VOYAGE APOSTOLIQUE À PARIS ET LISIEUX
(30 MAI - 2 JUIN 1980)
MESSAGE RADIOPHONIQUE DE JEAN-PAUL II
AUX FRANÇAIS
Cathédrale de Notre-Dame (Paris)
Samedi 30 mai 1980
Ce soir, après avoir célébré la Messe au cœur de la capitale française devant Notre-Dame de Paris, je pense à tous ceux qui auraient aimé participer à ce rassemblement autour du Pape ou aux célébrations qui suivront, mais qui sont retenus chez eux: aux malades, à tous ceux qui sont sur leur lit d’hôpital, auxquels je souhaite réconfort et paix; aux handicapés et à leurs familles; aux prisonniers, que je visite en esprit et auxquels je souhaite la foi en la miséricorde de Dieu, l’espérance et le soutien fidèle de leurs familles; aux travailleurs auxquels l’horaire de leur emploi ou leur tour de service public ne permettent pas facilement de s’associer à de telles manifestations; à tous ceux enfin qui, pour d’autres raisons, ne pourront satisfaire leur désir de voir ou d’entendre le Pape. A tous, chers amis, je vous dis mon estime, je vous assure de ma prière et de mes vœux cordiaux pour vos familles.
Bonsoir à tous!
MESSAGE DE JEAN-PAUL II
AU PEUPLE FRANÇAIS
Trois jours avant de partir à Paris, je veux d’abord exprimer ma vive gratitude à tous ceux qui m’ont invité: l’UNESCO, l’Épiscopat français, le Président de la République et les Autorités civiles; à ceux aussi qui m’ont manifesté leur attente. Car, en dehors des instances officielles que j’ai nommées, un grand nombre de personnes, de toute condition, et en particulier beaucoup de jeunes, ont exprimé leurs sentiments, surtout leur désir de notre rencontre, bien souvent par lettres.
Qu’ils soient remerciés! Tout cela a pu créer un climat favorable que je ressens déjà, et je voudrais répondre à cette attente de la meilleure façon.
Il se trouve que ce voyage en France se réalise quelques semaines à peine après la visite pastorale en Afrique et à un mois d’une visite semblable au Brésil. J’ai confiance que la Providence et la lumière de l’Esprit Saint m’aideront à accomplir ce voyage pastoral, comme un service que m’impose mon ministère de Successeur de saint Pierre, et aussi selon l’esprit de saint Paul qui allait affermir pour la foi des Églises, recevoir leur témoignage et les mettre en communion entre elles. Je m’en excuse auprès des organisateurs qui ont dû travailler davantage.
Ce voyage m’attire à beaucoup de titres. Il constitue pour moi un honneur, mais avant tout un devoir, une responsabilité.
Tout d’abord, la France est la Fille aînée de l’Église. Et elle a engendré tant de saints! Je pourrais ajouter qu’il existe sur le sol de France beaucoup de lieux auxquels je me rends souvent en pèlerinage par la prière et par le cœur. Parmi eux, il n’y a que Lisieux qui a pu trouver place dans la présente visite. Mais il y a encore Ars et beaucoup d’autres lieux auxquels je suis lié en esprit, et d’où j’ai même reçu des invitations.
Comment ne pas évoquer aussi, dans cette perspective, l’œuvre culturelle de votre pays, son apport à la culture générale et dans le domaine proprement catholique? Que de noms illustres dans votre tradition séculaire! Oui, au cours même de ce siècle, que de figures dont le rayonnement a dépassé vos frontières, et dont beaucoup me sont personnellement très proches. Il est d’ailleurs significatif que l’UNESCO, destinée, comme Organisation internationale, à promouvoir la culture dans tous les pays, ait établi son siège à Paris.
Ainsi, lorsque je pense à l’influence que la culture française, dans les domaines de la philosophie, de l’histoire, de la littérature, et que la pensée de théologiens français ont exercée et exercent toujours sur tant d’hommes et de sociétés, je ne puis non plus m’empêcher de penser au moment particulier que vit l’Église dans ce grand pays.
Je me rends bien compte que l’Église en France, le catholicisme français se sont trouvés, au cours de ces dernières années, depuis le Concile, dans une situation spéciale. Je ne prétends pas la décrire ici, ni porter sur elle un jugement. Chacun sait bien qu’il peut s’agir de ce qu’on appelle une “crise de croissance”. J’espère que c’est là une clef pour interpréter cette situation particulière que l’on connaît en France depuis le Concile.
En effet, je suis bien convaincu qu’il y a toujours en France, dans l’Église, dans la nation et dans la société, des forces immenses, des ressources immenses, qui lui permettront non seulement de continuer à être elle-même, mais encore de se mettre au service d’autrui.
Oui, l’Église doit au peuple de France, qui a beaucoup reçu et aussi beaucoup donné, quelques-unes de ses plus belles pages: des grands Ordres religieux, tels que Cîteaux et les Chartreux, aux cathédrales, ou à l’épopée missionnaire commencée au siècle dernier. La générosité de ses œuvres et de sa pensée lui a valu l’amitié de nombre de peuples, et parmi les plus pauvres!
Puisse la France continuer à y trouver ses raisons d’être!
Voilà plus d’un an que j’ai été invité à Lourdes pour le Congrès eucharistique, qui marquera le centenaire de ces congrès, juillet 1981. Cependant d’importantes circonstances convergentes, comme je l’ai dit, m’ont amené à anticiper cette visite et à arriver à Lourdes en passant d’abord par Paris.
Étant invité, j’invite à mon tour les Français à cette grande rencontre dans la prière, dans une réflexion d’ensemble, dans la communion des esprits.
28 mai 1980
MESSAGE DU PAPE JEAN-PAUL II
AUX PARTICIPANTS DU 86e KATHOLIKENTAG ALLEMAND À BERLIN
Vénérés confrères dans l’épiscopat,
chers frères et sœurs,
Dans l’amour du Christ qui est plus fort que tout, à l’ouverture du 86e Katholikentag allemand à Berlin, je te salue tout d’abord mon cher frère, l’évêque Joachim Meiner, en tant que nouveau pasteur de cette ville si estimée et si éprouvée. Avec toi, mon salut s’adresse aux personnes réunies au siège de ton diocèse pour des journées de réflexion et de prière ainsi qu’à tous les fidèles de votre patrie que j’apprécie si hautement. C’est pour moi une joie particulière de pouvoir vous exprimer pour la première fois après mon élection comme pasteur suprême de l’Église, de manière aussi directe, ma particulière affection et mes vœux sincères de bénédiction.
La grande tradition des Katholikentag d’Allemagne m’est bien connue. Ces rencontres sont pour moi les signes les plus remarquables d’un apostolat des laïcs, fort et uni, dans votre pays. Depuis plus de cent ans, de nombreuses initiatives pour accroître la vitalité de l’Église et pour renouveler la société sont parties des Katholikentag. Cette façon de se réunir en tant que peuple de Dieu avec les pasteurs et d’étudier les tâches qui s’imposent pour l’avenir de l’homme et de la société est tout à fait dans la ligne de cette image de l’Église qu’a mise devant nos yeux le Concile Vatican II.
Le Katholikentag se tient cette année à Berlin, où le diocèse fête le 50e anniversaire de sa création. Ces cinq décennies comptent parmi les plus agitées de votre patrie et de l’Europe. C’est précisément votre diocèse, chers Berlinois, qui doit porter lourdement le poids et les blessures des douloureux événements contemporains. Et pourtant, en même temps, votre expérience personnelle est la devise du Katholikentag : L’amour du Christ est plus fort !
Quand je pense à cette devise, se dresse bien vivante devant mes yeux la figure de celui qui a lancé les invitations pour ce Katholikentag : votre ancien vénéré archevêque, le cardinal Alfred Bengsch, que le Seigneur a rappelé à lui si brutalement. On peut difficilement mesurer tout ce que le cardinal Bengsch a réalisé pour le Christ et l’Église dans son diocèse, et aussi au-delà, avec la force de l’amour du Christ. Il avait une foi inébranlable dans l’amour du Christ et, par cette foi, il a pu courageusement indiquer le chemin, et en même temps confirmer et orienter les hommes dans la compréhension et dans le bien. De quelle manière et à quel point l’amour du Christ a déterminé sa vie, il vous l’a dit également dans son testament. Sur le thème de ce Katholikentag, je voudrais graver profondément dans le cœur de chacun d’entre vous en particulier l’exhortation suivante de ce document spirituel : « Résistez à l’esprit pernicieux de la haine grâce à l’esprit d’amour du Crucifié qui, à l’heure même de sa mort, prie le Père de pardonner à ses ennemis. »
Quand vous me demandez ce que je désire vous souhaiter pour les prochaines journées de fraternelle communion, je voudrais vous dire : Unissez vos efforts pour engager tous les baptisés à vivre et à témoigner sincèrement de l’amour du Christ, de manière à construire ensemble une civilisation de l’amour. En effet, il n’est rien que notre monde éprouvé par les conflits et injustices, il n’est rien que tout homme conscient ou inconscient désire plus fortement que le message libérateur et le témoignage efficace de l’amour du Christ. « L’homme ne peut vivre sans amour, comme je l’ai souligné dans ma première encyclique. Il demeure pour lui-même un être incompréhensible, sa vie est privée de sens s’il ne reçoit pas la révélation de l’amour, s’il ne rencontre pas l’amour… s’il n’y participe pas fortement. » (Redemptor hominis, 10). Pour cette raison, le Concile demande aux chrétiens que leur présence dans la communauté humaine « soit animée de cette charité dont nous a aimés Dieu, qui veut que nous aussi nous nous aimions mutuellement de la même charité » (Ad gentes, 12). Puisse votre Katholikentag devenir une pierre pour la construction d’une véritable civilisation de l’amour.
Chers frères et sœurs, votre devise « L’amour du Christ est plus fort » me soutient et m’encourage moi-même dans ma charge pour l’Église et pour les hommes. En effet, le siège de saint Pierre porte depuis les temps anciens un titre honorifique qui, pour moi, est en même temps le devoir le plus cher : présider dans l’amour (cf. Ignace d’Antioche, Lettre aux Romains, PG 5, 685). Même si la parole du Pape et des évêques paraît parfois incommode, croyez que, pour nous pasteurs, il s’agit en toutes choses uniquement de la fidélité à l’amour du Christ.
L’amour du Christ est plus fort : cela attire notre attention avant tout sur le Seigneur qui, par l’offrande de sa vie pour ses amis, nous a donné l’exemple du plus grand amour possible (cf. Jn 15, 13). S’ouvrir à son amour, telle est la vraie libération de l’homme. En lui, seulement en lui, nous sommes libérés de toute aliénation et de tout égarement, de l’esclavage des puissances du péché et de la mort. Jésus, qui est devenu notre frère, nous ouvre un chemin libre au Père, brise les obstacles qui séparent les hommes et nous relie à nos frères et à nos sœurs. Son sang, qu’il a versé pour chaque homme de ce monde, nous fait reconnaître la dignité de tous ceux qui portent le nom d’homme, quelque déformé et outragé que puisse apparaître son visage. Que ce don puisse être offert à beaucoup, à tous ceux qui participent au Katholikentag personnellement ou à travers les moyens de communication : reconnaître dans l’amour du Christ leur singulière et leur incomparable dignité.
Dites à Berlin et dans toutes les villes, dans toutes vos communautés et vos familles, ce « oui » à l’homme au nom de l’amour du Christ, en particulier à ceux qui, par eux-mêmes, ne peuvent défendre leur dignité humaine, leur droit à la vie et à la liberté. Je pense avant tout aux malades et aux personnes âgées, aux enfants, aux handicapés, aux chômeurs. Faites-vous leurs défenseurs, partagez la prédilection de Jésus pour les pauvres et les faibles. C’est précisément par eux que doit commencer la civilisation de l’amour. Mais je pense, en ce qui concerne votre ville et votre pays, non seulement au besoin matériel et extérieur, mais aussi aux terribles souffrances morales de nombreuses personnes : aux familles déchirées, aux drogués, aux hommes qui ne découvrent plus aucun sens à leur vie. « N’ayez aucune dette envers qui que ce soit sinon celle de vous aimer les uns les autres. » (Rm 13, 8.) Devenez pour tous des témoins de l’amour du Christ qui les encouragent, partagent leur peine, pansent leurs blessures. Mais j’entends aussi la plainte de ceux qui devaient naître et qui ne sont pas nés. Cherchez à convaincre les mères et les pères de donner un espace à la vie des enfants non encore nés. Mobilisez toutes les forces de l’intangibilité de la vie de tout homme, quelque faible et non apparente qu’elle puisse être.
Civilisation de l’amour : cela signifie en tout premier lieu l’engagement de toutes les forces du coeur et de la raison pour la construction d’un monde unifié dans la justice et la paix. Au nom de l’amour du Christ qui est plus fort que tout pouvoir, que tout égoïsme, que toute haine, unissez-vous avec tous les hommes de bonne volonté pour vaincre la menace de mort qui plane sur la paix dans le monde. C’est précisément dans l’histoire de notre peuple que se sont manifestés après la dernière guerre des signes surprenants prouvant que la réconciliation entre voisins ennemis est possible. Redoublez d’efforts pour la réconciliation des peuples, pour la victoire sur la faim dans les pays en voie de développement, pour l’affirmation des droits de l’homme dans le monde entier. Seul l’amour peut briser le cercle diabolique de la violence et de la contre-violence et créer la vraie paix.
« L’Église a été envoyée par le Christ, comme le souligne le Concile, pour révéler et communiquer l’amour de Dieu à tous les hommes et à tous les peuples. » (Ad gentes, 10.) Afin que le témoignage de l’Église et du christianisme tout entier devienne toujours plus efficace et exprime toujours plus pleinement la volonté du Seigneur, nous devons en même temps nous préoccuper sans cesse d’atteindre la pleine unité dans l’amour et dans la vérité du Christ avant tout avec les frères et les soeurs, avec les Églises et les communautés chrétiennes, qui professent avec nous devant le monde « que Dieu a tant aimé le monde qu’il a envoyé son Fils unique, afin que quiconque croit en lui ne meure pas mais ait la vie éternelle. » (Jn 3, 16.)
Puissiez-vous, chers frères et sœurs, dans les rencontres et les colloques, dans les travaux en commun et la prière au cours de ce Katholikentag, expérimenter parmi vous, dans la joie, cette profonde unité dans l’amour du Christ et en témoigner avec allégresse : « Aimez-vous les uns les autres avec une fraternelle affection. » (Rm 12, 10.) C’est seulement ainsi que ce Katholikentag de Berlin pourra vraiment devenir un guide convaincant de la civilisation de l’amour et contribuer à abattre, dans l’amour du Christ, toutes les résistances en nous et autour de nous. C’est ce que j’implore instamment de vous du fond du cœur pour ces prochains jours de grâce, et dans ce but je vous bénis dans l’amour du Christ, au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit.
Du Vatican, 21 mai 1980.
MESSAGE DU PAPE JEAN-PAUL II
AUX PARTICIPANTS À LA SESSION PLÉNIÈRE
DE LA S. CONGRÉGATION POUR
LES RELIGIEUX ET LES INSTITUTS SÉCULIERS
Messieurs les Cardinaux et vénérés frères,
1. « Grâce à vous et paix de la part de Dieu notre Père et du Seigneur Jésus-Christ. » (Rm 1, 7.) Je désire vous saluer par ces paroles de l’apôtre Paul.
Vous avez voulu me faire parvenir le témoignage non seulement de l’affection sincère — et donné de tout cœur ! — qui vous lie au Vicaire du Christ, mais aussi celui de la volonté qui a soutenu en ces jours vos travaux destinés à faire que les religieux et les religieuses du monde, par l’adhésion fidèle aux enseignements de l’Évangile, vivent en communion toujours plus profonde avec l’Église.
En vous exprimant ma reconnaissance pour cet engagement, il m’est cher de vous confirmer, avant tout, mon appréciation convaincue pour ce que représente, dans l’ensemble du corps mystique, le charisme spécifique de la vie religieuse. Elle constitue dans l’Église une grande richesse : sans les ordres religieux, sans la vie consacrée, l’Église ne serait pas pleinement elle-même.
En effet, la profession des conseils évangéliques permet à ceux qui ont reçu ce don spécial de se conformer plus profondément à cette vie de chasteté, de pauvreté et d’obéissance, que le Christ a choisie pour lui, et que Marie, sa mère et mère de l’Église, a embrassée (cf. Exhortation apostolique Evangelica testificatio, n. 2) comme modèle type pour l’Église elle-même. En même temps, cette profession constitue un témoignage privilégié de la recherche constante de Dieu et de la consécration absolue à la croissance du royaume, où le Christ invite ceux qui croient en lui (cf. Mt 6, 33).
Sans ce signe concret, le « sel » de la foi risquerait de se diluer dans un monde en voie de sécularisation, comme est en train de le faire le monde actuel (cf. Exhortation apostolique citée, n. 3).
Il est clair que pour rester fidèles à leur consécration au Seigneur et pour être en état d’en offrir un témoignage visible, les religieux doivent perfectionner leur charité, nouant avec Dieu le dialogue de la prière. Pour conserver bien nette la perception de la valeur de la vie consacrée, une profonde vision de foi est nécessaire et celle-ci se soutient et s’alimente par la prière.
Le thème choisi pour cette session plénière doit donc être considéré comme étant de première importance et je suis certain que de cette rencontre découlera pour tous les religieux un encouragement précieux pour persévérer dans l’encouragement à rendre devant le monde le témoignage du primat du rapport de l’homme et Dieu. Réconfortés par ces indications qui naissent de votre rencontre à Rome, ils ne manqueront pas de consacrer, avec une conviction renouvelée un temps suffisamment long pour prier devant le Seigneur, pour lui dire leur amour et, surtout, pour se sentir aimé de lui.
Sans la prière, la vie religieuse perd sa signification et n’atteint pas son but. Les paroles incisives de l’Exhortation apostolique Evangelica testificatio nous font réfléchir : « N’oubliez pas le témoignage de l’histoire : la fidélité à la prière ou son abandon est le test de la vitalité ou de la décadence de la vie religieuse. » (n. 42.)
2. Durant ces journées, vous vous êtes employés à approfondir d’une part la valeur de la contemplation et, d’autre part, les manières qui conviennent pour y plonger toujours davantage la vie des religieux.
Dans le cas des religieux actifs, il s’agira de favoriser l’intégration entre intériorité et activité. En effet, leur premier devoir est celui d’être avec le Christ. Un péril constant pour les ouvriers engagés dans l’apostolat est de se laisser tellement prendre par leur activité pour le Seigneur qu’ils oublient le Seigneur dans chaque activité.
Il sera donc nécessaire qu’ils prennent toujours une plus grande conscience de l’importance de l’oraison dans leur vie, et qu’ils apprennent à s’y consacrer avec générosité (cf. Exhortation apostolique Evangelica testificatio, n. 45). Pour y arriver ils ont besoin du silence de tout leur être et cela requiert des zones de silence effectif et une discipline personnelle pour favoriser le contact avec Dieu.
La participation à la liturgie de l’Église (office divin, vie sacramentelle) est un moyen privilégié de contemplation, spécialement au moment culminant du sacrifice eucharistique où la prière intérieure se fond avec le culte extérieur. L’engagement d’y prendre part tous les jours aidera les religieux à renouveler chaque jour l’offrande d’eux-mêmes au Seigneur.
Réunies au nom du Seigneur, les communautés religieuses ont l’Eucharistie comme leur centre naturel ; « il est donc normal qu’elles soient visiblement réunies autour d’un oratoire où la présence de la Sainte Eucharistie exprime et réalise ce qui doit être la mission principale de toute mission religieuse » (cf. Exhortation apostolique Evangelica testificatio, n. 48).
Les maisons religieuses doivent donc être surtout des oasis de prière et de recueillement, des lieux de dialogue personnel et communautaire avec Celui qui est et qui doit rester le premier, le principal interlocuteur de leurs journées, si pleines de travail. Les supérieurs ne doivent donc pas craindre de rappeler souvent à leurs confrères qu’une parenthèse de véritable adoration a une plus grande fécondité et une plus grande richesse que n’importe quelle autre activité, même intense, fût-elle de caractère apostolique. En effet, « aucun mouvement de la vie religieuse n’a de valeur s’il n’est pas en même temps un mouvement vers l’intérieur, vers le centre profond de l’être, là où le Christ a sa demeure. Ce qui compte le plus ce n’est pas ce que les religieux font mais ce qu’ils sont, comme personnes consacrées au Seigneur » (cf. Discours aux prêtres, aux religieux et aux religieuses à Maynooth, 1er octobre 1979).
La vie contemplative des religieux serait incomplète si elle ne s’orientait pas vers un amour filial à l’égard de celle qui est la mère de l’Église et des âmes consacrées. Cet amour pour la Vierge se manifestera par la célébration de ses fêtes et, en particulier, par les prières quotidiennes en son honneur, surtout par le rosaire. Il y a une tradition séculaire pour les religieux qui est celle de la récitation journalière du rosaire et pour cela il n’est pas inutile de rappeler l’opportunité, l’évidence et l’efficacité de cette prière qui propose à notre méditation les mystères de la vie du Seigneur.
3. Je sais que dans le cadre de vos travaux, vous avez réservé une attention particulière aux âmes consacrées à la vie contemplative, reconnaissant en elles un des trésors les plus précieux de l’Église. Dociles à l’invitation du maître divin, elles ont choisi la meilleure part (cf. Lc 10, 42), c’est-à-dire celle de la prière, du silence, de la contemplation, de l’amour exclusif pour Dieu et de la consécration totale à son service. Elles doivent savoir que l’Église compte beaucoup sur leur contribution spirituelle.
Dans le décret Perfectae caritatis, le Concile Vatican II ne s’est pas limité à affirmer que les instituts contemplatifs conservent encore aujourd’hui une signification et une fonction pleinement valides ; il a dit que la place qu’ils occupent dans le corps mystique est toujours éminente («praeclara pars »). Les contemplatifs, en effet « offrent à Dieu un excellent sacrifice de louange », honorent le Peuple de Dieu par des fruits abondants de sainteté, « l’entraînent par leur exemple » et procurent son accroissement « par une fécondité apostolique » (cf. n. 7).
Certes, les exigences demandées aujourd’hui à l’Église par l’évangélisation sont multiples et urgentes. Mais il se tromperait celui qui, en partant de la constatation de la nécessité urgente de l’apostolat d’aujourd’hui, penserait dépassée une forme de vie consacrée exclusivement à la contemplation. Les Pères conciliaires, affrontant dans le décret Ad Gentes le problème de l’annonce de la bonne nouvelle à tous les hommes, ont cependant voulu souligner l’apport efficace des contemplatifs à l’activité apostolique (cf. n. 40), et ils ont exprimé le souhait que dans les jeunes Églises, parmi les différentes formes de vie religieuse, il y ait aussi la constitution de communautés de vie contemplative, comme garantie d’une « présence de l’Église dans sa forme la plus pleine » (cf. n. 18).
Du reste, n’est-il pas significatif de relever, lorsqu’on jette un regard à l’intérieur de l’histoire de l’Église, que précisément dans les siècles où les nécessités de l’évangélisation ont été les plus grandes, la vie contemplative a connu une floraison et une expansion qui ont quelque chose de prodigieux ? Ne doit-on pas voir là une indication de l’Esprit qui rappelle à nous tous qui sommes souvent tentés par les charmes de l’efficacité, la suprématie des moyens surnaturels sur ceux qui sont purement humains ?
Je tourne donc avec confiance mes yeux vers ces âmes consacrées qui s’emploient totalement à la contemplation et je confie à l’ardeur de leur charité les soins pressants du ministère universel qui m’a été confié. Je sais combien elles sont attachées à leur vocation privilégiée, comment elles en acceptent joyeusement les exigences d’immolation quotidienne, comment elles savent accueillir dans leur prière le travail, les peines et les espérances de leurs contemporains. Mon souhait est qu’ils approfondissent toujours davantage la spiritualité de leur fondateur pour en vivre toujours plus intensément, sans se laisser tenter par des méthodes plus à la mode ou par des techniques dont l’inspiration souvent n’a pas grand-chose à voir avec l’Évangile. Le patrimoine contemplatif et mystique de l’Église est d’une étendue et d’une profondeur exceptionnelle : il est donc nécessaire de veiller à ce que tous les monastères s’engagent à le connaître, à le cultiver, et à l’enseigner.
Une juste rigueur dans l’exigence de l’observance de la clôture au sujet du maintien de laquelle le Concile Vatican II s’est également prononcé (cf. Décret Perfectae caritatis, n. 16) sera très utile pour arriver à ces fins. En effet l’abandon de la clôture signifierait la diminution de ce qu’il y a de spécifique dans une des formes de vie religieuse par laquelle l’Église manifeste face au monde la prééminence de la contemplation sur l’action, de ce qui est éternel sur ce qui est temporel. La clôture n’isole pas « les âmes contemplatives de la communion du corps mystique. Elle les met même au cœur de l’Église » comme l’a bien affirmé mon prédécesseur, le Pape Paul VI, qui ajoutait que ces âmes « alimentent la richesse spirituelle de l’Église, subliment sa prière, soutiennent sa charité, partagent ses souffrances, ses travaux, son apostolat, ses espérances, accroissent ses mérites » (discours du 2 février 1966).
4. Il y a ensuite un problème particulier dont l’importance mérite d’être signalée aujourd’hui : c’est celui des rapports étroits qu’il y a entre les instituts religieux et le clergé au sujet de la dimension contemplative que chaque vie consacrée au Seigneur doit avoir, comme son élément constitutif et fondamental.
Les prêtres séculiers ont besoin de puiser dans la contemplation la force et le soutien pour leur apostolat. Comme par le passé, ils doivent normalement trouver, à ce sujet, un appui auprès de religieux expérimentés et dans le contact avec les monastères qui sont arrangés pour les accueillir pour leurs retraites et pour des périodes de recueillement et de reprise.
De leur côté, les religieux doivent pouvoir trouver dans le clergé les confesseurs et les directeurs spirituels capables de leur apporter une aide pour mieux comprendre et mieux vivre leur consécration. L’influence des prêtres est d’autre part très souvent déterminante pour favoriser la découverte et le développement progressif de la vocation religieuse.
Il est donc nécessaire que le clergé et les religieux, et en particulier les Évêques et les supérieurs, s’efforcent de trouver à ce problème si important de l’interdépendance des deux états une solution adéquate pour les temps où nous vivons.
Je voudrais encore ajouter une allusion aux formes nouvelles de vie contemplative qui sont ici et là en train d’émerger dans l’Église et dans lesquelles on privilégie l’une ou l’autre composante de la vie spirituelle. Toutes les expériences sont intéressantes et l’Église les suit avec des yeux bienveillants et attentifs.
Mais ce que je tiens à rappeler c’est que ces expériences ne doivent en aucune manière relâcher l’attachement et la fidélité aux formes de la vie contemplative qui ont été éprouvées par des siècles d’histoire : ces formes restent des sources authentiques de prière et des écoles sûres de sainteté dont la fécondité ne s’est jamais démentie.
5. Frères très chers, la vie religieuse ne connaît pas ici une ligne d’arrivée définitive : elle est un don qui se développe continuellement et elle se trouve sur une voie qui conduit vers un but toujours plus élevé. En ce sens, saint Benoît affirmait que la vie du moine est un apprentissage continuel du service du Seigneur : « Dominici schola servitii » (Règle, prol.). Une école dans laquelle le maître intérieur est l’Esprit.
Au cours de ces jours, vous avez cherché à vous mettre à l’écoute de ce maître silencieux et très doux pour en recueillir avec fidélité les conseils et pour en traduire dans des normes concrètes les illuminations intérieures. Puisse votre travail produire des fruits abondants, offrant à tous les religieux les aides qui conviennent pour réaliser ce que le Seigneur attend d’eux, pour le bien de la communauté chrétienne tout entière.
Avec ce souhait et en invoquant la maternelle protection de Marie très sainte, modèle incomparable de consécration totale, je vous donne de tout cœur ma bénédiction spéciale que j’étends volontiers à toutes les âmes qui, dans la chasteté, la pauvreté et l’obéissance, s’efforcent de suivre déjà ici « l’agneau, partout où il va » (cf. Ap 14, 4).
7 mars 1980