MESSAGE
DE SA SAINTETÉ LE PAPE PAUL VI
POUR LA CÉLÉBRATION DE LA
«JOURNÉE DE LA PAIX»
I
er
JANVIER 1971
HOMMES DE 1971!
Sur le cadran de l'Histoire du Monde,
l'aiguille du temps,
de notre temps,
marque le début d'une année nouvelle: celle-ci,
que Nous Nous proposons, tout comme les années
précédentes, d'inaugurer
de nos voeux affectueux,
de notre message de Paix:
Paix à vous, Paix au monde.
Ecoutez-Nous. Cela en vaut la peine. Oui, c'est Notre message habituel: Paix. Mais c'est de ce mot que le monde a besoin et il en a un besoin si urgent que cela le rend nouveau. Ouvrons les yeux sur l'aube de cette nouvelle année et observons deux ordres de faits généraux qui marquent de leur empreinte le monde, les peuples, les familles, les individus. Ces faits, à ce qu'il Nous semble, influencent profondément et directement nos destins. Chacun de nous peut en faire l'horoscope.
Observez un premier ordre de faits. A vrai dire, ce n'est pas un ordre, mais un désordre. Parce que les faits que nous comprenons en cette catégorie marquent tous un retour à des pensées et à des actes que l'expérience tragique de la guerre semblait avoir annulés - ou aurait dû annuler.
A la fin de la guerre, tous avaient dit: assez. Assez de quoi? assez de tout ce qui avait été à l'origine du carnage humain et de l'épouvantable ruine. Immédiatement après la guerre, au début de cette génération, l'humanité eut un éclair de conscience : il fallait, non seulement s'occuper des tombes, soigner les blessures, réparer les désastres, redonner à la terre un visage nouveau et meilleur, mais encore supprimer les causes de la conflagration subie. Les causes: voilà quelle fut l'idée pleine de sagesse: les chercher, les éliminer. Le monde respira. Il sembla vraiment que dût naître une nouvelle époque, celle de la paix universelle. Nous semblèrent prêts à des changements radicaux, afin d'éviter de nouveaux conflits. A partir des structures politiques, sociales, économiques, l'on arriva à envisager un horizon de magnifiques innovations morales et sociales; l'on parla de justice, des droits de l'homme, de promotion des faibles, de vie commune ordonnée, de collaboration organisée, d'union mondiale. De grands gestes ont été posés; les vainqueurs, par exemple, se sont portés au secours des vaincus; de grandes institutions ont été fondées; le monde commença de s'organiser à partir de principes de solidarité et de bien-être commun. La marche vers la paix, condition normale et statutaire de la vie du monde, sembla définitivement tracée.
Or, que voyons-nous, après vingt-cinq ans de ce progrès réel et idyllique? Nous voyons, avant tout, que les guerres, de part et d'autre, sévissent encore et semblent d'inguérissables plaies qui menacent de s'élargir et de s'aggraver. Nous voyons continuer et s'étendre, ici et là, les discriminations sociales, raciales, religieuses. Nous voyons renaître la mentalité d'autrefois; l'homme semble, à nouveau, s'arrêter à des positions, psychologiques d'abord, politiques ensuite, du temps passé. Resurgissent les démons d'hier. Revient la suprématie des intérêts économiques avec l'exploitation facile des faibles;(2) réapparaît l'habitude de la haine (3) et de la lutte des classes, et renaît ainsi, à l'état endémique, une guerre internationale et civile; c'est le retour aux luttes pour le prestige national et le pouvoir politique; c'est, à nouveau, le bras de fer des ambitions opposées, des particularismes clôs et irréductibles des races et des systèmes idéologiques; l'on recourt au délit et à la violence, comme à un feu idéal, sans penser à l'incendie qui en peut naître; l'on pense, à nouveau, à la paix, comme à un pur équilibre de forces puissantes et d'épouvantables armements; l'on ressent le frisson de la crainte que quelque fatale imprudence ne fasse éclater d'inconcevables et d'inextinguibles conflagrations. Que se passe-t-il? Où va-t-on? En quoi a-t-on failli? Ou bien que nous a-t-il manqué? Nous faut-il nous résigner, doutant de la capacité humaine à réaliser une paix juste et sûre et renonçant à marquer l'éducation des nouvelles générations du sceau de l'espérance et de l'esprit de paix? (4)
Heureusement, un autre diagramme d'idées et de faits apparaît à notre observation; et c'est celui de la paix progressive. Parce que, malgré tout, la paix chemine. Avec des discontinuités, avec des incohérences et des difficultés; mais, cependant, la paix chemine et s'affirme dans le monde avec un caractère d'invincibilité. Tous le sentent: la paix est nécessaire. Joue en sa faveur le progrès moral de l'humanité, décidément orientée vers l'unité. Unité et paix, quand la liberté les rattache l'une à l'autre, sont soeurs. La paix, quant à elle, profite de la faveur croissante d'une opinion publique convaincue de l'absurdité d'une guerre poursuivie pour elle-même et considérée comme le moyen unique et fatal de mettre fin aux controverses entre les hommes. Elle se prévaut du réseau de plus en plus serré des rapports humains: culturels, économiques, commerciaux, sportifs, touristiques; il faut vivre ensemble, et il est beau de se connaître, de s'estimer, de s'aider. Une solidarité fondamentale se forme peu à peu dans le monde; elle favorise la paix. Et les relations internationales se développent de plus en plus et créent les prémisses - et également la garantie - d'une certaine concorde. Les grandes institutions internationales - et supranationales - se révèlent providentielles, tant au départ qu'au couronnement d'une commune vie pacifique de l'humanité.
Face à ce double tableau qui superpose des phénomènes
d'ordre contraire au but qui nous est le plus à coeur, c'est-à-dire à la paix, il nous semble qu'une observation unique, ambivalente, peut en être tirée. Posons une double question, corrélative à deux aspects de l'ambiguité du monde actuel:
- comment, aujourd'hui, s'affaiblit la paix?
- comment, aujourd'hui, progresse la paix?
Quel est l'élément qui émerge, au sens négatif aussi bien qu'au sens positif, de cette simple analyse? L'élément est toujours l'homme. L'homme, dévalué, dans le premier cas; l'homme, valorisé, dans le second cas. Risquons un terme qui peut paraître ambigu, lui aussi, mais considérons-le dans l'exigence de sa profondeur. C'est le terme, toujours flamboyant et suprême, d'amour: amour de l'homme, première valeur de l'ordre terrestre. Amour et paix sont des entités corrélatives. La paix, la véritable paix, la paix humaine, est un effet de l'amour.(5) La paix suppose une certaine «identité de choix». C'est ce qu'on appelle l'amitié. Si nous voulons la paix, nous devons reconnaître la nécessité de la fonder sur des bases plus solides que celle ou du manque de rapports (car les rapports entre les hommes sont inévitables, ils croissent et s'affirment), ou de l'exigence de rapports d'intérêt égoïste (ils sont précaires et souvent trompeurs), ou bien du tissu de rapports purement culturels ou accidentels (ils peuvent être à double tranchant, pour la paix ou pour la lutte).
La véritable paix doit être fondée sur la justice, sur le sentiment d'une intangible dignité humaine, sur la reconnaissance d'une ineffaçable et heureuse égalité entre les hommes, sur le dogme fondamental de la fraternité humaine. C'est à dire du respect et de l'amour dûs à tout homme en sa qualité d'homme. Explose le mot victorieux: en sa qualité de frère. Mon frère, notre frère.
C'est également cette conscience de la fraternité humaine
universelle qui s'affirme heureusement dans notre monde, du moins en principe. Ceux qui travaillent à éduquer les nouvelles générations dans la conviction que tout homme est notre frère construisent à partir des fondations mêmes l'édifice de la paix. Ceux qui introduisent dans l'opinion publique le sentiment d'une fraternité humaine sans frontière préparent au monde des jours meilleurs. Ceux qui conçoivent la protection des intérêts politiques sans la poussée de la haine ou de la lutte entre les hommes, comme une nécessité dialectique et organique de la vie sociale, ouvrent la société humaine à un progrès toujours actif du bien commun. Ceux qui contribuent à découvrir en tout homme, par delà les caractéristiques somatiques, ethniques, raciaux, l'existence d'un être égal à soi, transforment la terre, d'épicentre de divisions, d'antagonismes, d'embûches et de vengeances, en un lieu de travail organisé sur la base d'une collaboration civilisée. En effet, là où la fraternité entre les hommes est fondamentalement méconnue, c'est la paix qui est ruinée en sa base même. Car, la paix est, au contraire, le miroir de l'humanité véritable, authentique, moderne, victorieuse de toute autodétérioration anachronique. La paix est la grande idée célébrant l'amour entre les hommes qui se découvrent frères et se décident à vivre tels.
Voici donc quel est notre message pour l'année 1971. Il fait écho, voix nouvelle née de la conscience civilisée, à la Déclaration des Droits de l'Homme: «Tous les hommes naissent libres et égaux en dignité et en droits; ils sont doués de raison et de conscience et doivent se comporter les uns envers les autres comme des frères». A ce sommet est arrivée la doctrine de la civilisation. Ne retournons pas en arrière. Ne perdons pas les trésors de cette conquête axiomatique. Donnons plutôt une application, logique et courageuse, à cette formule, ligne d'arrivée du progrès humain: «tout homme est mon frère». La paix, en essence et en devenir, c'est cela. Et cela vaut pour tous.
Cela vaut, frères dans la foi au Christ, tout spécialement pour nous. A la sagesse humaine qui, en un effort immense, est arrivée à une si haute et si difficile conclusion, nous pouvons, nous, croyants, fournir un soutien indispensable. Celui, avant tout, de la certitude (car des doutes de tout genre peuvent la guetter, l'affaiblir, l'annuler). Notre certitude en la parole divine de notre maître, le Christ, gravée dans son Evangile: «Vous êtes tous frères» (Mt 23 , 8). Nous pouvons aussi offrir le réconfort d'une possibilité d'application (dans la vie pratique, en effet, comme il est difficile de se comporter tout à fait fraternellement envers tout homme!); nous le pouvons grâce au recours, comme à une règle pratique et normale d'action, à un autre enseignement, fondamental, du Christ: «Ainsi, tout ce que vous désirez que les autres fassent pour vous, faîtes-le vous-mêmes pour eux: voilà la loi et les prophètes» (Mt 7, 12). Philosophes et saints, comme ils ont médité sur cette maxime qui insère l'universalité de la loi de fraternité dans l'action singulière et concrète de la moralité sociale! C'est encore nous, enfin, qui sommes en mesure de fournir l'argument suprême: celui de la Paternité divine, commune à tous les hommes, proclamée à tous les croyants. Une
véritable fraternité, entre les hommes, pour être authentique et contraignante, suppose et exige une Paternité transcendante et pleine d'amour métaphysique, de charité surnaturelle. Nous pouvons, quant à nous, enseigner la fraternité humaine, c'est-à-dire la paix, en enseignant à reconnaître, à aimer, à invoquer Notre Père qui est aux cieux. Nous savons, nous, que nous sera barré l'accès à l'autel de Dieu si nous n'avons, d'abord, nous-mêmes enlevé l'obstacle à la réconciliation avec l'homme-frère (Mt 5, 23 passim; 6, 14-15). Et nous savons que, si nous devenons des promoteurs de paix, alors nous pourrons être appelés fils de Dieu, et nous serons parmi ceux que l'Evangile proclame bienheureux (Mt 5, 9).
Quelle force, quelle fécondité, quelle confiance la religion chrétienne confère à l'équation de fraternité et de paix! Et quelle joie pour nous de rencontrer, à la coïncidence des termes de ce binôme, le carrefour des sentiers de notre foi croisant les chemins des espérances de l'humanité et des civilisations.
14 Novembre 1970.
PAULUS PP. VI
(1) Cf. VIRGILE, IVème Bucolique, 2: «magnus ab integro saeclorum ordo».
(2) «... en acceptant la primauté de valeurs matérielles, nous rendons la guerre inévitable ...». ZUNDEL, Le poème de la sainte liturgie, p. 76.
(3) « ... il est peu de choses qui corrompent autant un peuple que l'habitude de la haine ». MANZONI, Morale catholique, I, VII.
(4) A propos des maux de la guerre, cf. ST AUGUSTIN, De Civitate Dei, 1. XIX, c. 7: «ceux qui les supportent et y pensent sans nulle angoisse spirituelle, très misérablement se croient-ils satisfaits, car ils ont perdu jusqu'au sens de l'humain: et humanum perdidit sensum».
(5) Cf. Som. Théol., II-IIae, 29, 3.
MESSAGE
DE SA SAINTETÉ LE PAPE PAUL VI
POUR LA CÉLÉBRATION DE LA
«JOURNÉE DE LA PAIX»
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JANVIER 1970
CITOYENS DU MONDE,
Vous qui vous éveillez
à l'aube de cette nouvelle année 1970,
pensez un instant:
où mène le chemin de l'humanité?
Un regard d'ensemble est aujourd'hui possible,
un regard prophétique.
L'humanité est en marche, c'est-à-dire qu'elle tend vers une maîtrise toujours plus grande du monde: la pensée, l'étude, la science la guident vers cette conquête; le travail, l'outil, la technique accomplissent la conquête merveilleuse. Et à quoi sert-elle, cette conquête? A vivre mieux, à vivre plus intensément. L'humanité, limitée par le temps, cherche sa plénitude de vie, et elle l'obtient. Mais elle se rend compte que cette plénitude n'existerait pas si elle n'était universelle, si elle n'englobait tous les hommes. Et c'est pourquoi l'humanité cherche à étendre les bénéfices du progrès à tous les peuples; elle tend vers l'unité, vers la justice, vers un équilibre et une perfection que nous appelons la Paix.
Même lorsque les hommes travaillent contre la paix, l'humanité tend vers la paix. «Même les guerres se font en vue de la paix» (S. AUGUSTIN, De Civ. Dei, XIX, c. XII; PL 7, 637). La paix est la fin logique du monde présent; c'est le destin du progrès; c'est l'ordre final vers lequel tendent les grands efforts de la civilisation moderne (cf. Lumen Gentium, 36).
C'est pourquoi, aujourd'hui encore, le voeu de la Paix est le meilleur que Nous puissions formuler
pour le temps qui vient. Paix à vous, hommes de l'an 1970. Nous annonçons la Paix comme fruit principal de la vie consciente de l'homme, qui veut voir la perspective de son itinéraire prochain et futur. Une fois de plus, Nous annonçons la paix, parce qu'elle est en même temps, sous divers aspects, principe et fin du développement normal et progressif de la société humaine. Elle est le principe, c'est-à-dire la condition: de même qu'une voiture ne peut avoir un bon fonctionnement si tous ses organes ne correspondent pas au dessein selon lequel elle a été conçue, de même l'humanité ne peut se développer avec efficacité et harmonie si la paix ne lui confère pas son propre équilibre initial. La paix est l'idée qui préside au progrès humain; c'est la conception vraie et féconde d'où procèdent une vie meilleure et l'histoire logique de nous autres, hommes. C'est une fin, c'est-à-dire le couronnement de l'effort, souvent laborieux et douloureux, par lequel nous, hommes, nous cherchons à soumettre le monde extérieur à notre service, et à organiser notre société selon un ordre qui reflète justice et bien-être.
Nous insistons sur ce point: la paix est la vie réelle du cadre idéal du monde humain. Avec cette remarque cependant: elle n'est pas à proprement parler une position statique, qui peut s'acquérir une fois pour toutes; ce n'est pas une tranquillité immobile. Ce serait mal comprendre la célèbre définition augustienne, qui appelle la paix «la tranquillité de l'ordre» (De Civ. Dei, XIX, c. XIII; PL 7, 640), que d'avoir de l'ordre une conception abstraite, et que de ne pas savoir que l'ordre humain est un acte plus qu'un état; il dépend de la conscience et de la volonté de qui l'établit et en jouit, plus que des circonstances qui lui sont favorables; et tout en étant un ordre humain, il reste toujours perfectible, il est, par conséquent, en perpétuelle génération et évolution; c'est un mouvement toujours en progrès, comme l'équilibre du vol doit être à chaque instant soutenu par une force de propulsion.
Pourquoi disons-Nous cela? Parce que nos paroles s'adressent spécialement aux esprits jeunes. Quand Nous parlons de paix, amis, nous ne vous proposons pas un immobilisme paralysant et égoïste. On ne jouit pas de la paix; on la crée. La paix n'est pas un niveau désormais atteint; c'est un niveau supérieur auquel toujours doivent aspirer tous et chacun. Ce n'est pas une idéologie soporifique; c'est une conception déontologique, qui nous rend tous responsables du bien commun et nous oblige à offrir chacun de nos efforts pour sa cause: la vraie cause de l'humanité.
Celui qui voudra se pénétrer l'esprit de cette conviction découvrira beaucoup de choses. Il découvrira qu'il faut surtout réformer les idées qui guident le monde. Il découvrira que toutes ces idées-forces sont au moins partiellement fausses, parce qu'elles sont particulières, étroites, égoïstes. Il découvrir a que, au fond, une seule idée est vraie et bonne: celle de l'amour universel, c'est-à-dire celle de la paix. Et il découvrira combien cette idée est à la fois très simple et très difficile; très simple en elle-même: l'homme est fait pour l'amour, il est fait pour la paix; très difficile: comment peut-on aimer? comment peut-on élever l'amour à la dignité de principe universel? comment l'amour peut-il trouver place dans la mentalité de l'homme moderne, toute imprégnée de luttes, d'égoïsme et de haine? Qui peut dire qu'il possède l'amour en son coeur? l'amour pour l'humanité entière? l'amour pour l'humanité en puissance, l'humanité de demain, l'humanité du progrès, l'humanité authentique, qui ne peut être telle si elle n'est pas unie, non pas par la force ou un calcul intéressé, égoïste et trompeur, mais par une concorde de fraternité et d'amour.
Ce disciple de la grande idée de la paix découvrira alors qu'il faut aujourd'hui, tout de suite, une éducation idéologique nouvelle, l'éducation à la paix. Oui, la paix commence au plus profond des coeurs. Il faut d'abord la connaître, la reconnaître, la vouloir, l'aimer, cette paix; ensuite nous l'exprimerons, et nous l'imprimerons dans les moeurs rénovées de l'humanité, dans sa philosophie, dans sa sociologie, dans sa politique.
Rendons-nous compte, hommes nos frères, de la grandeur de cette vue d'avenir; et ayons le courage d'affronter le premier programme: nous éduquer à la paix.
Nous sommes bien conscient de l'apparent paradoxe de ce programme, qui semble s'établir hors de la réalité, hors de toute réalité instinctive, philosophique, sociale, historique... La loi, c'est la lutte. Comme la lutte est la force du succès, et même: la lutte est la justice. Loi inexorable, qui renaît à chaque étape du progrès humain; même aujourd'hui, après les effroyables expériences des dernières guerres, c'est la lutte et non la paix qui s'impose. Il n'est pas jusqu'à la violence qui ne retrouve ses adeptes et ses flatteurs. La révolution donne nom et prestige à toute revendication de la justice, à tout renouvellement du progrès. C'est fatal: seule la force ouvre la voie aux destins humains. Hommes frères, c'est là la grande difficulté qu'il faut considérer et résoudre. Que la lutte puisse être nécessaire, qu'elle puisse être l'arme de la justice, qu'elle puisse s'élever jusqu'à être un devoir magnanime et héroïque, Nous ne le nions pas. Que la lutte puisse être suivie de succès, personne ne le conteste. Mais Nous disons qu'elle ne peut constituer l'idée-lumière dont l'humanité a besoin. Nous disons qu'il est temps pour la civilisation de se laisser inspirer par une autre conception que celle de la lutte, de la violence, de la guerre, de la vexation, pour faire avancer le monde vers une justice vraie et commune à tous. Nous disons que la paix n'est pas lâcheté, ce n'est pas une vile faiblesse; la paix doit graduellement, mais tout de suite si possible, substituer la force morale à la force brutale; elle doit substituer la raison, la parole, la grandeur morale à l'efficacité fatale et trop souvent trompeuse des armes et des moyens violents, et de la puissance matérielle et économique. La paix, c'est l'homme qui a cessé d'être loup pour l'autre homme, c'est l'homme dans son invincible puissance morale. C'est cette dernière qui doit prévaloir dans le monde.
Et elle prévaut. Nous saluons avec enthousiasme les efforts de l'homme moderne pour affermir dans le monde et l'histoire actuelle la paix comme méthode, comme institution internationale, comme négociation loyale, comme autodiscipline dans les querelles territoriales et sociales, comme une question supérieure au prestige des représailles et de la vengeance. Des questions importantes pour la victoire de la paix sont déjà sur le tapis: le désarmement tout d'abord, la limitation des armes nucléaires, l'hypothèse du recours à l'arbitrage, la substitution de la collaboration à la concurrence, la coexistence pacifique dans la diversité des idéologies et des régimes, l'espoir qu'une part des dépenses militaires sera destinée à secourir les peuples en voie de développement. C'est ainsi que .Nous reconnaissons cornme une contribution à la paix le fait que l'on déplore désormais partout le terrorisme, la torture des prisonniers, les répressions vindicatives sur des populations innocentes, les camps de concentration des détenus civil.s, l'exécution d'otages, etc. La conscience du monde ne tollère plus de semblables délits qui font retomber en déshonneur sur ceux qui les accomplissent leur féroce inhumanité.
Il ne Nous appartient pas de juger les différends qui opposent actuellement les nations, les races, les tribus, les classes sociales. Mais c'est notre mission de lancer parmi les hommes en lutte les uns avec les autres le mot «Paix». C'est notre mission de rappeler aux hommes qu'ils sont frères. C'est notre mission d'apprendre aux hommes à s'aimer, à se réconcilier, à s'éduquer à la paix. C'est pourquoi Nous exprimons notre approbation, notre encouragement, notre espoir à tous ceux qui se font les promoteurs de cette pédagogie de la paix. Nous invitons aussi, pour cette année, les personnes et les collectivités responsables, les organes de l'opinion publique, les hommes politiques, les maîtres, les artistes et spécialement la jeunesse à marcher résolument dans cette voie de la civilisation vraie et universelle. Il faut arriver à la célébration effective de la prophétie biblique: la justice et la paix se sont rencontrées et se sont embrassées.
Et pour vous, Frères et Fils dans la même foi au Christ, Nous ajoutons un mot sur le devoir qui nous incombe, comme Nous le disions, d'apprendre aux hommes à s'aimer, à se réconcilier, à se pardonner mutuellement. Nous avons sur ce point l'enseignement précis du Seigneur Jésus; nous avons son exemple, nous avons l'engagement qu'il recueille sur nos lèvres quand nous récitons le Notre Père et que nous disons les paroles bien connues : « Pardonne-nous nos offenses comme nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensés ». Ce « comme » est terrible: il établit une équation qui, si elle se réalise, assure notre réussite dans l'économie du salut; mais qui, si elle ne se réalise pas, peut être notre condamnation (cf. Mt 18, 21-35).
Prêcher l'Evangile du pardon peut paraître absurde à une politique purement humaine, parce que dans l'économie naturelle la justice accorde rarement ce pardon. Mais dans l'économie chrétienne, c'est-à-dire surhumaine, ce n'est pas absurde. C'est difficile, mais non absurde. Comment se terminent les conflits dans le monde séculier? A quelle paix aboutissent-ils? Dans la dialectique insidieuse et furieuse de cette histoire qu'est la nôtre d'hommes pleins de passions, d'orgueil, de rancoeurs, la paix qui met fin à un conflit est d'habitude une domination, une oppression, un joug; le parti le plus faible, le parti vaincu les subit et les tolère par force, mais c'est souvent dans l'attente d'une revanche future; il accepte l'accord convenu, mais cet accord cache l'hypocrisie de coeurs encore ennemis. Il manque à cette paix, trop souvent feinte et instable, la complète solution du conflit, c'est-à-dire le pardon, le renoncement du vainqueur à ces avantages acquis qui humilient le vaincu et le rendent inexorablement malheureux; il manque au vaincu la force d'âme que donne la réconciliation. Une paix sans clémence, peut-elle s'appeler encore paix? Une paix imprégnée d'esprit de vengeance, peut-elle encore être une vraie paix? De part et d'autre il faut faire appel à cette justice supérieure qu'est le pardon, qui efface les insolubles questions de prestige et rend à nouveau possible l'amitié.
Dure leçon! Mais n'est-elle pas magnifique? N'est-elle pas actuelle? N'est-elle pas chrétienne?
Nous avons à nous former les premiers à cette école supérieure de la Paix, o Frères et Fils chrétiens. Relisons le discours sur la Montagne (cf. Mt 5, 21-26; 38-48; 6, 12, 14-15). Et puis, par l'exemple et la parole, veillons à en donner l'annonce au monde.
Avec notre Bénédiction Apostolique.
30 Novembre 1969.
PAULUS PP. VI
MESSAGE
DE SA SAINTETÉ LE PAPE PAUL VI
POUR LA CÉLÉBRATION DE LA
«JOURNÉE DE LA PAIX»
I
er
JANVIER 1969
A tous les hommes de bonne volonté, à tous les responsables du cours de l'histoire d'aujourd'hui et de demain,
et donc à ceux qui guident la politique, l'opinion publique, l'orientation sociale, la culture, l'école,
à toute la jeunesse qui se dresse dans l'anxieux désir d'un renouveau mondial,
d'une voix humble et libre, qui vient du désert de tout intérêt terrestre,
nous annonçons encore l'implorante et solennelle parole: Paix.
La Paix est aujourd'hui intrinsèquement liée à la reconnaissance idéale et à l'instauration effective des Droits de l'Homme. A ces droits fondamentaux correspond un devoir fondamental, qui est précisément la Paix.
La Paix est un devoir.
Tout ce qui se dit et s'écrit dans le monde contemporain sur le développement des relations internationales, sur l'interdépendance des intérêts des Peuples, sur l'accès des nouveaux Etats à la liberté et à l'indépendance, sur les efforts de la civilisation pour s'acheminer vers une organisation juridique unitaire et mondiale, sur les dangers d'incalculables catastrophes dans l'éventualité de nouveaux conflits armés, sur la psychologie de l'homme moderne désireux de prospérité paisible et de rapports humains universels, sur le progrès de l'oecuménisme et du respect réciproque des libertés personnelles et sociales: tout cela nous persuade que la Paix est un bien suprême de la vie de l'homme sur la terre, un intérêt de premier ordre, une aspiration commune, un idéal digne de l'humanité maîtresse d'elle-même et du monde, une nécessité pour maintenir les conquêtes obtenues et pour en obtenir d'autres, une loi fondamentale pour la circulation de la pensée, de la culture, de l'économie, de l'art, une exigence qu'il n'est plus possible de supprimer de la vision des destins humains. Car la Paix, c'est la sécurité, la Paix, c'est l'ordre. Nous voulons dire un ordre juste et dynamique, à construire continuellement. Sans la Paix, pas de confiance; sans la confiance, pas de progrès. Une confiance, dirons-Nous, enracinée dans la justice et dans la loyauté. Ce n'est que dans un climat de Paix que le droit s'affirme, que la justice progresse, que la liberté respire. Si tel est le sens de la Paix, si telle est la valeur de la Paix, la Paix est un devoir.
C'est le devoir de l'histoire présente. Quiconque sait réfléchir sur les enseignements que l'histoire passée nous donne, conclut aussitôt pour déclarer absurde le retour aux guerres, aux luttes, aux massacres, aux ruines engendrées par la psychologie des armes et des forces s'opposant jusqu'à entraîner la mort d'hommes, citoyens de la terre, patrie commune de notre vie dans le temps. Quiconque possède le sens de l'homme ne peut pas ne pas être un artisan de Paix. Quiconque réfléchit sur les causes des conflits entre les hommes doit reconnaître qu'elles dénoncent des carences de l'âme humaine et non d'authentiques vertus de grandeur morale. La nécessité de la guerre ne pouvait se justifier que dans des conditions exceptionnelles et déplorables de fait et de droit, qui ne devraient plus jamais se vérifier dans la société mondiale moderne. C'est la raison, et non la force, qui doit décider du sort des peuples. C'est l'entente, c'est la négociation, c'est l'arbitrage, et non l'outrage, le sang et l'esclavage, qui doivent s'interposer dans les difficiles rapports entre les hommes. Et ce n'est pas même une trève précaire, un équilibre instable, une terreur de représailles et de vengeance, un heureux coup de force, une violence couronnée de succès, qui peuvent être des garanties d'une
Paix digne de ce nom. La Paix, il faut la vouloir. La Paix, il faut l'aimer. La Paix, il faut la réaliser. Elle doit être un résultat moral; elle dôit jaillir d'esprits libres et généreux. Elle peut sembler un rêve: un rêve qui devient réalité, en vertu d'une conception humaine nouvelle et supérieure.
Un rêve, disons-Nous, si l'on considère l'expérience de ces dernières années et la récente apparition de courants troubles, porteurs de mauvais desseins: sur la contestation radicale et anarchique, sur la violence légitime et nécessaire dans tous les cas, sur la politique de puissance et de domination, sur la course aux armements et sur la confiance dans les méthodes de ruse et de tromperie, sur le caractère inéluctable des épreuves de force etc... Un rêve: car tout cela semble étouffer l'espoir d'un ordre pacifique dans le monde. Mais cet espoir demeure, car il doit demeurer. Il est la lumière du progrès et de la civilisation. Le monde ne peut renoncer à son rêve de Paix universelle. C'est justement parce que la Paix est toujours en devenir, parce qu'elle est toujours incomplète, toujours fragile, toujours menacée, c'est parce qu'elle est toujours difficile que Nous la proclamons. Comme un devoir. Un devoir inéluctable. Un devoir pour ceux qui sont responsables du sort des Peuples. Un devoir pour tout citoyen du monde: car tous doivent aimer la Paix; tous doivent concourir à former cette mentalité publique, cette conscience commune qui la rend désirable et possible. La Paix doit être d'abord dans les âmes, pour pouvoir être ensuite dans les événements.
Oui, la Paix est un devoir universel et perpétuel. Pour rappeler cet axiome de la civilisation moderne, Nous invitons le monde à célébrer encore, en l'année qui vient 1969, la «Journée de la Paix» le ler janvier. C'est un souhait, c'est une espérance, c'est un engagement; les premiers rayons du soleil de l'an nouveau doivent répandre sur la terre la lumière de la Paix.
Nous osons espérer qu'entre tous ce seront les Jeunes qui saisiront cette invitation comme un rappel capable d'interpréter ce qu'il y a de nouveau, ce qu'il y a de vivant, ce qu'il y a de grand dans l'agitation de leurs âmes irritées; car la Paix exige la révision des abus et coïncide avec la cause de la justice.
Cette année, d'ailleurs, une circonstance vient favoriser pour tous Notre proposition: on vient de célébrer le vingtième anniversaire de la proclamation des Droits de l'Homme. C'est là un événement qui concerne tous les hommes: personnes, familles, groupes, associations, Nations. Cet événement, personne ne doit l'oublier, personne ne doit le négliger; car il appelle de nouveau tout le monde à la reconnaissance fondamentale d'un droit de cité digne et total pour chaque homme sur la terre. Et de cette reconnaissance naît le titre premier à la Paix, celui qu'évoque le thème de la Journée mondiale de la Paix, qui s'énonce précisément ainsi: «la promotion des Droits de l'Homme, chemin vers la Paix». Pour que soit garanti à l'homme le droit à la vie, à la liberté, à l'égalité, à la culture, à la jouissance des biens de la civilisation, à la dignité personnelle et sociale, il faut la Paix; là où celle-ci perd son équilibre et son efficacité, les Droits de l'Homme deviennent précaires et sont compromis; là où il n'y a pas de Paix, le droit perd son visage humain. Là où il n'y a pas respect, défense, promotion des Droits de l'Homme, là où ses inaliénables libertés sont opprimées par la violence ou par la ruse, là où sa personnalité est ignorée ou dégradée, là où s'exercent la discrimination, l'esclavage, l'intolérance, il ne peut y avoir de vraie Paix. Car la Paix et le Droit sont mutuellement cause et effet l'un de l'autre: la Paix favorise le Droit, et à son tour le Droit favorise la Paix.
Nous voulons espérer que ces raisons seront reconnues par toute personne, par tout groupe de personnes, par toute Nation, et que l'importance supérieure de la cause de la Paix en multipliera la réflexion et en promouvra l'application. Paix et Droits de l'Homme: voilà l'objet des pensées avec lesquelles Nous voudrions que les hommes inaugurent l'année qui vient. Notre invitation es t sincère et ne cache aucune autre fin que le bien de l'humanité. Notre voix est faible, mais claire; c'est celle d'un ami, qui voudrait être écouté non pas tant à cause de celui qui parle qu'à cause de ce qu'il dit. C'est au monde que Notre voix s'adresse, au monde de la pensée, au monde du pouvoir, au monde qui grandit, au monde qui travaille, au monde qui souffre, au monde qui attend. Oh! que cette voix ne se perde pas! La Paix est un devoir!
Ce message ne peut manquer de la force qui lui vient de l'Evangile, de l'Evangile du Christ, dont Nous sommes le ministre.
Comme l'Evangile, c'est au monde entier qu'il s'adresse cette fois encore.
Mais c'est plus directement à vous, Vénérables Frères dans l'Episcopat, et à vous, très chers Fils et Fidèles de l'Eglise catholique, que Nous renouvelons l'invitation à célébrer la «Journée de la Paix»: l'invitation devient un précepte, et ce précepte ne vient pas de Nous, mais du Seigneur, qui nous veut artisans convaincus et diligents de la Paix, comme condition pour être comptés parmi les bienheureux honorés du nom de fils de Dieu (Mt. 5, 9). C'est à vous que s'adresse Notre voix: elle devient un cri, car pour nous, croyants, la Paix prend une signification encore plus profonde et plus mystérieuse; pour nous, elle acquiert valeur de plénitude spirituelle et de salut personnel, en même temps que collectif et social; pour nous, la Paix terrestre et temporelle est le reflet et le prélude de la Paix céleste et éternelle.
La Paix, pour nous chrétiens, n'est pas seulement un équilibre extérieur, un ordre juridique, un ensemble de rapports publics disciplinés; pour nous la Paix est avant tout le résultat de la réalisation du dessein de sagesse et d'amour par lequel Dieu a voulu instaurer des relations surnaturelles avec l'humanité. La Paix est le premier effet de cette nouvelle économie divine que nous appelons la grâce; «grâce et paix», répète l'Apôtre; c'est un don de Dieu, qui engendre un style de vie chrétienne; c'est une phase messianique qui projette sa lumière et son espérance même sur la cité temporelle, et qui renforce par ses motifs les plus élevés ceux sur lesquels cette cité fonde sa propre Paix. A la dignité de citoyens du monde, la Paix du Christ ajoute celle de fils du Père céleste; à l'égalité naturelle des hommes elle ajoute celle de la fraternité chrétienne; dans les disputes humaines qui toujours compromettent et violent la Paix, la Paix du Christ ôte leur force aux prétextes et conteste les motifs en montrant les avantages d'un ordre moral, idéal et supérieur, et elle révèle la prodigieuse vertu religieuse et civile du pardon généreux; à l'insuffisance de l'activité humaine pour produire une Paix solide et stable, celle du Christ prête le concours de son inépuisable optimisme; au mirage trompeur de la politique du prestige orgueilleux et de l'intérêt matériel, la Paix du Christ suggère la politique de la charité; à la justice trop souvent inapte et intolérante, qui soutient ses exigences par la fureur des armes, la Paix du Christ infuse l'énergie invincible du droit qui dérive des raisons profondes de la nature humaine et du destin transcendant de l'homme. La Paix du Christ n'est pas la peur de la force et de la résistance, elle qui tire son esprit du sacrifice rédempteur; et elle n'est pas lâcheté qui transige avec les malheurs et les déficiences des hommes sans fortune et sans défense, car elle a l'intelligence de la douleur et des besoins humains, et elle sait trouver amour et don pour les petits, pour les pauvres, pour les faibles, pour les déshérités, pour les souffrants, pour les humiliés, pour les vaincus. C'est dire que la Paix du Christ a, plus que toute autre formule humanitaire, le souci des Droits de l'Homme.
Voilà, Frères et Fils, ce que Nous voudrions vous voir rappeler et annoncer en cette «Journée de la Paix», sous le signe de laquelle s'ouvre l'année nouvelle, au nom du Christ, Roi de la Paix et défenseur de tout droit humain authentique. Qu'il en soit ainsi, avec Notre Bénédiction Apostolique.
Du Vatican, le 8 Décembre 1968.
PAULUS PP. VI