DEUXIÈME PARTIE : L'ESPRIT QUI MET EN LUMIÈRE LE PÉCHÉ DU MONDE
1. Péché, justice et jugement
27. Jésus, pendant son discours au Cénacle, annonce la venue de l'Esprit Saint "au prix" de son propre départ, et il promet : "Si je pars, je vous l'enverrai". Mais, dans ce même contexte, il ajoute : "Et lui, une fois venu, il
établira la culpabilité du monde en fait de péché, en fait de justice et en fait de jugement" (102 :
Jn 16,7-8). Le Paraclet lui-même, l'Esprit de vérité, promis comme celui qui "enseignera" et "rappellera", comme celui qui "rendra témoignage", comme celui qui "introduira dans la vérité tout entière", est maintenant annoncé, par les paroles que nous venons de citer, comme celui qui "établira la culpabilité du monde en fait de péché, en fait de justice et en fait de jugement".
Le
contexte semble déjà significatif. Jésus relie cette annonce de la venue de l'Esprit Saint aux paroles qui indiquent son "départ" par la Croix et qui en soulignent même la nécessité : "C'est votre intérêt que je parte ; car si je ne pars pas, le Paraclet ne viendra pas vers vous" (103 :
Jn 16,7).
Mais ce qui compte le plus, c'est
l'explication que Jésus ajoute lui-même à ces trois mots : péché, justice, jugement. Il dit en effet : "Il établira la culpabilité du monde en fait de péché, en fait de justice et en fait de jugement : de péché, parce qu'ils ne croient pas en moi ; de justice, parce que je vais vers le Père et que vous ne me verrez plus ; de jugement, parce que le Prince de ce monde est jugé" (104 :
Jn 16,8-11). Dans la pensée de Jésus, le péché, la justice, le jugement ont un
sens bien précis, différent de celui que l'on aurait peut-être tendance à attribuer à ces mots indépendamment de l'explication donnée par celui qui parle. Cette explication indique aussi comment il faut comprendre l'expression "établir la culpabilité du monde", qui est propre à l'action de l'Esprit Saint. Et ici, le sens de chaque mot importe, et aussi le fait que Jésus les a unis entre eux dans la même phrase.
"Le
péché", dans ce texte, signifie l'incrédulité que Jésus rencontre parmi les "siens", à commencer par ses concitoyens de Nazareth. Il signifie le refus de sa mission, qui amènera les hommes à le condamner à mort. Lorsque, ensuite, il parle de "
la justice", Jésus semble envisager la justice définitive que lui rendra le Père en l'entourant de la gloire de la résurrection et de l'ascension au ciel : "Je m'en vais vers le Père". À son tour, dans le contexte du "péché" et de la "justice" ainsi entendus, "
le jugement" signifie que l'Esprit de vérité montrera, dans la condamnation de Jésus à la mort en Croix, le péché du "monde". Toutefois, le Christ n'est pas venu dans le monde uniquement pour le juger et le condamner :
il est venu pour le sauver(105 - Cf.
Jn 3,17 Jn 12,47). La mise en lumière du péché et de la justice a pour but le salut du monde, le salut des hommes. C'est bien cette vérité qui semble soulignée par l'affirmation que "
le jugement" concerne seulement le "
Prince de ce monde", à savoir Satan, celui qui, depuis le commencement, exploite l'œuvre de la création contre le salut, contre l'alliance et l'union de l'homme avec Dieu : il est "déjà jugé" depuis le commencement. Si l'Esprit-Paraclet doit confondre le monde en fait de jugement, c'est pour continuer en lui l'œuvre salvatrice du Christ.
28. Nous voulons ici concentrer principalement notre attention sur cette mission de "
manifester le péché du monde", qui est celle de l'Esprit Saint, tout en respectant les paroles de Jésus dans l'ensemble du contexte. L'Esprit Saint, qui reçoit du Fils l'œuvre de la Rédemption du monde, assume par là même la tâche de "manifester le péché" pour sauver. Cela se fait
en référence permanente à la "justice", c'est-à-dire au salut définitif en Dieu, à l'accomplissement de l'économie qui a pour centre le Christ crucifié et glorifié. Et cette
économie salvifique de Dieu soustrait l'homme, en un sens, au "
jugement",
c'est-à-dire à la damnation, qui a frappé le péché de Satan, le "Prince de ce monde", celui qui, à cause de son péché, est devenu "régisseur de ce monde de ténèbres" (106 Cf.
Ep 6,12). Et voici qu'en vertu de cette référence au "jugement", s'ouvrent de vastes horizons pour la compréhension du "péché", et aussi de la "justice". Montrant le
péché, sur l'arrière-plan de la Croix du Christ, dans l'économie du salut (on pourrait dire "le péché sauvé"), l'Esprit Saint fait comprendre que sa mission est de mettre en évidence même le péché qui a déjà été jugé définitivement ("le péché condamné").
29. Toutes les paroles prononcées par le Rédempteur au Cénacle, à la veille de sa passion,
s'inscrivent dans le temps de l'Église, à commencer par celles qui concernent l'Esprit Saint comme Paraclet et comme Esprit de vérité. Elles s'y inscrivent d'une manière toujours nouvelle, à chaque génération, à chaque époque. Cela est confirmé, pour ce qui est de notre siècle, par l'ensemble de l'enseignement du Concile Vatican II, spécialement dans la
Constitution pastorale "Gaudium et spes". De nombreux passages de ce document montrent clairement que le Concile, s'ouvrant à la lumière de l'Esprit de vérité, se présente comme le
dépositaire authentique de tout ce qui a été annoncé et promis par le Christ aux Apôtres et à l'Église dans le discours d'adieu, en particulier de l'annonce selon laquelle l'Esprit Saint doit "établir la culpabilité du monde en fait de péché, en fait de justice et en fait de jugement".
C'est ce qu'indique déjà le texte dans lequel
le Concile explique ce qu'il entend par "monde" : "Le monde qu'il (le Concile lui-même) a ainsi en vue est celui des hommes, la famille humaine tout entière avec l'univers au sein duquel elle vit. C'est le théâtre ou se joue l'histoire du genre humain, le monde marqué par l'effort de l'homme, ses défaites et ses victoires. Pour la foi des chrétiens, ce monde a été fondé et demeure conservé par l'amour du Créateur ; il est
tombé, certes,
sous l'esclavage du péché, mais le Christ, par la Croix et la Résurrection,
a brisé le pouvoir du Malin et l'a
libéré pour qu'il soit transformé selon le dessein de Dieu et qu'il parvienne ainsi à son accomplissement"
[107]. Il faut, en référence à ce texte très synthétique, lire les autres passages de la Constitution qui cherchent à montrer,
avec tout le réalisme de la foi, la situation du péché dans le monde contemporain et aussi à expliquer son essence, en partant de divers points de vue
[108].
Lorsque Jésus, la veille de Pâques, parle de l'Eprit Saint comme de celui qui "mettra en lumière le péché du monde", il faut, d'un côté, donner à cette affirmation la portée la plus grande possible, en ce sens qu'elle comprend tout l'ensemble des péchés qui marquent l'histoire de l'humanité. Mais, d'un autre côté, quand Jésus explique que ce péché consiste dans le fait qu'"ils ne croient pas en lui", la portée de l'affirmation semble se restreindre à ceux qui ont refusé de reconnaître la mission messianique du Fils de l'homme, le condamnant à la mort sur la Croix. Il est cependant difficile de ne pas remarquer que cette portée plus "réduite" du sens du péché, située avec précision dans l'histoire, s'élargit jusqu'à prendre une ampleur universelle en raison de l'universalité de la Rédemption accomplie par la Croix. La révélation du mystère de la Rédemption ouvre la voie à une intelligence de ce mystère selon laquelle tout péché, quel que soit le lieu ou le temps ou il a été commis, est mis en rapport avec la Croix du Christ - et donc aussi, indirectement, avec le péché de ceux qui "n'ont pas cru en lui" et ont condamné Jésus Christ à la mort sur la Croix.
De ce point de vue, il nous faut revenir à l'événement de la Pentecôte.
2. Le témoignage du jour de la Pentecôte
30. Le jour de la Pentecôte, tout ce que le
Christ avait annoncé lors de son discours d'adieu
fut confirmé de la manière la plus exacte et la plus directe, en particulier l'annonce dont nous parlons ici : "Le Paraclet... établira la culpabilité du monde en fait de péché". Ce jour-là
, l'Esprit Saint promis descendit sur les Apôtres réunis dans la prière avec Marie, Mère de Jésus, au Cénacle, comme nous le lisons dans les
Actes des Apôtres : "Tous furent alors remplis de l'Esprit Saint et commencèrent a parler en d'autres langues, selon que l'Esprit leur donnait de s'exprimer"
[109], "l'Esprit ramenant ainsi à l'unité les races séparées et offrant au Père les prémices de toutes les nations"
[110].
On voit clairement le rapport entre ce qu'avait annoncé le Christ et cet événement. Nous y distinguons l'accomplissement premier et fondamental de la promesse concernant le Paraclet. Envoyé par le Père, il vient "
après" le départ du Christ, "au prix" de ce départ. Ce départ s'effectue d'abord par la mort sur la Croix, puis quarante jours après la résurrection, par l'ascension au ciel. Au moment de l'ascension, Jésus ordonne encore aux Apôtres "de ne pas s'éloigner de Jérusalem, mais d'y attendre ce que le Père avait promis" ; "vous serez
baptisés dans l'Esprit Saint sous peu de jours" ; "vous allez recevoir une force, celle de l'Esprit Saint qui descendra sur vous. Vous serez alors mes témoins à Jérusalem, dans toute la Judée et la Samarie, et jusqu'aux extrémités de la terre"
[111].
Ces dernières paroles contiennent un écho, ou un rappel, de l'annonce faite au Cénacle. Et le jour de la Pentecôte, cette annonce se réalise de façon très précise. Agissant sous l'influence de l'Esprit Saint reçu par les Apôtres pendant la prière au Cénacle, devant une multitude de personnes de langues différentes réunies pour la fête,
Pierre se présente et parle. Il proclame ce qu'il
n'aurait certainement pas eu le courage de dire auparavant : "Hommes d'Israël..., Jésus le Nazaréen, cet homme que Dieu a accrédité auprès de vous par les miracles, prodiges et signes qu'il a opérés par lui au milieu de vous..., cet homme qui avait été livré selon le dessein bien arrêté et la prescience de Dieu, vous l'avez pris et fait mourir en le clouant
à la croix par la main des impies, mais Dieu l'a ressuscité, le délivrant des affres de la mort. Aussi bien n'était-il pas possible qu'il fût retenu en son pouvoir"
[112].
Jésus avait prédit et promis : "Il me rendra témoignage... Mais vous aussi, vous témoignerez". Ce "témoignage"
trouve clairement son commencement dans le premier discours de Pierre à Jérusalem : c'est le témoignage sur le Christ crucifié et ressuscité. C'est le témoignage de l'Esprit-Paraclet et des Apôtres. Et selon le contenu même de ce premier témoignage, l'Esprit de vérité, par la bouche de Pierre, "
met en lumière le péché du monde", à commencer par le péché qu'est le refus du Christ jusqu'à le faire condamner à mort, jusqu'à la Croix du Golgotha. Des proclamations de même contenu se répéteront, selon le texte des
Actes des Apôtres, en d'autres occasions et en différents endroits
[113].
31. Depuis ce témoignage initial de la Pentecôte, l'action de l'Esprit de vérité, qui "manifeste le péché du monde", celui de refuser le Christ,
est en relation organique
avec le témoignage rendu au mystère pascal,
au mystère du Crucifié et du Ressuscité. Et dans cette relation, l'expression "manifester le péché" révèle sa propre dimension salvifique. C'est en effet une "manifestation" qui n'a pas pour but
le seul fait d'accuser le monde, encore moins de
le condamner. Jésus Christ n'est pas venu dans le monde pour le juger et le condamner,
mais pour le sauver[114]. Cela est souligné dès ce premier discours, lorsque Pierre s'écrie : "Que toute la maison d'Israël le sache donc avec certitude : Dieu l'a fait Seigneur et Christ, ce Jésus que vous, vous avez crucifié"
[115]. Et par la suite, lorsque les personnes présentes demandent à Pierre et aux Apôtres : "Frères, que devons-nous faire ?", voici la réponse : "
Repentez-vous, et que chacun de vous se fasse baptiser au nom de Jésus Christ
pour la rémission de ses péchés, et vous recevrez alors le don du Saint-Esprit"
[116].
De cette façon, la "manifestation
du péché" devient en même temps manifestation
de la rémission des péchés, par la puissance de l'Esprit Saint. Dans son discours de Jérusalem, Pierre exhorte à la conversion, comme Jésus exhortait ses auditeurs au début de son activité messianique
[117]. La conversion
requiert la mise en lumière du péché, elle contient en elle-même le jugement intérieur de la conscience. On peut y voir la preuve de l'action de l'Esprit de vérité au plus profond de l'homme, et cela devient en même temps le commencement d'un nouveau don de la grâce et de l'amour : "Recevez l'Esprit Saint"
[118]. Ainsi, dans cette "mise en lumière du péché", nous découvrons
un double don : le don de la vérité de la conscience et le don de la certitude de la rédemption. L'Esprit de vérité et le Paraclet.
La manifestation du péché, par le ministère de la prédication apostolique dans l'Église naissante, est
mise en relation - sous l'impulsion de l'Esprit reçu à la Pentecôte -
avec la puissance rédemptrice du Christ crucifié et ressuscité. Ainsi s'accomplit la promesse relative à l'Esprit Saint qui a été faite avant Pâques : "C'est de mon bien qu'il reçoit, et il vous le dévoilera". Lorsque, pendant l'événement de la Pentecôte, Pierre parle du
péché de ceux qui "n'ont pas cru"
[119] et qui ont livré Jésus de Nazareth à une mort ignominieuse, il rend donc témoignage à la victoire sur le péché, victoire qui a été remportée, en un sens, à travers le péché le plus grand que l'homme ait pu commettre : le meurtre de Jésus, Fils de Dieu, de même nature que le Père ! Pareillement, la mort du Fils de Dieu l'emporte sur la mort humaine : "
Ero mors tua, o mors", "j'étais ta mort, ô mort"
[120], de même que le péché d'avoir crucifié le
Fils de Dieu "l'emporte" sur le péché humain ! Ce péché est celui qui a été consommé à Jérusalem le jour du Vendredi Saint, et aussi tout péché de l'homme. En effet, au plus grand des péchés commis par l'homme correspond, dans le cœur du Rédempteur,
l'offrande de l'amour suprême qui surpasse le mal de tous les péchés des hommes. Se fondant sur cette certitude, l'Église n'hésite pas à répéter chaque année, dans la liturgie romaine de la veillée pascale, "
O felix culpa ! heureuse faute !", lors de l'annonce de la résurrection que fait le diacre par le chant de l'"
Exsultet".
32. Mais de cette vérité ineffable, personne
ne peut convaincre le monde, l'homme, la conscience humaine,
sinon Lui-même,
l'Esprit de vérité. Il est l'Esprit qui "sonde les profondeurs de Dieu"
[121]. Face au mystère du péché, il faut sonder "les profondeurs de Dieu"
jusqu'au bout. Il ne suffit pas de sonder la conscience humaine, en tant que mystère intime de l'homme ; il est nécessaire de pénétrer dans le mystère intime de Dieu, dans ces "profondeurs de Dieu" que synthétise la formule : au Père, dans le Fils, par l'Esprit Saint. C'est précisément l'Esprit Saint qui "sonde" ces profondeurs, et qui en tire la
réponse de Dieu au péché de l'homme. Avec cette réponse se conclut le processus de "mise en lumière du péché", comme le montre clairement l'événement de la Pentecôte.
En établissant la culpabilité du "monde" pour ce qui est du péché du Golgotha, de la mort de l'Agneau innocent, comme cela se produit le jour de la Pentecôte, l'Esprit Saint fait de même pour tout péché commis en quelque lieu ou moment que ce soit dans l'histoire de l'homme :
il montre en effet son rapport avec la Croix du Christ. Établir la culpabilité, c'est montrer le mal qu'est le péché, tout péché, par rapport à la Croix du Christ. Le péché, sous l'éclairage de ce rapport,
est vu dans toute la dimension du mal qui lui est propre, en raison du
mysterium iniquitatis[122] qu'il contient et qu'il cache. L'homme ne connaît pas cette dimension, il ne la connaît absolument pas en dehors de la Croix du Christ. Il ne peut donc être "convaincu" de cela
que par l'Esprit Saint, Esprit de vérité mais aussi Paraclet.
Car le péché, mis en relation avec la Croix du Christ, est en même temps
identifié dans la pleine dimension du "mysterium pietatis"
[123], comme l'a montré l'Exhortation apostolique post-synodale
Reconciliatio et paenitentia[124]. Cette autre dimension du péché, l'homme ne la connaît absolument pas non plus en dehors de la Croix du Christ. Et il ne peut en être convaincu que
par l'Esprit Saint, par celui qui sonde les profondeurs de Dieu.
3. Le témoignage du commencement : la réalité originelle du péché
33. C'est la dimension du péché que nous trouvons dans le témoignage sur le commencement tel que le donne le
Livre de la Genèse[125]. C'est le péché qui, selon la Parole de Dieu révélée, constitue le
principe et la racine de tous les autres péchés. Nous nous trouvons en face de la réalité originelle du péché dans l'histoire de l'homme, et en même temps dans l'ensemble de l'économie du salut. On peut dire que le
mysterium iniquitatis a son origine dans ce péché, mais que c'est aussi le péché à l'égard duquel la puissance rédemptrice du
mysterium pietatis devient particulièrement transparente et efficace. C'est ce qu'exprime saint Paul lorsque, à la "
désobéissance" du premier Adam
, il oppose l'"obéissance" du Christ, second Adam : "L'obéissance jusqu'à la mort"
[126].
Selon le témoignage du commencement, le péché, dans sa réalité originelle, se produit dans la volonté - et dans la conscience - de l'homme, avant tout comme "désobéissance", c'est-à-dire comme opposition de la volonté de l'homme à la volonté de Dieu. Cette désobéissance originelle présuppose le
refus, ou au moins
l'éloignement, de la vérité contenue dans la Parole de Dieu qui crée le monde. Cette Parole est le Verbe lui-même, qui était "au commencement avec Dieu", qui "était Dieu" et sans qui "rien ne fut", car "le monde fut par lui"
[127]. C'est le Verbe qui est aussi la Loi éternelle, la source de toute loi, qui régit le monde et spécialement les actions de l'homme. Lorsque, à la veille de sa passion, Jésus Christ parle du péché de ceux qui
"ne croient pas en lui", il y a donc, dans ces paroles pleines de douleur,
comme une allusion lointaine au péché qui
s'inscrit obscurément sous sa forme originelle dans le mystère même de la création. Celui qui parle est, en effet, non seulement le Fils de l'homme, mais celui qui est aussi "le premier-né de toute créature", "car c'est en lui qu'ont été créées toutes choses... ; tout a été créé par lui et pour lui"
[128]. À la lumière de cette vérité, on comprend que la "désobéissance", dans le mystère du commencement, présuppose en un sens la même "non-foi", le même "
ils n'ont pas cru" que l'on retrouvera face au mystère pascal. Il s'agit, nous l'avons dit, du refus, ou au moins de l'éloignement, de la vérité contenue dans la Parole du Père. Le refus s'exprime dans les faits comme une "désobéissance", un acte accompli comme un effet de la tentation qui provient du "père du mensonge"
[129]. À la racine du péché humain, il y a donc le mensonge en tant que
refus radical
de la vérité qui est dans le Verbe du Père, par lequel s'exprime la toute-puissance aimante du Créateur : la toute-puissance et en même temps l'amour "de Dieu le Père, Créateur du ciel et de la terre".
34. "
L'Esprit de Dieu", qui, selon la description biblique de la création, "planait sur les eaux"
[130], désigne le même "Esprit qui sonde les profondeurs de Dieu" :
il sonde les profondeurs du Père et du Verbe-Fils dans le mystère de la création. Non seulement il est le témoin direct de leur amour réciproque, d'ou est issue la création, mais il est lui-même cet Amour. Lui-même, comme Amour, est l'éternel don incréé. En lui se trouve la
source et le commencement de tout don fait aux créatures. Le témoignage du commencement, que nous trouvons dans toute la Révélation, dès le
Livre de la Genèse, est clair et ne varie pas sur ce point. Créer veut dire appeler à l'existence à partir du néant ; créer signifie donc
donner l'existence. Et si le monde visible est créé pour l'homme, c'est donc à l'homme que le monde est donné
[131]. Simultanément, l'homme reçoit comme don, dans son humanité, une particulière "
image et ressemblance" de Dieu. Cela signifie non seulement que la nature humaine possède d'une manière constitutive la rationalité et la liberté, mais aussi que, depuis le commencement, l'homme est capable d'un
rapport personnel avec Dieu, comme "je" et "tu", et donc qu'il est
capable d'une alliance, qui sera établie grâce à la communication salvifique que Dieu fait de lui-même à l'homme. Enfin, avec en arrière-plan l'"image et ressemblance" de Dieu, "le don de l'Esprit" signifie
appel à l'amitié dans laquelle les transcendantes "profondeurs de Dieu" s'ouvrent, en quelque sorte, à la participation de l'homme. Le Concile Vatican II enseigne que "le Dieu invisible (cf.
Col 1,15 1Tm 1,17) s'adresse aux hommes en son immense amour ainsi qu'à des amis (cf.
Ex 33,11 Jn 15,14-15), il s'entretient avec eux (cf.
Ba 3,38) pour les inviter et les admettre à partager sa propre vie"
[132].
35. En conséquence, l'Esprit, "qui sonde tout, jusqu'aux profondeurs de Dieu", connaît depuis le commencement "ce qui concerne l'homme"
[133]. C'est précisément pour cela que lui seul
peut pleinement "mettre en lumière" le péché qui a existé au commencement, ce péché qui est la racine de tous les autres et le foyer de la perversité - qui ne disparaît jamais - de l'homme sur la terre. L'esprit de vérité connaît la réalité originelle du péché suscité dans la volonté de l'homme par l'œuvre du "père du mensonge", celui qui, déjà, "est jugé"
[134]. L'Esprit Saint établit donc la culpabilité du monde en fait de péché par rapport à ce "jugement", mais en
menant constamment
vers la "justice" qui a été révélée à l'homme avec la Croix du Christ, par l'"obéissance jusqu'à la mort"
[135].
Seul l'Esprit Saint peut mettre en évidence le péché de l'origine de l'humanité, Lui qui est Amour du Père et du Fils, Lui qui est Don, alors que le péché des origines de l'homme consiste dans le mensonge et dans le refus du Don et de l'Amour qui déterminent le commencement du monde et de l'homme.
36. Selon le témoignage du commencement, que nous trouvons dans toute l'Écriture et dans la Tradition, après la première (et aussi la plus complète) description figurant dans le
Livre de la Genèse, le péché, dans sa forme originelle, est compris comme une "désobéissance", ce qui a le sens simple et direct de
transgression d'une interdiction établie par Dieu[136]. Mais, à la lumière de tout le contexte, il est clair aussi que les racines de cette désobéissance doivent être cherchées en profondeur dans l'ensemble de la situation réelle de l'homme. Appelé à l'existence, l'être humain - homme et femme - est une créature. L'"image de Dieu", constituée par la rationalité et la liberté, indique la grandeur et la dignité du sujet humain, qui est une personne. Mais ce
sujet personnel reste toujours
une créature qui, dans son existence et dans son essence, dépend du Créateur. Selon la
Genèse, "l'arbre de la connaissance du bien et du mal" devait exprimer et rappeler constamment à l'homme la "limite" infranchissable pour un être créé. C'est en ce sens que l'on entend l'interdiction posée par Dieu : le Créateur défend à l'homme et à la femme de manger les fruits de l'arbre de la connaissance du bien et du mal. Les paroles de l'incitation, c'est-à-dire de la tentation telle qu'elle est formulée dans le texte sacré, poussent à transgresser cette interdiction, c'est-à-dire
à franchir cette "limite" : "Le jour ou vous en mangerez, vos yeux s'ouvriront et vous serez comme des dieux, qui connaissent le bien et le mal"
[137].
La "désobéissance" signifie justement le dépassement de cette limite, qui reste infranchissable pour la volonté et la liberté de l'homme comme être créé. Le Dieu Créateur est en effet la source unique et définitive de l'ordre moral dans le monde qu'il a créé. L'homme ne peut par lui-même décider ce qui est bon et ce qui est mauvais, il ne peut " connaître le bien et le mal", comme Dieu. Oui, dans le monde créé, Dieu demeure la source première et suprême de la décision du bien et du mal, à travers la vérité intime de l'être, vérité qui est le reflet du Verbe, Fils éternel consubstantiel au Père. À l'homme créé à l'image de Dieu, l'Esprit Saint accorde le don de la conscience, afin qu'en elle l'image puisse refléter fidèlement son modèle, qui est en même temps la Sagesse et la Loi éternelles, source de l'ordre moral dans l'homme et dans le monde. La "désobéissance", comme dimension originelle du péché, signifie le refus de cette source, motivé par la prétention de l'homme de devenir source autonome et exclusive pour décider du bien et du mal. L'Esprit qui "sonde... les profondeurs de Dieu", et qui, en même temps, est pour l'homme la lumière de la conscience et la source de l'ordre moral, connaît dans toute son ampleur cette dimension du péché, qui s'inscrit dans le mystère du commencement de l'humanité. Et il ne cesse d'en "convaincre le monde" en relation avec la Croix du Christ au Golgotha.
37. Selon le témoignage du commencement, Dieu, dans la création, s'est révélé lui-même comme toute-puissance qui est Amour. En même temps, il a révélé à l'homme que, en tant qu'"image et ressemblance" de son Créateur, il est
appelé à participer à la vérité et à l'amour. Cette participation veut dire vivre en union avec Dieu, qui est la "vie éternelle"
[138]. Mais l'homme, sous l'influence du "père du mensonge", s'est détaché de cette participation. Dans quelle mesure ? Certes pas dans la mesure du péché d'un pur esprit, pas dans la mesure du péché de Satan. L'esprit humain est incapable d'atteindre une telle mesure
[139]. Dans la description de la
Genèse, on remarque aisément la différence de degré entre, d'un côté, le "souffle du mal" de la part de celui qui "est pécheur (c'est-à-dire demeure dans le péché) dès l'origine"
[140] et qui déjà "est jugé"
[141], et, d'un autre côté, le mal de la désobéissance de la part de l'homme.
Cependant, cette désobéissance signifie toujours que l'on tourne le dos à Dieu et, en un sens, que la liberté humaine se ferme à lui. Elle signifie aussi une certaine ouverture de cette liberté - de la connaissance et de la volonté humaine - vers celui qui est le "père du mensonge". Cet acte de choix conscient n'est pas seulement une "désobéissance" mais comporte aussi une certaine adhésion à la motivation contenue dans la première incitation au péché et constamment renouvelée durant toute l'histoire de l'homme sur la terre : "Dieu sait que, le jour ou vous en mangerez, vos yeux s'ouvriront et vous serez comme des dieux, qui connaissent le bien et le mal".
Nous nous trouvons ici au centre même de ce que l'on pourrait appeler l'"anti-Verbe", c'est-à-dire l'"anti-vérité". Ainsi se trouve faussée la vérité de l'homme, à savoir : ce qu'est l'homme et quelles sont les limites infranchissables de son être et de sa liberté. Cette "antivérité" est possible car, en même temps, est complètement "faussée" la vérité sur ce qu'est Dieu. Le Dieu Créateur est mis en suspicion, et même en accusation, dans la conscience de la créature. Pour la première fois dans l'histoire de l'homme apparaît dans sa perversité le "génie du soupçon". Il cherche à "fausser" le Bien lui-même, le Bien absolu, qui s'est justement manifesté dans l'œuvre de la création comme le Bien qui donne d'une manière ineffable, comme bonum diffusivum sui, comme Amour créateur. Qui peut pleinement "manifester le péché", c'est-à-dire cette motivation de la désobéissance originelle de l'homme, sinon celui qui seul est le Don et la source de toute largesse, sinon l'Esprit, qui "sonde les profondeurs de Dieu" et qui est l'Amour du Père et du Fils ?
38. En effet, malgré tout le témoignage de la création et de l'économie du salut qui s'y rattache, l'esprit des ténèbres
[142] est capable de montrer
Dieu comme un ennemi de sa créature et, avant tout, comme un ennemi de l'homme,
comme une source de danger et de menace pour l'homme. Ainsi,
Satan introduit dans la psychologie de l'homme le germe de l'opposition à l'égard de celui qui, "depuis l'origine", doit être considéré comme ennemi de l'homme, et non comme Père. L'homme est poussé à devenir l'adversaire de Dieu !
L'analyse du péché dans sa dimension originelle montre que, de par le "père du mensonge",
il y aura au cours de l'histoire de l'humanité une pression constante pour que l'homme refuse Dieu, jusqu'à le haïr : "L'amour de soi jusqu'au mépris de Dieu", selon l'expression de saint Augustin
[143]. L'homme sera enclin à voir en Dieu avant tout une limitation pour lui-même, et non la source de sa liberté et la plénitude du bien. Nous en voyons la confirmation à l'époque moderne ou les idéologies athées
tendent à extirper la religion en partant du présupposé qu'elle entraîne la radicale "
aliénation"
de l'homme, comme si l'homme était dépouillé de son humanité lorsque, après avoir accepté l'idée de Dieu, il attribue à ce dernier ce qui appartient à l'homme, et exclusivement à l'homme ! D'ou un processus de pensée et de comportement historique et sociologique ou le refus de Dieu est allé jusqu'à déclarer sa "mort". C'est une absurdité, dans le concept et dans les termes ! Mais l'idéologie de la "mort de Dieu" menace plutôt
l'homme, comme le souligne Vatican II lorsque, se livrant à l'analyse de la question de l'"autonomie des réalités terrestres", il écrit : "La créature sans Créateur s'évanouit... Et même, l'oubli de Dieu rend opaque la créature elle-même"
[144]. L'idéologie de la "mort de Dieu" montre aisément par ses effets qu'elle est, sur le plan théorique comme sur le plan pratique, l'idéologie de la "mort de l'homme".
4. L'Esprit qui transforme la souffrance en amour sauveur
39. L'Esprit, qui sonde les profondeurs de Dieu, a été appelé par Jésus, dans son discours du Cénacle, le
Paraclet. En effet,
depuis le commencement, "il est invoqué"
[145] pour "manifester le péché du monde". Il est invoqué de façon définitive à travers la Croix du Christ. Manifester le péché veut dire montrer le mal qu'il comporte. Ce qui revient à révéler le
mysterium iniquitatis. Il n'est pas possible de saisir le mal du péché dans toute sa douloureuse réalité sans "sonder les profondeurs de Dieu". Depuis les origines, le mystère obscur du péché s'est manifesté dans le monde avec en arrière-plan la référence au Créateur de la liberté humaine. Il s'est manifesté comme un acte de volonté de la créature-homme
contraire à la volonté de Dieu, à la
volonté salvifique de Dieu ; bien plus, il s'est manifesté en opposition à la vérité, sur la base du mensonge désormais "jugé" définitivement, ce mensonge qui a mis en état d'accusation, en état de suspicion permanente, l'Amour créateur et sauveur lui-même. L'homme a suivi le "père du mensonge", en s'opposant au Père de la vie et à l'Esprit de vérité.
"Manifester le péché" ne devrait-il pas alors signifier également
révéler la souffrance, révéler la douleur, inconcevable et inexprimable, que, à cause du péché, le Livre saint semble, dans sa vision anthropomorphique, entrevoir dans les "profondeurs de Dieu" et, en un sens, au cœur même de l'inexprimable Trinité ? L'Église, s'inspirant de la Révélation, croit et professe que
le péché est une offense faite à Dieu. Qu'est-ce qui correspond, dans l'insondable intimité du Père, du Verbe et de l'Esprit Saint, à cette "offense", à ce refus de l'Esprit qui est Amour et Don ? La conception de Dieu comme être nécessairement très parfait exclut évidemment, en Dieu, toute souffrance provenant de carences ou de blessures ; mais dans les "profondeurs de Dieu", il y a un amour de Père qui, face au péché de l'homme, réagit, selon le langage biblique, jusqu'à dire : "Je me repens d'avoir fait l'homme"
[146]. "Le Seigneur vit que la méchanceté de l'homme était grande sur la terre...
Le Seigneur se repentit d'avoir fait l'homme sur la terre, et il s'affligea dans son cœur. Et le Seigneur dit... "
je me repens de les avoir faits" "
[147]. Mais plus souvent le Livre saint nous parle d'un Père qui éprouve de la compassion pour l'homme, comme s'il partageait sa souffrance. En définitive, cette insondable et indescriptible "
douleur"
de père donnera surtout naissance à l'admirable
économie de l'amour rédempteur en Jésus Christ, afin que, par le
mysterium pietatis, l'amour puisse, dans l'histoire de l'homme, se révéler plus fort que le péché. Afin que prévale le "Don" !
L'Esprit Saint, qui, selon les paroles de Jésus, "manifeste le péché", est l'Amour du Père et du Fils, et, comme tel, il est le Don trinitaire tout en étant la source éternelle de toute largesse divine aux créatures. En lui précisément, nous pouvons concevoir comme personnifiée et réalisée d'une manière transcendante la miséricorde que la tradition patristique et théologique, dans la ligne de l'Ancien et du Nouveau Testament, attribue à Dieu. En l'homme, la miséricorde inclut la douleur et la compassion pour les misères du prochain. En Dieu, l'Esprit qui est Amour fait que la considération du péché humain se traduit par de nouvelles libéralités de l'amour sauveur. De lui, dans l'unité avec le Père et le Fils, naît l'économie du salut, qui remplit l'histoire de l'homme des dons de la Rédemption. Si le péché, en refusant l'amour, a engendré la "souffrance" de l'homme qui s'est étendue d'une certaine manière à toute la création
[148],
l'Esprit Saint entrera dans la souffrance humaine et cosmique avec une nouvelle effusion d'amour qui rachètera le monde. Et sur les lèvres de Jésus Rédempteur, dans l'humanité de qui se concrétise la "souffrance" de Dieu, reviendra un mot par lequel se manifeste l'Amour éternel plein de miséricorde : "
Misereor", "j'ai pitié"
[149]. Ainsi, pour l'Esprit Saint, "mettre en lumière le péché" revient à manifester, devant la création "assujettie à la vanité" et surtout au plus profond des consciences humaines, que le
péché est vaincu par le sacrifice de l'Agneau de Dieu, lequel est devenu "jusqu'à la mort" le
serviteur obéissant qui, remédiant à la
désobéissance de l'homme, opère la rédemption du monde. C'est de cette façon que l'Esprit de vérité, le Paraclet, "met en lumière le péché".
40. La valeur rédemptrice du sacrifice du Christ est exprimée en des phrases très significatives par l'auteur de la
Lettre aux Hébreux. Celui-ci, après avoir rappelé les sacrifices de l'Ancienne Alliance, dans lesquels "le sang des boucs et des jeunes taureaux... procurait la pureté de la chair", ajoute : "Combien plus le sang du Christ,
qui, par un Esprit éternel, s'est offert lui-même sans tache à Dieu, purifiera-t-il notre conscience des œuvres mortes pour que nous rendions un culte au Dieu vivant !"
[150]. Certes, d'autres interprétations sont possibles, mais nos considérations sur la présence de l'Esprit Saint dans toute la vie du Christ nous portent à reconnaître dans ce texte comme une invitation à réfléchir sur la présence de ce même Esprit Saint également dans le sacrifice rédempteur du Verbe incarné.
Revenons donc d'abord sur les paroles initiales qui traitent de ce sacrifice, puis, séparément, sur la "purification de la conscience" qu'il opère. Il s'agit en effet d'un sacrifice offert "par (=
par l'œuvre de)
un Esprit éternel", qui "reçoit" de lui la force de "manifester le péché" pour le salut. C'est ce même Esprit Saint que, selon la promesse faite au Cénacle,
Jésus Christ "portera" aux Apôtres le jour de sa résurrection, en se présentant à eux avec les plaies de la crucifixion, et qu'il leur "
donnera pour la rémission des péchés" : "Recevez l'Esprit Saint. Ceux à qui vous remettrez les péchés, ils leur seront remis"
[151].
Nous savons que "Dieu a oint de l'Esprit Saint et de puissance Jésus de Nazareth", comme le disait Simon Pierre dans la maison du centurion Corneille
[152]. Nous connaissons le mystère pascal de son "départ", selon
l'Évangile de Jean. Les paroles de la Lettre aux Hébreux nous expliquent maintenant de quelle façon le Christ "s'est offert lui-même sans tache à Dieu", et nous disent qu'il l'a fait "par un Esprit éternel". Dans le sacrifice du Fils de l'homme, l'Esprit Saint est présent et agit de la même manière qu'il agissait dans sa conception, dans sa venue au monde, dans sa vie cachée et dans son ministère public. Selon la
Lettre aux Hébreux, en route vers son "départ" à travers Gethsémani et le Golgotha, ce même
Jésus Christ s'est ouvert totalement, dans son humanité, à
l'action de l'Esprit-Paraclet qui, dans la souffrance, fait apparaître l'amour éternel source de salut. Il a donc été "exaucé en raison de sa piété ; tout Fils qu'il était, il apprit, de ce qu'il souffrit, l'obéissance"
[153]. Ainsi
cette Lettre montre que
l'humanité, soumise au péché dans les descendants du premier Adam, est devenue en Jésus Christ
parfaitement soumise à Dieu et unie à lui, tout en étant remplie de miséricorde à l'égard des hommes. Apparaît alors une
nouvelle humanité qui, en Jésus Christ, par la souffrance de la Croix, est revenue à l'amour trahi par le péché d'Adam. Cette nouvelle humanité s'est retrouvée dans la même source divine du don originel : dans l'Esprit, qui "sonde les profondeurs de Dieu" et qui est lui-même Amour et Don.
Le Fils de Dieu, Jésus Christ, en tant qu'homme, dans la prière ardente de sa passion, a permis à l'Esprit Saint, qui avait déjà pénétré jusqu'au fond son humanité,
de la transformer en un sacrifice parfait par l'acte de sa mort, comme victime d'amour sur la Croix. C'est seul qu'il a présenté cette offrande. Prêtre unique, il "s'est offert lui-même sans tache à Dieu"
[154]. Dans son humanité, il était digne de devenir un tel sacrifice car
lui seul était "sans tache". Mais il l'a offert "par un Esprit éternel" : cela signifie que l'Esprit Saint a agi d'une manière spéciale dans ce don absolu de lui-même réalisé par le Fils de l'homme pour transformer la souffrance en amour rédempteur.
41. Dans l'Ancien Testament, on parle souvent du "feu du ciel" qui brûlait les offrandes présentées par les hommes
[155]. Par analogie, on peut dire que l'Esprit Saint est le "
feu du ciel"
qui agit au plus profond du mystère de la Croix. Venant du Père, il tourne vers le Père le sacrifice du Fils, le faisant entrer dans la
divine réalité de la communion trinitaire. Si le péché a engendré la souffrance, maintenant la douleur de Dieu dans le Christ crucifié acquiert, par l'Esprit Saint, toute son expression humaine. On se trouve ainsi devant un mystère paradoxal d'amour : dans le Christ souffre un Dieu repoussé par sa propre créature : "Ils ne croient pas en moi !" ; mais en même temps,
devant la profondeur de cette
souffrance - et, indirectement, la profondeur du péché même "de ne pas avoir cru" -, l'Esprit
fait croître à un degré nouveau le don fait à l'homme et à la création depuis le commencement. Dans les profondeurs du mystère de la Croix, l'Amour agit, et cet Amour amène l'homme à participer de nouveau à la vie qui est en Dieu même.
L'Esprit Saint, en tant qu'Amour et Don,
descend, en un sens, au cœur même du sacrifice offert sur la Croix. En nous référant à la tradition biblique, nous pouvons dire qu'
il consomme ce sacrifice par le feu de l'Amour qui unit le Fils au Père dans la communion trinitaire. Et comme le sacrifice de la Croix est un acte propre du Christ, dans ce sacrifice aussi il "
reçoit" l'Esprit Saint. Il le reçoit d'une manière telle qu'il peut ensuite lui-même - et lui seul avec Dieu le Père -
"le donner" aux Apôtres, à l'Église, à l'humanité. Lui seul "l'envoie" d'auprès du Père
[156]. Lui seul se présente devant les Apôtres réunis au Cénacle, "souffle sur eux" et dit : "Recevez l'Esprit Saint. Ceux à qui vous remettrez les péchés, ils leur seront remis"
[157], ainsi que l'avait annoncé Jean-Baptiste : "Lui vous baptisera dans l'Esprit Saint et le feu"
[158]. Par ces paroles de Jésus, l'Esprit Saint est
révélé et en même temps rendu présent comme l'Amour qui agit au plus profond du mystère pascal, comme source de la puissance salvifique de la Croix du Christ, comme Don de la vie nouvelle et éternelle.
Cette vérité sur l'Esprit Saint est exprimée quotidiennement dans la liturgie romaine, lorsque le prêtre, avant la communion, prononce ces paroles significatives : "Seigneur Jésus Christ, Fils du Dieu vivant, selon la volonté du Père et avec la puissance du Saint-Esprit, tu as donné, par ta mort, la vie au monde...". Et dans la troisième Prière eucharistique, se référant à cette même économie du salut, le prêtre demande à Dieu que l'Esprit Saint "fasse de nous une éternelle offrande à ta gloire".
5. Le sang qui purifie la conscience
42. Nous avons dit qu'au point culminant du mystère pascal, l'Esprit Saint est définitivement
révélé et rendu présent d'une façon nouvelle. Le Christ ressuscité dit aux Apôtres : "Recevez l'Esprit Saint". Ainsi est révélé l'Esprit Saint, car les paroles du Christ constituent la confirmation des promesses et des annonces du discours du Cénacle. Et par là même, le Paraclet est
rendu présent d'une manière nouvelle. En réalité, il agissait depuis le commencement dans le mystère de la création et tout au long de l'histoire de l'Ancienne Alliance de Dieu avec l'homme. Son action a été pleinement confirmée par la mission du Fils de l'homme, le Messie venu dans la puissance de l'Esprit Saint. Au sommet de la mission messianique de Jésus, l'Esprit Saint se rend présent au sein du mystère pascal
dans sa qualité de sujet divin : il est celui qui doit maintenant continuer l'œuvre salvifique enracinée dans le sacrifice de la Croix. Cette œuvre, bien sûr, est confiée par Jésus à des hommes : aux Apôtres, à l'Église. Toutefois, en ces hommes et par eux, l'Esprit Saint demeure le sujet transcendant de la réalisation de cette œuvre dans l'esprit de l'homme et dans l'histoire du monde : lui, le Paraclet invisible tout en étant omniprésent ! L'Esprit qui "souffle ou il veut"
[159].
Les paroles prononcées par le Christ ressuscité le "premier jour après le sabbat"
mettent particulièrement en relief la présence du Paraclet-Consolateur, celui qui "établit la culpabilité du monde en fait de péché, en fait de justice et en fait de jugement". C'est seulement dans ce rapport, en effet, que s'expliquent les paroles que Jésus met en relation directe avec le "don" de l'Esprit Saint aux Apôtres. Il dit : "Recevez l'Esprit Saint. Ceux à qui vous remettrez les péchés, ils leur seront remis ; ceux à qui vous les retiendrez, ils leur seront retenus"
[160]. Jésus confère aux Apôtres le pouvoir de remettre les péchés, pour qu'ils le transmettent à leurs successeurs dans l'Église. Toutefois, ce pouvoir, accordé aux hommes, présuppose et inclut l'action salvifique de l'Esprit Saint. En devenant la "lumière des cœurs"
[161], c'est-à-dire des consciences, l'Esprit Saint "manifeste le péché", c'est-à-dire
fait connaître à l'homme son mal et en même temps
l'oriente vers le bien. Grâce à la multiplicité de ses dons - on l'invoque comme le "Porteur des sept dons" -, la puissance salvifique de Dieu peut atteindre tout péché, de quelque genre qu'il soit. En réalité, comme le dit saint Bonaventure, "en vertu des sept dons de l'Esprit Saint, tous les maux sont détruits tandis que sont réalisés tous les biens"
[162].
Sous l'influence du Paraclet s'accomplit donc
cette conversion du cœur humain qui est la condition indispensable du pardon des péchés. Sans une vraie conversion, qui suppose une contrition intérieure, et en l'absence d'une résolution ferme et sincère de changement, les péchés restent "non remis", comme le dit Jésus, et avec lui la Tradition de l'Ancienne et de la Nouvelle Alliance. En effet, les premières paroles prononcées par Jésus au début de son ministère, selon l'Évangile de Marc, sont les suivantes : "Convertissez-vous et croyez à l'Évangile"
[163]. Nous avons une confirmation de cette exhortation dans la "mise en lumière du péché" que l'Esprit Saint entreprend d'une manière nouvelle en vertu de la Rédemption opérée par le Sang du Fils de l'homme. C'est pourquoi la
Lettre aux Hébreux dit que ce "sang purifie la conscience"
[164]. Et donc celui-ci, pour ainsi dire
, ouvre à l'Esprit Saint la route qui conduit au cœur de l'homme, c'est-à-dire au sanctuaire des consciences humaines.
43. Le Concile Vatican II a rappelé l'enseignement catholique sur la conscience, en parlant de la vocation de l'homme et en particulier de la dignité de la personne humaine. C'est précisément la
conscience qui détermine d'une manière spécifique cette dignité. Elle est en effet "
le centre le plus secret de l'homme, le sanctuaire ou il est seul avec Dieu et ou sa voix se fait entendre". C'est clairement qu'elle "dit dans l'intimité de son cœur : "Fais ceci, évite cela"". Cette capacité de commander le bien et d'interdire le mal, inscrite dans l'homme par le Créateur
, est la propriété caractéristique du sujet personnel. Mais en même temps, au fond de sa conscience, l'homme découvre la présence d'une loi qu'il ne se donne pas lui-même, mais à laquelle il est tenu d'obéir"
[165]. La conscience
n'est donc pas une source autonome et exclusive pour décider ce qui est bon et ce qui est mauvais ; au contraire, en elle est profondément inscrit
un principe d'obéissance à l'égard de la
norme objective qui fonde et conditionne la conformité de ses décisions aux commandements et aux interdits qui sont à la base du comportement humain, comme il apparaît dès la page du
Livre de la Genèse déjà évoquée
[166]. En ce sens précis, la conscience est le "sanctuaire secret" ou "
la voix de Dieu se fait entendre". Et c'est la "voix de Dieu", même quand l'homme reconnaît exclusivement en elle le principe de l'ordre moral dont on ne peut douter humainement, fût-ce sans référence directe au Créateur : la conscience trouve toujours son fondement et sa justification dans cette référence.
La "mise en lumière du péché" sous l'influence de l'Esprit de vérité, dont parle l'Évangile, ne peut se réaliser dans l'homme autrement que par le chemin
de la conscience. Si la conscience est droite, elle sert à trouver "
selon la vérité la solution de tant de problèmes moraux que soulèvent aussi bien la vie privée que la vie sociale" ; et alors, "les personnes et les groupes s'éloignent d'une décision aveugle et tendent à se conformer aux normes objectives de la moralité"
[167].
Le premier fruit d'une conscience droite est
d'appeler par leur nom le bien et le mal, comme le fait, par exemple, la même Constitution pastorale de Vatican II : "Tout ce qui s'oppose à la vie elle-même, comme toute espèce d'homicide, le génocide, l'avortement, l'euthanasie et même le suicide délibéré ; tout ce qui constitue une violation de l'intégrité de la personne humaine, comme les mutilations, la torture physique ou morale, les contraintes psychologiques ; tout ce qui est offense à la dignité de l'homme, comme les conditions de vie sous-humaines, les emprisonnements arbitraires, les déportations ; l'esclavage, la prostitution, le commerce des femmes et des jeunes ; ou encore les conditions de travail dégradantes qui réduisent les travailleurs au rang de purs instruments de rapport, sans égard pour leur personnalité libre et responsable" ; et, après avoir appelé par leur nom
les multiples péchés si fréquents et si répandus en notre temps, la Constitution ajoute : "Toutes ces pratiques et d'autres analogues sont, en vérité, infâmes. Tandis qu'elles corrompent la civilisation, elles déshonorent ceux qui s'y livrent plus encore que ceux qui les subissent et insultent gravement à l'honneur du Créateur"
[168].
En appelant par leur nom les péchés les plus déshonorants pour l'homme, et en démontrant qu'ils sont un mal moral qui s'inscrit au passif de tout bilan du progrès de l'humanité, le Concile caractérise tout cela comme une étape "de la lutte, combien dramatique, entre le bien et le mal, entre la lumière et les ténèbres", qui caractérise "toute la vie des hommes, individuelle et collective"
[169]. L'assemblée du
Synode des Évêques de 1983 sur la réconciliation et la pénitence a précisé davantage encore la signification personnelle et sociale du péché de l'homme
[170].
44. Au Cénacle, la veille de sa Passion puis le soir de Pâques, Jésus Christ a fait appel à l'Esprit Saint comme à celui qui témoigne que,
dans l'histoire de l'humanité, le péché continue à exister. Toutefois, le péché est
soumis à la
puissance salvifique de la Rédemption. La "manifestation du péché du monde" ne s'arrête pas au simple fait d'appeler celui-ci par son nom et de l'identifier pour ce qu'il est dans toute l'étendue de sa nature. Dans la manifestation du péché du monde,
l'Esprit de vérité rencontre la voix des consciences humaines.
De cette façon, on en arrive
à mettre en évidence les racines du péché, qui se trouvent au cœur de l'homme, comme le souligne la même Constitution pastorale : "En vérité, les déséquilibres qui travaillent le monde moderne sont liés à un
déséquilibre plus fondamental, qui prend racine
dans le cœur de l'homme. C'est en l'homme lui-même, en effet, que de nombreux éléments se combattent. D'une part, comme créature, il fait l'expérience de ses multiples limites ; d'autre part, il se sent illimité dans ses désirs et appelé à une vie supérieure. Sollicité de tant de façons, il est sans cesse contraint de choisir et de renoncer. Pire : faible et pécheur
, il accomplit souvent ce qu'il ne veut pas et n'accomplit point ce qu'il voudrait"
[171]. Le texte conciliaire se réfère ici aux paroles bien connues de saint Paul
[172].
La "mise en lumière du péché", qui accompagne la conscience humaine chaque fois qu'elle réfléchit en profondeur sur elle-même, conduit donc à la découverte des racines du péché dans l'homme, et aussi des conditionnements de la conscience elle-même au cours de l'histoire. Nous retrouvons de cette façon la réalité originelle du péché dont nous avons déjà parlé.
L'Esprit Saint "met en lumière le péché" par rapport au mystère du commencement, en indiquant le fait que l'homme est un
être créé et qu'il est donc en totale dépendance ontologique et éthique du Créateur, tout en rappelant la condition pécheresse héréditaire de la nature humaine. Mais
c'est toujours en relation avec la Croix du Christ que l'Esprit Saint-Paraclet "met en lumière le péché". Dans cette relation, le christianisme exclut toute "fatalité" du péché. "Un dur combat contre les puissances des ténèbres passe à travers toute l'histoire des hommes ; commencé dès les origines, il durera, le Seigneur nous l'a dit, jusqu'au dernier jour", ainsi s'exprime le Concile
[173]. "
Mais le Seigneur en personne est venu pour restaurer l'homme dans sa liberté et sa force"
[174]. Loin de se laisser prendre au piège de sa condition de pécheur, l'homme, s'appuyant sur la voix de sa propre conscience, doit donc "sans cesse combattre pour s'attacher au bien ; et ce n'est qu'au prix de grands efforts,
avec la grâce de Dieu, qu'il parvient à réaliser son unité intérieure"
[175]. À juste titre, le Concile voit dans le péché le responsable de la rupture qui pèse sur la vie personnelle comme sur la vie sociale de l'homme ; mais en même temps il rappelle inlassablement la possibilité de la victoire.
45. L'Esprit de vérité, qui "met en évidence le péché du monde", rencontre les efforts de la conscience humaine, dont les textes conciliaires parlent d'une manière très suggestive. Ces
efforts de la conscience déterminent aussi les voies de la conversion humaine : tourner le dos au péché pour rebâtir la vérité et l'amour au cœur même de l'homme. On sait que parfois il en coûte beaucoup de reconnaître le mal en soi-même. On sait que non seulement
la conscience commande ou interdit, mais qu'elle
juge à la lumière des ordres et des défenses intérieurs. Elle est aussi la
source des remords : l'homme souffre intérieurement à cause du mal qu'il a commis. Cette souffrance n'est-elle pas comme un écho lointain de ce "regret d'avoir créé l'homme" que le Livre saint, dans un langage anthropomorphique, attribue à Dieu, de cette "réprobation" qui, s'inscrivant au "cœur" de la Trinité, se traduit par la douleur de la Croix, par l'obéissance du Christ jusqu'à la mort en vertu de l'amour éternel ? Quand l'Esprit de vérité permet à la conscience humaine
de participer à cette douleur, la souffrance de la conscience devient particulièrement profonde, mais aussi particulièrement salvifique. Par un acte de contrition parfaite s'opère alors la conversion authentique du cœur : c'est la "metanoia" évangélique.
Les efforts du cœur humain, les efforts de la conscience, grâce auxquels s'opère cette "metanoia" ou conversion, sont
le reflet du processus par lequel
la réprobation est transformée en amour salvifique qui accepte de souffrir. L'auteur caché de cette force salvatrice est l'Esprit Saint : Lui qui est appelé par l'Église "lumière des consciences" pénètre et remplit "jusqu'à l'intime les cœurs" humains
[176]. Par une telle conversion dans l'Esprit Saint
, l'homme s'ouvre au pardon, à la rémission des péchés. Et tout cet admirable dynamisme de la conversion-rémission confirme la vérité de ce qu'écrit saint Augustin sur le mystère de l'homme en commentant les paroles du psaume : "L'abîme appelle l'abîme"
[177]. C'est précisément à l'égard de cette "profondeur abyssale" de l'homme, de la conscience humaine, que s'accomplit la mission du Fils et de l'Esprit Saint.
L'Esprit Saint "vient" en vertu du "départ" du Christ dans le mystère pascal : il vient dans tout
cas concret de conversion-rémission, en vertu du sacrifice de la Croix : en lui, en effet, "le sang du Christ... purifie notre conscience des œuvres mortes pour que nous rendions un culte au Dieu vivant"
[178]. Ainsi s'accomplissent continuellement les paroles sur l'Esprit Saint présenté comme "un autre Paraclet", paroles qui, au Cénacle, furent adressées aux Apôtres et indirectement à tous : "Vous, vous le connaissez, parce qu'il demeure auprès de vous et qu'il sera en vous"
[179].
6. Le péché contre l'Esprit Saint
46. Compte tenu de ce que nous avons dit jusqu'à maintenant, certaines autres paroles impressionnantes et saisissantes de Jésus deviennent plus compréhensibles. On pourrait les appeler
les paroles du "non-pardon". Elles nous sont rapportées par les synoptiques, à propos d'un péché particulier qui est appelé "blasphème contre l'Esprit Saint". Voici comment elles ont été rapportées dans les trois rédactions :
Matthieu : "Tout péché et blasphème sera remis aux hommes, mais le blasphème contre l'Esprit ne sera pas remis. Et quiconque aura dit une parole contre le Fils de l'homme, cela lui sera remis ; mais quiconque aura parlé contre l'Esprit Saint, cela ne lui sera remis ni en ce monde ni dans l'autre"
[180].
Marc : "Tout sera remis aux enfants des hommes, les péchés et les blasphèmes tant qu'ils en auront proférés ; mais quiconque aura blasphémé contre l'Esprit Saint n'aura jamais de rémission : il est coupable d'une faute éternelle"
[181].
Luc : "Quiconque dira une parole contre le Fils de l'homme, cela lui sera remis, mais à qui aura blasphémé contre le Saint-Esprit, cela ne sera pas remis"
[182].
Pourquoi le blasphème contre l'Esprit Saint est-il impardonnable ?
En quel sens entendre ce blasphème ? Saint Thomas d'Aquin répond qu'il s'agit d'un péché "irrémissible de par sa nature, parce qu'il exclut les éléments grâce auxquels est accordée la rémission des péchés"
[183].
Selon une telle exégèse, le "blasphème" ne consiste pas à proprement parler à offenser en paroles l'Esprit Saint ; mais il consiste à refuser de recevoir le salut que Dieu offre à l'homme par l'Esprit Saint agissant en vertu du sacrifice de la Croix. Si l'homme refuse la "manifestation du péché", qui vient de l'Esprit Saint et qui a un caractère salvifique, il refuse en même temps la "venue" du Paraclet, cette "venue" qui s'est effectuée dans le mystère de Pâques, en union avec la puissance rédemptrice du Sang du Christ, le Sang qui "purifie la conscience des œuvres mortes".
Nous savons que le fruit d'une telle purification est la rémission des péchés. En conséquence, celui qui refuse l'Esprit et le Sang demeure dans les "œuvres mortes", dans le péché. Et le blasphème contre l'Esprit Saint consiste précisément dans le refus radical de cette rémission dont Il est le dispensateur intime et qui présuppose la conversion véritable qu'il opère dans la conscience. Si Jésus dit que le péché contre l'Esprit Saint ne peut être remis ni en ce monde ni dans l'autre, c'est parce que cette "non-rémission" est liée, comme à sa cause, à la "non-pénitence", c'est-à-dire au refus radical de se convertir. Cela signifie le refus de se tourner vers les sources de la Rédemption, qui restent cependant "toujours" ouvertes dans l'économie du salut, dans laquelle s'accomplit la mission de l'Esprit Saint. Celui-ci a le pouvoir infini de puiser à ces sources : "C'est de mon bien qu'il reçoit", a dit Jésus. Il complète ainsi dans les âmes humaines l'œuvre de la Rédemption accomplie par le Christ, en leur partageant ses fruits. Or le blasphème contre l'Esprit Saint est le péché commis par l'homme qui présume et revendique le "droit" de persévérer dans le mal - dans le péché quel qu'il soit - et refuse par là même la Rédemption. L'homme reste enfermé dans le péché, rendant donc impossible, pour sa part, sa conversion et aussi, par conséquent, la rémission des péchés, qu'il ne juge pas essentielle ni importante pour sa vie. Il y a là une situation de ruine spirituelle, car le blasphème contre l'Esprit Saint ne permet pas à l'homme de sortir de la prison ou il s'est lui-même enfermé et de s'ouvrir aux sources divines de la purification des consciences et de la rémission des péchés.
47. L'action de l'Esprit de vérité, qui tend à la "mise en lumière du péché" pour le salut, se heurte, dans l'homme qui se trouve en une telle situation, à une résistance intérieure, presque une impénétrabilité de la conscience, un état d'âme que l'on dirait durci en raison d'un libre choix : c'est ce que la Sainte Écriture appelle "l'endurcissement du cœur"
[184]. De nos jours, à cette attitude de l'esprit et du cœur fait peut-être écho
la perte du sens du péché, à laquelle l'Exhortation
apostolique Reconciliatio et paenitentia a consacré de nombreuses pages
[185]. Déjà, le
Pape Pie XII avait affirmé que "le péché de ce siècle est la perte du sens du péché"
[186], et cela va de pair avec la "perte du sens de Dieu". Dans l'Exhortation mentionnée ci-dessus, nous lisons : "En réalité, Dieu est l'origine et la fin suprême de l'homme, et celui-ci porte en lui un germe divin. C'est pourquoi, c'est le mystère de Dieu qui dévoile et éclaire le mystère de l'homme. Il est donc vain d'espérer qu'un sens du péché puisse prendre consistance par rapport à l'homme et aux valeurs humaines si fait défaut le sens de l'offense commise contre Dieu, c'est-à-dire le véritable sens du péché"
[187].
C'est pourquoi l'Église ne cesse de demander à Dieu que la
rectitude ne fasse jamais défaut dans
les consciences humaines, et que ne s'atténue pas leur saine
sensibilité face au bien et au mal. Cette rectitude et cette sensibilité sont intimement liées à l'action de l'Esprit de vérité. Cet éclairage rend particulièrement éloquentes les exhortations de l'Apôtre : "
N'éteignez pas l'Esprit" ; "
ne contristez pas l'Esprit Saint"
[188]. Mais surtout, l'Église ne cesse de prier intensément
pour que n'augmente pas dans le monde le péché appelé par l'Évangile "blasphème contre l'Esprit Saint", et, plus encore, pour qu'il
régresse dans les âmes - et par contrecoup dans les divers milieux et les différentes formes de la société -, cédant la place à l'ouverture des consciences indispensable à l'action salvifique de l'Esprit Saint. L'Église demande que le dangereux péché contre l'Esprit laisse la place à une sainte disponibilité à accepter sa mission de Paraclet, lorsqu'il vient "manifester la culpabilité du monde en fait de péché, en fait de justice et en fait de jugement".
48. Dans son discours d'adieu, Jésus a lié ces
trois domaines de "la manifestation", qui sont les composantes de la mission du Paraclet : le péché, la justice et le jugement. Ils indiquent la place de ce
mysterium pietatis qui, dans l'histoire de l'homme, s'oppose au péché, au
mysterium iniquitatis[189]. D'un côté, comme le dit saint Augustin, il y a l'"amour de soi jusqu'au mépris de Dieu", et de l'autre, il y a l'"amour de Dieu jusqu'au mépris de soi"
[190]. L'Église fait continuellement monter sa prière et accomplit sa tâche pour que l'histoire des consciences et l'histoire des sociétés, dans la grande famille humaine,
ne s'abaissent pas vers le pôle du péché par le refus des commandements de Dieu "jusqu'au mépris de Dieu", mais bien plutôt
s'élèvent vers l'amour dans lequel se révèle l'Esprit qui donne la vie.
Ceux qui acceptent la "mise en évidence du péché" par l'Esprit Saint l'acceptent également pour "la justice et le jugement". L'Esprit de vérité, qui aide les hommes, les consciences humaines, à connaître la
vérité du péché, fait en sorte, par là même, qu'ils connaissent
la vérité de la justice qui est entrée dans l'histoire de l'homme avec la venue de Jésus Christ. Ainsi, ceux qui, convaincus qu'ils sont pécheurs, se convertissent sous l'action du Paraclet, sont en un sens conduits hors du cercle du "jugement", de ce "jugement" par lequel "le Prince de ce monde est déjà jugé"
[191]. La conversion, dans la profondeur de son mystère divin et humain, signifie la rupture de tout lien par lequel le péché unit l'homme à l'ensemble du
mysterium iniquitatis. Donc, ceux qui se convertissent sont conduits par l'Esprit Saint hors du cercle du "jugement" et
introduits dans la justice qui se trouve dans le Christ Jésus, et qui s'y trouve parce qu'il la reçoit du Père
[192], comme un reflet de la sainteté trinitaire. Telle est la justice de l'Évangile et de la Rédemption, la justice du Discours sur la montagne et de la Croix, qui opère la purification de la conscience par le sang de l'Agneau. C'est la justice que le
Père rend au Fils et à tous ceux qui lui sont
unis dans la vérité et dans l'amour.
Dans cette justice, l'Esprit Saint, Esprit du Père et du Fils, qui "manifeste le péché du monde", se révèle et se rend présent dans l'homme comme Esprit de vie éternelle.