“Le Crucifié, source d’espérance”
Chers frères et sœurs, bonjour !
Dimanche dernier, la Liturgie nous a fait écouter la Passion du Seigneur. Elle se termine par ces mots : "Ils mirent les scellés sur la pierre" (Mt 27, 66). Ils mirent les scellés sur la pierre : tout semble fini. Pour les disciples de Jésus, ce bloc de pierre marque la fin de l'espérance. Le Maître a été crucifié, tué de la manière la plus cruelle et la plus humiliante qui soit, pendu à un infâme gibet hors de la ville : un échec public, la pire fin possible – à cette époque c’était la pire. Le découragement qui oppressait les disciples ne nous est pas totalement étranger aujourd'hui. En nous aussi, fusent des idées noires et des sentiments de frustration : pourquoi tant d'indifférence à l'égard de Dieu ? C'est curieux : pourquoi tant d'indifférence à l'égard de Dieu ? Pourquoi tant de mal dans le monde ? Mais regardez, il y a du mal dans le monde ! Pourquoi les inégalités continuent-elles à se creuser et la paix tant désirée ne se réalise pas ? Pourquoi sommes-nous si attachés à la guerre, à nous faire du mal l’un à l’autre ? Et dans le cœur de chacun, que d'attentes envolées, que de déceptions ! Et toujours ce sentiment que les temps passés étaient meilleurs et que dans le monde, peut-être même dans l'Église, les choses ne sont plus ce qu'elles étaient... Bref, aujourd'hui encore, l'espérance semble parfois scellée sous la pierre de la méfiance. Et j'invite chacun d'entre vous à réfléchir à ceci : où est ton espérance ? Toi, as-tu une espérance vive ou l'as-tu scellée là, ou l'as-tu dans le tiroir comme un souvenir ? Est-ce que ton espérance te fait avancer, ou est-ce un souvenir romantique comme quelque chose qui n'existerait pas ? Où est ton espérance aujourd'hui ?
Une image est restée gravée dans l'esprit des disciples : la croix. Et c’est là que tout est fini. C'est là que se concentrait la fin de tout. Mais peu de temps après, ils découvriront dans la croix elle-même un nouveau commencement. Chers frères et sœurs, c'est ainsi que germe l'espérance de Dieu, elle naît et renaît dans les trous noirs de nos attentes déçues, et l’espérance véritable, au contraire, ne déçoit jamais. Pensons à la croix : du plus terrible instrument de torture, Dieu a tiré le plus grand signe d'amour. Ce bois de la mort, transformé en arbre de vie, nous rappelle que les débuts de Dieu commencent souvent à partir de nos limites : c'est ainsi qu'il aime opérer des merveilles. Aujourd'hui, regardons donc l'arbre de la croix pour que germe en nous l'espérance : cette vertu de tous les jours, cette vertu silencieuse, humble, mais cette vertu qui nous maintient debout, qui nous aide à aller de l'avant. Sans espérance, on ne peut pas vivre. Demandons-nous : où est mon espérance ? Aujourd'hui, regardons l'arbre de la croix pour que germe en nous l'espérance : pour être guéris de la tristesse - mais, que de gens tristes... Moi, quand je pouvais aller dans les rues, maintenant je ne peux plus parce qu'on ne me laisse pas faire, mais quand je pouvais aller dans les rues dans l'autre diocèse, j'aimais bien regarder le regard des gens. Tant de regards tristes ! Des gens tristes, des gens qui parlent tout seuls, des gens qui marchent avec leur téléphone portable, mais sans paix, sans espérance. Et où est ton espérance aujourd'hui ? Nous avons besoin d'un peu d'espérance pour guérir de la tristesse dont nous sommes malades, pour guérir de l'amertume avec laquelle nous polluons l'Église et le monde. Frères et sœurs, regardons le Crucifix. Et que voyons-nous ? Nous voyons Jésus nu, Jésus dépouillé, Jésus blessé, Jésus tourmenté. Est-ce la fin de tout ? C'est là que réside notre espérance.
Observons donc comment, sous ces deux aspects, l'espérance, qui semblait mourir, renaît. Tout d'abord, nous voyons Jésus dépouillé : car « après l'avoir crucifié, ils se partagèrent ses vêtements en tirant au sort » (v. 35). Dieu dépouillé : Celui qui a tout se laisse dépouiller de tout. Mais cette humiliation est le chemin de la rédemption. Dieu triomphe ainsi de nos apparences. En effet, nous avons du mal à nous mettre à nu, à faire la vérité : nous essayons toujours de dissimuler les vérités parce qu'elles ne nous plaisent pas ; nous nous revêtons d'apparences extérieures que nous recherchons et soignons, des masques pour nous déguiser et nous montrer meilleurs que nous ne sommes. Un peu comme l'habitude du maquillage : maquillage intérieur, paraître meilleur que les autres ...Nous pensons que l'important est l'ostentation, le paraitre, pour que les autres disent du bien de nous. Et nous nous parons d'apparences, nous nous parons d'apparences, de choses superflues, mais de cette manière nous ne trouvons pas la paix. Puis le maquillage disparaît et tu te regardes dans le miroir avec le visage laid que tu as, mais le vrai, celui que Dieu aime, pas celui qui est "maquillé". Et Jésus dépouillé de tout nous rappelle que l'espérance renaît en faisant la vérité sur nous-mêmes – se dire la vérité à soi-même -, en abandonnant la duplicité, en nous libérant de la coexistence pacifique avec nos mensonges. Parfois, nous sommes tellement habitués à nous dire des mensonges que nous vivons avec ces mensonges comme s'il s'agissait de vérités et nous finissons par être empoisonnés par nos mensonges. Voilà ce qui est nécessaire : revenir au cœur, à l'essentiel, à une vie simple, dépouillée de tant de choses inutiles, qui sont des substituts de l'espérance. Aujourd'hui, alors que tout est complexe et que nous risquons de perdre le fil, nous avons besoin de simplicité, nous avons besoin de redécouvrir la valeur de la sobriété, la valeur du renoncement, de faire le ménage dans ce qui pollue le cœur et nous rend tristes. Chacun de nous peut penser à une chose inutile dont il peut se débarrasser pour se retrouver. Pensez-y, que de choses inutiles ! Ici, il y a quinze jours, à Santa Marta, où je vis - c'est un hôtel pour tant de gens - on a dit que pour cette Semaine Sainte, il serait bon de regarder l'armoire et de se dépouiller, de nous débarrasser des choses que nous avons, que nous n'utilisons pas... vous ne pouvez pas imaginer la quantité de choses ! Il est bon de se débarrasser des choses inutiles. Et cela a été donné aux pauvres, aux personnes dans le besoin. Nous aussi, nous avons tant de choses inutiles à l'intérieur de notre cœur - et à l'extérieur aussi. Regardez votre garde-robe : regardez-la. Ce qui est utile, ce qui est inutile... et faire le ménage. Regardez l'armoire de l'âme : combien de choses inutiles vous avez, combien d'illusions stupides. Revenons à la simplicité, aux choses essentielles, qui n'ont pas besoin de maquillage. Voilà un bel exercice !
Jetons un second regard sur le crucifix et voyons Jésus blessé. La croix montre les clous qui transpercent ses mains et ses pieds, son côté ouvert. Mais aux blessures du corps s'ajoutent celles de l'âme : mais quelle angoisse ! Jésus est seul : trahi, livré et renié par les siens, de ses amis et également de ses disciples, condamné par le pouvoir religieux et civil, excommunié, Jésus fait même l'expérience de l'abandon de Dieu (cf. v. 46). Sur la croix, apparaît également le motif de la condamnation : « Celui-ci est Jésus, le roi des Juifs » (v. 37). C'est une moquerie : lui qui s'était enfui quand on avait voulu le faire roi (cf. Jn 6,15), est condamné pour s'être fait roi ; alors qu'il n'a commis aucun crime, il est mis entre deux malfaiteurs et on lui préfère le violent Barabbas (cf. Mt 27,15-21). Jésus, en somme, est blessé dans son corps et dans son âme. Je me demande : en quoi cela aide-t-il notre espérance ? Ainsi, Jésus nu, dépouillé de tout, de tout : qu'est-ce que cela dit de mon espérance, en quoi cela m'aide-t-il ?
Nous aussi nous sommes blessés : qui n'est pas blessé dans la vie ? Et tant de fois avec des blessures cachées, que nous cachons à cause de la honte. Qui ne porte pas les cicatrices de choix passés, d'incompréhensions, de douleurs qui restent à l'intérieur et qui sont difficiles à surmonter ? Mais aussi des torts subis, des paroles acerbes, des jugements sans clémence ? Dieu ne cache pas à nos yeux les blessures qui ont transpercé son corps et son âme. Il les montre pour nous dévoiler qu'un nouveau passage peut s'ouvrir à Pâques : faire de ses blessures des trous de lumière. "Mais, Sainteté, n'exagérez pas", pourrait-on me dire. Non, c'est vrai : essaie. Essaie. Pense à tes blessures, celles que tu es le seul à connaître, celles que chacun a cachées dans le cœur. Et regarde le Seigneur. Et tu verras, tu verras comment de ces blessures jaillissent des trous de lumière. Jésus en croix, ne récrimine pas, il aime. Il aime et pardonne à ceux qui le blessent (cf. Lc 23, 34). Il transforme ainsi le mal en bien, ainsi convertit-il et transforme-t-il la douleur en amour.
Frères et sœurs, la question n'est pas d'être blessé un peu ou beaucoup par la vie, la question est ce que je fais de mes blessures. Les petites, les grandes, celles qui laisseront toujours une trace dans mon corps, dans mon âme. Qu'est-ce que je fais avec mes blessures ? Que fais-tu, toi avec tes blessures ? "Non, mon Père, je n'ai pas de blessures" - "Attention, réfléchis-y par deux fois avant de dire cela". Et moi je te demande : que fais-tu de tes blessures, celles que toi seul connais ? Tu peux les laisser s’infecter dans le ressentiment, la tristesse, ou je peux les unir à celles de Jésus, pour que mes blessures aussi deviennent lumineuses. Pensez au nombre de jeunes qui ne supportent pas leurs blessures et qui considèrent le suicide comme une voie de salut : aujourd'hui, dans nos villes, il y a beaucoup, beaucoup de jeunes qui ne voient pas d'issue, qui n'ont pas d'espérance et qui préfèrent aller plus loin avec la drogue, avec l'oubli... pauvres choses. Pensez à eux. Et toi, quelle est ta drogue, pour couvrir tes blessures ? Nos blessures peuvent devenir sources d'espérance quand, au lieu de pleurer sur nous-mêmes ou de les cacher, nous essuyons les larmes des autres ; quand, au lieu de nourrir du ressentiment pour ce qui nous est enlevé, nous nous occupons de ce qui manque aux autres ; quand, au lieu de ruminer en nous-mêmes, nous nous penchons sur ceux qui souffrent ; quand, au lieu d'être assoiffés d'amour pour nous-mêmes, nous étanchons la soif de ceux qui ont besoin de nous. Car seulement si nous cessons de penser à nous-mêmes, nous nous trouvons nous-mêmes. Mais si nous continuons à penser à nous-mêmes, nous ne nous retrouverons plus jamais. Et c'est ainsi que - comme le dit l'Écriture - notre blessure se cicatrise rapidement (cf. Is 58, 8) et que l'espérance refleurit. Réfléchissez : que puis-je faire pour les autres ? Je suis blessé, je suis blessé par le péché, je suis blessé par l'histoire, chacun a sa propre blessure. Que dois-je faire : est-ce que je lèche mes propres blessures comme ça, toute la vie ? Ou est-ce que je regarde les blessures des autres et je pars avec l'expérience blessée de ma propre vie, pour guérir, pour aider les autres ? C'est le défi d'aujourd'hui, pour vous tous, pour chacun d'entre nous. Que le Seigneur nous aide à aller de l'avant.
La passion pour l’évangélisation : le zèle apostolique du croyant - 4. Le premier apostolat
Chers frères et sœurs, bonjour !
Nous poursuivons nos catéchèses ; le thème que nous avons choisi est : “La passion d'évangéliser, le zèle apostolique”. Parce qu'évangéliser, ce n'est pas dire : "Regarde, blablabla" et rien de plus ; il y a une passion qui mobilise tout : l'esprit, le cœur, les mains, aller... tout, toute la personne est impliquée dans cette proclamation de l'Évangile, et c'est pourquoi nous parlons de passion d'évangéliser. Après avoir vu en Jésus le modèle et le maître de l'annonce, passons aujourd'hui aux premiers disciples, à ce que les disciples ont fait. L'Évangile dit que Jésus « en institua douze pour qu’ils soient avec lui et pour les envoyer proclamer la Bonne Nouvelle » (Mc 3, 14) deux choses : pour qu’ils restent avec Lui et les envoyer prêcher. Il y a un aspect qui semble contradictoire : Il les invite pour être avec Lui et pour qu’ils aillent prêcher. On dirait : soit l'un, soit l'autre, soit rester, soit aller. Pourtant non : pour Jésus, on ne peut aller sans rester et inversement on ne peut rester sans aller. Ce n'est pas facile à comprendre, mais c'est ainsi. Cherchons de comprendre un peu quel est le sens dans lequel Jésus exprime ces choses.
Tout d'abord, on ne peut aller sans rester : avant d'envoyer les disciples en mission, le Christ - dit l'Évangile - "les appelle à lui" (cf. Mt 10,1). L'annonce naît de la rencontre avec le Seigneur ; toute activité chrétienne, et surtout la mission, part de là. On n'apprend pas dans une académie : non ! Cela commence par la rencontre avec le Seigneur. Témoigner de Lui, en effet, signifie Le rayonner ; mais, si nous ne recevons pas Sa lumière, nous serons éteints ; si nous ne Le fréquentons pas, nous porterons nous-même au lieu de Lui - je me porte moi-même et non Lui -, et cela sera totalement vain. Donc, peut porter l'Évangile de Jésus la personne qui reste avec Lui. Celui qui ne reste pas avec Lui ne peut pas porter l'Evangile. Il apportera des idées, mais pas l'Évangile. De même, cependant, on ne peut rester sans aller. En effet, suivre le Christ n'est pas un acte intimiste : sans annonce, sans service, sans mission, la relation avec Jésus ne croît pas. Notons que dans l'Évangile, le Seigneur envoie les disciples avant d'avoir achevé leur préparation : peu après les avoir appelés, il les envoie déjà ! Cela signifie que l'expérience de la mission fait partie de la formation chrétienne. Rappelons alors ces deux moments constitutifs pour tout disciple : rester avec Jésus et aller, envoyés par Jésus.
Après avoir appelé les disciples à lui et avant de les envoyer, le Christ leur adresse un discours, connu comme le "discours missionnaire" – c’est ainsi qu’on le définit dans l’Evangile. Il se trouve au chapitre 10 de l'Évangile de Matthieu et est comme la " constitution " de l'annonce. De ce discours, dont je vous recommande la lecture aujourd’hui - c’est une petite page seulement de l’Evangile -, je tire trois aspects : pourquoi annoncer, quoi annoncer et comment annoncer.
Pourquoi annoncer. La motivation réside dans cinq paroles de Jésus, qu'il est bon de rappeler : "Vous avez reçu gratuitement, donnez gratuitement" (v. 8). Cela fait cinq mots. Mais pourquoi annoncer ? Parce que j'ai reçu gratuitement et que je dois donner gratuitement. L'annonce ne part pas de nous, mais de la beauté de ce que nous avons reçu gratuitement, sans mérite : rencontrer Jésus, le connaître, découvrir que nous sommes aimés et sauvés. C'est un don si grand que nous ne pouvons le garder pour nous, nous ressentons le besoin de le répandre ; mais dans le même style, c’est-à-dire dans la gratuité. En d'autres termes : nous avons un don, nous sommes donc appelés à nous faire don ; nous avons reçu un don et notre vocation est de nous transformer en don pour les autres ; nous éprouvons la joie d'être enfants de Dieu, elle doit être partagée avec nos frères et sœurs qui ne la connaissent pas encore ! C'est cela la justification de l'annonce. Aller et porter la joie de ce que nous avons reçu.
Deuxièmement : Quoi, donc, annoncer ? Jésus dit : "proclamez que le royaume des Cieux est tout proche " (v. 7). Voici ce qu'il faut dire, avant tout et en tout : Dieu est proche. Mais n'oubliez jamais ceci : Dieu a toujours été proche du peuple, Il le dit Lui-même au peuple. Il dit : "Regardez, quel Dieu est aussi proche des nations comme je le suis de vous ?". La proximité est l'une des choses les plus importantes de Dieu. Il y a trois choses importantes : la proximité, la miséricorde et la tendresse. Il ne faut pas l'oublier. Qui est Dieu ? Le Proche, le Tendre, le Miséricordieux. Telle est la réalité de Dieu. Dans la prédication, nous incitons souvent les gens à faire quelque chose, et c'est bien, mais n'oublions pas que le message principal est que Lui est proche : proximité, miséricorde et tendresse. Accueillir l'amour de Dieu est plus difficile parce que nous voulons toujours être au centre, nous voulons être protagonistes, nous sommes plus enclins à faire qu'à nous laisser modeler, à parler qu'à écouter. Mais, si ce que nous faisons passe en premier, nous serons encore les protagonistes. Au contraire, l'annonce doit donner la primauté à Dieu : laisser la primauté à Dieu, Dieu au premier plan, et donner aux autres l'opportunité de l'accueillir, de se rendre compte qu'il est proche. Et moi, derrière.
Troisième point : comment annoncer. C'est l'aspect sur lequel Jésus s'attarde le plus : comment annoncer, quelle est la méthode, quelle doit être le langage pour annoncer ; c’est significatif : il nous dit que la manière, le style est essentiel dans le témoignage. Le témoignage n'implique pas seulement l'esprit et le fait de dire quelque chose, des concepts : non. Il implique tout, l'esprit, le cœur, les mains, tout, les trois langages de la personne : le langage de la pensée, le langage de l'affection et le langage de l'action. Les trois langages. On ne peut pas évangéliser seulement avec l'esprit ou seulement avec le cœur ou seulement avec les mains. Tout participe. Et, dans le style, l'important est le témoignage, comme le veut Jésus. Il dit ceci : " Je vous envoie comme des brebis au milieu des loups " (v. 16). Il ne nous demande pas d'être capables d'affronter les loups, c'est-à-dire d'être capables d'argumenter, de contre-argumenter et de nous défendre : non. Nous penserions ainsi : devenons pertinents, nombreux, prestigieux, et le monde nous écoutera et nous respectera et nous vaincrons les loups : non, ce n’est pas ainsi. Non, je vous envoie comme des brebis, comme des agneaux - voilà ce qui est important. Si tu ne veux pas être brebis, le Seigneur ne te défendra pas contre les loups. Arrange-toi comme tu peux. Mais si tu es brebis, sois assuré que le Seigneur te défendra contre les loups. Être humbles. Il nous demande d'être ainsi, d'être doux et avec le désir d’être innocents, d’être prêts au sacrifice ; c'est ce que représente en fait l'agneau : douceur, innocence, dévouement, tendresse. Et Lui, le berger, reconnaîtra ses agneaux et les protégera des loups. Au lieu de cela, des agneaux déguisés en loups sont démasqués et malmenés. Un Père de l'Église écrivait : "Tant que nous serons des agneaux, nous vaincrons, et même si nous sommes entourés de nombreux loups, nous les vaincrons. Mais si nous devenons des loups, nous serons vaincus, car nous serons privés de l'aide du berger. Il ne fait pas paître les loups, mais les agneaux" (Saint Jean Chrysostome, Homélie 33 sur l'Évangile de Matthieu). Si je veux être au Seigneur, je dois laisser que Lui soit mon berger, et Lui n'est pas un berger de loups, Il est un berger d'agneaux, doux, humbles, agréables au Seigneur.
Toujours sur comment annoncer, il est frappant de constater que Jésus, au lieu de prescrire ce qu'il faut apporter en mission, dit ce qu'il ne faut pas apporter. Parfois, on voit quelque apôtre, une personne qui déménage, un chrétien qui dit qu'il est apôtre et qu'il a donné sa vie au Seigneur, et il emporte tant de bagages : mais ce n'est pas du Seigneur, le Seigneur te déleste de l'équipage et te dit ce qu'il ne faut pas emporter : "Ne prenez ni or, ni argent, ni monnaie dans vos ceintures, ni sac de voyage, ni deux tuniques, ni sandales, ni bâton" (v. 9-10). Ne rien emporter. Il dit de ne pas s'appuyer sur les sécurités matérielles, d'aller dans le monde sans mondanité. Voilà ce qu'il faut dire : je vais dans le monde non pas avec le style du monde, non pas avec les valeurs du monde, non pas avec la mondanité - pour l'Église, tomber dans la mondanité est le pire qui puisse arriver. J'y vais avec simplicité. Voilà comment on annonce : en montrant Jésus plutôt qu'en parlant de Jésus. Et comment montrons-nous Jésus ? Par notre témoignage. Et enfin, en allant ensemble en communauté : le Seigneur envoie tous les disciples, mais personne ne va seul. L'Église apostolique est toute missionnaire et dans la mission elle retrouve son unité. Donc : aller doux et bons comme des agneaux, sans mondanité, et aller ensemble. C'est là que se trouve la clé de l'annonce, voilà la clé du succès de l'évangélisation. Accueillons ces invitations de Jésus : que ses paroles soient notre point de référence.
La passion pour l’évangélisation : le zèle apostolique du croyant - 10. Les témoins. Saint Paul 2
Après avoir vu, il y a deux semaines, l’élan personnel de saint Paul pour l’Evangile, nous pouvons aujourd’hui réfléchir plus profondément sur le zèle évangélique tel qu’il en parle lui-même et qu’il le décrit dans quelques-unes de ses lettres.
En vertu de sa propre expérience, Paul n’ignore pas le danger d’un empressement déformé, orienté dans la mauvaise direction; il était lui-même tombé dans ce danger avant la chute providentielle sur le chemin de Damas. Nous avons parfois affaire à un zèle mal orienté, obstiné dans l’observation de normes purement humaines et obsolètes pour la communauté chrétienne. «Leur attachement pour vous — écrit l’apôtre — n'est pas bon». (Ga 4, 17).
Nous ne pouvons pas ignorer la sollicitude avec laquelle certains se consacrent à de mauvaises occupations, même au sein de la communauté chrétienne; on peut se vanter d’un faux zèle évangélique tout en poursuivant en réalité la vanité ou ses propres convictions ou même l’amour pour soi.
C’est pourquoi, nous nous demandons: quelles sont les caractéristiques du véritable zèle évangélique selon Paul? Le texte que nous avons entendu au début me semble utile à cet égard, une liste d’«armes» que l’apôtre indique pour le combat spirituel. Parmi celles-ci, il y a la disponibilité à diffuser l’Evangile, que certains traduisent par «zèle» — cette personne fait preuve de zèle pour faire avancer ces idées, ces choses — et qu’ils qualifient de «chaussure». Pourquoi? En quoi le zèle pour l’Evangile est-il lié à ce que l’on met à ses pieds? Cette métaphore reprend un texte du prophète Isaïe qui dit: «Qu'ils sont beaux, sur les montagnes / les pieds du messager qui annonce la paix / du messager de bonnes nouvelles qui annonce le salut / qui dit à Sion: “Ton Dieu règne”» (52, 7).
Ici aussi, nous trouvons une référence aux pieds d’un annonciateur de la bonne nouvelle. Pourquoi? Parce que celui qui va annoncer doit se déplacer, il doit marcher! Mais nous remarquons aussi que Paul, dans ce texte, parle des chaussures comme d’une partie de l’armure, selon l’analogie de l’équipement du soldat qui va au combat: dans le combat, il est essentiel d’avoir une stabilité d’appui, pour éviter les pièges du terrain, car l’adversaire disséminait souvent le champ de bataille de pièges, et pour avoir la force de courir et de se déplacer dans la bonne direction. Pour cela, les chaussures sont pour courir et éviter toutes ces choses de l’adversaire.
Le zèle évangélique est le support sur lequel repose l’annonce, et les annonciateurs sont un peu comme les pieds du corps du Christ qui est l’Eglise. Il n’y a pas d’annonce sans mouvement, sans «sortie», sans initiative. Cela veut dire qu’il n’y a pas de chrétien qui ne soit en chemin, il n’y a pas de chrétien qui ne sorte de lui-même pour se mettre en chemin et apporter une annonce. Il n’y a pas d’annonce sans mouvement, sans chemin. On n’annonce pas l’Evangile en restant immobiles, enfermés dans un bureau, devant sa table de travail ou son ordinateur, en suscitant des polémiques comme des «lions de clavier» et en remplaçant la créativité de l’annonce par des copier-coller d’idées prises ici et là. L’Evangile s’annonce en se déplaçant, en marchant, en allant.
Le terme utilisé par Paul pour désigner la chaussure de ceux qui portent l’Evangile est un mot grec qui signifie empressement, préparation, alacrité. C’est le contraire de la négligence, qui est incompatible avec l’amour. En effet, Paul dit ailleurs: «D'un zèle sans nonchalance, dans la ferveur de l'esprit, au service du Seigneur» (Rm 12, 11). Cette attitude était celle requise dans le livre de l’Exode pour célébrer le sacrifice de la Pâque de délivrance: «C'est ainsi que vous la mangerez: vos reins ceints, vos sandales aux pieds et votre bâton en main. Vous la mangerez en toute hâte, c'est une pâque pour Yahvé. Cette nuit-là je parcourrai» (12, 11-12a).
Un annonciateur est prêt à partir, et il sait que le Seigneur passe de manière surprenante; il doit donc être libre de tout projet et prêt pour une action inattendue et nouvelle: préparé pour les surprises. Celui qui annonce l’Evangile ne peut pas être fossilisé dans des cages de plausibilité ou dans le «on a toujours fait comme ça», mais il est prêt à suivre une sagesse qui n’est pas de ce monde, comme le dit Paul en parlant de lui-même: «Ma parole et mon message n'avaient rien des discours persuasifs de la sagesse; c'était une démonstration d'Esprit et de puissance, pour que votre foi reposât, non sur la sagesse des hommes, mais sur la puissance de Dieu» (1 Co 2,4-5).
Voilà, frères et sœurs: il est important d’avoir cette disponibilité à la nouveauté de l’Evangile, cette attitude qui est un élan, une prise d’initiative, aller en premier. Il s’agit de ne pas laisser passer les occasions de promulguer l’annonce de l’Evangile de paix, cette paix que le Christ sait donner plus et mieux que le monde ne le fait. Et pour cela, je vous exhorte à être des évangélisateurs qui se déplacent, sans peur, qui vont de l’avant, pour apporter la beauté de Jésus, pour apporter la nouveauté de Jésus qui change tout. «Oui, Père, changez de calendrier parce que maintenant, nous ne comptons pas les années avant Jésus...» — «Mais aussi, change ton cœur: et es-tu disposé à laisser Jésus changer ton cœur? Ou es-tu un chrétien tiède, qui ne bouge pas? Réfléchis un peu: es-tu un enthousiaste de Jésus, vas-tu de l’avant? Réfléchis un peu...
La passion pour l’évangélisation : le zèle apostolique du croyant - 11. Les témoins : les martyrs
Chers frères et sœurs, bonjour !
Au sujet de l'évangélisation et parlant du zèle apostolique, après avoir considéré le témoignage de Saint Paul, véritable “champion” du zèle apostolique, aujourd’hui nous jetons notre regard non pas sur une figure singulière, mais vers la colonne des
martyrs, hommes et femmes de tous âges, de toutes langues et de toutes nations, qui ont donné leur vie pour le Christ, qui ont versé leur sang pour confesser le Christ. Après la génération des Apôtres, qui ont été par excellence les "témoins" de l'Évangile. Les martyrs : le premier fut le diacre Saint Étienne, lapidé à mort hors des murs de Jérusalem. Le mot "martyre" vient du grec
martyria, qui signifie précisément
témoignage. C'est-à-dire qu'un martyr est un témoin, quelqu'un qui témoigne jusqu'à verser son sang. Cependant, le mot martyr a rapidement été utilisé dans l'Église pour désigner celui qui témoignait jusqu'à l'effusion de sang
[01]. C'est-à-dire que le témoignage peut être celui de tous les jours, c'est un martyr. Mais il est utilisé par la suite pour qui donne le sang, qui donne la vie.
Les martyrs, cependant, ne doivent pas être considérés comme des "héros" qui ont agi individuellement, comme des fleurs qui poussent dans un désert, mais comme des fruits mûrs et excellents de la vigne du Seigneur, qui est l'Église. En particulier, les chrétiens, en participant assidûment à la célébration de l'Eucharistie, étaient conduits par l'Esprit à conformer leur vie sur ce mystère d'amour : c'est-à-dire sur le fait que le Seigneur Jésus avait donné sa vie pour eux et que, par conséquent, ils pouvaient et devaient eux aussi donner leur vie pour Lui et pour leurs frères et sœurs. Une grande générosité, le chemin du témoignage chrétien. Saint Augustin souligne souvent cette dynamique de gratitude et de réciprocité gratuite du don. Voici, par exemple, ce qu'il prêchait lors de la fête de Saint Laurent : « Saint Laurent était un diacre de l'Église de Rome », disait Saint Augustin. « C'est là qu'il était ministre du sang du Christ et c'est là qu'il a versé son sang pour le nom du Christ. Le bienheureux apôtre Jean a clairement exposé le mystère de la Cène, en disant : "Jésus, a donné sa vie pour nous. Nous aussi, nous devons donner notre vie pour nos frères." (1 Jn 3, 16). Laurent, mes frères, a compris tout cela. Il l'a compris et l'a mis en pratique. Et il a vraiment rendu ce qu'il avait reçu à cette table. Il a aimé le Christ dans sa vie, il l'a imité dans sa mort » (Disc. 304, 14 ; PL 38, 1395-1397). C'est ainsi que saint Augustin explique le dynamisme spirituel qui animait les martyrs. En ces termes : les martyrs aiment le Christ dans sa vie et l'imitent dans sa mort.
Aujourd'hui, chers frères et sœurs, souvenons-nous de tous les martyrs qui ont accompagné la vie de l'Église. Comme je l'ai dit à maintes reprises, ils sont plus nombreux à notre époque qu'aux premiers siècles. Aujourd'hui, il y a tant de martyrs dans l'Église, tant de martyrs car, pour avoir confessé la foi chrétienne, ils sont chassés de la société ou vont en prison... Ils sont très nombreux. Le Concile Vatican II nous rappelle que « le martyre dans lequel le disciple est assimilé à son maître, acceptant librement la mort pour le salut du monde, et rendu semblable à lui dans l’effusion de son sang, ce disciple est considéré par l’Église comme une grâce éminente et la preuve suprême de la charité. » (Const. Lumen Gentium, 42). Les martyrs, à l'imitation de Jésus et avec sa grâce, transforment la violence de ceux qui refusent l'annonce en une grande opportunité d'amour, suprême, qui va jusqu'au pardon de leurs bourreaux. Ce détail est intéressant : les martyrs pardonnent toujours à leurs bourreaux. Étienne, le premier martyr, mourut en priant : "Seigneur, pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu'ils font". Les martyrs prient pour leurs bourreaux.
Si le martyre n'est demandé qu'à quelques-uns, « tous cependant doivent être prêts à confesser le Christ devant les hommes et à le suivre sur le chemin de la croix, à travers les persécutions qui ne manquent jamais à l’Église. » (ibid., 42). Mais ces persécutions sont-elles du passé ? Non, non : aujourd'hui. Aujourd'hui, il y a des persécutions contre les chrétiens dans le monde, beaucoup, beaucoup. Il y a plus de martyrs aujourd'hui que dans les premiers temps. Il y en a tellement. Les martyrs nous montrent que tout chrétien est appelé au témoignage de la vie, même s'il ne va pas jusqu'à l'effusion du sang, en faisant de lui-même un don à Dieu et à ses frères, à l'imitation de Jésus.
Et je voudrais conclure en rappelant le témoignage chrétien actuel dans tous les coins du monde. Je pense, par exemple, au Yémen, une terre blessée depuis de nombreuses années par une guerre terrible et oubliée, qui a causé tant de morts et qui fait encore souffrir tant de personnes, en particulier des enfants. Précisément dans ce pays, il y a eu des témoignages de foi éclatants, comme celui des Sœurs Missionnaires de la Charité, qui ont donné leur vie là. Aujourd'hui encore, elles sont présentes au Yémen, où elles offrent une assistance aux personnes âgées malades et aux personnes handicapées. Certaines d'entre elles ont souffert le martyre, mais les autres continuent, risquent leur vie mais vont de l'avant. Elles accueillent tout le monde, ces sœurs, quelle que soit la religion, car la charité et la fraternité n'ont pas de frontières. En juillet 1998, Sœur Aletta, Sœur Zelia et Sœur Michael, qui rentraient chez elles après la messe, ont été tuées par un fanatique, parce qu’elles étaient chrétiennes. Plus récemment, peu après le début du conflit toujours en cours, en mars 2016, Sœur Anselme, Sœur Marguerite, Sœur Reginette et Sœur Judith ont été tuées avec quelques laïcs qui les aidaient dans leur travail de charité auprès des plus petits. Ce sont les martyrs de notre temps. Parmi ces laïcs assassinés, en plus des chrétiens, il y avait des musulmans qui travaillaient avec les sœurs. C’est émouvant de voir comment le témoignage du sang peut unir des personnes de religions différentes. On ne doit jamais tuer au nom de Dieu, car pour Lui nous sommes tous frères et sœurs. Mais ensemble, nous pouvons donner notre vie pour les autres.
Prions donc pour que nous ne nous lassions pas de témoigner de l'Évangile, même en temps de tribulation. Que tous les saints et les saints martyrs soient des semences de paix et de réconciliation entre les peuples pour un monde plus humain et plus fraternel, en attendant que le Royaume des cieux se manifeste pleinement, quand Dieu sera tout en tous (cf. 1 Co 15, 28). Merci.
[01] ORIGENE,
In Johannem, II, 210 : « Quiconque rend témoignage à la vérité, soit en paroles, soit en actes, soit en œuvrant pour elle de quelque manière que ce soit, peut à bon droit être appelé témoin. Mais le nom de témoin (
martyrs) au sens propre, la communauté des frères, impressionnée par la force d'âme de ceux qui ont combattu pour la vérité ou la vertu jusqu'à la mort, a pris l'habitude de le réserver à ceux qui ont témoigné du mystère de la vraie religion par l'effusion du sang ».
La passion pour l’évangélisation : le zèle apostolique du croyant - 12. Témoins : le monachisme et la force de l’intercession. Grégoire de Narek
Chers frères et sœurs, bonjour !
Nous poursuivons les catéchèses sur les témoins du zèle apostolique. Nous avons commencé avec saint Paul et la dernière fois nous avons considéré les martyrs, qui proclament Jésus par leur vie, jusqu'à donner leur vie pour Lui et pour l'Évangile. Mais il y a un autre grand témoignage qui traverse l'histoire de la foi : celui des moniales et des moines, des sœurs et des frères qui renoncent à eux-mêmes, ils renoncent au monde pour imiter Jésus sur le chemin de la pauvreté, de la chasteté et de l'obéissance et pour intercéder en faveur de tous. Leurs vies parlent d'elles-mêmes, mais nous pouvons nous demander comment les personnes vivant dans des monastères peuvent-elles contribuer à l'annonce de l'Évangile ? Ne feraient-ils pas mieux de mettre leur énergie au service de la mission ? En sortant du monastère et en prêchant l'Évangile en dehors du monastère ? En réalité, les moines sont le cœur battant de l'annonce : leur prière est l'oxygène de tous les membres du Corps du Christ, leur prière est la force invisible qui soutient la mission. Ce n'est pas un hasard si la patronne des missions est une moniale, Sainte Thérèse de l'Enfant Jésus. Écoutons comment elle a découvert sa vocation, elle écrivait ainsi : « J'ai compris que l'Église a un cœur, un cœur brûlant d'amour. J'ai compris que seul l'amour pousse les membres de l'Église à l'action et que, si cet amour s'éteignait, les apôtres n'annonceraient plus l'Évangile, les martyrs ne verseraient plus leur sang. J'ai compris et su que l'amour embrasse en lui toutes les vocations [...]. Alors, avec une joie immense et extase de l'âme, je me suis écriée : O Jésus, mon amour, j'ai enfin trouvé ma vocation. Ma vocation est l'amour. […] Dans le cœur de l'Église, ma mère, je serai l'amour" (Manuscrit autobiographique "B", 8 septembre 1896). Les contemplatifs, les moines, les moniales : des personnes qui prient, travaillent, prient en silence, pour toute l'Église. Et c’est l’amour : c’est l’amour qui s'exprime en priant pour l'Église, en travaillant pour l'Église, dans les monastères.
Cet amour pour tous anime la vie des moines et se traduit dans leur prière d'intercession. À cet égard, je voudrais vous citer en exemple saint Grégoire de Narek, Docteur de l'Église. C’est un moine arménien, qui a vécu vers l'an mille, et qui nous a laissé un livre de prières dans lequel s'exprime la foi du peuple arménien, le premier à avoir embrassé le christianisme, un peuple qui, en restant fidèle à la croix du Christ, a tant souffert tout au long de l'histoire. Et Saint Grégoire passa presque toute sa vie au monastère de Narek. C'est là qu'il apprit à scruter les profondeurs de l'âme humaine et, en fusionnant ensemble la poésie et la prière, il marqua l'apogée de la littérature et de la spiritualité arméniennes. Ce qui frappe le plus chez lui, c'est la solidarité universelle dont il est l'interprète. Et parmi les moines et les moniales, il existe une solidarité universelle : tout ce qui se passe dans le monde trouve une place dans leur cœur et ils prient. Le cœur des moines et des moniales est un cœur qui capte, comme une antenne, ce qui se passe dans le monde et qui prie et intercède pour cela. Ils vivent ainsi en union avec le Seigneur et avec tout le monde. Et saint Grégoire de Narek écrit : « J'ai pris volontairement sur moi toutes les fautes, depuis celles du premier père jusqu'à celles du dernier de ses descendants ». (Livre des Lamentations, 72). Et comme Jésus l'a fait, les moines prennent sur eux les problèmes du monde, les difficultés, les maladies, tant de choses, et prient pour les autres. Et ce sont eux les grands évangélisateurs. Comment se fait-il que les monastères vivent fermés et évangélisent ? Parce que par la parole, l'exemple, l'intercession et le travail quotidien, les moines sont un pont d'intercession pour tous les hommes et pour les péchés. Ils pleurent aussi avec des larmes, ils pleurent pour leurs propres péchés - nous sommes tous pécheurs - et ils pleurent aussi pour les péchés du monde, et ils prient et intercèdent avec leurs mains et leurs cœurs vers le ciel. Pensons un peu à cette "réserve" - si je puis dire - que nous avons dans l'Église : ils sont la vraie force, la vraie force qui fait avancer le peuple de Dieu, et c'est de là que vient l'habitude qu'ont les gens - le peuple de Dieu - quand ils rencontrent une personne consacrée, une personne consacrée, de dire : "Priez pour moi, priez pour moi", parce que vous savez qu'il y a une prière d'intercession. Cela nous fera du bien - dans la mesure du possible - de visiter un monastère, parce qu'on y prie et qu'on y travaille. Chacun a sa propre règle, mais les mains y sont toujours occupées : occupées par le travail, occupées par la prière. Que le Seigneur nous donne de nouveaux monastères, qu'il nous donne des moines et des moniales qui fassent avancer l'Église par leur intercession. Je vous remercie.
Le Voyage en Hongrie
Chers frères et sœurs, bonjour !
Il y a trois jours, je suis rentré du voyage en Hongrie. Je tiens à remercier tous ceux qui ont préparé et accompagné cette visite par la prière, et à renouveler ma gratitude aux Autorités, à l'Église locale et au peuple hongrois, un peuple courageux et riche de mémoire. Pendant mon séjour à Budapest, j'ai pu ressentir l'affection de tous les Hongrois. Aujourd'hui, je voudrais vous raconter cette visite à travers deux images : les racines et les ponts.
Les racines. Je me suis rendu en pèlerin chez un peuple dont l'histoire - comme l'a dit saint Jean-Paul II - a été marquée par "de nombreux saints et héros, entourés d'une foule de gens humbles et travailleurs" (Discours lors de la cérémonie d'accueil, Budapest, 6 septembre 1996). C'est vrai : j'ai vu tant de gens humbles et travailleurs soigner avec fierté le lien avec leurs racines. Et parmi ces racines, comme l'ont montré les témoignages recueillis lors des rencontres avec l'Église locale et avec les jeunes, il y a avant tout les saints : les saints qui ont donné leur vie pour le peuple, les saints qui ont témoigné de l'Évangile de l'amour et qui ont été des lumières dans les temps de ténèbres ; tant de saints du passé qui aujourd'hui nous exhortent à surmonter le risque du défaitisme et la peur du lendemain, en nous rappelant que le Christ est notre avenir. Les saints nous rappellent ceci : Christ est notre avenir.
Cependant, les solides racines chrétiennes du peuple hongrois ont été mises à l'épreuve. Leur foi a été éprouvée par le feu. En effet, au cours de la persécution athéiste du XXe siècle, les chrétiens ont été violemment frappés, des évêques, des prêtres, des religieux et des laïcs ont été tués ou privés de leur liberté. Et alors que l'on tentait d'abattre l'arbre de la foi, les racines restaient intactes : une Église cachée a résisté, mais vive, forte avec la force de l’Evangile. Et en Hongrie, cette extrême persécution, l'oppression communiste avait été précédée par l'oppression nazie, avec la tragique déportation de tant de juifs. Mais dans cet atroce génocide, beaucoup se sont distingués par leur résistance et leur capacité à protéger les victimes, et cela a été possible parce que les racines du vivre ensemble étaient solides. Nous à Rome, nous avons une brave poétesse hongroise qui a traversé toutes ces épreuves et qui transmet aux jeunes la nécessité de se battre pour un idéal, de ne pas se laisser vaincre par la persécution, par le découragement. Cette poétesse a 92 ans aujourd'hui : Joyeux anniversaire, Edith Bruck !
Mais aujourd'hui encore, comme cela ressort des rencontres avec les jeunes et le monde de la culture, la liberté est menacée. Comment ? Surtout avec des gants blancs, par un consumérisme anesthésiant, où l'on se contente d'un peu de bien-être matériel et où, oubliant le passé, on "flotte" dans un présent fait à la mesure de l'individu. C'est la persécution dangereuse de la mondanité, induite par le consumérisme. Mais quand la seule chose qui compte est de penser à soi et de faire ce qui nous plaît, les racines s'étouffent. C'est un problème qui se pose dans toute l'Europe, où le dévouement aux autres, le sentiment de communauté, l’émotion de la beauté de rêver ensemble et de créer des familles nombreuses sont en crise. L’Europe entière est en crise. Réfléchissons donc à l'importance de préserver les racines, car ce n'est qu'en allant en profondeur que les branches pousseront vers le haut et porteront des fruits. Chacun de nous peut se demander, également comme peuple, chacun de nous : quelles sont les racines les plus importantes de ma vie ? Où suis-je enraciné ? Est-ce que je m'en souviens, est-ce que j'en prends soin ?
Après les racines, voici la seconde image : les ponts. Budapest, née il y a 150 ans de l'union de trois villes, est célèbre pour les ponts qui la traversent et unissent ses parties. Cela a mis en évidence, notamment lors des rencontres avec les autorités, l'importance de construire des ponts de paix entre les différents peuples. Telle est, en particulier, la vocation de l'Europe, qui est appelée, en tant que "pont de paix", à intégrer les différences et à accueillir ceux qui frappent à ses portes. En ce sens, c’est beau, le pont humanitaire créé pour tant de réfugiés de l'Ukraine voisine, que j'ai pu rencontrer, en admirant le grand réseau de charité de l'Église hongroise.
Le pays est également très engagé dans la construction de "ponts pour demain" : il se préoccupe beaucoup du soin de l'environnement- et c'est un aspect très, très beau de la Hongrie - l'attention portée au soin de l'environnement et d'un avenir "soutenable", et l’on s’y emploie à construire des ponts entre les générations, entre les personnes âgées et les jeunes, un défi auquel aujourd'hui personne ne peut renoncer. Il y a aussi des ponts que l'Église, comme il ressort de la rencontre spécifique, est appelée à jeter vers les gens d'aujourd'hui, parce que l'annonce du Christ ne peut pas consister uniquement à répéter le passé, mais doit toujours être adaptée, afin d'aider les femmes et les hommes de notre temps à redécouvrir Jésus. Enfin, en rappelant avec gratitude les beaux moments liturgiques, la prière avec la communauté gréco-catholique et la solennelle célébration eucharistique avec tant de participation, je pense à la beauté de construire des ponts entre les croyants : dimanche, à la messe, il y avait des chrétiens de différents rites et pays, et de différentes confessions, qui en Hongrie travaillent bien ensemble. Construire des ponts, des ponts d’harmonie et des ponts d’unité.
J'ai été frappé, lors de cette visite, par l'importance de la musique, qui est un trait caractéristique de la culture hongroise.
Il me plait enfin de rappeler, en ce début de mois de mai, que les Hongrois sont très dévots à la Sainte Mère de Dieu. Consacrés à elle par le premier roi, saint Étienne, par respect, ils s'adressaient habituellement à elle sans prononcer son nom, l'appelant seulement par les titres de Reine. À la Reine de Hongrie confions ce cher pays, à la Reine de la Paix confions la construction de ponts dans le monde, à la Reine du Ciel, que nous célébrons en ce temps pascal, confions-lui nos cœurs pour qu'ils soient enracinés dans l'amour de Dieu.