MESSAGE DU PAPE JEAN PAUL II
A L'OCCASION DE LA JOURNEE MONDIALE DU MIGRANT, 1997
Très chers frères et sœurs!
1.La vie des migrants et les conditions douloureuses des réfugiés, qui parfois, ne sont pas suffisamment prises en compte par l'opinion publique, ne peuvent manquer de susciter chez les croyants une participation et un intérêt profonds. A travers ce Message pour la Journée mondiale du Migrant et du Réfugié, je voudrais, outre manifester mon attention constante pour la situation, souvent dramatique, de celui qui quitte sa patrie, inviter les Evêques, les prêtres, les personnes consacrées, les groupes paroissiaux, les associations ecclésiales et de volontariat, à prendre toujours plus conscience de ce phénomène. La prochaine Journée mondiale offrira l'occasion de réfléchir sur les conditions des migrants et des réfugiés, en incitant à identifier leurs exigences prioritaires et à mettre au point des réponses plus adaptées au respect de leur dignité de personnes et au devoir d'accueil.
Le phénomène migratoire se présente aujourd'hui comme un mouvement de masse, qui concerne en grande partie des personnes pauvres et dans le besoin, éloignées de leur pays à cause de conflits armés, de conditions économiques précaires, de conflits politiques, ethniques et sociaux et de catastrophes naturelles. Mais nombreux sont également ceux qui quittent leur pays pour d'autres raisons. Le développement des moyens de transport, la rapidité de la diffusion des informations, la multiplication des relations sociales, la diffusion du bien-être, davantage de temps libre, la croissance des intérêts culturels, font en sorte que les déplacements de personnes acquièrent des proportions immenses et souvent incontrôlables, donnant lieu dans presque toutes les métropoles à une multiplicité de cultures et provoquant de nouvelles organisations socio-économiques.
Les migrations, mettant face à face, dans le cadre de la coexistence quotidienne, des personnes appartenant à diverses religions, ont fait de cette appartenance l'un des éléments de la diversification sociale. Les pays qui, dans ce secteur, ont connu les changements les plus sensibles, sont sans aucun doute les pays occidentaux, à majorité chrétienne. Dans certains d'entre eux, la pluralité des religions est non seulement répandue, mais également enracinée, car le flux migratoire existe depuis longtemps. Certains gouvernements ont déjà accordé aux groupes religieux les plus nombreux le statut de religion reconnue, avec les bénéfices que cela comporte en matière de protection, de compétence, de liberté d'action, et de soutien économique pour les initiatives culturelles et sociales.
Reconnaissant la liberté de culte à tout être humain, l'Eglise est favorable à de telles législations. Dans son estime et son respect pour les fidèles des autres religions, elle désire même instaurer avec eux des rapports concrets de collaboration, et, dans un climat de confiance et de dialogue, elle entend coopérer pour résoudre les problèmes que connaît la société actuelle.
2.La tâche d'annoncer la Parole de Dieu, confiée à Jésus par l'Eglise, a été liée dès le début avec l'histoire de l'immigration des chrétiens. Dans l'Encyclique Redemptoris missio, j'ai rappelé qu'«aux premiers siècles, le christianisme s'est surtout diffusé parce que les chrétiens, voyageant ou se fixant dans des régions où le Christ n'avait pas encore été annoncé, témoignaient avec courage de leur foi et y fondaient les premières communautés» (n. 37).
C'est également ce qui s'est passé à une époque récente. En 1989, j'écrivais: «A l'origine de communautés chrétiennes, aujourd'hui florissantes, nous trouvons souvent de petites colonies de migrants qui, sous la férule d'un prêtre, se rassemblent dans de modestes églises pour écouter la Parole de Dieu et Lui demander le courage d'affronter les épreuves et les sacrifices de leur dure condition» (Message pour la Journée mondiale du Migrant, n. 2, Insegnamenti XII, 2, p. 491). De nombreux peuples ont connu le Christ à travers les migrants provenant de terres d'ancienne évangélisation.
Aujourd'hui, la tendance du mouvement migratoire s'est pour ainsi dire inversée. Ce sont les non-chrétiens, qui, toujours plus nombreux, vont dans les pays à tradition chrétienne, à la recherche d'un travail et de conditions de vie meilleures, et ils le font souvent comme clandestins et réfugiés. Cela pose des problèmes complexes dont la solution n'est pas facile. L'Eglise, pour sa part, se sent le devoir d'être proche, comme le bon samaritain, du clandestin et du réfugié, icône contemporaine du voyageur dépouillé, roué de coups et abandonné sur le bord de la route de Jéricho (cf. Lc 10, 30). Elle va à sa rencontre, versant «sur ses blessures l'huile de la consolation et le vin de l'espérance» (Missel romain, préface commune VII), se sentant appelée à être le signe vivant du Christ, venu afin que tous aient la vie en abondance (cf Jn 10, 10).
De cette façon, elle agit dans l'esprit du Christ et en suit les traces, annonçant en même temps la Bonne Nouvelle et la solidarité envers le prochain, éléments étroitement liés dans l'œuvre de l'Eglise.
3.L'urgence de venir au secours des migrants dans les situations précaires où ils se trouvent souvent, ne doit toutefois pas freiner l'annonce des réalités ultimes sur lesquelles se fonde l'espérance chrétienne. Evangéliser signifie rendre compte à tous de l'espérance qui est en nous (cf. 1 P 3, 15).
Le monde contemporain, souvent marqué par l'injustice et l'égoïsme, montre pourtant un intérêt surprenant pour la défense des faibles et des pauvres. Au cours des dernières années, on assiste, chez les chrétiens, à un désir de solidarité, qui pousse à un témoignage plus efficace de l'Evangile de la charité. L'amour et le service aux pauvres ne doivent toutefois pas conduire à sous-estimer la nécessité de la foi, en réalisant une séparation artificielle dans l'unique commandement du Christ, qui invite à aimer en même temps Dieu et son prochain.
L'engagement de l'Eglise en faveur des migrants et des réfugiés ne peut se réduire à organiser simplement des structures d'accueil et de solidarité. Cette attitude diminuerait les richesses de la vocation ecclésiale, appelée en premier lieu à transmettre la foi, qui «s'affermit lorsqu'on la donne» (Redemptoris missio, n. 2). Au terme de notre vie, nous serons jugés sur l'amour, sur les œuvres de charité accomplies à l'égard de nos frères «plus petits» (cf. Mt 25, 31-45), mais également sur le courage et sur la fidélité avec lesquels nous aurons su rendre témoignage au Christ. Dans l'Evangile, Il a dit: «Quiconque se déclarera pour moi devant les hommes, moi aussi je me déclarerai pour lui devant mon Père qui est dans les cieux; mais celui qui m'aura renié devant les hommes, à mon tour je le renierai devant mon Père qui est dans les cieux» (Mt 10, 32-33).
Pour le chrétien, toute activité trouve son origine et son accomplissement dans le Christ: le baptisé agit, poussé par son amour pour Lui et sait que de son appartenance au Christ, découle l'efficacité même de ses actions: «Hors de moi, vous ne pouvez rien faire» (Jn 15, 5). A l'instar de Jésus et des apôtres, qui à la prédication du Royaume, font suivre des signes concrets de sa réalisation (cf. Ac 1, 1; Mc 6, 30), le chrétien évangélise à travers la parole et les actes, tous deux fruits de la foi dans le Christ. En effet, les œuvres sont sa «foi agissante», tandis que sa parole est sa «foi éloquente». De la même façon qu'il n'y a pas d'évangélisation sans action caritative, il n'y a pas de véritable charité sans l'esprit de l'Evangile: ce sont deux aspects intimement liés entre eux.
4.«Ce n'est pas de pain seul que vivra l'homme, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu» (Mt 4, 4). Le véritable pasteur, même lorsqu'il est assailli par d'immenses problèmes pratiques, n'oublie jamais que les migrants ont besoin de Dieu et que beaucoup d'entre eux le cherchent avec un cœur sincère. Toutefois, comme les disciples d'Emmaüs, leurs yeux ne sont pas souvent capables de le reconnaître (cf. Lc 24, 16). C'est pourquoi il faut leur offrir à eux aussi une présence qui, les accompagnant et les écoutant, fasse retentir la Parole de Dieu, fasse vibrer leur cœur d'espérance et les guide à la rencontre du Ressuscité. Tel est le chemin missionnaire de l'Eglise: aller à la rencontre des hommes de toute race, langue et nation, avec sympathie et amour, en partageant leurs conditions avec un esprit évangélique, pour partager avec eux le pain de la Vérité et de la Charité.
C'est le style apostolique qui transparaît dans l'expérience missionnaire des premières communautés chrétiennes, dans le récit de la prédication de Philippe au ministre de Candace, reine d'Ethiopie (cf. Ac 8, 27-40) et dans l'épisode du rêve de l'Apôtre Paul (cf. ibid., 18, 9-11). Ce dernier, qui œuvre dans la ville de Corinthe, dont la population est composée en bonne partie d'immigrés employés dans le port, est invité par le Seigneur à ne pas avoir peur, à continuer de «parler et à ne pas se taire» et à avoir confiance dans le pouvoir salvifique de la sagesse de la Croix (cf. 1 Co 1, 26-27).
La vie de l'Apôtre Paul, racontée dans les «Actes», témoigne que, guidé par la ferme conviction qu'il n'y a de salut que dans le Christ, il s'était engagé totalement à saisir toutes les circonstances pour annoncer le Messie. Il vivait cet engagement comme un devoir: «Annoncer l'Evangile n'est pas pour moi un titre de gloire, c'est une nécessité qui m'incombe. Oui, malheur à moi si je n'annonçais pas l'Evangile!» (1 Co 9, 16). Il était en effet conscient du droit que les destinataires avaient de recevoir l'annonce salvifique. A ce propos, mon vénéré prédécesseur, le Serviteur de Dieu Paul VI, affirmait dans l'Encyclique Evangelii nuntiandi: «La complexité des questions soulevées ne sont [pas] pour l'Eglise une invitation à taire devant les non chrétiens l'annonce de Jésus Christ. Au contraire, elle pense que ces multitudes ont le droit de connaître la richesse du mystère du Christ dans laquelle nous croyons que toute l'humanité peut trouver, dans une plénitude insoupçonnable, tout ce qu'elle cherche à tâtons au sujet de Dieu, de l'homme et de son destin, de la vie et de la mort, de la vérité» (n. 53).
5.L'Evangile de Jean souligne que la mort du Christ allait «rassembler dans l'unité les enfants de Dieu dispersés» (Jn 11, 52). Le même Evangile raconte que, lors de la fête de la Pâques, quelques grecs s'approchèrent de Philippe et lui demandèrent de pouvoir voir Jésus (cf. Jn 12, 21). Philippe, après avoir consulté André, en parla au Seigneur, qui répondit: «Voici venue l'heure où doit être glorifié le Fils de l'homme [...] si le grain de blé tombé en terre ne meurt pas, il demeure seul; mais s'il meurt, il porte beaucoup de fruit. Qui aime sa vie la perd; et qui hait sa vie en ce monde la conservera en vie éternelle. Si quelqu'un me sert, qu'il me suive...» (Jn 12, 23-26).
Ce sont des grecs, c'est-à-dire des païens qui veulent rencontrer le Sauveur, et la réponse apparaît, à première vue, sans rapport avec la question. Or, à la lumière de ce qui aura lieu sur le Calvaire, nous comprenons que l'élévation sur la Croix est la condition de la glorification du Christ auprès du Père et auprès des hommes, et que seul le dynamisme du mystère pascal exauce pleinement le désir des hommes de le voir et de communiquer avec Lui. L'Eglise est appelée à établir un dialogue intense avec les hommes, non seulement pour leur transmettre les valeurs authentiques, mais surtout pour dévoiler le mystère du Christ, car ce n'est qu'en lui que la personne atteint sa dimension la plus authentique. «Et moi, une fois élevé de terre, j'attirerai tous les hommes à moi» (Jn 12, 32). Cette «attraction» nous introduit dans la communauté de la charité et, en nous rendant capables du pardon et de l'amour réciproque, réalise la véritable promotion humaine.
Consciente d'être le lieu où les personnes doivent pouvoir «voir Jésus» et en ressentir l'amour, l'Eglise accomplit sa mission en s'efforçant d'offrir, dans la logique de la Croix, un témoignage toujours plus convaincant de l'amour gratuit et sans réserve du Rédempteur, afin que nous parvenions «tous ensemble, à ne faire plus qu'un dans la foi et la connaissance du Fils de Dieu, et à constituer cet Homme parfait, dans la force de l'âge, qui réalise la plénitude du Christ»(Ep4, 13).
1997 sera la première année du triennat de préparation au Grand Jubilé de l'An 2000, au cours de laquelle les chrétiens seront appelés à fixer leur regard en particulier sur la figure du Christ. Je renouvelle à chacun l'invitation à intensifier la communion avec Jésus et à rendre agissante la foi en Lui au moyen de la charité (cf. Ga 5, 6), à travers une ouverture d'esprit particulière à l'égard de celui qui est dans le besoin et qui connaît des difficultés. Ainsi, l'annonce de l'Evangile sera plus éloquente, un message toujours vivant d'espérance et d'amour pour les hommes de toute époque.
C'est avec ces vœux que je donne de tout cœur aux migrants et aux réfugiés, ainsi qu'à ceux qui, par amour, se préoccupent de leur condition difficile, ma Bénédiction apostolique spéciale.
De Castel Gandolfo, le 21 août 1996.
MIGRANTS EN SITUATION IRRÉGULIÈRE
Message du Pape Jean Paul II pour la Journée Mondiale des Migrants
Très chers frères et soeurs,
1. Le phènomène des migrations, avec sa problématique complexe, interpelle, aujourd'hui plus que jamais, la Communauté internationale et chaque Etat. Ces derniers tendent en général à intervenir par le biais du durcissement des lois sur les migrants et du renforcement des systèmes de contrôle aux frontières; les migrations perdent ainsi la dimension de développement économique, social et culturel qu'elles possèdent historiquement. En effet, on parle toujours moins de la situation d'«émigrants» dans les pays de provenance, et toujours plus d'«immigrés», en référence aux problèmes qu'ils suscitent dans les pays où ils s'établissent.
La migration est en train de prendre le caractère d'une urgence sociale, surtout en raison de l'augmentation des migrants en situation irrégulière qui, malgré les restrictions mises en place, apparaît incontrôlable. L'immigration illégale a toujours existé et a souvent été tolérée car elle favorise une réserve de personnel où l'on peut puiser au fur et à mesure que les migrants en situation régulière s'élèvent dans l'échelle sociale et s'insèrent de façon stable dans le monde du travail.
2. Aujourd'hui le phénomène des migrants en situation irrégulière a pris des proportions importantes, tant parce que l'offre de main d'œuvre étrangère devient disproportionnée par rapport aux exigences de l'économie qui a déjà du mal à absorber l'offre interne, qu'en raison de l'amplification des migrations forcées. La prudence nécessaire qui doit accompagner l'analyse d'un problème aussi délicat, ne peut pas s'accompagner de réticence ou devenir évasive; surtout parce que ce sont des milliers de personnes, victimes de situations qui semblent destinées à s'aggraver au lieu de se résoudre, qui en subissent les conséquences. La situation d'irrégularité légale n'autorise pas à négliger la dignité du migrant, qui possède des droits inaliénables, qui ne peuvent être ni violés ni ignorés.
L'immigration illégale doit être prévenue, mais il faut aussi combattre de façon énergique les initiatives criminelles qui exploitent l'expatriation clandestine. Le choix le plus approprié, destiné à porter des fruits importants et durables à long terme, est celui de la coopération internationale, qui vise à promouvoir la stabilité politique et à éliminer le sous-développement. Le déséquilibre économique et social actuel, qui alimente pour une grande part les courants de migration, ne doit pas être envisagé comme une fatalité, mais comme un défi au sens de responsabilité du genre humain.
3. L'Eglise considère le problème des migrants en situation irrégulière dans la perspective du Christ, qui est mort pour rassembler dans l'unité les enfants de Dieu dispersés (cf. Jn 11, 52), pour accueillir les exclus et rapprocher ceux qui se sont éloignés, pour intégrer toutes les personnes dans une communion qui n'est pas fondée sur l'appartenance ethnique, culturelle et sociale, mais sur la volonté commune d'accueillir la parole de Dieu et de rechercher la justice. « Dieu ne fait pas acception des personnes, mais en toute nation celui qui le craint et pratique la justice lui est agréable » (Ac 10, 34-35).
L'Eglise agit en continuité avec la mission du Christ. Elle se demande en particulier comment aider, dans le respect des lois, les personnes dont la présence sur le territoire national est défendue; elle s'interroge, en outre, sur la valeur du droit à l'émigration en l'absence d'un droit correspondant à l'immigration. Le problème est de savoir comment associer à cette œuvre de solidarité les communautés chrétiennes souvent gagnées par une opinion publique parfois hostile envers les immigrés.
La première façon d'aider ces personnes consiste à les écouter pour connaître leur situation et leur assurer, quelle que soit leur position juridique face à la législation du pays, les moyens de subsistance nécessaires.
Il est donc important d'aider le migrant en situation irrégulière à effectuer les démarches administratives pour obtenir le permis de séjour. Les institutions à caractère social et caritatif peuvent prendre contact avec les autorités pour chercher, dans le respect de la légalité, les solutions adaptées aux différents cas. Un effort de ce genre doit être en particulier effectué en faveur de ceux qui, après un long séjour, se sont établis de façon telle dans la société locale qu'un retour au pays d'origine équivaudrait à une forme d'émigration en sens inverse, ayant de graves conséquences, en particulier pour leurs enfants.
4. Lorsqu'aucune solution n'est envisageable, ce sont ces institutions elles-mêmes qui devraient orienter leurs assistés, en leur fournissant éventuellement aussi une aide, soit matérielle, soit pour chercher accueil dans d'autres pays ou pour reprendre le chemin du retour dans leur patrie.
Le problème des migrations en général, et des migrants en situation irrégulière en particulier, est un problème dont la solution dépend dans une grande mesure de l'attitude de la société où ils arrivent. Dans cette perspective, il est très important que l'opinion publique soit bien informée sur les conditions réelles dans lesquelles se trouvent les pays d'origine des migrants, sur les drames qu'ils doivent affronter et sur les risques que comporterait leur retour. La misère et les malheurs qui les frappent constituent une raison de plus pour aller généreusement à la rencontre des immigrés.
Il est nécessaire de prévenir l'apparition de formes de néoracisme ou de comportement xénophobe, qui cherchent à transformer nos frères en boucs émissaires face aux situations locales, parfois difficiles, qui peuvent exister.
En raison des proportions importantes qu'a pris le phénomène des migrants, il faut que les législations des pays intéressés soient, dans la mesure du possible, coordonnées, notamment dans le but de mieux répartir le poids d'une solution équilibrée. Il faut éviter d'avoir recours à l'utilisation des règlements administratifs, visant à réduire les critères de l'appartenance à la famille, et ayant pour conséquence de mettre hors la loi, de facon injustifiée, des personnes auxquelles aucune loi ne peut nier le droit à la coexistence familiale.
Une protection adéquate doit être assurée à ceux qui, même s'ils ont fui leur pays pour des raisons qui ne sont pas prévues par les Conventions internationales, pourraient dans les faits courir un sérieux danger pour leur vie s'ils étaient forcés à retourner dans leur patrie.
5. J'exhorte les Eglises particulières à inciter à la réflexion, à donner des directives et à fournir des informations pour aider les agents de la pastorale et du domaine social à agir avec discernement dans un cadre aussi délicat et complexe.
Lorsque la compréhension du problème est conditionnée par les préjugés et des attitudes xénophobes, l'Eglise ne doit pas manquer de faire entendre la voix de la fraternité, en l'accompagnant de gestes qui attestent du primat de la charité.
La grande importance que prennent, dans cette situation de précarité, les aspects liés à l'assistance, ne doit pas faire passer au second plan le fait qu'un grand nombre d'immigrés en situation irrégulière sont également des chrétiens catholiques qui souvent, au nom de la foi, cherchent des pasteurs d'âmes et des endroits où prier, écouter la parole de Dieu et célébrer les mystères du Seigneur. Il est du devoir des diocèses de répondre à ces attentes.
Dans l'Eglise, nul n'est étranger et l'Eglise n'est étrangère à aucun homme ni à aucun lieu. En tant que sacrement d'unité, et donc signe et force de regroupement de tout le genre humain, I'Eglise est le lieu où les immigrés en situation illégale eux aussi sont reconnus et accueillis comme des frères. Les différents diocèses ont le devoir de se mobiliser pour que ces personnes, contraintes à vivre en dehors de la protection de la société civile, trouvent un sentiment de fraternité dans la communauté chrétienne.
La solidarité est une prise de responsabilité à l'égard de ceux qui sont en difficulté. Pour le chrétien, le migrant n'est pas simplement un individu à respecter selon des normes fixées par la loi, mais une personne dont la présence l'interpelle et dont les besoins deviennent un engagement dont il est responsable. « Qu'as-tu fait de ton frère? » (cf. Jn 4, 9). La réponse ne doit pas être donnée dans les limites imposées par la loi, mais dans l'optique de la solidarité.
6. L'homme, surtout s'il est faible, sans défense, mis au ban de la société, est le sacrement de la présence du Christ (cf. Mt 25, 40-45). « Mais cette foule qui ne connaît pas la Loi, ce sont des maudits ! » (Jn 7, 49), avaient décrété les pharisiens en faisant référence à ceux que Jésus secourait même au-delà des limites établies par leurs lois. En effet, il est venu chercher et sauver celui qui était perdu (cf. Lc 19, 10), récupérer l'exclus, l'abandonné, celui que la société a refusé.
« J'étais un étranger et vous m'avez accueilli » (Mt 25, 35). La tâche de l'Eglise est non seulement de reproposer sans cesse cet enseignement de foi du Seigneur, mais aussi d'en indiquer l'application adaptée aux différentes situations que l'évolution des temps continue de créer. Aujourd'hui, le migrant en situation irrégulière se présente à nous comme cet « étranger » en qui Jésus demande à être reconnu. L'accueillir et être solidaire de lui est un devoir d'hospitalité et une façon de se montrer fidèle à sa propre identité de chrétiens.
Avec ces souhaits, je donne ma Bénédiction apostolique à ceux qui sont engagés dans le domaine des migrations, en gage d'abondantes récompenses célestes.
Du Vatican, le 25 juillet 1995, dix-septième année de mon pontificat.
MESSAGE DU PAPE JEAN-PAUL II
SOUS LA SIGNATURE DU CARD. SECRÉTAIRE D'ÉTAT
AGOSTINO CASAROLI
POUR LA JOURNÉE MONDIALE DES MIGRANTS (1979)
Au Cardinal Sebastiano Baggio
Monsieur le Cardinal,
Pour la seconde fois depuis le début de son ministère sur la chaire de Pierre, le Saint-Père désire manifester sa présence aux célébrations de la "journée des migrants" qui sont organisées dans toutes les parties du monde par les Conférences épiscopales, dans le but de rappeler à l'attention des communautés locales les besoins de leurs frères migrants. Il s'agit — comme le confirme l'histoire ancienne et contemporaine — d'un phénomène permanent qui, sous les différentes formes qu'il prend, ne peut laisser les chrétiens indifférents car ils doivent toujours reconnaître dans leurs semblables cette "valeur supérieure" qui fait d'eux tous la vivante image de Dieu.
C'est ainsi que cette proclamation de la grandeur et de la dignité de l'homme, de chaque homme en particulier, créature de Dieu, destinataire de l'amour rédempteur du Christ, frère des autres hommes, entraine, comme une conséquence logique, la sollicitude que l'Église et tous ses membres doivent avoir à l'égard de milliers de frères engagés, par leur libre choix ou plus souvent par de douloureuses circonstances, dans l'aventure de la migration.
On sait que l'Église depuis longtemps a mis en branle une tradition particulière dans ce délicat secteur. Pour ne parler que des migrations modernes, il faut rappeler que pendant le premier conflit mondial, le Pape Benoît XV prit certaines mesures et nomma en Italie un ordinaire pour les réfugiés. Pie XI manifesta une sensibilité spéciale à l'égard des nombreux Russes exilés et pour tous les émigrés de rite slave ; il encouragea l'épiscopat polonais à accueillir et à assister les réfugiés d'Europe orientale à quelque région ou religion que ceux-ci appartiennent. Et qui ne se souvient de la grande page écrite par Pie XII quand il mit sur pied une imposante organisation de secours spirituel et matériel dont ont bénéficié des hommes de toute origine ethnique au cours des dramatiques exodes provoqués par le dernier conflit ? Vous-même, Monsieur le Cardinal, dans votre discours d'inauguration, en février dernier, pour le congrès mondial de la pastorale des migrants, vous avez justement évoqué l'œuvre assidue de Paul VI pour soutenir les droits des migrants les plus touchés par la misère.
Cette année, malheureusement, un événement d'une gravité particulière dans ce domaine s'est imposé à l'attention du monde entier : celui de la grande émigration forcée, actuellement encore en cours dans le sud-est de l'Asie. Il est donc naturel qu'à l'occasion de la journée mentionnée plus haut le Souverain Pontife oriente vers eux ses principales préoccupations. Même si des exodes forcés se sont présentés pour ainsi dire de tout temps, le tragique phénomène qui se présente à nos yeux revêt des dimensions vraiment préoccupantes et comporte une très lourde charge de souffrances humaines dont la portée et les conséquences sont incalculables. Déjà au cours de cette première année de pontificat, le Pape Jean-Paul II est intervenu avec insistance à propos de ce problème dramatique. Il a réclamé avec une sollicitude empressée la solidarité de l'opinion publique, des gouvernements et des organismes internationaux, mais surtout celle des communautés catholiques et de leurs pasteurs.
Les circontances présentes dans le sud-est de l'Asie ont, en effet, mis en cause le droit le plus élémentaire de l'homme : le droit de vivre, le droit de survivre. C'est la raison pour laquelle le Souverain Pontife a plusieurs fois élevé la voix, et l'a fait entendre jusque dans les milieux autorisés, tout en battant le rappel auprès de la famille des catholiques.
Le premier dimanche de l'Avent de l'année dernière, au cours de sa rencontre de midi avec les fidèles, le Pape adressait une forte invitation à la prière : "Prions pour les vietnamiens qui, après avoir quitté leur terre, souffrent parce qu'ils ne trouvent personne qui les accueille avec humanité ou qui les aide dans leurs difficultés et dans leurs besoins. En formant des vœux pour que l'appel adressé par le Saint-Siège par l'intermédiaire des Nations Unies obtienne le résultat désiré, je vous invite tous à prier pour que le Seigneur soutienne et bénisse les efforts de ceux qui se prodiguent pour venir en aide à ces frères en difficulté" (L'Oss. Romano 4-5 déc. 1978 et ORLF n. 49-1978).
Pèlerin apostolique à Puebla, dans un des moments religieux les plus significatifs de son nouveau pontificat, le Vicaire du Christ n'a pas manqué de manifester cette préoccupation qui était la sienne. Aux membres du Corps diplomatique accrédités dans la ville de Mexico, il a déclaré : "Je fais allusion au nombre croissant de réfugiés répandus dans le monde entier et à la situation tragique dans laquelle se trouvent les réfugiés du sud-est de l'Asie, exposés aux risques d'un voyage dangereux, ils sont aussi victimes de l'angoisse dans la crainte que leur demande d'asile ne soit pas acceptée, et dans la crainte d'une longue attente avant d'avoir la possibilité de commencer leur existence dans un pays disposé à les recevoir. La solution de ce problème tragique — disait le Pape — est la tâche de toutes les nations, et j'exprime le désir que les organisations internationales compétentes puissent compter, pour affronter ce problème humanitaire, sur la compréhension et sur l'aide des pays de tous les continents" (L'Oss. Romano 28 janvier 1979).
Le caractère immédiat et l'étendue de cette immense tragédie ont poussé le Souverain Pontife à s'adresser à l'humanité, dans le but de stimuler directement la conscience de tous et de chacun. Son cri paternel est contenu dans les vibrantes paroles prononcées sur la place Saint-Pierre au cours de l'audience générale du 20 juin : "Je fais appel à la conscience de l'humanité pour que tous assument leur part de responsabilité, peuples et gouvernants, au nom d'une solidarité qui dépasse les frontières, les races, les idéologies" (L'Oss. Rom. 22 juin 1979 et ORLF n. 26-1979). S'adressant, dans les mêmes circonstances, à toute l'Église, le Pape après avoir souligné la remarquable action charitable déjà accomplie, invite à une action plus massive et plus pénétrante : "Les pasteurs, dans leurs diocèses, ne manqueront pas d'encourager les fidèles, et ils leur rappelleront, au nom du Seigneur, que tout homme, toute femme, tout enfant dans le besoin est notre prochain. Les paroisses, les organisations catholiques, les communautés religieuses et même les familles chrétiennes trouveront le moyen d'exprimer leur charité aux réfugiés. Que chacun s'engage personnellement à accomplir un geste concret dans la mesure de sa générosité et de sa créativité inspirée par l'amour".
Parlant à la tribune de la plus représentative et la plus haute assemblée des peuples, au cours de sa visite historique aux Nations Unies, le Souverain Pontife a vigoureusement affirmé que la voie principale vers la paix "passe à travers chaque homme, à travers la définition, la reconnaissance et le respect des droits inaliénables des personnes, des communautés de peuples". Et il a répété ces paroles, le dimanche 28 octobre, pendant sa rencontre avec les fidèles au moment de l'Angélus, en adressant une pensée particulière "aux populations très éprouvées du Cambodge, ce pays dans lequel les événements des derniers temps ont provoqué des centaines de milliers de victimes et de réfugiés, puisque la faim et les maladies sévissent sur une population déjà dangereusement diminuée. Des appels internationaux — a remarqué le Pape — ont été lancés pour secourir les réfugiés dont les foules se pressent sur la bande de frontière située entre la Thaïlande et le Cambodge. Les organisations catholiques de charité continuent à envoyer une aide généreuse et importante, selon leurs possibilités. Prions pour que cessent les massacres et que l'on puisse alléger les fléaux qui frappent nos frères qui, si la plupart ne sont pas des chrétiens, sont cependant tous nos frères et fils de Dieu comme nous" (L'Oss. Romano, 30 octobre 1979 et ORLF n. 44-1979).
L'élan qui donne son impulsion à l'Église avait été évoqué par le Pape, le jour précédent, dans son discours aux participants de l'Assemblée plénière de Cor Unum. L'action caritative de l'Église — disait le Pape — trouve sa source dans l'Évangile, dans la charité du Christ, dans la compassion du Christ souffrant pour toutes les souffrances humaines" (cf. L'Oss. Romano 28 octobre 1979 et ORLF n. 45-1979). Ceux qui, dans les différents organismes ecclésiastiques se consacrent au service des migrants, connaissent chaque jour ce que coûte aux hommes toute forme d'émigration forcée, qu'elle soit due à des motifs idéologiques ou économiques. Ils sont plus que d'autres en mesure d'évaluer le poids qui s'abat durement sur les plus humbles, sur leurs familles, en particulier sur les femmes et les enfants.
Le Saint-Père, par conséquent, fait, confiance à la vive sensibilité de ceux, qui travaillent dans ces organismes sûr de trouver en eux la plus large et pleine collaboration pour faire front — autant que possible — à ce douloureux phénomène du sud-est de l'Asie dans lequel la notion de migrant coïncide tragiquement avec celle de réfugié.
Ainsi, selon l'impulsion des Conférences et des Commission épiscopales les cérémonies liturgiques et les différentes initiatives qui marqueront la "journée des migrants" revêtiront cette année un caractère de plus grande actualité et pourront susciter de nouvelles réponses concrètes à 1'inspiration du Seigneur. Ce seigneur qui par la bouche des exilés du sud-est de l'Asie répète cette parole : "J'étais étranger et vous m'avez accueilli" (Mt 25, 35).
C'est dans cette confiance que Sa Sainteté exprime déjà sa gratitude à ceux qui écouteront son invitation pressante et, en adressant aux migrants ses affectueuses pensées, surtout aux plus malheureux, il accorde à tous, de tout cœur, sa bénédiction apostolique en signe de réconfort.
Je profite de l'occasion qui m'est offerte pour vous confirmer mes sentiments de profonde vénération dans le Seigneur.
Cité du Vatican, 22 novembre 1979.
AGOSTINO Card. CASAROLI