cantique de Moïse devient ainsi un examen de conscience choral, car ce n'est plus le péché mais la fidélité qui répond finalement aux bienfaits divins.
La grandeur du Seigneur et la dignité de l’homme
Lecture : Ps 8, 2.4-7
1. « L’homme…, au centre de cette entreprise […] s’y révèle géant, il s’y révèle divin, non pas en lui-même, mais dans son principe et dans sa destinée. Honneur donc à l’homme, honneur à sa dignité, à son esprit, à sa vie ». C’est avec ces paroles que Paul VI, en juillet 1969, confiait aux astronautes américains qui partaient pour la lune le texte du Psaume 8, qui vient de retentir ici, afin qu’il entre dans l’espace cosmique (Angelus du 13 juillet 1969 ; cf. ORLF n. 29 du 18 juillet 1969 ; Insegnamenti VII [1969], pp. 493-494).
Cette hymne est, en effet, une célébration de l’homme, une créature très petite si on la compare à l’immensité de l’univers, un « roseau » fragile pour reprendre une célèbre image du grand philosophe Blaise Pascal (Pensées, n. 264). Mais pourtant, un « roseau pensant » qui peut comprendre la création, en tant que seigneur de la création « couronné » par Dieu lui-même (cf. Ps 8, 6). Comme cela se produit souvent dans les hymnes qui exaltent le Créateur, le Psaume 8 commence et finit par une antienne solennelle adressée au Seigneur, dont la magnificence est présente dans l’univers : « Yahvé, notre Seigneur, qu’il est puissant ton nom par toute la terre ! » (vv. 2.10).
2. La partie qui constitue le véritable corps du chant suggère une atmosphère nocturne, avec la lune et les étoiles qui s’allument dans le ciel. La première strophe de l’hymne (cf. vv. 2-5) est dominée par une confrontation entre Dieu, l’homme et le cosmos. Sur la scène apparaît tout d’abord le Seigneur, dont la gloire est chantée dans les cieux, mais également par la bouche des hommes. La louange qui naît de façon spontanée sur les lèvres des enfants efface et confond les discours présomptueux des détracteurs de Dieu (cf. v. 3). Ils sont définis comme des « adversaires, ennemis, rebelles », car ils ont l’illusion de défier le Créateur et de le contrecarrer par leur raison et leur action (cf. Ps 13, 1).
Tout de suite après, s’ouvre la scène suggestive d’une nuit étoilée. Face à cet horizon infini, apparaît la question éternelle : « Qu’est donc le mortel ? » (Ps 8, 5). La première réponse la plus immédiate parle de nullité, que ce soit en relation à l’immensité des cieux, ou surtout par rapport à la majesté du Créateur. Le Psalmiste dit, en effet, que le ciel est « ton ciel », la lune et les étoiles ont été « fixées par toi » et elles sont l’« ouvrage de tes doigts » (cf. v. 4). Cette dernière expression est très belle, et remplace la phrase plus commune l’« œuvre de tes mains » (cf. v. 7) : Dieu a créé ces réalités colossales avec la facilité et le raffinement d’une broderie ou d’une ciselure, avec le toucher léger d’un harpiste qui fait courir ses doigts sur les cordes.
3. La première réaction est donc de frayeur : comment Dieu peut-il « se souvenir » et « visiter » cette créature si fragile et petite (cf. v. 5) ? Mais voici l’autre grande surprise : Dieu a accordé à l’homme, créature faible, une dignité merveilleuse : à peine l’a-t-il fait moindre que les anges ou, comme on peut également traduire l’original hébreu, à peine moindre qu’un Dieu (cf. v. 6).
Nous entrons ainsi dans la deuxième strophe du Psaume (cf. vv. 6-10). L’homme est vu comme le lieutenant royal du Créateur lui-même. En effet, Dieu l’a « couronné » comme un vice-roi, en le destinant à une seigneurie universelle : « Tout fut mis par toi sous ses pieds » et l’adjectif « tout » retentit alors que défilent les diverses créatures (cf. vv. 7-9). Cette domination n’est cependant pas due aux capacités de l’homme, réalité fragile et limitée, et elle n’est pas non plus obtenue par une victoire sur Dieu, comme le voudrait le mythe grec de Prométhée. Il s’agit d’une domination accordée par Dieu : tout l’horizon des créatures est confié aux mains fragiles et souvent égoïstes de l’homme, afin qu’il en conserve l’harmonie et la beauté, qu’il en use sans en abuser, qu’il en dévoile les secrets et en développe les potentialités.
Comme le déclare la Constitution pastorale Gaudium et spes du Concile Vatican II, « l’homme a été créé « à l’image de Dieu », capable de connaître et d’aimer son Créateur, il a été constitué seigneur de toutes les créatures terrestres, pour les dominer et pour s’en servir, en glorifiant Dieu » (n. 12).
4. La domination de l’homme, affirmée dans le Psaume 8, peut malheureusement être mal comprise et déformée par l’homme égoïste, qui s’est plus souvent révélé un tyran fou qu’un gouverneur sage et intelligent. Le Livre de la Sagesse met en garde contre des déviations de ce genre, lorsqu’il précise que Dieu a « formé l’homme pour dominer sur les créatures… pour régir le monde en sainteté et en justice » (9, 2-3). Bien qu’il s’agisse d’un contexte différent, Job fait lui aussi appel à notre Psaume pour rappeler de façon particulière la faiblesse humaine, qui ne mériterait pas tant d’attention de la part de Dieu : « Qu’est-ce donc que l’homme pour en faire si grand cas, pour fixer sur lui ton attention, pour l’inspecter chaque matin ? » (7, 17-18). L’histoire documente le mal que la liberté humaine fait régner dans le monde avec la dégradation de l’environnement et les injustices sociales les plus criantes.
À la différence des êtres humains qui humilient leurs semblables et la création, le Christ se présente comme l’homme parfait, « couronné de gloire et d’honneur, parce qu’il a souffert la mort : il fallait que, par la grâce de Dieu, au bénéfice de tout homme, il goûtât la mort » (He 2, 9). Il règne sur l’univers par la domination de paix et d’amour qui prépare le nouveau monde, les nouveaux cieux et la nouvelle terre (cf. 2 P 3, 13). Son autorité royale s’exerce même – comme le suggère l’auteur de la Lettre aux Hébreux en lui appliquant le Psaume 8 – à travers la donation suprême de soi dans la mort « au bénéfice de tous ».
Le Christ n’est pas un souverain qui se fait servir, mais qui sert et qui se consacre aux autres :
« Aussi bien, le Fils de l’homme lui-même n’est pas venu pour être servi, mais pour servir et pour donner sa vie en rançon pour une multitude » (Mc 10, 45). De cette façon, il ramène en lui « toutes choses, les êtres célestes comme les terrestres » (cf. Ep 1, 10). Sous cette lumière christologique, le Psaume 8 révèle toute la force de son message et de son espérance, en nous invitant à exercer notre souveraineté sur la création non par la domination, mais dans l’amour.
L’exaltation de la puissance de Dieu créateur
Lecture : Ps 92, 1.3-4
1. Le contenu essentiel du Psaume 92, sur lequel nous nous arrêtons aujourd’hui, est exprimé de façon suggestive par plusieurs versets de l’Hymne que la Liturgie des Heures propose pour les Vêpres du lundi : « Ô immense créateur, / qui as donné un cours et des limites / à l’impétuosité des flots / dans l’harmonie du cosmos, / aux âpres solitudes / de la terre assoiffée / tu as donné la fraîcheur / des torrents et des mers ».
Avant d’entrer dans le cœur du Psaume, qui est dominé par l’image des eaux, nous désirons en saisir la tonalité de base, le genre littéraire qui le détermine. Ce Psaume, en effet, comme les Psaumes 95-98 qui suivent, est défini par les chercheurs de la Bible comme « le chant du Dieu de majesté ». Il exalte le Royaume de Dieu, source de paix, de vérité et d’amour, que nous invoquons dans le « Notre Père » lorsque nous implorons : « Que ton Règne vienne ! ».
En effet, le Psaume 92 s’ouvre précisément par une exclamation de joie qui retentit ainsi : « Yahvé règne » (v. 1). Le Psalmiste célèbre la royauté active de Dieu, c’est-à-dire son action efficace et salvifique, créatrice du monde et rédemptrice de l’homme. Le Seigneur n’est pas un empereur impassible, relégué dans un ciel lointain, mais il est présent parmi son peuple comme Sauveur puissant et grand dans l’amour.
2. Dans la première partie de l’hymne de louange trône le Seigneur roi. En tant que souverain, il siège sur un trône de gloire, un trône inébranlable et éternel (cf. v. 2). Son manteau est la splendeur de la transcendance, la ceinture de sa robe est la toute-puissance (cf. v. 1). C’est précisément la souveraineté toute-puissante de Dieu qui se révèle au cœur du Psaume, caractérisé par une image impressionnante, celle des eaux tumultueuses.
Le Psalmiste mentionne plus particulièrement la « voix » des fleuves, c’est-à-dire le fracas de leurs eaux. En effet, le fracas des grandes cascades produit, chez celui qui s’en trouve assourdi et dont tout le corps est saisi d’un frémissement, une sensation de force terrible. Le Psaume 41 évoque cette sensation lorsqu’il dit : « L’abîme appelant l’abîme au bruit de tes écluses, la masse de tes flots et de tes vagues a passé sur moi » (v. 8). Face à cette force de la nature, l’être humain se sent tout petit. Cependant, le Psalmiste l’utilise comme un tremplin pour exalter la puissance, d’autant plus grande, du Seigneur. À la triple répétition de l’expression « les fleuves déchaînent » (cf. Ps 92, 3) leur voix, répond la triple affirmation de la puissance supérieure de Dieu.
3. Les Pères de l’Église aiment commenter ce Psaume en l’appliquant au Christ « Seigneur et Sauveur ». Origène, traduit en latin par saint Jérôme, affirme : « Le Seigneur a régné, il s’est revêtu de beauté. C’est-à-dire que celui qui avait tout d’abord tremblé dans la misère de la chair, resplendit à présent dans la majesté de la divinité ». Pour Origène, les fleuves et les eaux qui déchaînent leurs voix représentent les « figures imposantes des prophètes et des apôtres », qui « proclament la louange et la gloire du Seigneur, en annonçant ses jugements pour le monde entier » (cf. 74 homélies sur le livre des Psaumes, Milan 1993, pp. 666.669).
Saint Augustin développe de façon encore plus ample le symbole des torrents et des mers. Comme des fleuves dont les eaux abondantes s’écoulent, c’est-à-dire remplis de l’Esprit Saint et rendus forts, les Apôtres n’ont plus peur et élèvent finalement leur voix. Mais « lorsque le Christ commença à être annoncé par tant de voix, la mer commença à s’agiter ». Dans le bouleversement de la mer du monde,- remarque Augustin – le vaisseau de l’Église semblait tanguer de façon effrayante, freiné par des menaces et des persécutions, mais « le Seigneur est admirable en haut » : il « a marché sur la mer et a calmé les flots » (Commentaires sur les psaumes, III, Rome 1976, p. 231).
4. Le Dieu souverain de toute chose, tout-puissant et invincible est, cependant, toujours proche de son peuple, auquel il donne ses enseignements. Telle est l’idée que le Psaume 92 offre dans son dernier verset : au trône Très-Haut des cieux succède le trône de l’arche du temple de Jérusalem, la puissance de sa voix cosmique fait place à la douceur de sa parole sainte et infaillible : « Ton témoignage est véridique entièrement ; la sainteté est l’ornement de ta maison, Yahvé, en la longueur des jours » (v. 5).
C’est ainsi que se termine une hymne brève, mais qui possède un grand souffle de prière. Il s’agit d’une prière qui engendre la confiance et l’espérance chez les fidèles qui se sentent souvent agités, craignant d’être renversés par les tempêtes de l’histoire et frappés par des forces obscures qui menacent.
Un écho de ce Psaume peut être reconnu dans l’Apocalypse de Jean, lors-que l’Auteur inspiré, décrivant la grande assemblée céleste qui célèbre la chute de Babylone qui représente l’oppresseur, affirme : « Alors j’entendis comme le bruit d’une foule immense, comme le mugissement des grandes eaux, comme le grondement de violents tonnerres ; on clamait : « Alléluia ! Car il a pris possession de son règne, le Seigneur, le Dieu Maître-de-tout »« (19, 6).
5. Nous concluons notre réflexion sur le Psaume 92 en laissant la parole à saint Grégoire de Nazianze, le « théologien » par excellence parmi les Pères. Nous le faisons à travers l’un de ses poèmes, dans lequel la louange à Dieu, souverain et créateur, prend un aspect trinitaire : « Toi, [Père] tu as créé l’univers, donnant à chaque chose la place qui lui revient et la conservant en vertu de ta providence…. Ton Verbe est Dieu-Fils : en effet, il est consubstantiel au Père, égal à lui en honneur. Il a accordé l’univers de façon harmonieuse, pour régner sur tout. Et, embrassant tout, l’Esprit Saint, Dieu, a soin de toute chose et les protège. Je te proclamerai, Trinité vivante, seul et unique monarque,… force inébranlable qui règne dans les cieux, regard inaccessible à la vue mais qui contemple tout l’univers et qui connaît chaque anfractuosité secrète de la terre jusqu’aux abysses. Dieu, sois pour moi plein de tendresse. Aide-moi à reconnaître ta miséricorde et ta grâce, car à Toi sont la gloire et la grâce pour les siècles sans fin ! » (Carme 31, in : Poésies/1, Rome 1994, pp. 65-66).