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Mercredi 20 avril 2022
Catéchèse sur la vieillesse - 6. "Honore ton père et ta mère" : l'amour pour la vie vécue
Chers frères et sœurs, bonjour!
Aujourd'hui, avec l'aide de la Parole de Dieu que nous avons écoutée, nous ouvrons un passage à travers la fragilité de la vieillesse, marquée de manière particulière par les expériences de désorientation et de découragement, de perte et d'abandon, de désillusion et de doute. Naturellement, les expériences de notre fragilité face aux situations dramatiques — parfois tragiques — de la vie peuvent survenir à tout moment de l’existence. Cependant, avec la vieillesse, elles peuvent apparaitre moins impressionnantes et induire chez les autres une sorte d'accoutumance, voire d'agacement. Combien de fois avons-nous entendu ou avons-nous pensé : « Les vieux dérangent » ; nous l’avons dit, nous l’avons pensé... Les blessures plus graves de l'enfance et de la jeunesse provoquent à juste titre un sentiment d'injustice et de rébellion, une force de réaction et de combat. Au contraire, les blessures, même graves, de la vieillesse s'accompagnent inévitablement du sentiment que, de toute façon, la vie ne se contredit pas, puisqu'elle a déjà été vécue. Et ainsi, les personnes âgées sont un peu éloignées aussi de notre expérience : nous voulons les éloigner.
Dans l'expérience humaine commune, l'amour — comme on dit — est descendant : il ne se retourne pas sur la vie qui est derrière avec la même force avec laquelle il se déverse sur la vie qui est encore devant nous. La gratuité de l'amour apparaît aussi en cela : les parents l'ont toujours su, les personnes âgées l'apprennent tôt. Néanmoins, la révélation ouvre la voie à une restitution d’amour différente : c'est la voie d'honorer ceux qui nous ont précédés. La voie d'honorer les personnes qui nous ont précédés commence ici : honorer les personnes âgées.
Cet amour particulier qui ouvre la voie sous forme d'honneur — c’est-à-dire tendresse et respect à la fois — destiné aux personnes âgées est scellé par le commandement de Dieu. « Honore ton père et ta mère » est un engagement solennel, le premier de la « deuxième table » des dix commandements. Il ne s'agit pas seulement de son père et de sa mère. Il s'agit de la génération et des générations précédentes, dont le départ peut également être lent et prolongé, créant un temps et un espace de coexistence durable avec les autres âges de la vie. En d'autres termes, il s'agit de la vieillesse de la vie.
L'honneur est un mot juste pour encadrer ce domaine de restitution de l'amour qui concerne l’âge avancé. C’est-à-dire que nous avons reçu l’amour de nos parents, de nos grands-parents, et à présent, nous leur restituons cet amour à eux, les personnes âgées, les grands-parents. Aujourd'hui, nous avons redécouvert le terme « dignité », pour indiquer la valeur du respect et du soin de la vie de chacun. La dignité, ici, équivaut essentiellement à l’honneur : honorer le père et la mère, honorer les personnes âgées et reconnaître la dignité qu’elles ont.
Réfléchissons bien à cette belle déclinaison de l'amour qu'est l'honneur. Le soin même du malade, le soutien de ceux qui ne sont pas autosuffisants, la garantie de la subsistance, peuvent manquer d'honneur. L'honneur fait défaut lorsqu'un excès de confiance, au lieu de s'exprimer par la délicatesse et l'affection, la tendresse et le respect, se transforme en rigidité et en prévarication. Quand la faiblesse est reprochée, et même punie, comme si c'était une faute. Quand l'incompréhension et la confusion deviennent une brèche pour la dérision et l'agression. Cela peut se produire même à la maison, dans les centres de soins, ainsi que dans les bureaux ou dans les espaces ouverts de la ville. Encourager chez les jeunes, même indirectement, une attitude de condescendance — et même de mépris — envers les personnes âgées, leurs faiblesses et leur précarité, produit des choses horribles. Cela ouvre la voie à des excès inimaginables. Les jeunes qui mettent le feu à la couverture d'un « clochard » — nous l’avons vu — parce qu'ils le considèrent comme un rejet humain sont la partie émergée de l'iceberg, c'est-à-dire du mépris pour une vie qui, loin des attraits et des élans de la jeunesse, apparaît déjà comme une vie à rejeter. Nous pensons souvent que les personnes âgées sont un rebut ou nous les rejetons nous-mêmes ; on méprise et on rejettent les personnes âgées de la vie, en les mettant de côté.
Ce mépris, qui déshonore la personne âgée, nous déshonore tous en réalité. Si je déshonore la personne âgée, je me déshonore moi-même. Le passage du livre du Siracide, entendu au début, est à juste titre sévère à l'égard de ce déshonneur, qui crie vengeance aux yeux de Dieu. Il y a un passage dans l'histoire de Noé qui est très expressif à cet égard. Le vieux Noé, héros du déluge et encore grand travailleur, est inconscient après avoir bu quelques verres de trop. Il est déjà âgé, mais il a trop bu. Ses fils, pour ne pas qu’il se réveille dans l'embarras, le couvrent délicatement, le regard baissé, avec un grand respect. Ce texte est très beau et dit tout de l'honneur dû à la personne âgée ; couvrir les faiblesses de la personne âgée, pour ne pas qu’elle ait honte, c’est un texte qui nous aide beaucoup.
Malgré toutes les dispositions matérielles que les sociétés plus riches et plus organisées mettent à la disposition des personnes âgées — dont nous pouvons certainement être fiers —, la lutte pour restituer cette forme particulière d'amour qu'est l'honneur, me semble encore fragile et immature. Nous devons tout faire pour la soutenir et l'encourager, en offrant un meilleur soutien social et culturel à ceux qui sont sensibles à cette forme décisive de la « civilisation de l’amour ». Et sur cela, je me permets de conseiller aux parents : s’il vous plaît, approcher les enfants, les jeunes, les enfants jeunes des personnes âgées, les rapprocher toujours. Et quand la personne âgée est malade, a perdu un peu la tête, les approcher, toujours : qu’ils sachent que c’est notre chair, que c’est beau qu’ils aient fait en sorte que nous soyons là maintenant. S’il vous plaît, n’éloignons pas les personnes âgées. Et s’il n’y a pas d’autre possibilité que les envoyer dans une maison de repos, s’il vous plaît, aller leur rendre visite et emmener les enfants leur rendre visite :  les personnes âgées qui ont ouvert les portes, sont l’honneur de notre civilisation. Et souvent, les enfants oublient cela. Je vous confie une chose personnelle : A Buenos Aires, j’aimais bien aller dans les maisons de repos. J’y allais souvent et je rendais visite à chacun. Je me souviens, un jour, j’ai demandé à une dame : « Combien d’enfants avez-vous ?» — « J’en ai quatre, tous mariés, avec des petits-enfants ». Et elle a commencé à me parler de sa famille. « Et ils viennent vous voir ?» — « Oui, ils viennent toujours !». Quand je suis sorti de la chambre, l’infirmière, qui m’avait entendu, m’a dit : « Mon père, c’est un mensonge pour couvrir ses enfants. Cela fait six mois que personne ne vient !». Cela signifie mettre les personnes âgées au rebut, penser que les personnes âgées sont à jeter. S’il vous plaît, cela est un péché grave. C’est le premier grand commandement, et le seul qui indique la récompense : « Honore ton père et ta mère et tu auras une longue vie sur terre ». Ce commandement d’honorer les personnes âgées nous donne une bénédiction, qui se manifeste de cette façon : « Tu auras une longue vie ». S’il vous plaît, prendre soin des personnes âgées. Et si elles perdent la tête, prendre quand même soin d’elles parce qu’elles sont la présence de l’histoire, la présence de ma famille, et grâce à elle je suis ici, nous pouvons tous dire : grâce à toi, grand-père et grand-mère, je suis vivant. S’il vous plaît, ne les laissez pas seuls. Et cela, prendre soin des personnes âgées, n’est pas d'une question de cosmétique et de chirurgie plastique, non. Il s'agit plutôt d'une question d'honneur, qui doit transformer l'éducation des jeunes par rapport à la vie et à ses phases. L'amour pour l'humain qui nous est commun, qui inclut l'honneur de la vie vécue, n'est pas une affaire de vieux. Il s'agit plutôt d'une ambition qui fera resplendir la jeunesse qui héritera de ses meilleures qualités. Que la sagesse de l'Esprit de Dieu nous permette d'ouvrir l'horizon de cette véritable révolution culturelle avec l'énergie nécessaire.









Mercredi 27 avril 2022
Catéchèse sur la vieillesse - 7. Noémie, l’alliance entre les générations qui ouvre l'avenir
Aujourd’hui, nous continuons à réfléchir sur les personnes âgées, sur les grands-parents, sur la vieillesse, ce mot sonne mal, mais non, les vieux sont grands, ils sont beaux ! Et aujourd’hui, nous serons inspirés par le merveilleux livre de Ruth, un joyau de la Bible. La parabole de Ruth met en lumière la beauté des liens familiaux : générés par la relation du couple, mais qui vont au-delà. Des liens d’amour capables d’être tout aussi forts, dans lesquels rayonne la perfection de ce polyèdre d’affections fondamentales qui forment la grammaire familiale de l’amour.  Cette grammaire apporte une sève vitale et une sagesse générative à l’ensemble des relations qui constituent la communauté. Par rapport au Cantique des cantiques, le livre de Ruth est comme l’autre panneau du diptyque de l’amour nuptial. Tout aussi important, tout aussi essentiel, il célèbre en effet la puissance et la poésie qui doivent habiter les liens de génération, de parenté, de dévouement et de fidélité qui enveloppent toute la constellation familiale. Et qui deviennent même capables, dans les conjonctures dramatiques de la vie d’un couple, d’apporter une force d’amour inimaginable, capable d’en relancer l’espoir et l’avenir.
Nous savons que les lieux communs sur les liens de parenté créés par le mariage, surtout celui de la belle-mère, de la belle-mère et de la belle-fille, vont à l’encontre de cette perspective. Mais, précisément pour cette raison, la Parole de Dieu devient précieuse. L’inspiration de la foi sait ouvrir un horizon de témoignage qui va à contre-courant des préjugés les plus communs, un horizon précieux pour toute la communauté humaine. Je vous invite à redécouvrir le livre de Ruth ! Surtout dans la méditation sur l’amour et dans la catéchèse sur la famille.Ce petit livre contient aussi un enseignement précieux sur l’alliance des générations :  où la jeunesse se révèle capable de redonner de l’enthousiasme à l’âge mûr — cela est essentiel : quand la jeunesse redonne de l’enthousiasme aux personnes âgées —, où la vieillesse se révèle capable de rouvrir l’avenir d’une jeunesse blessée. Dans un premier temps, la vieille Noémi, bien qu’émue par l’affection de ses belles-filles, veuves de ses deux fils, se révèle pessimiste quant à leur sort au sein d’un peuple qui n’est pas le leur. C’est pourquoi elle encourage affectueusement les jeunes femmes à retourner dans leur famille pour se refaire une nouvelle vie — ces jeunes femmes veuves étaient jeunes — et leur dit : « Je ne peux rien faire pour vous ». Cela apparaît déjà comme un acte d’amour : la vieille femme, sans mari et sans plus d’enfants, insiste pour que ses belles-filles l’abandonnent. Mais c’est aussi une sorte de résignation : il n’y a pas d’avenir possible pour les veuves étrangères, privées de la protection de leurs maris. Ruth le sait et résiste à cette offre généreuse ; elle ne veut pas quitter sa maison. 
Le lien qui s’est établi entre la belle-mère et la belle-fille a été béni par Dieu : Noémi ne peut pas demander d’être abandonnée. Dans un premier temps, Noémi semble plus résignée qu’heureuse de cette offre : peut-être pense-t-elle que ce lien étrange va augmenter le risque pour toutes les deux. Dans certains cas, la tendance au pessimisme des personnes âgées doit être contrebalancée par la pression affectueuse des jeunes.De fait, Noémi, émue par le dévouement de Ruth, sortira de son pessimisme et prendra même l’initiative, ouvrant un nouvel avenir à -Ruth. Elle instruit et encourage -Ruth, la veuve de son fils, à conquérir un nouveau mari en Israël.  Booz, le candidat, montre sa noblesse en défendant Ruth auprès de ses employés hommes. Malheureusement, c’est un risque qui existe aussi aujourd’hui.
Le nouveau mariage de Ruth est célébré et les mondes sont à nouveau en paix. Les femmes d’Israël disent à Noémi que Ruth, l’étrangère, vaut « plus que sept enfants » et que ce mariage sera une « bénédiction du Seigneur ». Noémi, qui était pleine d’amertume et qui disait aussi que son nom était amertume, connaîtra dans sa vieillesse la joie d’avoir participé à la génération d’une nouvelle naissance. Voyez combien de « miracles » accompagnent la conversion de cette vieille femme ! Elle se convertit à l’engagement de se rendre disponible, avec amour, pour l’avenir d’une génération blessée par la perte et risquant l’abandon. Les fronts de la recomposition sont les mêmes que ceux qui, selon les probabilités tracées par les préjugés du bon sens, devraient engendrer des fractures insurmontables.   Au contraire, la foi et l’amour permettent de les surmonter : la belle-mère surmonte sa jalousie à l’égard de son propre fils, en aimant le nouveau lien de Ruth ; les femmes d’Israël surmontent leur méfiance à l’égard de l’étranger (et si les femmes le font, tout le monde le fera); la vulnérabilité de la jeune fille seule,  face au pouvoir masculin est réconciliée par un lien plein d’amour et de respect.
 Et tout cela parce que la jeune -Ruth s’est obstinée à être fidèle à une relation exposée aux préjugés ethniques et religieux. Et, en reprenant ce que j’ai dit au début, aujourd’hui, la belle-mère est un personnage mythique, je ne dis pas qu’on considère la belle-mère comme le diable, mais on la considère toujours comme une mauvaise figure. Mais la belle-mère est la mère de ton mari, elle est la mère de ta femme. Pensons aujourd’hui à ce sentiment assez répandu que plus la belle-mère est éloignée, mieux c’est. Non ! C’est une mère, elle est vieille. L’une des plus belles choses pour les grands-mères est de voir leurs petits-enfants, lorsque leurs enfants ont des enfants, ils reprennent vie.  Regardez bien la relation que vous avez avec vos belles-mères : elles sont parfois un peu spéciales, mais elles t’ont donné la maternité de ton conjoint, elles t’ont tout donné. Il faut au moins les rendre heureuses, pour qu’elles puissent vivre leur vieillesse avec bonheur. Et si elles ont des défauts, il faut les aider à les corriger. Je vous dis aussi, à vous, belles-mères : faites attention à votre langue, car la langue est l’un des péchés les plus laids des belles-mères, faites attention.
Et dans ce livre, Ruth accepte sa belle-mère et la fait revivre, et la vieille Noémi prend l’initiative de rouvrir l’avenir à Ruth, au lieu de se contenter de profiter de son soutien.  Si les jeunes s’ouvrent à la gratitude pour ce qu’ils ont reçu et que les personnes âgées prennent l’initiative de relancer leur avenir, rien ne pourra arrêter la floraison de bénédictions de Dieu entre les peuples ! Surtout, que les jeunes parlent avec leurs grands-parents, que les jeunes parlent avec les personnes âgées, que les personnes âgées parlent avec les jeunes. Nous devons rétablir ce pont avec force, il y a là un courant de salut, de bonheur. En faisant cela, que le Seigneur nous aide à croître en harmonie dans les familles, cette harmonie constructive qui va des personnes âgées aux plus jeunes, ce beau pont que nous devons conserver et surveiller.









Mercredi 4 mai 2022
Catéchèse sur la vieillesse - 8. Eléazar, la cohérence de la foi, héritage de l'honneur
Chers frères et sœurs, bonjour !
Dans le parcours de cette catéchèse sur la vieillesse, aujourd'hui nous rencontrons un personnage biblique – une personne âgée - du nom d’Eléazar, qui a vécu à l'époque de la persécution d'Antiochus Epiphane. C’est une belle figure. Sa figure nous transmet un témoignage du rapport spécial qui existe entre la fidélité de la vieillesse et l'honneur de la foi. Il est fier celui-là, hein ! Je voudrais parler précisément de l'honneur de la foi, et pas seulement de la cohérence, de la proclamation, de la résistance de la foi. L'honneur de la foi se trouve périodiquement sous la pression, même violente, de la part de la culture dominante, qui cherche à l'avilir en la traitant comme un vestige archéologique, ou une vieille superstition, une ténacité anachronique et ainsi de suite.
Le récit biblique - nous en avons entendu un petit extrait, mais il est bon de le lire dans son intégralité - raconte l'épisode des Juifs contraints par un décret du roi à manger des viandes sacrifiées aux idoles. Lorsqu’arriva le tour d'Eléazar, c'était un vieil homme très respecté, nonagénaire ; très respecté de tous - il faisait autorité -, les fonctionnaires du roi lui conseillèrent de faire une simulation, c'est-à-dire de faire semblant de manger la viande sans le faire réellement. L'hypocrisie. L'hypocrisie religieuse. Il y en a beaucoup, hein ! Il y a tant d'hypocrisie religieuse, d'hypocrisie cléricale, il y en a tant. Ils lui disent : "Mais fais un peu l'hypocrite, personne ne le remarquera". Ainsi, Eléazar serait sauvé, et - disaient-ils - au nom de l'amitié, il aurait accepté leur geste de compassion et d'affection. La sortie hypocrite. Après tout - insistaient-ils - c'était un geste minime, faire semblant de manger mais ne pas manger, un geste insignifiant.
C'est peu de chose, mais la réponse calme et ferme d'Eléazar repose sur un argument qui nous frappe. Le point central est le suivant : déshonorer la foi dans la vieillesse, pour gagner quelques jours, n'est pas comparable à l'héritage qu'elle doit laisser aux jeunes, pour des générations entières à venir. Mais félicitations à cet Eléazar. Un vieil homme qui a vécu dans la cohérence de sa foi sa vie entière, et qui maintenant s'adapte à feindre de la renier, condamne la nouvelle génération à penser que toute la foi n'a été qu'une imposture, un revêtement extérieur que l'on peut abandonner, en pensant pouvoir la préserver dans l'intimité. Et ce n’est pas ainsi, dit Eléazar. Un tel comportement n'honore pas la foi, pas même devant Dieu. Et l'effet de cette banalisation extérieure sera dévastateur pour la vie intérieure des jeunes. Mais la cohérence de cet homme qui pense aux jeunes ! Il pense à l'hérédité future, il pense à son peuple.
Précisément la vieillesse - et c'est bien pour vous, les vieux, hein ! - apparaît ici comme le lieu décisif, et le lieu irremplaçable, de ce témoignage. Un vieil homme qui, en raison de sa vulnérabilité, accepterait de considérer la pratique de la foi comme insignifiante, ferait croire aux jeunes que la foi n'a aucun réel rapport avec la vie. Elle leur apparaîtrait, dès le départ, comme un ensemble de comportements qui, en l’occurrence, peuvent être simulés ou dissimulés, car aucun d'entre eux n'est aussi important pour la vie.
L'ancienne gnose hétérodoxe, qui a été un piège très puissant et très séduisant pour le christianisme des premiers siècles, théorisait à ce sujet, c'est une vieille histoire : que la foi est une spiritualité, pas une pratique ; une force de l'esprit, pas une façon de vivre. La fidélité et l'honneur de la foi, selon cette hérésie, n'ont rien à voir avec les comportements de la vie, les institutions de la communauté, et les symboles du corps. Rien à voir. La séduction de cette perspective est forte, car elle interprète, à sa manière, une vérité indiscutable : la foi ne peut jamais être réduite à un ensemble de règles alimentaires ou de pratiques sociales. La foi est une autre chose. L’inconvénient est que la radicalisation gnostique de cette vérité annule le réalisme de la foi chrétienne, parce que la foi chrétienne est réaliste, la foi chrétienne ne consiste pas seulement à dire le Credo : elle consiste à penser le Credo, à le comprendre et à le pratiquer. En agissant avec les mains. Au lieu de cela, cette proposition gnostique est faire semblant, mais l'important est que tu aies de la spiritualité à l'intérieur et alors tu peux faire ce que tu veux. Et ceci n'est pas chrétien. C'est la première hérésie des gnostiques, qui est très à la mode ici, en ce moment, dans tant de centres de spiritualité, etc. Et elle vide aussi le témoignage de ces personnes qui montrent les signes concrets de Dieu dans la vie de la communauté et résistent aux perversions de l'esprit à travers les gestes du corps.
La tentation gnostique qui est une des - disons le mot - hérésies, une des déviations religieuses de ce temps, la tentation gnostique reste toujours actuelle. Dans de nombreuses tendances de notre société et de notre culture, la pratique de la foi subit une représentation négative, parfois sous forme d'ironie culturelle, parfois avec une marginalisation cachée. La pratique de la foi pour ces gnostiques qui existaient déjà à l'époque de Jésus, est considérée comme un aspect inutile et même nuisible, comme un résidu désuet, comme une superstition déguisée. En bref, quelque chose pour les vieux. La pression que cette critique infondée exerce sur les jeunes générations est forte. Bien sûr, nous savons que la pratique de la foi peut devenir une extériorité sans âme, c'est l'autre danger, le contraire, n'est-ce pas ? Et c'est vrai, n'est-ce pas ? Mais en soi, elle ne l'est pas. Il nous revient peut-être à nous, les anciens - et il y en a encore ici - de remplir une mission très importante : rendre à la foi son honneur, la rendre cohérente, ce qui est le témoignage d'Eléazar : la cohérence jusqu'au bout. La pratique de la foi n'est pas le symbole de notre faiblesse- non-, mais plutôt le signe de sa force. Nous ne sommes plus de jeunes garçons. Nous ne plaisantions pas lorsque nous nous sommes engagés à la suite du Seigneur ! Non
La foi mérite respect et honneur jusqu’au bout : elle nous a changé la vie, nous a purifié l’esprit, nous a appris l’adoration de Dieu et l'amour du prochain. C'est une bénédiction pour tous ! Mais toute la foi, non pas une partie. Nous n'échangerons pas la foi contre une poignée de jours tranquilles, comme le fait Eléazar. Non. Cohérent jusqu'au bout. Et va au martyre ainsi, non ? Nous montrerons, en toute humilité et fermeté, jusque dans notre vieillesse, que croire n'est pas quelque chose "pour les vieux". Non. C'est une chose de la vie. Croyez en l'Esprit Saint, qui fait toutes choses nouvelles, et il nous aidera naturellement.
Chers frères et sœurs âgés, pour ne pas dire vieux, nous sommes dans le même groupe, s'il vous plaît, prêtons attention aux jeunes : ils nous regardent. Ils nous observent. N'oubliez pas cela. Cela me rappelle ce merveilleux film d'après-guerre : "Les enfants nous regardent". Nous pouvons dire la même chose avec les jeunes : les jeunes nous regardent et notre cohérence peut leur ouvrir un très beau chemin de vie. Au contraire, une éventuelle hypocrisie fera tant de mal. Prions les uns pour les autres. Que Dieu nous bénisse tous les vieux. Merci.









Mercredi 11 mai 2022
Catéchèse sur la vieillesse - 9. Judith. Une jeunesse admirable, une vieillesse généreuse
Chers frères et sœurs, bonjour !
Aujourd'hui, nous parlerons de Judith, une héroïne biblique. La conclusion du livre qui porte son nom - nous en avons entendu un extrait - résume la dernière partie de la vie de cette femme, qui défendit Israël contre ses ennemis. Judith est une jeune et vertueuse veuve juive qui, grâce à sa foi, sa beauté et son astuce, sauve la ville de Béthulie et le peuple de Judée du siège d'Holopherne, général de Nabuchodonosor, roi d'Assyrie, un ennemi puissant et dédaigneux de Dieu. Ainsi, grâce à sa manière rusée d'agir, elle est capable de trancher la gorge du dictateur qui s'en prend au pays. Elle était courageuse, cette femme, mais elle avait la foi...
Après la grande aventure dont elle est protagoniste, Judith retourne vivre dans sa ville, Béthulie, où elle vit une belle vieillesse jusqu’à cent cinq ans. Comme c'est le cas pour de nombreuses personnes : parfois après une vie de travail intense, parfois après une existence aventureuse, ou une existence de grand dévouement. L'héroïsme n'est pas seulement celui des grands événements qui tombent sous les feux des projecteurs, par exemple le meurtre du dictateur par Judith : mais souvent on trouve l'héroïsme dans la ténacité de l'amour vécu dans une famille difficile et en faveur d'une communauté menacée.
Judith a vécu plus de 100 ans, une bénédiction particulière. Mais il n'est pas rare aujourd'hui qu'il reste tant d'années à vivre après le moment de la retraite. Comment interpréter, comment tirer le meilleur parti de ce temps dont nous disposons ? Je prends ma retraite aujourd'hui, et cela fera de nombreuses années, et que puis-je faire pendant ces années ? Comment puis-je grandir - en âge, cela va sans dire, mais comment puis-je grandir en autorité, en sainteté, en sagesse ?
La perspective de la retraite coïncide pour beaucoup, avec celui d’un repos mérité et désiré après des activités exigeantes et fatigantes. Mais il arrive aussi que la fin du travail soit une source d'inquiétude et soit attendue avec une certaine appréhension. "Que vais-je faire maintenant que ma vie va être vidée de tout ce qui l'a remplie pendant si longtemps ?" : c’est la question. Le travail quotidien, c'est aussi un ensemble de relations, la satisfaction de gagner sa vie, l'expérience d'avoir un rôle, une considération méritée, un emploi à temps plein qui dépasse le simple horaire de travail.
Bien sûr, il y a l'engagement, à la fois joyeux et fatigant, de s'occuper des petits-enfants, et aujourd'hui, les grands-parents ont un rôle très important au sein de la famille pour aider à élever les petits-enfants ; mais nous savons qu'aujourd'hui il y a de moins en moins d'enfants qui naissent, et que les parents sont souvent plus éloignés, plus sujets aux déplacements, avec des situations de travail et d’habitation non favorables. Parfois, ils sont aussi plus réticents à confier aux grands-parents des espaces pour l’éducation, ne leur accordant que ceux strictement lié au besoin d’assistance. Mais quelqu'un me disait, en souriant un peu ironiquement : "Aujourd'hui, les grands-parents, dans cette situation socio-économique, sont devenus plus importants, parce qu'ils ont une pension". Eh, ils le pensent. Il y a de nouvelles exigences, même au niveau des relations éducatives et parentales, qui nous obligent à remodeler l'alliance traditionnelle entre les générations.
Mais, demandons-nous : faisons-nous cet effort de "remodèlement" ? Ou subissons-nous simplement l'inertie des conditions matérielles et économiques ? La présence ensemble des générations s'allonge en effet. Cherchons-nous, tous ensemble, de la rendre plus humaines, plus affectueuse, plus juste, dans les nouvelles conditions des sociétés modernes ? Pour les grands-parents, une part importante de leur vocation est de soutenir leurs enfants dans l’éducation de leurs petits-enfants. Les petits-enfants apprennent la force de la tendresse et le respect de la fragilité : des leçons irremplaçables, qui sont plus faciles à transmettre et à recevoir avec les grands-parents. Les grands-parents, quant à eux, apprennent que la tendresse et la fragilité ne sont pas seulement des signes de déclin : pour les jeunes, ce sont des étapes qui rendent l'avenir humain.
Judith est veuve très tôt et n'a pas d'enfants, mais en tant que femme âgée, elle a pu vivre une saison de plénitude et de sérénité, sachant qu'elle avait vécu pleinement la mission que le Seigneur lui avait confiée. Pour elle, c’est le temps de laisser le bon héritage de la sagesse, de la tendresse, de dons pour la famille et la communauté : un héritage du bien et pas seulement de biens. Lorsque nous pensons à l'héritage, nous pensons parfois aux biens, et non au bien qui a été fait dans la vieillesse et qui a été semé, ce bien qui est le meilleur héritage que nous pouvons laisser.
Précisément dans sa vieillesse, Judith "affranchit sa servante préférée". C'est le signe d'un regard attentif et humain envers ceux qui l'ont côtoyée. Cette servante l'avait accompagnée dans cette aventure pour vaincre le dictateur et lui trancher la gorge. En vieillissant, on perd un peu la vue mais le regard intérieur devient plus pénétrant : on voit avec le cœur. On devient capable de voir des choses qui nous échappaient auparavant. Les personnes âgées savent regarder et savent voir... C'est ainsi : le Seigneur ne confie pas seulement ses talents aux jeunes et aux forts : il a des talents pour tous, faits sur mesure pour chacun, également pour les vieux. La vie de nos communautés doit savoir profiter des talents et des charismes de tant de personnes âgées, déjà retraitées, mais qui sont une richesse à valoriser. Cela exige, de la part des personnes âgées elles-mêmes, une attention créative et une attention nouvelle, une disponibilité généreuse. Les anciennes compétences de la vie active perdent leur part de contrainte et deviennent des ressources de don : enseigner, conseiller, construire, soigner, écouter... De préférence au profit des plus démunis, qui n'ont pas les moyens d'apprendre ou qui sont abandonnés à leur solitude.
Judith a libéré sa servante et a couvert tout le monde d'attentions. Jeune fille, elle avait gagné l'estime de la communauté par son courage. Dans sa vieillesse, elle l'a mérité pour la tendresse avec laquelle elle a enrichi leur liberté et leurs affections. Judith n'est pas une retraitée qui vit son vide de façon mélancolique : c'est une femme âgée passionnée qui remplit de dons le temps que Dieu lui offre. Je vous recommande : prenez, un de ces jours, la Bible et prenez le livre de Judith : il est minuscule, on le lit... il y a 10 pages, pas plus. Lisez cette histoire d'une femme courageuse qui s’accomplit ainsi, avec tendresse, avec générosité, une femme à la hauteur. Et je voudrais que toutes nos grands-mères soient ainsi, comme ça : courageuses, sages et qu’elles nous laissent en héritage non pas de l'argent, mais l’héritage de la sagesse, semée dans leurs petits-enfants. Merci.









Mercredi 18 mai 2022
Catéchèse sur la vieillesse - 10. Job. L'épreuve de la foi, la bénédiction de l'attente
Chers frères et sœurs, bonjour !
Le passage biblique que nous avons entendu conclut le Livre de Job, une sommité de la littérature universelle. Nous rencontrons Job dans notre parcours de catéchèse sur la vieillesse : nous le rencontrons comme un témoin de la foi qui n'accepte pas une "caricature" de Dieu, mais qui crie sa protestation face au mal, jusqu'à ce que Dieu réponde et révèle son visage. Et Dieu finit par répondre, comme toujours de manière surprenante : il montre à Job sa gloire mais sans l'écraser, bien au contraire, avec une tendresse souveraine, comme Dieu le fait, toujours, avec tendresse. Il faut bien lire les pages de ce livre, sans préjugés ni clichés, pour saisir la force du cri de Job. Cela nous fera du bien de nous mettre à son école, pour vaincre la tentation du moralisme face à l'exaspération et à la démoralisation devant la douleur d'avoir tout perdu.
Dans ce dernier passage du livre - nous rappelons l'histoire, Job qui perd tout dans la vie, perd ses richesses, perd sa famille, perd son fils et perd aussi la santé, et reste là, couvert de plaies, en dialogue avec trois amis, puis un quatrième, qui viennent le saluer : c'est l'histoire - et dans ce passage aujourd'hui, le passage de conclusion du livre, quand Dieu prend enfin la parole (et ce dialogue de Job avec ses amis est comme une route vers le moment où Dieu donne sa parole) Job est loué parce qu'il a compris le mystère de la tendresse de Dieu caché derrière son silence. Dieu réprimande les amis de Job qui prétendaient tout savoir, savoir sur Dieu et sur le mal, et qui, venus pour consoler Job, avaient fini par le juger avec leurs schémas préconstitués. Que Dieu nous préserve de ce piétisme hypocrite et présomptueux ! Dieu nous préserve de cette religiosité moralisatrice et de cette religiosité des préceptes qui nous donne une certaine présomption et conduit au pharisaïsme et à l'hypocrisie.
Voici comment le Seigneur s'exprime à leur égard. Ainsi parle le Seigneur : "Ma colère s’est enflammée contre [vous] [...] parce que vous n’avez pas parlé de moi avec justesse comme l’a fait mon serviteur Job. [...] » : c'est ce que dit le Seigneur aux amis de Job. « Job mon serviteur intercédera pour vous. Uniquement par égard pour lui, je ne vous infligerai pas l’infamie méritée pour n’avoir pas parlé de moi avec justesse, comme l’a fait mon serviteur Job." (42, 7-8). La déclaration de Dieu nous surprend, car nous avons lu les pages enflammées de la protestation de Job, qui nous ont laissé effrayés. Pourtant - dit le Seigneur - Job a bien parlé, même quand il était en colère et même en colère contre Dieu, mais il parlait bien, car il a refusé d'accepter que Dieu soit un "Persécuteur", Dieu, c'est autre chose. Et comme récompense, Dieu rend à Job le double de tous ses biens, après lui avoir demandé de prier pour ses mauvais amis.
Le tournant de la conversion de la foi se produit au summum de la colère de Job, quand il dit : "Je sais, moi, que mon rédempteur est vivant, que, le dernier, il se lèvera sur la poussière ! et quand bien même on m’arracherait la peau, de ma chair je verrai Dieu. Je le verrai, moi en personne, et si mes yeux le regardent, il ne sera plus un étranger." (19, 25-27). Ce passage est très beau. Je me souviens de la fin de ce génial oratorio de Haendel, le Messie, après la fête de l'Alléluia, le soprano chante lentement ce passage : "Je sais que mon Rédempteur est vivant", avec paix. Et donc, après toute cette histoire de douleur et de joie de Job, la voix du Seigneur est autre chose. "Je sais que mon Rédempteur est vivant" : c'est une chose très belle. Nous pouvons l'interpréter ainsi : " Mon Dieu, je sais que Tu n'es pas le Persécuteur. Mon Dieu viendra et me rendra justice". C'est la foi simple en la résurrection de Dieu, la foi simple en Jésus-Christ, la foi simple que le Seigneur nous attend toujours et qu'il viendra.
La parabole du livre de Job représente de manière dramatique et exemplaire ce qui se passe réellement dans la vie. C'est-à-dire que des épreuves trop lourdes, épreuves disproportionnées par rapport à la petitesse et à la fragilité humaine, s'abattent sur une personne, une famille ou un peuple. Dans la vie, souvent comme on dit, "le malheur n’arrive jamais seul". Et certaines personnes sont accablées par tant de maux que cela parait vraiment excessif et injuste. Et beaucoup de gens sont dans cette situation.
Nous avons tous connu de telles personnes. Nous avons été impressionnés par leur cri, mais nous avons aussi souvent été émerveillés par la constance de leur foi et de leur amour dans leur silence. Je pense aux parents d'enfants gravement handicapés, à ceux qui vivent avec une infirmité permanente ou au membre de la famille d'à côté... Situations souvent aggravées par le manque des ressources économiques. À certains moments de l'histoire, ces amoncellements de fardeaux semblent s’être donnés rendez-vous. C'est ce qui s'est passé ces dernières années avec la pandémie de Covid-19 et ce qui se passe actuellement avec la guerre en Ukraine.
Pouvons-nous justifier ces "excès" par une rationalité supérieure de la nature et de l'histoire ? Pouvons-nous les bénir religieusement comme une réponse justifiée à la culpabilité des victimes, qui les ont méritées ? Non, nous ne pouvons pas. Il existe une sorte de droit de la victime à protester, face au mystère du mal, un droit que Dieu accorde à tous, car c'est Lui-même, après tout, qui inspire. Parfois, des personnes viennent me trouver et me disent : "Mais, mon Père, j'ai protesté contre Dieu parce que j'ai tel problème, tel autre problème...". Mais tu sais, ma chère, que la protestation est une façon de prier, quand on le fait ainsi. Lorsque les enfants, les jeunes protestent contre leurs parents, c'est une façon d'attirer l'attention et de leur demander de s'occuper d'eux. Si vous avez dans votre cœur un malaise, une douleur et que vous avez envie de protester, proteste aussi contre Dieu, Dieu t'entend, Dieu est Père, Dieu n'est pas effrayé par notre prière de protestation, non ! Dieu comprend. Mais sois libre, sois libre dans ta prière, n'emprisonne pas ta prière dans des schémas préconstruits ! La prière doit être ainsi, spontanée, comme celle d'un fils avec son père, qui lui dit tout ce qui lui vient à la bouche parce qu'il sait que son père le comprend. Le "silence" de Dieu au premier moment du drame signifie ceci. Dieu ne recule pas devant la confrontation, mais dans un premier temps, il laisse à Job le moyen d'exprimer ses protestations, et Dieu écoute. Peut-être devrions-nous, parfois, apprendre de Dieu ce respect et cette tendresse. Et Dieu n'aime pas cette encyclopédie - appelons-la ainsi - d'explications, de réflexions que font les amis de Job. C'est le suc de la langue, qui ne convient pas : c'est cette religiosité qui explique tout, mais le cœur reste froid. Cela ne plaît pas à Dieu. Il préfère la protestation de Job ou le silence de Job.
La profession de foi de Job - qui émerge précisément de son appel incessant à Dieu, à une justice suprême - est complétée à la fin par l'expérience quasi mystique, je dirais, qui lui fait dire : "C’est par ouï-dire que je te connaissais, mais maintenant mes yeux t’ont vu." (42,5). Combien de personnes, combien d'entre nous, après une expérience un peu malheureuse, un peu sombre, lâchent prise et connaissent Dieu mieux qu'auparavant ! Et nous pouvons dire, comme Job : "Je te connaissais par ouï-dire, mais maintenant je t’ai vu, parce que je t’ai rencontré toi. Ce témoignage est particulièrement crédible si la vieillesse l'assume, dans sa progressive fragilité et sa dégradation. Les vieux en ont vu tant dans la vie ! Et ils ont aussi vu l'inconsistance des promesses des hommes. Des hommes de loi, des hommes de science, des hommes de religion même, qui confondent le persécuteur et la victime, imputant à cette dernière l'entière responsabilité de sa douleur. Ils se trompent !
Les vieillards qui trouvent la voie de ce témoignage, qui convertit le ressentiment de la perte en ténacité pour l'attente de la promesse de Dieu, - il se produit un changement, du ressentiment de la perte à la ténacité pour suivre la promesse de Dieu- ces personnes âgées sont pour la communauté un rempart insubstituable face à l'excès du mal. Le regard des croyants qui se tournent vers le Crucifié professe précisément cela. Puissions-nous l'apprendre nous aussi, de tant de grands-pères et de grands-mères, de tant de personnes âgées qui, comme Marie, unissent leur prière, parfois déchirante, à celle du Fils de Dieu qui, sur la croix, s’abandonne au Père. Considérons les personnes âgées, considérons les vieux, les vieilles, les petites vieilles ; considérons-les avec amour, considérons leur expérience personnelle. Ils ont tant souffert dans la vie, ils ont tant appris dans la vie, ils ont traversé tant d'épreuves, mais à la fin ils ont cette paix, une paix - je dirais - presque mystique, qui est la paix de la rencontre avec Dieu, au point qu'ils peuvent dire : "Je te connaissais par ouï-dire, mais maintenant mes yeux t'ont vu". Ces vieillards sont à la hauteur de cette paix du fils de Dieu sur la croix qui s'abandonne au Père.









Mercredi 25 mai 2022
Catéchèse sur la vieillesse - 11. Qohèleth : la nuit incertaine du sens et des choses de la vie
Chers frères et sœurs, bonjour !
Dans notre réflexion sur la vieillesse – nous continuons à réfléchir sur la vieillesse -, nous abordons aujourd'hui le livre de Qohèleth, un autre trésor de la Bible. A la première lecture, ce court ouvrage frappe et laisse perplexe par son célèbre refrain : « Tout est vanité », tout est vanité : le refrain qui va et vient ; tout est vanité, tout est « brouillard », tout est « fumée », tout est « vide ». C’est surprenant de trouver ces expressions, qui remettent en question le sens de l'existence, dans l'Écriture Sainte. En réalité, l'oscillation continue de Qohèleth entre sens et non-sens est la représentation ironique d'une connaissance de la vie détachée de la passion pour la justice, garantie par le jugement de Dieu. Et la conclusion du Livre indique la voie pour sortir de l'épreuve : « crains Dieu et observe ses commandements. Tout est là pour l’homme. » (12,13). Voici le conseil pour résoudre ce problème.
Face à une réalité qui, à certains moments, nous semble accueillir tous les contraires, leur réservant malgré tout le même destin, qui est de finir dans le néant, la voie de l'indifférence peut aussi nous apparaître comme le seul remède à une douloureuse désillusion. Surgissent en nous des questions comme celles-ci : Nos efforts ont-ils changé le monde ? Quelqu'un est-il capable de faire valoir la différence entre le juste et l'injuste ? Il semble que tout cela soit inutile : pourquoi faire tant d'efforts ?
C'est une sorte d'intuition négative qui peut surgir à n'importe quelle saison de la vie, mais il ne fait aucun doute que la vieillesse rend quasiment inévitable ce rendez-vous avec le désenchantement. Le désenchantement survient dans la vieillesse. Et donc, la résistance de la vieillesse aux effets démoralisants de ce désenchantement est décisive : si les personnes âgées, qui désormais en ont vu de tout, gardent intacte leur passion pour la justice, alors il y a de l'espérance pour l'amour, et aussi pour la foi. Et pour le monde contemporain, le passage par cette crise est devenu crucial, une crise salutaire, pourquoi ? Parce qu’une culture qui prétend mesurer tout et manipuler tout finit aussi par produire une démoralisation collective du sens, une démoralisation de l'amour, une démoralisation également du bien.
Cette démoralisation nous enlève toute volonté d'agir. Une prétendue « vérité », qui ne se limite qu'à cataloguer le monde, catalogue aussi son indifférence à l'égard des contraires et les livre, sans rédemption, au flux du temps et au destin du néant. Sous cette forme - revêtue de scientificité, mais aussi privée de sensibilité et privée de morale - la recherche moderne de la vérité a été tentée de se débarrasser totalement de la passion pour la justice. Elle ne croit plus ni à son destin, ni à sa promesse, ni à sa rédemption.
Pour notre culture moderne, qui voudrait remettre pratiquement tout à la connaissance exacte des choses, l'apparition de cette nouvelle raison cynique - qui résume connaissance et irresponsabilité - est un très dur retour de bâton. En effet, la connaissance qui nous exonère de la moralité semble de prime abord une source de liberté, d'énergie, mais se transforme bien vite en une paralysie de l'âme.
Qohèleth, avec son ironie, démasque déjà cette tentation fatale d'une omnipotence du savoir - un « délire d'omniscience » - qui engendre une impotence de la volonté. Les moines de la plus antique tradition chrétienne avaient précisément identifié cette maladie de l'âme, qui découvre soudain la vanité de la connaissance sans foi ni morale, l'illusion de la vérité sans justice. Ils l'appelaient « acédie ». Et c'est l'une des tentations de tous, même des vieux, mais de tout le monde. Ce n'est pas simplement de la paresse : non, c'est bien plus. Il ne s'agit pas simplement d'une dépression : non. L’acédie est plutôt la capitulation devant la connaissance du monde sans passion pour la justice ni engagement conséquent.
Le vide de sens et de force ouvert par cette connaissance, qui rejette toute responsabilité éthique et toute attachement pour le bien réel, n'est pas sans inconvénients. Il ne prive pas seulement d’énergies la volonté du bien : par contre-coup, il donne libre cours à l'agressivité des forces du mal. Ce sont les forces d’une raison devenue folle, rendue cynique par excès d'idéologie. En fait, avec tous nos progrès et toute notre prospérité, nous sommes vraiment devenus une « société de la fatigue ». Pensez-y : nous sommes la société de la fatigue ! Nous étions censés produire un bien-être généralisé et nous tolérons un marché scientifiquement sélectif de la santé. Nous étions censés mettre une limite insurmontable à la paix, et nous voyons de plus en plus de guerres impitoyables contre des personnes sans défense. La science progresse, bien sûr, et c'est une bonne chose. Mais la sagesse de la vie est tout autre chose, et elle semble en perte de vitesse.
Enfin, cette raison sans-affectivité et irresponsable prive de sens et d'énergie également la connaissance de la vérité. Ce n'est pas un hasard si notre temps est celui des fakenews, des superstitions collectives et des vérités pseudo-scientifiques. C'est curieux : dans cette culture du savoir, de connaître toutes les choses, même de la précision du savoir, Tant de sorcelleries se sont répandues, mais des sorcelleries cultivées. C'est de la sorcellerie avec une certaine culture mais qui t'amène à mener une vie pleine de superstitions : d'un côté, pour avancer avec intelligence en connaissant les choses jusqu'au fond ; d'autre part, l'âme qui a besoin d'une autre chose et emprunte le chemin des superstitions et finit dans le registre de la sorcellerie. La vieillesse peut apprendre de la sagesse ironique de Qohèleth l'art de mettre en lumière la tromperie cachée dans le délire d'une vérité de l'esprit dénuée d'affection pour la justice. Les personnes âgées, riches en sagesse et en humour, font tellement de bien aux jeunes ! Ils les préservent de la tentation d'un triste savoir mondain dépourvu de la sagesse de la vie. Et aussi, ces personnes âgées reconduisent les jeunes à la promesse de Jésus : "Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice, car ils seront rassasiés" (Mt 5,6). Ce sont eux qui sèmeront la faim et la soif de justice chez les jeunes. Courage, nous tous, les anciens : courage et en avant ! Nous avons une très importante mission dans le monde. Mais, je vous en prie, nous ne devons pas nous réfugier dans cet idéalisme quelque peu non concret, non réel, sans racines - disons-le clairement : dans les sorcelleries de la vie.