Catéchèse sur la vieillesse - 2. La longévité : symbole et opportunité
Chers frères et sœurs, bonjour !
Dans le récit biblique des généalogies des ancêtres, on est immédiatement frappé par leur énorme longévité : on parle de siècles ! Quand commence-t-elle ici, la vieillesse ? L’on se demande. Et quelle est la signification du fait que ces patriarches vivent si longtemps après avoir engendré leurs enfants ? Pères et fils vivent ensemble, pendant des siècles ! Cette cadence séculaire du temps, racontée dans un style rituel, donne au rapport entre longévité et généalogie une signification symbolique forte, très forte.
C'est comme si la transmission de la vie humaine, si nouvelle dans l'univers créé, exigeait une initiation lente et prolongée. Tout est nouveau, au début de l'histoire d'une créature qui est esprit et vie, conscience et liberté, sensibilité et responsabilité. La vie nouvelle - la vie humaine -, plongée dans la tension entre son origine "à l'image et à la ressemblance" de Dieu et la fragilité de sa condition mortelle, représente une nouveauté à découvrir. Elle nécessite un long temps d'initiation, où le soutien mutuel entre les générations est indispensable, afin de décrypter les expériences et d'affronter les énigmes de la vie. Pendant cette longue période, lentement se cultive aussi la qualité spirituelle de l'homme.
D'une certaine manière, chaque passage d’étape dans l'histoire humaine nous offre à nouveau ce sentiment : c'est comme si nous devions calmement recommencer à zéro avec nos questions sur le sens de la vie, lorsque le scénario de la condition humaine semble rempli de nouvelles expériences et d’interrogations inédites. Il est certain que l'accumulation de la mémoire culturelle augmente la familiarité nécessaire pour faire face à de passages nouveaux. Les temps de transmission sont réduits, mais les temps d'assimilation demandent toujours de la patience. L’excès de rapidité qui obsède désormais toutes les étapes de notre vie, rend toute expérience superficielle et moins « nourrissante ». Les jeunes sont les victimes inconscientes de cette division entre le temps de l'horloge, qui veut être brûlé, et le temps de la vie, qui nécessite un "levage" approprié. Une longue vie permet de faire l’expérience de ces temps longs, et les dommages de la précipitation.
La vieillesse impose certes des rythmes plus lents : mais ce ne sont pas seulement des temps d'inertie. La mesure de ces rythmes ouvre, en effet, pour tous, des espaces de sens de la vie inconnus de l'obsession de la vitesse. Perdre le contact avec les rythmes lents de la vieillesse ferme ces espaces pour tous. C'est dans ce contexte que j'ai voulu instituer la Journée des grands-parents le dernier dimanche de juillet. L'alliance entre les deux générations extrêmes de la vie - les enfants et les personnes âgées - aide également les deux autres - les jeunes et les adultes - à se lier les uns aux autres pour rendre l'existence de chacun plus riche en humanité. Le dialogue est nécessaire entre les générations : s'il n'y a pas de dialogue entre jeunes et vieux, entre adultes, s'il n'y a pas de dialogue, chaque génération reste isolée et ne peut pas transmettre le message. Pensez-y : un jeune qui n'est pas lié à ses racines, qui sont ses grands-parents, ne reçoit pas la force, comme l'arbre, la force des racines et grandit mal, grandit malade, grandit sans références. C'est pourquoi il est nécessaire rechercher, comme un besoin humain, le dialogue entre les générations. Et ce dialogue est important justement entre grands-parents et petits-enfants, qui sont les deux extrêmes.
Imaginons une ville dans laquelle la convivence des divers âges fasse partie intégrante de la conception globale de l’habitat. Pensons à la construction de relations affectueuses entre la vieillesse et la jeunesse qui rayonnent sur le style général des relations. Le chevauchement des générations deviendrait une source d'énergie pour un humanisme réellement visible et vivable. La ville moderne a tendance à être hostile aux personnes âgées (et ce n’est pas un hasard si elle l’est également aux enfants). Cette société habitée par l’esprit de rejet : elle rejette beaucoup d'enfants non désirés et elle rejette les vieux : elle les rejette, ils ne servent à rien, à la maison de retraite, la maison pour les vieux, là .... L’excès de vitesse nous met dans une centrifugeuse qui nous emporte comme des confettis. Nous perdons complètement la vue d’ensemble de la situation. Chacun s'accroche à son petit morceau, flottant sur les flux de la ville marchande, où les rythmes lents sont des pertes et la vitesse de l'argent. La vitesse excessive pulvérise la vie, elle ne la rend pas plus intense. Et la sagesse exige de perdre du temps. Quand tu rentres à la maison et que tu vois ton fils, ta fille, tu "perds du temps", mais dans cette conversation, qui est fondamentale pour la société, "perdre du temps" avec les enfants ; et quand tu rentres à la maison et qu'il y a le grand-père et la grand-mère qui peut-être ne raisonne pas bien ou, je ne sais pas, a perdu un peu la capacité de parler, et que tu es avec lui ou elle, tu " perds du temps ", mais cette manière de "perdre du temps" renforce la famille humaine. Il faut passer du temps, du temps qui n'est pas rétribué, avec les enfants et avec les personnes âgées, car ils nous donnent une autre capacité de voir la vie.
La pandémie dans laquelle nous sommes encore contraints de vivre a imposé - très douloureusement, malheureusement - un coup d'arrêt au culte obtus de la vitesse. Et dans cette période, les grands-parents ont fait office de barrière à la "déshydratation" affective des plus jeunes. L'alliance visible des générations, qui harmonise les temps et les rythmes, nous redonne l'espoir de ne pas vivre en vain. Et elle redonne à chacun de nous l'amour de sa vie vulnérable, barrant la route à l'obsession de la vitesse, qui tout simplement la consume. Le mot clé ici est - à chacun d'entre vous, je demande : sais-tu perdre du temps, ou es-tu toujours pressé par la vitesse ? "Non, je suis pressé, je ne peux pas..." ? Sais-tu perdre du temps avec les grands-parents, avec les personnes âgées ? Sais-tu perdre du temps jouant avec tes enfants, avec les enfants ? C'est la pierre de touche. Pensez-y un peu. Et cela redonne à chacun l'amour pour notre vie vulnérable, sauf - comme je l'ai dit - la voie de l'obsession de la vitesse, qui tout simplement la consume. Les rythmes de la vieillesse sont une ressource indispensable pour saisir le sens d'une vie marquée par le temps. Les personnes âgées ont leurs propres rythmes, mais ce sont des rythmes qui nous aident. Grâce à cette médiation, la destination de la vie à la rencontre avec Dieu devient plus crédible : un dessein qui est caché dans la création de l'être humain "à son image et à sa ressemblance" et qui est scellé dans le Fils de Dieu fait homme.
Aujourd'hui, la longévité de la vie humaine est plus grande. Cela nous donne l'occasion d'accroître l'alliance entre toutes les étapes de la vie. Beaucoup de longévité, mais nous devons faire plus d'alliance. Et même que l’alliance nous aide à grandir et aussi avec le sens de la vie dans sa totalité. Le sens de la vie n'est pas seulement à l'âge adulte, on pense de 25 à 60 ans : non. Le sens de la vie est entier, de la naissance à la mort, et tu devrais être capable d'interagir avec tout le monde, voire d'avoir des liens affectifs avec tout le monde, ainsi ta maturité sera plus riche, plus forte. Et aussi nous est offerte cette signification de la vie, qui est tout. Que l'Esprit nous donne l'intelligence et la force de cette réforme : une réforme est urgente. L'arrogance du temps de l'horloge doit être convertie en la beauté des rythmes de la vie. C'est la réforme que nous devons faire dans nos cœurs, dans la famille et dans la société. Je répète : réformer quoi ? Que l'arrogance du temps de l'horloge soit convertie en la beauté des rythmes de la vie. Convertir l'arrogance du temps, qui nous presse toujours, aux vrais rythmes de la vie. L'alliance des générations est indispensable. Dans une société où les vieux ne parlent pas aux jeunes, les jeunes ne parlent pas avec les vieux, les adultes ne parlent ni aux vieux ni aux jeunes, c'est une société stérile, sans avenir, une société qui ne regarde pas vers l'horizon mais qui se regarde elle-même. Et devient isolée. Que Dieu nous aide à trouver la bonne musique pour cette harmonisation des différents âges : les jeunes, les vieux, les adultes, tous ensemble : une belle symphonie de dialogue.
Catéchèse sur la vieillesse - 3. La vieillesse, une ressource pour une jeunesse insouciante
Chers frères et sœurs, bonjour !
Le récit biblique - dans le langage symbolique de l'époque où il fut écrit - nous dit une chose impressionnante : Dieu fut à tel point affligé face à la méchanceté généralisée des hommes, devenue un style normal de vie, qu'il pensa avoir fait erreur en les créant et décida de les éliminer. Une solution radicale. Il pourrait même avoir une tournure paradoxale de miséricorde. Plus d'humains, plus d'histoire, plus de jugement, plus de condamnation. Et de nombreuses victimes prédestinées de la corruption, de la violence et de l'injustice seraient épargnées pour toujours.
Ne nous arrive-t-il pas aussi à nous, - accablés par le sentiment d'impuissance face au mal ou démoralisés par les "prophètes de malheur"- de penser qu'il aurait mieux valu n’être pas né ? Devons-nous accorder du crédit à certaines théories récentes qui dénoncent l'espèce humaine comme un préjudice évolutif pour la vie sur notre planète ? Tout est négatif, non ?
En fait, nous sommes sous pression, exposés à des sollicitations opposées qui nous déconcertent. D'un côté, nous avons l'optimisme d’une jeunesse éternelle, enflammé par les extraordinaires progrès de la technique, qui nous dépeint un avenir rempli de machines plus efficaces et plus intelligentes que nous, qui soigneront nos maux et imagineront pour nous les meilleures solutions pour ne pas mourir- le monde des robots ... D'autre part, notre imagination semble toujours plus focalisée sur la représentation d'une catastrophe finale qui nous fera disparaître. Ce qui se passe avec une éventuelle guerre atomique. Le "jour d'après" - s'il y a encore des jours et des humains - l’on devra recommencer à zéro. Détruire tout pour repartir de zéro. Je ne veux pas banaliser le thème du progrès, naturellement. Mais il semble que le symbole du déluge gagne du terrain dans notre inconscient. La pandémie actuelle, après tout, fait peser une hypothèque non négligeable sur notre représentation insouciante des choses qui comptent, pour la vie et son destin.
Dans le récit biblique, lorsqu'il s'agit de sauver de la corruption et du déluge la vie de la terre, Dieu confie la tâche à la fidélité du plus ancien de tous, le "juste" Noé. La vieillesse sauvera-t-elle le monde ? Je me demande... Dans quel sens ? Et comment la vieillesse va-t-elle sauver le monde ? Et quel est l'horizon ? La vie par-delà la mort ou seulement la survie jusqu'au déluge ?
Une parole de Jésus, évoquant "les jours de Noé", nous aide à approfondir le sens de la page biblique que nous venons d'entendre. Jésus, parlant des derniers temps, dit : "Comme cela s’est passé dans les jours de Noé, ainsi en sera-t-il dans les jours du Fils de l’homme (de Lui). On mangeait, on buvait, on prenait femme, on prenait mari, jusqu’au jour où Noé entra dans l’arche et où survint le déluge qui les fit tous périr.". (Lc 17, 26-27). En fait, manger et boire, prendre femme et mari, sont des choses très normales et ne semblent pas être des exemples de corruption. Où est la corruption ? Où était la corruption là-bas ? En réalité, Jésus souligne le fait que les êtres humains, lorsqu'ils se limitent à jouir de la vie, ils perdent jusqu’à la perception de la corruption, qui en avilit la dignité et en intoxique le sens. Quand se perd la perception de la corruption, et que la corruption devient une chose normale : tout a son prix, tout ! On achète, on le voit, des opinions, des actes de justice ... Ceci, dans le monde des affaires, dans le monde de nombreux métiers, est commun. Et ils vivent alors la corruption avec insouciance, comme si cela faisait partie de la normalité du bien-être humain. Quand tu vas faire quelque chose et que c'est lent, que le processus de réalisation est un peu lent, combien de fois entend-on dire : " Mais, si tu me donnes un pourboire, je vais accélérer ça ". Tant de fois. " Donne-moi quelque chose et moi je fais avancer ". Nous le savons tous très bien. Le monde de la corruption semble faire partie de la normalité de l'être humain. Et c'est mauvais, hein ? Ce matin, j'ai parlé avec un monsieur qui me disait de ce problème dans son terroir. Les biens de la vie sont consommés et savourés sans se soucier de la qualité spirituelle de la vie, sans se soucier de l'habitat de la maison commune. On exploite tout, sans se préoccuper de la mortification et du découragement dont beaucoup souffrent, ni du mal qui empoisonne la communauté. Tant que la vie normale peut être remplie de "bien-être", nous ne voulons pas penser à ce qui la rend vide de justice et d'amour. "Mais, je me sens bien ! Pourquoi dois-je penser aux problèmes, aux guerres, à la misère humaine, à toute cette pauvreté, à tout ce mal ? Non, je vais bien. Je ne me soucie pas des autres. C'est la pensée inconsciente qui nous conduit à vivre dans un état de corruption.
La corruption peut-elle devenir la normalité, je me le demande ? Frères et sœurs, malheureusement oui. On peut respirer l'air de la corruption comme on respire l’oxygène. Mais c'est normal ! "Si vous voulez que je fasse ça rapidement, combien vous me donnez ?". C'est normal ! C'est normal, mais c'est mauvais, ce n'est pas bon ! Et qu'est-ce qui ouvre la voie ? Une chose : l'insouciance qui ne se soucie que de soi-même : voici le passage qui ouvre la porte à la corruption qui engloutit la vie de tous. La corruption profite largement de cette insouciance pas bonne. Quand on ... tout va bien, je ne me soucie pas des autres : cette insouciance amollit nos défenses, émousse la conscience et nous rend - même involontairement - complices. Car la corruption ne fait pas toujours cavalier seul, une seule personne : elle a toujours des complices. Et ça s'étend toujours, ça s'élargit.
La vieillesse est bien placée pour saisir la supercherie de cette normalisation d'une vie obsédée par la jouissance et vide d'intériorité : une vie sans pensée, sans sacrifice, sans intériorité, sans beauté, sans vérité, sans justice, sans amour : Ceci est de la corruption, tout. La particulière sensibilité de nous autres, les personnes âgées, pour les marques d'attention, les pensées et les marques d'affection qui nous rendent humains, devrait redevenir une vocation pour beaucoup. Et ce sera un choix d'amour des personnes âgées envers les nouvelles générations. Il nous revient de donner l'alarme, l'alerte : "Attention, c'est de la corruption, ça ne te rapporte rien". La sagesse des anciens, on en a tant besoin aujourd'hui pour lutter contre la corruption. Les nouvelles générations attendent de nous, les personnes âgées, les vieux, une parole de prophétie, une parole qui ouvre des portes à de nouvelles perspectives hors de ce monde insouciant de la corruption, de l'habitude des choses corrompues. La bénédiction de Dieu choisit la vieillesse pour ce charisme si humain et humanisant. Quel est le sens de ma vieillesse ? Chacun de nous, les personnes âgées, peut se demander. Eh, ceci : d’être un prophète de la corruption et dire aux autres : "Arrêtez, je suis passé par là et ça ne mène nulle part ! Maintenant je vous raconte mon expérience". Nous, les anciens, devons être des prophètes contre la corruption, tout comme Noé a été le prophète contre la corruption de son époque, car il était le seul en qui Dieu avait confiance. Je vous demande à vous tous - et je me demande aussi à moi-même : mon cœur est-il ouvert pour être un prophète contre la corruption d'aujourd'hui ? C’est une chose laide, lorsque les personnes âgées n'ont pas mûri et que l'on devient vieux avec les mêmes habitudes corrompues que les jeunes. Pensons aux juges de Suzanne, par exemple : une vieillesse corrompue. Et nous, avec cet âge avancé, nous ne serions pas en mesure d'être des prophètes pour les jeunes générations.
Et Noé est l'exemple de cette vieillesse régénérative : elle n’est pas corrompue, elle est régénérative. Noé ne fait pas de prédications, il ne se plaint pas, il ne récrimine pas, mais il prend soin de l'avenir de la génération qui est en danger. Nous, les personnes âgées, nous devons prendre soin des jeunes, des enfants qui sont en danger. Il construit l'arche de l’accueil et y fait entrer hommes et animaux. En prenant soin de la vie, sous toutes ses formes, Noé accomplit le commandement de Dieu en répétant le geste tendre et généreux de la création, qui en réalité est la pensée même qui inspire le commandement de Dieu : une nouvelle bénédiction, une nouvelle création [il dit : génération] (cf. Gn 8,15-9,17). La vocation de Noé reste toujours d'actualité. Le saint patriarche doit encore intercéder pour nous. Et nous, femmes et hommes d'un certain âge - pour ne pas dire vieux, car certains s'en offusquent : d'un certain âge - n'oublions pas que nous avons la possibilité de la sagesse, de dire aux autres : "Regardez, ce chemin de corruption ne mène nulle part". Nous devons être comme le bon vin - le bon vin - qui, à la fin, quand il est vieux, peut donner un message bon et non mauvais.
Je lance aujourd'hui un appel à tous ceux qui ont "un certain âge", pour ne pas dire " vieux ". Faites attention : vous avez la responsabilité de dénoncer la corruption humaine dans laquelle nous vivons et dans laquelle se poursuit ce mode de vie du relativisme, totalement relatif, comme si tout était licite. Allons de l’avant. Le monde a besoin, tant besoin de jeunes gens forts, qui vont de l'avant, et de vieux sages. Demandons au Seigneur la grâce de la sagesse. Merci.
Catéchèse sur la vieillesse - 4. L'adieu et l'héritage : mémoire et témoignage
Chers frères et sœurs, bonjour !
Dans la Bible, le récit de la mort du vieux Moïse est précédé de son testament spirituel, appelé "Cantique de Moïse". Ce Cantique est avant tout une très belle confession de foi, et dit ainsi : « C’est le nom du Seigneur que j’invoque ; / à notre Dieu, reportez la grandeur. / Il est le Rocher : son œuvre est parfaite ; / tous ses chemins ne sont que justice. / Dieu de vérité, non pas de perfidie, il est juste, il est droit. » (Dt 32, 3-4). Mais c'est aussi la mémoire de l'histoire vécue avec Dieu, des aventures du peuple qui s’est formé à partir de la foi au Dieu d'Abraham, Isaac et Jacob. Ainsi, Moïse rappelle aussi les amertumes et les désillusions de Dieu lui-même, et il l’exprime avec ceci : Sa fidélité mise continuellement à l'épreuve par les infidélités de son peuple. Le Dieu fidèle et la réponse du peuple infidèle : comme si le peuple voulait mettre à l'épreuve la fidélité de Dieu. Et Lui reste toujours fidèle, proche de son peuple. C'est précisément le cœur du Cantique de Moïse : la fidélité de Dieu qui nous accompagne durant toute la vie.
Lorsque Moïse prononce cette confession de foi, il est au seuil de la terre promise, et aussi de la fin de sa vie. Il avait cent vingt ans, note le récit, « sa vue n’avait pas baissé » (Dt 34, 7). Cette capacité de voir, de voir réellement, même de voir symboliquement, comme le font les personnes âgées, qui savent voir les choses, le sens profond des choses. La vitalité de son regard est un don précieux : elle lui permet de transmettre l'héritage de sa longue expérience de vie et de foi, avec la lucidité nécessaire. Moïse voit l'histoire et retransmet l’histoire ; les vieillards voient l'histoire et retransmettent l'histoire.
Une vieillesse à laquelle est accordée cette lucidité est un don précieux pour la génération future. L’écoute personnelle et directe du récit de l’histoire de la foi vécue, avec tous ses hauts et ses bas, est irremplaçable. Le lire dans des livres, le regarder dans des films, le consulter sur internet, aussi utile soit-il, ne sera jamais la même chose. Cette transmission - qui est la vraie tradition, la transmission concrète du vieux au jeune ! – cette transmission manque beaucoup aujourd’hui, et toujours plus aux nouvelles générations. Pourquoi ? Parce que cette nouvelle civilisation a l'idée que les personnes âgées sont du matériel de déchèterie, que les personnes âgées doivent être mises au rebut. Ceci est une brutalité ! Non, ça ne va pas comme ça. Le récit direct, de personne à personne, a des tonalités et modes de communication qu'aucun autre moyen ne peut substituer. Un vieil homme qui a vécu longtemps et obtient le don d'un témoignage lucide et passionné de son histoire est une bénédiction irremplaçable. Sommes-nous capables de reconnaître et d'honorer ce don des personnes âgées ? La transmission de la foi - et du sens de la vie - suit-elle aujourd'hui ce chemin, de l’écoute des personnes âgées ? Je peux donner un témoignage personnel. La haine et la colère contre la guerre m'ont été transmises par mon grand-père qui a combattu sur le Piave en 1914, et il m'a transmis cette colère contre la guerre. Parce qu'il m'a raconté les souffrances d'une guerre. Et ça on ne l'apprend pas dans les livres ni d'une autre manière... on l'apprend de cette façon, en le transmettant des grands-parents aux petits-enfants. Et cela est irremplaçable. La transmission de l'expérience de vie des grands-parents aux petits-enfants. Aujourd'hui, malheureusement, ce n'est pas le cas et nous pensons que les grands-parents sont du matériel de déchèterie : non ! Non ! Ils sont la mémoire vivante d'un peuple, et les jeunes et les enfants ont besoin d'entendre leurs grands-parents.
Dans notre culture, si "politiquement correcte", ce chemin semble entravé de nombreuses manières : dans la famille, dans la société, même dans la communauté chrétienne. Certains proposent même d'abolir l'enseignement de l'histoire, comme d’une information superflue sur des mondes qui n’ont plus de pertinence, qui soustraient des ressources à la connaissance du présent. Comme si nous étions nés hier, non ?
La transmission de la foi, en revanche, manque souvent de la passion d'une "histoire vécue". Transmettre la foi, ce n'est pas dire des choses " blablabla " : non. C'est raconter l'expérience de la foi. Et alors difficilement peut attirer à choisir l'amour pour toujours, la fidélité à la parole donnée, la persévérance dans le dévouement, la compassion pour les visages blessés et avilis ? Bien sûr, les récits de la vie doivent être transformés en témoignage, et le témoignage doit être loyal. L’idéologie qui plie l'histoire à ses propres schémas n'est certainement pas loyale ; la propagande qui adapte l'histoire pour promouvoir son propre groupe n'est pas loyale ; ce n'est pas loyal de transformer l'histoire en un tribunal où l’on condamne tout le passé et l’on décourage tout avenir. Non. Être loyal, c'est raconter l'histoire telle qu'elle est, et seuls peuvent la relater fidèlement ceux qui l'ont vécue. C'est pourquoi c'est très important d'écouter les vieux, d'écouter les grands-parents : que les enfants puissent échanger avec eux.
Les Evangiles eux-mêmes racontent honnêtement l'histoire bénie de Jésus sans dissimuler les erreurs, les malentendus et même les trahisons des disciples. Ça, c'est l'histoire, c'est la vérité, ça, c'est le témoignage. Ça, c'est le don de la mémoire que les "anciens" de l'Église transmettent, depuis le début, en le passant "de main en main" à la génération suivante. Ça nous fera du bien de nous demander : combien valorisons-nous cette façon de transmettre la foi, dans le passage de témoin entre les anciens de la communauté et les jeunes qui s'ouvrent à l'avenir ? Et là, il me vient à l'esprit une chose que j'ai dite à plusieurs reprises, mais que je voudrais répéter. Comment transmet-on la foi ? "Ah, voici un livre, étudie-le" : non. On ne peut transmettre la foi ainsi. La foi se transmet dans le dialecte, c'est-à-dire dans la langue familière, entre grands-parents et petits-enfants, entre parents et petits-enfants. La foi est toujours transmise dans le dialecte, dans ce dialecte familier et expérientiel des années. C'est pourquoi le dialogue est si important dans une famille, le dialogue des enfants avec leurs grands-parents, qui sont ceux qui ont la sagesse de la foi.
Parfois, il m’arrive de réfléchir à cette étrange anomalie. La catéchèse de l'initiation chrétienne s'appuie aujourd'hui généreusement sur la Parole de Dieu et transmet des informations précises sur les dogmes, sur la morale de la foi et les sacrements. Ce qui fait souvent défaut, en revanche, c'est une connaissance de l'Église qui vient de l'écoute et du témoignage de l’histoire réelle de la foi et de la vie de la communauté ecclésiale, depuis les origines jusqu’à nos jours. Enfants, nous apprenons la Parole de Dieu dans les cours de catéchisme ; mais l'Église - l'Église - les jeunes ils la "connaissent" dans les salles de classe et dans les médias de l'information globale.
Le récit de l’histoire de foi devrait être comme le Cantique de Moïse, comme le témoignage des Évangiles et des Actes des Apôtres. C’est-à-dire un récit capable de rappeler avec émotion les bénédictions de Dieu et avec loyauté nos manquements. Il serait bien que dès le début, les itinéraires de catéchèse prévoient également l'habitude d'écouter, à partir de l'expérience vécue des personnes âgées, la confession lucide des bénédictions reçues de Dieu, que nous devons conserver et le témoignage loyal de nos propres infidélités, que nous devons réparer et corriger. Les personnes âgées entrent dans la terre promise, que Dieu désire pour chaque génération, lorsqu'elles offrent aux jeunes la belle initiation de leur témoignage et transmettent l'histoire de la foi, la foi dans le dialecte, ce dialecte familier, ce dialecte des anciens aux jeunes. Alors, guidés par le Seigneur Jésus, les personnes âgées et les jeunes entrent ensemble dans son Royaume de vie et d'amour. Mais tous ensemble. Tous en famille, avec ce grand trésor qu'est la foi transmise dans le dialecte. Merci.
Catéchèse sur la vieillesse - 5. Fidélité à la visite de Dieu pour la génération future
Chers frères et sœurs, bonjour !
Dans notre itinéraire catéchétique sur le thème de la vieillesse, nous contemplons aujourd'hui le tableau de tendresse dépeint par l'évangéliste Saint Luc, qui met en scène deux figures d’anciens, Siméon et Anne. Leur raison de vivre, avant de prendre congé de ce monde, est l'attente de la visite de Dieu. Ils étaient dans l'attente que Dieu vienne les visiter, c’est-à-dire Jésus. Siméon sait, par une prémonition de l'Esprit Saint, qu'il ne mourra pas avant d’avoir vu le Messie. Anne fréquente le temple tous les jours, en se consacrant à son service. Tous deux reconnaissent la présence du Seigneur dans l'enfant Jésus, qui comble de consolation leur longue attente et donne sérénité à leur fin de vie. C'est une scène de rencontre avec Jésus, et d'adieu.
Que pouvons-nous apprendre de ces deux figures d'anciens pleins de vitalité spirituelle ?
En même temps, nous apprenons que la fidélité de l'attente affine les sens. Du reste, nous le savons, c'est exactement ce que fait le Saint-Esprit : il illumine les sens. Dans l'ancien hymne Veni Creator Spiritus, avec lequel nous invoquons encore aujourd'hui l'Esprit Saint, nous disons : « Accende lumen sensibus », mets en nous ta clarté, embrase-nous, illumine nos sens. L'Esprit est capable de faire cela : il aiguise les sens de l'âme, malgré les limites et les blessures des sens du corps. La vieillesse affaiblit, d'une manière ou d'une autre, le corps dans sa matérialité : l'un est plus aveugle, l'autre plus sourd.... Cependant, une vieillesse qui s'est préparée dans l'attente de la visite de Dieu ne manquera pas son passage : mieux elle sera même plus prompte à l’accueillir, elle aura plus de sensibilité pour accueillir le Seigneur quand il passe. Rappelons-nous que l'attitude du chrétien est d'être attentif aux visites du Seigneur, parce que le Seigneur passe, dans notre vie, avec des inspirations, avec l'invitation à être meilleur. Et Saint Augustin disait : " J'ai peur de Dieu quand il passe " - " Mais comment, tu as peur ? ". - "Oui, j'ai peur de ne pas m’en rendre compte et de le laisser passer". C'est l'Esprit Saint qui prépare nos sens pour comprendre quand le Seigneur nous rend visite, comme il l'a fait avec Siméon et Anne.
Aujourd'hui, nous en avons plus que jamais besoin : nous avons besoin d’une vieillesse dotée de sens spirituels vifs et capable de reconnaître les signes de Dieu, voire le Signe de Dieu, qui est Jésus. Un signe qui nous met en crise, toujours : Jésus nous met en crise parce qu'il est « signe de contradiction » (Lc 2,34) - mais qui nous remplit d’allégresse. Parce que la crise ne t’apporte pas nécessairement la tristesse, non : être en crise tout en servant le Seigneur te donne une paix et une joie, bien souvent. L'anesthésie des sens spirituels - et c'est malheureux - l'anesthésie des sens spirituels, dans l'excitation et l'étourdissement de ceux du corps, est un syndrome répandu dans une société qui cultive l'illusion de l'éternelle jeunesse, et son trait le plus dangereux est qu'elle n’en a même pas conscience. On ne se rend pas compte d'être anesthésié. Et ça arrive. Ça arrive. Cela arrive depuis toujours et cela arrive à notre époque. Les sens anesthésiés, ne comprenant pas ce qui se passe ; les sens intérieurs, les sens de l'Esprit pour comprendre la présence de Dieu ou la présence du mal, anesthésiés, ne distinguent pas.
Quand tu perds la sensibilité du toucher ou du goût, tu t’en rends compte immédiatement. Au contraire, celle de l’âme, cette sensibilité de l'âme, tu peux l'ignorer pendant longtemps, vivre sans t’apercevoir que tu as perdu la sensibilité de l’âme. Il ne s'agit pas simplement de la pensée de Dieu ou de la religion. L'insensibilité des sens spirituels concerne la compassion et la pitié, la honte et le remords, la fidélité et le dévouement, la tendresse et l'honneur, la responsabilité envers soi-même et le souci pour autrui. C'est curieux : l'insensibilité ne te fait pas saisir la compassion, elle ne te fait pas saisir la pitié, elle ne te fait pas sentir la honte ou le remords d'avoir fait une mauvaise chose... C'est comme ça. Les sens spirituels anesthésiés confondent tout et on ne ressent pas, spirituellement, de telles choses. Et la vieillesse devient, pour ainsi dire, la première perte, la première victime de cette perte de sensibilité. Dans une société qui exerce surtout la sensibilité pour le plaisir, l'attention envers les personnes fragiles s’amoindrit et prévaut la compétition des vainqueurs. Et ainsi se perd la sensibilité. Bien sûr, la rhétorique de l'inclusion est la formule rituelle de tout discours politiquement correct. Mais elle n'entraîne pas encore une véritable correction des pratiques de la vie commune normale : une culture de la tendresse sociale peine à se développer. Non : l'esprit de la fraternité humaine – que j’ai senti la nécessité de relancer avec force - est comme un vêtement qu’on ne porte plus, à admirer, certes, mais... dans un musée. Nous perdons la sensibilité humaine, ces mouvements de l'Esprit qui nous rendent humains.
Il est vrai que, dans la vie réelle, nous pouvons observer avec gratitude le témoignage émouvant de tant de jeunes qui honorent pleinement cette fraternité. Mais c'est là que le bât blesse : il y a un fossé, un fossé coupable, entre le témoignage de cette sève de tendresse sociale et le conformisme qui oblige la jeunesse à se raconter d'une toute autre manière. Que pouvons-nous faire pour combler ce fossé ?
De l'histoire de Siméon et Anne, mais aussi d'autres récits bibliques de la vieillesse sensible à l'Esprit, découle une indication cachée qui mérite d'être mise en évidence. En quoi consiste concrètement la révélation qui embrase la sensibilité de Siméon et d'Anne ? Elle consiste à reconnaître dans un enfant, qu'ils n'ont pas engendré et qu'ils voient pour la première fois, le signe certain de la visite de Dieu. Ils acceptent de ne pas être des protagonistes, mais seulement des témoins. Et quand on accepte de ne pas être protagoniste, mais de s'impliquer comme témoin, c'est bien : cet homme ou cette femme mûrit bien. Mais si toujours cette personne a le désir d'être protagoniste ou rien, jamais ne parviendra à maturité ce chemin vers la plénitude de la vieillesse. La visite de Dieu ne s'incarne pas dans leur vie, la vie de ceux qui veulent être protagonistes et jamais témoins, elle ne les porte pas sur la scène comme des sauveurs : Dieu ne prend pas chair dans leur génération, mais dans la génération future. Ils perdent l’esprit, ils perdent la volonté de vivre avec maturité et, comme on le dit habituellement, ils vivent de manière superficielle. C'est la grande génération des superficiels, qui ne se permettent pas de ressentir les choses avec la sensibilité de l'Esprit. Mais pourquoi ne se le permettent-ils pas ? En partie par paresse, et en partie parce qu'ils ne le peuvent déjà plus : ils l’ont perdu. C’est malheureux qu'une civilisation perde la sensibilité de l'Esprit. Au contraire, c'est beau quand nous trouvons des anciens comme Siméon et Anne qui conservent cette sensibilité de l'Esprit et sont capables de comprendre les diverses situations, comme ces deux ont compris cette situation qui se présentait à eux et qui était la manifestation du Messie. Aucun ressentiment ni aucune récrimination, d'ailleurs, lorsqu'ils sont dans cet état de néant, de constance [statique], dans leur assurance. Au contraire, grande émotion et grande consolation lorsque les sens spirituels sont vivants, encore. L'émotion et la consolation de pouvoir voir et annoncer que l'histoire de leur génération n'est pas perdue ou gâchée, précisément à cause d'un événement qui prend chair et se manifeste dans la génération qui suit. Et c'est ce que ressent une personne âgée lorsque ses petits-enfants, ses neveux et nièces vont parler avec elles [à elle] : elles se sentent revivre. "Ah, ma vie est toujours là". C’est très important d'aller vers les anciens, c’est si important de les écouter. C'est tellement important de parler avec eux, parce que [...] il y a cet échange de civilisation, cet échange de maturité entre jeunes et vieux. Et ainsi, notre civilisation avance de manière mature.
Seule la vieillesse spirituelle peut donner ce témoignage, humble et éblouissant, en lui conférant autorité et exemplarité pour tous. La vieillesse qui a cultivé la sensibilité de l'âme fait disparaitre toute jalousie entre les générations, tout ressentiment, toute récrimination pour un avènement de Dieu dans la génération qui suit, qui arrive comme pour accompagner sa propre fin. Et c'est ce qui arrive à un vieux ouvert avec un jeune ouvert : il fait ses adieux à la vie mais en transmettant - entre guillemets - sa vie à la nouvelle génération. Et tel est l'adieu de Siméon et d'Anne : "Maintenant, je peux m’en aller en paix". La sensibilité spirituelle de la vieillesse est capable de briser la compétition et le conflit entre les générations de manière crédible et définitive. Elle se surpasse, cette sensibilité : les personnes âgées, avec cette sensibilité, surpassent le conflit, elles vont au-delà, elles vont vers l'unité, pas vers le conflit. C'est certes impossible pour les hommes, mais c'est possible pour Dieu. Et aujourd'hui nous en avons tant besoin, la sensibilité de l'esprit, la maturité de l'esprit, nous avons besoin de vieux sages, mûrs en esprit, qui nous donnent l'espérance pour la vie ! Merci.
Le Voyage Apostolique à Malte
Chers frères et sœurs, bonjour et bienvenue !
Samedi et dimanche derniers, je me suis rendu à Malte : un Voyage Apostolique prévu depuis un certain temps : il a été reporté de deux ans, à cause du Covid et de ces choses. Peu de gens savent que Malte, bien qu'étant une île au milieu de la Méditerranée, a reçu l'Évangile très tôt. Pourquoi ? Parce que l'apôtre Paul fit naufrage près de ses côtes et eut miraculeusement la vie sauve, avec tous ceux qui se trouvaient sur le bateau, soit plus de deux cent soixante-dix personnes. Les Actes des Apôtres racontent que les Maltais les accueillirent tous, et dit ces mots "avec humanité peu ordinaire" (28,2). C'est important, ne l'oubliez pas : "avec humanité peu ordinaire". J'ai choisi ces mots : avec une humanité peu ordinaire, comme thème de mon Voyage, parce qu'ils indiquent le chemin à suivre non seulement pour affronter le phénomène des migrants, mais plus généralement pour que le monde devienne plus fraternel, plus vivable, et soit sauvé d'un "naufrage" qui nous menace tous, nous qui sommes - comme nous l'avons appris - dans la même embarcation, tous. Malte est dans cet horizon un lieu-clé.
Tout d'abord, géographiquement, en raison de sa position au centre de la Mer entre l'Europe et l'Afrique, mais qui baigne aussi l'Asie. Malte est une sorte de "rose des vents", où les peuples et les cultures se rencontrent ; c'est un point privilégié d'où l'on peut observer à 360° la région méditerranéenne. Aujourd'hui on parle souvent de "géopolitique", mais malheureusement la logique dominante est celle des stratégies des Etats les plus puissants pour faire valoir leurs intérêts en étendant leur zone d'influence économique, ou d'influence idéologique et ou d'influence militaire : nous le constatons avec la guerre. Malte représente, dans ce cadre, le droit et la force des "petits", des Nations petites, mais riches d'histoire et de civilisation, qui devraient promouvoir une autre logique : celle du respect et de la liberté, celle du respect et aussi la logique de la liberté, de la convivialité des différences, opposée à la colonisation des plus puissants. C'est ce que nous constatons actuellement. Et pas seulement d'un côté : également d’autre ... Après la Seconde Guerre mondiale, l’on a tenté de jeter les bases d'une nouvelle histoire de paix, mais malheureusement - nous n’apprenons pas, eh ? - s'est perpétuée la vieille histoire des grandes puissances concurrentes. Et, dans la guerre actuelle en Ukraine, nous sommes témoins de l'impuissance de l'Organisation des Nations Unies.
Deuxième aspect : Malte est un lieu-clé en ce qui concerne le phénomène des migrations. Au centre d'accueil Jean XXIII, j'ai rencontré de nombreux migrants qui sont arrivés sur l'île après de terribles périples. Nous ne devons jamais nous lasser d'écouter leurs témoignages, car c'est le seul moyen d'échapper à la vision déformée qui circule souvent dans les médias de masse et de pouvoir reconnaître les visages, les histoires, les blessures, les rêves et les espoirs de ces migrants. Chaque migrant est unique : ce n'est pas un numéro, c'est une personne ; il est unique comme chacun d'entre nous. Chaque migrant est une personne avec sa propre dignité, ses racines, sa culture. Chacun d'eux est porteur d'une richesse infiniment plus grande que les problèmes qu'il apporte. Et n'oublions pas que l'Europe s'est faite par les migrations.
Bien sûr, l'accueil doit être organisé – et ceci est vrai – doit être gouverné, et encore avant, largement plus tôt, il faudrait qu'il soit planifié ensemble, au niveau international. Parce que le phénomène migratoire ne peut être réduit à une urgence, c’est un signe de notre temps. Et il doit être lu et interprété comme tel. Il peut devenir un signe de conflit, ou un signe de paix. Cela dépend de la façon dont nous le prenons, cela dépend de nous. Ceux qui créé le Centre Jean XXIII à Malte ont fait le choix chrétien et c'est pourquoi ils l'ont appelé "Peace Lab" : laboratoire de la paix. Mais je tiens à dire que Malte dans son ensemble est un laboratoire de la paix ! La nation entière, avec son attitude, avec son attitude propre est un laboratoire de la paix. Et Malte peut accomplir sa mission si elle puise dans ses racines la sève de la fraternité, de la compassion et de la solidarité. Le peuple maltais a reçu ces valeurs en même temps que l'Évangile, et grâce à l'Évangile, il pourra les garder vivantes.
C'est pourquoi, comme évêque de Rome, je suis allé confirmer ce peuple dans la foi et la communion. En effet - troisième aspect - Malte est également un lieu-clé du point de vue de l'évangélisation. De Malte et de Gozo, les deux diocèses du pays, de nombreux prêtres et religieux, ainsi que des fidèles laïcs, sont partis, portant le témoignage chrétien dans le monde entier. Comme si le passage de saint Paul avait laissé la mission dans l'ADN des Maltais ! C'est pourquoi ma visite était avant tout un acte de gratitude, de reconnaissance envers Dieu et envers son peuple saint et fidèle qui est à Malte et à Gozo.
Cependant, là aussi souffle le vent du sécularisme et de la pseudo-culture mondialisée à base de consumérisme, de néo-capitalisme et de relativisme. Là aussi, est donc venu le temps d’une nouvelle évangélisation. Ma visite à la Grotte de Saint-Paul, comme celle de mes Prédécesseurs, a été comme un retour à la source, pour que l'Évangile jaillisse à Malte avec la fraîcheur des origines et ravive son grand patrimoine de religiosité populaire. Ceci est symbolisé par le Sanctuaire marial national de Ta' Pinu, sur l'île de Gozo, où nous avons célébré une intense rencontre de prière. Là, j'ai senti battre le cœur du peuple maltais, qui a tant confiance en sa Sainte Mère. Marie nous ramène toujours à l'essentiel, au Christ crucifié et ressuscité, et ceci pour nous, à son amour miséricordieux. Marie nous aide à raviver la flamme de la foi en puisant dans le feu de l'Esprit Saint, qui anime la joyeuse annonce de l'Évangile de génération en génération, car la joie de l'Église est d'évangéliser ! N'oublions pas cette phrase de saint Paul VI : la vocation de l'Église est d'évangéliser, la joie de l'Église est d'évangéliser. Ne l'oublions plus : c'est la plus belle définition de l'Église.
Je saisis cette occasion pour renouveler mes remerciements à Monsieur le Président de la République de Malte si courtois et si fraternel : merci à lui et à sa famille ; à Monsieur le Premier Ministre et aux autres autorités civiles, qui m'ont accueilli avec tant de gentillesse ; ainsi qu'aux évêques et à tous les membres de la communauté ecclésiale, aux volontaires et à ceux qui m'ont accompagné dans la prière. Je ne voudrais pas omettre de mentionner le centre d'accueil Jean XXIII pour les migrants : là, ce frère franciscain [le père Dionisio Mintoff] qui le dirige, a 91 ans et il continue à travailler ainsi, avec des collaborateurs du diocèse. C'est un exemple de zèle apostolique et d'amour pour les migrants, dont on a tant besoin aujourd'hui. En effet avec cette visite, nous semons, mais c'est le Seigneur qui fait pousser. Que son infinie bonté accorde des fruits abondants de paix et de tout bien au cher peuple maltais ! Merci au peuple maltais pour son accueil tellement humain et ainsi chrétien. Merci beaucoup.